13.03.2025 à 16:39
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« Gender-washing » (…)
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TotalEnergies prétend aider les femmes en Ouganda à « prendre le contrôle de leur vie »...
Mais de quel contrôle parle-t-on, dès lors que les grands projets extractivistes se traduisent avant tout par une prise de possession des territoires de vie, des déplacements de populations, une destruction des sources traditionnelles de subsistance et l'arrivée d'ouvriers ou de policiers venus d'ailleurs – autant d'impacts qui affectent en premier et tout particulièrement les femmes ?
L'année dernière, avec notre enquête « Survivre à EACOP », nous avons documenté les conséquences des développements pétroliers menés par TotalEnergies sur les femmes en Ouganda. Leurs témoignages dépeignent une réalité bien différente de celle décrite par le groupe dans ses documents de communication pour convaincre l'opinion et les investisseurs.
À l'occasion de la journée mondiale des droits des femmes, Agatha Allain revient sur ce phénomène souvent qualifié de « gender-washing » - l'équivalent pour les droits de femmes du greenwashing pour l'environnement – à partir de l'exemple d'EACOP mais aussi d'autres projets très contestés comme la mine de charbon de Cerrejón en Colombie (Glencore) ou le gazoduc Coastal Gas Link au Canada (TCEnergy).
Son enquête montre que ces multinationales tendent à promouvoir une version individualiste et « industrie-compatible » de l'égalité hommes/femmes, en insistant sur la promotion des femmes parmi leurs propres employés et leur accession aux postes de direction.
C'est ainsi que la mine de Cerrejón est dirigée par une femme, sans que les critiques ne cessent à la fois sur le traitement des employées féminines de la mine, et à plus forte raison sur les impacts écologiques de son exploitation et la dépossession qui en découle.
Lire l'article : « Gender-washing » : comment les multinationales du secteur extractiviste détournent les revendications féministes.
À cette occasion, nous publions aussi une version anglaise de notre enquête « Survivre à EACOP » et même un résumé en luganda, la langue locale.
Le livre collectif Multinationales. Une histoire du monde contemporain (éditions La Découverte) est disponible en librairies depuis le 13 février. Produit d'une collaboration entre l'Observatoire des multinationales et Basta !, cet ouvrage auquel ont contribué une cinquantaine de chercheurs et de journalistes est une fresque sur la véritable histoire des Nestlé, United Fruit, General Electric, Bayer, TotalEnergies, Google et compagnie, qui raconte comment les multinationales en sont venues à occuper une telle place dans le monde et dans nos vies.
Ce détour par l'histoire est utile d'abord pour comprendre comment nous en sommes arrivés où nous sommes – et en quoi la domination économique (et même politique) des multinationales n'a rien d'inéluctable.
Mais il vaut aussi par ses résonances avec l'actualité. Nous racontons en particulier comment les relations entre États et grandes entreprises n'ont cessé de recomposer au fil du temps et des crises. Avec la réélection de Donald Trump, l'essor des géants de la tech, la lutte pour les ressources et la fin de la mondialisation naïve, nous sommes en train d'assister aujourd'hui à une nouvelle recomposition.
Nous publions à titre de « bonnes feuilles » le chapitre sur le mouvement antitrust du début du XXe siècle aux États-Unis, qui illustre parfaitement ces effets de résonance. Il parle d'une époque où des « barons voleurs » comme Rockefeller construisent d'immenses empires industriels avec le soutien de financiers comme JP Morgan à Wall Street et d'un président adepte des tarifs douaniers, McKinley, que Trump cite aujourd'hui en modèle. C'est le moment de la naissance de General Electric, AT&T, United Fruit et de nombreuses autres multinationales étatsuniennes. En face, cependant, un mouvement émerge pour dénoncer le pouvoir et les abus de ces nouveaux monopoles. Les premières lois antitrust sont adoptées, et des géants comme la Standard Oil sont partiellement démantelés ou régulés.
À lire ici : Trust et antitrust : une guerre de cent ans toujours en cours
Un autre extrait du livre est accessible sur le site de Basta ! : 1992. Comment Total et consorts nous ont fait perdre un temps précieux dans la lutte contre le réchauffement, par Christophe Bonneuil.
Pour les annonces de rencontres autour du livre et une sélection de recensions et d'entretiens, voir la page dédiée de notre site.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un don« Tronçonneuse » et impôts des milliardaires. Derrière les attaques spectaculaires d'Elon Musk contre les agences fédérales américaines, une autre bataille se joue : celle de l'extension des baisses d'impôts imposées par Trump en 2017, qui profitent surtout aux plus riches. Avec potentiellement un coût astronomique pour les finances publiques américaines, et une cure d'austérité beaucoup plus drastique qui affecterait l'ensemble de la population. Lire l'analyse d'Anne-Sophie Simpere : Derrière la tronçonneuse de Musk, la guerre fiscale des milliardaires.
Transition en Europe, exploitation minière à Madagascar. Qui profite vraiment de la ruée vers les matières premières critiques, et qui en paie le prix ? C'est la question que nous voulons mettre au cœur du débat public avec notre « Observatoire des minerais critiques », lancé l'année dernière avec des partenaires européens. Nouvelle pièce au dossier : un rapport de l'Observatori del Deute en la Globalització, basé à Barcelone, sur les projets d'exploitation des terres rares à Madagascar. Disponible en français ici.
Comment les projets de TotalEnergies enrichissent les élites ougandaises. Tout comme TotalEnergies vend ses forages pétroliers et l'oléoduc EACOP comme une contribution à la « libération » des femmes en Ouganda (voir ci-dessus), le groupe se plaît aussi à mettre en valeur sa contribution à l'économie du pays et les nombreuses retombées indirectes de ses activités. Mais à qui profitent-elles vraiment ? Une investigation de longue haleine menée par Thomas Bart et Mickaël Correia pour Mediapart montre que les contrats de sous-traitance passés par TotalEnergies en Ouganda profitent à au moins une trentaine de membres ou de proches de la famille de Yoweri Museveni, dictateur à la tête du pays depuis trente-neuf ans.
Plongée dans la fabrique du « greenwashing ». Lorsqu'elles veulent mener ou faire financer des grands projets potentiellement destructeurs dans le domaine de l'énergie ou des infrastructures, les multinationales doivent produire des études d'impact et des plans d'action. Ces documents se transforment souvent en exercices de « greenwashing » et d'affichage de bonnes intentions. Pour les rédiger, elles font appel à des cabinets d'audits spécialisés, dont le conflit d'intérêt est structurel puisqu'ils sont payés par les entreprises elles-mêmes. L'ONG Climate Whistleblowers a mis la main sur des documents internes au leader français du secteur, le cabinet Biotope, qui a travaillé pour Vinci sur le projet d'aéroport Notre-Dame-des-Landes, ou encore pour les promoteurs de l'A69, mais également pour des grands groupes français, en Afrique en particulier. Par exemple … TotalEnergies en Ouganda. Partagés avec Mediapart, Mongabay et Africa Uncensored, ces documents ont donné lieu à la série d'enquête « GreenFakes », qui prouve à quel point les auditeurs censés garantir le respect de l'environnement se plient docilement aux exigences de leurs donneurs d'ordre. À lire ici.
Rapaces. Si les mécanismes d'arbitrage international lié à l'investissement – ces fameux tribunaux privés qui permettent aux multinationales de poursuivre les gouvernements – commencent à être mieux connus du grand public et sont plus critiqués que jamais, il y en a qui y voient surtout une aubaine et une source de profits. Une enquête du Guardian met en lumière le rôle croissant de fonds spécialisés qui encouragent des entreprises à lancer ce type de poursuites et prennent le risque de financer elles-mêmes les procédures, contre une part des sommes mirobolantes qui seront extorquées aux États. C'est ainsi qu'une petite entreprise minière australienne, Energy Transition Minerals, réclame au Groenland plus de 11 milliards de dollars de compensation en raison l'interdiction de l'exploitation de l'uranium votée en 2021, avec l'appui d'un fonds appelé Burford Capital.
Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.
11.03.2025 à 07:00
Face à la contestation sociale et environnementale, les multinationales pétrolières ou minières se posent de plus en plus souvent en champions de l'égalité des femmes pour légitimer leurs projets controversés. Enquête sur ce « gender-washing » dont TotalEnergies en Ouganda fournit une parfaite illustration.
« C'est une pionnière. Elle défie les obstacles, les surmonte, inspire le changement, et ouvre la voie aux leaders de demain. » Ces louanges, on peut les lire sur le site de Women In (…)
Face à la contestation sociale et environnementale, les multinationales pétrolières ou minières se posent de plus en plus souvent en champions de l'égalité des femmes pour légitimer leurs projets controversés. Enquête sur ce « gender-washing » dont TotalEnergies en Ouganda fournit une parfaite illustration.
« C'est une pionnière. Elle défie les obstacles, les surmonte, inspire le changement, et ouvre la voie aux leaders de demain. » Ces louanges, on peut les lire sur le site de Women In Mining, une organisation dédiée à la promotion des femmes dans le secteur minier, qui récompense chaque année cent femmes censées incarner cet idéal éblouissant. Cela pourrait sembler un paradoxe pour ce secteur souvent qualifié de « boys club » du fait de son inaccessibilité aux personnes ne correspondant pas aux normes de masculinité et de virilité [1]. Pourtant, le sujet semble être devenu incontournable. En effet, les industries extractives (minières, pétrolières et gazières), régulièrement dénoncées pour leurs impacts irréversibles sur l'environnement – dégradations des sols, déforestation, pollutions, pertes de biodiversité – et pour la dépossession des communautés locales, sont embarquées depuis les années 2000 sur un nouveau terrain : celui de l'égalité hommes-femmes. Une tendance qu'illustrent parfaitement les activités de Women in Mining, tout comme elles illustrent la conception particulière, individualiste et très « corpo-compatible », de l'émancipation des femmes qui est promue par l'industrie.
Cet intérêt n'a rien de fortuit. Selon Kyra Grieco, anthropologue spécialiste des inégalités créées par le développement minier au Pérou, les multinationales ont commencé à intégrer la question du genre dans les années 2005-2010 afin de répondre aux nombreuses publications dénonçant les impacts des activités minières et pétrolières sur les femmes, leurs moyens de subsistance, leur sécurité, et les nouvelles inégalités de genre que l'extractivisme entraîne au sein des familles et des communautés [2]. « L'industrie minière a ainsi été obligé d'intégrer l'égalité de genre parmi ses objectifs en matière de responsabilité sociale d'entreprise (RSE), » explique-t-elle. L'attention médiatique grandissante sur les activistes, juristes et chercheuses participant aux oppositions locales aux projets d'extraction a aussi contribué à amplifier les revendications des femmes et des mouvements féministes.
Dans le secteur pétrolier et gazier, un groupe comme TotalEnergies cherche ainsi à se construire une image de défenseur de la cause des femmes et de leur émancipation économique dans le cadre de ses projets en Ouganda et en Tanzanie – les forages pétroliers dans la région du lac Albert et le projet d'oléoduc EACOP destiné à transporter l'or noir vers l'océan Indien en vue de son exportation [3]. En donnant la parole aux femmes sur le terrain, l'Observatoire des multinationales et le Tasha Research Institute ont cependant montré comment, malgré les promesses de TotalEnergies, l'EACOP a engendré de nouvelles inégalités de genre, que ce soit au sein de l'entreprise ou dans les communautés affectées (lire notre enquête Survivre à EACOP).
Ce grand écart entre les beaux discours favorables aux femmes et la réalité du terrain a un nom : le « gender-washing » – soit l'équivalent pour les questions de genre du « greenwashing » pour les questions environnementales. Outre TotalEnergies pour ses activités ougandaises, d'autres multinationales derrière des projets extractivistes très contestés ont elles aussi adopté cette stratégie pour tenter de neutraliser la contestation sociale – dont celle menée par des femmes. C'est le cas par exemple du groupe TCEnergy, responsable du Coastal Gas Link, un gazoduc de 670 kilomètres acheminant principalement du méthane jusqu'à un site d'exportation à Kitimat, en Colombie Britannique, au Canada, qui traverse différents territoires autochtones. Ou encore du géant suisse Glencore à propos de sa mine de charbon à ciel ouvert de Cerrejón en Colombie, qui a derrière elle un lourd passif de répression et de déplacement de populations (lire notre article).
Comme souvent en matière de RSE, les multinationales concernées cherchent à se construire une légitimité à travers des partenariats avec des acteurs externes ou avec des institutions internationales. Par exemple, TotalEnergies s'est associé avec le Forum de Davos pour s'engager à réduire les inégalités de genre avec une vingtaine d'autres entreprises pétrolières dont Shell, BHP et Saudi Aramco en 2016, citant des objectifs vagues tels que : « créer une culture d'entreprise inclusive et ouverte où tous les genres peuvent s'épanouir ». En 2023, et malgré les différentes accusations des femmes des communautés affectées par l'EACOP – dont celle de ne pas respecter le droit à une compensation juste et digne à travers la sous-évaluation de leurs terres [4] –, TotalEnergies a instrumentalisé la journée mondiale des femmes du 8 mars afin de signer un partenariat avec l'Organisation internationale de la francophonie en faveur de l'émancipation des femmes. TCEnergy s'est associé au réseau professionnel Women+Power, tandis que Glencore finance la Canadian Mining Association, qui lui apporte de la visibilité auprès de la cause féminine. Cette organisation organise les HuEllas awards, qui ont récompensé la directrice de la mine Cerrejón, Claudia Bejarano, pour son engagement auprès des femmes, et est financée par Glencore à hauteur de 120 541 dollars en 2023 [5].
Le « gender-washing » a deux terrains d'actions – à l'extérieur, au sein des communautés affectées, mais aussi à l'intérieur même des entreprises concernées. C'est ainsi que les secteurs miniers et pétroliers – comme on l'a dit traditionnellement très masculins – cherchent aujourd'hui à faire croître la part des femmes dans leurs effectifs, qui se situe aujourd'hui respectivement à 10 et 29% [6].
Une de leurs stratégies de prédilection se résume à sélectionner, récompenser, et mettre en avant certaines employées dans leur communication. On peut ainsi voir TCEnergy et Glencore mettre en avant les « femmes qui font une différence » (« women making a difference ») [7]. TCEnergy publie des entretiens de sept employées qui témoignent avec fierté sur leur parcours personnel, sur l'importance qu'elles se sentent accordées dans leur rôle, et même sur les stéréotypes qu'elles entendent briser : « Je veux montrer à ma fille qu'il n'existe pas de rôles genrés lorsqu'il s'agit de faire ce que l'on aime », déclare l'une d'elles. Glencore de son côté met en avant la figure de Claudia Bejarano, directrice de la mine et poste sur son site une vidéo où une employée, parée d'une cape de super-héroïne, affirme : « Dans le secteur minier, nous devons mettre fin aux stéréotypes, et moi, la youtubeuse minière, je m'engage à y mettre fin ! »
Si ces entreprises mettent en avant des employées qui se sentent épanouies, elles ne communiquent pas ou peu sur les discriminations sexistes et sexuelles que subissent d'autres employées. En 2022, une cheffe de chantier du Coastal Gas Link porte plainte contre TCEnergy pour agression sexuelle, citant un échec de la part de l'entreprise étant donné « l'isolement du lieu de travail et la fréquence des violences sexuelles sur ces lieux ». À Cerrejón, Hidanora Pérez, responsable de la branche santé du syndicat IndustriALL regroupant 50 millions de travailleur.euses des industries minières, énergétiques et industrielles, affirme que les employées ont été discriminées lors d'un licenciement massif en 2020, et soumises à des mutations lorsqu'elles se sont plaintes de ces discriminations.
Lors de la Journée internationale des femmes dans l'industrie minière célébrée le 15 juin, des intervenantes ont souligné des défis persistants. Un nuage de mots illustrent les domaines où elles souhaitent voir plus d'efforts de la part de l'industrie : congé maternité, travail émotionnel, égalité salariale, harcèlement, machisme, responsabilité des dirigeants… Curieusement, ces termes apparaissent en petits caractères dans l'illustration, limitant leur lisibilité. Une ambassadrice de l'IWiM, aujourd'hui directrice d'une mine en Afrique du Sud, mentionne aussi les efforts qu'elle a dû faire pour s'intégrer, et la difficulté à défendre son nouveau statut économique et social [8].
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donAinsi, les « success stories » de quelques-unes, masquent la réalité collective de beaucoup d'autres. C'est ce que Rosie Walters appelle la représentation sélective ou selective disclosure [9]. C'est tout l'exercice d'illusion auquel se prête la RSE, « l'arbre qui cache la forêt » selon Kyra Grieco. « Ces interventions ponctuelles cachent des inégalités systémiques grandissantes. Quand on va regarder de près la trajectoire de ces femmes, ce n'est pas si simple : du fait de leur transgression (faire un métier « d'hommes ») elles sont souvent sujettes à des violences dans leur vie privée et professionnelle, qui ne sont rien d'autre que des rappels à l'ordre du genre. » La sociologue Delphine Lacombe parle quant à elle de « femmes vitrines » pour désigner ces opérations de communication désignée à masquer des inégalités structurelles en ne visibilisant que certains enjeux.
En dehors des entreprises, le « gender-washing » se traduit par une mise en scène de l'« empowerment » (émancipation, autonomisation, renforcement des capacités...) que les entreprises extractivistes apporteraient aux femmes, en les aidant comme le prétend par exemple TotalEnergies à prendre « contrôle de leur vie ». Mais de quel contrôle parle-t-on, alors que les grands projets extractivistes se traduisent avant tout par la prise de possession brutale des territoires de vie ?
L'extractivisme, qu'il soit minier, gazier ou pétrolier, intensifie la répression et génère de nouvelles inégalités en renforçant le contrôle sur les corps et les vies des femmes. Comme nous l'avons vu, le déploiement sans avertissement d'une force de police spécialisée le long du tracé de l'oléoduc EACOP engendre, de nouveaux risques pour les femmes, qu'elles s'opposent ou non au projet de TotalEnergies.
La collaboration étroite des multinationales avec les forces armées menace aussi particulièrement les femmes qui s'opposent publiquement à l'extraction, ainsi que les défenseuses des peuples autochtones, en les exposant à davantage de violences sexistes et sexuelles. Le mouvement Sütsuin Jieyuu Wayúu (ou Fuerza de Mujeres Wayúu) dénonce ainsi depuis 2006 les impacts environnementaux de la mine Cerrejón et les disparitions alarmantes de femmes Wayúu – puisque la mine Cerrejón traverse les terres de peuples autochtones Wayúu, de communautés afro-colombiennes (protégées juridiquement en Colombie) et paysannes.
Au Canada, de nombreuses organisations ont documenté les controverses qui ont accompagné la construction du Coastal Gas Link, notamment celle de ne pas respecter le consentement libre, préalable et informé du peuple autochtone Wet'suwet'en dont le gazoduc traverse les territoires [10]. Ces controverses sont accompagnées du harcèlement qu'on subit les femmes Wet'suwet'en défendant leur droit à la souveraineté. « Presque toutes nos luttes de terrain sont dirigées par des femmes », affirme Sleydo', cheffe de la maison Cas Yikh du peuple Wet'suwet'en, et médiatisée dans la lutte pour le respect de la souveraineté autochtone [11]. « Les personnes qui affrontent la police, les unités canines et les fusils militarisés de la CMP [Police montée canadienne], sont toutes des femmes de nos communautés. » Sleydo' fait référence ici aux raids menés entre 2019 et 2023 pour expulser les communautés autochtones qui bloquaient le chantier, et qui ont été l'occasion de discours jugés « racistes, insultants, et déshumanisants » envers les activistes par la Cour suprême [12].
Pour délégitimer les résistances aux projets extractivistes, une entreprise comme TCEnergy s'approprie très sélectivement les revendications féministes, en communiquant sur trois employées issues de peuples autochtones différents. La représentation sélective de ces femmes s'articule autour de qualifiants qui font d'elles de bonnes employées et dresse ainsi le portrait désirable de femmes engagées qui ont brisé le plafond de verre [13] et les stéréotypes de genre.
Selon Karla Tait, membre du clan Gilseyhu du peuple Wet'suwet'en, cette stratégie « monte les gens les uns contre les autres au sein de nos communautés, en appliquant le 'diviser pour mieux régner' à laquelle nous avons été confrontés à chaque étape depuis la colonisation ». Kyra Grieco ajoute « c'est d'ailleurs ça la base du patriarcat, de mettre les femmes en compétition sur la base de la beauté, du succès, ou autre ». TCEnergy bénéficie pour ce faire d'une équipe de communication à toute épreuve : l'entreprise a payé Meta à hauteur de 9500 dollars en seulement cinq semaines pour produire des publicités sur l'engagement de TCEnergy auprès des peuples autochtones.
Le « gender-washing » porte ainsi un discours selon lequel la seule possibilité de libération féministe est individuelle, jamais collective, et réservée aux femmes méritantes de ces entreprises. Il tend aussi à avoir une vision particulièrement restrictive et hétéronormative du genre, comme on l'a vu lorsque TotalEnergies s'est associée avec la « première dame » de l'Ouganda pour seize jours d'action contre les violences liées au genre, alors que le régime au pouvoir a adopté une des lois les plus rétrograde au monde envers la communauté queer, prévoyant jusqu'à la peine de mort pour les personnes LGBTQIA+.
Notons aussi qu'il ne peut pas y avoir de « féminisme » sur des territoires non-cédés, dans un continuum colonial. Laetitia Braconnier Moreno, docteure en droit public et présidente de la Commission justice transitionnelle de l'Association des juristes franco-colombiens explique que « selon la lecture de beaucoup de représentants autochtones, la fin du conflit armé sera quand toutes ces entreprises se retirent de leurs territoires, quand le droit à la consultation préalable est respecté ; quand les autorités autochtones récupèreront le contrôle sur leurs territoires et qu'il n'y aura plus d'acteurs armés ou d'acteurs privés présents sans leurs consentement ». En s'appropriant un langage progressiste sur l'égalité de genres, les multinationales tentent en réalité de dissimuler des pratiques illégales d'accaparement des terres et d'expulsions de communautés locales.
Trompeur, sélectif, discriminatoire, le « gender-washing » tel que le pratiquent les multinationales extractivistes a-t-il même un avenir ? De retour à la Maison Blanche, Donald Trump a lancé la guerre contre le « wokisme » en demandant aux entreprises d'effacer toute trace d'engagement environnemental ou social, aussi superficiel soit-il – ce que Chevron et ExxonMobil se sont empressés de faire. Le mot « femme » a même été interdit dans la recherche scientifique[[Voir les articles de Reporterre et de Mediapart].]. Ces changements politiques auront forcément des répercussions sur les stratégies RSE des entreprises dans le monde, ainsi que sur les femmes affectées de loin ou de près par leurs activités. Pourtant, certaines continuent à réutiliser un langage progressiste et féministe afin de le dévoyer de sa charge politique, ce dont témoigne à sa manière la mode du « gender-washing ». Comme le dit l'économiste Stéphanie Treillet, « on ne tente de récupérer que ce qui paraît menaçant ou subversif ».
[1] Voir par exemple cet article.
[2] Voir par exemple ce rapport d'Oxfam.
[4] -Voir notre enquête Survivre à EACOP et le rapport des Amis de la Terre.
[5] Page 9 du rapport de Glencore 2023 Review of our direct and indirect advocacy.
[7] Voir 7 Women Making a Difference, paying a tribute to TCEnergy's Extraordinary Legacy et la page 5 du rapport développement soutenable de Cerrejón et là.
[9] -La chercheuse Rosie Walters, professeure en relations internationales à l'université Cardiff a publié sur les différentes stratégies de gender washing utilisées par les multinationales.
[10] Certains chefs héréditaires Wet'suwet'en, protégés par le jugement de la Cour Suprême en 1997 leur conférant compétence sur leurs territoires, dénoncent ne pas avoir consenti à la construction du gazoduc. En 2023, le rapporteur des Nations Unies Francisco Cali alerte que le principe de consentement préalable, libre et éclairé n'est toujours pas respecté au Canada dans le cadre des projets d'extraction. Voir aussi « Discursive Infrastructures of Settler Colonialism : The Coastal Gaslink Pipeline, Indigenous Workers, and the Ongoing Promise of Integration » de Alana Lajoie-O'Malley
[11] Propos recueillis dans l'entretien de Sleydo' le 14 février 2022 par Cultural Survival Voir aussi ici. Et le documentaire YINTAH, qui retrace le combat du peuple Wet'suwet'en pour sa souveraineté.
[12] Cette oppression s'inscrit plus largement dans une représentation sexiste et raciste du corps des femmes autochtones au Canada dont les multinationales se saisissent , comme l'explique l'anthropologue Audra Simpson. Voir « Mohawk Interruptus : Political Life Across the Borders of Settler States », où elle écrit sur la manière dont les structures politiques Canadiennes font du corps des femmes autochtones un terrain balisé et vulnérabilisé.
[13] Voir le glossaire de La Déferlante sur la définition du plafond de verre : un concept sociologique qui désigne l'accès « élitiste » de quelques femmes à des postes de responsabilité, mais sans changement des conditions de travail pour les femmes des classes moyennes ou inférieures.
04.03.2025 à 07:00
Derrière les attaques spectaculaires d'Elon Musk contre les agences fédérales américaines, une autre bataille se prépare en coulisses : celle de l'extension des baisses d'impôts imposées par Trump en 2017, avec à la clé un coût astronomique pour les finances publiques américaines, et une cure d'austérité beaucoup plus drastique qui affecterait l'ensemble de la population.
En Europe, les assauts d'Elon Musk et de son DOGE contre les agences fédérales américaines occupent régulièrement la (…)
Derrière les attaques spectaculaires d'Elon Musk contre les agences fédérales américaines, une autre bataille se prépare en coulisses : celle de l'extension des baisses d'impôts imposées par Trump en 2017, avec à la clé un coût astronomique pour les finances publiques américaines, et une cure d'austérité beaucoup plus drastique qui affecterait l'ensemble de la population.
En Europe, les assauts d'Elon Musk et de son DOGE contre les agences fédérales américaines occupent régulièrement la une des médias depuis l'inauguration de Donald Trump. Si, chez la plupart, ses annonces choc, sa stratégie de désinformation et ses menaces contre les fonctionnaires provoquent l'affolement, une minorité rêve que le même traitement soit appliqué un jour à la France. Mais derrière les attaques idéologiques contre USAID et les administrations chargées du climat ou de la lutte contre les discriminations, cibles privilégiées de l'extrême-droite au pouvoir, il y a aussi une autre bataille, de plus grande ampleur en termes financiers, qui se joue.
« Dans l'immédiat, notre équipe voit dans le nouveau département de l'efficacité gouvernementale - plus connu sous le nom de DOGE - une réelle opportunité de réduire la sur-réglementation et le gaspillage. » C'est ainsi que le groupe de pression Americans for Prosperity (AFP) envisage les actions d'Elon Musk et de ses sbires : comme une opportunité de réduire drastiquement les dépenses publiques [1]. Pour AFP et les milliardaires qui le financent, il y a urgence. À la fin de l'année 2025, plusieurs mesures d'exemptions fiscales prises par la première administration Trump avec la loi « Tax Cuts and Jobs Act » ou TCJA de 2017 sont censées prendre fin. Americans for Prosperity, une organisation fondée par les frères Koch, multi-milliardaires libertariens, est sur le pied de guerre pour obtenir leur prolongation. Une prolongation dont le coût pour les finances publiques, ajouté à d'autres promesses fiscales de Donald Trump, pourrait s'élever à plus de 4 500 milliards de dollars sur dix ans.
Le TCJA est sans doute l'une des principales réalisations du premier mandat de Donald Trump. Ce paquet historique de réductions fiscales a baissé les taux d'imposition pour les sociétés (de 35 à 21 %) et pour les particuliers, augmenté divers crédits d'impôt, ou encore relevé le plafond pour être soumis à l'impôt sur les successions (de 5,6 à 11,2 millions de dollars, ou 22,4 millions pour un couple marié). Les grandes fortunes avaient mobilisé d'importants moyens d'influence pour faire adopter cette législation. Les frères Koch auraient dépensé plus de 20 millions de dollars à travers leurs think tanks et autres groupes de lobbying pour promouvoir la réforme. Cet investissement s'est révélé plus que rentable puisque, selon les calculs de l'organisation Americans for Tax Fairness, en 2018, les Koch pouvaient espérer économiser entre 1 et 1,4 milliard de dollars par an grâce au TCJA.
Selon le Center for Budget and Policies Priorities, si une majorité d'États-Uniens a effectivement vu ses impôts sur le revenu baisser, ce sont les ménages les plus riches, et en particulier les 1 % les plus fortunés, qui ont le plus bénéficié de cette réforme fiscale. Des chercheurs ont aussi analysé les impacts macro-économiques du TCJA, pour en conclure que si certaines entreprises ont réinvesti une partie de l'argent économisé, elles s'en sont aussi largement servi pour des opérations de rachat d'actions, et que les hausses de croissance et de salaire promises ont été moins importantes qu'annoncé. Au final, aucun des effets positifs sur l'économie ne compense l'aggravation du déficit budgétaire causé par ces pertes de revenu massives.
La fin d'une partie des baisses d'impôts du TCJA étant prévue pour fin 2025, le sujet a évidemment été au cœur de la récente campagne électorale. La candidate démocrate Kamala Harris proposait ainsi de limiter les exemptions fiscales aux personnes gagnant moins de 400 000 dollars par an. Avec l'idée de préserver la classe moyenne, tout en limitant le déficit grâce à la taxation des plus hauts revenus. De son côté, Donald Trump veut non seulement pérenniser sa loi sur les baisses d'impôts, mais aller encore plus loin en y ajoutant de nouvelles exemptions fiscales (sur les pourboires, les heures supplémentaires et les versements de la sécurité sociale) et en baissant encore davantage le taux de l'impôt sur les sociétés, de 21 à 15 %. Son élection est donc une première victoire pour les grandes fortunes qui veulent préserver leurs avantages fiscaux.
Cependant, le retour de Trump à la Maison Blanche ne suffira pas. D'une part, parce que ces mesures doivent être adoptées par le Sénat et la Chambre des représentants, et d'autre part, parce que la « générosité » du nouveau président a un coût qui risque d'être insupportable pour les finances publiques : au moins 4 500 milliards de dollars sur les dix prochaines années. Pour compenser, il serait absolument nécessaire de sabrer dans les dépenses. Le 12 février dernier, la commission du budget de la Chambre des représentants a adopté un plan appelant à 2000 milliards de dollars de coupes dans le budget fédéral. Le gel des activités d'USAID, l'agence de développement des États-Unis au budget annuel d'environ 50 milliards de dollars, sera donc très, très loin de suffire. Les Républicains envisagent notamment des coupes dans Medicaid, le programme qui permet de fournir une assurance maladie aux personnes à faibles revenus. Mais il concerne des millions d'Américains et il ne sera pas si facile de le sacrifier.
L'agitation et les outrances d'Elon Musk et de son DOGE, dans la logique de « submersion des médias » théorisée par Steve Bannon, sert à diffuser l'idée que l'État fédéral gaspille l'argent public et que c'est pour cette raison qu'il est indispensable de couper drastiquement dans les dépenses fédérales. En parallèle, comme en en 2017, les milliardaires et leurs think tanks se sont lancés dans la « bataille des idées ». Americans for Prosperity (AFP) a engagé une campagne à 20 millions de dollars pour pousser un narratif positif autour des exemptions fiscales, en axant leurs messages sur la protection des petites entreprises et des familles qui travaillent dur (« small businesses and hard working families ») – quand bien même les études d'impact montrent que ce ne sont pas eux qui bénéficient le plus du Tax Cuts and Job Act de 2017.
Pour écraser tout débat sur la justice fiscale et la répartition de la charge de l'impôt, AFP prévoit du lobbying classique, avec un objectif de 1500 rendez-vous avec des responsables au Capitole, mais aussi une campagne de terrain avec du porte à porte, des appels téléphoniques et des actions en ligne, une forte couverture médiatique, et enfin un ciblage particulier des populations latinos, perçues comme pouvant devenir des alliées. Le but : convaincre le grand public de défendre une loi qui profite de manière disproportionnée aux plus riches.
Outre les frères Koch, AFP est financé par diverses fondations et entreprises d'autres milliardaires conservateurs comme la famille DeVos, propriétaires de la multinationale Amway. L'héritière du deuxième fondateur de Amway, Barbara Van Andel-Gaby, est de son côté présidente de la Heritage Foundation, think tank ultra-influent à l'origine du « Project 2025 » (lire notre article) qui défend lui aussi les bienfaits du Tax Cuts and Job Act. Son époux, Richard Gaby, siège quant à lui au conseil d'administration du Club for Growth, un think tank également mobilisé pour pérenniser les exemptions fiscales de 2017. Ce « club » a reçu des millions de dollars des milliardaires Richard Uihlein et Jeff Yass. Selon le média Propublica, la famille Uihlein aurait bénéficié de 215 millions de dollars de déductions fiscales grâce au TCJA rien qu'en 2018. Richard Uihlen et sa femme sont également de généreux financeurs du parti Républicain, à qui ils donnent des millions de dollars à chaque cycle électoral.
La future réforme fiscale de Donald Trump devra nécessairement passer par le Sénat et la Chambre des représentants, et les élus risquent donc de faire face à des choix compliqués. Avec la pression d'un gouvernement de milliardaires pour maintenir de coûteuses baisses d'impôts d'un côté, et de l'autre pour augmenter certaines dépenses comme celles allouées à la défense des frontières, les arbitrages pour limiter l'envolée du déficit seront complexes. Et pourraient bien les amener à imposer une douloureuse cure d'austérité dans les programmes qui concernent vraiment, cette fois ci, les « Américains qui travaillent dur ». De quoi provoquer de houleux débats dans les mois à venir, aux conséquences probablement plus profondes et durables que l'agitation actuelle du DOGE d'Elon Musk.
Ces débats font aussi écho aux discussions budgétaires en France, où les cadeaux fiscaux faits aux entreprises et aux plus riches ces dernières années (baisse du taux des impôts sur les sociétés, exonérations de cotisations, flat tax, suppression de l'ISF…) ont également eu un coût pour les finances publiques, que certains voudraient amortir en s'attaquant aux dépenses. Cette approche, privilégiée à droite de l'échiquier politique, est aussi férocement défendue dans les médias et sur les réseaux sociaux par certains des think tanks et associations françaises liées au réseau Atlas (cf. notre enquête). L'Ifrap – dont les instances sont trustées par des grandes fortunes – appelle à des réductions « choc » des dépenses publiques, tout en s'opposant, par exemple, à la taxation des cent-millionnaires. De son côté, Contribuables associés, version française des « taxpayers associations » que l'on retrouve notamment aux États-Unis, rêve d'un Elon Musk en France, après avoir passé des années à faire de la suppression de l'ISF l'un de ses combats. La guerre fiscale qui va se jouer en 2025 outre-Atlantique, et les conséquences qu'elle aura sur les inégalités et la pauvreté pourraient bientôt trouver leur pendant en France.
[1] La citation est extraite d'un mémo de 8 pages rendu public par le Guardian, dans lequel l'AFP explique sa stratégie pour prolognger les « tax cuts ».
13.02.2025 à 23:18
1901. Dans la lignée des empires économiques construits autour du chemin de fer, industriels, banquiers de Wall Street et avocats d'affaires orchestrent la création aux États-Unis d'immenses monopoles dans des secteurs comme l'acier, l'électricité, les télécommunications, le tabac ou encore la viande, en mesure d'étouffer toute concurrence et d'imposer leurs tarifs et leurs pratiques aux petites entreprises et aux consommateurs. La contestation monte et finit par atteindre le Congrès et la (…)
- Multinationales. Une histoire du monde contemporain / American Tobacco, JP Morgan Chase, Swift, General Electric, États-Unis, Concentration et oligopoles, consommateurs, concurrence, normes et régulations, pouvoir des entreprises, Standard Oil, US Steel1901. Dans la lignée des empires économiques construits autour du chemin de fer, industriels, banquiers de Wall Street et avocats d'affaires orchestrent la création aux États-Unis d'immenses monopoles dans des secteurs comme l'acier, l'électricité, les télécommunications, le tabac ou encore la viande, en mesure d'étouffer toute concurrence et d'imposer leurs tarifs et leurs pratiques aux petites entreprises et aux consommateurs. La contestation monte et finit par atteindre le Congrès et la Maison Blanche. Extrait du livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).
La seconde moitié du XIXe siècle a vu l'essor spectaculaire, aux États-Unis, de grandes entreprises qui se taillent d'immenses empires économiques à la faveur de l'expansion vers l'Ouest et de l'industrialisation. Mais la grogne monte dans le pays au même rythme que s'amassent les fortunes colossales des « barons voleurs », qui étranglent leurs concurrents et mettent sous leur coupe les petits producteurs. Le mouvement d'opposition aux nouveaux monopoles remporte une victoire en 1890 avec l'adoption du Sherman Act, première loi antitrust au monde, mais rien ne semble pouvoir arrêter le mouvement de concentration, qui se poursuit et s'étend à de nouveaux secteurs économiques.
En 1901, la tension est à son comble. D'un côté, le banquier J. P. Morgan couronne sa carrière de bâtisseur de monopoles en orchestrant la fusion des actifs sidérurgiques d'Andrew Carnegie et de plusieurs de ses concurrents au sein de US Steel, nouveau géant de l'acier. De l'autre, le nouveau président Theodore Roosevelt se présente volontiers comme un trustbuster, un « pourfendeur de trusts ». Le locataire de la Maison Blanche ordonne des enquêtes sur les pratiques de ce même J. P. Morgan, puis sur la Standard Oil et l'American Tobacco Company, qui débouchent quelques années plus tard sur leur scission forcée. La bataille entre trusts et antitrusts ne fait que commencer.
Avec le déplacement progressif de la frontière vers l'ouest, jusqu'au Pacifique, les États-Unis entament dans la seconde moitié du XIXe siècle leur intégration économique. Le pays est aussi grand qu'un continent, et les besoins sont immenses. En 1860, le contrat de construction de la première ligne de télégraphe transcontinentale est confié à Western Union. En 1862, Abraham Lincoln signe la loi qui rend possible la construction du chemin de fer transcontinental, achevé en 1869. Dans le même temps, les capitaux affluent d'Europe, de même que des vagues successives de migrants, bientôt venus aussi d'Asie, qui fournissent une main-d'œuvre corvéable à merci. C'est dans ce contexte favorable que naissent des empires industriels dont certains continueront à dominer l'économie étatsunienne, puis mondiale, jusqu'au XXIe siècle.
John D. Rockefeller et le cabinet d'avocats d'affaires qui le conseille, Sullivan & Cromwell, loge ses différentes participations dans une société holding, sous la forme juridique d'une fiducie ("trust" en anglais), localisée dans le New Jersey.
Les premiers monopoles se forment à l'échelle régionale, autour du télégraphe ou du transport par bateau, puis dans les chemins de fer. Après la multiplication de petites lignes commence une période de consolidation, grandement aidée par les fortunes que se sont assurées certains hommes d'affaires durant la guerre de Sécession (1861‑1865). Les compagnies ferroviaires nouent tout d'abord des accords informels pour tenter de réduire la compétition et maintenir les tarifs à un niveau élevé. Ces ententes cèdent bientôt la place à des prises de contrôle formelles. À l'époque, il est encore impossible légalement de construire des groupes économiques qui dépassent les frontières des États fédérés. John D. Rockefeller et le cabinet d'avocats d'affaires qui le conseille, Sullivan & Cromwell, trouvent la parade en 1882 en logeant ses différentes participations dans une société holding, sous la forme juridique d'une fiducie (trust en anglais, d'où le nom qui restera), localisée dans le New Jersey.
Durant toutes ces années, le rail est le principal véhicule de la monopolisation. La Standard Oil de John D. Rockefeller tire une grande partie de sa puissance grâce au contrôle du transport du pétrole. À Chicago, c'est grâce à sa flotte de wagons réfrigérés que Cornelius Swift construit un empire de la viande. Andrew Carnegie bâtit sa fortune sur le contrôle de l'acier, dont l'industrie ferroviaire est si vorace. Qui contrôle le principal mode de transport des marchandises dans cet immense pays contrôle tout le reste de l'économie. Et peut imposer des tarifs prohibitifs à des clients qui n'ont pas d'autre choix que de les accepter.
Le secteur agricole qui se développe dans les États du Sud et du Midwest est extrêmement dépendant du train pour écouler sa production. Les agriculteurs de ces régions ne sont en outre généralement desservis que par une compagnie unique en position de monopole, détenue par des industriels basés dans le Nord-Est ou en Californie. C'est de ce côté qu'émerge la contestation la plus précoce et la plus virulente du pouvoir des trusts. Les années 1870 et 1880 sont une époque d'intense mobilisation dans les zones rurales des États-Unis, nourrie d'une tradition de républicanisme agraire, la « démocratie jeffersonienne ». Le mouvement agrarien de La Grange, qui revendique un temps plusieurs centaines de milliers d'adhérents, cible les grandes compagnies de chemins de fer, et obtient des lois régulant les tarifs de fret ferroviaire dans plusieurs États comme l'Illinois, l'Iowa ou le Wisconsin.
À l'initiative d'élus du Midwest et du Sud, le Congrès lance des commissions d'enquête sur les trusts et leurs pratiques, et adopte les premières lois antitrust.
Le mouvement d'opposition aux monopoles atteint finalement la capitale fédérale. À l'initiative d'élus du Midwest et du Sud, le Congrès lance des commissions d'enquête sur les trusts et leurs pratiques, et adopte successivement deux lois historiques. L'Interstate Commerce Act de 1887 interdit les discriminations tarifaires en matière de transport ferroviaire et pose le principe que les prix doivent être « raisonnables et justes ». Le Sherman Act de 1890 s'attaque au pouvoir de monopole de certaines entreprises : les multiples manières dont certains empires industriels peuvent entraver le commerce d'autres acteurs économiques (à leurs concurrents par exemple), ou en dicter unilatéralement les conditions à leur profit. Sur le papier, ces deux législations ciblent la source même de la fortune d'entreprises comme Standard Oil, Swift & Co ou Carnegie Steel. Mais, fruits de compromis politiques difficiles, elles n'ont pas créé les outils nécessaires pour concrétiser leurs objectifs. La loi de 1887 met bien en place une commission de régulation, mais elle est dénuée de pouvoir. Quant au Sherman Act, il ne prévoit pas de sanctions administratives et confie le soin de sa mise en œuvre au Département de la Justice, qui, en cette décennie 1890, préfère ne rien faire.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ court terme, les nouvelles législations n'ont donc que des effets très modestes, d'autant que, dans le même temps, le droit et la jurisprudence évoluent en un sens de plus en plus favorable aux grandes entreprises. En 1895, la Cour suprême consacre une interprétation extrêmement restrictive du Sherman Act, qui est alors surtout utilisé pour poursuivre des actions syndicales sous prétexte qu'elles nuisent au commerce entre États. Par une série de décisions à la fin des années 1880 sur des affaires opposant des autorités locales à des sociétés ferroviaires ou minières, la même Cour entérine le principe selon lequel « les entreprises sont des personnes » (corporations are people) et ont droit aux mêmes protections que les individus face aux discriminations et face à l'administration. En 1889, le New Jersey, qui se distingue à l'époque par sa législation accommodante pour les affaires (ce rôle sera bientôt repris par le Delaware), adopte une nouvelle loi favorisant encore davantage l'enregistrement de trusts et de regroupements d'entreprises, une législation rapidement imitée par d'autres États.
Malgré le Sherman Act, le mouvement de concentration se poursuit à vive allure et dépasse désormais le seul secteur des chemins de fer. Dans l'industrie du tabac, James B. Duke est le premier à généraliser les machines à fabriquer des cigarettes, qui augmentent le rythme de production et lui permettent de racheter ou écraser ses concurrents pour construire le quasi-monopole de l'American Tobacco Company. Swift & Co. (aujourd'hui racheté par le géant brésilien JBS) met à profit sa position dominante dans le transport réfrigéré pour étendre son empire aux entrepôts, aux abattoirs et à toute la filière bovine.
L'élection en 1896 à la Maison Blanche du républicain William McKinley, qui met immédiatement en place des tarifs douaniers protectionnistes, marque le début d'une période de concentration euphorique.
L'élection en 1896 à la Maison Blanche du républicain William McKinley, qui met immédiatement en place des tarifs douaniers protectionnistes pour favoriser le développement de l'industrie étatsunienne, marque le début d'une période de concentration euphorique. C'est de cette époque que date la création d'entreprises comme United Fruit (créée en 1899 par la fusion entre la Tropical Trading and Transport Company et sa rivale Boston Fruit), Quaker Oats dans l'agroalimentaire (né de la fusion de quatre firmes concurrentes en 1901, aujourd'hui filiale de PepsiCo) ou encore Amalgamated Copper dans le secteur minier (né en 1899 de la réunion autour d'Anaconda Copper, à l'initiative de John D. Rockefeller, des principales sociétés minières exploitant du cuivre).
Wall Street joue un rôle central dans la création de ces nouveaux géants privés. J.P. Morgan, à lui seul, orchestre avec l'aide du cabinet Sullivan & Cromwell la création de General Electric en 1892, par réunion des entreprises de Thomas Edison avec le groupe Thomson-Houston, puis celle de US Steel en 1901, en regroupant l'entreprise sidérurgique de Carnegie avec plusieurs de ses concurrents, et celle de International Harvester en 1902 en fusionnant plusieurs compagnies de machines agricoles. En 1907, il prend le contrôle de AT&T et annonce son intention de racheter des firmes rivales, alors qu'il contrôle déjà la moitié du marché national du téléphone. Dans son livre The Truth about the Trusts (« la vérité sur les trusts »), l'analyste financier John Moody, fondateur de l'agence de crédit qui porte encore son nom, calcule en 1904 que Wall Street, au cours des années précédentes, a organisé le regroupement de 8 664 entreprises au sein de 445 trusts, dont une bonne partie enregistrée dans le New Jersey.
Résultat de cette frénésie : le front des adversaires des trusts s'élargit considérablement. Aux agriculteurs du Sud et du Midwest s'ajoutent désormais les petites entreprises écrasées par les monopoles, les rivaux déchus, et tous ceux qui subissent les hausses de prix qu'ils sont désormais en mesure d'imposer. Les syndicats, eux, sont mitigés : s'ils craignent la capacité accrue des patrons à jouer sur les divisions entre travailleurs, ils estiment aussi avoir plus de chances d'obtenir des succès face aux grandes entreprises.
En 1901, au moment même où la vague de concentrations atteint son apogée avec la création de US Steel, un événement inattendu change la donne politique. William McKinley est assassiné par le militant anarchiste Leon Czolgosz, ce qui ouvre les portes de la Maison Blanche à son vice- président, Theodore Roosevelt, un représentant de l'aile progressiste du Parti républicain. S'il s'est surtout fait connaître par son enthousiasme pour la guerre menée contre l'Espagne à Cuba, Roosevelt fait de la lutte contre les abus des monopoles une priorité. Cette fois, le poids du pouvoir
exécutif est du côté de l'antitrust.
Dès 1902, une procédure est engagée contre le « trust du bœuf », un groupe de six entreprises dominé par Swift & Co. qui se partagent le marché de la viande et dont Chicago est la plaque tournante.
Le premier à se retrouver dans le viseur est J.P. Morgan. Sur instruction de la Maison Blanche, le Procureur général des États-Unis engage en 1902 des poursuites dans le cadre du Sherman Act contre le financier qui vient de se liguer avec d'autres hommes d'affaires pour fusionner trois compagnies de chemins de fer du Midwest et former le monopole de la Northern Securities Company. En 1904, la Cour suprême tranche en faveur de Roosevelt, et les trois compagnies sont à nouveau séparées. Dès 1902 également, une autre procédure est engagée contre le « trust du bœuf », un groupe de six entreprises dominé par Swift & Co. qui se partagent le marché de la viande et dont Chicago est la plaque tournante. La Cour suprême confirme les sanctions en 1905.
Conforté par ces succès, le président ordonne le lancement de poursuites contre la Standard Oil en 1906, et contre American Tobacco Company en 1907. Ces procédures sont lancées sur la base des enquêtes approfondies menées par une nouvelle entité créée en 1903 au sein de l'administration fédérale : le « Bureau of Corporations » (« bureau des grandes entreprises »). Dans les deux cas, la Cour suprême tranchera à nouveau en faveur du pouvoir exécutif, et imposera en 1911 le démantèlement partiel des empires bâtis par John D. Rockefeller et James B. Duke.
Si Roosevelt soigne ainsi son image de trustbuster, il est aussi très politique dans le choix de ses cibles. Il n'est pas contre la concentration et les monopoles en soi, tant qu'ils sont mis au service de l'intérêt général et de la puissance des États-Unis. Ce qu'il veut éviter, c'est que des hommes d'affaires et des chefs d'entreprise deviennent suffisamment puissants pour échapper au contrôle du pouvoir politique. Il ne souhaite pas la disparition des trusts, mais une collaboration plus étroite entre l'État fédéral et les champions industriels. C'est la vision qu'il défend sous le nom de « nouveau nationalisme » quand il se représente à l'élection présidentielle en 1912 sous la casquette du Parti progressiste (les Républicains ayant préféré la candidature de Howard Taft). Durant la campagne, il ne manque pas une occasion de vilipender les puissances de l'argent. Mais il trouve face à lui un candidat démocrate qui incarne une vision très différente de l'antitrust : Woodrow Wilson.
« Si le gouvernement entreprend de réguler le monopole, le monopole veillera en retour à réguler le gouvernement. »
Wilson et la majorité démocrate qui arrive au pouvoir avec lui en 1913 héritent de la tradition contestataire des États du Sud et du Midwest. Critiques de la position de Roosevelt, qu'ils décrivent comme une simple « supervision des monopoles », ils entendent s'attaquer au mal à la racine. Ils n'ont aucune confiance dans le pouvoir exécutif ou les juges pour lutter efficacement contre les trusts, les jugeant trop susceptibles d'être influencés par les industriels. Comme le dit Wilson au cours de la campagne : « Si le gouvernement entreprend de réguler le monopole, le monopole veillera en retour à réguler le gouvernement. » Certains démocrates proposent même alors des nationalisations, ou bien de rétablir un système d'autorisation préalable de la constitution de grandes sociétés à capitaux par les pouvoirs publics. Le Clayton Act, finalement adopté en 1914, est une nouvelle solution de compromis. Il ne va pas jusqu'à interdire purement la constitution de monopoles, comme le souhaitaient certains démocrates. Le caractère éventuellement abusif d'un monopole doit être tranché au cas par cas. Mais, de manière plus précise que le Sherman Act, il cible et interdit un certain nombre de pratiques constitutives du pouvoir de monopole, comme la discrimination tarifaire ou encore les participations croisées entre entreprises au niveau du capital ou des conseils d'administration. La nouvelle législation prévoit aussi, contrairement à la précédente, la mise en place d'une administration spécifiquement chargée de veiller à sa mise en œuvre : la Federal Trade Commission (FTC, Commission fédérale du commerce).
La dénonciation des monopoles ne se joue pas seulement à Washington. Elle se joue aussi dans l'opinion et au niveau du droit. La première décennie du XXe siècle aux États-Unis est une période de floraison du journalisme d'investigation. Les articles de magazines et les livres d'Ida Tarbell, d'Upton Sinclair et d'autres auteurs que l'on désigne bientôt du nom de muckrakers (littéralement, « râtisseurs de fange ») portent à la connaissance du public les abus de la Standard Oil et des géants de la viande, ainsi que la corruption des politiciens. En même temps émerge une nouvelle génération de militants et d'avocats soucieux de l'intérêt public, comme Louis Brandeis. Engagé au cours des décennies précédentes dans plusieurs batailles juridiques d'ampleur contre le pouvoir des grandes entreprises, Brandeis se fait connaître en défendant avec succès une loi de l'Oregon régulant les conditions de travail en s'appuyant pour la première fois sur un ensemble de documents d'expertise et d'études sociales prouvant l'utilité de la loi dans la vie réelle. Durant la campagne électorale de 1912, Brandeis conseille Woodrow Wilson et il est l'un des inspirateurs de la création de la FTC. Au grand dam des industriels et de leurs alliés, le président démocrate le nomme à la Cour suprême en 1916.
La Cour suprême finit par trancher en 1911. La Standard Oil est divisée de force en trente-quatre sociétés différentes, sur une base régionale.
Entre-temps, celle-ci a fini par trancher en 1911 les deux principales procédures antitrust initiées durant le second mandat de Roosevelt. La Standard Oil est divisée de force en trente-quatre sociétés différentes, sur une base régionale. Les principales sont la Standard Oil of New Jersey (futur Exxon), la Standard Oil of New York (futur Mobil), la Standard Oil of California (futur Chevron), la Standard Oil of Ohio (qui sera rachetée par BP) et la Standard Oil of Indiana (futur Amoco, rachetée elle aussi par BP). Les plus grosses d'entre elles rejoignent bientôt l'oligopole pétrolier qui sera connu plus tard sous le nom des « sept sœurs ». En outre, les intérêts capitalistiques de la famille Rockefeller dans chacune des sociétés sont préservés, et la scission a pour résultat de gonfler la valeur cumulée des actions détenues et de faire de John D. Rockefeller – alors retiré des affaires – l'homme le plus riche du monde.
La Cour suprême répartit de manière similaire les actifs d'American Tobacco Company en quatre sociétés distinctes qui avaient été regroupées par James B. Duke – American Tobacco Company, R. J. Reynolds, Liggett & Myers, et Lorillard –, et l'oblige à revendre ses parts dans British American Tobacco, la coentreprise créée avec les Britanniques d'Imperial Tobacco pour conquérir les marchés internationaux. Dans les deux cas, les monopoles sont certes démantelés, mais ils ne font que céder la place à des entreprises dont beaucoup restent très grosses et qui forment immédiatement une sorte de cartel. On reste loin de la vision « jeffersonienne » d'une redistribution radicale du pouvoir économique.
Dans le cas de AT&T, c'est une autre solution que la scission qui est trouvée en 1913 par l'administration et les dirigeants de l'entreprise. Dans le cadre d'un accord extrajudiciaire, l'État fédéral renonce à ses poursuites dans le cadre du Sherman Act à condition que le géant des télécommunications cède ses parts dans Western Union et qu'il laisse ses concurrents se connecter librement à son réseau de longue distance. La position monopolistique de AT&T se trouve confortée, à condition qu'elle serve l'intérêt public sous la supervision de l'administration.
Dans les années 1950, les autorités forcent AT&T à donner librement accès à certains brevets qu'elle contrôle – une mesure qui joue un rôle important dans l'émergence de la Silicon Valley
Ce n'est pas la dernière fois que les fonctionnaires antitrust s'attaquent à AT&T. Dans les années 1950, ils forcent l'entreprise à donner librement accès à certains brevets qu'elle contrôle – une mesure qui joue un rôle important dans l'émergence de la Silicon Valley. Lancée dans les années 1970, une nouvelle procédure acte en 1982 la séparation de AT&T en sept sociétés différentes, sur une base régionale comme pour la Standard Oil en 1911. Mais le contexte est on ne peut plus différent. La scission de 1982 s'inscrit dans le cadre des politiques de libéralisation et d'ouverture à la concurrence qui sont lancées aux États-Unis et ensuite en Europe.
L'adoption du Clayton Act dans les semaines qui suivent la déclaration de guerre en Europe marque en réalité la fin du premier âge d'or de l'antitrust, marqué par plusieurs victoires au moins symboliques. Avant même leur entrée dans le premier conflit mondial, les États-Unis passent sous un régime d'économie de guerre, où la collaboration entre administration et industriels passe au premier plan. Durant la période de boom économique des années 1920, la majorité républicaine interprète la législation antimonopole en un sens restrictif. Profitant de l'étendue de leur marché domestique, les grandes entreprises étatsuniennes continuent à grandir, et sont bientôt prêtes à conquérir le reste du monde.
Sous l'impulsion de Wright Patman, représentant démocrate du Texas issu de la tradition antimonopolistique du Sud, la FTC s'attaque avec succès au pouvoir croissant de la chaîne de grande distribution A&P.
Ce n'est qu'avec le New Deal que l'antitrust revient quelque peu à l'ordre du jour. Sous l'impulsion de Wright Patman, représentant démocrate du Texas issu de la tradition antimonopolistique du Sud, la FTC s'attaque avec succès au pouvoir croissant de la chaîne de grande distribution A&P, accusée d'imposer des conditions draconiennes à ses fournisseurs. Les New Dealers ciblent également le monopole d'Alcoa sur l'aluminium, avec sans doute d'autant plus d'empressement que l'entreprise appartient à Andrew Mellon, l'ancien secrétaire au Trésor, qu'ils accusent également d'évasion fiscale.
Jusque dans les années 1970, l'arsenal des lois antitrust reste suffisamment dissuasif pour pousser les grandes entreprises à se développer en investissant de nouveaux secteurs plutôt qu'en rachetant leurs concurrents directs – d'où l'émergence de vastes conglomérats, comme celui de la General Electric, qui seront progressivement dépecés dans les années 1980.
Symbole de ce changement d'époque : Exxon et Mobil, les deux principaux héritiers de la Standard Oil, refusionnent en 1999 avec la bénédiction du président Bill Clinton.
C'est alors qu'a lieu une profonde réorientation des politiques antitrust, inspirée par des représentants de l'école de Chicago comme Richard Posner ou Robert Bork. Auteurs en 1978 respectivement de Antitrust Law : an Economical Perspective et de The Antitrust Paradox, ils argumentent que la concentration et les fusions de grandes entreprises bénéficient aux consommateurs. Ils réussissent à imposer la doctrine du « bien-être du consommateur » (consumer welfare), selon laquelle les monopoles et les grandes fusions sont légitimes tant que les entreprises concernées peuvent argumenter qu'elles se traduiront par des baisses de prix. C'est le début d'une grande vague de concentrations, alimentée par le boom des marchés financiers, qui se poursuit encore aujourd'hui. Aux États-Unis et bientôt en Europe, les autorités de concurrence approuvent sans trop sourciller tous les projets de fusion qui leur sont présentés et se préoccupent surtout de faire la chasse aux aides d'État et aux monopoles publics. Symbole de ce changement d'époque : Exxon et Mobil, les deux principaux héritiers de la Standard Oil, refusionnent en 1999 avec la bénédiction du président Bill Clinton. En 2005, cinq des sept entreprises issues du démantèlement de AT&T en 1982 sont à nouveau regroupées, et reprennent le nom de AT&T. Deux autres s'unissent pour former son principal concurrent, Verizon.
Ce n'est qu'avec l'essor du numérique que la lutte contre les monopoles revient finalement sur le devant de la scène. Dès les années 1990, la législation antitrust est utilisée pour forcer Microsoft à renoncer en partie à sa stratégie consistant à profiter de la position dominante de son système d'exploitation Windows pour contrôler également le marché des logiciels et notamment de la navigation sur le web. Mais c'est surtout dans les années 2010 et 2020, avec la croissance fulgurante des Gafam, que les invocations du glorieux passé de l'antitrust se multiplient, avec des appels à démanteler les nouveaux monopoles que sont Amazon, Google et Facebook. Malgré l'éloignement apparent entre l'âge du télégraphe et du chemin de fer et celui du web et de l'intelligence artificielle, les débats actuels sur les monopoles ne sont pas sans rappeler ceux du tout début du XXe siècle.
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13.02.2025 à 23:18
Les multinationales sont omniprésentes dans le monde d'aujourd'hui. Mais comment sont-elles devenues aussi riches et aussi grosses ? Un détour par l'histoire pour comprendre le monde contemporain.
- Multinationales. Une histoire du monde contemporainMultinationales. Une histoire du monde contemporain est un livre collectif co-dirigé par Olivier Petitjean (Observatoire des multinationales) et Ivan du Roy (Basta !) paru aux éditions La Découverte en février 2025. Il propose un détour par l'histoire pour pour prendre de la hauteur et mieux comprendre les enjeux brûlants d'aujourd'hui. Nous en publions quelques bonnes feuilles.
Qu'on consomme leurs produits, qu'on admire leurs marques ou qu'on dénonce leurs pratiques, les multinationales sont omniprésentes. Mais les connaît-on vraiment ? Comment sont-elles devenues ce qu'elles sont aujourd'hui ? Cette somme ambitieuse, associant chercheurs et journalistes, offre une fresque mondiale et une généalogie critique inédites. Elle inscrit les entreprises et les marques dans la « grande histoire » et raconte les choix économiques, politiques, juridiques, techniques, financiers ou culturels qui ont rendu possible leur essor.
De la Compagnie française des pétroles à Total, des premiers câbles télégraphiques sous-marins aux géants du Web, de Rockefeller à Elon Musk, de la Compagnie des Indes orientales au « Commodity Trading », de IG Farben au RoundUp, de la machine à coudre Singer à ChatGPT, des « républiques bananières » au lobbying intensif, ce livre retrace la montée en puissance progressive des multinationales, de la seconde moitié du xixe siècle jusqu'à nos jours, à travers une série de dates emblématiques complétées par des portraits et le récit de plusieurs épisodes clés.
L'histoire des multinationales épouse celles des relations entre États, des conflits et des grandes crises, qui sont souvent des moments d'enrichissement et de rupture. Elle suit de près la trajectoire des changements technologiques, que ces entreprises ont contribué à orienter et accélérer. Elle accompagne la transformation de nos vies quotidiennes, à travers l'avènement d'une société de consommation de masse à l'échelle du globe, et aujourd'hui le tout-numérique. Elle est aussi l'histoire de la transformation de notre environnement naturel, de l'extraction des matières premières, de la production d'énergie à une échelle toujours plus importante, jusqu'à engendrer des menaces inédites.
L'histoire des multinationales est donc notre histoire.
« On ne peut qu'être impressionné par ce livre, que toutes celles et ceux qui s'intéressent à l'économie devront conserver sous la main dans leur bibliothèque. (…) chacun y trouvera son bonheur et en ressortira plus intelligent ! » - Alternatives économiques
« Son principal objectif est de déconstruire un grand récit trompeur selon lequel les grandes entreprises seraient des sources indispensables de progrès et de prospérité. (…) L'intention revendiquée est de réarmer la critique des multinationales et de leurs effets néfastes. (…) On pourra y lire différentes histoires, celle du rôle caché de ces entités complexes dans la mondialisation du capitalisme, ou la chronique de leur montée en puissance dans l'espace public. (…) Ce livre fort stimulant, qui en résulte est une remarquable somme. » – Le Monde
« Ce livre contribuera à redéfinir le contenu de l'internationalisme dans un monde marqué par les pulsions nationalistes conservatrices. » - L'Humanité
Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.
Avec des contributions de Pauline Barraud de Lagerie, Sarah Benabou, Kenneth Bertrams, Barnabé Binctin, Olivier Blamangin, Cyprien Boganda, Christophe Bonneuil, Emma Bougerol, François Bouloc, Adrià Budry Carbo, Erika Campelo, Thomas Cantaloube, Michel Capron, Sophie Chapelle, Maxime Combes, Mickaël Correia, Sandra Cossart, Nicolas Delalande, Alain Deneault, Pierre-Yves Donzé, Vincent Drezet, François-Xavier Dudouet, Agathe Duparc, Mathilde Dupré, Olivier Favier, Jean-Baptiste Fressoz, Pauline Gensel, Aurore Gorius, Jean-Christophe Graz, Stéphane Heim, Tristan Jacques, François Jarrige, Nicolas Jounin, Rachel Knaebel, Sandrine Kott, Stéphanie Kpenou, Frédéric Lemaire, Sophie Lemaitre, Rozenn Le Saint, Nelo Molter Magalhães, Guy Pichard, Sabine Pitteloud, Dominique Plihon, Clément Séhier, Claude Serfati, Nikos Smyrnaios, Annie Thébaud-Mony, Claude Vaillancourt, Guillaume Vénetitay, Julien Vercueil, Scott Viallet-Thévenin, Gérard Vindt, Alexis Vrignon, Nolwenn Weiler.
Voir la page du livre sur le site des éditions La Découverte.
Un autre extrait du livre est accessible sur le site de Basta ! : 1992. Comment Total et consorts nous ont fait perdre un temps précieux dans la lutte contre le réchauffement, par Christophe Bonneuil
11.02.2025 à 00:38
Comment les industriels de l'IA cherchent à se protéger des velléités de régulation.
- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / Lobbying et influence, normes et régulations, nouvelles technologies, pouvoir des entreprises, capture, numérique, données, FranceLe Sommet international pour l'action sur l'intelligence artificielle (IA) qui a lieu à Paris en ce mois de février 2025 tient à la fois de la foire commerciale et de la grande messe où les dirigeants de multinationales et de start-ups sont conviés à s'asseoir à la même table que les gouvernements. On y parle d'intérêt général et de régulation tout en négociant des contrats et des investissements, sur fond de brouillage des frontières entre public et privé. Un entre-soi qui sert surtout à écarter les vraies questions.
Le Sommet international pour l'action sur l'intelligence artificielle (IA) se tient actuellement à Paris, dont le point d'orgue est une conférence qui doit accueillir au Grand Palais des représentants d'une centaine de pays les 10 et 11 février.
De nombreux événements scientifiques, culturels, économiques et politiques sont organisés à cette occasion dans la capitale française et ses environs [1]. La « Station F », incubateur de start-ups créé par Xavier Niel, abrite mardi 11 février un « Business day » pour rassembler « les acteurs de l'écosystème tech français et les acteurs économiques internationaux ». L'École Polytechnique a organisé un raout sur son campus du plateau de Saclay sous le titre « IA, science et société ». À quoi s'ajoutent des « contre-sommets » organisés par l'eurodéputé écologiste David Cormand, ou encore par le philosophe Éric Sadin et le journaliste Éric Barbier. Conséquences du déploiement de l'IA sur les professions culturelles, impact climatique, dépendance technologique, libertés et surveillance, désinformation, utilisation dans l'industrie de l'armement... Le sujet suscite en effet toutes les craintes. Et les discussions qui se tiennent ces jours-ci à Paris ne semblent pas, sur le fond et surtout sur la forme, de nature à les apaiser.
Malgré son titre de « sommet international », l'événement n'a pas grand chose à voir avec la diplomatie officielle ni avec le cadre de négociations onusiennes. C'est une grande messe conçue sur le modèle du Forum économique mondial de Davos, rassemblant autour d'une même table responsables politiques, patrons de grandes entreprises et de start-ups et quelques représentants de la communauté scientifique ou de la société civile triés sur le volet. Sont annoncés le vice-président américain J.D. Vance, le premier ministre indien Narendra Modi, le chancelier allemand Olaf Scholz, la président de la Commission européen Ursula von der Leyen, le vice-premier ministre chinois Zhang Guoqing. Seront aussi présents au Grand Palais des dirigeants de firmes numériques comme Sam Altman d'Open AI, et de groupes comme Airbus ou Capgemini.
Le sommet de Paris fait suite à deux rassemblements précédents, organisés à Londres en 2023 et à Séoul en 2024, dédiés en théorie à la régulation de l'intelligence artificielle, mais consacrés en pratique à faire la promotion de cette technologie, à la présenter comme inévitable et surtout à poser les industriels eux-mêmes comme acteurs incontournables de toute future réglementation. Ces sommets sont parfois présentés - abusivement, dans la mesure où ils n'ont caractère intergouvernemental officiel et de n'appuient ni ne visent la rédaction d'aucun traité – comme des « COP de l'IA ». Et pourtant, on y retrouve bien le même mélange de discussions techniques, d'annonces publicitaires et de « business as usual » qui constitue désormais la norme en matière de gouvernance mondiale.
L'événement de cette année franchit cependant une nouvelle étape par rapport aux itérations précédentes, qui tentaient encore de maintenir un équilibre entre régulation et promotion. C'est qu'il s'inscrit aussi dans une autre lignée : celle des sommets « Choose France » imaginés par Emmanuel Macron. Chaque année depuis son accession à la présidence de la République, le locataire de l'Elysée se plaît à mettre en scène sa relation privilégiée avec les dirigeants de grandes multinationales et d'institutions financières à travers un rassemblement de prestige au château de Versailles, à l'occasion duquel sont traditionnellement annoncés foule de nouveaux investissements dans l'Hexagone. C'est également le cas avec ce sommet. Emmanuel Macron a annoncé à la télévision 109 milliards d'euros d'engagements dans le secteur de l'IA en France. Les Emirats arabes unis ont promis la construction d'un « campus » assorti du plus gros centre de données d' Europe, pour un montant d'entre 30 et 50 milliards. Le fonds canadien Brookfield a annoncé la construction d'un autre « data center » dans la région de Cambrai et d'infrastructures associées pour 20 milliards.
Ce mélange des genres se retrouve à tous les étages de l'organisation du sommet, y compris l'événement officiel du Grand Palais. Emmanuel Macron en a confié la direction à Anne Bouverot, présidente du conseil d'administration de l'Ecole normale supérieure. Titulaire d'un doctorat dans le domaine de l'intelligence artificielle, elle cumule aussi les casquettes dans le secteur privé : près de 20 années au sein d'Orange (alors France Télécom), la direction du groupe de biométrie Morpho (2015-2017), une place aux conseils d'administration d'Edenred (2010-2021), de Capgemini (2013-2021), de Cellnex (depuis 2018) ou encore de la « licorne » française Ledger (2019-2024), et last but not least un poste de « senior advisor » pour le fonds d'investissement anglo-américain TowerBrook (actionnaire de OVHcloud).
Anne Bouverot est affublée du titre d'« envoyée spéciale » d'Emmanuel Macron, au même titre que d'autres personnalités en charge de thématiques spécifiques, comme Guillaume Poupard. L'ancien directeur général de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) a été pantoufler en 2022 chez Docaposte, la filiale du groupe La Poste en charge des systèmes de gestion de données et d'identification. Également administrateur de Sekoia.io, entreprise spécialisée dans la cybersécurité, il est censé plancher sur « l'IA de confiance ». Roxane Varza, la directrice de Station F, également « scout investor » chez Sequoia Capital, l'un des fonds historique de capital-risque de la Silicon Valley, et administratrice de NRJ Group, a été chargée quant à elle de l'innovation et de la culture. L'équipe est complétée par le diplomate Henri Verdier, la conseillère de l'Organisation internationale du travail Sana de Courcelles, et Martin Tisné, de la fondation Omidyar. Cette fondation lancée par l'un des créateurs d'eBay est très active sur la régulation du numérique et notamment de l'intelligence artificielle.
Martin Tisné est la cheville ouvrière du projet de « fondation de l'IA pour l'intérêt public » qui doit être annoncée en grande pompe durant le sommet, et qui prévoit de lever 2,5 milliards d'euros pour des projets de bases de données à but non lucratif. On peut déjà parier que ce seront à peu près les mêmes noms ou les mêmes profils qui se retrouveront à la tête de cette nouvelle initiative « publique-privée ». Beaucoup des personnes qui ont organisé le sommet de Paris ou qui interviendront au Grand Palais se sont déjà retrouvés dans d'autres instances, comme l'institut « IA et société » de Normale Sup', dont Anne Bouverot est la secrétaire générale (et dont il sera à nouveau question plus loin), ou encore le comité sur l'intelligence artificielle générative, dont elle est la co-présidente. Mis en place par Elisabeth Borne alors qu'elle était en poste à Matignon, ce comité réunit plusieurs représentants de grandes entreprises françaises et américaines, du secteur numérique et au-delà (Google, Renault, Meta, Dassault Systèmes, Decathlon) ainsi qu'Arthur Mensch du « champion » français de l'IA Mistral AI et de son conseiller et co-actionnaire, l'ancien secrétaire d'Etat Cédric O. L'un de ses rapporteurs est aujourd'hui conseiller spécial d'Anne Bouverot pour l'organisation des événements parisiens.
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Comme le rappelle le média spécialisé Synth, les géants de la tech sont passés maîtres dans l'art de s'imposer comme leurs propres régulateurs. Après le sommet de Londres en 2023 a ainsi été annoncée la création d'un « AI Safety Institute », dont les rênes ont immédiatement été confiés à un représentant du secteur du capital-risque et une cadre d'OpenAI. La France suit la même tendance, mais en limitant encore plus les ambitions en matière de régulation.
Autre grand moment du sommet sur l'IA, le « Business day » qui se tient à Station F est lui aussi co-organisé par un acteur public, Bpifrance, dont les liens avec le secteur privé de la tech ne datent pas d'hier – et les deux lobbys français de la tech, France Digitale et Numeum. La page d'accueil de l'événement affiche aussi une liste impressionnante de partenaires « gold », « silver » et autres, parmi lesquels Microsoft, Uber, Bouygues, Orange et Rothschild. Comme par effet de miroir, de nombreux responsables politiques et hauts fonctionnaires viendront s'y exprimer à l'invitation du secteur privé.
D'autres vont encore plus loin, à l'image des soixante entreprises regroupées au sein de l'alliance « EU AI Champions Initiative », parmi lesquelles des entreprises technologiques comme Mistral AI, AMSL ou Spotify et des groupes industriels bien établis du vieux continent comme Airbus, BNP Paribas, Mercedes ou TotalEnergies. Ces « champions de l'IA » annoncent qu'ils vont « immédiatement » commencer les discussions avec les décideurs européens pour « créer un cadre réglementaire drastiquement simplifié ». Derrière l'affichage des grands noms européens, l'initiative a été lancée par un fonds d'investissement américain, General Catalyst, et le communiqué de presse précise que des fonds comme Blackstone ou KKR se tiennent eux aussi « prêts à consacrer 150 milliards de dollars de nouveaux capitaux et de fonds déjà levés à des opportunités liées à l'IA en Europe au cours des cinq années à venir ».
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Représentants de grands groupes et de start-ups, « venture capitalists », scientifique, responsables d'institutions publiques ou parapubliques, ou personnalités portant toutes ces casquettes à la fois... Derrière la diversité apparente des événements organisés cette semaine à Paris, il y a bien au final une forme de pensée unique.
Et ce n'est pas sans conséquence sur la teneur des débats. C'est l'Institut IA et Société d'Anne Bouverot à l'Ecole normale supérieure qui a été chargé de la « consultation de la société civile et des experts » en amont du sommet. Tout le narratif qui accompagne le sommet tend à présenter le développement de l'intelligence artificielle et l'expansion de ses usages comme une dynamique irrésistible. L'ambition de la « régulation », si régulation il y a même, s'en trouve réduite, au mieux, à en limiter les effets indésirables. Jamais la question n'est posée si ce développement de l'IA est même souhaitable, dans quelle mesure et pour quels usages – et quelle forme de « régulation » pourrait être possible pour maintenir ce développement dans le cadre de fins décidées démocratiquement.
C'est justement pour porter le débat sur cet enjeu de fond qu'a été lancée en France la coalition Hiatus [2], à l'initiative de la Quadrature du net, qui regroupe plusieurs organisations et mouvements de la société civile [l'Observatoire des multinationales en fait également partie, NdE].
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donAutre exemple : la question des besoins massifs de l'intelligence artificielle en électricité et en eau pour ses data centers, et donc celles de l'impact climatique et écologique grandissant du secteur. La question est certes évoquée dans les débats, mais de manière relativement inoffensive et en évitant de donner la parole à ceux et celles qui porteraient une parole plus critique. Le ministère pour la Transition écologique organise ainsi le mardi 11 février un « Forum pour l'IA durable » où interviendront des hauts fonctionnaires nationaux et internationaux et des représentants de Google, Nvidia et Atos... mais absolument aucune association écologiste. Anne Bouverot, tête pensante du sommet, a prévenu que serait lancée à cette occasion d'une « coalition pour une IA durable », dont l'une des premières initiatives serait un partenariat entre le groupe Capgemini (au conseil d'administration duquel elle a siégé huit ans) et encore une fois son propre Institut IA et Société. Ouf, nous sommes sauvés.
Article basé en partie sur des recherches de Cléa Vidal.
[1] Voir la liste complète.
[2] Voir son manifeste inaugural, paru initialement dans Le Monde, et son site web.
30.01.2025 à 12:41
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Bonne lecture
En 2019, 2020, 2021 et 2023, TotalEnergies n'a pas payé d'impôt sur les sociétés en France (et a même parfois touché de l'argent du fisc)
Raison invoquée ? Les activités françaises ne sont pas profitables et « TotalEnergies paie ses impôts là où le groupe extrait du pétrole et du gaz ».
Pour inaugurer notre nouvelle rubrique « Debunk », on est allé y regarder de plus près.
Cette plongée dans les documents du groupe livre quelques éléments de réponse.
D'abord, certes, TotalEnergies paie effectivement une grande partie de son impôt sur les sociétés dans les pays où il extrait du pétrole et du gaz, mais à des degrés très variables (et surtout en Norvège et au Royaume-Uni, assez peu dans les pays d'Afrique).
La localisation des bénéfices et donc des impôts acquittés reste cependant difficile à tracer du fait de la structuration du groupe.
Ensuite, le groupe réalise aussi des profits substantiels sur d'autres activités, notamment le négoce. Les deux filiales de trading du groupe, dont les salariés n'ont probablement jamais vu un puits de pétrole ou de gaz, représentent 30% des bénéfices de TotalEnergies en 2023. Elles sont basées en Suisse, et on ne sait pas combien d'impôt sur les sociétés elles ont versé.
TotalEnergies paie également beaucoup plus d'impôts en Allemagne qu'en France (600 millions d'euros pour être précis), alors que – sauf erreur de notre part – ce n'est pas un pays majeur d'extraction de pétrole et de gaz.
Conclusion : la France apparaît clairement mal lotie, du fait des arbitrages financiers et des décisions des dirigeants de TotalEnergies, et leurs explications sur le manque de compétitivité du raffinage français paraissent bien hypocrites.
Lire l'article : Est-il vrai que « TotalEnergies paie ses impôts là où le groupe extrait du pétrole et du gaz » ?.
Dans le livre Le coup d'État silencieux. Comment les entreprises ont renversé la démocratie, paru en anglais en 2023 et traduit en français par les Editions critiques, les journalistes Matt Kennard et Claire Provost parcourent le monde pour montrer comment les multinationales ont imposé en quelques décennies leur pouvoir aux dépens des Etats – en commençant par les pays du Sud de la planète.
Tribunaux arbitraux permettant de poursuivre les gouvernements en justice, privatisation de l'aide au développement pour servir des grands projets lucratifs aux dépens des populations locales, zones économiques spéciales où les règles communes ne s'appliquent plus, agents de sécurité privés... Le livre – pour lequel Matt Kennard et Claire Provost ont été récompensés d'un prix éthique décerné par l'association Anticor à l'occasion de sa 17e cérémonie annuelle – dépeint un monde où la souveraineté des Etats a été grignotée, neutralisée, et finalement mise au service des intérêts privés. Un monde qui est le nôtre.
Dans cet entretien avec Matt Kennard, réalisé à l'occasion de son passage à Paris pour recevoir son prix, il est notamment du question du rôle des médias et pourquoi ils parlent si peu de ce « vrai monde caché » que décrit le livre, pour reprendre une expression de Noam Chomsky à son propos.
À lire ici : « L'élection de Trump est la conclusion logique du coup d'État silencieux que nous racontons dans notre livre ».
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Soutenez l'ODMRetrouvez-nous à Paris pour le lancement du livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain. Dans deux semaines paraîtra aux éditions La Découverte un livre collectif sur les multinationales et leur histoire, publié en partenariat avec l'Observatoire des multinationales et Basta !, à la fois fresque historique et généalogie critique du monde d'aujourd'hui. À cette occasion, nous organisons une soirée-débat en présence d'auteurs et d'autrices du livre ainsi que de Sophie Binet et Lucie Pinson. Informations et inscriptions ici.
La France, championne de la dérégulation à Bruxelles. Prenant prétexte de l'élection de Donald Trump et de ses menaces de guerre commerciale, le gouvernement français a remis à l'ordre du jour à Bruxelles toute une série de vieilles revendications patronales. En ligne de mire, notamment, la récente directive sur le devoir de vigilance des multinationales, que la France souhaite voir reportée sine die. Mais aussi la taxonomie verte, les garde-fous en matière de stabilité financière, l'encadrement strict de de la « titrisation » mis en place suite à la crise de 2008, les règles environnementales de la politique agricole commune, la législation en matière de déchets ou encore le tout nouveau cadre législatif sur l'intelligence artificielle. Lire notre article.
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Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.