Lien du flux RSS
Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

▸ les 10 dernières parutions

15.02.2026 à 14:11

La passion chthonienne

Mikhaïl Epstein
img

Les matières fécales envahissent l'espace de la Russie et débordent sur l'étranger. Ce chthonisme est l'une des variantes du fascisme moderne.

<p>Cet article La passion chthonienne a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4989 mots)

Nous publions, en feuilleton, le huitième volet du livre du philosophe russo-américain Avant la fin de l’histoire ? Les facettes de l’anti-monde russe (New-York, Freedom Letters, en russe). L’auteur se penche notamment sur la « passion chthonienne » en Russie, à savoir un penchant à la fois matérialiste et mystique pour les entrailles de la terre au détriment du ciel, de la lumière, de la spiritualité.

Nombre de phénomènes qui se produisent sous nos yeux devraient être considérés en termes de mythologie plutôt que de politique. Par exemple, le terme de chthon ( « bas-peuple », appartenant au registre familier en russe), et la notion de « chthonisme », viennent du grec ancien « χθών », qui signifie « terre » ou « sol ». Le « chthonisme » est une mythologie et une religion fondées sur la terre et les souterrains, que l’on peut associer aux ténèbres. Dans la mythologie grecque, les divinités chthoniennes s’opposent aux divinités olympiennes, associées au ciel et à la lumière.

Il existe de nombreuses manifestations de ce chthonisme dans l’histoire russe. Le XXe siècle en Russie a été marqué par le matérialisme, or le matérialisme, par ses racines autant que par son essence, n’est rien d’autre qu’une philosophie et une religion de la terre-mère, de la maternité, par opposition à la paternité. En fait, la révolution athée du XXe siècle en Russie peut prendre le sens mythologique du renversement du Père céleste et de son remplacement par la religion de la terre. Ce matérialisme est très particulier, loin du matérialisme scientifique, car il s’agit bien moins de connaître la matière que de la soumettre, afin que l’Homme, fils de la terre, en prenne possession. C’est une sorte de complexe d’Œdipe de la civilisation : nous, humains, voulons détrôner le père et posséder la mère. « N’attendons pas que la nature nous accorde ses faveurs, notre tâche est de les lui prendre », comme l’a si bien formulé Ivan Mitchourine56. Maxime Gorki, dans un article sur Mikhaïl Prichvine57, exprime cela encore plus clairement :

« Et cette sensation de la Terre comme étant ma propre chair résonne de manière étonnamment claire pour moi dans vos livres, Mari et Fils de la Grande Mère. Vais-je jusqu’à parler d’inceste ? C’est pourtant vrai : l’Homme né de la Terre la féconde par son travail58. »

Alexeï Gastev59, dans son manifeste de la culture prolétarienne intitulé Poésie de la frappe ouvrière (1918), appelle à s’éloigner du ciel, du soleil, du scintillement des étoiles, et à ne faire qu’un avec la terre. C’est cela, la révolution chthonienne : « nés de la terre, nous y retournerons » – comme il l’écrit dans l’un de ses poèmes – et dans ses entrailles, nous construirons une véritable civilisation. C’est précisément dans les entrailles de la terre que furent bâtis les temples de la nouvelle religion matérialiste : le principal constructeur du métropolitain de Moscou, Lazare Kaganovitch, affirmait qu’en URSS, contrairement à l’Occident, le métro n’était pas un moyen de transport, mais l’expression d’une vision socialiste du monde. Tous les symboles, toutes les icônes et fresques soviétiques étaient placés dans les profondeurs de la terre. On prélevait même des pierres à des monastères (à Moscou, les monastères Danilov et Donskoï) pour construire ces temples souterrains. La cathédrale du Christ-Sauveur, temple du « père céleste », fut détruite en 1931 pour la construction de temples-métros dans les entrailles de la terre. Voilà pourquoi la profession archétypale et considérée comme la plus honorable dans cette nouvelle société était celle de mineur – il est celui qui s’enfonce dans les entrailles de la terre-mère. Il s’agit là aussi d’un symbole ancien. Au XIXe siècle, les carbonari, c’est-à-dire les charbonniers, ceux qui touchaient à la noirceur de la terre, à ce que celle-ci produit de matière végétale fossilisée, étaient considérés comme les porteurs de l’esprit révolutionnaire en ce qu’ils se rebellaient contre le dieu soleil.

On trouve une réécriture post-soviétique du thème chthonien dans le roman de Vladimir Sorokine Le Lard bleu, qui met en scène une secte de « baiseurs de terre ». Il s’agit d’une satire mystique des adeptes du potchvennitchestvo60, à travers la figure d’ « érotopatriotes », qui aiment leur terre natale au sens propre comme au figuré et qui forniquent littéralement avec elle, c’est-à-dire qu’ils y enfoncent non pas une charrue, une pioche ou un marteau, mais leur virilité : « […] Les noirs sols de Tchernigov et les argiles de Polessie… Six fois par jour, il y déversait son sperme avec des larmes bénies et des gémissements sans fin, puis, se levant, il embrassait les lieux de l’accouplement avec des pleurs sincères, car ces terres étaient si douces et jouissives qu’on pouvait s’y brûler l’esprit […]. »

On sait que l’inceste entraîne des pathologies du développement chez la progéniture, comme ce fut le cas dans la civilisation soviétique, lorsque l’Homme s’empara des entrailles de sa terre-mère. Alors que la vision du monde matérialiste semblait triompher, la pauvreté et la misère matérielles propres à l’époque soviétique se perpétuèrent à l’ère post-soviétique. Et malgré les changements spectaculaires survenus au tournant des XXe et XXIe siècles, la société russe reste sous le dictat du chthonisme – la croyance que la mission de l’État et du peuple est de s’immiscer dans le giron de la terre et de s’étendre à sa surface, d’en commercialiser les entrailles. La Russie ne vend quasiment rien d’autre que du pétrole et du gaz. Or, comme on le sait, il s’agit là de produits de la décomposition et de la désintégration de matières organiques, de leurs « cadavres », d’où la dominance nécrophile de l’économie russe et de tout l’appareil étatique. Chaque goutte de pétrole, chaque bulle de gaz est un concentré de mort, les restes d’innombrables créatures ayant rendu l’âme à l’époque préhistorique. L’économie de la Russie guerrière repose toute entière sur une montagne de cadavres préhistoriques et vise à créer une montagne de futurs cadavres : une sorte de cercle vicieux du « cycle de la mort ».

Soulignons que les chthonismes soviétique ( « matérialiste ») et post-soviétique ( « patriotique ») ont peu en commun avec le culte de la terre fertile dans le paganisme antique. Le folklore russe désigne par l’expression « terre-mère » la terre qui donne la vie, fertilisée par l’eau et la lumière qui viennent du ciel, et prête à devenir la mère de tous les êtres vivants et de toutes les plantes. La terre, telle qu’elle apparaît dans le chthonisme moderne, est une mère « sans mari », une mère adultère qui a rompu avec son époux céleste et qui ouvre docilement ses entrailles à son fils humain. Mais par-dessus tout, elle est un immense cimetière qui abrite les morts.

La mort, elle, peut prendre trois formes : celle des cadavres, celle des déchets et celle des excréments. Lorsqu’en 2022, les troupes russes ont quitté Tchernobyl, on a découvert que tout y avait été recouvert d’une épaisse couche d’excréments. Les déjections sont une substance de la terre : l’Homme digère et rend à la terre la partie morte de lui-même. Cette habitude d’ « étaler ses selles » a été observée à plusieurs reprises dans les mœurs russes. Je me souviens d’un essai de Maxime Gorki intitulé Vladimir Ilitch Lénine61, que l’on étudiait à l’école en Union soviétique. Ce qui m’a le plus choqué dans celui-ci, c’est une scène dans laquelle les délégués du Congrès pour la pauvreté, qui s’est tenu en 1919 au palais d’Hiver, emplissent de leurs déjections les vases de Sèvres les plus précieux, alors que toutes les toilettes fonctionnent correctement. Gorki écrit avec indignation que les couches populaires ont tendance à dénigrer tout ce qui est noble et beau. Stanisław Lem en fait également état, rappelant le comportement des troupes soviétiques en Allemagne lors de la glorieuse année de la victoire, en 1945 : les Européens furent frappés de voir les vainqueurs tout recouvrir de leurs excréments. Dans les journaux intimes de 1942 de l’écrivain et scénariste Iouri Naguibine, on lit que là où les troupes soviétiques sont passées, « il y a de la merde partout, même sur la table, le poêle, le rebord de la fenêtre, dans le cache de la lampe suspendue62 ». Et cela a également frappé les Ukrainiens lorsqu’ils sont retournés à Boutcha et Irpine dans leurs maisons désertées par l’occupant : sur toutes les surfaces – sol, tables, armoires –, les Russes avaient laissé le même souvenir brunâtre de leur passage, comme pour marquer « leur » territoire de ces signes de mort.

D’ailleurs, n’est-ce pas pour cette raison qu’il y a une telle pénurie de toilettes décentes en Russie ? Dans de nombreuses écoles et hôpitaux, sans parler des habitations privées, elles sont même tout simplement inexistantes ; la civilisation s’est arrêtée aux fosses d’aisance63. Les excréments sont une force puissante : difficile d’y échapper et de les cantonner à des toilettes. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le niveau de civilisation se mesure à la qualité de ses égouts. Les matières fécales envahissent l’espace de la Russie et débordent sur l’étranger sous forme de fosses communes, de décharges gigantesques, de masses fécales et, enfin, de dictature économique des sous-sols : le pétrole et le gaz64.

Il y a là quelque chose de profondément archétypal. On lit dans Rouslan et Ludmila :

« Le tsar Kachtcheï65meurt sur son or ;
C’est l’esprit russe…  que l’on odore ! »

Cela est involontairement perçu de manière psychanalytique, car l’or signifie allégoriquement les excréments, dont l’odeur, entre les lignes et dans notre subconscient, est associée à cet « esprit » (pour une analyse détaillée, voir l’article de Sigmund Freud « Caractère et érotisme anal »). Il est curieux que Pouchkine mentionne l’esprit russe lorsqu’il parle de Kochtcheï dépérissant sur son or. C’est comme s’il plongeait dans l’inconscient populaire et devinait à quoi allait ressembler l’avenir.

Récemment, cette omniprésence de la matière fécale s’est concrétisée dans une invention technique stupéfiante : le char à merde. Son inventeur, Alexandre Semenov, a breveté dès 2012 un système d’attaque permettant à l’équipage d’utiliser ses propres excréments pour tirer. Il ne s’agit pas d’une blague, c’est une réalité – à enregistrer dans les annales du complexe militaro-industriel. Ce char miracle mitraille les excréments des tankistes, en même temps qu’il neutralise physiquement et psychologiquement l’ennemi. Désormais, l’industrie de défense russe a de quoi être fière : certes, le char T-14 Armata, lui, est un échec, mais la merde devient une arme de combat.

epstein caca
Alexandre Semenov présente son invention : un char tirant des excréments // Piaty kanal, capture d’écran

L’idéologie actuelle de l’État est très proche du chthonisme, avec sa conception du pouvoir de l’Homme sur la terre, de la masse terrestre continentale dévorant les individus et les transformant en rejetons du corps national, faibles, sans âme et sans volonté. L’armée russe se bat actuellement pour une terre quasiment dévastée, puisqu’elle détruit elle-même tout ce que le labeur humain y a bâti. Le chthonisme est l’élément le plus ancien du « patriotisme » russe. Les mères parlent en ces termes de leurs fils tués pendant la guerre en Ukraine : « Certes, il a péri, mais au moins la patrie a gagné un peu de territoire. » Une contrepartie directe et naturelle : des corps et des vies humaines en quantité contre un bout de terre nue.

La « passion chtonienne » est l’une des variantes les plus frappantes du fascisme moderne. Umberto Eco, comme on le sait, cite 14 signaux permettant de reconnaître le fascisme. Je le définirais plus succinctement : le fascisme, c’est le renoncement à l’individualité au nom du triomphe de la terre, de l’enfouissement dans ses entrailles et de la destruction de cette conscience de soi, de cette responsabilité personnelle qui font de l’humain un être qui sort de sa caverne et se dresse sur la terre. Le renoncement à l’individualité, l’enfoncement dans la terre et le sang, voilà ce qui caractérise le fascisme. Le fascisme est une tentative collective de guérir le traumatisme de la naissance par l’expérience d’une mort symbolique ou physique – c’est-à-dire le refus de la conscience, du langage, de l’individualité, de toutes les angoisses d’une existence solitaire et réflexive – et par l’expérience d’une mort extatique dans le corps collectif de la terre, du peuple, de la foule.

Schizofascisme et postmodernisme

Le terme « schizophrénie », introduit par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939), signifie littéralement « division de l’esprit ». Comme l’ont montré Youri Lotman et Boris Ouspenski66, « la caractéristique de la culture russe […] est sa polarité fondamentale, qui s’exprime dans la nature duale de sa structure. Les principales valeurs culturelles (idéologiques, politiques, religieuses) du système médiéval russe s’inscrivent dans un champ de valeurs bipolaire, séparé par une ligne de démarcation nette et dépourvu de zone axiologique neutre67. » Cela est corroboré par les positions citées aux chapitres précédents de Dostoïevski, Askoldov et Freud sur la dualité de la conscience russe, dans laquelle les extrêmes se combinent sans aucune médiation ni réflexion. L’histoire particulière de la Russie en tant qu’État issu de la Horde d’or et qui a en partie intégré son mode de vie nomade explique également cette dualité que déplorait Tchaadaïev : le désir de créer un ordre civilisationnel stable et, en même temps, son instabilité et son désordre, le mépris de ses valeurs. Si un tel dualisme est profondément ancré dans la structure de la mentalité nationale, on comprend alors pourquoi même le fascisme, qui est par essence politiquement très homogène et totalitaire, acquiert des traits schizophréniques dans la Russie contemporaine.

L’idéologie impériale et fasciste russe actuelle est parfois qualifiée de « postmoderne », en référence à son éclectisme, mélange schizoïde de nationalisme, de christianisme, de soviétisme et de paganisme. Mais le postmodernisme est extrêmement critique à l’égard de toute forme d’impérialisme et encourage la multiplicité des sujets, la diversité des traditions, des perspectives et des visions du monde. Le postmodernisme suppose une pluralité des points de référence, et non une idéologie totalitaire, qu’elle soit « eurasienne » ou du « peuple profond68 », et qui nierait cette pluralité. Le postmodernisme implique de considérer les choses sous différents angles. C’est dans une certaine mesure une position de relativisme ou de scepticisme, cependant elle a une motivation morale qui lui est propre : elle appelle au respect de l’Autre.

Quant à ce syncrétisme sauvage de cléricalisme, stalinisme et monarchisme, dans lequel les mêmes bouches ou presque glorifient Jésus-Christ, Staline et Nicolas II, il ne s’agit pas là non plus de postmodernisme, bien au contraire : c’est la construction schizoïde d’une nouvelle méta-narration dans laquelle tout ce que nous faisons et tout ce que nos ancêtres ont fait est bien, et tout ce que font les autres est mal. Tuer, bombarder, torturer, détruire, violer, emprisonner, c’est bien ; prier, se repentir, aller à l’église, être pieux, humble et soumis, c’est bien aussi. Et la question de la compatibilité de ces attitudes ne se pose même pas69.

Non, bien sûr, ce n’est pas du postmodernisme, mais ce n’est pas non plus du nazisme classique : c’est de la duplicité, du schizofascisme, de la haine contre tout le reste du monde ; une haine qui se nourrit des sources les plus diverses et les plus éclectiques, pourvu qu’elles s’enflamment facilement et alimentent un même feu. Le schizofascisme est aux « -ismes » traditionnels (communisme, fascisme et autres totalitarismes) ce que les armes nucléaires sont aux armes conventionnelles. Il est prêt à détruire non seulement les « classes sociales ennemies » et les « races inférieures », mais aussi le monde entier. « Qu’avons-nous besoin du monde, si la Russie n’en fait pas partie ? » interroge le président russe70. Il avait déclaré en 2014 qu’il était prêt à utiliser l’arme nucléaire si le monde s’opposait à l’annexion de la Crimée71. Ce que l’on peut finalement résumer ainsi : qu’avons-nous besoin du monde, si la Crimée n’appartient pas à la Russie ? À la place de la Crimée pourrait figurer l’oblast de Donetsk, l’Ukraine, la Géorgie, les pays baltes, l’Europe ou n’importe quel endroit sur terre. Telles sont les prétentions de cette nouvelle méta-narration, sous-tendues par un chantage nucléaire à l’échelle mondiale. La schizophrénie est ici la manifestation d’une conscience fracturée, mais réunifiée par un instinct destructeur.

Bien que la schizophrénie et le postmodernisme jouent tous deux sur le terrain des différences radicales et de la fragmentation, ces jeux sont fondamentalement différents. La schizophrénie est le monologue tragique de la folie, tandis que le postmodernisme est un dialogue créatif avec le chaos, d’où naît une nouvelle compréhension du monde. En Russie, le postmodernisme, en tant qu’expérience de déconstruction et de relativisation de tout projet totalitaire, est encore de nos jours tourné vers l’avenir, et peut s’avérer une arme efficace contre les chimères patriarcales et mythologiques que la propagande nationaliste féroce du potchvennitchestvo fait surgir des profondeurs de l’inconscient collectif. Le postmodernisme en Russie n’a pas encore rempli sa mission historique, et plus le pays recule vers un passé prémoderne, plus les valeurs du postmodernisme sont nécessaires : souplesse et plasticité stylistiques, ouverture d’esprit et tolérance éthique, capacité à privilégier l’individuel et le fragmentaire plutôt que le total.

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Lire le chapitre précédent : « Un mensonge qui ne trompe pas »

<p>Cet article La passion chthonienne a été publié par desk russie.</p>

15.02.2026 à 14:11

Maja Thrane, une Suédoise qui aide l’Ukraine

Galia Ackerman
img

Journaliste et traductrice, elle voit dans l’entraide ukrainienne une leçon démocratique pour l’avenir.

<p>Cet article Maja Thrane, une Suédoise qui aide l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5066 mots)

Entretien réalisé par Galia Ackerman

Journaliste et traductrice suédoise, Maja Thrane participe au réseau d’aide à l’Ukraine en Suède. Dans cet entretien, elle raconte son parcours et explique ses motivations. Elle expose ses réflexions sur la société ukrainienne qui, pour elle, possède plus de dynamisme que nos sociétés occidentales, et parle également de ses voyages dans ce pays. De très belle expériences, que Maja nous relatera peut-être un jour dans Desk Russie

Nous allons commencer par quelque chose de très simple. Racontez-nous qui vous êtes, ce que vous faites dans la vie.

Je suis suédoise, mais de parents immigrés en Suède. Mon père est un immigré de Pologne. Et ma mère est danoise. Depuis 15 ans, je travaille comme traductrice, critique littéraire, écrivaine. J’ai notamment travaillé, depuis une dizaine d’années, pour un journal suédois qui s’appelle Svenska Dagbladet, en tant que critique littéraire.

Et depuis l’invasion, j’ai reçu la formation d’assistante infirmière. Puis j’ai fini par joindre une organisation de volontaires suédois qui travaillent en Ukraine. 

Qu’est-ce qui vous a poussée à faire cette formation ? Avez-vous compris, dès le début de la guerre, que c’était une guerre qui allait durer ?

Je ne me suis même pas posé cette question. Pour mon premier voyage en Ukraine, je voulais être formée pour soigner les blessés. Mais je ne suis pas toute jeune. Et c’est quand même très dur comme travail. J’ai donc décidé de tester mes capacités non pas sur la ligne de front, mais plus en arrière. Parce qu’on ne sait pas comment on va réagir dans une situation de guerre. Pour cette raison, j’ai finalement opté pour un travail de volontaire, en distribuant de l’aide humanitaire. 

maja portrait 3
Maja Thrane. Photo : Laurent Denimal

Mais qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager dans cette guerre, précisément ? Pourquoi cette guerre plutôt qu’une autre ?

Peut-être que parfois, les choix qu’on fait, on les comprend plus tard. Je pense que ça doit être une combinaison du fait d’avoir grandi en Suède, ce que ça représente, ce que la Russie représente pour la Suède, et puis le fait de l’histoire familiale, sans doute, bien sûr, parce que mon père est Polonais. Il a quitté la Pologne communiste pour la Suède en 1969. Je n’avais aucune illusion sur ce qui était en train de se jouer en Ukraine, et ça m’a touchée très profondément.

Ma première sensation a été une douleur énorme. Et la deuxième pensée que j’ai eue, immédiate, a été pour ma grand-mère, une Juive polonaise. Au moment de l’invasion allemande de la Pologne, elle a voulu rejoindre la Résistance, mais elle a été repoussée parce qu’elle était juive, on ne voulait pas d’elle. Elle a donc passé cinq ans à se cacher. Elle a survécu avec sa mère, en Pologne même. Pour être ensuite persécutée pendant la campagne antisémite de 1969.

Là, elle a pris ses trois enfants qui ne savaient pas qu’ils étaient juifs, en disant, voilà, vous êtes juifs et on va partir en Suède. Et ils se sont rendus en Suède. Je pense qu’il y a quelque chose en moi qui est lié à cette histoire : je ne peux pas me permettre d’avoir des illusions sur certaines choses.

Des illusions sur la Russie ?

Je ne me suis jamais fait d’illusion sur les intentions de Poutine. Je pense que beaucoup de Russes, de Polonais, peut-être de Français, s’illusionnent en croyant qu’on peut négocier avec quelqu’un comme lui, mais moi, je n’y crois pas. 

maja7
Photo prise par un volontaire suédois sur le lieu où son groupe a acheminé de l’aide après une frappe russe en octobre 2025 // Page Facebook d’OperationChange

Mais vous dites que c’était aussi l’atmosphère en Suède.

Il y avait, dès le début, une compréhension que la Russie représentait une menace, non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour tout le nord de l’Europe. La Finlande, qui est quand même très proche de la Russie, a vécu la guerre avec la Russie.

La Suède a peur, une véritable peur de la Russie. D’où son adhésion à l’OTAN, alors que pendant 200 ans, la Suède est restée « neutre », entre guillemets, parce qu’elle n’était pas neutre, mais se voulait neutre. Et pour beaucoup de gens que je connais, il était hors de question d’adhérer à l’OTAN.

Mais après l’invasion, ça a changé. C’était très étrange, parce qu’il y a eu très peu de débats préparatoires pour ce choix, pour cette décision. Ce n’était pas un vote populaire non plus, à l’initiative de la population. Les sociaux-démocrates ont fait un revirement total, et ça donne une idée du rapport de la Suède à la menace russe. À l’heure actuelle, nous sommes en train de mettre énormément de ressources dans la défense.

Vous avez rejoint un réseau suédois d’aide à l’Ukraine. Vous pouvez en parler un peu ?

C’est une organisation qui s’appelle OperationChange et qui s’est constituée spontanément lors de l’invasion, quand beaucoup d’immigrés ont afflué à la frontière polonaise. Des Suédois s’y sont rendus pour porter assistance, pour aider les Ukrainiens à partir en Europe, pour apporter leur aide. Et en fait, au fur et à mesure que les vagues d’immigration ont diminué, ces Suédois se sont rendus davantage à l’intérieur du pays, en Ukraine, où il y avait plus de besoins.

C’est une organisation d’aide humanitaire, il n’y a que des volontaires. On travaille pendant notre temps libre. On rassemble du matériel en Suède, on l’apporte en Ukraine et on le distribue sur place.

Presque dès le début, on a eu des gens sur place, des Suédois qui vivent là. On a une sorte de système de permanence où on essaie toujours d’avoir des volontaires expérimentés in situ. Et puis, on a des volontaires qui viennent, chaque fois un mois minimum, pour travailler. Il y a tout un système en Suède pour rassembler l’aide. Dès le début, nous avons distribué des centaines de tonnes d’aide humanitaire.

maja2
Équipements destinés aux hôpitaux et centres de rééducation, livrés par des volontaires suédois // Page Facebook d’OperationChange

En quoi consiste cette aide humanitaire ?

En fait, nous allons voir des Ukrainiens et nous leur demandons quels sont leurs besoins. On ne va jamais faire des donations de ce qu’on ne nous a pas demandé parce que ça, c’est le pire. On travaille avec les orphelinats, avec les hôpitaux, avec les centres d’accueil pour des réfugiés internes. On travaille également avec des organisations qui soutiennent l’armée. Mais on a décidé de rester dans l’humanitaire, on ne travaille pas directement avec l’armée. Indirectement, on la soutient avec, par exemple, des couvertures chauffantes pour les blessés. Et puisqu’on est en hiver, on a fait une campagne pour en avoir plein pour les blessés, parce que c’est très, très important de se tenir au chaud. On a une section médicale pour tout ce qui est aide médicale. Elle est livrée aux hôpitaux et aux points de stabilisation.

Et puis, il y a tout ce dont on peut avoir besoin dans un centre de réfugiés. Des vêtements, mais aussi des produits sanitaires. Enfin, pour les orphelinats, il faut absolument de tout. Ça peut être des jouets, des vêtements, etc.

Une autre très grande chose qu’on fait depuis un an, c’est rassembler des filets de pêche qui protègent contre les drones. Les filets de pêcheurs suédois et danois sont de très bonne qualité. Donc nous avons transporté des centaines et des centaines de tonnes pour mettre autour des routes, autour des entrées d’hôpitaux, etc. Ça prend énormément de place dans un camion, mais c’est efficace. Nous avons également commencé un nouveau projet. 

En quoi consiste-t-il ?

C’était l’initiative d’une maison d’édition finlandaise WSOY. J’ai rencontré l’éditeur cet été à l’Arsenal, le grand salon du livre de Kyïv. Quand il a entendu parler de nos projets, il a dit, mais est-ce que nous, en tant qu’éditeurs, on ne pourrait pas soutenir l’Ukraine avec de la littérature ukrainienne, puisque les maisons d’édition, les endroits où on stocke les livres, les bibliothèques sont attaqués ? Il a proposé de soutenir l’achat et la production de livres ukrainiens. Il a fait une première donation, nous avons pu acheter des livres ukrainiens, et notre organisation les a distribués. 

Vous les avez achetés où ?

On les a achetés directement dans deux grandes maisons d’édition ukrainiennes. Nous avons coopéré avec Pen Ukraine, qui avait reçu une partie de la donation, car ils font, depuis déjà 2014, des voyages littéraires avec des auteurs ukrainiens et des livres, dans des endroits qui ont été occupés ou qui se trouvent près de la ligne de front, là où les libraires n’ont plus beaucoup de livres.

Nous nous sommes dit que nous serions complémentaires, que nous irions dans les hôpitaux, les orphelinats, qui ont aussi un grand besoin de littérature ukrainienne, et nous avons fait le premier voyage en novembre. Nous avons emmené deux auteurs ukrainiens qui ont fait des ateliers avec les enfants sur place. 

Vous avez vous-même conduit des camions en Ukraine ?

Oui, plutôt de grosses camionnettes.

maja new
Photo : OperationChange

Combien de voyages avez-vous fait pendant la guerre ?

Je suis allée une fois en 2024, et là j’ai fait deux voyages cette année. Ce n’était pas prévu, mais j’ai beaucoup aimé le projet de distribution de livres. Je suis allée là-bas au mois de mai, et puis j’y suis retournée en novembre 2025, pour le projet Books for Ukraine.

Et où avez-vous pu aller, en novembre ?

Principalement à l’est, parce que c’est là où les besoins sont les plus urgents. Après, c’est vrai que ça devient de plus en plus compliqué, à cause des attaques de drones. Il est très compliqué de se rendre dans une grande partie de l’oblast de Donetsk. Il y a des endroits où on ne peut plus aller personnellement, alors on cherche des solutions.

Dans certains endroits où nous sommes allés il y a quelques mois encore, on ne peut plus se rendre. Par exemple, en 2024, nous allions à Pokrovsk, c’est impossible maintenant. 

Au début, nous avions notre base à Sloviansk. J’y étais en 2024. Et puis, la même année, il y a eu une attaque de missile. Nous avons eu beaucoup de chance parce que le missile a explosé entre notre immeuble et notre parking, pile au milieu, ça a fait un cratère entre les deux. Heureusement, personne n’a été blessé. Mais par contre, l’immeuble avait été partiellement détruit. Nous avons une autre base maintenant.

Et quand vous y allez, vous vivez chez l’habitant ?

Ça dépend. Il y a notre base, là où on se repose, on se réorganise, on planifie les voyages. La plupart du temps, on prépare des voyages de trois ou quatre jours. Et là, selon la location, on peut loger soit dans des hôtels qui sont un peu à l’écart, soit chez des amis ukrainiens volontaires comme nous.

Les volontaires suédois, qu’est-ce qui les anime ? Est-ce que c’est surtout des gens qui ont des racines à l’Est ?

Pas du tout. Et c’est très intéressant, je trouve. Parce que ce sont vraiment des Suédois ordinaires, des « monsieur et madame Toutlemonde ». Il y a beaucoup de gens à la retraite, qui vont en Ukraine et qui veulent participer, qui veulent aider, parce qu’ils ont le temps. Ils sont aussi très engagés, se sentent concernés par la situation. Mais il y a tous les âges. Souvent, ces volontaires n’ont aucune expérience de guerre, ni expérience dans l’armée. 

Parmi ceux qui sont partis spontanément au tout début pour porter secours à la frontière, beaucoup de gens avaient l’expérience de la vie associative, qui est très forte en Suède. C’est-à-dire qu’on se réunit pour faire quelque chose ensemble. Cet esprit associatif, faire quelque chose ensemble, sans profit, ça fait du bien. 

Et maintenant qu’on est à quatre ans de guerre, est-ce que vous sentez une certaine lassitude au sein de la société suédoise et même parmi ces volontaires ? Vous avez toujours du souffle ?

Je pense que tout le monde, partout, sent une lassitude, on veut que ça s’arrête, bien sûr. Parfois, pendant nos réunions de volontaires, on rêve du jour où on va pouvoir venir en Ukraine juste pour passer du temps ensemble. Je pense que tout le monde est fatigué. Mais si nous, on est fatigués, il faut se dire que ce n’est rien par rapport à ce que ressentent les Ukrainiens. Et le besoin de les soutenir se fait d’autant plus pressant, justement parce que ça ne s’arrête pas. Quand on regarde comment ça se passe pour les volontaires ukrainiens, nous ce n’est rien. Parce qu’on peut rentrer, se reposer, s’en aller, choisir de repartir, choisir de se reposer. On pense tous qu’on est des privilégiés, en fait, par rapport aux Ukrainiens qui n’ont pas ce choix. 

maja4
Des volontaires suédois expédient vers l’Ukraine des filets de pêche destinés à la lutte contre les drones // OperationChange

Vous y êtes allée pour la dernière fois il y a pratiquement deux mois, en novembre. Comment sentez-vous la société ukrainienne d’aujourd’hui ?

Je suis très, très impressionnée par l’Ukraine et par les gens. Il y a un éveil de solidarité et  d’entraide que je trouve assez magnifique. Cela nous apprend quelque chose qui, je l’espère, va vraiment aider la société ukrainienne pour l’avenir, parce qu’elle aura de vraies ressources et une sorte d’expérience démocratique et d’entraide, d’anti-corruption aussi. 

À cause des problèmes de corruption, on garde une certaine prudence. On va sur place, on se rencontre, on discute. On fait une petite donation et on voit comment ça marche. Et vu qu’on est tellement proche des personnes à qui on donne qu’on sait très bien ce qui se passe, donc on voit très, très vite si ça ne va pas.

Il y a eu des cas où on a interrompu la coopération parce qu’on sentait qu’il y avait quelque chose de pas clair. Mais la plupart du temps, c’est quand même du travail très honnête et très solide. 

Les Ukrainiens sont beaucoup plus avancés que nous, en Suède. Chez nous, on croit que l’État doit nous ci, l’État doit faire ça… Et quand l’État ne le fait pas, on est mécontents et on va voter différemment parce qu’on n’est pas contents. Je vous donne un exemple. Cet hiver, il y a eu beaucoup de neige. Et à Stockholm, il y a eu 10 000 plaintes auprès de l’autorité régionale parce qu’il n’y avait pas assez de machines pour enlever la neige. Et moi, je me suis dit, mais qu’est-ce qui empêche les gens de prendre la pelle et de sortir dehors pour nettoyer le trottoir devant leur immeuble ? 

En Ukraine, on sait très bien que si on veut qu’il se passe quelque chose, il faut le faire. On ne peut pas toujours s’attendre à ce que l’État nous apporte tout ce dont nous avons besoin. Il y a une sorte de sens des responsabilité, on assume sa propre responsabilité pour la société. 

Cette structure horizontale de la société ukrainienne, cette auto-organisation, on l’a déjà vu, par exemple, sur le Maïdan. Comment expliquer ce réflexe de trouver soi-même des solutions, comme ces babouchkas qui tricotent des écharpes pour les soldats ?

Une bonne question. Peut-être que le fait de savoir que l’État ne pourra pas apporter son aide encourage l’idée de trouver des solutions par soi-même… Cela vient de la faiblesse de l’État ? Oui, peut-être. Une sorte de troisième voie, parce qu’on sait qu’on ne pourra pas compter sur ce système-là ?

Vous avez parlé de la corruption. Avez-vous été réellement confrontée à la corruption pendant vos voyages ?

Très peu. Personnellement, je n’ai pas croisé de cas de corruption. Mais parfois, quand on allait rendre visite à un nouveau contact, on ne le sentait pas du tout. C’est difficile de comprendre pourquoi, mais parfois il y a quelque chose qui cloche. 

Cependant, à un niveau plus élevé, je sais qu’il y a eu des scandales avec la Croix-Rouge internationale, par exemple. Peut-être que lorsqu’il y a des fonds qui arrivent et personne pour vérifier où ça va, c’est une circonstance propice à la corruption. Et au niveau gouvernemental, il y a encore de vieux crocodiles, qui fonctionnent toujours selon de vieux schémas. Mais le combat contre l’ennemi commun soude les gens et freine la corruption. 

Pour finir, pourriez-vous me raconter quelque chose que vous avez vécu, comme une histoire qui sort de l’ordinaire ?

J’ai l’impression qu’on tombre presque tous les jours sur quelque chose qu’on trouve extraordinaire, là-bas. Je peux vous raconter deux petites histoires.

La première se passe à Kyïv en 2024 – il y avait beaucoup d’attaques sur la ville à l’époque. On s’était dit : on va quand même essayer de pas rester trop longtemps en ville, on va repartir. Mais on est tombés en panne avec notre camion, un vendredi après-midi en pleine ville, sur un pont, où il ne faut surtout pas rester. On a commencé à chercher un contact pour nous dépanner. On a fini par trouver un homme qui a dit, oui, je peux me rendre sur place dans une heure. Malgré un gros souci avec notre camion, nous avons réussi à nous rendre chez un garagiste. Et lui, quand il a vu qu’on était des volontaires, il a mis toute l’équipe sur notre camion parce qu’on disait qu’on voulait partir le soir. Et ils ont fini par réparer le camion. C’est un truc tout bête, mais pour moi, c’est quand même magnifique. 

Et une autre chose que je trouve quand même assez incroyable, c’est qu’aujourd’hui, il y a plein de choses qui marchent mieux en Ukraine qu’en Pologne ou qu’en Suède.

Il y a le service des postes Nova Pochta, qui est magnifique, qui est incroyable, et qui maintenant, quand on ne peut pas livrer à certains endroits, nous assure la livraison. Il y a les Chemins de Fer d’Ukraine, qui sont magnifiques, qui marchent beaucoup mieux qu’en Suède ou en Pologne. Il y a des cartes bancaires très performantes, on peut régler même dans un tout petit café, on peut payer partout et ça marche. Bref, il y a une modernité en Ukraine qu’on ne connaît pas en Occident. C’est très moderne au niveau technique. 

Bon, je vais vous raconter l’autre petite histoire, que j’ai décrite dans un texte qui sortira en suédois. C’était au mois de mai, par un jour ensoleillé, et on allait se rendre à Mejové, qui est à 30 kilomètres de Pokrovsk, pour une livraison. Normalement, quand on va dans des endroits comme ça, on ne reste pas très longtemps. Quand on est à 30 kilomètres du front, on entend en permanence l’alerte qui se déclenche et là, tout était très silencieux. On a su plus tard que l’alarme avait été débranchée parce qu’elle stresse les enfants, et aussi les animaux. Quand on est arrivé là où on devait livrer – c’était dans un hôpital –, la personne n’était pas là.

On était en train de discuter de quoi faire, et trois vieilles dames étaient assises là à nous observer. Une Ukrainienne qui travaille dans notre organisation nous a apporté des fraises. Je ne sais pas du tout comment elle a trouvé ce petit paquet de fraises. Et comme il y avait du retard pour notre rendez-vous, on s’est installés là, sur un banc, à manger des fraises. Et on a fini par partager ce moment avec ces trois vieilles dames, qui ne vivaient sans doute pas leur première guerre, ni même leur deuxième… On a passé ce beau moment ensemble. Maintenant, malheureusement, il ne reste pas grand chose de Mejové.

C’est cela qui me fend le cœur. Tu rencontres tous ces gens et puis tu t’aperçois qu’ils vont devoir partir. Ça me fait mal surtout pour les personnes âgées, parce qu’à 80 ans, 90 ans, tu as vécu toute ta vie quelque part et tu vas devoir tout laisser derrière toi pour aller dans un endroit que tu ne connais pas. Ces trois vieilles dames, on ne sait même pas où elles sont maintenant. Or, quand on est âgé, on est censé passer ses jours dans son village adoré pour finir sa vie en paix.

On faisait une livraison dans une autre ville, dans l’oblast de Donetsk justement, et on a croisé deux réfugiés qui venaient de se faire évacuer de leur village. L’homme n’avait pas enlevé ses bottes depuis un an parce qu’il voulait avoir le temps de descendre dans sa cave ou de fuir. Que reste-t-il de la dignité dans cette situation ? C’est un pays entier qui souffre de ce que personne ne devrait avoir à vivre.

<p>Cet article Maja Thrane, une Suédoise qui aide l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

15.02.2026 à 14:10

La montée de l’oligarchie nécropolitique

Anton Shekhovtsov
img

L’Union européenne, malgré ses défauts, est le seul espoir mondial face à un nouvel ordre orwellien.

<p>Cet article La montée de l’oligarchie nécropolitique a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1340 mots)

Selon le politologue autrichien, le monde ressemble de plus en plus à l’univers de 1984, célèbre roman d’Orwell. Nous assistons au renforcement d’élites gouvernantes, en Russie, en Chine, et même aux États-Unis, qui se vantent d’un système de gouvernance fondé sur la force et la transgression. Pour devenir un frein à la descente accélérée du monde vers un autoritarisme inhumain, L’Europe a besoin d’une union politique plus profonde, capable d’agir comme une puissance stratégique dotée d’une architecture de sécurité et de défense unifiée.

Le stratège politique russe Vladislav Sourkov a un jour admis que les institutions démocratiques importées par la Russie depuis l’Occident après l’effondrement de l’Union soviétique revêtaient un caractère rituel. Décrit comme l’éminence grise de la politique russe en raison de son rôle dans la formation et la consolidation du régime autoritaire de Poutine, Sourkov a reconnu que la Russie avait officiellement adopté ces institutions afin de « ressembler à tout le monde » et d’éviter que sa véritable culture politique ne dérange ou n’effraie les autres nations.

Cependant, après la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident, la Russie a décidé qu’elle n’avait plus besoin de prétendre être « comme tout le monde » et a exposé la structure brutale de son système de gouvernance, sans aucune façade démocratique artificielle pour la dissimuler. Cette exposition du pouvoir brut est de nature exhibitionniste. Le plaisir ne réside pas seulement dans la possession – ou la prétention de posséder – le pouvoir lui-même, mais aussi dans le fait de se vanter de la liberté et de l’impunité dont il fait preuve dans son application.

Ce comportement n’est en aucun cas limité à Moscou. Cette posture attire désormais de nombreuses personnes, en particulier au sein de certains cercles du pouvoir à Washington, où la transgression est de plus en plus considérée comme une vertu et où l’ivresse provoquée par l’absence de contrainte est affichée plutôt que dissimulée. Et c’est aux États-Unis, le pays qui a autrefois dirigé la formation de l’ordre international après la Seconde Guerre mondiale, que la brutalité à fleur de peau du credo « la force fait le droit », défendu par l’administration Trump et qui n’est plus édulcoré par le soft power américain, préside désormais à l’exécution publique de cet ordre même. Il n’est donc pas étonnant que ce spectacle soit accueilli avec satisfaction – voire avec une joie non dissimulée – dans les bunkers et les palais présidentiels russes et chinois.

Peur, abandon et mort

Écrivant sur la crise de l’entre-deux-guerres du XXe siècle, le philosophe politique Antonio Gramsci l’a décrite comme un « interrègne », une période où l’ancien ordre est en train de mourir et où le nouveau n’est pas encore né. Dans une telle période, écrivait-il alors qu’il était incarcéré dans l’une des prisons fascistes italiennes, « une grande variété de symptômes morbides apparaissent ».

Aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, le pouvoir de contraindre et de dominer sans vergogne est l’un des symptômes morbides de notre propre interrègne. À mesure que ce pouvoir dégénère en primitivisme, il dévoile son cœur nécropolitique : la volonté et la capacité de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Et c’est l’émergence d’une nouvelle classe oligarchique, une oligarchie nécropolitique, qui est devenue un autre symptôme morbide de notre condition actuelle. Composée d’élites extractives, technologiques, financières, sécuritaires et immobilières, l’oligarchie nécropolitique américaine est prête à gouverner en administrant la mort aux populations considérées comme non indispensables ou en les abandonnant.

Son déni climatique accélère la destruction des écosystèmes et rend sacrifiables de vastes populations humaines et non humaines, produisant une violence lente et diffuse sous forme de vagues de chaleur, d’inondations, de sécheresses, de famines et de migrations forcées.

Son contrôle algorithmique, ses monopoles d’attention et son microciblage politique orchestrent la fragmentation sociale, incitent à la violence politique et vident la vie démocratique de sa substance pour la plonger dans un état permanent de guerre affective.

Ses pratiques de détention massive, d’incarcération et d’expulsion gouvernent par la peur et l’exposition, déchirant les familles et laissant des communautés fracturées absorber les décombres sociaux d’une précarité chronique.

Ce régime de gouvernance menace directement et indirectement la vie et le bien-être des populations bien au-delà des frontières des États-Unis. Sur le plan international, l’oligarchie nécropolitique américaine sape les alliances politiques occidentales, détruit les liens commerciaux et économiques entre des partenaires de longue date, érode la souveraineté des États indépendants, paralyse la gouvernance multilatérale et sape l’unité européenne en encourageant activement les forces illibérales hostiles au projet européen.

L’avertissement géopolitique d’Orwell

Ces dernières années, en particulier depuis le milieu et la fin des années 2010, le roman dystopique 1984 de George Orwell est devenu une référence universelle dans les discussions sur la surveillance totale, le contrôle autoritaire, la propagande et la répression psychologique.

Ce qui manque généralement à ces discussions, cependant, c’est le cadre géopolitique du roman : la division du monde en trois super-États – Océania, Eurasia et Eastasia – dont la domination mondiale rappelle de manière dérangeante les États-Unis, la Russie et la Chine d’aujourd’hui.

Ce qui est peut-être encore plus troublant, étant donné qu’Orwell a écrit 1984 comme un avertissement au monde occidental, c’est le fait que les trois super-États de son roman ne diffèrent pas les uns des autres. Tous trois sont des régimes totalitaires qui maintiennent leurs sociétés dans un état permanent de mobilisation et d’obéissance grâce à la machine de la propagande et à la logique du sacrifiable.

Il se peut que notre interrègne se termine par l’établissement d’un nouvel ordre international ressemblant à celui décrit de manière si effrayante par Orwell. Et il se peut bien que l’Union européenne – malgré tous ses défauts et ses lacunes – soit aujourd’hui le seul espoir mondial pour ceux qui, à travers et au-delà de l’Occident, s’opposent à l’oligarchie nécropolitique, quelle que soit leur nationalité.

Mais si l’Europe veut devenir un véritable frein à la descente accélérée du monde vers un autoritarisme inhumain, elle ne peut rester une constellation lâche de souverainetés nationales concurrentes. Elle a besoin d’une union politique plus profonde, capable d’agir comme une puissance stratégique unique dotée d’une architecture de sécurité et de défense unifiée.

Sans une telle concentration de pouvoir, l’Europe restera géopolitiquement réactive, structurellement vulnérable et, en fin de compte, exposée à l’étalage éhonté d’un pouvoir nu et sans limites.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

<p>Cet article La montée de l’oligarchie nécropolitique a été publié par desk russie.</p>

9 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Public Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Centrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique du Nord ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
CADTM
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
Global.Inv.Journalism
 
  MÉDIAS D'OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Catastrophes naturelles
Conspis
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Information
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
🌞