03.08.2026 à 06:01
Human Rights Watch
(New York) – Les talibans ont installé en Afghanistan l’une des pires crises des droits humains au monde et ont systématiquement porté atteinte aux droits des femmes et des filles depuis leur prise du pouvoir il y a cinq ans, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch, en publiant une chronologiedes abus commis ces cinq dernières années. L’Afghanistan est également confronté à une grave crise humanitaire, avec près de 40 % de la population ayant un besoin d’aide urgent.
Depuis la prise de Kaboul le 15 août 2021, les autorités talibanes ont imposé des restrictions drastiques aux droits des femmes en matière de travail, de liberté de circulation et de participation à la vie publique, dans le cadre d’un vaste système visant à exercer un contrôle strict sur la société et à réprimer toute dissidence. La police des mœurs des talibans a fait des descentes sur les lieux de travail, surveillé les espaces publics et procédé à des arrestations arbitraires de femmes pour des violations présumées des règles relatives au code vestimentaire. L’Afghanistan reste le seul pays au monde où les filles n’ont pas le droit de poursuivre leurs études au-delà de la sixième.
Afghanistan : Cinq ans sous le régime des talibansLe 15 août 2026 marquera le cinquième anniversaire du retour au pouvoir des talibans en Afghanistan.
Une crise des droits humains, une crise humanitaire« Le cinquième anniversaire de la prise de pouvoir des talibans est un sombre rappel des conséquences dévastatrices de l’impunité », a déclaré Fereshta Abbasi, chercheuse sur l’Afghanistan à Human Rights Watch. « Les gouvernements devraient aller au-delà de simples déclarations pour exprimer leur inquiétude et faire pression pour que justice soit rendue pour les crimes graves commis en Afghanistan, notamment le crime contre l’humanité que constitue la persécution fondée sur le genre. »
Les dernières lois adoptées par les talibans ont encore davantage codifié la répression. Le 4 janvier 2026, les talibans ont promulgué un code de procédure pénale qui définit les musulmans exclusivement comme des adeptes de la jurisprudence hanafite et qualifie les autres groupes religieux, notamment les musulmans chiites, d’hérétiques. Ce code prévoit des sanctions sévères pour réduire au silence toute dissidence. Une nouvelle Loi sur les Prédicateurs renforce encore le contrôle sur l’expression religieuse, en exigeant que le clergé adhère exclusivement à la jurisprudence hanafite. Ces deux dispositions ancrent la discrimination fondée sur la religion dans le cadre juridique afghan.
Le code de procédure pénale ne reconnaît désormais plus que les « coups excessifs » comme relevant de la violence conjugale à l’égard des femmes, ce qui prive les victimes d’autres formes de maltraitance de tout recours judiciaire et affaiblit encore davantage les protections juridiques pour les femmes et les filles. Un décret relatif à la séparation judiciaire des époux supprime les dispositions relatives à l’âge minimum requis pour le mariage des filles, accentuant ainsi le risque de mariages précoces.
Les autorités ont également renforcé les restrictions à la liberté d’expression et censuré les médias locaux. Les journalistes, les défenseur·e·s des droits des femmes, les activistes de la société civile, les universitaires, les artistes et d’autres détracteurs ont été victimes de répression, d’arrestations arbitraires, de torture et d’autres mauvais traitements.
La crise humanitaire en Afghanistan s’est aggravée à mesure que les gouvernements donateurs ont réduit leur aide. Plus de 17 millions de personnes, soit 40 % de la population, pourraient être confrontées à une insécurité alimentaire grave, dans un contexte où le Plan d’intervention humanitaire des Nations unies reste largement sous-financé. Les réductions drastiques de l’aide étrangère des États-Unis, ainsi que les coupes budgétaires du Royaume-Uni et d’autres donateurs, ont contraint les organisations humanitaires à réduire leurs programmes et à restreindre leurs services. Les restrictions imposées par les talibans aux travailleuses humanitaires, notamment l’obligation d’être accompagnées d’un tuteur masculin, ont encore davantage limité l’accès des femmes aux moyens de subsistance et à l’aide humanitaire.
L’Iran et le Pakistan ont contraint des millions d’Afghans à rentrer dans leur pays. Depuis la reprise des vols d’expulsion en août 2024, l’Allemagne s’est activement employée à intensifier les expulsions vers l’Afghanistan, malgré les risques graves auxquels les Afghans concernés continuent d’être exposés. Le 22 juin, des responsables de l’Union européenne ont accueilli pour la première fois à Bruxelles une délégation de talibans pour discuter des questions migratoires. Aucun gouvernement ne devrait renvoyer de force un·e Afghan·e exposé·e à des risques de persécutions, de détentions arbitraires, de tortures ou d’autres atteintes graves à ses droits.
La reprise des attaques transfrontalières avec le Pakistan a fait des centaines de victimes dans la population civile. Le 16 mars, une frappe aérienne pakistanaise contre le Centre de désintoxication Omid à Kaboul a tué au moins 269 civils et en a blessé plus de 122, selon l’ONU.
Le 6 octobre 2025, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a adopté une résolution sans précédent instituant un mécanisme indépendant chargé d’enquêter sur les violations des droits commises par le passé et celles qui se poursuivent actuellement en Afghanistan, quels qu’en soient les auteurs, y compris l’ancien gouvernement et les forces internationales. Les gouvernements devraient veiller à ce que ce nouveau mécanisme devienne pleinement opérationnel et dispose des ressources nécessaires à l’accomplissement de son mandat, tout en soutenant les autres initiatives de reddition des comptes, notamment l’enquête de la Cour pénale internationale et les procédures nationales engagées au titre de la compétence universelle.
« Les Afghans, en particulier les femmes et les filles, ont subi cinq années de répression et d’abus », a déclaré Fereshta Abbasi. « La réponse internationale devrait enfin être à la hauteur de l’ampleur de la crise en cessant les expulsions vers l’Afghanistan, en protégeant les Afghan·e·s en danger et en maintenant le financement humanitaire pour l’Afghanistan. »
31.07.2026 à 06:00
Human Rights Watch
(Nairobi, le 31 juillet 2026) – L’Africa Corps, contrôlé par le gouvernement russe, a mené des frappes aériennes dans le centre du Mali le 15 juin 2026, qui ont tué huit civils, dont trois enfants, dans une attaque manifestement illégale, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
Ce matin-là, un avion identifié par deux sources militaires maliennes comme un Soukhoï Su-24 a largué au moins deux munitions sur le village de Kyrnia, dans la région de Mopti. La première a frappé à l’extérieur de la résidence du chef du village, tuant deux de ses enfants, sa femme et un autre enfant, et blessant une femme. La deuxième a touché un petit marché aux bestiaux situé à une vingtaine de mètres, tuant quatre hommes et en blessant deux autres. Aucun combattant de groupes armés islamistes ne figurait parmi les victimes.
« Un avion d’Africa Corps, contrôlé par le gouvernement russe, a tué des civils dans un village malien au mépris manifeste du droit de la guerre », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « En donnant un chèque en blanc aux autorités russes, le gouvernement malien devrait être conscient qu’il est lui aussi responsable des atrocités commises par ses forces alliées. »
Human Rights Watch a interviewé 19 personnes par téléphone entre le 24 juin et le 14 juillet, dont 6 témoins, des membres de la société civile, des leaders communautaires, des sources militaires maliennes et des journalistes locaux. Human Rights Watch a également analysé des images satellites des lieux des frappes, une vidéo des frappes mise en ligne par Africa Corps et des photographies publiées sur les réseaux sociaux par un groupe armé islamiste. Le 23 juillet, Human Rights Watch a adressé un courrier au ministre russe de la Défense, résumant ses conclusions et posant plusieurs questions, mais n’a reçu aucune réponse.
Le 23 juin, Africa Corps a annoncé sur ses comptes Facebook et X que, le 15 juin, il avait mené avec succès une frappe aérienne sur un « lieu de rassemblement de groupes terroristes » dans la région de Mopti, tuant plusieurs commandants de terrain, et a publié une vidéo des frappes et de leurs conséquences. Human Rights Watch a géolocalisé les deux frappes visibles sur la vidéo à Kyrnia.
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM) lié à Al-Qaïda contrôle Kyrnia depuis six ans. Des témoins ont déclaré qu’au moins 100 combattants du GSIM, dont un haut commandant, se trouvaient dans le village au moment des frappes, mais qu’ils s’étaient rassemblés principalement à la mosquée du village et devant un magasin près d’un petit marché aux bestiaux. Alors que ni la mosquée ni le magasin n’ont été frappés, une munition a touché le marché aux bestiaux. Le GSIM stocke parfois des armes, des munitions, du carburant et d’autre matériel dans le magasin, qui appartient au chef du village, un riche commerçant. Un pick-up, semblable aux véhicules que le GSIM utilise généralement, était garé devant la maison du chef.
Depuis 2012, les gouvernements successifs du Mali combattent les groupes armés islamistes. Après les coups d’État militaires en 2020 et 2021, le chef de la junte, le général Assimi Goïta, a expulsé les forces françaises et onusiennes et renforcé les liens avec la Russie. Depuis 2021, la junte s’appuie sur l’aide du groupe Wagner lié à la Russie pour gérer la sécurité. Le groupe de mercenaires a été rebaptisé Africa Corps après la mort du fondateur du groupe Wagner, Evgueni Prigojine, en 2023, et est passé sous le contrôle direct de Moscou.
Le ministère russe des Affaires étrangères a reconnu en juin que du personnel militaire russe travaillait avec les forces armées maliennes pour assurer un contrôle total du territoire malien après les attaques du GSIM à travers le pays le 25 avril. Le ministère russe de la Défense a déclaré que ses forces utilisaient des Su-24 pour frapper les combattants du GSIM.
Des reportages des médias et des images satellites indiquent qu’Africa Corps déploie des avions Su-24 au Mali depuis au moins avril 2025 pour soutenir l’armée malienne. Il n’existe aucune archive publique mentionnant le transfert de Su-24 aux autorités maliennes. Ces avions peuvent embarquer un large éventail de munitions aériennes, y compris des armes guidées, qui sont compatibles avec les dommages causés par les munitions qui ont frappé Kyrnia.
Des témoins ont raconté avoir vu un avion de chasse survoler Kyrnia à basse altitude et émettre un bruit assourdissant. « C’était un avion de chasse, très rapide … il volait bas … d’ouest en est », a relaté un commerçant de 35 ans. « Je l’ai vu larguer une bombe ... comme une boule de feu ... et j’ai couru me réfugier sous un arbre. »
Un éleveur de vaches, âgé de 37 ans, a indiqué qu’il était assis au marché aux bestiaux lorsqu’il a entendu un grondement fort, suivi d’une explosion. Il a vu une épaisse fumée noire s’élever des habitations proches de la maison du chef, puis il a entendu une deuxième explosion. « Le marché était en désordre », a-t-il dit, « des étalages emportés sur plusieurs mètres, des bœufs et des moutons déchiquetés ». Il a aidé à dégager les décombres de la maison du chef effondrée aux côtés d’autres habitants, tandis que des combattants du GSIM coordonnaient les opérations de secours. « La deuxième épouse du chef était morte, et elle avait perdu … ses bras », a-t-il expliqué. « Puis [nous avons trouvé] les [corps des] deux enfants ... et un autre garçon qui avait été projeté sur le toit par l’explosion. »
L’analyse de la vidéo d’Africa Corps et des images satellites à partir du 25 juin par Human Rights Watch révèle deux cratères dans la partie sud de Kyrnia, chacun d’environ 12 mètres de large, indiquant deux grandes munitions larguées par avion. Environ neuf étals de marché, visibles sur les images satellites à partir du 7 février, semblent avoir été détruits par la deuxième frappe. La frappe à l’extérieur de la résidence du chef est tombée entre des structures, provoquant l’effondrement d’au moins un bâtiment.
Click to expand Image Une capture d'écran d'une vidéo de l'Africa Corps et des images satellites du 25 juin 2026, montrent deux cratères dans la partie sud de Kyrnia, chacun d'environ 12 mètres de large, indiquant l’utilisation de deux grosses munitions aériennes. © 2026 Planet Labs PBC. Graphics © 2026 Human Rights WatchUn éleveur de chameaux, âgé de 48 ans, a raconté qu’il avait été « projeté [au sol] par le souffle de la première explosion » avant de constater qu’il était « couvert de sable et de débris.… [D]es personnes devant moi étaient blessées, certaines avaient les bras cassés ».
Un homme de 40 ans a indiqué qu’il avait identifié « les corps de trois marchands », touchés « alors qu’ils circulaient sur un tricycle chargé de sacs de dattes » à travers le marché aux bestiaux.
La deuxième frappe a blessé trois hommes, dont un qui est décédé le lendemain. Un témoin a expliqué que l’homme avait été touché par des fragments de bombe et que « [s]es bras avaient été déchiquetés ».
Human Rights Watch a examiné une liste avec les noms des huit victimes, dont trois enfants âgés de 1 à 10 ans, une femme de 24 ans et quatre hommes âgés de 30 à 40 ans.
Des témoins ont raconté que, le 14 juin, un drone vraisemblablement commandé par les forces armées maliennes ou par Africa Corps a survolé Kyrnia, suggérant que le village était sous surveillance. « J’ai vu un drone dans le ciel la veille, entre 16 et 17 heures », a décrit l’éleveur de chameaux. « Il a fait plusieurs tours au-dessus du village avant de quitter. »
Des témoins ont déclaré qu’une centaine de combattants du GSIM se trouvaient dans le village au moment des frappes, la plupart à la mosquée, à environ 150 mètres des sites touchés. Un homme de 40 ans a indiqué qu’au niveau de la mosquée, certains combattants du GSIM étaient sur des motos. « Ils avaient des armes automatiques et ils portaient des uniformes militaires ou des boubous, le visage couvert de turbans », a-t-il expliqué. Le commerçant a également déclaré que de nombreux combattants du GSIM, notamment un de ses hauts commandants, se trouvaient à l’intérieur ou à l’extérieur du magasin du chef du village, situé à côté du marché aux bestiaux frappé par la deuxième munition.
Les frappes ont eu lieu un jour de marché, lorsque Kyrnia était bondée de commerçants, d’acheteurs et de villageois. Les habitants ont indiqué que, depuis que le GSIM a pris le contrôle de la région, Kyrnia est devenue une plaque tournante commerciale avec un important marché aux bestiaux.
Les habitants ont affirmé que le GSIM achetait des fournitures, notamment du carburant et de la nourriture, sur le marché de Kyrnia. Ils ont supposé que les frappes aériennes avaient peut-être visé la résidence du chef du village parce que son pick-up, similaire à ceux utilisés par le GSIM, était garé devant. Ils ont également expliqué que trois des fils du chef étaient des combattants du GSIM, mais qu’ils ne se trouvaient pas à Kyrnia au moment de l’attaque.
Le droit de la guerre, qui s’applique au conflit armé au Mali, interdit les attaques qui visent des civils et des biens de caractère civil, qui ne font pas de distinction entre les civils et les combattants ou qui sont susceptibles de nuire à des civils ou à des biens de caractère civil de manière disproportionnée par rapport à tout avantage militaire attendu.
Les parties belligérantes menant des attaques sont tenues de prendre toutes les précautions possibles pour limiter au maximum les pertes en vies humaines parmi les civils. Les parties devraient s’abstenir de se déployer dans des zones densément peuplées. Les frappes à Kyrnia ne semblaient pas viser des objectifs militaires spécifiques et seraient donc des attaques indiscriminées illégales. Le fait que le chef du village fasse des affaires avec le GSIM ne permet pas de le désigner comme une cible d’attaque. Human Rights Watch n’a découvert aucune information indiquant que la maison du chef était utilisée pour stocker des armes ou des munitions.
Le gouvernement malien a l’obligation d’enquêter sur l’incident et de demander des comptes aux responsables des violations du droit de la guerre, y compris aux membres d’Africa Corps.
« Le gouvernement malien ne peut pas se cacher derrière les violations du droit de la guerre commises par ses alliés russes », a conclu Ilaria Allegrozzi. « La junte doit enquêter de manière impartiale sur tous les crimes de guerre possibles perpétrés sur son territoire, y compris les frappes aériennes à Kyrnia, ou être tenue pour complice de ces abus. »
29.07.2026 à 10:42
Human Rights Watch
(Beyrouth) – Les autorités saoudiennes ont exécuté cinq migrants éthiopiens pour des infractions sans caractère létal liées à la drogue le 27 juillet 2026, sans procédure régulière, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les autorités saoudiennes ont exécuté au moins 17 ressortissants éthiopiens depuis le début de l’année 2026 pour des chefs d’accusation liés à la drogue.
Au moins 79 autres personnes courent un risque imminent d’exécution pour des chefs d’accusation similaires. Selon l’Organisation européenne saoudienne pour les droits humains (European Saudi Organization for Human rights), les autorités saoudiennes ont exécuté au moins 116 personnes en 2026, à la date du 27 juillet.
« Les autorités saoudiennes exécutent des migrants éthiopiens marginalisés à l’issue d’audiences qui ne durent parfois que quelques minutes, sans avocat ni interprète », a déclaré Joey Shea, chercheuse senior sur l’Arabie saoudite à Human Rights Watch. « Des dizaines de migrants vulnérables courent toujours un risque d’exécution imminente après des procès qui n’en étaient guère, dans un système qui considère leurs vies comme sans valeur. »
Depuis avril, Human Rights Watch a interrogé plus d’une douzaine de sources bien informées au sujet des cas de migrants éthiopiens menacés d’exécution imminente pour des infractions sans caractère létal liées à la drogue, dont deux ayant une connaissance directe des exécutions les plus récentes. Les autorités saoudiennes ont déclaré que les exécutions les plus récentes concernaient des cas de « trafic de haschisch ». Les sources ont indiqué que les cinq hommes étaient tous originaires de la région du Tigré, au nord de l’Éthiopie, où les violations des droits persistent et où la situation humanitaire reste désastreuse à la suite du conflit armé de 2020-2022. L’escalade des tensions entre le gouvernement fédéral éthiopien et les autorités tigréennes fait craindre une nouvelle vague d’atrocités dans la région. Les cinq migrants avaient fui le Tigré et emprunté la dangereuse route migratoire orientale traversant le golfe d’Aden pour rejoindre le Yémen.
Human Rights Watch a interrogé une source bien informée ayant une connaissance directe des cas des cinq hommes et une autre source bien informée a corroboré les faits généraux de l’affaire. L’une des sources a déclaré que l’un des hommes exécutés vivait au Yémen depuis plus d’un an, sans emploi ni accès à des services d’aide, lorsqu’un Yéménite l’a abordé en mars ou avril 2023 et lui a proposé, ainsi qu’aux quatre autres, un emploi. Les cinq hommes étaient « affaiblis physiquement et mentalement » après leur périple éprouvant depuis l’Éthiopie, ainsi qu’en raison du chômage et de la pauvreté, et estimaient qu’ils « devaient accepter ce travail même s’ils ne savaient pas en quoi il consistait », a déclaré la source. L’homme leur a demandé de transporter un colis dont ils ignoraient le contenu sur une courte distance et leur a indiqué où le livrer, puis il a disparu.
Les autorités saoudiennes les ont arrêtés alors qu’ils marchaient sur le bord d’une route. Ils ont été « surpris de voir des soldats saoudiens les arrêter » car ils ne s’étaient pas rendu compte qu’ils avaient franchi la frontière avec l’Arabie saoudite, selon la source.
Les hommes ont été détenus pendant plus de trois ans au centre de détention de Khamis Mushait, dans la province d’Asir, en Arabie saoudite. Ils ont été contraints de signer des documents en arabe, une langue qu’ils ne comprenaient pas, et n’ont eu droit qu’à trois audiences, d’une durée comprise entre trois et vingt minutes, dont deux se sont tenues à distance. Un interprète fourni par les autorités saoudiennes n’était présent que lors de deux de ces audiences, et les migrants ont été informés qu’ils seraient condamnés à mort pour trafic de haschisch. Les hommes n’ont bénéficié d’aucune représentation juridique ni d’aucune possibilité de présenter une défense valable.
Lors de la première audience, les hommes ont été informés qu’ils pouvaient rédiger une lettre de recours et la remettre aux agents de sécurité saoudiens du centre de détention. Comme ils ne savaient ni lire ni écrire l’arabe, au moins l’un d’entre eux a demandé à un détenu saoudien de rédiger la lettre de recours et « n’avait aucune idée si la lettre avait été présentée au tribunal ou aux juges », selon la source. « Le gardien de sécurité aurait très bien pu simplement la jeter à la poubelle. »
Les cinq hommes étaient chrétiens et, selon les sources, les responsables de la prison ne leur auraient pas permis de pratiquer leur religion. « Si les chrétiens veulent prier ensemble, la police intervient pour les en empêcher », a déclaré la source. L’un des détenus a également rapporté que la police lui avait retiré de force un collier avec une croix, a précisé la source.
Avant les exécutions du 27 juillet, le 23 juin 2026, les autorités saoudiennes avaient exécuté cinq autres Éthiopiens pour trafic de haschisch. Dans l’une de ces affaires, un passeur avait contraint un homme à transporter du qat, une plante stimulante douce originaire d’Éthiopie, du Yémen vers l’Arabie saoudite, en échange de l’aide apportée pour faciliter son voyage.
La cathinone, le stimulant présent dans le qat, est interdite en Arabie saoudite, mais légalement autorisée et consommée de manière traditionnelle dans certaines régions d’Éthiopie ainsi qu’au Yémen. Les sources ont indiqué que l’homme ignorait que le transport de qat vers et à l’intérieur de l’Arabie saoudite était illégal.
Le 12 mai, le patriarche de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo a lancé un appel aux autorités éthiopiennes et saoudiennes pour qu’elles suspendent l’exécution des ressortissants éthiopiens. Dans un communiqué du 13 juillet, le ministère éthiopien des Affaires étrangères a déclaré qu’il « restait en étroite collaboration avec les autorités compétentes du Royaume d’Arabie saoudite concernant les questions touchant les ressortissants éthiopiens », notamment « les personnes faisant l’objet de poursuites judiciaires et de mesures judiciaires ». Le communiqué ne précisait pas si cela incluait les personnes condamnées à mort pour des infractions liées à la drogue.
Human Rights Watch s’oppose à la peine de mort en toutes circonstances en raison de sa cruauté inhérente. Le recours à la peine de mort par l’Arabie saoudite est contraire au droit international des droits humains, qui consacre le « droit inhérent à la vie » de chaque être humain et limite la peine de mort aux « crimes les plus graves », ceux qui entraînent intentionnellement la mort.
En 2025, les infractions sans caractère létal liées à la drogue représentaient 68 % des exécutions en Arabie saoudite. Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a condamné cette pratique de l’Arabie saoudite, estimant que les exécutions pour des infractions liées à la drogue sont incompatibles avec le droit international des droits humains et ne relèvent pas de la catégorie des « crimes les plus graves ». Le groupe de travail a exhorté les autorités saoudiennes à rétablir un moratoire et a souligné que l’application de la peine de mort pour de telles infractions constituait une violation manifeste des normes juridiques internationales.
Des centaines de milliers d’Éthiopiens vivent et travaillent en Arabie saoudite. Si beaucoup émigrent pour des raisons économiques, bon nombre d’entre eux ont fui de graves violations des droits humains commises par leur gouvernement, notamment lors du récent conflit armé brutal qui a sévi dans le nord de l’Éthiopie. Human Rights Watch documente depuis des années un large éventail de violations des droits humains à l’encontre des migrants empruntant cette même route.
La détention de migrants dans des centres aux conditions déplorables en Arabie saoudite est un problème de longue date, que Human Rights Watch a qualifié de traitement inhumain et dégradant. En 2023, Human Rights Watch a constaté que des gardes-frontières saoudiens avaient tué au moins plusieurs centaines de migrants et de demandeurs d’asile éthiopiens qui tentaient de franchir la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, ce qui, si ces actes s’inscrivaient dans le cadre d’une politique du gouvernement saoudien visant à assassiner des migrants, constituerait un crime contre l'humanité.
L’Arabie saoudite devrait immédiatement annuler la peine de mort prononcée à l’encontre des migrants éthiopiens et réexaminer toutes les condamnations conformément à ses obligations internationales, notamment la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Le ministère éthiopien des Affaires étrangères et ses représentants en Arabie saoudite devraient intervenir de toute urgence auprès de leurs homologues saoudiens et, à tout le moins, veiller à ce que leurs ressortissants bénéficient d’une assistance consulaire immédiate.
« Les gouvernements devraient faire pression de toute urgence sur les autorités du prince héritier Mohammed ben Salmane pour qu’elles mettent fin à ces exécutions et commuent les peines des dizaines d’autres personnes qui risquent le même sort », a déclaré Joey Shea.