22.09.2026 à 21:57
Human Rights Watch
(Nairobi) – La junte du Niger a provisoirement déchu de leur nationalité cinq figures de l’opposition en exil, prolongeant ainsi une politique controversée de plus en plus utilisée à l’encontre des personnes qui critiquent les autorités militaires, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.
Le 17 septembre 2026, le général Abdourahamane Tiani, qui dirige la junte nigérienne depuis le coup d’État de juillet 2023, a signé un décret retirant la nationalité à cinq personnalités nigériennes de premier plan vivant en exil. Ce décret est basé sur une ordonnance de 2024 portant sur la création d’une base de données nationale sur le terrorisme, dont les critères d’inclusion sont trop larges et qui ne prévoit pas de garanties suffisantes en matière de procédure régulière, ni de voies de recours. Cet arrêté porte atteinte aux droits à la vie privée et à la protection des données, et accroît le risque d’apatridie.
« Le recours par la junte nigérienne à une base de données sur le terrorisme pour priver des personnes de leur nationalité sans aucune garantie juridique significative soulève de graves préoccupations en matière de droits humains », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « La nationalité est un statut juridique fondamental, et non un privilège que les gouvernements peuvent retirer aux personnes pour des raisons politiques. »
Les cinq personnes concernées sont l’ancien Premier ministre Ouhoumoudou Mahamadou ; Amadou (dit Ange) Barou Chekaraou, Oumarou Moussa Ibrahim et Ousmane Abdoul Moumouni, tous anciens conseillers du président Mohamed Bazoum, qui a été renversé en 2023 et demeure détenu de manière arbitraire ; ainsi que Boubacar Seyni Souley, un activiste ayant critiqué la junte sur les réseaux sociaux.
Le décret du 17 septembre accuse ces cinq hommes de diverses infractions, notamment la « diffusion de données de nature à troubler l’ordre public », l’« intelligence avec des puissances étrangères », la « diffamation par moyens de communications électroniques », la « participation à une entreprise de démoralisation de l’armée » et l’ « atteinte à la sûreté de l’État »
Ce décret soulève des questions quant au respect du cadre juridique en vigueur au Niger. Le Code de la nationalité de 1984 ne prévoit pas de perte « provisoire » de la nationalité. Lorsqu’une mesure de déchéance de nationalité est décidée, la loi impose aux autorités d’en informer la personne concernée et de lui accorder un délai d’un mois pour présenter une défense écrite avant que la mesure ne soit publiée au Journal officiel.
« Rien de tel [en matière de garanties procédurales] ne se produit ici », a déclaré dans un communiqué du 18 septembre l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), une coalition de groupes politiques d’opposition de la diaspora nigérienne, malienne et burkinabè prônant un retour à l’ordre constitutionnel. L’ADS a également souligné que le décret du 17 septembre prive des personnes de leur nationalité alors qu’elles font encore l’objet de poursuites, en violation de l’arrêté de 2024, qui stipule que la déchéance de nationalité ne peut être prononcée qu’après une condamnation.
Selon l’agence de presse nigérienne, cette dernière mesure de la junte porte à 25 le nombre de personnes provisoirement déchues de leur nationalité nigérienne en vertu de l’arrêté de 2024. En octobre 2024, la junte avait provisoirement déchu de leur nationalité neuf personnes liées à l’ancien président Bazoum. En juin, les autorités avaient révoqué la citoyenneté de Mariama Djibrine, une figure de l’opposition vivant en exil.
Dans un communiqué publié le 19 septembre, le G25-Niger, une coalition d’opposition regroupant des organisations de la société civile et des médias formée en 2025, a déclaré que le décret de 2024 « est utilisé comme un outil de répression politique […] pour réprimer les opposants et autres voix dissidentes ».
Depuis son accession au pouvoir en 2023, la junte militaire du Niger a renforcé son régime autoritaire et a consolidé d’importants pouvoirs étendus, affaiblissant systématiquement les institutions capables de demander des comptes aux autorités militaires.
Au cours de la seule année écoulée, les autorités militaires ont dissous tous les partis politiques et plusieurs e syndicats indépendants, suspendu des dizaines d’organisations de la société civile, placé en détention des journalistes en vertu d’une loi sur la cybercriminalité, criminalisé les relations homosexuelles consenties, annoncé le retrait du Niger de la Cour pénale internationale, et prolongé la transition politique du pays, sans aucune feuille de route vers des élections démocratiques. Outre Mohamed Bazoum, la junte continue de détenir arbitrairement Moussa Tchangari, un éminent défenseur des droits humains.
Les autorités ont également pris des mesures pour étouffer les critiques venant de l’étranger. En juin, le ministre des Affaires étrangères du Niger a ordonné aux missions diplomatiques de surveiller les critiques en ligne à l’encontre des autorités militaires, signe d’une observation croissante des discussions de la diaspora sur la situation politique et des droits humains dans le pays.
Le climat politique au Niger s’est considérablement tendu ces dernières semaines, a déclaré Human Rights Watch. Le 28 août, des soldats mutins ont attaqué une base militaire située à l’aéroport international de Niamey, la capitale du Niger, ainsi que le palais présidentiel, au cours d’un échange de tirs qui a duré plusieurs heures. Les mutins ont également brièvement pris le contrôle du siège de la télévision nationale publique, perturbant ainsi les diffusions. Le général Tiani a fait appel au Corps africain contrôlé par le gouvernement russe, dont l’intervention, notamment l’utilisation de drones armés, a aidé les forces loyalistes à réprimer la mutinerie.
Le Niger est un État partie à la Convention des Nations Unies sur la réduction des cas d’apatridie, qui interdit aux États de priver des personnes de leur nationalité lorsque cela les rendrait apatrides. Des collègues des cinq personnes concernées par le décret du 17 septembre ont indiqué qu’au moins quatre d’entre elles ne possèdent qu’un passeport nigérien.
Les personnes apatrides, ainsi que leurs familles, risquent d’être privées de protection juridique et sociale à l’étranger. Cela pourrait les empêcher de retourner au Niger, ce qui est pourtant leur droit en vertu du droit international relatif aux droits humains.
« La junte nigérienne prive des opposants politiques présumés de leur nationalité sans procédure régulière significative, et ce en violation des obligations du Niger de prévenir l’apatridie et de protéger les droits fondamentaux », a conclu Ilaria Allegrozzi. « La junte devrait immédiatement abroger ce décret et suspendre l’utilisation de la base de données sur le terrorisme, qui se prête facilement à des abus. »
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21.09.2026 à 19:58
Human Rights Watch
Le 14 septembre, un tribunal de lutte contre la cybercriminalité au Mali a condamné l’éminent journaliste Abdramane Keïta à deux ans prison sur la base de fausses accusations, dans la dernière attaque du gouvernement militaire contre la liberté des médias.
Click to expand Image Abdramane Keïta, directeur de publication du journal Le Témoin, à Bamako, au Mali. © PrivéLes forces de sécurité ont arrêté Abdramane Keïta, directeur de publication du journal Le Témoin, le 9 juin à Bamako, la capitale du Mali, quelques jours après son observation dans une émission télévisée que le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans lié à Al-Qaïda (Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM ou GSIM) contrôlait la ville de Kidal dans le nord du pays. Le 25 avril, le GSIM et des combattants séparatistes alliés avaient lancé des attaques coordonnées à travers le Mali, tuant le ministre de la Défense et prenant le contrôle des plusieurs villes du nord, y compris Kidal. Les médias internationaux avaient largement rapporté que Kidal était tombée aux mains des groupes armés.
Le 9 juin, le Procureur du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité inculpé Keïta de « délit à caractère régionaliste qui tend à porter atteinte à l'unité nationale et au crédit de l'État », et l’a placé en détention provisoire. Son procès a débuté le 17 août.
La veille de l'arrestation de Keïta, les autorités avaient arrêté un autre journaliste, Chahana Takiou, rédacteur en chef de l’hebdomadaire 22 Septembre, après qu'il eut publiquement critiqué les autorités pour avoir poursuivi un confrère, Youssouf Sissoko, en vertu d'une loi sur la cybercriminalité. Le 3 août, le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité a condamné Takiou à un an de prison.
Les poursuites judiciaires contre Keïta reflètent un schéma plus large au Mali, où les autorités militaires ont cherché à faire taire les journalistes, les défenseurs des droits humains et les figures de l'opposition pour leurs critiques et leur dissidence publiques. Depuis le coup d'État de 2020, la junte dirigée par le général Assimi Goita a progressivement restreint les droits fondamentaux, notamment par le bais de l'interdiction et la suspension de médias, la dissolution d'associations de la société civile, la fin du multipartisme et la détention arbitraire ou la disparition forcée de ceux qui la critiquent.
Le cas de Keïta n'est que le dernier assaut contre la liberté des médias au Mali, et exacerbe une atmosphère oppressive où les journalistes sont obligés de fuir le pays ou d'autocensurer leurs reportages. Sa condamnation et sa peine de prison affaiblissent davantage l'accès du public à une information critique et indépendante. Les autorités devraient immédiatement et sans condition libérer Keïta et Takiou, annuler leurs condamnations et permettre à tous les journalistes d'exercer sans crainte leur droit à la liberté d'expression.
21.09.2026 à 18:21
Human Rights Watch
(New York, 21 septembre 2026) – Les dirigeants mondiaux réunis à New York du 22 au 28 septembre, à l’occasion de la 81ème session annuelle de l’Assemblée générale des Nations Unies, devraient s’engager à défendre les droits humains, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Ils devraient contrer les tentatives visant à saper l’obligation de rendre des comptes pour les crimes internationaux graves, ainsi que le travail de l’ONU et d’autres institutions internationales jouant un rôle vital.
Des dizaines de dirigeants et de ministres des Affaires étrangères des 193 pays membres de l’ONU participeront au débat général de l’Assemblée générale. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva devrait prononcer le premier discours le 22 septembre ; il sera suivi par le président américain Donald Trump. Parmi les autres orateurs de la première journée figurent les dirigeants de la Turquie, de la France, du Royaume-Uni et du Japon.
« L’ONU et d’autres organisations internationales créées pour protéger les droits humains sont attaquées par des pays qui s’étaient engagés à les défendre », a déclaré Louis Charbonneau, directeur de plaidoyer auprès de l’ONU à Human Rights Watch. « Tous les pays membres de l’ONU devraient condamner les tentatives des États-Unis, de la Russie, de la Chine et d’autres pays visant à démanteler le système international des droits humains, et à détruire les voies permettant de demander des comptes en cas d’abus. »
Le président palestinien Mahmoud Abbas participera à distance pour la deuxième année consécutive, les États-Unis ayant refusé de lui accorder, ainsi qu’à d’autres responsables palestiniens, des visas pour se rendre au siège de l’ONU.
Parmi les questions qui seront probablement abordées par les dirigeants figurent celles-ci : les conséquences mondiales de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran ; les violations persistantes commises par les forces israéliennes contre les Palestiniens à Gaza, et leur soutien aux violences des colons en Cisjordanie ; les violations du droit de la guerre commises par la Russie en Ukraine ; ainsi que les risques liés à l’intelligence artificielle et au changement climatique.
Les dirigeants mondiaux devraient réclamer que les auteurs des atrocités et des violations des droits humains qui se poursuivent au Soudan, en République démocratique du Congo, au Myanmar, en Haïti, en Afghanistan et ailleurs aient à répondre de leurs actes.
Dans le même temps, ils devraient unir leurs efforts pour contrer l’offensive croissante contre les droits humains à travers le monde – y compris dans des démocraties établies de longue date comme les États-Unis et dans des pays européens – ainsi que contre les lois internationales et les organisations créées pour promouvoir et protéger ces droits.
Dans son Rapport mondial 2026, Human Rights Watch avait appelé les gouvernements engagés en faveur du respect des droits humains à former une coalition de pays partageant les mêmes valeurs afin de résister aux efforts déployés par les États-Unis et d’autres puissances pour saper le droit international.
Les États-Unis ont annoncé une campagne visant à « démanteler » la Cour pénale internationale (CPI), alors que l’administration Trump cherche à protéger les responsables américains et israéliens du contrôle exercé par la Cour. En 2024, la CPI a délivré des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, les accusant de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis à Gaza.
La campagne américaine contre la CPI, qui comprend des sanctions punitives contre des responsables et des juges de la Cour, trois organisations palestiniennes de défense des droits humains et une experte de l’ONU, menace l’accès à la justice des victimes à travers le monde. Les enquêtes de la CPI portent notamment sur des crimes contre l’humanité et d’autres crimes internationaux graves au Myanmar, au Soudan, en Afghanistan, aux Philippines et en Ukraine. La CPI a également délivré des mandats d’arrêt contre le président russe Vladimir Poutine et de hauts responsables russes pour des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis en Ukraine.
Les gouvernements devraient profiter du débat général de l’Assemblée générale et des rencontres organisées en marge de celui-ci pour s’engager à soutenir la CPI et toutes les personnes qui travaillent avec elle à la recherche de la justice, et prendre des mesures pour atténuer les conséquences des attaques américaines contre la justice, a déclaré Human Rights Watch. Avec trois autres organisations de défense des droits humains, Human Rights Watch a engagé une action en justice devant un tribunal fédéral américain contre l’administration Trump au sujet des sanctions visant la CPI.
Les États membres de l’ONU devraient également s’opposer aux efforts déployés par les États-Unis et d’autres gouvernements pour porter atteinte aux droits humains des réfugiés et des migrants, des femmes et des filles, ainsi que des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT), entre autres, et défendre les protections existantes en matière d’égalité et de non-discrimination. Ils devraient s’opposer activement à l’augmentation alarmante des initiatives prises par certains pays pour contester, faire reculer ou supprimer les normes internationales bien établies relatives à l’égalité entre les sexes des mandats de l’ONU, notamment des décisions du Conseil de sécurité.
Alors que de nombreuses délégations se concentreront sur les questions de paix et de sécurité et sur le développement, les dirigeants mondiaux devraient s’engager publiquement à garantir que le travail de l’ONU en matière de droits humains dispose de ressources et de personnels suffisants. L’ONU est plongée depuis plusieurs années dans une crise de liquidités, principalement due au refus des États-Unis de verser l’intégralité de leur contribution obligatoire et à l’annulation de la majeure partie de leurs contributions volontaires.
Les États-Unis ont récemment versé 800 millions de dollars à l’ONU au titre de leurs contributions, soit une fraction des quelque 4 milliards de dollars qu’ils doivent. La Chine a, à plusieurs reprises, aggravé les problèmes de liquidités de l’ONU en ne versant pas ses contributions dans les délais. Plusieurs autres pays sont également en retard dans leurs paiements, même si les États-Unis et la Chine représentent à eux seuls près de la moitié des budgets ordinaires et des budgets de maintien de la paix de l’ONU.
Les pays devraient condamner les initiatives de certains gouvernements visant à contourner et à saper les régimes de sanctions de l’ONU, les groupes d’experts chargés du suivi des sanctions et les embargos sur les armes.
Le Conseil de sécurité de l’ONU organise depuis quelque temps des sondages informels (« straw polls ») au sujet de candidats qui souhaitent succéder à Antonio Guterres au poste de Secrétaire général de l’ONU, à l’issue de son deuxième mandat de cinq ans, qui prendra fin le 31 décembre. Le prochain Secrétaire général devrait faire des droits humains une priorité et redynamiser les opérations de maintien de la paix de l’ONU afin de protéger les civils, tout en trouvant des moyens d’inciter les gouvernements à verser intégralement et dans les délais leurs contributions obligatoires et volontaires. Les États membres devraient étudier de meilleurs moyens de demander des comptes aux gouvernements qui manquent à leurs obligations.
Afin de lutter contre l’impunité pour les crimes contre l’humanité dans le monde, les pays vont bientôt négocier un nouveau traité visant à prévenir et à sanctionner ces graves violations des droits humains. Les crimes contre l’humanité comprennent notamment le meurtre, la torture, le viol et les violences sexuelles, la persécution, la disparition forcée, l’extermination, l’esclavage et l’apartheid, lorsqu’ils sont commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population. Les États membres de l’ONU devraient soutenir cette initiative, car ces crimes figurent parmi les infractions les plus graves au regard du droit international.
« Les dirigeants mondiaux devraient profiter de la tribune des Nations Unies pour dénoncer fermement les tentatives de certaines grandes puissances de bafouer les droits humains et de faciliter l’impunité face aux atrocités et autres crimes graves », a conclu Louis Charbonneau. « L’ONU et le système international des droits humains ne pourront survivre aux attaques actuelles que si les gouvernements prennent des mesures urgentes et fortes pour les défendre. »
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