Bavure monumentale ou routine de la machine de guerre américaine ? En préparant une frappe au Yémen, de hauts responsables de l’administration Trump ont accidentellement ajouté un journaliste à leur conversation Signal. Stupeur et tremblements. L’information la plus scandaleuse, à lire la presse ? Non pas la destruction d’un immeuble résidentiel pour tuer un seul combattant Houthi, […]
Texte intégral (1662 mots)
Bavure monumentale ou routine de la machine de guerre américaine ? En préparant une frappe au Yémen, de hauts responsables de l’administration Trump ont accidentellement ajouté un journaliste à leur conversation Signal. Stupeur et tremblements. L’information la plus scandaleuse, à lire la presse ? Non pas la destruction d’un immeuble résidentiel pour tuer un seul combattant Houthi, mais l’amateurisme de ceux qui l’ont organisée. Tandis que les républicains supposément « anti-interventionnistes » se félicitaient du carnage (cinquante-trois morts), les démocrates n’ont déployé qu’une indignation procédurière, protestant contre les manquements au protocole. Le débat qui a secoué les États-Unis révèle une vérité crue : sur la guerre, tout le monde est d’accord [1].
Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, a révélé une information pour le moins étrange : il avait été accidentellement ajouté à une conversation de groupe sur l’application de messagerie Signal, où le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, le conseiller à la sécurité nationale Michael Waltz, la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard, le vice-président J. D. Vance et d’autres hauts responsables de l’administration Trump discutaient de leurs plans pour bombarder le Yémen. Une information hautement confidentielle, et l’essentiel des réactions a tourné autour de l’échec de l’administration en matière de « sécurité opérationnelle ».
Goldberg lui-même est un éditorialiste néoconservateur qui a rarement mentionné une guerre avec autre chose que de l’affection. Il ne semblait avoir aucune objection au contenu des discussions. Mais il a visiblement été troublé par son ajout dans la conversation.
Plutôt que d’exposer les rouages de la machine de guerre, Goldberg s’est ému d’avoir été mis dans la confidence.
Les démocrates lui ont emboîté le pas. Chuck Schumer et plusieurs présidents de commissions sénatoriales concernées ont ainsi envoyé une lettre à Donald Trump exprimant leur « extrême inquiétude » quant au choix « incroyablement mauvais » de son entourage dont témoigne l’ajout accidentel de Goldberg. En d’autres termes, les bombardements au Yémen ne posent aucun problème – il faudrait simplement qu’ils fussent plus discrets.
Cet épisode est emblématique : les démocrates aiment à s’indigner sur des questions de procédure et de « sérieux » tout en affichant leur zèle patriotique au nom de la « sécurité nationale ». Depuis que Trump a entamé sa première campagne présidentielle, leur réflexe a été de se concentrer sur des sujets leur permettant de marteler ce message. D’où leur obsession des années durant au sujet d’une prétendue « collusion » de Trump avec le Kremlin, montagne qui a accouché d’une souris, les interminables débats sur l’émeute du 6 janvier au Capitole, ou encore la stratégie surréaliste de Kamala Harris consistant à parcourir le pays aux côtés de Liz Cheney pour prouver que les républicains du camp « Country First » étaient de leur côté.
Trump n’est jamais dénoncé comme un va-t-en-guerre, car la plupart des démocrates ne s’opposent pas à ses aventures militaires. Tous les protagonistes de cette séquence, du néoconservateur Goldberg aux démocrates faussement indignés en passant par les trumpistes clamant America First, ne questionnent pas le droit des États-Unis à projeter leur hégémonie impériale sur le reste du monde.
Dans son article initial, Goldberg expliquait que les plans partagés dans la conversation « contenaient des informations précises sur les paquets d’armement, les cibles et le calendrier ». Il s’offusquait que « les dirigeants de la sécurité nationale des États-Unis puissent discuter de plans de guerre imminente sur Signal », et encore davantage qu’ils soient assez « imprudents » pour ajouter par erreur un journaliste à la conversation. Tout en citant une grande partie des échanges, il avait soigneusement omis les détails opérationnels, préoccupé par leur impact potentiel sur la « sécurité nationale ».
La question de savoir en quoi la « sécurité » de qui que ce soit aux États-Unis pourrait être menacée par la révélation de détails sur une attaque contre les Yéménites, contre laquelle ils se sont montrés si impuissants à riposter, demeure. Comme de nombreux responsables de l’administration ont nié que des informations classifiées aient été discutées dans la conversation, Goldberg est revenu à la charge avec un second article, citant précisément, cette fois, des passages sur les détails opérationnels. Après tout, si l’administration elle-même affirmait que ces informations n’étaient pas classifiées, autant les révéler. Et ce deuxième article a démontré sans équivoque que les démentis du gouvernement étaient fondés sur du vents. Les démocrates pouvaient exulter : la bourde de l’équipe Trump venait d’éclater au grand jour, dans son immensité.
Passé l’amusement, une prise de recul s’impose. Plutôt que de profiter de l’opportunité d’exposer au grand jour les rouages de la machine de guerre, Goldberg a considéré que le seul scandale était d’avoir été accidentellement mis dans la confidence. Une perspective dont de très nombreux médias se sont faits l’écho.
La réaction du prétendument isolationniste J. D. Vance face à la réduction en poussière d’un immeuble résidentiel ? « Excellent ». Tulsi Gabbard, qui a fondé sa carrière sur une posture anti-guerre, renchérit : « Beau travail ! »
L’attaque a tué des dizaines de personnes, en majorité des femmes et des enfants. Elle a frappé un pays exagérément pauvre, ravagé par des années de conflit. Le Congrès, bien sûr, n’a pas été consulté avant de déclencher une nouvelle vague de violence contre un État avec lequel les États-Unis ne sont pourtant pas en guerre. Quant aux discussions révélées par la fuite, elles montrent un mépris frappant, aussi bien pour l’illégalité de cette opération que pour ses conséquences humaines.
Le vice-président Vance, prétendument anti-interventionniste, n’a émis que les objections les plus timides. Et jamais sur le fond, mais sur le simple fondement que les attaques des Houthis touchant davantage les navires européens qu’américains, mieux valait laisser l’Europe gérer la situation. Ou que si les États-Unis devaient s’en charger eux-mêmes, il aurait été plus judicieux d’attendre quelques semaines afin d’expliquer au public pourquoi il était nécessaire d’intervenir contre les Houthis, dont la plupart des Américains n’ont jamais entendu parler. Ce furent ses seules réserves.
Quant à Tulsi Gabbard, également présente dans la conversation et dont la réputation d’anti-interventionniste dépasse encore celle de Vance (elle a pratiquement bâti toute sa carrière politique sur cette posture), elle n’a même pas pris la peine d’appuyer ces objections déjà bien timorées.
Mais ce qui aurait dû être la révélation la plus importante du deuxième article, c’est une capture d’écran dévoilée, où l’on voit Waltz se réjouir d’avoir identifié un « type à missiles » (missile guy) houthi alors que ce dernier « entrait dans l’immeuble de sa petite amie ». Cet immeuble, s’exclame fièrement Waltz, est « désormais par terre ». La réaction de J. D. Vance face à cette réduction en poussière d’un immeuble résidentiel entier pour éliminer un seul homme ? « Excellent. » Un peu plus tard, Tulsi Gabbard renchérit : « Beau travail et effets réussis ! »
Où l’on voit que les prétendus « anti-interventionnistes » MAGA ressemblent en réalité beaucoup à Jeffrey Goldberg. Les démocrates sont à l’avenant. Dès lors que l’on prend du recul par rapport à l’obsession protocolaire autour de la « sécurité opérationnelle » et que l’on s’intéresse au fond de l’affaire — la révélation d’un crime de guerre au Yémen —, il n’y a pas une grande différence entre les dirigeants des deux partis. Tout le monde se dispute pour savoir si l’incompétence révélée par cette affaire est disqualifiante. Les cinquante-trois morts, eux, sont à peine mentionnés.
Comme l’a écrit lundi l’universitaire marxiste Sam Badger, une situation équivalente serait celle où un groupe de mafieux de Las Vegas aurait ajouté accidentellement un journaliste à une conversation où ils planifiaient d’incendier au cocktail Molotov les locaux d’un gang rival… dont le siège principal se trouvait juste au-dessus d’un orphelinat. Le titre du Vegas Sun le lendemain aurait : « Des mafieux incompétents divulguent imprudemment les secrets de la pègre. »
L’incendie de l’orphelinat, bien sûr, serait relégué en fin d’article.
Note :
[1] Article initialement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Democrats Have Learned Absolutely Nothing From Defeat »
Ce 15 mars a eu lieu en Serbie la manifestation la plus massive de l’histoire du pays, réunissant de 300 000 à 800 000 personnes selon les estimations. Si les images, impressionnantes, ont été mondialement relayées, le mouvement social qui l’a fait advenir a bénéficié d’une couverture médiatique relativement faible. La situation internationale du pays, au carrefour […]
Texte intégral (4505 mots)
Ce 15 mars a eu lieu en Serbie la manifestation la plus massive de l’histoire du pays, réunissant de 300 000 à 800 000 personnes selon les estimations. Si les images, impressionnantes, ont été mondialement relayées, le mouvement social qui l’a fait advenir a bénéficié d’une couverture médiatique relativement faible. La situation internationale du pays, au carrefour d’impérialismes multiples, explique partiellement ce silence. Celui de l’Union européenne voisine se faisait particulièrement assourdissant. Il a fallu cinq mois pour arracher une réaction minimaliste à la présidente de la Commission. Décryptage d’un mouvement à nul autre pareil, qui aura résisté à toutes les instrumentalisations.
L’étincelle à l’origine de la révolte
Le 1er novembre 2024, à 11h52, le paravent de la gare de Novi Sad s’effondre. Le bâtiment, construit par le pouvoir socialiste en 1964, était un lieu de passage et de rendez-vous quotidien pour la plupart des habitants de la ville et de la région, et en particulier pour les jeunes. Quatorze personnes meurent sur le coup ; une quinzième décède de ses blessures 2 semaines plus tard ; deux autres sont sévèrement blessées.
À la tristesse que cette tragédie a déclenché dans le pays a assez rapidement succédé une colère tenace. La gare venait tout juste d’être reconstruite sous la direction et l’impulsion du parti progressiste serbe (SNS), au pouvoir depuis 2012. Quatre mois plus tôt, lors de la cérémonie officielle de réouverture de la gare au public, les membres du parti au pouvoir s’étaient en effet félicités de la rapidité avec laquelle les travaux, d’un coût total de 65 millions d’euros, avaient été achevés, prouvant la rapidité du développement des infrastructures dans le pays. Les travaux avaient été menés, dans le cadre de la Belt and Road Initiative (désignée comme « nouvelles routes de la soie » en Europe), par un consortium d’entreprises chinoises, hongroises et françaises, et constituait un point d’étape essentiel entre le port du Pirée et la Hongrie comme point d’entrée des marchandises chinoises vers les marchés européens.
Qualifié de « projet d’intérêt national », les contrats et conditions précises de sa réalisation étaient maintenues dans l’opacité, hors de toute possibilité de contrôle parlementaire. Comme un grand nombre de projets semblables en Serbie, la reconstruction de la gare de Novi Sad concentrait les problèmes structurels inhérents au système mis en place sous le président Vucic, sorte de synergie entre la démagogie la plus caricaturale et un capitalisme de connivence, accueillant à bras ouvert des investisseurs étrangers variés. Le président, issu de l’extrême droite ethno-nationaliste (SRS), est arrivé au pouvoir en se faisant accepter par l’Union Européenne et les Etats-Unis comme interlocuteur « raisonnable » essentiel à la stabilité régionale.
Dès son arrivée au pouvoir, il parvient à neutraliser l’opposition et à mettre sous contrôle la majorité des médias du pays, avec la complicité de quelques oligarques possédant les principaux tabloïds et chaînes télévisées du pays. Une part importante de la population ne s’informe que par ces biais, qui relaient quotidiennement les mensonges les plus grossiers du régime. La « modernisation » de la Serbie – qualifiée de « tigre économique » par les chaînes pro-régime –, son grand mouvement en avant après les guerres des années 90, l’isolement international, et la misère qui régnaient dans les années 2000 constituent le principal argument électoral du parti, produisant sans cesse de nouvelles preuves des « progrès » du pays. Au discours nationaliste et parfois revanchard s’articule une collaboration étroite du pouvoir avec tout investisseur étranger qui souhaite acheter des terrains, exploiter des ressources naturelles, construire des infrastructures, ou racheter les restes de l’industrie yougoslave.
Si tout le monde sait sur place que « les choses fonctionnent ainsi » en Serbie, que « tous les politiciens volent » et que « la Serbie est à vendre », l’effondrement a donné à cet état de fait une autre dimension. L’effet de choc tient à une prise de conscience éminemment simple, pré-politique : des bâtiments peuvent à tout moment s’effondrer sur les habitants, l’espace public — ou ce qui en reste, qui n’a pas encore été privatisé — n’est plus sûr. Il est apparu, brutalement et sans ambages, que « la corruption tue ».
Pour nombre de manifestants, la Serbie permet à l’UE d’externaliser les conséquences environnementales de l’exploitation minière.
L’expression est devenue un des principaux slogans du mouvement, associée à l’image des mains ensanglantées renvoyant à la responsabilité criminelle, et non seulement politique, du gouvernement. Pour les manifestants, insister sur cette dimension judiciaire permet de pointer le coeur du problème : les tribunaux, inoffensifs pour les membres du parti au pouvoir, ne suscitent aucune confiance au sein de la population. L’irresponsabilité des politiciens tient, en Serbie, à leur impunité structurelle.
Ordre et révolution
Les manifestations ont commencé à Novi Sad, par une sorte de rite collectif régulier, rendant chaque jour hommage aux quinze victimes de l’effondrement par quinze minutes de silence qui commencent à 11h52, heure de l’accident. Les manifestations se faisant de plus en plus massives, le pouvoir a réagi par l’emploi des techniques héritées de l’époque Milosevic, et s’appuyant sur la complicité des médias pro-régime : incorporation d’éléments violents aux manifestations, permettant de justifier la répression, arrestation arbitraire de manifestants pacifiques, mise en scène de dégradations des symboles nationaux ou encore invention de « visées séparatistes » parmi les manifestants.
Cette fois pourtant, le mouvement s’amplifia à chaque nouvelle tentative du pouvoir pour l’étouffer et le discréditer. Un seuil fut franchi lorsque des étudiants de la Faculté d’Arts dramatiques de Belgrade, bloquant pendant quinze minutes la circulation à proximité de leur université en rendant hommage aux victimes de l’accident, furent agressés par des hooligans mandatés et rémunérés par le SNS. Les vidéos de ces tentatives d’intimidation officieuses circulant sur les réseaux sociaux, une immense masse d’étudiants se mobilisa, et vota l’occupation de la quasi-totalité des universités de Belgrade. La protestation devenue nationale, se propageant de faculté en faculté, transforma soudain « les étudiants », parfois désengagés de la vie politique et décrits dans le pays comme politiquement amorphes, en sujet politique central.
Ceux-ci tirent leur force du fait qu’ils se situent en dehors du jeu politique traditionnel. Ayant perdu confiance, comme une majeure partie de la population, dans les partis d’opposition, ils s’en distancient constamment. La plupart des partis d’opposition participent en effet au système parlementaire et ont fait partie des gouvernements démocrates précédents – qui n’étaient pas exempts de corruption – ; ils apparaissent aux étudiants au moins comme inefficaces, au plus comme une partie intégrante du système combattu.
Plus fondamentalement, le mouvement entreprend de contourner la représentation politique, tant elle est en Serbie le moyen même du maintien au pouvoir du parti présidentiel. L’alternative ne leur paraît pas pour autant résider dans la prise de pouvoir violente, jugée insuffisante au vu de l’ampleur du changement de système escompté, mais dans une véritable pratique de la démocratie directe. Dans les universités occupées, on cherche à éviter l’émergence de leaders ou de représentants des étudiants, qui deviendraient automatiquement la cible de pressions, de tentatives de corruption ou de harcèlement médiatique ; tout le pouvoir va aux plenums, sortes d’Assemblées Générales réunissant l’ensemble des étudiants qui souhaitent s’y rendre, et votant à main levée chaque décision prise au nom des étudiants.
L’ensemble des plénums des universités émit ainsi ces 4 revendications. D’abord, ils exigèrent la publication complète de la documentation relative à la reconstruction de la gare de Novi Sad. Il a en effet été observé que le lendemain même de l’effondrement, une partie importante des documents avaient été supprimés des sites officiels. La deuxième revendication vise à ce que soient identifiés et pénalement poursuivis les individus soupçonnés d’avoir physiquement agressé les étudiants. Ils exigent aussi que les charges retenues contre les étudiants qui ont été arrêtés dans le cadre des manifestations soient abandonnées. La dernière revendication consiste en une augmentation du budget des universités, devant permettre une baisse de 50 % des frais de scolarité.
Ces quatre demandes précises constituent pour les étudiants une base non négociable. Elles ne sont solubles dans aucun « dialogue », auquel appelle Alexandre Vucic après l’échec des tentatives d’intimidation. Les étudiants ne manquent en effet pas de rappeler que le président, qui s’adresse quotidiennement à la population sur les chaînes télévisées du régime, n’est pas un interlocuteur pertinent au regard de la Constitution, en ce qu’il ne dispose pas de la compétence légale de satisfaire à leurs demandes ; c’est aux institutions — aux tribunaux et aux ministères concernés — que les revendications sont adressées, et non au pouvoir politique. Les étudiants appellent sans aucune ambigüité, non pas à la modification de la Constitution, mais à son respect effectif ; non pas à mettre au pouvoir l’opposition à Vucic, qui n’a que peu de crédit à leurs yeux, mais à ce que le pouvoir, quel qu’il soit, respecte l’Etat de droit.
La particularité du mouvement consiste précisément en ce que les étudiants ne demandent rien d’autre que la satisfaction pleine et entière de ces 4 revendications, ne demandant pas même la démission du gouvernement ou du président. Ils ne font que prendre au mot le cadre de la démocratie libérale – law and order. Slavoj Zizek en comprend la portée1, lorsqu’il écrit qu’en demandant radicalement l’ordre, la formule conservatrice prend une portée révolutionnaire.
Capture de l’État et collaboration internationale
Derrière le terme de lutte contre la corruption, pouvant mobiliser des sensibilités politiques variées, il faut dans le contexte serbe entendre quelque chose allant bien au-delà de mécanismes d’enrichissement personnels. On observe en Serbie une captation de l’ensemble de l’appareil d’Etat, dont pour la première fois les dégâts sur la population ne peuvent plus être dissimulés. Si à un niveau principalement local, des activistes de tendances variées essaient depuis plusieurs années de s’opposer à des
La mobilisation contre le projet d’exploitation du lithium « Jadar » a en cela constitué un tournant en ce qu’elle a réuni des franges très larges de la population, allant des nationalistes aux écologistes, en passant par la gauche socialiste. Ce projet consiste à ouvrir un ensemble de mines le long de la rivière Jadar, où il a été découvert des réserves de lithium et de bore. Les conséquences environnementales irréversibles d’un tel projet sur une large partie, agricole et habitée, du territoire serbe, malgré les promesses faites « d’exploitation propre », ne font que peu de doutes aux yeux des scientifiques indépendants3, dont le pouvoir et l’entreprise tentent de dissimuler les travaux4.
L’entreprise Rio Tinto, en charge du projet, est par ailleurs connue pour la longue traînée de désastres environnementaux qu’elle a entraînés dans les divers pays où elle a opéré. La lutte pour le territoire et l’attachement à la terre ayant constitué la trame douloureuse de l’histoire récente du pays, l’opposition au projet prit progressivement une dimension existentielle et polarisante dans l’espace politique serbe.
La prise de conscience du fait qu’un tel projet n’avait pu être autorisé que du fait de la capture de l’Etat a joué un rôle essentiel dans l’unité politique actuelle. Aux yeux des nationalistes, dont une partie le soutenaient, Vucic est apparu comme un traître, bradant les intérêts nationaux vitaux à des puissances étrangères prédatrices. Elle a aussi déterminé la dimension internationale de la protestation, en particulier dans son rapport à l’Union Européenne.
Pour nombre de manifestants, la Serbie est un territoire qui permet aux membres de l’UE d’externaliser les conséquences environnementales de l’exploitation minière. Présenté par le régime et ses partenaires de la Commission comme un « deal » permettant d’accélérer le processus d’intégration européenne de la Serbie, le projet fut compris sur place comme le signe clair d’une politique néo-coloniale8, se déployant par la différenciation économique du centre et de ses marges.
Face aux accusations d’infiltration américaine, les manifestants plaisantent et déclarent attendre leur salaire de George Soros. Ils sont en réalité particulièrement vigilants face aux tentatives d’instrumentalisation
Le mouvement actuel s’inscrit dans cette vague de fond, structurée par une profonde désillusion vis-à-vis des promesses de l’intégration européenne dans le cercle des démocraties libérales. Ainsi faut-il comprendre la décision de ne pas afficher de drapeaux européens — et d’écarter ceux qui apparaissaient — lors des manifestations actuelles. Le mouvement n’est pas pro-européen. Le paradoxe consiste pourtant en ce que celui-ci s’adosse aux principes mêmes qui structurent les discours et méta-récits constituant l’Union — l’état de droit, le respect de l’ordre constitutionnel, la transparence des institutions ; il prend au mot ses exigences. C’est pourquoi le silence des représentants de l’Union Européenne, de ses médias, et de l’opinion publique européenne semble assourdissant aux étudiants. Ils y entendent l’écart entre une Europe comme « empire du droit » ou comme idée, et l’Europe comme entité géopolitique suivant ses intérêts propres.
Zone de contact et stabilocratie
Dans l’espace médiatique européen et occidental, la Serbie est constamment ramenée à ses liens avec la Russie, contrastant avec les pays européens qui l’entourent ; sa non-appartenance à l’Union et à l’OTAN sont vues comme un alignement géopolitique douteux. Une grande partie de l’actualité politique de ce pays est lue à partir de ce prisme, ce qui permet aux médias européistes de réduire à ce seul facteur la rejet croissant de l’Union européenne qu’on peut constater dans la population serbe.
Si les manifestations contre l’exploitation du lithium sont renvoyées par le régime à des ingérences occidentales, elles ont été désignées par certains médias européistes et américains comme l’effet de la « désinformation russe »9. Le pouvoir autocratique, depuis plusieurs années, exploite avec habileté cette position géopolitique, qui est une constante de l’histoire serbe et yougoslave. Il se disait à ce propos en Serbie, avant même l’élection de Donald Trump, qu’Alexandre Vucic avait réussi l’impossible : réconcilier la Russie et les Etats-Unis autour du soutien qu’ils lui apportent. La « stabilité régionale » — et des partenariats économiques —, du côté américain, l’ « amitié historique » — et la sphère d’influence — de l’autre expliquaient cette situation paradoxale.
L’Union européenne, quant à elle, est le premier investisseur et partenaire économique de la Serbie, qui a le statut de candidat depuis 2011. L’intégration des « Balkans Occidentaux » — nouveau nom pour l’ensemble de pays issus de l’ex-Yougoslavie, auxquels a été ajoutée l’Albanie — au sein de l’Union est périodiquement qualifiée de « priorité stratégique ». Si des institutions et des pays européens comme les Pays-Bas mettent en avant les fréquentes violations de l’Etat de droit et l’absence de véritable indépendance de la justice dans le pays, la Commission Européenne a tendance à passer ces problématiques sous silence, en affichant sa collaboration avec le président Vucic et réitérant la promesse d’une intégration rapide.
La contradiction manifeste entre la collaboration active de la Commission avec un régime violant systématiquement les obligations relatives aux chapitres 23 et 24 du processus d’intégration concernant l’Etat de droit est exprimée par le terme, qu’emploient certains analystes comme Florian Bieber, de « stabilocratie ». La crainte d’un « basculement russe » et la présence d’intérêts économiques européens en Serbie expliquent la complaisance de l’Union Européenne, et la contradiction entre les valeurs démocratiques qu’elle prétend incarner et les pratiques autoritaires qu’elle tolère ou soutient à ses marges.
La couverture médiatique occidentale du mouvement reflète ces ambigüités et hésitations géopolitiques. Celui-ci fut traité tardivement et partiellement : jusqu’à février, peu avaient entendu parler du mouvement, déjà massif, qui traversait la Serbie. Le contraste avec l’attitude de l’Union Européenne lors des manifestations en Géorgie, plus violentes et spectaculaires, et, surtout, parsemées de drapeaux européens, est frappant. Les éloges de la liberté et de la démocratie devant vaincre l’autoritarisme sont apparus plus rapides, plus clairs et plus résolus, lorsque les manifestants affichaient les signes clairs d’une volonté d’appartenance, célébrant l’Union contre la Russie.
Sur certaines pages Instagram europhiles, un parallèle était certes tracé entre ces cycles de manifestations, supposant que l’Union Européenne en constituerait, dans les deux cas, le moteur et le centre symbolique. Il fut vite démenti par les manifestants. Le mouvement serbe ne s’adresse pas à l’Union Européenne, pas plus qu’à la Russie ou à la Chine. Il s’agit d’abord d’un mouvement national, arborant le drapeau et chantant l’hymne serbes. Ses thèmes ne sont pourtant pas ceux du nationalisme. Les manifestations de solidarité sont venues rapidement et massivement de toutes les anciennes républiques yougoslaves, de la Slovénie à la Macédoine. Une part importante de la jeunesse de celles-ci se reconnaît en effet dans la volonté de mettre fin à la corruption et au clientélisme enracinés dans les structures de pouvoir héritées de la Yougoslavie et des guerres des années 90. Au parlement européen, les premiers à porter la voix des étudiants serbes, dès les débuts du mouvement, furent des députés croates ou slovènes.
Il n’en fallait pas plus au régime serbe pour accuser, sur des canaux acquis à la propagande russe, les étudiants d’être « payés par l’étranger » — est désigné tantôt « l’Occident », tantôt la Croatie — pour provoquer une « révolution de couleur » en Serbie. Le terme est répété à l’excès par le président, annonçant même la parution prochaine d’un « manuel de lutte contre les tentatives de révolution de couleur »10, qui constituera un « best-seller mondial » consacrant sa « victoire ». Le terme fait référence aux mouvements de démocratisation des anciennes républiques soviétiques, de la Géorgie (révolution des roses) à l’Ukraine (révolution orange), qui avaient bénéficié de financements et de soutien logistique américains.
L’ironie consiste en ce que ces révolutions avaient bénéficié de formations par OTPOR11 (« résistance » en serbe), le mouvement qui avait amené la chute du régime de Milosevic le 5 octobre 2000 ; loin d’être une importation de l’étranger, les « révolutions de couleur » ont en quelque sorte débuté en Serbie pour s’exporter dans le monde entier. Dans le narratif russe, largement relayé par le régime du SNS, ces mouvements constituent l’exemple paradigmatique de fausses révoltes, manipulées de bout en bout par des intérêts étrangers qui affaiblissent un « pays souverain ». L’élection de Donald Trump et la suppression de l’USAID ont permis au régime, s’inscrivant dans ce narratif, d’intimider les ONG de défense des droits humains en prétendant trouver des preuves du financement américain des manifestations étudiantes.
Face au ridicule de ces accusations, les étudiants répondent de moins en moins directement ; ils plaisantent, détournent le stigmate, ou affirment avec ironie encore attendre leur salaire de la part de Georges Soros, de la Croatie, ou du gouvernement américain. Ils sont en réalité particulièrement vigilants aux pièges, tentatives d’instrumentalisation ou d’infiltration que leur mouvement rencontre, refusant des propositions de donations financières qui paraîtraient douteuses. Ils n’attendent plus rien ni des partis d’opposition existants, ni de l’Union européenne ou des Occidentaux – si ce n’est peut-être que le soutien au régime s’interrompe en cas de répression sanglante. Ils n’attendent rien non plus du « grand frère russe », que personne n’évoque sur place. Dans leur perspective l’international est pour ainsi dire du côté du pouvoir. Comme le peuple serbe qui s’est soulevé et les soutient, ils savent qu’ils sont seuls.
Notes :
1 Slavoj Zizek, « The New Face of Protest », Project Syndicate, rubrique « Politics & World Affairs », 13 février 2025 2 Guy Delauney, « Controversy surrounds Belgrade Waterfront development », BBC News, rubrique « Business », 21 juin 2016 3Nova.rs, « Srpski naucnik sa Berklija o kopanju litijuma: Izgubicemo izvorišta vode za tri Beograda, vlastima bih sudio za veleizdaju – Društvo – Dnevni list Danas », Danas, 24 octobre 2024 4 N1, « Naucni rad Dragane Dordevic i saradnika o projektu Jadar nece biti povucen na zahtev Rio Tinta », 021.rs, 22 octobre 2024 ) 5J.-B. Chastand, « L’Allemagne mise sur la Serbie pour approvisionner son industrie automobile en lithium », Le Monde, 19 juillet 2024 6R. Alkousaa, « Germany’s lithium reserves could sustain domestic needs for decades, study finds », Reuters, 6 mars 2025 7 Les réserves allemandes permettraient aussi, selon certains spécialistes, une exploitation moins néfaste du point de vue environnemental (voir https://www.enbw.com/press/enbw-levertonhelm-lithium-production.html) 8 Jean-Arnaut Dérens et Aleksandar Matkovic « Lithium : « La Serbie est une colonie minière de l’Europe » – L’Humanité », sur https://www.humanite.fr, 25 août 2024 9G. Kantchev et J. Steinberg, « This $2.4 Billion Lithium Mine Is Caught Between Russia and the West », Wall Street Journal, 30 septembre 2024 10Tanjug, « Vucic: I will write book on how to fight colour revolutions », tanjug.rs, 11 février 2025 (en ligne : https://www.tanjug.rs/english/politics/140376/vucic-i-will-write-book-on-how-to-fight-colour-revolutions/vest ; consulté le 26 mars 2025) 11A. Otaševic, « Changements de régime clés en main », Le Monde diplomatique, 1er décembre 2019
À l'issue d’un long travail d’enquête, réalisé en partenariat les éditions Agone, et avec le soutien du Monde Diplomatique, la rédaction du Vent Se Lève est heureuse de vous présenter une carte inédite de l'édition française.
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À l’issue d’un long travail d’enquête, réalisé en partenariat les éditions Agone, et avec le soutien du Monde Diplomatique, la rédaction du Vent Se Lève est heureuse de vous présenter une carte inédite de l’édition française.
Bien qu’au cœur de la bataille des idées, l’édition est le plus souvent absente des analyses de la reproduction de l’ordre social. Elle est pourtant, comme les autres médias, la propriété de grands groupes, parfois les mêmes.
90 % de la production éditoriale est ainsi aux mains d’une poignée de grandes fortunes plus ou moins liées à des intérêts industriels ou financiers.
Cette carte expose l’ampleur de la concentration éditoriale tout en rendant visible la myriade de maisons indépendantes qui y échappe. Si elle tend à l’exhaustivité, n’y figurent que les éditeurs indépendants de littérature et d’essais, à l’exclusion des manuels spécialisés et livres pratiques, des beaux-livres, de la BD, de la jeunesse et du scolaire.
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Documentation et conception : Agone & Le Vent se Lève, avec Le Monde diplomatique.