20.03.2026 à 11:57
Human Rights Watch
Une décision rendue le 17 mars par un tribunal belge va permettre la mise en accusation pénale d’Étienne Davignon, le dernier ancien fonctionnaire belge encore en vie, pour son implication présumée dans l’assassinat de Patrice Émery Lumumba, le premier Premier ministre démocratiquement élu de la République démocratique du Congo, ainsi que de deux autres hauts responsables. Ces assassinats ont eu lieu en 1961, après l’indépendance du pays vis-à-vis de la domination coloniale belge.
Le procès devrait débuter en 2027.
La décision du tribunal belge d’ordonner le renvoi de Davignon devant les tribunaux offre une occasion historique de rendre justice pour les crimes de guerre présumés commis par des responsables belges pendant la décolonisation. Cette décision affirme implicitement que les crimes internationaux graves ne sont pas soumis à des délais de prescription en vertu du droit international et que le temps écoulé ne devrait pas soustraire les anciens acteurs coloniaux à leur responsabilité juridique.
Lors d’une conférence de presse virtuelle qui a suivi la décision du tribunal, la famille de Lumumba a souligné que, même si la justice a tardé à se faire, il n’est pas trop tard pour établir la vérité. Dans une déclaration, elle a déclaré : « Ce qui change aujourd’hui, c’est que le système judiciaire belge commence enfin à assumer ses propres responsabilités pour les actes commis au nom de la colonisation. Pour notre famille, ce n’est pas la fin d’un long combat, c’est le début d’un processus de reconnaissance que l’histoire exige depuis longtemps. »
Cette étape vers la justice soulève des questions importantes concernant le droit des victimes à un recours effectif et à des réparations en vertu du droit international, notamment la restitution, l’indemnisation, la réhabilitation, la satisfaction et les garanties de non-répétition.
En janvier 2026, le tribunal a entendu les arguments de la défense et de l’équipe juridique soutenant la famille de Lumumba, qui avait engagé une procédure pénale en 2011 contre onze citoyens belges, dont dix sont décédés depuis. L'affaire porte sur trois chefs d'accusation de crimes de guerre : le transfert illégal de Lumumba et de ses associés, le « traitement humiliant et dégradant » infligé à ces hommes, et la privation d'un procès équitable. De telles procédures contribuent à la « satisfaction » en tant que forme de réparation.
L'importance potentielle de cette décision dépasse largement le cadre de cette affaire. Lumumba reste une figure emblématique de l’indépendance africaine et des mouvements décoloniaux mondiaux. La persévérance de sa famille souligne le droit inaliénable de rechercher une justice réparatrice et pourrait inspirer des initiatives similaires dans d’autres contextes coloniaux.
Les gouvernements devraient prendre note de la décision de la cour et prendre des mesures concrètes pour remédier aux préjudices durables, aux pertes et aux traumatismes intergénérationnels causés par les injustices coloniales, notamment par le biais de réparations incluant la restitution de la dignité, des excuses officielles et la commémoration.
19.03.2026 à 19:22
Human Rights Watch
(Beyrouth) – Les autorités bahreïniennes ont arrêté des dizaines de personnes pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression pacifique dans le contexte du conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran, et réclament la peine de mort dans certains cas, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.
« En cette période critique, les autorités bahreïniennes devraient redoubler d’efforts pour protéger la population, et non arrêter des personnes simplement pour avoir manifesté pacifiquement ou publié des messages sur les réseaux sociaux », a déclaré Niku Jafarnia, chercheuse sur le Yémen et Bahreïn à Human Rights Watch. « Les autorités devraient mettre fin à de telles arrestations, libérer sans condition toutes les personnes détenues arbitrairement, et libérer temporairement d’autres détenus pour des raisons humanitaires. »
Human Rights Watch a mené des entretiens avec neuf personnes, dont des proches de détenus et des membres de la société civile bahreïnienne, et a examiné et vérifié des informations partagées en ligne, notamment des déclarations, des publications sur les réseaux sociaux et des vidéos.
Depuis le 28 février, Israël et les États-Unis ont mené des milliers d’attaques à travers l’Iran. Les forces iraniennes ont riposté par des vagues d’attaques de drones et de missiles, notamment contre Bahreïn, dont beaucoup visaient illégalement des cibles civiles. À Bahreïn, ces attaques ont tué au moins deux personnes et en ont blessé 46, selon l’Agence de presse de Bahreïn, la source d’information officielle.
Dans le contexte de ces attaques, plusieurs pays ont intensifié leur répression contre leurs citoyens ayant exercé leur droit à la liberté d’expression. À Bahreïn, les autorités ont arrêté des dizaines de personnes pour avoir participé à des manifestations pacifiques en hommage à l’ayatollah Khamenei, l’ancien Guide suprême de l’Iran, ou pour avoir protesté contre les attaques américaines et israéliennes en Iran ; d’autres personnes ont été arrêtées après avoir publié des photos ou vidéos de ces attaques sur les réseaux sociaux, selon le Centre bahreïnien pour les droits humains (Bahrain Center for Human Rights, BCHR) et un activiste qui recense ces cas.
Le 6 mars, le Conseil de la défense civile du ministère de l’Intérieur a déclaré qu’il interdisait les manifestations « afin de respecter ses responsabilités en matière de sécurité publique face à l’agression flagrante de l’Iran contre le Royaume de Bahreïn ».
Dans une série de publications, le ministère de l’Intérieur a déclaré avoir arrêté au moins 40 personnes pour avoir publié certains contenus en ligne, pour des motifs allant de « l’utilisation abusive des réseaux sociaux » à « l’expression de sympathie envers l’agression iranienne, ce qui constitue un acte de trahison ».
Le 1er mars, les autorités ont arrêté deux hommes, Hussein Naji et Ali Mahdi, qui marchaient vers l’ambassade des États-Unis, en tant que forme de manifestation pacifique. Quatre personnes interrogées par Human Rights Watch, dont un proche d’un homme détenu, ont déclaré que leur marche visait à protester contre les attaques américaines contre l’Iran, et était entièrement pacifique. Il a ajouté que les autorités avaient déclaré qu’elles poursuivraient les hommes pour « incitation à la haine contre le gouvernement [bahreïnien] ; trouble à l’ordre public en temps de guerre ; et soutien et approbation d’un État hostile à Bahreïn ».
Dans une autre affaire, les autorités bahreïniennes, dont certaines en civil, ont arrêté Muneer Mirza Ahmed Mushaima à son domicile le 4 mars. Fatima Mansor, son épouse, a déclaré qu’une trentaine d’hommes étaient arrivés vers 3 h 30 du matin à bord de plusieurs voitures –l’inscription « Ministère de l’Intérieur » figurant sur certaines d’entre elles –, avaient fait irruption dans la maison et arrêté son mari. Human Rights Watch a visionné une vidéo qu’elle a fournie, montrant cinq véhicules de patrouille s’arrêtant devant leur maison, d’où sont sorties au moins sept personnes, certaines en uniformes noirs et casques blancs, d’autres en civil.
Fatima Mansor a déclaré que ces personnes s’étaient présentées comme des membres de la « Force de maintien de l’ordre » du ministère de l’Intérieur, mais qu’elles n’avaient fourni aucune preuve ni présenté de mandat de perquisition ou d’arrestation, même lorsqu’elle le leur avait demandé.
Elle a indiqué que ces hommes avaient accusé son mari de « gérer un compte sur les réseaux sociaux [au contenu illégal] » ; mais son mari lui a dit que le téléphone utilisé comme preuve n’était pas le sien. Elle a ajouté que son mari avait été arrêté à plusieurs reprises depuis 2017.
Dans un autre cas, Youssef Ahmed a déclaré que le 8 mars à 3 h 30 du matin, plusieurs hommes, apparemment des policiers en civil, se sont présentés chez lui et l’ont interrogé, ains que son fils de 16 ans. « Il y avait deux voitures banalisées sans insigne de police », a-t-il déclaré. « Même lorsqu’ils m’ont demandé ma carte d’identité, je leur ai demandé qui ils étaient, et ils ont répondu qu’ils étaient de la police, mais ils ne m’ont présenté aucun document. »
Après avoir examiné le téléphone de son fils, les hommes sont partis, a-t-il ajouté, mais ils l’ont arrêté l’après-midi suivant. « Mon fils n’a participé à aucune manifestation », a-t-il déclaré. « Je ne sais pas pourquoi ils l’ont arrêté, et ils ne nous ont donné aucune information. Il n’y avait pas de mandat d’arrêt. »
Un activiste a déclaré à Human Rights Watch que d’autres personnes détenues n’avaient pas pu passer d’appels téléphoniques à leur famille ou à des avocats, pendant plusieurs jours. L’une d’entre elles était Badoor Abdulhameed, qui a été arrêtée pour ses publications sur les réseaux sociaux. Elle a indiqué qu’elle n’avait pas été autorisée à passer un appel téléphonique avant le cinquième jour ayant suivi son arrestation, et que les autorités n’avaient pas informé sa famille de l’endroit où elle se trouvait, ce qui pourrait constituer un crime de disparition forcée.
Les disparitions forcées, dans lesquelles les autorités détiennent une personne puis refusent de révéler où elle se trouve ou quelle est sa situation lorsqu’on leur pose la question, constituent des crimes graves au regard du droit international et sont interdites en toutes circonstances tant par le droit international des droits humains que par le droit international humanitaire.
Plusieurs personnes arrêtées étaient des travailleurs migrants, qui représentent plus de 53 pour cent de la population, et sont soumis à un système abusif de parrainage de visas.
« On nous a déjà dit que si la police nous arrêtait en raison de publications sur les réseaux sociaux, l’entreprise ne serait pas responsable », a déclaré un travailleur migrant qui vit à Bahreïn depuis sept ans. « Nous devons faire attention. Nous avons déjà reçu des messages nous enjoignant de ne rien faire de risqué. J’ai vu certaines personnes publier des messages sur TikTok. Je ne sais pas ce qui leur est arrivé… Même lorsque notre vie est en danger, s’ils ne nous autorisent pas à publier de vidéos, cela devient un peu étouffant. »
Le 9 mars, le parquet de Bahreïn a déclaré dans un communiqué qu’il avait « demandé au tribunal de prononcer des condamnations à mort à l’encontre de certains des accusés en raison de leur implication dans des activités d’espionnage ».
Le même jour, le Centre des médias de la police du ministère de l’Intérieur a annoncé l’arrestation de cinq Pakistanais et d’un Bangladais pour avoir prétendument « filmé, publié et partagé des vidéos relatives aux conséquences de l’agression perfide de l’Iran, exprimant leur sympathie et glorifiant ces actes hostiles d’une manière qui porte atteinte à la sécurité et à l’ordre public ».
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel Bahreïn est un État partie, protège les droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique. Le Comité des droits de l’homme a précisé que ces droits s’appliquent à l’expression en ligne, ainsi qu’aux réunions pacifiques.
Les normes internationales en matière de droits humains, y compris la Charte arabe des droits de l’homme, ratifiée par Bahreïn, obligent les pays qui appliquent la peine de mort à en limiter l’application à des circonstances exceptionnelles pour les « crimes les plus graves ».
Le gouvernement bahreïnien a recouru de plus en plus souvent à des lois répressives – notamment certains articles du code pénal, la loi antiterroriste, la loi sur la presse et les publications, ainsi que la législation sur la cybercriminalité – afin de restreindre davantage l’espace civique.
Cela s’ajoute à d’autres formes de répression de la liberté d’expression par le gouvernement bahreïnien, et à la détention arbitraire de dirigeants politiques et de défenseurs des droits humains, notamment Abdulhadi al-Khawaja, Hassan Mushaima, le Dr Abduljalil al-Singace, le cheikh Mohammed Habib Al-Muqdad et le cheikhh Ali Salman. Plusieurs détenus se sont vu systématiquement refuser des soins médicaux adéquats malgré leurs besoins médicaux urgents, causés dans certains cas par des actes de torture subis, ou par leur détention de longue durée.
Human Rights Watch s’oppose à la peine de mort dans tous les pays et en toutes circonstances. La peine capitale est unique par sa cruauté et son caractère irréversible, et sa détermination est souvent entachée de facteurs arbitraires, de préjugés et d’erreurs, a déclaré Human Rights Watch.
« Les autorités bahreïniennes utilisent le prétexte de la guerre pour justifier de nouvelles violations à l’encontre de la population du Bahreïn, y compris les travailleurs migrants », a conclu Niku Jafarnia.
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19.03.2026 à 12:00
Human Rights Watch
Shayan Sardarizadeh, journaliste avec la BBC Verify, a averti le 9 mars qu’il fallait faire preuve d’une grande prudence lors de la publication d’analyses de vidéos provenant d’Iran afin d’éviter d’exposer des personnes au risque d’être identifiées et détenues. Il a souligné le risque que la publication des coordonnées géographiques des vidéos puisse révéler les adresses personnelles des personnes qui les avaient filmées.
Il a illustré ce risque en mettant en avant deux vidéos récemment publiées par les services de renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique. Toutes deux montraient l’arrestation de plusieurs Iraniens, prétendument pour avoir filmé et partagé des vidéos de frappes américano-israéliennes qu’ils avaient prises depuis les fenêtres de leur domicile. Les vidéos comprenaient des « aveux » obtenus sous la contrainte de la part des détenus, tandis que des agents des services de renseignement les menaçaient de longues peines de prison.
Il s’agit là d’un avertissement que Human Rights Watch prend très au sérieux. Depuis janvier, Human Rights Watch a documenté des massacres de manifestants et de passants ainsi que leurs arrestations arbitraires et disparitions forcées en Iran. En l’absence d’accès physique au pays et face à un gouvernement qui a imposé de sévères restrictions en matière de communication, les informations provenant de sources ouvertes sont essentielles à nos enquêtes. Les chercheurs ont minutieusement géolocalisé une vidéo clé filmée pendant cette période sur une route principale d’une petite ville. Conformément aux principes de transparence de notre organisation, les chercheurs ont envisagé de mentionner le nom de la ville. Cependant, la vidéo a clairement été filmée depuis un immeuble d’habitation.
Bahar Saba, chercheuse sur l’Iran, a documenté la manière dont les forces de sécurité se rendaient au domicile des gens, fouillaient leurs téléphones et menaçaient et arrêtaient les personnes qu’elles soupçonnaient de mettre des vidéos en ligne.
Compte tenu de ce risque, les chercheurs ont décidé d’omettre le nom de la ville dans la vidéo et de ne pas préciser le lieu. Cette décision s’inscrit dans la politique de Human Rights Watch consistant à ne pas créer de liens hypertextes vers des images sensibles, notamment en évitant de mentionner les coordonnées ou de donner des descriptions détaillées d’images prises depuis le domicile d’une personne ou d’autres lieux sensibles, par mesure de précaution.
En période de guerre et de crise, les informations accessibles publiquement sont essentielles pour documenter les violations du droit international des droits humains et du droit international humanitaire. Human Rights Watch est conscient que, bien que ces informations soient publiques, leur partage comporte toujours un risque de mettre des personnes en danger. Les chercheurs de l’organisation limitent ce risque en excluant les informations détaillées susceptibles de mettre des personnes en danger, tout en travaillant en étroite collaboration avec des personnes disposant des connaissances contextuelles nécessaires pour aider à prendre ces décisions.