16.03.2026 à 19:24
Haro sur le droit international.
- Loin du Proche et du Moyen-Orient / USA, Israël, Iran, Guerres, Droit international
Le 28 février, alors que des discussions diplomatiques indirectes, sous médiation omanaise, avaient lieu à Genève, les États-Unis et Israël ont lancé une nouvelle guerre d'agression impérialiste contre l'Iran. Toute à son campisme et à son dédain habituel pour le droit international, la presse va-t-en-guerre légitime une « guerre juste ». Et de propagande en invisibilisation des victimes civiles, le bruit médiatique laisse une impression amère de superficialité, de légèreté et de grande confusion.
« C'est la fête, les gens sont en train de hurler aux fenêtres ! » Les États-Unis et Israël viennent de déclencher une campagne de bombardements intensifs sur Téhéran et l'annonce de la mort de l'ayatollah Khamenei est arrivée sur le plateau de LCI (28/02). Mona Jafarian exulte : « Ce sont des explosions de joie en ce moment en Iran. » L'émotion est partagée sur Franceinfo par le chroniqueur venu de CNews, Nathan Devers : « Moi je suis évidemment très ému [...], c'est un moment peut-être émouvant, et peut-être qu'enfin ce régime va tomber. » Des « peut-être » de précaution, mais beaucoup d'émotion. Comme au Parisien, chez l'éditorialiste Olivier Auguste (28/02) : « L'espoir, voire la joie », à peine « lesté d'un peu d'amertume ». « Une délivrance », lance Vincent Hervouët sur CNews (2/03). « Suprême délivrance », renchérit Franc-Tireur (4/03). Abnousse Shalmani dirait même plus [1] : « Je ne peux pas empêcher cette émotion-là, c'est que les Perses et les Juifs, c'est 2 600 ans d'histoire, alors pour moi ce qui est en train de se passer, c'est des retrouvailles, c'est une cousinade qui se retrouve, et ça, ça fait hyper plaisir. » (LCI, 2/03) « Les scènes filmées ont de quoi abasourdir, écrit encore Aurélien Viers dans Marianne (5/03). On a rarement vu un peuple applaudir des bombes lui tombant dessus. » Deux jours après les funérailles ayant réuni des milliers d'Iraniens suite au bombardement meurtrier de l'école primaire de Minab [2], il fallait oser.
Mais les bombes n'effraient aucun des exaltés qui pullulent sur les plateaux, auxquels le chaos inspire même des métaphores messianiques : « Les Iraniens s'inquiètent mais en même temps, c'est un sentiment de libération extraordinaire, s'emballe Vincent Hervouët sur CNews (2/03). Quand ils défilaient il y a quelques mois, c'était le Christ et le tyran. […] Et bien le tyran est mort ! Le ciel les a exaucés ! Le ciel, c'est à dire l'aviation israélo-américaine ! […] C'est une bénédiction ! » Même tonalité dans Valeurs actuelles (4/03), où l'inénarrable François d'Orcival parle d'un « châtiment à Téhéran » : « Nous étions trois jours avant une fête de vingt-quatre heures en Israël, Pourim, qui rappelle les événements rapportés dans un texte biblique, le livre d'Esther [...]. Pour la première fois avec cette ampleur, Israéliens et Américains réagissaient par une même opération pour abattre les restes du régime. L'heure des comptes était arrivée ; comme dans la Bible, et comme dans une tragédie du Grand Siècle. »
« En Iran, l'espoir d'un jour nouveau », titre Sud Ouest sur un mode plus réservé, mais néanmoins optimiste au lendemain de l'agression militaire (1/03) : « Si l'on ne peut pas se réjouir du feu de la guerre, concède la journaliste Aude Forbos, la mise hors d'état de nuire de ce dictateur sanguinaire qui a mis son peuple à genoux est une bonne nouvelle pour le pays comme pour l'équilibre du Moyen-Orient. » Sacrée prédiction. Guillaume Roquette formule la même dans son éditorial du Figaro (6/03) : « Il est permis de penser que [les frappes israélo-américaines] peuvent renforcer la paix à moyen terme. » « Un tyran de moins » titre en Une Franc-Tireur (4/03), jugeant que « la planète est plus sûre sans Khamenei ». Bref, comme Nicolas Baverez dans Le Point (5/03), la plupart des chefferies éditoriales, qui n'ont visiblement pas médité les désastres afghan, irako-syrien ou libyen du dernier quart de siècle, font un « pari sur l'émergence d'un nouveau Moyen-Orient ».
En quelques heures en effet, la presse mainstream avait fait son choix éditorial : ce sera, au nom de la « civilisation », une « guerre juste », de celles qui ne sont pas légales mais incontestablement légitimes. Et d'ailleurs, il ne se trouve (presque) personne pour le contester. « Israël et les États-Unis défendent le monde libre », clame Jean Quatremer (LCI, 12/03) et « la guerre de Trump en Iran est juste », décrète Bernard-Henri Lévy, plus constant qu'un métronome (Le Point, 5/03). Dans Franc-Tireur (4/03), sa disciple Caroline Fourest le suit au mot près :
Caroline Fourest : Il ne s'agit pas d'une guerre impérialiste ni d'une invasion. Il s'agit d'éliminer suffisamment de tueurs au pouvoir pour permettre aux démocrates de reprendre leur pays en main, afin qu'une dictature cesse de menacer la paix de la région et du monde. Et cela change tout. Car c'est précisément ce qui sépare une guerre injuste d'une intervention risquée, mais qui vise juste.
Sur Franceinfo (1/03), le lieutenant-colonel Vincent Arbarétier n'en pense pas moins en évoquant un « droit d'ingérence humanitaire » : « Dans le cas de l'Iran, il y a une ingérence humanitaire. Et je dirais même qu'il est bien dommage que les Américains ne soient pas intervenus plus tôt… » Le lancement du journaliste Gilles Bornstein avait d'entrée cadré le « débat » et donné le ton du bruit médiatique : « La question s'énonce très clairement : tous les coups sont-ils permis quand il s'agit de faire tomber un dictateur ? Peut-on s'affranchir du droit international pour redonner la liberté à un peuple ? Bref, Iran : la fin justifie-t-elle les moyens ? » L'éditorialiste semble ne pas s'en rendre compte, mais tout le campisme de la presse alignée sur le récit israélo-américain est ici replié dans sa question, qu'il croit sans doute neutre et objective, voire équilibrée, mais qui suggère d'emblée que si les États-Unis et Israël se sont « affranchis du droit international », c'est forcément pour « redonner la liberté à un peuple ». Que pourraient-ils vouloir d'autre ?
Le fait que cette agression soit menée par des puissances néofascistes, et dans le cas de la seconde, par un dirigeant actuellement sous mandat d'arrêt international pour crimes contre l'humanité, bénéficiant du soutien politique et militaire constant des États-Unis dans le génocide des Palestiniens, ne change rien à l'affaire. « Faute de légalité incontestable, reconnaît Bruno Jeudy dans La Tribune dimanche (1/03), l'opération se pare d'une légitimité morale : celle d'un droit d'ingérence invoqué au nom de la défense des libertés », que l'éditorialiste légitime plus qu'à son tour en reprenant à son compte le narratif d'« une guerre pour l'Histoire », chère aux gouvernements israélien et américain : « Qui versera des larmes sur l'anéantissement d'une dictature islamiste qui a instrumentalisé la foi pour asservir son peuple ? » Ceci posé, l'éditorialiste Luc de Barochez – passé du Point à L'Express sans dépaysement –, se charge de l'étape suivante en expliquant « pourquoi l'Europe doit s'impliquer en Iran » :
Luc de Barochez : Bien sûr, les précédents historiques tendent à prouver que les avions de combat ne sont pas un vecteur adapté pour promouvoir la démocratie. Il n'empêche : l'opération en Iran se présente comme une occasion historique de contrer et peut-être d'éliminer un régime malfaisant, qui fait régner la terreur depuis un demi-siècle au Proche-Orient et au-delà. […] Qu'on le veuille ou non, les Européens ne peuvent pas se soustraire à ce conflit. (L'Express, 5/03)
Dans cette ambiance de parti pris à courte vue, les plateaux télés font du cinéma de guerre, au point de scénariser des scènes de victoire dans lesquelles les troupes américaines entreraient à Téhéran sous les acclamations des Iraniens :
- Darius Rochebin : Il y a des Iraniens qui accueilleraient à bras ouverts les Américains […] Il y a ce mot de Jefferson qui dit : « Les États-Unis sont l'empire de la liberté. » Oui, c'est un impérialisme, mais qui diffuse la liberté.
- Peer de Jong : C'est comme au Vietnam. Absolument partout, il y a marqué « I love New York ».
- Darius Rochebin : Imaginez cette scène, les rues de Téhéran pavoisées pour accueillir peut-être pas Trump, mais un régime pro-américain.
Cette scène surréaliste, relevée par Samuel Gontier, s'est passée sur LCI (4/03). La chaîne du groupe Bouygues, qui tente de se distinguer par une spécialisation sur l'international, guettait depuis des semaines le retour de cette guerre. Aussi Darius Rochebin ne peut-il contenir son enthousiasme : « La guerre de très haute intensité, on y est ! »
À l'affût comme lui du moindre bourdonnement militaire, les professionnels du bavardage en ont pour leur compte : le commentaire technique de la guerre et le point de vue des « alliés » s'imposent partout dans un présentisme exacerbé. Et ce d'autant que sur les chaînes d'information en continu, les militaires supplantent les journalistes. Même Éric Brunet ne s'y retrouve plus : « Nous avons l'amiral Alain de Dainville qui est avec nous... Ah non, il va arriver dans quelques instants. Mais nous avons un autre amiral, voyez, nous avons beaucoup d'amiraux. » « Ils sont tous sur le plateau ! », renchérit la coprésentatrice en rigolant (LCI, 9/03).
On saluera ainsi « l'excellence et la finesse du renseignement israélien », comme Christian Makarian sur LCI (1/03), ou on repensera, émerveillée, à l'« incroyable » opération « des bipeurs au Liban », comme Alexandra Schwartzbrod (Libération) sur Franceinfo (1/03). BFM-TV produit immédiatement un long format sur « les coulisses de l'incroyable opération "Epic Fury" » (6/03). Marc Semo parle d'« un exploit » dans Challenges (5/03), béat devant les engins militaires israélo-américains qui « se sont très rapidement arrogé la maîtrise des airs ». Il en va encore d'« une prouesse » dans L'Express (12/03), qui glorifie en Une le compagnonnage « CIA-Mossad » pour son « nouvel art de la guerre », une semaine après que le directeur adjoint de la rédaction, Thomas Mahler, a ouvertement félicité « le stratège Bibi » : « Plus de deux ans après le jour le plus tragique de l'histoire d'Israël, le bilan de Tsahal et du Mossad est spectaculaire : le Hamas a été décimé, Hassan Nasrallah […] tué par une frappe, le dictateur syrien Bachar el-Assad est en exil à Moscou. Mais Bibi Netanyahou vient d'obtenir son plus prestigieux trophée avec la mort de Khamenei. » (L'Express, 5/03)
Incarnant le « grand méchant » par excellence, l'Iran est campé comme la source première de déstabilisation de la région : une « évidence » indiscutable au sein des grands médias, dans la roue de la propagande israélo-américaine. En ouverture du Nouvel Obs (4/03), si le directeur adjoint de la rédaction Grégoire Leménager dénonce un « mépris des règles du droit international », c'est néanmoins à l'Iran qu'il reproche d'« embraser le Moyen-Orient, comme c'est hélas déjà le cas au Liban », ce qui ne manquera pas de convaincre les centaines de Libanais tués et les centaines de milliers de déplacés du fait des bombardements... israéliens.
Dépeindre l'Iran en agresseur n°1 contre lequel Israël – et « l'Occident », plus généralement – se défend : tel est le travail auquel s'attèle sans relâche l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka. Si le diplomate est dans son rôle, le tapis rouge que lui déroulent la plupart des journalistes est, en revanche, proprement sidérant. Entre le 1er et le 11 mars, Joshua Zarka a cumulé 19 interviews dans l'audiovisuel, la plupart du temps sans grande contradiction : quel autre État impliqué dans des crimes contre l'humanité bénéficie d'une telle caisse de résonance… et d'une telle complaisance ? D'autant que si ses interventions ont incontestablement contribué à doper le bruit médiatique, les rédactions n'en avaient nullement besoin pour servir, toutes seules, de haut-parleur à la propagande israélienne.
« Le but premier, c'est d'annihiler les capacités militaires de l'Iran, et notamment le développement d'une arme nucléaire ? », demande Gauthier Le Bret à Olivier Rafowicz (CNews, 6/03). « C'est bien, vous pouvez être porte-parole », lui répond son invité. Des félicitations que le porte-parole (authentique) de l'armée israélienne pourrait adresser plus largement. Dans L'Express (5/03), sous la plume de Thomas Mahler, c'est toute sa propagande qui est ainsi dûment télégraphiée : « Une seule chose compte pour les Israéliens : que [l'Iran] soit durablement affaibli sur le plan militaire, privé de programme nucléaire et vacciné contre ses ambitions antisionistes. » Dans La Tribune dimanche (1/03), la correspondante à Tel-Aviv s'illustre elle aussi par un alignement total sur la propagande israélienne. Tandis que les appels va-t-en-guerre des hauts gradés militaires sont reproduits sans aucune forme de distance, la propagande de guerre la plus grossière tient lieu d'analyse absolument partout. Benjamin Netanyahou déclare-t-il vouloir « éliminer la menace existentielle posée par le régime iranien » ? La formule donne son titre à l'article – « Pour Israël, une guerre existentielle » – et ses slogans à la correspondante : « Israël réaffirme sa doctrine fondée sur le principe d'empêcher l'émergence d'une menace stratégique », soutient-elle, avant d'enfoncer le clou en conclusion : « L'État hébreu agit avant que la menace ne devienne irréversible. »
Dans ce chapitre, si les discours spécifiques sur la « menace nucléaire » de l'Iran varient d'un jour(nal) à l'autre avec leur lot d'approximations, les chefferies pratiquent généralement la politique de la peur. Au Parisien (12/03) par exemple, où le journaliste Enzo Guerini l'affirme comme « une certitude : la traque de l'uranium iranien est l'obsession du tandem Trump-Netanyahou », dont la parole est donc prise pour argent comptant : « Près de 200 kg d'uranium enrichi à 60 % […] sommeilleraient encore [en Iran]. Assez de matière pour produire plusieurs armes atomiques. Impensable, pour Washington (qui en fait son principal objectif de guerre) et Tel Aviv, de laisser à Téhéran une telle marge de manœuvre sans avoir des garanties de sécurité. » Peu importe que neuf mois plus tôt, à l'issue d'une « guerre des 12 jours » (juin 2025) qui semble n'avoir jamais avoir existé, les mêmes médias reprenaient en chœur les déclarations de « Donald Trump assur[ant] que les sites nucléaires [en Iran] sont "complètement détruits" » et celles de Benjamin Netanyahou selon lequel « Téhéran n'aurait "jamais l'arme atomique" » (BFM-TV, 25/06/2025). Peu importe les « concessions historiques faites par l'Iran » au cours des négociations des derniers mois en matière de matériel nucléaire (Orient XXI, 2/03). Et peu importe, évidemment, que contrairement à l'Iran, les États-Unis et Israël ne soient pas signataires du traité de non-prolifération nucléaire… et détiennent l'arme atomique. Dans un paysage médiatique où la moindre déclaration des responsables israéliens et américains tient lieu d'information, la presse peut bien se contredire du jour au lendemain.
Et mobiliser au gré du vent, tantôt l'un, tantôt l'autre versant de la propagande : « Epic Fury, ce n'est pas pour empêcher les Iraniens de se doter de la menace nucléaire, avance Jean Quatremer, tout aussi sûrement que Le Parisien disait le contraire. C'est pour renverser le régime, et c'est pour préserver la population » (LCI, 12/03). Quoi qu'il en soit, tout le monde s'accorde sur un point : « La sécurité d'Israël devrait être la priorité du monde libre », clame Guillaume Roquette dans Le Figaro (6/03). Nicolas Baverez fait la synthèse… et l'ambassadeur d'Israël aurait pu la signer :
Nicolas Baverez : L'attaque contre l'Iran vise à la fois la réorientation profonde sinon la fin du régime, sa renonciation à la bombe nucléaire et à ses capacités balistiques, l'arrêt de la déstabilisation du Moyen-Orient comme des menaces existentielles contre Israël et l'Occident. (Le Point, 5/03)
Alors que se poursuit le génocide des Palestiniens, alors que l'annexion de la Cisjordanie se déroule dans l'indifférence générale, alors que de l'Iran au Liban, des civils meurent par milliers sous les bombes et subissent des déplacements forcés d'une ampleur terrifiante [3], c'est Israël qui est en proie à une « menace existentielle ». Omniprésente dans la bouche des commentateurs, cette rhétorique est le symptôme le plus éloquent de l'occidentalo-centrisme et de l'impensé suprémaciste et raciste qui structurent le récit dominant.
Dans ce cadre, il n'est pas étonnant que le 7 octobre 2023 soit (de nouveau) invoqué comme le début du commencement de l'histoire, cette fois non plus seulement palestinienne, mais moyen-orientale : « Cette guerre est l'ultime réplique du traumatisme des massacres du 7 octobre », assure l'omniprésent David Khalfa à Challenges (5/03), à l'instar du directeur délégué de la rédaction de Marianne, Aurélien Viers : « Netanyahou pourrait sortir grand gagnant de la séquence ouverte par le pogrom du 7 octobre 2023 – déclenchée par le Hamas, vassal de l'Iran. » (5/03) L'analyse sera paraphrasée par Michel Onfray deux jours plus tard sur CNews (7/03) : « Les frappes iraniennes sont la suite du 7 octobre. » Les « experts » médiatiques qui déracinèrent les événements du 7 octobre 2023 de la (longue) histoire du conflit colonial opposant l'État d'Israël aux Palestiniens – et surjouaient à l'époque « la main de l'Iran » – sont les mêmes qui, aujourd'hui, opèrent une décontextualisation dans la décontextualisation afin de mieux décrire l'agression israélo-américaine comme une « réplique ». Un récit frauduleux, qui n'est rien d'autre qu'une reconfiguration de la propagande israélienne elle-même, visant à légitimer l'agression israélo-américaine, dédouaner coûte que coûte l'État d'Israël… et réaffirmer son « droit à se défendre » contre une « menace existentielle ». Dans sa chronique de France Inter (1/03), Pierre Haski n'y coupe pas, évoquant « le massacre commis en Israël par le Hamas palestinien, l'un des "proxies" [de l'Iran] » pour sous-entendre, à son tour, qu'Israël ne ferait au bout du compte que « riposter » : « Cette attaque [du 7 octobre 2023], qui a ébranlé Israël dans ses certitudes protectrices, a déclenché un retour de bâton dont l'épilogue, sans doute provisoire, a été la mort du Guide suprême iranien. »
Dépolitisation et déshistoricisation : la persistance de ces deux biais n'en finit plus de miner le traitement médiatique de la région. « Le récit ne décrit pas toujours les faits, mais fixe le moment à partir duquel ils doivent être regardés, écrit Muzna Shihabi (Blast, 9/03). C'est ce renversement que le poète Mourid Barghouthi désignait par le mot secondly. Commencer l'histoire par "ensuite", écrivait-il, suffit à mettre le monde à l'envers. […] Commencez par le second moment, et […] les bombes deviennent défense. »
Pour cette presse alignée sur la loi du plus fort, le droit international est donc devenu totalement accessoire. Le phénomène n'est pas nouveau : après l'avoir profondément enterré dans leur couverture du génocide des Palestiniens, les grands médias ont poursuivi dans la même veine au Venezuela et ailleurs. Les effets cumulatifs de ces transgressions tolérées font peu à peu passer des paliers au commentaire médiatique. Nombre d'éditorialistes n'ont donc plus aucun mal à balayer le droit international d'un revers de main, avant de parler d'autre chose. Et il est peu de dire que LCI, qui se targue d'être en pointe sur l'international, a aussi été en pointe sur la négation du droit international : « Le droit international ne peut pas être un totem d'immunité pour les tyrans », affirme Jean Quatremer, dans une chronique de quinze longues minutes qui a de quoi consterner historiens et juristes, dans laquelle le journaliste de Libération parle de « droit mou », de « légitime défense préventive » et de « lutte pour le monde libre » [4]. Sur la même chaîne, Luc Ferry lance lui aussi un cri du cœur autoritariste et suprémaciste (8/03) :
Luc Ferry : Tout ça, c'est des rengaines sur le droit international, vous savez la « souveraineté des États », le droit international... On se fout du monde ! Le droit international, il faut quand même réfléchir trois secondes... Parlons-en un peu sérieusement. Le droit international, c'est formidable entre nations respectables. [...] Tout ça n'est utile qu'entre gens raisonnables, entre démocraties, mais avec des voyous criminels, l'appel au droit international, non seulement c'est une plaisanterie, c'est une absurdité [...], mais ça dissimule en vérité dans les trois quarts des cas la haine d'Israël, pour ne pas aller plus loin.
De là à parler d'un « droit international antisémite », il n'y a qu'un pas, qu'ont déjà franchi plusieurs propagandistes s'agissant par exemple de l'ONU…
Forcé d'admettre que « la Maison Blanche aurait dû, en bonne logique, s'autoriser d'une résolution du Conseil de Sécurité des Nations unies » – épargnant ici sagement Israël –, BHL fait quant à lui dans l'élaboration théorique (Le Point, 5/03). Revendiquant « une sorte de droit coutumier international né de l'expérience » de précédentes interventions militaires, il s'invente (comme de coutume) une loi (du plus fort) qui lui sied davantage, laquelle serait basée sur trois « autres principes » : « la "menace imminente", la "riposte collective entre alliés" et la "responsabilité de protéger" ». Ce n'est qu'après avoir réécrit le droit international sur son coin de table que l'éditocrate peut partir en guerre la conscience tranquille : « C'est sur [la] légitimité supérieure [de ces principes] qu'il convient de s'appuyer pour sauver le peuple iranien. On n'oppose pas un droit failli à des vies menacées. »
Emballez, c'est pesé. D'autres propagandistes ne se donneront pas autant de mal… En plein exercice de manipulation (ordinaire), dans le même journal, Géraldine Woessner déclare ainsi que « les juristes convergent sur un point : qualifier l'offensive de "manifestement illégale" relève davantage du jugement politique. » « Les juristes » seront ravis d'apprendre cette « convergence de fait », en particulier celles et ceux travaillant pour l'ONU qui, la veille, condamnaient des « attaques militaires illégales » et rappelaient que les bombardements « s'inscrivent dans un schéma plus large d'actions unilatérales illégales menées par les États-Unis et Israël qui déstabilisent toute la région, notamment en provoquant le déplacement arbitraire de milliers de personnes. » On retrouvait l'une des (trois) juristes interrogées par Géraldine Woessner, l'avocate Sarah Scialom [5], chez Gilles Bornstein quelques jours plus tôt sur Franceinfo (1/03), lui qui se demandait si « tous les coups étaient permis pour faire tomber un dictateur ». Le présentateur n'avait alors invité qu'une seule juriste pour répondre à sa question : celle qui, à peu près seule, explique que la guerre lancée par les États-Unis et Israël n'est peut-être pas illégale car « préemptive » – à ne pas confondre avec une guerre « préventive », élément de langage mobilisé les premiers jours par les gouvernements états-unien et israélien… et repris entre autres par Sophia Aram : « Israël lance une "attaque préventive" contre l'Iran » (Le Point, 5/03). Les exécutions extrajudiciaires ? « Un programme de regroupement familial orchestré par Israël », ironise l'humoriste, précédé sur ce ton, au premier jour des bombardements israélo-américains, par un éditocrate en fin de carrière :
Dans un tel périmètre de « pensée » autorisée, s'opposer aux violations du droit international relève d'un pari plutôt risqué. L'Espagne assure-t-elle le 2 mars que les États-Unis n'utiliseraient pas ses bases militaires pour son agression contre l'Iran ? « Terrifiant », juge le journaliste de Libération Jean Quatremer, qui ne peut en tirer qu'une conclusion : « L'Espagne, dévorée par un antisémitisme d'Etat, officiellement représentante des intérêts de la mollahrchie et du Hamas. » (X, 2/03) Dans la même veine sur Franceinfo (3/03), son confrère Marc Semo analyse la difficulté d'une « position commune » en Europe en raison de la coexistence entre des « pays type l'Allemagne » et des pays comme l'Irlande ou l'Espagne que le journaliste qualifie de « très clairement pro-palestiniens voire pro-Hamas quasiment ». La présentatrice tentera un léger recadrage… mais le reste des invités applaudit ou ne pipe mot.
Les rappels du droit international ont beau être peu nombreux, ceux qui les professent sont instantanément stigmatisés. « Il n'y a qu'ici en Europe, à la gauche, qu'il y a comme une forme d'agacement face à la fatalité américaine, d'anti-impérialisme qui renaît éternellement... », se désole Vincent Hervouët (CNews, 2/03). Franz-Olivier Giesbert est d'accord avec lui : « Les pleureuses qui ont condamné l'opération au nom du "droit international" [...] s'appellent Jean-Luc Mélenchon, Dominique de Villepin, Olivier Faure, Rima Hassan. Sans parler des Auguste à la bouche en cul-de-poule du Quai d'Orsay et, à l'autre bout de notre Vieux Continent, du charmant Vladimir Poutine ? » On remarquera que l'éditocrate n'hésite plus à écrire « droit international » entre guillemets, comme Caroline Fourest sur X (3/03), qui ne manque pas non plus l'occasion de taper sur « LFI et l'extrême gauche » dans Franc-Tireur (4/03) : « [Elles] nous expliquent qu'intervenir pour contrer un tyran relève du crime impérialiste. Un classique qui a toujours fait le jeu des salauds », tranche-t-elle. À l'unisson de son confrère Yann Barte, dans le même numéro : « Dès les premières frappes américaines et israéliennes sur l'Iran, LFI a sauté sur son clavier pour désigner l'agresseur... et se ranger, sans surprise, du côté des mollahs. » Désinformation ordinaire… « Le pacifisme LFI ? », interroge-t-il : « Une colombe en carton-pâte qui roucoule pendant que les dictatures se renforcent. »
En posant la question à Brice Couturier, L'Express (5/03) savait à quoi s'attendre… et n'aura donc pas été déçu : « Toute une partie de la gauche, gagnée par l'islamo-gauchisme, pratique un double standard moral : quiconque se réclame de l'islam politique est considéré comme un allié. » La « partie de la gauche » dont parle Couturier et qu'il imagine proche de « l'islam politique » est très large et englobe, en fait, tous ceux qui osent dénoncer des violations du droit international ou des crimes de guerre.
Comme sur la Palestine, l'effet de stigmatisation et le verrouillage du débat opèrent indistinctement selon que ces voix proviennent du champ politique, humanitaire ou universitaire. Sur Franceinfo par exemple (2/03), c'est le géographe Bernard Hourcade qui en fait les frais face à Gilles Bornstein, dans une séquence où le présentateur eut (à nouveau) l'occasion d'étaler aux yeux du grand public l'ampleur de son inconséquence :
Quiconque a suivi le naufrage des grands médias en Palestine ne sera pas surpris, enfin, de voir le constat se répéter en Iran : face à la légitimation de la loi du plus fort, l'invisibilisation des victimes civiles le dispute à la banalisation des bombardements perpétrés par Israël et les États-Unis. Passer le droit international par pertes et profits implique fatalement de légitimer ou de couvrir les crimes des pays « alliés », comme de déresponsabiliser leurs auteurs : ainsi le récit dominant de la « guerre juste » visant à « libérer le peuple iranien » se doit-il, aussi, d'être celui d'une « guerre propre ». Dans les grands médias, deux expressions ordinaires remplissent à merveille ce travail d'invisibilisation/légitimation/déresponsabilisation : les « frappes ciblées » et les « dommages collatéraux ». Il y en a beaucoup d'autres.
Sur Franceinfo (10/03), le présentateur Loïc de La Mornais invente par exemple le concept éloquent de « frappes chirurgicales mais qui ne le sont jamais complétement ». Il est alors question du bombardement de l'école de filles à Minab. Dans la bouche du présentateur, il n'en va pas là d'un crime, mais d'une « bavure », sinistre terme également présent en bandeau : « École bombardée en Iran : une bavure américaine ? » En plateau, Marc Lavergne, « directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste du Moyen-Orient », donne corps à l'expression :
Marc Lavergne : Il y a une erreur de tir de la part des Américains, sans doute, mais tout ça, ce ne sont que des victimes collatérales finalement, c'est pas le cœur du sujet.
Arrêt sur images a montré qu'en effet, le massacre de ces enfants était tellement peu « le cœur du sujet » qu'entre le 28 février et le 2 mars, les principales chaînes de télévision françaises ne lui ont consacré que « quatre minutes de temps d'antenne » (3/03). Le 2 mars sur CNews, Laurence Ferrari versait même dans la fake news à ce propos en affirmant qu'« il s'est avéré que c'était une frappe iranienne ». « Oui », lui rétorquait Rachel Khan. Oui… mais non : elle est américaine.
La presse hebdomadaire ne fait guère mieux. Au fil des cinq articles qui composent le dossier spécial « Iran » de Franc-Tireur (4/03), on dénombre seulement trois occurrences du terme « civil » sur un total d'un peu plus de 2 000 mots. Et pour l'hebdomadaire, il n'en existe qu'une seule catégorie : les civils tués par l'Iran. Dans son article, Caroline Fourest évoque ainsi la répression sanglante et les massacres menés par le régime iranien en janvier 2026, parle au futur « des militaires et même des civils [qui] seront touchés par [la] vengeance aveugle » de l'Iran... mais ne trouve bizarrement aucune place pour les civils massacrés au présent sous les bombes israéliennes et américaines. Ceux-là n'existent pas : aucun article n'en fait mention. Rappelons qu'en date du 3 mars, c'est-à-dire à la veille de la parution du numéro de Franc-Tireur, « le Croissant-Rouge iranien recensait déjà 787 victimes parmi les populations civiles » [6]. La dernière des (trois) occurrence du terme « civil » scelle définitivement la vocation propagandiste de Franc-Tireur. Ainsi apprend-on, sous la plume de Simone Rodan, chroniqueuse régulière de l'hebdomadaire et, accessoirement, ex-directrice de la branche française du lobby American Jewish Committee, que « dans les vingt-quatre heures » ayant suivi l'assassinat de Khamenei, « Israël dépêchait un officier à Abu Dhabi, à la demande des Émirats, pour conseiller sur la protection des civils ». Sûr qu'ils en connaissent un rayon...
Même oubli de Grégoire Leménager dans son éditorial du Nouvel Obs (4/03) : « En soixante-douze heures, déjà six soldats américains étaient morts », écrit le directeur adjoint de la rédaction, qui n'établira pas le début du commencement d'un décompte équivalent s'agissant des civils iraniens. Œillères volontaires également dans L'Express (5/03) : trois éditoriaux sur l'Iran, mais pas un mot concernant les victimes civiles. À la page 16 de l'hebdomadaire, dans un article entièrement focalisé sur le commentaire militaire et stratégique, il est fait mention de « 555 Iraniens » tués, et ceux-ci figurent littéralement dans une incise, après que L'Express parle de « déjà six morts du côté de l'armée américaine ». Au Point (5/03), BHL, Franz-Olivier Giesbert, Sophia Aram, Nicolas Baverez et Géraldine Woessner consacrent leurs chroniques à l'Iran… mais on n'y trouvera aucune trace non plus des victimes écrasées sous les bombes israélo-américaines.
Sur BFM-TV (8/03), devant les images de Téhéran en flammes après le bombardement de sites pétroliers, BHL pontifie : « Cela fait partie des horreurs de la guerre. » Et d'enfoncer le clou : « Il y a aujourd'hui quatre installations pétrolières qui ont été détruites. C'est horrible. C'est tragique. Où est-ce, l'escalade ? Où est la tragédie ? Est-ce que c'est ça, ou est-ce que c'est les 30 ou 35 000 civils mitraillés à bout portant les 8 et 9 janvier par le régime qui est aujourd'hui attaqué. Je veux dire, c'est ça la question. » Comme nombre de ses camarades éditocrates soutenant activement l'agression israélo-américaine, BHL ne peut pas dire « les deux », fait le tri entre les civils et entretient un raisonnement totalement normalisé au sein des grands médias : le meurtre de civils iraniens justifie le meurtre d'autres civils iraniens. Sur Franceinfo (2/03), Fahimeh Robiolle, présentée comme « ancienne ingénieure nucléaire en Iran », dirait même plus : « Il faut demander quand même l'avis aux Iraniens. […] Les Iraniens considèrent que tous ces bombardements, c'est une action humanitaire. » Bernard Hourcade s'en offusque et l'interrompt, mais le présentateur Gilles Bornstein recadre le tout en avançant que chacun peut s'exprimer : « C'est un débat. »
« Comme pour Gaza, écrivait Sarra Grira le 2 mars dans Orient XXI, les mêmes chroniqueurs sont aux abonnés absents quand Israël bombarde des hôpitaux, comme les trois établissements ciblés à Téhéran. Sans doute nous dira-t-on bientôt qu'ils abritaient des membres des Gardiens de la révolution, comme ceux de Gaza abritaient ceux du Hamas. » Il n'aura pas fallu attendre très longtemps… Le même jour en effet, la propagandiste Rachel Khan s'attelait à la tâche sur CNews, en parlant d'un peuple iranien « pris en otage » et d'un « régime des Mollah qui fait de sa population des boucliers humains ». C'est ici tout un plateau qui communie : « On a eu des images bien avant le début de la guerre qui montraient aussi qu'ils étaient installés dans les hôpitaux, soutient Sara Safari [7], et qu'ils étaient installés dans les écoles, pour pouvoir effectivement dire après : "Vous voyez, vous avez tué nos enfants et nos femmes". »
Franceinfo n'hésite pas à s'entourer d'experts portant le même message. Mahnaz Shirali par exemple, présentée comme « sociologue et politologue, spécialiste de l'Iran », qui déroule sans se voir opposer la moindre contradiction ni le moindre rappel au droit international :
Mahnaz Shirali : La première responsable de la mort de ces enfants [à Minab], c'est encore et toujours la République islamique, qui construit ses dépôts de munitions juste à côté des écoles primaires. […] Systématiquement […], les dirigeants de la République islamique, ils se cachent dans les crèches, ils se cachent dans les hôpitaux, ils se cachent dans les écoles. Et ça, ça veut dire prendre une population comme bouclier humain. (Franceinfo, 10/03)
La « spécialiste de l'Iran » avait du reste annoncé la couleur en qualifiant l'intervention israélo-américaine comme « la seule solution. Il n'y avait pas d'autre solution ». D'ailleurs, soutiendra-t-elle plus tard, « le but de cette guerre, c'est de démanteler les centres de répression qui ont massacré des enfants de ce pays pour que le peuple iranien arrive à prendre son destin politique en main, et je trouve ça très logique ». Un « mal nécessaire ? » l'interroge le présentateur. « Absolument. »
Même refrain sur LCI (7/03). Propulsée « experte » sur de nombreux plateaux de télévision pour commenter la situation en Iran, la mannequin iranienne Negzzia escorte la propagande : « Israël et les États-Unis attaquent seulement les endroits qu'il faut attaquer. Ils n'attaquent jamais les maisons, les gens normaux. Mais le problème, c'est que le gouvernement iranien se cache dans les hôpitaux et les écoles des enfants, où il cache ses armes. » Pataugeant dans le bavardage, les commentateurs invisibilisent les victimes civiles, laissant croire que seuls des tyrans sanguinaires – dont ils justifient les assassinats extrajudiciaires – seraient visés. En un coup de crayon de Xavier Gorce, ça donne ceci dans Le Point (3/03) :
Ce panorama n'a pas vocation à l'exhaustivité. Il retranscrit, néanmoins, le bruit médiatique tel qu'il s'impose dans les grands médias d'envergure nationale. Invisibilisant le « vrai visage de la guerre », les professionnels du bavardage quadrillent le débat public, au point de recouvrir et de rendre inaudibles les quelques correspondants présents en Iran, dont le travail mérite d'être salué. Invités pour des directs elliptiques avant d'être recouverts par le brouhaha ambiant, nombre d'entre eux voient leur travail bâclé, piétiné quotidiennement par les chefferies éditoriales et les journalistes les plus en vue. Économie médiatique à front renversé ; cadrage (à nouveau) dominant en soutien de l'agression israélo-américaine ; suivisme à l'égard du positionnement français ; (extrême) droitisation totale du débat public… Comment pourrait-il en être autrement ? Affligée par le climat médiatique ambiant, l'avocate franco-iranienne Chirinne Ardakani, présidente de l'ONG Iran Justice, résume l'inconséquence du dispositif général : « Quand […] je passe […] à chaque plateau 15 minutes pour déjà expliquer pourquoi est-ce qu'on peut agir pour protéger les populations civiles sans aller les bombarder en disant que c'est pour leur bien, évidemment il me reste 2 minutes pour expliquer ce qu'on pourrait faire concrètement pour aider les populations civiles. Vous voyez à quel point le débat, de plus en plus, il se rétrécit ? » (Franceinfo, 10/03) La remarque atteindra-t-elle son interlocutrice du jour, en l'occurrence Nathalie Saint-Cricq ? Rien n'est moins sûr…
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Un extrait d'anthologie relevé par Blast.
[2] « Une bombe a frappé l'école primaire de filles Shajareh Tayyebeh pendant les cours. Le bâtiment s'est effondré sur les salles de classe où se trouvaient encore les élèves. Selon les autorités iraniennes, le bilan est estimé entre 165 et 180 morts, majoritairement des écolières âgées de 7 à 12 ans, et environ 95 blessés. » (Orient XXI, 16/03).
[3] 3, 2 millions d'Iraniens selon l'UNHCR et plus de 800 000 Libanais (AFP, 11/03).
[4] Sur les outrances récurrentes de ce journaliste de Libération, lire : « À "Libé", Jean Quatremer provoque (encore) la colère de la rédaction » (Arrêt sur Images, 12/02).
[5] Une avocate encore peu connue, mais assurément promise à un grand avenir médiatique. Il y a un an, sur RCJ, elle affirmait que les frappes menées par Israël sur Gaza étaient « parfaitement conformes au droit international » ; en avril 2025, elle était dans Le Monde et Le Parisien pour expliquer qu'Israël avait parfaitement le droit de bombarder des sites historiques protégés, comme la mosquée Al-Omari à Gaza, et répétait ceci dans une interview… pour le Fonds national juif (KKL), une structure fondatrice du sionisme, créée en 1901 pour acheter et gérer des terres en Palestine.
[6] Amnesty International, « Iran : face à l'escalade du conflit, l'urgence de protéger les civil·es et de respecter le droit international », 5/03.
[7] Membre de l'association Femme Azadi, comme Mona Jafarian. Au sujet de cette dernière et de Mahnaz Shirali, lire notre article « Iran : le lobbying pro-chah dans les médias français (2/03).
10.03.2026 à 11:38
Brutalisation du débat public.
- Le journalisme d'élite / Gilles-William Goldnadel, Réseaux sociaux, La France insoumise
Brutalisation du débat public.
Sur X, le chroniqueur du Figaro et de CNews [1] Gilles-William Goldnadel tweete frénétiquement. Parmi ses cibles : l'ONU (« une déchèterie », 12/02) ou encore l'audiovisuel public : « Depuis deux ans je finance la désinformation d'Israël via la propagande du Hamas. Je finance la défense de l'immigration invasive. Je finance l'indulgence pour la France insoumise. Je finance la destruction de la France. Je finance ma faillite et mon suicide. » (23/01)
Mais avant tout, c'est la gauche, sous toutes ses formes, qui est visée : « L'extrême gauche est une lèpre » (21/02) ; « La Lèpre rouge d'aujourd'hui a remplacé la Peste noire d'hier. On l'éradique ou l'on crève » (22/01) ; « J'aurais préféré [que Marine Tondelier] soit intelligente plutôt que demeurée. Las, la vie ce n'est pas toujours ce qu'on désire… » (2/03) ; « Ce n'est pas juste que seul le gang antisémite [il parle de LFI] soit rangé à l'extrême droite [sic] : Ses vassaux socialistes et pseudo-écolos devraient également l'être illico » (9/02) ; Olivier Faure « laquais du Parti néo-naze et Antisémite » (25/02), etc.
Voici pour la toile de fond. L'objet de la détestation principale reste, c'est original, LFI : « J'accuse la France insoumise d'être un nid de cloportes antisémites et d'excréments » (12/01) ; « La France Insoumise est le cloaque qui compte le plus de repris de justice et d'antisémites au mètre carré » (17/01) ; « Plus rien venant du Parti Antisémite ne peut plus choquer : Déclarations racistes, commissions de délits, rencontres avec des terroristes. Une seule solution : L'exclusion et le cordon sanitaire étrangleur. Un seul mot langage [sic] à lui tenir : TA GUEULE ! » (30/01)
Ce à quoi il s'astreindra avec rigueur. À Carlos Bilongo : « Répétez après moi : Ta Gueule Bilongo ! » (2/01) ; à Danièle Obono : « Ta gueule la raciste » (25/01) ; à Antoine Léaument : « Mais ta gueule mon petit bonhomme » (1/02) ; à Manon Aubry : « Ta Gueule Aubry, ta sottise est sans limites » (6/02) ; à Mathilde Panot : « Ta gueule la Panot : Toute la France emmmmerde le Parti Antisémite et ton patron Mollachon ! » (1/03) Et bien sûr, à Jean-Luc Mélenchon, variantes comprises :
- Ta Gueule Mélenchon, tu as raison, LFI avec ses fichés S, ses racisés anti français, ses racistes anti juifs, ses dealers, des délinquants sexuels, n'est pas un parti d'extrême gauche. C'est un gang d'extrême gauche. (7/02)
- Ta Gueule Doriochon, on ne laissera pas faire ton fascisme rouge vert. Quant à son intelligence, aucun parti ne compte plus de demeurés au mètre carré. Delogu, Portes, Panot, Aubry, Bilongo zzzzz quand je veux m'endormir le soir, je compte tes demeurés zzz Soudais, Obono zzz (24/02)
- Ta gueule Mélenchon, patron du Parti Antisémite. (1/03)
- Ta gueule Mollachon, t'es le boss du Parti Antisémite qui attire les islamistes, les médiocres et les assistés. Tous ceux qui détestent viscéralement les français. […] Tu ne mérites aucun respect. Toi ou nous. (3/03)
- Ta gueule Mollachon, le féministe qui voile les femmes et qui défend les 0 cul TF [sic] et le Hamas qui les violent. (4/03)
- Ta gueule Mollachon l'antisémite. (7/03)
Ce n'est pas tout. Danièle Obono ? « Au sein du gang des Insoumis, la Obono coche toutes les cases : raciste antisémite et anti blanc » (8/02). Mathilde Panot ? « Poissonnière poisseuse du Parti Antisémite » (3/03). Jean-Luc Mélenchon ? « L'exacte réincarnation de Jacques Doriot » (2/03). LFI ? « L'ensemble du Parti Antisémite et Anti Français est un parti galeux » (20/01) ; « La France Insoumise pue » (27/02) ; bref « LFI [le] fait vomir » (24/02) – on avait compris.
Et de lancer l'alerte : si LFI « arrivait au pouvoir, la France deviendrait en peu de temps une dictature islamo-communiste. Ce ne serait plus la France ». Et d'avancer un programme : « Un cordon sanitaire étrangleur doit empêcher ce cauchemar de survenir. » (23/02) Il réitère, quelques jours plus tard : « L'ensemble de ce parti a contracté la gale, raison pourquoi il faut bâtir d'urgence autour de lui un cordon sanitaire étrangleur. » (3/03)
Au vu du registre mobilisé, on se dispensera de commenter et de qualifier – tout ceci nous semble assez éloquent. Permettons-nous une question cependant : la profession, parfois si prompte à s'indigner, compte-t-elle fermer les yeux encore longtemps ?
[1] Et anciennement « Grande gueule » de RMC, chroniqueur chez Valeurs actuelles et dans l'émission « Les Terriens du dimanche » (C8) animée par Thierry Ardisson.
07.03.2026 à 07:00
À propos d'une conférence de presse de LFI.
- Que sont les journalistes ? Où va le journalisme ? / La France insoumise, France Info (radio et télé)
Réserver une conférence de presse à des médias numériques alternatifs ? La presse traditionnelle est sous le choc et dénonce une atteinte à sa « liberté ». Davantage qu'une « simple » éruption corporatiste, les cris d'orfraie témoignent d'une résistance farouche à toute remise en cause des rapports de pouvoir (et de classe) qui structurent le champ journalistique.
Le 23 février, LFI organisait une conférence de presse « face aux nouveaux médias » « numériques et alternatifs » à laquelle n'ont pas été accrédités, par définition, les médias traditionnels qui en ont fait la demande comme TF1, Le Monde, Libération, L'Express ou encore France Info. Cette initiative intervient dans une conjoncture particulière, après dix jours d'intense cabale médiatique contre le mouvement de gauche : une phase d'accélération très nette de la fascisation du débat public, au cours de laquelle à peu près tous les fondamentaux journalistiques ont été allègrement sabordés. Comme souvent face à ce type d'emballements – normalisés, massifs et de plus en plus fréquents, en particulier depuis 2015 –, SDJ et syndicats de journalistes sont restés bouche cousue : à notre connaissance, au 23 février, aucun n'avait trouvé à redire publiquement à cette entreprise de dénigrement, dont les chefferies éditoriales (et les services « politique ») ont été activement partie prenante.
L'organisation de cette conférence de presse signe un regain de politisation des rapports qu'entretient LFI à la médiatisation… et au champ journalistique en particulier. Ici, un mouvement d'opposition – à la fois fort d'un ancrage électoral populaire et dominé dans le champ politique – propose un dispositif d'un genre nouveau, consistant à légitimer des médias et des producteurs d'information dominés quant à eux dans le champ journalistique en leur réservant une conférence de presse. En dehors de la fachosphère, LFI n'observe pas de discrimination idéologique parmi les médias numériques. Elle revendique pleinement, en revanche, la portée politique de cette initiative : une rupture avec « la presse des 9 milliardaires qui possèdent 90% [des] médias » et la légitimation d'une « alternative », pour un « autre format de relations » qui « concilierait le respect mutuel et l'interrogation sans complaisance », ainsi que le souligne un communiqué de Jean-Luc Mélenchon (X, 23/02).
Si le dispositif est amené à être pérennisé, il n'annule ni ne remplace ceux au travers desquels se jouent traditionnellement les interactions entre LFI et les grands médias – le lendemain, le groupe parlementaire organisait d'ailleurs son « Point presse » comme chaque semaine –, dans lesquels des députés LFI continuent du reste de se rendre régulièrement pour ce qu'il est convenu d'appeler des « interviews ». Une diffusion en direct sur les plateformes numériques était de surcroît annoncée : la conférence de presse était donc visionnable par toutes et tous. Fin de l'histoire ? Pas vraiment !
Le 23 février, la conférence de presse ne s'est pas encore tenue que le Syndicat national des journalistes (SNJ) dénonce « une entrave à la liberté de la presse » et une « décision plutôt préoccupante », qui revient selon lui à « placer chaque journaliste dans un camp : celui des bons, ou celui des mauvais ». Si la sentence du « 1er syndicat de la profession » tombe comme la foudre – son premier communiqué après la mort de Quentin Deranque [1] –, il n'a visiblement rien à dire sur la séquence médiatique en elle-même. Ou presque… Le SNJ mentionne l'existence de « critiques » à l'encontre des grands médias en jugeant « tout à fait légitime » qu'elles aient été formulées, mais il n'en pipe mot. En lieu et place, le syndicat invite LFI « à saisir le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) si elle estime qu'il y a eu atteinte aux bonnes pratiques de la profession ».
Et qu'« estime » le SNJ, lui ? Un positionnement qui interroge, pour dire le moins, en ce qu'il 1/ réduit la faillite structurelle des médias dominants à des errements déontologiques ; 2/ sous-entend qu'il incombe prioritairement au mouvement de gauche d'en entreprendre la critique – meilleure manière d'enfermer la critique en question dans une logique « partisane », donc disqualifiante ; 3/ se défausse de leur analyse sur une instance de régulation – le CDJM – à mille lieues de pouvoir jouer matériellement le rôle qu'elle entend se donner [2] face à un paysage de l'information totalement ravagé. Ça fait beaucoup… et c'est bien peu (à la hauteur) dans la séquence.
Adoubée par Edwy Plenel – « Je suis d'accord avec ce communiqué » (X, 23/02) –, la position du SNJ est dominante, en ce qu'elle exprime la voix des acteurs (collectifs et individuels) dominants issus de divers pôles du champ journalistique. Le Monde (23/02) s'indigne ainsi de « rédactions triées sur le volet », ce qui en plus d'être malhonnête, témoigne d'un « deux poids, deux mesures » éloquent que souligna le journaliste Sébastien Fontenelle (Bluesky, 26/02). Récurrente, la formule du « quotidien de référence » convoque surtout le souvenir des rencontres en petit comité, « cafés » et autres « déjeuners » privés entre journalistes et représentants politiques, dont le principe même repose… sur la sélection, pratiquée tantôt par les premiers, tantôt par les seconds : autrement moins démocratiques que la conférence de presse dont il est ici question, ces dispositifs n'en sont pas moins routinisés dans le milieu journalistique, valorisés en tant que pratique professionnelle à part entière, et même régulièrement défendus comme le b.a.-ba du « bon » journalisme politique.
Qu'importe… Les grands médias évoluent H24 dans l'entre-soi jusque dans leurs colonnes et plateaux, mais Libération (23/02) considère que la conférence de presse de LFI témoigne d'une volonté de « s'affranchir du pluralisme », avant d'inscrire l'initiative dans une liste d'« entraves à la liberté de la presse considérées jusque-là comme la marque de fabrique de l'extrême droite ». Même facétie dans Le Nouvel Obs (26/02), qui entrevoit dans cette « sélection qui a exclu la majorité des titres de presse » un véritable « manque de pluralisme ».
Le Figaro (26/02) dirait même plus… et le fait d'ailleurs en toute expertise : « logique "trumpienne" à son maximum », analyse le quotidien qui parachève en ces heures sa mue à l'extrême droite, mais accuse LFI d'user des « mêmes méthodes que le très conservateur Donald Trump, lancé dans une entreprise de démantèlement méthodique du quatrième pouvoir ». Compte tenu de cette banalisation outrancière d'un pouvoir fasciste (gouvernant la première puissance mondiale) en guerre systématique contre les contre-pouvoirs et les lieux de production du savoir et de la pensée critique, il n'est pas surprenant de voir Le Figaro exprimer ses penchants autoritaires dans la même « analyse », notamment lorsque ses journalistes décrivent le fait que LFI développe ses propres canaux de communication et émissions (sur Youtube ou Twitch, par exemple) comme une manière de « contourner les règles du pluralisme en décuplant son temps de parole, limité sur les chaînes de télévision et les radios » ! C'est peu dire que Le Figaro pousse la sophistique à l'extrême pour ne pas avoir à formuler explicitement son rêve : ne plus voir LFI nulle part.
Le quotidien n'a toutefois nullement l'apanage des rapprochements du type « LFI = Trump » : de médiocrité en dépolitisation exacerbées, ils sont monnaie courante dans les grands médias. Sur France Info par exemple. Dans le journal du « 17/20 » (23/02), le chef du service politique Jean-Rémi Baudot se défend de vouloir « faire [un] cours de philosophie politique » avant de rétropédaler pour notre plus grand malheur :
Jean-Rémi Baudot : Rappelons que l'un des piliers de la démocratie, c'est la liberté de la presse. Le fait de pouvoir questionner les élus et ceux qui aspirent à le devenir, librement et sans contrainte. Ça veut dire poser toutes les questions, sans risquer d'être mis de côté ou pire, et là je vous parle des régimes autoritaires, mis en prison. Quand un camp politique décide de ne plus traiter certains journalistes, c'est un coup de canif dans ce contrat moral qui fonde notre République et c'est, disons-le, le début d'une tentation illibérale.
De la part d'un média n'ayant de cesse de ventiler la propagande d'un État (Israël) qui massacre les journalistes à Gaza [3], emprisonne des journalistes en Cisjordanie occupée, envahit militairement des locaux de presse, interdit des médias et censure à tours de bras, la leçon d'éthique politique est plutôt dure à avaler. Mais le chef du service politique n'en démord pas et, comme Le Figaro, continue de comparer l'incomparable pour mieux banaliser :
- Jean-Rémi Baudot : Je vous donne un dernier exemple : aux États-Unis, Donald Trump a fait rentrer dans les journalistes qui suivent la Maison Blanche des influenceurs, des plateformes, des Youtubeurs, des gens qui sont en fait proches de ses idées, et ça change la physionomie des conférences de presse. Souvenons-nous qu'il y a un an, quand Zelensky se prend une volée de bois vert dans le bureau ovale, c'est un journaliste proche de Donald Trump qui pose la question.
- Célyne Baÿt-Darcourt : Ah bah de là à dire que LFI se trumpise… ! Je vous laisse quand même cette interprétation. Merci à tous les deux !
Inutile de faire le tour du reste de l'audiovisuel : les réactions sont à peu près les mêmes partout.
Le lendemain, 24 février, le SNJ-CGT dégaine à son tour un communiqué posté sur les réseaux sociaux : « pas acceptable », décrète le syndicat, qui qualifie cette conférence de presse, diffusée publiquement… d'« atteinte au principe fondamental d'égalité d'accès aux sources, à la transparence politique, indissociables de la liberté de la presse ». Et de prévenir : « Si l'erreur de vouloir trier les journalistes persiste, il conviendra de s'interroger sincèrement sur la nature d'un mouvement incapable de respecter un pilier de la démocratie ».
De quel « pilier de la démocratie » parle-t-on ? Ainsi, tandis que le pluralisme et les chartes professionnelles sont piétinés chaque jour et de plus en plus grossièrement aux yeux de tous, les chefferies médiatiques, le journalisme politique et les professionnels du bavardage ont assis leur domination sur la production du commentaire, normalisé la stigmatisation en continu, le confusionnisme et les pires renversements, lesquels fondent désormais les nouvelles « évidences » du débat public. À ce titre, ils sont au contraire des « agents actifs » de « l'effondrement démocratique » et des acteurs de premier plan de la normalisation de l'extrême droite, dont « l'indigence du journalisme politique dominant » est d'ailleurs « une condition indispensable », ainsi que le formulait très justement le journaliste Jérôme Latta (Bluesky, 15/02).
Signalons tout de même que le SNJ-CGT, qui réagit lui aussi instantanément sur cette affaire, après dix jours (lui aussi) de mutisme [4], tentera de corriger le tir en portant dans le même communiqué une critique incisive sur l'état de la grande presse – et, singulièrement, sur son traitement de LFI. Mais le 27 février, le SNJ, le SNJ-CGT et la CFDT-Journalistes publient un nouveau texte dans lequel ils condamnent de concert une « restriction de l'accès à l'information ». S'il en va là d'un désaccord d'appréciation avec les syndicats de journalistes, nous ne les confondons pas avec les chefferies éditoriales et notre critique n'enlève rien au fait que nous partageons – et espérons continuer à le faire – nombre de combats pour la démocratisation des rédactions et la défense du droit à l'information.
Le tableau serait incomplet sans le directeur général de RSF Thibaut Bruttin, qui déclara à l'AFP que « choisir les journalistes autorisés à couvrir un événement d'intérêt général, c'est directement porter atteinte au droit à l'information des citoyens ». On en viendrait presque à oublier que l'événement était retransmis publiquement, que tout un chacun pouvait ainsi le visionner et qu'au cours des dix jours qui ont précédé, les médias mainstream n'ont pas manqué d'occasions d'« aller à la source » et de « poser des questions » au mouvement de gauche... Du reste, le « droit à l'information » est une valeur tellement cardinale que les médias éconduits n'ont quasiment rien dit du fond de cet événement, des questions, des thématiques et des développements qui furent abordés. Las : la déclaration du directeur de RSF a donné son titre à l'AFP et s'est trouvée par conséquent épinglée partout dans les médias, à l'instar des – trois ! – autres dépêches que l'agence a fait paraître entre le 23 et le 25 février à propos (ou autour) de ce qui ressemble, pour la presse, à un scandale d'État.
L'extrême droite médiatique exulte : « Voilà un parti dictatorial, s'enflamme Paul Amar à propos de LFI. Voilà un parti qui dit aux journalistes : "Allez, taisez-vous !" […] Ce parti-là a tous les germes d'une dictature potentielle et il annonce la couleur avant ! » (Europe 1, 25/02) Fermez le ban.
N'insistons pas davantage sur la dépolitisation et les œillères qui structurent cette ribambelle d'indignations corporatistes et d'incantations à la « liberté de la presse » : « l'affaire Olivier Pérou » était du même tonneau. Il n'est pas inutile, en revanche, de s'arrêter un instant sur les griefs formulés par les « grands » journalistes à l'encontre du dispositif auquel ils n'étaient pas conviés et/ou des médias quant à eux représentés. Pourquoi ? Parce qu'ils témoignent de la persistance de vieilles mythologies professionnelles et des jugements normatifs (tacites ou explicites) avec lesquels les hauts gradés du journalisme définissent ce que serait le « bon » exercice du métier et les « bonnes » pratiques journalistiques ; en bref, les manières « homologuées » d'être un « bon » journaliste.
Cette lutte pour la définition des frontières légitimes apparaît d'autant plus nettement que les médias « exclus » sont ici les médias « de référence », dominants au sein du champ journalistique, et que LFI ne se contente pas de contester leur magistère : elle fait « pire » en ce qu'elle leur oppose la légitimité de médias dits « alternatifs » ou d'influenceurs politiques travaillant sur les plateformes. Snober la grande presse au profit des « pouilleux » du numérique ? Voilà la faute de trop. Celle qui, de fait, rend visible et met à l'épreuve les rapports de domination – et in fine, bien souvent, les rapports de classe – qui structurent le champ journalistique… et celles et ceux qui évoluent à l'intérieur. Dans un tel cadre, on ne s'étonnera pas de voir les « grands » journalistes réactiver le double procès qu'ils instruisaient en d'autres temps contre les journalistes Taha Bouhafs ou Gaspard Glanz par exemple : un procès en « incompétence » – où il sera question de « déontologie » journalistique – et un procès en « militantisme » – où il sera question d'« indépendance » journalistique.
Le procès en « militantisme » se manifeste sous différentes formes, toutes mobilisées en vue de disqualifier – sans que le phénomène soit toujours conscientisé comme tel – les journalistes et/ou les médias représentés à cette conférence de presse, parmi lesquels se trouvaient par exemple Le Média, Les Jours, le HuffPost, Mediapart, Blast, Alertes Racisme, Nouvelles pensées critiques, 15min Médias, la Grande Bavardeuse ou encore Farah RK [5]. Les grands médias se le disent : ce sont là des médias « marqués à gauche » (Le Figaro), « souvent marqués à gauche... » dont certains avec « un penchant éditorial à gauche assumé » (Le Nouvel Obs), « sinon [une audience] acquise à [l]a cause » des insoumis (Libération), qui « choisissent des journalistes qu'ils estiment appartenir à leur bord politique ou en tout cas à leur champ idéologique » (France Info). France Info décèle d'ailleurs chez eux « une forme de militantisme », quand Le Figaro parle même d'« une conférence de presse… sans journalistes ». Voilà qui a le mérite d'être plus clair !
Un certain nombre de ces médias n'ont jamais caché leur ancrage politique, lequel ne saurait être confondu avec un engagement partisan. C'est leur droit le plus strict, sans que cela n'attente en rien à la sacro-sainte aura du journalisme. Leur détachement vis-à-vis de l'impossible « neutralité » journalistique les honore même davantage que l'hypocrisie des médias qui s'attachent à les marquer ainsi symboliquement dans l'espace public et qui, de leur côté, passent le plus clair de leur temps à faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » candidats ; à propulser des « fusées » politiques ; à traficoter le capital politique des élus ; à promouvoir la « gauche » pour peu qu'elle ait l'obligeance de donner des gages à la droite ; à diaboliser celle qui ne veut pas rentrer dans ces clous ; bref, à fixer partout et tout le temps les bornes du « raisonnable », au-delà desquelles il est impossible d'intervenir dans le débat public sans être tancé, quand leurs propriétaires ne prennent pas directement la plume pour passer des consignes de vote et les chefferies, lancer leurs appels partisans à la Une.
Dans le paysage mainstream, ces ingérences éditoriales ont beau servir des options politiques diverses – de l'extrême droite à la gauche dite de « gouvernement » –, elles opèrent au (strict) bénéfice de celles qui incarnent et promeuvent le maintien de l'ordre, dont les grands médias sont les indécrottables gardiens. S'ils ne représentent pas un pôle homogène, s'ils ne sont ni monolithiques (éditorialement parlant), ni étanches à l'agenda ou aux pratiques en vigueur dans les « grands » médias, le fait qu'une partie des médias « alternatifs » donnent à voir d'autres sujet, d'autres cadrages de l'information, d'autres voix, d'autres imaginaires, d'autres propositions politiques, d'autres formes d'expression, etc., voilà qui devrait faire réfléchir les donneurs de leçon de la profession.
Mais rien n'y fait : à la faveur d'un autre renversement orwellien caractéristique de la période, ces derniers taxent au contraire cette conférence de presse d'homogénéité – « Quand on n'a qu'un seul type de journaliste qui participe […], ça peut donner une forme d'uniformité », ose même Élie Abergel (France Info, 23/02). À l'échelle du paysage de l'information, elle fut pourtant l'expression du pluralisme – y compris du point de vue du profil ethno-social des journalistes qui s'y trouvaient.
Par capillarité, ce procès en « militantisme » a donc débouché sur un second réquisitoire : un procès en « incompétence ». Ainsi les « petits » journalistes « militants » ont-ils été brocardés par les « grands » journalistes « neutres » et jugés coupables de fautes déontologiques lourdes. Lesquelles ? Avoir posé des « questions très complaisantes » par exemple : des questions qui ont pu « parfois manquer de recul dans la manière avec lesquelles [sic] elles [ont été] formulées » et qui n'ont témoigné d'aucune « réelle contradiction face à un Jean-Luc Mélenchon qui [a] donc [pu] dérouler de très longues réponses sans jamais être repris ». Défense de rire, d'autant que l'appréciation émane d'un journaliste politique de France Info, Élie Abergel en l'occurrence (23/02). Une chaîne qui sait indéniablement se montrer impitoyable… surtout avec les faibles, quel que soit le champ (politique, syndical, journalistique, etc.), et faire œuvre d'un mordant à toute épreuve face aux acteurs dominants, qu'ils s'appellent Emmanuel Macron ou Patrick Pouyanné.
Les « grands » journalistes n'iront pas jusqu'à rendre compte des interrogations « complaisantes » en question, qui eurent surtout l'insolence de ne ressembler en rien – à quelques exceptions près… – aux questions qui doivent se poser, c'est-à-dire aux questions que (se) posent d'ordinaire les « grands » journalistes politiques certifiés dans un mimétisme confondant. Dans la même veine, Libération pointe « le choix [de LFI] de s'adresser à une audience segmentée, plus favorable, […] plutôt que de prendre la peine d'endurer le contradictoire rugueux imposé par la presse traditionnelle » (23/02). Un « contradictoire » – à ne pas confondre avec « interrogatoire » – dont on a pu prendre la mesure et dont on imagine que Libération puise le modèle dans les interviews fort rugueuses que ses journalistes politiques infligèrent par exemple à Christiane Taubira (janvier 2022), Marine Tondelier (juillet 2024), François Ruffin (août 2024) ou encore Raphaël Glucksmann, en proie à un traitement d'une rugosité telle qu'en novembre 2018, la rédaction lançait son mouvement « Place Publique » à la Une puis en double-page « Événement » : une « aspiration », disait à l'époque très âprement Laurent Joffrin, laquelle ne s'est jamais tarie depuis.
Sur France Info (23/02), ce procès en « connivence » à l'encontre des médias « alternatifs » va même plus loin :
Jean-Rémi Baudot : Le risque, c'est que la communication politique prenne le pas sur l'information recoupée et hiérarchisée. Il faut bien comprendre de quoi on parle. Quand les seuls messages, les photos, les vidéos que les politiques choisissent de vous donner sont celles qui sont mises en avant dans le débat public, eh bien c'est le retour d'une forme de propagande qui n'aurait plus de contradiction. Le travail des journalistes, c'est aussi d'apporter de la contradiction, de poser des questions qui parfois, eh bien, ne plaisent pas.
Quand il adhérera à Acrimed – et il semble en bonne voie ! –, on n'ose imaginer l'effroi avec lequel le chef du service politique de France Info (re)découvrira moult émissions de sa maison. En particulier celles dont le principe et le panel des invités brouillent quotidiennement les frontières entre « journalisme » et « communication politique », au point d'ailleurs que des communicants, consultants et autres « spécialistes de la stratégie d'influence et de la médiatisation » y tiennent lieu de « journalistes », ainsi que nous le détaillions par exemple dans un portrait des « Informés », actualisé tout récemment par Arrêt sur images.
Pour l'heure, le syndrome de la paille et de la poutre semble encore beaucoup trop prononcé : « Ça dit […] quelque chose de notre époque où on cherche plus à influencer qu'à informer, se désole Jean-Rémi Baudot, où l'opinion prend le terrain sur l'information ». Rappelons qu'en pleine mobilisation sociale (massive) contre la réforme des retraites, en 2023, ce non-influenceur déclarait à l'antenne de France Info : « Souvenez-vous quand le social était un sujet de gauche. C'est désormais Marine le Pen qui est en pointe sur la question. » Mais un journaliste politique ose tout : c'est même à ça qu'on le reconnaît !
« Il n'est pas question ici de faire de la hiérarchie entre des journalistes dits de médias traditionnels qui feraient mieux leur métier que d'autres », se défendra un peu plus tard son confrère Élie Abergel. Et s'il s'agissait pourtant précisément de cela ? En témoigne d'ailleurs le simple fait qu'un journaliste politique se permette des critiques de cette nature à l'endroit d'autres journalistes, dérogeant ainsi à la règle d'or du milieu : « pas touche aux confrères ». Si Élie Abergel se permet d'enfreindre cette règle, ne serait-ce pas qu'il se sent autorisé à le faire sur un plateau où lui et ses confrères se perçoivent à l'évidence, sans avoir à le formuler, comme de « vrais » journalistes, en chair et en os, légitimes – en un mot : dominants ?
Outre les procès en « atteinte à la liberté de la presse » et au « droit à l'information » qu'il a suscités, le dispositif initié par LFI avec les médias « alternatifs » a donné lieu, en creux, à de nombreux portraits du journalisme et des journalistes. Une conférence de presse « un peu spéciale », dira France Info, « étrange » aux yeux du Nouvel Obs, « étonnante » pour le Huffpost. Par contraste, cette formulation de l'« anormalité » a rendu visible la norme : celle de l'entre-soi des médias dominants ; celle qui autorise toutes les dérives (en « militantisme », en « incompétence ») que les « grands » journalistes ont cru pointer chez leurs « petits » confrères ; celle qui peut décréter ce qu'est (vraiment) le « pluralisme » et ce qu'est le « vrai » journalisme, selon des critères plus ou moins conscients qui matérialisent dans bien des cas, outre des angles morts béants, des frontières de classe. Alors que depuis Gaza, le Titanic des grands médias n'en finit plus de sombrer, ces derniers ne tolèrent pas de voir leur chasse gardée remise en cause. Morale de l'histoire ? Le journalisme dominant veut pouvoir dominer sans entraves… et en toute inconséquence.
Pauline Perrenot
[1] Le 18 février, le SNJ relaie bien un communiqué, mais il s'agit du positionnement politique national de Solidaires, qui ne porte pas sur les médias.
[2] Au-delà des critiques que nous avons formulées sur la nature même de cette instance. À titre d'exemple, les dernières saisines jugées « fondées » par le CDJM, dans un avis publié le 6 mars 2026, portent sur des émissions diffusées en septembre ou octobre 2025… soit 5 mois plus tôt.
[3] Comité de protection des journalistes, « Record 129 press members killed in 2025 ; Israel responsible for 2/3 of deaths », 25 février 2026.
[4] S'agissant du traitement médiatique de LFI. Mentionnons cependant ce communiqué de la CGT France Télévisions (23/02) et ce fil sur Bluesky (23/02).
[5] Mise à jour, 10/03 : Et non Reporterre, comme nous l'écrivions initialement.