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06.12.2021 à 05:00

Au Brésil, la justice du travail face à l'augmentation des cas de violations des droits

Jean-Mathieu Albertini

« C'était le chaos », explique Nilzete, infirmière à l'hôpital Souza Aguiar de Rio de Janeiro. Vingt-trois ans d'expérience ne l'avaient pas préparée à ça. « La situation était déjà dure avant, mais quand la pandémie a tout ravagé en 2020, c'est devenu impossible. On manquait de tout. Obtenir le moindre masque devenait une bataille... Tout le monde tombait malade, et ceux qui pouvaient encore travailler devaient choisir entre qui devait vivre ou mourir. » Traumatisée, épuisée et en colère, Nilzete se tourne vers (...)

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« C'était le chaos », explique Nilzete, infirmière à l'hôpital Souza Aguiar de Rio de Janeiro. Vingt-trois ans d'expérience ne l'avaient pas préparée à ça. « La situation était déjà dure avant, mais quand la pandémie a tout ravagé en 2020, c'est devenu impossible. On manquait de tout. Obtenir le moindre masque devenait une bataille... Tout le monde tombait malade, et ceux qui pouvaient encore travailler devaient choisir entre qui devait vivre ou mourir. » Traumatisée, épuisée et en colère, Nilzete se tourne vers le ministère public du travail (MPT) pour dénoncer en justice les conditions de travail du personnel soignant. En sous-effectif, surchargé de travail et sans matériel adéquat, impossible pour eux de faire leur métier dans des conditions de sécurité minimale.

Dans les huit hôpitaux municipaux de la ville, les mêmes pénuries, les mêmes drames et la même colère de soignants délaissés... « Avec les témoignages qu'on a reçus, on a directement lancé une action en justice, c'était trop grave et trop urgent », se souvient la procureure Isabela Miranda, chargée de l'affaire. « La justice du travail peut être terriblement longue, mais cette fois, tout a été très vite. Ça a été une grande victoire. » Elle regrette toutefois que certains problèmes n'aient pu être réglés. En juillet 2021, le MPT a lancé une nouvelle action contre la ville de Rio de Janeiro, assortie d'une amende de 6 millions de réaux (environ 1 million d'euros), pour non-respect d'une partie de l'accord signé en 2020, notamment en ce qui concerne le manque de personnel.

Sur le terrain, Nilzete reconnaît désormais que les équipements de protection ne manquent plus, mais se dit toujours révoltée par son quotidien au travail. « Le gros de la pandémie est derrière nous, mais pourtant, il n'est pas rare qu'on gère des patients dormant à même le sol... ». Un peu déçue, Nilzete s'apprête malgré tout à effectuer de nouvelles dénonciations auprès du MPT.

En plus d'un MPT national, 24 antennes locales sont réparties sur le territoire brésilien. C'est une branche du Ministère Public de l'Union, qui en compte quatre, dont le Ministère Public Fédéral. Les fonctionnaires de cette institution judiciaire veillent au respect des droits individuels et collectifs des travailleurs, garantis par la Constitution de 1988 et du Code du travail, avec notamment le pouvoir d'ouvrir et de mener des enquêtes judiciaires ou administratives sur tous les lieux de travail, y compris quand celui-ci est informel. En temps normal, chaque procureur du MPT est spécialisé sur un ou deux sujets. Isabela Miranda est chargée des cas de travail forcé et des fraudes. D'autres s'occupent par exemple du personnel portuaire et certains comme la procureure Fernanda Diniz, des questions de discrimination, mais aussi de la coercition électorale au sein des entreprises.

Le MPT est également présent, comme organe de conseil et de supervision auprès des gouvernements, des partenaires sociaux et de la société civile, jouant un rôle démocratique important dans la diffusion de l'information juridique, par exemple en menant des campagnes publiques de sensibilisation. « Nos attributions englobent tout ce qui a trait au monde du travail, par exemple les questions de sécurité, d'environnement de travail, de harcèlement... ». Des compétences beaucoup plus vastes que dans la plupart des pays, croit savoir la procureure.

Plus de 47.000 dénonciations liées à la crise sanitaire

Depuis la dernière élection présidentielle, le nombre d'affaires judiciaires avait déjà fortement augmenté, notamment auprès d'entrepreneurs soutenant Jair Bolsonaro. Des employés ont reçu des mails contenant des menaces voilées si le candidat n'était pas élu, ont été fortement incités à participer à des manifestations ou à porter des t-shirts à la gloire du président actuel. Avec la pandémie, l'organisation de travail au sein de l'institution a été bouleversée. « Sans ces modifications, ceux spécialisés sur les questions de santé et de sécurité au travail se seraient tués à la tâche », explique Isabela Miranda, alors que le nombre de cas d'abus augmentait dans tout le pays : équipements de sécurité non fournis, fraudes d'entrepreneurs au détriment des employés des aides du gouvernement, des ouvertures illégales de commerces non-essentiels malgré des mesures de confinement…

Au MPT de Rio de Janeiro, le nombre de dénonciations reçues a augmenté de presque 30 % et plus de 47.000 dénonciations liées à la crise sanitaire ont été recensés par le MPT dans tout le pays.

« On ne pouvait plus aller faire les inspections nous-mêmes, on a donc développé de nouvelles méthodes pour monter nos dossiers. »

Des travailleurs concernés ou des personnels essentiels toujours sur le terrain, envoient vidéos et photos servant de base de preuves. Parfois, le MPT se saisit lui-même d'un dossier, après une exposition médiatique, mais le plus souvent les dénonciations viennent des travailleurs ou de leurs représentants syndicaux. La médiatisation croissante des actions du MPT et le bouche-à-oreille permettent à de plus en plus de travailleurs de savoir à qui s'adresser.

Nilzete a entendu parler de l'institution par une collègue. « Je ne connaissais pas, mais ça valait le coup de tenter, j'étais à bout. Et puis, je suis proche de la retraite, je n'avais pas peur des représailles... » Dans ce cas-là, Nilzete peut être tranquille : l'accord entre la mairie et le MPT prévoit l'interdiction de s'attaquer aux dénonciateurs. Dans d'autres cas, Isabela Miranda promet être en mesure « d'assurer l'anonymat pour éviter toutes représailles... Mais il est parfois difficile de les amener à témoigner devant la justice. »

Généralement, les procureurs agissent comme médiateurs pour trouver une solution à l'amiable. Si les compromis ne sont pas respectés, les contrevenants peuvent être condamnés à payer une amende ou à verser des indemnisations. Mais dans 5 à 10 % des cas, il faut aller au procès, comme l'assure Viviann Mattos, également procureure au MPT-RJ. Ainsi, pendant la pandémie, elle s'est heurtée à la ténacité de la chaîne internationale de restaurants Fogo do chão. Dès le début de la crise, l'entreprise a licencié tous ses employés sans négociation collective, dans plusieurs villes brésiliennes. « Ils ont refusé de payer les droits des travailleurs et ont demandé à l'État de régler la note. Ils n'ont même pas engagé de dialogue avec leurs employés et n'ont pas cherché d'alternative. »

Cette fois, la justice est plus lente. Si en première instance, la chaîne de restaurants a perdu, le recours doit être encore jugé. En attendant, les anciens salariés n'ont toujours rien reçu. « La pandémie a été dramatiquement marquée par de nombreux licenciements collectifs », se désole Viviann Mattos.

Une institution menacée par ses détracteurs

La crise sanitaire a contribué à dégrader encore davantage les conditions de travail des Brésiliens déjà fragilisés par une grande réforme de la législation du travail en 2017, sous la présidence de Michel Temer. Ces changements ont globalement précarisé les conditions de travail des employés, compliquant ainsi les actions des procureurs du MPT, qui ont plus de mal à faire valoir les droits des travailleurs. Fin octobre 2021, après quatre ans de lutte judiciaire, la Tribunal Suprême Fédéral est revenue sur une partie de cette réforme qui limitait l'accès gratuit à la justice du travail.

Malgré cette victoire récente, Viviann Mattos regrette « qu'en ce moment, la protection des travailleurs est mal vue dans le pays, perçue comme inutile et chère ». Avec la grave crise économique et sociale qui touche le pays, les populations les plus fragiles se retrouvent à travailler dans des conditions de plus en plus difficiles, et où de nombreux droits ne sont plus respectés. « Le travail forcé a augmenté », dénonce Viviann. Il y a presque autant de cas enregistrés durant les six premiers mois de 2021, que durant toute l'année 2020. « Dans le cas du travail domestique, c'est dramatique. Comme certains manquent de travail, d'autres sont prêts à en profiter... »

La gestion de la crise sanitaire par Jair Bolsonaro a également compliqué la tâche des procureurs. Le président brésilien a été accusé, fin octobre, par une commission parlementaire d'avoir « délibérément exposé » les Brésiliens à une « contamination de masse ». La commission a demandé son inculpation pour, entre autres, « charlatanisme, prévarication et crimes contre l'humanité ». Des patrons d'entreprises ont été encouragés par le Président lui-même à ne pas respecter les règles (édictées par les gouverneurs locaux, notamment) ou se sont retrouvées perdus, confrontés à une avalanche de fausses informations. Depuis quelques mois, la situation revient peu à peu à la normale au sein du MPT, à mesure que la couverture vaccinale s'intensifie et que les restrictions sont levées.

Mais son action est encore perturbée par des déclarations de Jair Bolsonaro. Avant même son élection, il avait accusé le MPT « d'empêcher le pays d'aller de l'avant » à cause d'une supposée persécution à l'encontre des chefs d'entreprise.

« Venant de la plus haute autorité de l'État et de ses alliés, cela a des conséquences et alimente une agressivité déjà existante », soupire Viviann Mattos. « D'une manière générale, l'hostilité envers les institutions de contrôle a augmenté au Brésil. Le MPT ne fait pas exception, notamment via des attaques sur les réseaux sociaux. »

Lors des opérations de contrôle les plus tendues, comme lorsqu'il s'agit de travail esclave ou sur des terrains conflictuels, les procureurs peuvent disposer d'une escorte policière. Durant son dernier déplacement dans un quartier contrôlé par une milice armée, Viviann Mattos est arrivée avec pas moins de 35 policiers.

Au-delà des menaces physiques, le MPT tente de protéger ses membres des pressions internes, politiques ou économiques. « Après la catastrophe de Brumadinho, lorsque l'effondrement d'un barrage minier a fait des centaines de victimes (dont une bonne part d'employés), on a choisi de dépersonnaliser l'affaire, vu la puissance de Vale, la multinationale impliquée », précise Lydiane Machado, de l'ANPT (Association Nationale des Procureurs du Travail). « C'est alors l'institution qui se manifeste, et non plus un procureur spécifique. » Une technique utilisée également en cas de menaces de mort avérées, comme ce fut le cas à Recife (nord-est du pays), après l'action d'un procureur auprès d'une entreprise de vêtements.

Garantir l'indépendance de la justice

Reste que cette indépendance irrite certains. Depuis l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, diverses tentatives de revenir sur leurs prérogatives ont été lancées. « On craint un changement dans la législation fédérale qui pourrait tout remettre en cause, on vit un peu avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », raconte Viviann Mattos.

Leur budget, garanti dans les textes, ne souffre d'aucune coupe, mais récemment la PEC5, une proposition de modification de la Constitution, a tourmenté les procureurs. « C'était une menace pour l'ensemble des Ministères publics », assure Lydiane Machado. Ils craignaient notamment une interférence politique avec la nomination d'un contrôleur en interne, chargé de sanctionner d'éventuels abus du MP. Si ce dernier était lié à des intérêts politiques, il pourrait mettre facilement un terme à certaines enquêtes sensibles.

« Il arrive régulièrement que des hommes politiques [souvent entrepreneurs par ailleurs, ndlr] soient accusés de travail esclave. La même accusation concerne les géants de la viande par exemple, très liés à un puissant groupe parlementaire du lobby de l'agro-industrie », détaille Lydiane Machado.

Beaucoup de détracteurs de la PEC5 reconnaissent que des abus ont été commis par certains procureurs, surtout par un groupe du ministère public fédéral lors de Lava Jato, cette immense opération anti-corruption qui a bouleversé la vie politique brésilienne. Selon eux, le contrôle sur le ministère public peut être effectivement repensé, mais il doit l'être de manière concertée, et non comme un moyen de mettre fin à une indépendance indispensable.

Finalement, la PEC5, trop polémique, n'a pas été votée. « Par contre elle n'est pas enterrée », souligne Isabela Miranda. « Il nous faut rester attentifs. La situation actuelle n'est pas de bon augure. »


Note : Ce reportage a pu être réalisé grâce au financement d'"Union to Union" — une initiative des syndicats suédois, LO, TCO, Saco.


03.12.2021 à 05:00

Cécifoot : La vision du jeu

[Cet article a été publié pour la première fois le 12 septembre 2017.]
« Pour moi, le football est synonyme de liberté maximale ». José Luis Giera, surnommé Pepelu, est un des buteurs de l'équipe d'Alicante et de la sélection espagnole de football pour aveugles (aussi appelé cécifoot). Il a perdu la vue lorsqu'il n'avait qu'un an et demi. « Je ne vois pas le terrain, mais je m'en construis une image mentale et grâce à mon sens de l'orientation en tant que personne aveugle ainsi que l'aide des guides, je suis (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 12 septembre 2017.]

« Pour moi, le football est synonyme de liberté maximale ». José Luis Giera, surnommé Pepelu, est un des buteurs de l'équipe d'Alicante et de la sélection espagnole de football pour aveugles (aussi appelé cécifoot). Il a perdu la vue lorsqu'il n'avait qu'un an et demi. « Je ne vois pas le terrain, mais je m'en construis une image mentale et grâce à mon sens de l'orientation en tant que personne aveugle ainsi que l'aide des guides, je suis capable de penser au tir que je veux faire et comment je veux jouer », explique-t-il.

« Lorsque j'écoute un match de football et que j'entends qu'un joueur a tiré sur le deuxième poteau, personne ne doit m'expliquer ce que c'est parce que c'est exactement ce que je fais tous les week-ends », déclare José López, aveugle de naissance. José, professeur de l'enseignement secondaire dans un institut public de Reus (dans la province de Tarragone, en Espagne), est l'un des joueurs les plus expérimentés de la Ligue. Joueur de l'équipe de Tarragone, il a été nommé meilleur buteur du championnat à sept reprises.

Non, ils ne voient pas le ballon ni le but, mais ils sont capables de marquer des buts aussi spectaculaires que ceux signés par les vedettes du football. Le niveau des joueurs de la Ligue nationale de football pour aveugles est tellement élevé que l'on en oublierait qu'ils sont aveugles.

Bien qu'ils aient remporté plusieurs médailles olympiques et sept championnats d'Europe et qu'ils aient par ailleurs décroché le titre de vice-champions du monde, leur jeu n'est pas rémunéré. Pour eux, le football n'est pas une activité lucrative et ils ne recherchent pas la reconnaissance.

Pour une personne non voyante, il est habituel de devoir dépendre d'un chien-guide ou d'une canne pour vivre une vie normale : « Le football me donne l'indépendance que je n'ai pas tout au long de la journée », déclare Adolfo Costa, capitaine de l'équipe de Madrid et joueur international pour l'Espagne. En effet, le football est le seul sport de contact en équipe qui permet une liberté d'action complète aux aveugles.

Ses oreilles sont ses yeux

Javi Muñoz, joueur du club Barcelona B1, se prépare dans les vestiaires avant de monter sur le terrain.

Photo: Alberto Barba Pardal

La première différence tangible lorsque l'on assiste à un match de football pour aveugles est le silence absolu qui règne autour du terrain. Afin que les joueurs puissent entendre le son du ballon (qui renferme un grelot), ainsi que les indications des guides, de leurs coéquipiers et même de leurs adversaires, il est interdit d'encourager ou d'élever la voix depuis les gradins.

Une partie de l'équipe du club Alicante B1, pendant la mi-temps d'un match.

Photo: Alberto Barba Pardal

À la question habituelle que soulève l'utilisation d'un masque, ils répondent qu'ils doivent non seulement en porter un, mais aussi des protège-tibias réglementaires que les arbitres inspectent avant chaque rencontre. Le but est qu'ils participent à égalité de conditions, car, bien que tous les joueurs de la catégorie B1 aient totalement perdu la vue, certains ont encore une vision résiduelle qui leur permet d'identifier les ombres ou les lumières.

Adolfo Costa, Fito, joueur du club Madrid B1, et José Luis Giera, Pepelu, joueur du club Alicante B1, se disputent le ballon.

Photo: Alberto Barba Pardal

« Si tu ne dis pas “voy”, c'est une faute », expliquent-ils. Les joueurs se heurtent fréquemment les uns aux autres. Pour éviter cela, le défenseur tentant d'arrêter le ballon doit le signaler en disant le mot « voy » en continu. Ainsi, l'attaquant localisé par le son du ballon est conscient de l'emplacement de son défenseur et ils peuvent éviter les collisions. Ne pas le dire constitue une faute et celui qui récidive écope d'un carton jaune.

Tir au but pendant le match lors d'un coup franc.

Photo: Alberto Barba Pardal

« C'est toujours difficile d'accepter que l'on te marque un but, mais à dire vrai, dans le football pour aveugles, après tant d'années, les gens continuent à s'en moquer. Ils te disent : “Si tu joues dans une équipe d'aveugles, ils ne te marquent jamais de buts alors, non ?” “En fait, j'en ai pris quatre hier”. Ils ne te croient pas ». Antonio César Leal, gardien de but et guide de l'équipe de Tarragone, avec plus de dix ans d'expérience, rajoute : « Avant de venir voir un match, les gens pensent que ce sont quatre aveugles qui courent derrière un ballon et puis c'est tout. Après, ils voient le haut niveau de jeu des joueurs, le raffinement de la tactique, l'intensité avec laquelle ils jouent et ils n'arrivent pas à s'expliquer comment ils sont capables de faire ce qu'ils font ».

Álvaro, joueur du club Alicante B1, défend un ballon contesté.

Photo: Alberto Barba Pardal

Les gardiens de but jouent un rôle essentiel : étant les seuls membres voyants de l'équipe, lorsqu'ils ne sont pas sur le terrain en train d'éviter de prendre un but, ils se chargent de guider l'attaque de leurs équipes respectives pour qu'elles marquent.

« Tu te places derrière le but de l'équipe adverse. Pour eux, ta voix est fondamentale pour garder la référence du but à tout moment. Chaque joueur est spécial et on lui donne des indications de manière différente. On essaie que la plupart des indications soient générales pour toute l'équipe, mais au moment où il faut concrétiser, chaque joueur a les siennes », explique Antonio César, qui reconnaît aimer autant jouer comme gardien de but que comme guide. Il reconnaît également l'importance vitale de ces deux rôles.

Antonio Martín Gaitán, Niño, dirige l'échauffement de son équipe, le club Tarragona B1.

Photo: Alberto Barba Pardal

Les guides donnent généralement le maximum d'informations possibles en peu de mots : le nombre de mètres restant pour arriver au but, le nombre de rivaux ou encore l'emplacement des coéquipiers.

Javi Muñoz, joueur du club Barcelona B1, est soigné après avoir reçu un coup dans le nez suite à un choc contre un joueur de l'équipe adverse.

Photo: Alberto Barba Pardal

Pedro Gutiérrez, gardien de but du club de Madrid et de la sélection espagnole, se souvient de son premier match avec le club : « Dès le premier jour, j'ai arrêté de jouer avec mes amis, avec l'équipe de l'université… Quand tu les vois pour la première, tu te dis : “C'est incroyable ce qu'ils font ! Et alors tu accroches” ». Pedro aborde aussi la tentation que l'on pourrait avoir d'essayer de les imiter : « Moi, je suis déjà habitué à les voir jouer et en les voyant, on a l'impression que c'est tellement facile. Tu pars du principe qu'ils la contrôlent, qu'ils l'écrasent, ils y vont à un, à deux, ils tirent avec le talon. Lorsque tu commences à le faire, tu es perdu… Il te suffit de mettre le masque, les lumières s'éteignent et tu ne sais plus quoi faire ».

Embrassade entre Vicente Aguilar, Chapi, joueur du club Madrid B1 et Alvaro, joueur du club Alicante B1, à la fin de la rencontre.

Photo: Alberto Barba Pardal

Les joueurs aveugles ont les pieds sur terre, et ce, malgré le fait que très peu de sportifs ont vécu et concouru comme eux, raison pour laquelle ils n'en parlent généralement pas ; ni du niveau qu'ils sont capables d'atteindre.

Pepelu, du club Alicante B1, sourit, couché sur l'herbe après le coup de sifflet final.

Photo: Alberto Barba Pardal

« Pour une personne voyante, cela peut sembler quelque peu spectaculaire, mais pour moi, prendre le ballon, dribler un ou deux adversaires et marquer est quelque chose que je fais de façon tout à fait naturelle, » déclare Antonio Martín, surnommé Niño (le Gamin), car il a commencé à jouer lorsqu'il était très jeune. Martín a été nommé meilleur joueur européen à maintes reprises et joue actuellement pour le club de Málaga.

Ses compagnons voyants sont souvent ses plus grands fans et lorsqu'on leur demande ce qui se passerait si ces as du ballon venait à retrouver la vue, Antonio César n'hésite pas une seconde : « Si l'on plaçait l'un des meilleurs joueurs de notre ligue, Niño par exemple, sur un terrain avec les stars du football voyant… Peut-être ne serait-il pas mon ami ; il roulerait en Ferrari », éclate-t-il de rire, en ajoutant que : « Il serait un buteur né, il décrocherait le prix du meilleur buteur d'Espagne (le “Pichichi”) tous les ans et dépasserait [Lionel] Messi ou Cristiano [Ronaldo]. Les meilleures équipes se l'arracheraient ».


02.12.2021 à 11:02

Crise des soins face au coronavirus : comment atteindre les femmes les plus vulnérables

La pandémie de la Covis-19 est loin d'être seulement une crise sanitaire et économique. Elle constitue également une crise de soins, qui a surtout touché les femmes. Mais toutes les femmes n'ont pas été touchées de la même manière. Elles n'ont pas non plus bénéficié des mêmes niveaux de soutien par le biais de mesures de protection sociale et d'accès aux services publics.
Contrairement à leurs homologues de l'économie formelle, les travailleuses de l'informel ne bénéficient pas de politiques de congés (...)

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La pandémie de la Covis-19 est loin d'être seulement une crise sanitaire et économique. Elle constitue également une crise de soins, qui a surtout touché les femmes. Mais toutes les femmes n'ont pas été touchées de la même manière. Elles n'ont pas non plus bénéficié des mêmes niveaux de soutien par le biais de mesures de protection sociale et d'accès aux services publics.

Contrairement à leurs homologues de l'économie formelle, les travailleuses de l'informel ne bénéficient pas de politiques de congés rémunérés, qu'ils soient pour raisons familiales ou pour cause de maladie, ni d'allocations de chômage. Souvent, n'ayant la possibilité ni la technologie de travailler à distance, ils et elles n'ont pas pu, à la différence de nombreux cols blancs, préserver leurs moyens de subsistance pendant la pandémie. Selon l'Organisation internationale du Travail (OIT), quelque 90 % des travailleurs des pays en développement travaillent dans l'économie informelle.

Une étude menée* en 2020 par Femmes dans l'Emploi Informel : Globalisation et Organisation (WIEGO en anglais), portant sur l'impact de la Covid-19 sur les travailleuses de l'informel a mis au jour les expériences vécues de plus de 2.000 travailleuses de l'informel dans 11 villes de 5 régions, allant de la ville de New York, aux États-unis, à Accra, au Ghana. L'enquête a porté sur des récupératrices de matériaux, des travailleuses domestiques, des travailleuses à domicile et des vendeuses de rue. Elle a mis en lumière l'impact de la pandémie sur leurs revenus, leur santé, leur sécurité alimentaire, le niveau d'endettement de leur ménage et leurs responsabilités en matière de soins.

L' analyse montre que, dans tous les secteurs, les femmes qui ont signalé une augmentation de leurs responsabilités de soins ont travaillé moins de jours et ont eu des revenus inférieurs. Au pic de la période d'isolement social obligatoire en avril 2020, par exemple, elles travaillaient environ 33 % de jours en moins que les autres femmes. Même après l'assouplissement des restrictions, les femmes ayant des responsabilités de soins ne recevaient qu'environ 50% de ce qu'elles percevaient avant la Covid-19.

Bien que certains hommes aient également signalé une augmentation du travail de soins non rémunéré, l'effet sur les revenus des femmes a été plus grave. L'un des principaux facteurs à l'origine de cette situation est le « choc de la garde d'enfants » provoqué par la fermeture d'écoles et de garderies pendant la première vague de la pandémie, qui a alourdi la charge des soins.

Dans les divers secteurs, les travailleuses ont vécu différemment les effets de la Covid-19. Dans l'ensemble, les femmes sont cantonnées dans les formes les plus vulnérables du travail informel : elles gagnent moins et consacrent plus de temps aux soins non rémunérés que les hommes.

Ces différences fondées sur le genre doivent être comprises en tenant compte du type de travail qu'elles effectuent, de l'endroit où elles travaillent, de leur emploi et de leur statut social.

Par exemple, à New Delhi, la capitale indienne, les récupératrices de matériaux appartiennent généralement à des minorités religieuses et à des castes sociales qui subissent une discrimination accrue en raison des normes culturelles. Ces personnes sont marginalisées dans les bidonvilles les plus dégradés, et disposent de peu de services et de soutien pour faire face à la pandémie. Au sein de ce groupe déjà stigmatisé, les tâches sont réparties selon le genre : les femmes trient les matériaux à domicile ou dans de petits centres de tri, tandis que les hommes se chargent généralement de la collecte des déchets publics. Or, pendant la crise sanitaire, les centres de tri ont été fermés, et les responsables des ateliers ont cessé d'employer des trieuses dans ces installations. En plus de la charge de soins plus importante qu'elles doivent assumer à la maison, les récupératrices de matériaux ont subi des pertes de revenus plus fortes et une récupération des revenus plus lente que leurs homologues hommes.

Parmi les vendeurs de rue, les femmes ont également connu une chute plus importante et une reprise plus lente que les hommes. Cela reflète en partie les plus grandes responsabilités des femmes en matière de soins, ainsi que d'autres différences entre les genres, comme les types de produits qu'elles vendent et leur rôle plus précaire dans les chaînes d'approvisionnement.

Il existe également des différences dans la façon dont les travailleuses domestiques, qui sont principalement des femmes et souvent migrantes, ont vécu la pandémie. Dans un échantillon de 55 travailleuses domestiques à Lima, par exemple, les travailleuses non résidantes étaient confrontées à un taux de chômage plus élevé, tandis que les travailleuses domestiques résidantes étaient piégées dans des conditions de travail de plus en plus dégradées.

Comme le précise une travailleuse non résidente : « Mon employeur ne veut pas que je vienne travailler tant que la pandémie n'est pas passée ». En revanche, une travailleuse résidante a confié que « les employeurs ont imposé des conditions : si vous partez, vous ne reviendrez plus, et si vous restez, vous ne pouvez pas quitter la maison ».

Placer l'expérience des travailleuses de l'informel au cœur de la conception et de la mise en œuvre des politiques

Les systèmes de discrimination superposés auxquels sont confrontés certains travailleurs : la clé d'une réponse efficace à Covid-19. L'étude de WIEGO et les recherches antérieures soutenues par le Centre de recherches pour le développement international du Canada suggèrent que le fait de se concentrer exclusivement sur un seul aspect de l'inégalité masque l'étendue réelle de la pandémie et son impact inégal.

Les interventions des politiques et des programmes doivent se fonder sur la reconnaissance du fait que les expériences des travailleuses varient et que bon nombre d'entre elles sont confrontées à des désavantages multiples, tels que leur genre, leur secteur professionnel et leur classe sociale, entre autres. Si les réponses politiques à la crise des soins ne sont pas adaptées à la diversité des besoins et des expériences —comme celles qui ne bénéficient qu'aux travailleuses du secteur formel—, les mesures « passe-partout » risquent de laisser les personnes les plus défavorisées encore plus à la traîne.

Si la reprise de la pandémie doit bénéficier aux travailleuses de l'informel, il faut intégrer leurs demandes dans la conception et la mise en œuvre des politiques de soins, conjointement avec d'autres stratégies économiques visant à rétablir leurs moyens de subsistance.


*En décembre 2021, WIEGO diffusera les résultats du deuxième cycle de recherches menées dans la cadre de l'étude intitulée « La crise de la COVID-19 et l'économie informelle ».


01.12.2021 à 06:00

Quarante ans après sa découverte, le monde n'a jamais été aussi proche de vaincre le sida

[Cet article a été publié pour la première fois le 4 juin 2021.]
L'image ressemble à tant d'autres qui inondent les réseaux sociaux depuis des mois. Un jeune homme assis dans un fauteuil, la manche gauche retroussée, attend que l'infirmière procède à l'injection. À la différence d'autres photos, toutefois, celle-ci, prise le 23 mars 2021 dans l'hôpital général de Valence, en Espagne, a défrayé la chronique et a été partagée à plus de 20.000 reprises.
« Aujourd'hui, j'ai été vacciné », indique la légende, « (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 4 juin 2021.]

L'image ressemble à tant d'autres qui inondent les réseaux sociaux depuis des mois. Un jeune homme assis dans un fauteuil, la manche gauche retroussée, attend que l'infirmière procède à l'injection. À la différence d'autres photos, toutefois, celle-ci, prise le 23 mars 2021 dans l'hôpital général de Valence, en Espagne, a défrayé la chronique et a été partagée à plus de 20.000 reprises.

« Aujourd'hui, j'ai été vacciné », indique la légende, « mais pas contre le coronavirus. J'ai été vacciné contre le VIH ».

Pratiquement en même temps que la campagne mondiale de vaccination contre la Covid-19, cinquante hôpitaux et centres de recherche en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine participent à un essai clinique international mené sous l'égide de la société pharmaceutique Janssen. Il vise au développement d'un vaccin définitif contre la dernière grande pandémie du vingtième siècle.

Répondant au nom de « Mosaico », l'essai de phase III est en cours depuis novembre 2019, bien que sa progression ait été éclipsée par la crise sanitaire actuelle. Il a pour objectif de mesurer l'efficacité d'un nouveau vaccin dans la production d'anticorps qui empêchent l'infection par le virus VIH, responsable du sida. À cette fin, le vaccin doit être testé sur 3.800 volontaires, en l'occurrence des hommes et des personnes transgenres ayant des rapports sexuels avec des hommes, qui constituent l'une des principales catégories de population à risque.

« Le recrutement va bon train, il s'agit d'un sujet qui suscite énormément d'intérêt. La communauté LGBT+ est très sensibilisée. En outre, les personnes qui l'ont publié sur les réseaux ont contribué à donner de la visibilité à l'essai », a expliqué à Equal Times Vicente Descalzo, médecin à l'unité des maladies infectieuses de l'hôpital Vall d'Hebron de Barcelone, l'une des institutions participant à l'étude.

« Chaque volontaire sera suivi pendant deux ans et demi afin de déterminer si le vaccin offre réellement une protection. Il s'agit de faire en sorte que le corps apprenne et développe une réponse immunitaire », explique le médecin.

La phase III est la dernière étape, celle qui précède la commercialisation d'un vaccin. Autrement dit, si tout se passe comme prévu, si son efficacité est avérée, nous serions plus près que jamais de mettre fin à une maladie qui, il y a quelque temps encore, était la principale cause de décès chez les personnes de 25 à 44 ans, ayant coûté la vie à quelque 32 millions de personnes au cours des 40 dernières années. Et bien qu'elle soit mieux contrôlée aujourd'hui, elle continue néanmoins à faire près de 700.000 victimes chaque année, dont plus de 95 % dans les pays en développement. « Nous ignorons si le vaccin sera efficace ou non, mais il s'agit incontestablement d'une nouvelle avancée », a affirmé M. Descalzo. « Nous vivons des moments très émouvants. »

Quarante ans de recherche

C'est en juin 1981, à Los Angeles, que furent détectés les cinq premiers cas liés au VIH. Deux ans plus tard, en 1983, les scientifiques ont réussi, pour la première fois, à isoler le virus. Depuis lors, la science n'a cessé de chercher des moyens d'en venir à bout.

Les premiers vaccins candidats ont commencé à être développés dès la fin des années 1980, cependant, face à un virus aussi complexe et à son étonnante capacité de mutation, les essais se sont systématiquement heurtés à des échecs. « Le VIH possède une variabilité génétique 1.000 fois supérieure à celle de la Covid-19. S'il existe un type de virus en Europe, il en existe un autre en Afrique. Il présente une grande variabilité non seulement géographique, mais aussi au sein d'une même zone, voire d'une même personne », souligne M. Descalzo.

La dernière fois qu'un essai clinique a atteint la phase III remonte à 2009, en Thaïlande, et bien que le vaccin ait produit des résultats prometteurs – avec un taux d'efficacité de 31,2 % –, les tentatives de le reproduire en Afrique du Sud ont échoué. À présent, la nouvelle stratégie consiste à combiner deux vaccins différents pour injecter une « mosaïque » de matériel génétique viral comprenant les sous-types les plus courants afin de générer une réponse immunitaire plus globale.

La moitié des volontaires se verra injecter cette combinaison ou « mosaïque » génétique, l'autre moitié un placebo. « Au fil du temps, nous pourrons voir s'il y a moins d'infections dans le groupe vacciné », explique le médecin du centre hospitalier Vall d'Hebron.

Pour les communautés les plus touchées par le virus, le seul démarrage de ce nouvel essai est déjà porteur d'espoir. Ramón Espacio, président de Cesida, la coordination nationale du VIH et du sida en Espagne, explique :

« Cela fait des années que nous attendons un vaccin, nous savons qu'il y a eu de nombreux essais, qu'en raison des caractéristiques du virus, c'est compliqué, mais nous avons bon espoir et nous sommes heureux que la recherche se poursuive et que l'on ne jette pas l'éponge »

À ce jour, plus de 15 milliards dollars US (environ 12,4 milliards d'euros) ont été investis dans la mise au point d'un vaccin contre le VIH – principalement par les États-Unis et surtout par le secteur public – et ces efforts n'ont pas été vains.

Les connaissances générées dans la lutte contre le VIH ont permis de faire progresser plus rapidement la recherche sur la Covid-19 (un virus beaucoup plus simple, par ailleurs, qui a bénéficié de quelque 39 milliards USD (32,15 milliards d'euros) d'investissements rien qu'en 2020) et de faire approuver en moins d'un an ce qui, dans le cas du VIH, est attendu depuis quarante ans.

« On s'est appuyé sur des plateformes de vaccination établies, ainsi que sur de nombreuses connaissances dont on disposait déjà », explique Beatriz Mothe, de l'Institut de recherche sur le sida IrsiCaixa. « Les connaissances acquises grâce à la Covid-19 sont susceptibles d'insuffler un nouvel élan à la recherche sur le VIH et d'autres vaccins candidats pourront être développés plus rapidement. Cela demandera, toutefois, plus d'investissements, les mêmes investissements que pour la Covid-19 », souligne-t-elle.

La seule solution à long terme

En 2019, 1,7 million de personnes sont devenues nouvellement infectées par le VIH dans le monde. Bien que le virus ne soit plus aussi meurtrier qu'auparavant – les personnes séropositives peuvent, dans la plupart des cas, jouir d'une bonne qualité de vie sous traitement antirétroviral –, les chiffres restent néanmoins inquiétants dans des régions comme l'Europe de l'Est, l'Asie centrale et l'Afrique de l'Ouest, et pourraient le devenir encore plus au cours des années à venir, dans la mesure où la pandémie de Covid-19 a perturbé de nombreux programmes de soins et de traitement.

Il existe actuellement un éventail de stratégies de prévention – préservatifs, microbicides – mais la plus récente et la plus efficace est la « prophylaxie pré-exposition » (plus connue sous son acronyme anglais de PrEP), un comprimé qui, pris quotidiennement, réduit de 90 % le risque de contracter le virus.

Bien qu'il s'agisse d'un outil efficace, le problème de la PrEP, selon la chercheuse Beatriz Mothe, est que « sa mise en œuvre se heurte à des obstacles, qu'elle n'est pas à la portée de tout le monde ». D'une part, sa répartition géographique est inégale, d'autre part, il n'y a pas assez de centres ou de personnel médical pour l'administrer et assurer le suivi des patients.

« En Espagne, où elle a été approuvée fin 2019, il y a encore des communautés [régions] où elle n'est pas mise en œuvre. Alors que dans d'autres, les listes d'attente sont interminables », déplore Ramón Espacio, de la Cesida.

C'est pourquoi le vaccin est si urgent. « La PrEP est une stratégie très protectrice, mais en définitive, il s'agit d'un comprimé qu'il faut prendre tous les jours. Sur le long terme, le vaccin est plus facile à mettre en œuvre, car cette immunité vous protège pendant des années », explique Mme Mothe.

« Le vaccin est très important car il permet d'éviter tout ce que suppose une pathologie et une prise de médicaments à vie. Toutes les épidémies de l'histoire ont été contrôlées au moyen de vaccins et nous sommes toujours en présence d'une épidémie », convient M. Espacio.

Des vaccins pour tous

S'il est bien une région où l'attente de la découverte d'un vaccin contre le VIH se fait particulièrement pressante, c'est le continent africain, où se concentre actuellement le plus grand risque de mortalité, notamment chez les femmes. Les adolescentes de 15 à 19 ans représentent trois nouveaux cas de VIH sur quatre en Afrique subsaharienne.

Depuis 2017, un autre essai de vaccin – l'étude Invocodo, également menée par les laboratoires Janssen – est en cours dans cette région. Celle-ci porte sur 2.600 femmes volontaires et les résultats sont attendus en 2022.

« Nous semblons nous rapprocher du but, mais jusqu'à présent nos espoirs ont systématiquement été frustrés », a confié Esther Casas, membre du département médical de Médecins Sans Frontières en Afrique du Sud, lors d'un entretien avec Equal Times.

« Il est vrai que nous voulons tous voir la lumière au bout du tunnel, ce serait fantastique, mais entre collègues, la première chose à laquelle nous pensons est “qui va avoir accès à ce vaccin ?” », ajoute-t-elle.

Si un constat s'est imposé au cours de ces quarante années de lutte contre le VIH, c'est bien celui de l'accès inégal aux différentes solutions. Il a fallu plus de dix ans pour que les traitements largement utilisés en Europe et aux États-Unis arrivent en Afrique.

« Les antirétroviraux ont été approuvés en 1996 [la triple thérapie antirétrovirale]. Or, lorsque j'ai commencé à travailler au Kenya, en 2004, ils commençaient à peine à y faire leur apparition », se souvient Esther Casas. « Beaucoup de décès et de nouvelles infections auraient pu être évités si davantage d'antirétroviraux avaient été disponibles au moment opportun ».

Comme le souligne la responsable de Médecins Sans Frontières, « il est vrai que la situation s'est quelque peu améliorée, que les entreprises pharmaceutiques travaillent en coordination avec les fabricants de génériques pour produire des médicaments de manière plus souple et plus massive », mais même ainsi, « il subsiste un fossé en matière d'accès entre les pays du Nord et le reste du monde, même aujourd'hui », reconnaît la médecin. La répartition actuelle des vaccins contre la Covid-19 – où les pays à hauts revenus accaparent 87 % des doses – en est peut-être la meilleure illustration.

« Nous devons apprendre de nos erreurs », insistent les acteurs de première ligne dans cette nouvelle pandémie mondiale. « Si l'on parvient enfin à mettre au point un vaccin contre le VIH, cela exigera énormément de coordination et de volonté politique. La priorité devra être accordée avant tout aux communautés où le nombre de patients et la population à risque sont les plus élevés, indépendamment du revenu par habitant. »


29.11.2021 à 04:00

Un combat pour la justice : comment les syndicats néerlandais ont soutenu les victimes du chrome-VI

HesaMag, Pien Heuts

La présidente du syndicat militaire néerlandais AFMP, Anne-Marie Snels, y voit un énième scandale touchant le ministère de la Défense. Nous sommes en 2014. La presse vient de révéler que des travailleurs de la Défense ont été exposés à une substance cancérigène, le chrome-VI (ou chrome hexavalent) alors qu'ils travaillaient dans les ateliers de maintenance de l'OTAN. Un certain nombre d'entre eux sont tombés malades et plusieurs sont morts. Les travaux de ponçage, de meulage et de soudure sur les équipements (...)

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La présidente du syndicat militaire néerlandais AFMP, Anne-Marie Snels, y voit un énième scandale touchant le ministère de la Défense. Nous sommes en 2014. La presse vient de révéler que des travailleurs de la Défense ont été exposés à une substance cancérigène, le chrome-VI (ou chrome hexavalent) alors qu'ils travaillaient dans les ateliers de maintenance de l'OTAN. Un certain nombre d'entre eux sont tombés malades et plusieurs sont morts. Les travaux de ponçage, de meulage et de soudure sur les équipements américains ont libéré du chrome-VI, un métal toxique qui a longtemps été utilisé dans l'industrie de la peinture et la sidérurgie en raison de ses propriétés anticorrosives.

« Nous avons exigé immédiatement du ministre la mise en place d'une commission d'enquête conjointe indépendante, une enquête médicale indépendante pour les victimes et un régime d'indemnisation pour les travailleurs malades », explique Mme Snels. « Il fallait aller au fond des choses. »

Face à la pression de l'opinion publique et de la commission de la Défense de la Tweede Kamer (la chambre basse du Parlement), le ministre a approuvé une note dans laquelle le ministère de la Défense rejetait toute responsabilité.

En quelques mois, un règlement à l'amiable a été mis en place. Un régime d'avances provisoires, dont le montant variait entre 3.000 et 15.000 euros, a été proposé à tous les (anciens) salariés (y compris les travailleurs temporaires et flexibles) ayant occupé certains postes pendant au moins un an et souffrant de problèmes de santé spécifiques. Une fois connus les résultats de l'enquête, un régime définitif d'indemnisation devait suivre.

Peu d'expertise en Europe

L'enquête a duré plus de trois ans. La commission mixte a travaillé en étroite collaboration avec l'Institut national de la santé publique et de l'environnement (RIVM) et un certain nombre d'experts. La responsable syndicale Anne-Marie Snels faisait également partie de cette commission : « L'enquête a été menée avec beaucoup de soin. Il fallait retrouver des personnes qui étaient retraitées depuis longtemps. Les réunions nous ont permis de recueillir les questions des employés et de réaliser sur la base de ces questions toute une série d'études complémentaires. Il a fallu établir un lien de causalité entre certaines maladies et l'exposition. Il n'existait guère d'expertise dans ce domaine, ni aux Pays-Bas, ni en Europe. C'est ce qui fait tout l'intérêt d'une telle démarche. »

En juin 2018, la commission d'enquête a présenté une liste de maladies dont il est établi qu'elles sont causées par le chrome-VI : cancer du poumon, cancer du nez, eczéma de contact, asthme et rhinite allergiques, maladies pulmonaires telles que la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Le cancer du larynx a été ajouté par la suite. La commission a recommandé un régime d'indemnisation des (anciens) travailleurs ou de leurs proches allant de 5.000 à 40.000 euros (le montant de l'indemnité est plus élevé en cas d'affections multiples), le suivi de toutes les personnes concernées, des mesures de prévention pour rendre le travail plus sûr et deux enquêtes de suivi, dont une étude portant sur l'exposition au chrome-VI dans l'ensemble du secteur de la défense, qui devrait être terminée en décembre 2020. Entre-temps, il a été clairement établi qu'environ 2.400 travailleurs ont pu avoir été exposés au chrome-VI entre 1984 et 2006.

Anne-Marie Snels se réjouit que la commission d'enquête indépendante ait pu briser la forteresse que constitue le ministère de la Défense. « Ils n'ont pas réussi à garder le secret sur un scandale de grande ampleur. Il est effroyable et terriblement choquant que des travailleurs aient été exposés à une substance cancérigène. Le ministère de la Défense était bien conscient du danger. Les indemnisations financières ne pourront jamais compenser les atteintes à la santé. Et certaines personnes ne bénéficieront pas du règlement définitif, ce qui peut susciter une légitime amertume. De nombreuses personnes ont entamé une action en responsabilité civile. »

Une intervention financière rapide

L'enquête à grande échelle sur l'exposition au chrome-VI au sein du ministère de la Défense a permis de mettre au jour un nouveau scandale. En 2016, dans la municipalité de Tilburg, dans le sud des Pays-Bas, on a découvert qu'entre 2004 et 2011, plus de 800 chômeurs avaient subi une exposition au chrome-VI dans le cadre d'un projet de réinsertion. Sous peine de perdre leurs allocations de chômage, ils ont été mis au travail dans un hangar où ils devaient rénover de vieilles rames des chemins de fer néerlandais ou du Musée du rail. Les travailleurs n'avaient pas d'équipement de protection et étaient soumis à un régime strict et fondé sur l'intimidation.

« Une commission d'enquête indépendante a été immédiatement constituée », indique Marian Schaapman, membre de cette commission en tant que directrice du Bureau des maladies professionnelles du FNV et responsable Santé, sécurité et conditions de travail à l'Institut syndicale européen (ETUI) depuis 2017.

« Grâce à mon expérience acquise au Bureau des maladies professionnelles, je savais ce qui était important : une enquête médicale indépendante, un accès gratuit aux soins de santé et, en fin de compte, aller au fond des choses et obtenir une compensation financière pour la souffrance et la maladie. Il est scandaleux de constater que des personnes vulnérables — surtout des réfugiés ou des personnes peu instruites — ont été forcées par la municipalité de Tilburg et les chemins de fer néerlandais (NS) de s'exposer aux pires conditions de travail, et cela alors que le client, NS, était conscient des dangers. »

Au cours de la procédure d'enquête, tous les anciens travailleurs ont assez vite pu passer des examens médicaux et bénéficier d'une allocation pour les frais d'assurance maladie. En 2019, l'enquête indépendante a montré que la municipalité de Tilburg avait manqué à son devoir de prudence et que NS était consciente des risques encourus.

La commission a recommandé que tous les anciens salariés puissent recevoir une allocation de 7.000 euros — qu'ils soient malades ou non, afin de compenser l'anxiété qu'ils avaient dû ressentir pendant toute cette période jusqu'à la fin de l'enquête.

La commission a également estimé que des allocations (entre 5.000 et 40.000 euros) devaient être accordées aux personnes ayant contracté, au cours de leur travail dans le hangar, une des maladies dont le lien avec le chrome-VI (liste du RIVM) est scientifiquement prouvé.

Les Pays-Bas semblent aller d'un incident à l'autre en matière d'exposition à des substances dangereuses. C'est notamment pour cette raison que les scandales les plus récents ont amené à réfléchir à une indemnisation générale, suivant laquelle les travailleurs manifestement exposés à des substances dangereuses sont indemnisés par le gouvernement. Ce régime d'indemnisation (une indemnité unique de 21.000 euros) est déjà en place pour les victimes de l'amiante et pour les travailleurs tombés malades à cause de solvants organiques (OPS).

Un avis, intitulé « Matière à réflexion », a été présenté à la Tweede Kamer. « Aux Pays-Bas, il est difficile pour les victimes de faire admettre qu'elles sont tombées malades à cause de leur travail », souligne Marian Schaapman. En tant que directrice du Bureau des maladies professionnelles du syndicat FNV, qui offre une assistance juridique gratuite aux affiliés, elle a mené de très nombreuses procédures judiciaires. « Une intervention globale évite à de nombreuses personnes des démarches pénibles, mais elle permet aussi de garder ouverte l'option d'une action en responsabilité civile. Ces procédures créent une jurisprudence, indispensable pour améliorer la situation des travailleurs, d'une part, et d'autre part pour sensibiliser les employeurs aux dangers auxquels ils exposent leur personnel. »

Un million de travailleurs en Europe sont exposés chaque jour au chrome-VI

Aux Pays-Bas, les scandales du chrome-VI ont contribué à ramener la valeur limite à 1 microgramme/m3 en 2017. En comparaison avec la valeur limite européenne de 10 microgrammes/m3 (et de 5 microgrammes/m3 en 2025), c'est une norme très stricte. La France a également adopté dès 2014 une valeur limite d'exposition professionnelle de 1 microgrammes/m³ pour le chrome-VI.

En Europe, un peu moins d'un million de travailleurs subissent chaque jour une exposition au chrome-VI. « Les employeurs doivent enregistrer leurs substances dangereuses et respecter les valeurs limites », explique Wim van Veelen, responsable de la politique de qualité du travail au sein du syndicat FNV et membre des comités chrome-VI. Même si la loi néerlandaise impose depuis des décennies aux employeurs l'obligation d'enregistrer les substances cancérigènes et de dresser la liste des fonctions pouvant se situer dans la zone dangereuse, seuls 7 % d'entre eux le font.

M. Van Veelen ajoute que « les employeurs savent qu'à la suite de toute une série de mesures d'austérité, le contrôle exercé par l'inspection du travail est insuffisant. Ils se moquent éperdument de ces limites strictes. Il faut maintenir l'obligation d'enregistrement, sous peine d'une lourde amende, et demander aux entreprises de soumettre à l'inspection du travail l'inventaire et l'évaluation des risques en question, sous forme numérique. Ce n'est que grâce à une base de données contenant des informations spécifiques à un secteur que l'inspection peut avoir un aperçu des pratiques réelles et qu'elle peut exercer un contrôle efficace. Un tel instrument numérique devrait s'appliquer dans toute l'Europe. Il suffirait d'appuyer sur un bouton pour voir que tel ou tel travailleur a poncé un avion ou un char d'assaut pendant un certain temps et qu'il a pu ainsi être exposé à des substances cancérigènes. »


Note : Cet article a été publié pour la première fois dans le magazine de l'ETUI, HesaMag #22 (septembre 2020), avec des témoignages complémentaires. Il est disponible dans sa version originale néerlandaise, et ses versions traduites française et anglaise.


26.11.2021 à 10:52

Retournés et jetés en masse : le coût caché des produits du consumérisme mondial

Environ 131 milliards de colis ont sillonné la planète en 2020. Au beau milieu de la paralysie mondiale entraînée par la pandémie de Covid-19, des T-shirts, des chaussures et des appareils électroniques ont traversé en masse les océans, les autoroutes et les villes pour satisfaire les désirs urgents de leurs acheteurs.
131 milliards d'envois en un an, soit environ 4.000 envois par seconde. La plupart de ces derniers envoyés vers un foyer, vers une habitation quelconque, mais aussi beaucoup d'autres (...)

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Texte intégral 2571 mots

Environ 131 milliards de colis ont sillonné la planète en 2020. Au beau milieu de la paralysie mondiale entraînée par la pandémie de Covid-19, des T-shirts, des chaussures et des appareils électroniques ont traversé en masse les océans, les autoroutes et les villes pour satisfaire les désirs urgents de leurs acheteurs.

131 milliards d'envois en un an, soit environ 4.000 envois par seconde. La plupart de ces derniers envoyés vers un foyer, vers une habitation quelconque, mais aussi beaucoup d'autres qui empruntaient le chemin du retour. C'est le revers de la société de consommation : les retours en masse. Les estimations indiquent qu'un produit sur trois acheté en ligne est renvoyé dans les trois mois suivant son achat. Où ? La plupart des consommateurs ne le savent pas.

Renvoyer un achat est un droit, mais ce droit s'est depuis longtemps transformé en une avalanche de chiffres ingérables. L'année dernière, rien qu'aux États-Unis, les consommateurs ont renvoyé pour plus de 102 milliards de dollars US (90,95 milliards d'euros) de marchandises achetées en ligne, soit 18 % du total.

« Les retours se multiplient parce que de plus en plus de gens achètent en ligne, mais aussi parce que nous avons pris de mauvaises habitudes. »

« Aujourd'hui, les retours sont nombreux, surtout dans le domaine de la mode, des chaussures et des accessoires », a déclaré à Equal Times Jordi Ordóñez, consultant spécialisé dans le commerce électronique.

Avec l'émergence de grandes plates-formes telles qu'Amazon et leurs politiques agressives d'acquisition de clients, le retour d'un article est devenu un processus de plus en plus facile et, dans de nombreux cas, gratuit pour le consommateur. C'est après que les choses se compliquent.

Chaque fois qu'un ordre de retour est donné, le produit entame un long et coûteux voyage de retour. Un très long périple qui traverse souvent plusieurs entrepôts, voire plusieurs frontières, et qui va parfois directement du domicile du consommateur insatisfait à la poubelle.

Renvoyez-le, c'est gratuit

Paradoxalement, en tant qu'acheteurs, nous n'aimons pas renvoyer des produits. Francis Blasco, doyenne de la faculté de commerce de l'université Complutense de Madrid et spécialiste du neuromarketing, l'a constaté dans son laboratoire. « En général, les gens n'aiment pas restituer. De nombreuses études l'ont démontré. Les consommateurs aiment faire le bon choix. Si quelqu'un renvoie quelque chose, c'est parce qu'il ou elle en a besoin ».

D'ailleurs, nous ne retournons pas de la même manière dans les magasins physiques ou en ligne. Là où 20 à 30 % des achats en ligne sont retournés (voire jusqu'à 50 % lors de périodes spéciales telles que Noël ou Black Friday), dans les magasins traditionnels, nous renvoyons entre 6 et 8 % des articles.

La marge d'erreur associée aux achats en ligne est plus grande, les produits n'étant pas toujours bien décrits ou, dans le cas des vêtements, les tailles n'étant pas toujours adaptées.

Une étude de la société de logistique UPS révèle que près de 60 % des retours sont dus à un produit endommagé ou ne correspondant pas à la description. Cependant, il existe une autre statistique : les 17 % d'acheteurs qui renvoient la marchandise simplement parce qu'ils n'en veulent plus ; parce qu'ils ont changé d'avis. C'est ce qu'on appelle le droit de rétractation, mais la distinction entre ce droit et l'abus de celui-ci est ténue.

Un exemple concret : les personnes qui achètent trois vêtements identiques, mais de couleurs et de tailles différentes, pour n'en garder qu'un et renvoyer les autres. C'est un phénomène appelé « bracketing » en anglais (à savoir mettre quelque chose entre parenthèses) et qui est devenu courant, surtout chez les jeunes acheteurs de 21 à 29 ans. Ils achètent des biens en sachant à l'avance qu'ils les retourneront.

« Le problème, c'est le tout gratuit », insiste Jordi Ordóñez, « Si on vous propose un open-bar, si vous ne payez pas le retour, vous vous habituez à renvoyer le paquet sans aucune conséquence. Certaines personnes achètent même un produit pour le prendre en photo, mettre cette photo en ligne sur Instagram ou TikTok avant de le retourner ». Une habitude dangereuse, souligne M. Ordóñez, car ce qu'ils qualifient de gratuit a un coût bien réel.

Le kilomètre noir

« Les transports sont responsables de 40 % de la pollution directe ou indirecte dans les villes », avertit May Lopez, experte en logistique durable. C'est pour cette raison que le « dernier kilomètre », c'est-à-dire le trajet d'un produit jusqu'à la porte du consommateur, a un tel impact sur l'environnement. « Même en utilisant un véhicule électrique, le fait d'apporter un produit jusqu'à un domicile génère du trafic, du bruit et de la pollution », explique-t-elle.

Dans le cas des retours, le trajet et l'impact sont multipliés par deux, avec une difficulté supplémentaire : les colis sont plus difficiles à regrouper. Un rapport de la société de logistique Optoro indique que le transport mondial des retours de marchandises émet 15 millions de tonnes de CO2 chaque année. Une autre étude, de l'Université de Bamberg en Allemagne, a estimé l'impact des retours en Allemagne à 238.000 tonnes de CO2, soit l'équivalent de 2.200 trajets quotidiens en voiture de Hambourg à Moscou.

Dans de nombreux cas, les marchandises retournées ne sont pas renvoyées à leur point de départ, mais plutôt vers d'autres entrepôts où elles font l'objet d'une inspection. Ces entrepôts se trouvent parfois à des milliers de kilomètres. Sharon Cullinane, professeure à l'université de Göteborg, en Suède, s'est penchée sur la question et a constaté que certaines entreprises suédoises externalisent le traitement des retours dans des pays où les salaires sont plus bas, comme la Pologne, l'Estonie ou même certains pays asiatiques.

Une fois les produits arrivés dans ces entrepôts, le périple continue. Il convient alors de les vérifier, désinfecter, reconditionner (lorsque le produit est à nouveau vendu), et ce, le plus rapidement possible, surtout s'il s'agit d'articles de mode. « Si vous êtes lent et que vous ne remettez un vêtement sur le marché qu'un mois et demi ou deux mois plus tard, il a très peu de chances d'être revendu », explique Lluís Alarcón, site manager chez Logifashion, une multinationale espagnole de logistique qui gère les expéditions de mode et, de plus en plus, la collecte des retours.

« Ce sont les marques qui nous donnent les instructions à suivre : elles nous indiquent si elles souhaitent réintégrer le retour dans le circuit normal de vente, si elles souhaitent le reconditionner pour le marché de l'occasion ou si elles souhaitent l'envoyer vers d'autres canaux ».

On touche à présent à un autre point critique. D'après l'université de Bamberg, 79 % de tout ce que nous retournons est revendu tel quel, 13 % partent dans des marchés d'occasion, 2,1 % sont recyclés, 0,9 % sont donnés à une œuvre caritative et 3,9 % sont détruits. L'université allemande souligne que, chaque année, quelque 20 millions d'articles finissent à la poubelle avant d'être utilisés. Parmi ceux-ci, un peu plus de 7 millions sont en parfait état. Ils ont été fabriqués, conditionnés, transportés puis renvoyés et ont donc eu une vie inutile.

Acheter, renvoyer, jeter

En 2019, un militant de Greenpeace Allemagne s'est infiltré dans le centre logistique d'Amazon à Winsen. Il y a vu comment certains des retours aboutissaient dans une pièce appelée « zone de destruction ».

La même année, une émission française dénonçait la même pratique sur un site Amazon en Saône-et-Loire et plus tard (en 2020 au Canada et en 2021 au Royaume-Uni), deux autres enquêtes journalistiques révélaient la même réalité : la destruction par Amazon de centaines de produits qui n'avaient jamais servi. Pas seulement les retours, mais également certains stocks qui n'ont jamais été vendus.

« Cette pratique n'a aucune logique », critique Celia Ojeda, responsable Consommation chez Greenpeace Espagne. « Si nous nous rendons dans un magasin de vêtements et essayons un pantalon, nous ne comprendrions jamais que, lorsque nous quittons le magasin, la personne responsable des cabines d'essayage le jette. Alors, pourquoi est-ce que cela se produit dans le cas des achats en ligne ? »

La raison est qu'il est parfois plus coûteux de reconditionner un produit que de le détruire. « Le retour est gratuit, mais c'est le détaillant qui le paie, non seulement en raison de la marge perdue, mais aussi à cause de tous les frais supplémentaires : transport, inspection, stockage. Pour les fournisseurs externes qui vendent par l'intermédiaire d'Amazon, le prix de l'entrepôt est mensuel et cubique. »

« Parfois, il est plus économique de donner ou de détruire les produits que de les conserver », explique Jordi Ordóñez.

Lluís Alarcón reconnaît que dans son secteur, on lui demande également de détruire des vêtements si, par exemple, ils ont des taches compliquées ou des défauts difficiles à réparer, mais il assure qu'« auparavant, c'était plus courant qu'aujourd'hui ; ces derniers temps, il existe tellement de canaux alternatifs de vente d'occasion, tellement d'installations pour vendre dans d'autres pays et continents que cela a diminué ».

Le fait est que cette question manque de transparence. La plupart des entreprises ne communiquent aucune information sur ce qu'elles font de leurs retours. Certains pays, notamment l'Allemagne et la France, ont mis en place une législation interdisant la destruction des produits encore aptes à la vente, et des lois similaires sont en cours d'élaboration en Espagne et à la Commission européenne, mais les écologistes, en complément de la loi, appellent à la vigilance pour empêcher, entre autres, certaines de ces entreprises d'envoyer leurs produits rejetés dans des pays tiers qui se chargeront de leur destruction.

Est-il possible de réduire le nombre de retours ?

Ne serait-ce que pour des raisons économiques, les entreprises elles-mêmes ont tout intérêt à réduire et à gérer efficacement leurs retours. Dans cette optique, des propositions sont déjà mises en œuvre, telles que l'amélioration des informations sur les produits sur les sites Web (avec des photos, des vidéos, voire des cabines d'essayage virtuelles), l'allongement des périodes de retour, la mise en place de contrôles de qualité pour s'assurer que les marchandises n'arrivent pas endommagées, le remplacement des retours de marchandises à domicile par des retours dans des casiers ou des magasins physiques.

« Nous avons lancé un mouvement : la livraison durable », déclare May Lopez. « Au lieu de livrer et de renvoyer les produits à votre domicile, vous optez pour des points de proximité, des magasins de quartier, pour le faire là-bas. De cette façon, nous regroupons les envois, réduisons de 20 % les émissions du dernier kilomètre, facilitons les retours sans qu'un livreur doive passer et repasser en attendant que vous soyez chez vous, et ce, tout en soutenant le commerce local par la même occasion. »

Les grandes plates-formes telles qu'Amazon ou Walmart ont opté pour une initiative différente. Elles ont créé un algorithme capable de calculer combien leur coûte chaque retour. Si cela n'est pas rentable, ils remboursent l'argent au client, mais ce dernier garde le paquet. « Cela me semble injuste, car, en fin de compte, vous reportez la responsabilité sur le consommateur. Le fait que vous gardiez le produit chez vous n'est pas une solution au problème », déclare Celia Ojeda de Greenpeace, car, au bout du compte, c'est le consommateur qui finira par le jeter.

Ce que les entreprises peuvent faire, c'est cesser de proposer gratuitement quelque chose qu'elles n'ont pas été en mesure de gérer jusqu'à présent. « Le consommateur doit assumer certains coûts », soutient la doyenne, Francis Blasco.

La proposition est peut-être impopulaire (près de la moitié des acheteurs en ligne partent du principe que les retours sont gratuits), mais elle est utile. Selon l'université de Bamberg, des frais de retour d'environ 2,95 euros (3,31 dollars US) imposés par la loi permettraient d'éviter 16 % des retours et de réduire la concurrence déloyale des grandes plates-formes vis-à-vis des petits commerces.

Payer, dit-on, est une façon de prendre conscience. Après tout, les retours ne sont jamais gratuits, ils coûtent toujours quelque chose à quelqu'un ; aux vendeurs, aux sociétés de transport et au bout du compte à la planète, c'est-à-dire à nous tous.


25.11.2021 à 10:26

Des emplois et un salaire minimum décent sont la base de la reprise dans un monde de plus en plus inégalitaire

Le prix Nobel d'économie 2021 a été décerné aux économistes David Card, Joshua Angrist et Guido Imbens, tous basés aux États-Unis, pour leurs recherches concrètes menées dans les années 1990, qui ont démontré de manière empirique comme infondée l'idée répandue par les économistes conservateurs selon laquelle le relèvement du salaire minimum entraînerait la destruction d'emplois.
Les chercheurs s'étaient basés sur une « expérience naturelle » pour étudier les effets d'une augmentation du salaire minimum dans (...)

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Le prix Nobel d'économie 2021 a été décerné aux économistes David Card, Joshua Angrist et Guido Imbens, tous basés aux États-Unis, pour leurs recherches concrètes menées dans les années 1990, qui ont démontré de manière empirique comme infondée l'idée répandue par les économistes conservateurs selon laquelle le relèvement du salaire minimum entraînerait la destruction d'emplois.

Les chercheurs s'étaient basés sur une « expérience naturelle » pour étudier les effets d'une augmentation du salaire minimum dans l'État du New Jersey, qui avait à l'époque porté le taux de salaire minimum au niveau le plus élevé du pays. La mesure avait suscité une forte opposition des chefs d'entreprises. Les chercheurs ont examiné les effets de l'augmentation du salaire minimum dans le secteur de la restauration rapide du New Jersey, en le comparant à un groupe témoin de fast-foods situés juste de l'autre côté de la frontière, dans l'est de la Pennsylvanie, où le salaire minimum n'avait pas été augmenté. Ce faisant, ils ont constaté que, par rapport aux chaînes de restauration rapide de Pennsylvanie, les fast-foods du New Jersey ont vu leurs effectifs augmenter de 13 % à la suite de l'augmentation du salaire minimum. Par ailleurs, cette hausse du salaire minimum a eu lieu en pleine période de récession. À l'époque, ces conclusions avaient soulevé une onde de choc au sein de l'establishment économique.

Depuis lors, toutefois, nombre d'autres études empiriques sont venues remettre en cause la théorie selon laquelle les augmentations du salaire minimum entraînaient des pertes d'emplois.

Au Brésil, les salaires minimums ont augmenté en termes réels de plus de 60 % entre 2003 et 2012, sans incidence notable sur l'emploi. En Indonésie, le relèvement des salaires minimums dans les années 1990 s'est accompagnée d'une augmentation de l'emploi formel, ainsi que d'une baisse de l'informalité et d'une hausse de la demande locale. L'instauration, en 2015, du salaire minimum en Allemagne n'a pas entraîné les pertes d'emplois massives initialement pronostiquées par nombre d'économistes. Les effets sur l'emploi ont été négligeables, tandis que la sécurité des revenus des personnes à faible revenu s'est considérablement améliorée.

Cela étant, malgré les preuves de plus en plus nombreuses du contraire, la théorie infondée mais néanmoins prégnante, selon laquelle l'augmentation des salaires minimums aurait pour conséquence directe la destruction d'emplois, a persisté – ce mythe est colporté par les économistes conservateurs, les grandes fédérations industrielles telles que la Chambre de commerce américaine et certaines institutions internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI).

« Augmenter les salaires minimums de toute urgence »

Le prix Nobel lance un sérieux réquisitoire contre les adversaires d'un salaire minimum décent pour les travailleurs et témoigne d'un rejet international de l'argument économique, désormais battu en brèche, selon lequel les augmentations salariales sont néfastes pour les travailleurs et l'économie. Il a fallu près de 30 ans pour que les faits prennent le pas sur une doctrine préjudiciable et sans fondement, qui a eu pour effet de maintenir des millions de travailleurs dans la pauvreté.

Selon le Sondage d'opinion mondial 2020 de la CSI, 76 % de la population mondiale estime que le salaire minimum ne suffit pas pour vivre décemment. Par ailleurs, un rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT) publié en 2018 montre que la pauvreté au travail reste endémique à l'échelle mondiale, avec plus de 300 millions de travailleurs disposant d'un niveau de vie du ménage inférieur à 1,90 dollars US par personne et par jour, outre 430 millions de travailleurs des pays émergents et en développement avec un niveau de vie compris entre 1,90 et 3,10 dollars US par jour.

Quelque 266 millions de travailleurs sont rémunérés en dessous du salaire minimum, soit parce qu'ils ne sont pas protégés par la loi, soit parce que la législation n'est pas respectée. La croissance des salaires réels à l'échelle mondiale, quant à elle, a stagné par rapport à la productivité et à la croissance économique au cours de ces dernières décennies, ce qui a contribué à creuser les inégalités de revenus.

Le désespoir économique que connaissent les travailleurs est aggravé par le fait que la moitié de la population mondiale ne bénéficie d'aucune forme de protection sociale et que 22 % supplémentaires ne bénéficient pas d'une protection complète conforme aux normes de l'OIT.

À l'heure où le monde a besoin d'une recherche fondée sur des preuves, à l'appui d'une reprise économique mondiale, l'économie doit, elle aussi, s'appuyer sur une analyse factuelle plutôt que sur des spéculations idéologiques présentées comme des conseils politiques légitimes. Avec l'attribution de ce prix Nobel, les gouvernements devraient désormais considérer comme une question d'urgence le fait de garantir des revenus adéquats aux travailleurs en augmentant les salaires minimums et en renforçant la protection sociale.

Non seulement de telles mesures sont-elles vitales pour assurer aux travailleurs et à leurs familles un socle de sécurité de revenu, mais elles doivent également être considérées comme des investissements. Comme cela a été démontré, l'augmentation du salaire minimum réduit la pauvreté et les inégalités, favorise l'augmentation de la consommation et de la demande de biens et de services locaux, contribue à une activité économique productive et soutient une croissance inclusive. Une étude de la CSI a, en effet, montré qu'un investissement de 1 % supplémentaire du PIB dans la protection sociale peut contribuer à une hausse significative de l'emploi et des recettes fiscales, ainsi qu'à pratiquement multiplier par deux les retours en termes de PIB.

Les gouvernements doivent garantir un salaire minimum vital qui tienne compte du coût de la vie pour les travailleurs et leurs familles et qui soit établi en concertation avec les partenaires sociaux. Le salaire minimum vital doit avoir force de loi et toute infraction doit être passible de sanctions sévères et dissuasives. De même, les systèmes de protection sociale doivent être renforcés et étendus pour couvrir les travailleurs dans toutes les catégories d'emploi, ainsi que les travailleurs de l'économie informelle. Loin de détruire les emplois, ces mesures contribueront à jeter les bases d'un nouveau contrat social, créant les conditions d'une reprise économique robuste, équitable et inclusive, avec à la clé, des emplois, du travail décent et la résilience.


24.11.2021 à 04:00

Au Maghreb, les footballeurs courent toujours après leurs droits sociaux

Matthias Raynal

L'histoire avait pourtant bien commencé. Un contrat d'entraîneur de quatre ans avec le Mouloudia d'Oujda, club marocain de première division, un projet ambitieux et un budget de plusieurs millions d'euros. Après avoir passé l'essentiel de sa carrière en France, Abdeslam Ouaddou, 43 ans, n'a pas hésité une seconde. « C'était un honneur de revenir au Maroc pour participer au développement du football. » Mais quand il atterrit à Oujda à l'automne 2020, il tombe de haut : « Des joueurs viennent me dire qu'ils (...)

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L'histoire avait pourtant bien commencé. Un contrat d'entraîneur de quatre ans avec le Mouloudia d'Oujda, club marocain de première division, un projet ambitieux et un budget de plusieurs millions d'euros. Après avoir passé l'essentiel de sa carrière en France, Abdeslam Ouaddou, 43 ans, n'a pas hésité une seconde. « C'était un honneur de revenir au Maroc pour participer au développement du football. » Mais quand il atterrit à Oujda à l'automne 2020, il tombe de haut : « Des joueurs viennent me dire qu'ils n'ont pas reçu leur salaire depuis six mois. » Certains n'arrivent plus à payer leur loyer, n'ont « plus rien dans le frigo ».

Il découvre alors l'envers du décor du football professionnel marocain. Les droits sociaux des sportifs ne sont pas respectés : impôts et cotisations sociales ne sont pas versés. Des affirmations fortes que corrobore une étude réalisée en 2016 par la Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (FIFPRO). Un travail d'ampleur qui s'appuie sur le témoignage de près de 14.000 joueurs évoluant en Europe, en Amérique et en Afrique. Sur ce dernier continent, « les conditions d'emploi les plus fondamentales ne sont pas respectées », peut-on lire dans le rapport. « Les joueurs qui se blessent, qui arrivent à la retraite n'ont rien. Les clubs sont hors-la-loi et les instances qui pourraient pousser au changement, [la Ligue nationale, la Fédération royale marocaine de football, l'Union Marocaine des Footballeurs Professionnels] ferment les yeux », dénonce Abdeslam Ouaddou.

En gardant l'anonymat, le chargé de communication d'une équipe de première division a accepté d'évoquer le sujet avec Equal Times et défend un point de vue opposé. Selon lui, les footballeurs doivent par exemple être « assurés ». Mais l'assurance ne couvre que les accidents. Dans le cas du non-paiement du salaire, le joueur peut en informer la fédération et lancer une procédure pour obtenir gain de cause. « Parce qu'ils risquent des sanctions lourdes qui peuvent aller jusqu'à la relégation, les clubs règlent leurs impayés », soutient-il.

En théorie, ce chargé de communication a raison. Dans la pratique, les intérêts des clubs priment toujours sur ceux des joueurs, estime Me Christophe Bertrand qui a eu à traiter plusieurs affaires liées au football africain dans son cabinet d'avocats parisien. « Si des règlements existent et qu'ils sont conformes à la volonté de la Fifa, ce n'est pas pour autant qu'ils sont respectés. » Une circulaire de 2008, élaborée par l'instance dirigeante du football mondial, rappelle d'ailleurs les exigences minimales requises pour les contrats de joueurs professionnels, notamment la conformité au droit du travail local. Le texte n'est toutefois pas contraignant.

Création d'un syndicat tunisien

Le Maroc ne fait pas figure d'exception en Afrique du Nord. En Tunisie, les mauvaises pratiques sont également la norme. Selon l'étude de la FIFPRO de 2016, le pays est le deuxième d'Afrique pour les retards de paiement des salaires.

C'est pour remédier à la situation qu'un syndicat a vu le jour au lendemain de la révolution de 2011. Ali Boumnijel, ancien international tunisien devenu entraîneur, a participé à sa fondation. Il fut le président de l'Union Nationale des Footballeurs Tunisiens (UNFT) qui put compter, à son lancement, sur le soutien de l'UNFP (Union Nationale des Footballeurs Professionnels en France) et de la FIFPRO. Mais l'accueil des directions de club fut glacial : « Ce qu'ils veulent, c'est avoir la mainmise sur les joueurs, ils préfèrent diviser pour mieux régner », ajoutant que le concept de « syndicalisme » leur fait peur.

« Pour les clubs, on était là pour faire grève (…) Il y a eu une grosse pression des équipes sur les joueurs qui voulaient se syndiquer. Les clubs ont voulu tuer dans l'œuf notre initiative. » Trouver des adhérents est un casse-tête. « Quand j'appelais les joueurs et que je leur expliquais l'objectif de l'association, tout le monde était ravi, mais quand il fallait s'inscrire ça devenait plus compliqué. »

Dix ans plus tard, pas de changement à l'horizon. Les salariés du foot sont toujours soumis à l'arbitraire de directions omnipotentes. C'est ce que confirme un acteur du milieu qui a requis l'anonymat. En cas de blessure notamment, d'arrêt d'activité, il arrive que les clubs cessent, unilatéralement et illégalement, de payer un joueur. Ils peuvent refuser de prendre en charge les frais d'hospitalisation, s'ils considèrent que le footballeur n'est pas important pour l'équipe.

Ali Boumnijel a dû faire face à de nombreuses difficultés : Le manque de financement, l'absence de soutien du ministère des Sports, de la ligue et de la fédération. Il finit par jeter l'éponge. Aujourd'hui, l'organisation existe toujours, mais pèse peu dans le football tunisien. Le champion d'Afrique 2004 est amer, persuadé que les changements pour lesquels il militait auraient pu profiter à tous :

« Quand vous avez un joueur qui est assuré et qui connaît ses devoirs en tant que professionnel, c'est tout bénef' pour le club, le joueur va être beaucoup plus performant, moins stressé. »

Et il y a quelque chose que les joueurs savent bien, la justice de la Fifa protège. L'instance dispose d'une chambre de résolution des litiges, réputée pour son efficacité. Mais, pour ne pas être « le réceptacle de tous les contentieux », explique Me Christophe Bertrand, l'organisation autorise chaque pays à avoir ses propres organes.

L'avocat met en cause la composition même de ces institutions où l'on observe une « certaine proximité entre les clubs et des membres des commissions. Dans le système des recours, il n'y a pas de véritable garantie des droits de la défense », conclut le conseil. Les joueurs en sont conscients et peu d'entre eux se risquent finalement à réclamer justice.

Abdeslam Ouaddou décrit le système de l'intérieur, tel qu'il l'a vécu à Oujda. Il fustige « l'omerta » qui règne dans les clubs et les « moyens de pression » utilisés par les dirigeants pour bâillonner ceux « qui demandent leurs droits ». Parce qu'ils craignent pour leur carrière, « beaucoup de joueurs ne peuvent pas parler ».

Discriminations

Si les problèmes de la protection sociale et des impôts n'ont jamais été résolus, c'est parce qu'ils ne sont pas dus à de simples négligences, selon Ahmed Ouerfelli, avocat tunisien et ancien président de la Ligue nationale de football professionnel. Leurs origines sont plus complexes, s'expliquent par « l'ambiguïté des circuits de financement » du football. « Parfois, vous trouvez des supporters ou bien des hommes d'affaires dans une région qui donnent de l'argent directement aux joueurs. Cela se passe évidemment en dehors de tout cadre juridique, les sommes ne transitent même pas par les caisses du club. »

« Le football professionnel a un risque considérable de dérive », confirme Me Bertrand, « c'est une petite communauté où il y a beaucoup d'argent. » Lorsqu'un club fait signer un joueur professionnel, il a déjà en ligne de mire son futur transfert. Le contrat n'est en fait qu'une obligation légale à laquelle les équipes se soumettent pour permettre les transactions, décrypte l'avocat. Il satisfait une exigence purement formelle et ne garantit absolument pas au footballeur le respect de ses droits. En 2016, le président d'honneur de la division Afrique de la FIFPRO, Didier Drogba, déplorait l'absence de « statuts clairement définis », voire de statut tout court dans de nombreux pays du continent.

En avril 2021, le Wydad Casablanca (WAC) a été condamné à payer environ 300.000 euros à Souleymane Sissoko par le Tribunal arbitral du Sport (TAS) pour défaut de paiement du salaire. Le footballeur malien a été recruté en 2017, mais le « président a voulu se débarrasser de lui », retrace Abderrahim El Ouazzani, consultant en droit du sport. Le joueur tente alors de négocier son départ à l'amiable. Résultat : « Du jour au lendemain, le footballeur se retrouve sans domicile, sans salaire, sans argent. » Souleymane Sissoko est d'abord débouté par les instances de la Fédération royale marocaine de football. « Le WAC a réussi à faire durer la procédure, à multiplier les reports pour essayer d'épuiser le joueur et ses moyens financiers. » C'est finalement le TAS, à Lausanne, qui tranche en sa faveur au bout de quatre ans de procédures.

Pour Me Bertrand, des personnalités « courageuses » comme Souleymane Sissoko peuvent contribuer à faire évoluer le système grâce à leur litige individuel et la « jurisprudence » qui en résulte, mais la voie privilégiée par le spécialiste du droit du sport est davantage institutionnelle : « La puissante Fifa, alliée à la FIFPRO, doit imposer des règles mondiales et vérifier leur application. »


22.11.2021 à 08:29

Malgré un modèle environnemental reconnu et acclamé, le Costa Rica est confronté à de nouveaux défis

Alors que l'année 2021 touche à sa fin, le Costa Rica accumule les récompenses internationales en matière d'environnement. Le 17 octobre, le pays d'Amérique centrale s'est vu décerner le prix Earthshot dans la catégorie Protect & Restore Nature (Protéger et restaurer la nature) pour son programme de paiement des services environnementaux (PSA).
Depuis son lancement, ce programme a bénéficié à quelque 19.000 familles, a permis de récolter 524 millions de dollars US (environ 450 millions d'euros) pour (...)

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Alors que l'année 2021 touche à sa fin, le Costa Rica accumule les récompenses internationales en matière d'environnement. Le 17 octobre, le pays d'Amérique centrale s'est vu décerner le prix Earthshot dans la catégorie Protect & Restore Nature (Protéger et restaurer la nature) pour son programme de paiement des services environnementaux (PSA).

Depuis son lancement, ce programme a bénéficié à quelque 19.000 familles, a permis de récolter 524 millions de dollars US (environ 450 millions d'euros) pour des projets de conservation sur plus de 1,3 million d'hectares et a contribué à accroître le couvert forestier du pays de 47 % au début de l'an 2000 à 59 % aujourd'hui.

Le 13 octobre, le groupe britannique Coldplay a annoncé qu'il avait choisi le Costa Rica pour y donner une série de concerts, et ce précisément en raison des références environnementales du pays, considéré comme un « modèle » pour le monde entier en matière de lois favorisant la santé de la planète. Mais aussi et surtout parce que l'approvisionnement électrique national au Costa Rica est issu à 100 % d'énergies renouvelables. Ce dernier fait, à savoir que la totalité de la production primaire d'électricité du Costa Rica provient de sources renouvelables, est en effet l'une des spécificités costariciennes les plus connues dans le monde.

Le Washington Post a récemment consacré un éditorial à Andrea Meza, ministre de l'Environnement du Costa Rica, pour célébrer le fait qu'une si petite nation – d'une superficie d'un peu plus de 52.000 kilomètres carrés – soit un exemple pour le monde en matière d'environnement : « Un petit pays en développement comme celui dont est issue Mme Meza peut relever les défis et reconstruire son économie d'une manière qui protège le climat. Si le Costa Rica peut y arriver, qu'est-ce qui empêche des pays beaucoup plus grands et plus riches de suivre son exemple ? », soulignait le journal.

Mais à l'heure d'évoquer les « enjeux environnementaux », on ne peut se cantonner uniquement aux questions de la protection des forêts et du réseau électrique. Bien qu'il s'agisse de problématiques que le Costa Rica maîtrise depuis des décennies, il existe des aspects moins connus – mais tout aussi liés à la santé de la planète – où le Costa Rica accuse encore du retard. Ceux-ci incluent la question de la transition juste en matière de travail et d'autres projets qui, en 2021, avec une pandémie déjà en cours, semblent par trop ambitieux.

Comment le Costa Rica a-t-il transformé son approvisionnement électrique ?

L'approvisionnement en énergie électrique au Costa Rica provient intégralement d'énergies renouvelables. Il repose principalement sur les centrales hydroélectriques, mais compte également une part importante d'énergie géothermique et de biomasse, sans compter l'intégration récente de l'éolien, du photovoltaïque et du biogaz.

Cinq centrales hydroélectriques fournissent environ 33 % de la production d'électricité. Il s'agit des centrales de Reventazón, Angostura, Arenal, Miguel Dengo et Cachí. Rien de tout cela n'est nouveau. La construction des premières centrales hydroélectriques remonte aux années 1950, sous l'égide de l'Institut costaricien de l'électricité (ICE).

Dans un entretien avec Equal Times, Lawrence Pratt, ancien directeur du Centre latino-américain pour la compétitivité et le développement durable (CLACDS) et professeur de développement durable et de stratégie environnementale des entreprises à l'INCAE Business School au Costa Rica, explique que les décideurs de l'époque avaient fait preuve d'une grande clairvoyance.

« Dès les années 1950, le Costa Rica a compris qu'il ne disposait et ne disposerait pas de suffisamment de devises pour continuer à acheter et à importer du pétrole pour la production d'électricité. Avec tant de massifs montagneux et de cours d'eau de grand débit, l'hydroélectricité s'imposait comme un choix logique. »

« Ensuite est arrivée l'énergie géothermique. Il s'agissait d'une bonne option pour le Costa Rica. Les chocs pétroliers de 1973, de 1979, et de 2007, notamment, n'ont pas été ressentis aussi fortement. (...) Et aujourd'hui, avec les préoccupations liées aux changements climatiques, le Costa Rica fait figure de visionnaire », déclare M. Pratt.

Au fil de ces années de création des centrales hydroélectriques, selon Marco Vinicio Zamora, coordinateur du projet de transformation sociale écologique pour l'Amérique centrale auprès de la Fondation Friedrich Ebert (FES), les travailleurs de l'ICE ont veillé à une transition juste progressive en matière de travail, notamment grâce à un front syndical qui représente les milliers de travailleurs de l'ICE.

De fait, au lieu d'un syndicat unique, l'ICE compte aujourd'hui un large front syndical composé de sections syndicales représentatives de secteurs spécifiques, tels que les syndicats d'ouvriers et les syndicats d'ingénieurs, entre autres.

« Le développement de l'ICE en tant qu'institution et entreprise responsable des plans de production d'électricité s'est appuyé sur une organisation syndicale forte et sur la défense des droits des travailleurs dans le secteur public. Cependant, il convient aussi de prendre en considération les conditions différentes que connaissent les travailleurs du secteur privé, dès lors que ce secteur participe [lui aussi] à la production d'électricité, mais se caractérise par une forte tradition antisyndicale, tirant parti des modalités d'externalisation dans le cadre de la passation de contrats, a fortiori dans la construction », a souligné M. Zamora.

Au Costa Rica, en 2021, la tradition syndicale se concentre quasi-exclusivement dans le secteur public, qui représente 15 % de la main-d'œuvre nationale. Le secteur privé – 85 % des travailleurs – ne compte pratiquement aucun syndicat. Le défi d'une transition juste tournée vers l'avenir est d'autant plus difficile à relever que la tendance à la sous-traitance des services s'accentue.

Il convient également de tenir compte du fait que, bien que la production d'énergie électrique au Costa Rica provienne de sources renouvelables, la totalité de l'énergie consommée dans le pays ne provient pas de l'électricité. De fait, la majeure partie de l'énergie se concentre dans les transports routiers. Et dans ce domaine, les combustibles fossiles importés sont toujours rois.

Selon l'étude réalisée par la FES en 2016 intitulée Análisis Matriz Energética de Costa Rica - Renovabilidad de las fuentes y reversibilidad de los usos de energía, (analyse de la matrice énergétique du Costa Rica), les dérivés du pétrole ont été la principale source d'énergie au Costa Rica en 2015, si l'on considère l'offre primaire nationale et les importations « L'approvisionnement primaire interne du Costa Rica se caractérise par le fait qu'il est issu de sources renouvelables, cependant plus de 70 % de l'approvisionnement énergétique secondaire provient de sources non renouvelables, principalement des dérivés du pétrole, obtenus par le biais d'importations », indique l'étude.

Il s'agit de données qui ne font pas nécessairement les manchettes des médias étrangers à l'évocation de ce pays d'Amérique centrale. Or, c'est en elles que réside l'un des plus grands défis que le Costa Rica devra relever à l'avenir.

Un plan ambitieux pour l'avenir : « décarboniser » le pays

Le Costa Rica a lancé, en 2018, un plan de « décarbonisation » de son économie, dans lequel il promet une transition juste sur le plan social. Pour l'instant, tout est sur papier, mais il n'y a pas eu de contacts avec les syndicats des travailleurs publics. Et le fait qu'il n'y ait pratiquement pas de syndicats dans le secteur privé ne facilitera en rien cette transition. Du reste, y parvenir en l'espace d'un peu plus de trois décennies semble compliqué, l'objectif étant de mettre en œuvre des changements en profondeur à l'horizon 2050, tels que le remplacement du parc automobile public et privé existant par des véhicules électriques, l'élaboration de meilleures politiques énergétiques et l'amélioration de la durabilité environnementale dans le secteur agroalimentaire.

« Dans le cadre du plan de décarbonisation, le secteur de l'énergie associé à la mobilité des personnes et au transport des marchandises constitue le défi le plus important : la mobilité électrique et les transports publics sont les deux principaux défis à relever en vue d'une refonte du système énergétique et d'une transition juste », a souligné Marco Vinicio Zamora de la FES Costa Rica.

Dans un passé récent, les opérateurs de transport public ont été réticents à adopter des changements élémentaires, tels que la facturation en ligne, qui permettrait de mieux réguler la tarification des titres de transport. Ils ont, par ailleurs, également critiqué le projet gouvernemental de train électrique à grande vitesse, qui vise à compléter l'offre de mobilité collective dans les quatre principales villes du pays, en l'intégrant au réseau d'autobus (plan qui n'a plus été reconfiguré depuis des décennies et qui est obsolète).

Selon l'Organisation internationale du travail, les principes fondamentaux de la transition juste consistent, à la fois, à maximiser la création d'emplois décents et d'entreprises durables, et à minimiser la destruction d'emplois, à accompagner le renouvellement des travailleurs licenciés et les communautés en difficulté, et à promouvoir la création d'emplois verts.

Tout cela doit s'accompagner d'un dialogue avec les syndicats. Cependant, bien que les contributions déterminées au niveau national (les CDN) figurant dans les plans du gouvernement costaricien fassent mention d'une transition juste, les négociations avec les syndicats brillent par leur absence.

Fanny Sequeira Mata, secrétaire générale de la Confederación de Trabajadores Rerum Novarum du Costa Rica (CTRN), affiliée à trois organisations syndicales internationales, a déclaré lors d'un entretien avec Equal Times : « À ce jour, la CTRN n'a été invitée à participer à aucune initiative gouvernementale pour une transition juste. Il n'existe pas d'espace de dialogue social permettant de mener des consultations, d'aborder et de promouvoir des politiques publiques concertées pour élaborer cette question cruciale. Il est important de souligner que la CTRN a toujours maintenu et manifesté sa vocation pour le dialogue social, mais malheureusement, ce gouvernement s'est caractérisé précisément par l'absence d'un tel dialogue. » Selon Albino Vargas, secrétaire général de l'Association nationale des employés publics et privés (ANEP) :

« Le gouvernement de Carlos Alvarado Quesada est antisyndical par nature. Il n'a jamais manifesté le moindre intérêt pour un dialogue avec l' ANEP. La confrontation a été constante, en particulier avec notre organisation. Cela se doit notamment au fait que le président Alvarado répond aux intérêts des très grandes entreprises du pays et qu'il a adhéré aux postulats néolibéraux en matière de politique économique ».

Equal Times a cherché à obtenir la version officielle auprès du ministère de l'Environnement et de l'Énergie (Minae), mais restait sans réponse deux semaines après s'être renseigné par voie officielle.

Ce qui est certain, c'est que la pandémie n'a pas contribué à faire avancer le Plan de décarbonisation. En attendant, l'apathie et la lenteur dont il fait preuve dans ces étapes initiales tranche nettement avec les éloges que le pays reçoit pour les politiques des gouvernements précédents.

Le Plan prévoyait par exemple, que d'ici 2022, des bus 100 % électriques assureraient la desserte dans la grande région métropolitaine. En réalité, seules trois unités ont été livrées en décembre 2020, lesquelles n'ont été mises en service qu'au début du mois d'août 2021.

« Si le Costa Rica dispose d'instruments politiques nationaux tels que le Septième Plan national énergétique 2015-2030 (PNE), le Plan national de transport électrique 2018-2030, le Plan de décarbonisation 2018-2050, l'engagement international portant sur la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) et l'Accord de Paris sur le climat, son bilan est moins clair s'agissant de la mise en œuvre. Ainsi, la question ne figure pas à l'ordre du jour des syndicats du secteur public », précise M. Zamora, de la FES.

Un pays aussi petit que le Costa Rica peut-il réellement influencer et provoquer des changements dans des pays beaucoup plus grands et plus riches ? Le spécialiste Lawrence Pratt répond à la question :

« Le Costa Rica est important par son exemple. L'électricité produite à partir de sources renouvelables n'est qu'un aspect intéressant. [À cela vient s'ajouter] le fait que 35 % de son territoire est protégé, sa réputation en matière d'écotourisme, et le moratoire sur le pétrole et les mines, entre autres. De nombreux facteurs entrent en jeu. [Par exemple], le pays a décidé, à de multiples reprises, qu'il ne pouvait pas miser trop lourdement sur un modèle extractif, en raison de sa petite taille ; et qu'il n'était pas, non plus, adapté à l'industrie lourde, car il ne disposait pas de l'énergie bon marché ni des infrastructures nécessaires. Partant de ces considérations, un secteur industriel basé sur les services, la technologie et les biens légers a favorisé l'industrie du tourisme, les appareils médicaux et d'autres produits à haute valeur ajoutée et à faible consommation d'énergie. Tout cela forme un ensemble : une part d'histoire, une part de chance, une part de bonnes décisions. »

M. Pratt énumère à juste titre les points forts de l'économie costaricienne : sa capacité à héberger et à offrir des services pour le tourisme et l'écotourisme, sa production nationale d'équipements médicaux de pointe et de produits pharmaceutiques destinés à l'exportation, ou encore sa production de certains produits alimentaires faisant l'objet d'une forte demande internationale, tels que le café, les bananes ou la viande de bœuf. Outre l'importance dévolue par le Costa Rica à la construction de son image de marque de pays vert.

Reste à savoir si cette triade « histoire, chance et bonnes décisions » pourra être renouée maintenant que la pandémie est sur le déclin et que l'horizon s'éclaircit à nouveau. Le pays en aura certainement besoin pour engager le plan de décarbonisation et le rôle du paradigme environnemental sur la bonne voie.


19.11.2021 à 05:00

Sécheresse et ventres vides à Madagascar

la rédaction d'Equal Times

Depuis plusieurs mois, près de 1,35 million de personnes connaissent des difficultés à manger à leur faim, dans le sud de Madagascar. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), il pourrait s'agir de la première famine au monde causée par le changement climatique.
Le pays traverse comme chaque année une saison sèche qui commence au mois de mai. Mais cela fait plusieurs années que cette période s'est transformée en une forme de sécheresse de plus en plus sévère, qui affecte dramatiquement les cultures (...)

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Depuis plusieurs mois, près de 1,35 million de personnes connaissent des difficultés à manger à leur faim, dans le sud de Madagascar. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), il pourrait s'agir de la première famine au monde causée par le changement climatique.

Le pays traverse comme chaque année une saison sèche qui commence au mois de mai. Mais cela fait plusieurs années que cette période s'est transformée en une forme de sécheresse de plus en plus sévère, qui affecte dramatiquement les cultures agricoles et par conséquent les ressources alimentaires des populations locales. Les Malgaches appellent « kere » ce phénomène. La pauvreté et la malnutrition gagnent de jour en jour le pays, surtout dans sa partie méridionale, tandis que les habitants cherchent à se nourrir comme ils peuvent.

Après une visite dans plusieurs villages pour le PAM, Alice Rahmoun, reponsable de la communication à l'agence onusienne a ainsi témoigné : « Dans certaines zones, ils peuvent encore planter quelque chose, mais ce n'est pas facile du tout. Alors ils essaient de faire pousser des patates douces. Mais dans d'autres régions, absolument rien ne pousse en ce moment. Les gens ne survivent qu'en se nourrissant de criquets, de fruits et de feuilles de cactus. À titre d'exemple, les feuilles de cactus sont généralement destinées au bétail et n'est pas pour la consommation humaine ».

Témoin lui aussi du difficile quotidien des habitants, le photographe franco-malgache Rijasolo a sillonné les villages du sud de la Grande île, entre août et septembre 2021, pour le compte de l'Agence France Presse (AFP). Equal Times a choisi de publier ici quelques-uns de ses clichés.

Jonarson Revoria, 73 ans, et sa femme Maho, 60 ans, vivent avec leur fille Miza Angeline Rasoanandrasana, 48 ans, dans le village de Ankilidoga, à proximité de la commune de Sampona.

Photo: AFP/RIJASOLO

Jonarson Revoria cultive habituellement des cacahuètes, du manioc, des patates douces et du maïs. Mais à cause de la sécheresse, il n'a rien pu produire cette année, malgré un petit système de récupération d'eau de pluie. Depuis le mois de juillet, celui-ci ne se rempli plus.

En ce 31 août 2021, la famille cuisine des feuille d'anamafaitsy pour le déjeuner. Il s'agit d'une herbe qu'il faut faire bouillir pour retirer l'amertume. Ils n'ont pas de riz pour accompagner leur repas.

Devant leur modeste maison, près du village de Fenaivo, sur la commune de Ifotaka, Madame Behora, 80 ans, pose au côté de sa fille Ndakope, 67 ans, le 30 août 2021.

Photo: AFP/RIJASOLO

Sur une petite surface de deux-mètres carré, à côté de leur habitation les deux femmes arrivent encore à faire pousser quelques oignons et de petites tomates, malgré le manque de pluie.

Dans une gamelle, Madame Behora prepare le peu de nourriture qu'elle a pu trouver pour son déjeuner.

Photo: AFP/RIJASOLO

Le repas qu'elle va partager avec sa fille, ce jour-là, est composé d'une demi-tasse de haricots. Malheureusement, ceux-ci sont déjà partiellement gâtés.

Sur la route nationale 13 (RN 13), un troupeau de zébus chemine emmené par des enfants, près de Amboasary Atsimo, le 31 août 2021.

Photo: AFP/RIJASOLO

La RN 13 relie la ville de Fort-Dauphin et celle de Toliara, entre la côte est et la côte ouest, dans le sud de l'île. Dans cette région de Madagascar, les routes nationales sont souvent en mauvais état, ce qui constitue un vrai obstacle pour le développement économique.

Dans le village d'Ankilidoga, sur la commune de Sampona, un enfant pose devant un réservoir d'eau à sec.

Photo: AFP/RIJASOLO

Le réservoir d'eau du village d'Ankilidoga a été construit gratuitement pour recueillir l'eau de pluie, mais les habitants ne se souviennent même plus quand cette citerne a été remplie pour la dernière fois.

Scène de la vie quotidienne sur un marché de légumes dans une rue d'Amboasary Atsimo. Le prix d'une tasse de riz (importé) se situe actuellement entre 750 et 1.000 ariary (19 et 26 centimes de dollars) et peut même monter jusqu'à 2.000 ariary (52 centimes USD) dans les zones les plus reculées.

Photo: AFP/RIJASOLO

En ce qui concerne la viande, il est très difficile d'en trouver. La viande de zébu est rare et très chère (près de 40.000 ariary le kilo, soit 10 dollars US), car le zébu est plutôt réservé à des événements exceptionnels (funérailles, mariages, etc.). La viande de poulet ou de chèvre se trouve plus facilement sur les étals des marchés de cette région de Madagascar.

Fitamantsoa est le père de Satinompeo, une petite fille de 5 ans qui ne pèse que 11 kg et présente des signes de malnutrition sévère. Il l'accompagne pour une consultation en urgence avec le Dr Lina Soatineza, médecin de la clinique mobile de Médecins sans frontières (MSF), dans le village de Befeno, sur la commune de Marovato.

Photo: AFP/RIJASOLO

Depuis mars 2021, MSF a mis en place une présence permanente dans le Sud de Madagascar, à Amboasary Atsimo et Ambovombe, afin de venir en aide aux populations en urgence alimentaire. Depuis juin 2021, MSF a mis en place plusieurs cliniques mobiles pour traiter les cas de malnutrition modérée et sévère.


18.11.2021 à 09:23

Après 30 ans de travail dans les bus, une transition juste nous glisse entre les doigts

[Francisco Mora est répartiteur dans les bus publics de Bogota et il lance ici un appel pour protéger son emploi et celui de ses collègues.]
Décembre 2021. C'est la date butoir à laquelle les bus dans lesquels j'ai travaillé toute ma vie seront supprimés, pour laisser place à une nouvelle génération de véhicules entièrement électriques. La ville de Bogota est à la tête d'une « révolution électrique » en Amérique latine. Plus de 1.400 bus électriques seront en service d'ici deux ans, remplaçant des milliers de (...)

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[Francisco Mora est répartiteur dans les bus publics de Bogota et il lance ici un appel pour protéger son emploi et celui de ses collègues.]

Décembre 2021. C'est la date butoir à laquelle les bus dans lesquels j'ai travaillé toute ma vie seront supprimés, pour laisser place à une nouvelle génération de véhicules entièrement électriques. La ville de Bogota est à la tête d'une « révolution électrique » en Amérique latine. Plus de 1.400 bus électriques seront en service d'ici deux ans, remplaçant des milliers de bus traditionnels. C'est aussi la date à laquelle je perdrai mon emploi, à trois ans seulement de la retraite et sans aucune autre alternative sur laquelle me rabattre. C'est cette échéance qui nous a poussés, moi, mes collègues et les communautés que nous servons, à nous battre pour une transition juste.

J'ai été chauffeur de bus pendant neuf ans, puis répartiteur pendant presque trente ans. Je suis fier de ces plus de trente années passées au service des citoyens de Bogota, à assurer des transports publics fiables, sûrs et abordables, particulièrement nécessaires pour les classes populaires qui en dépendent pour se déplacer en ville, se rendre au travail, à l'école et aux rendez-vous médicaux, et pour avancer dans la vie.

Le mois de décembre 2021 approche à grands pas. Avec mes collègues des bus traditionnels, nous soutenons l'introduction des bus électriques. Nous savons qu'ils réduisent les émissions dans une ville polluée, contribuent à assainir l'air et améliorent directement la santé des travailleurs et des usagers. Nous connaissons trop de collègues atteints de maladies respiratoires pour nous opposer à ce progrès. Nous savons que les bus traditionnels polluent. Ce n'est pas pour rien qu'ils sont qualifiés de « cheminées roulantes ».

Le changement climatique nous touche directement, avec des journées de plus en plus chaudes, des inondations qui échappent à tout contrôle, des conditions météorologiques de plus en plus instables qui rendent difficile la planification d'une journée de travail. Et nous savons que l'expansion des transports publics sera essentielle pour enrayer le changement climatique.

Le problème, c'est que sans une transition équitable pour les travailleurs des bus traditionnels et pour les populations qui dépendent de ces services, nous perdrons nos moyens de subsistance et les citoyens seront privés de services publics essentiels.

En l'état actuel des choses, l'électrification des bus de Bogota entraîne des licenciements massifs, accompagnés de vagues promesses pour les travailleurs de devenir des « entrepreneurs » ; l'exploitation des bus est confiée à quelques sociétés privées qui ne reconnaissent pas les droits des travailleurs ; les populations des banlieues perdent des services (n'oubliez pas que 1.500 bus seront introduits, mais plus de 4.000 seront supprimés) ; et les tarifs augmentent, rendant ce service public inabordable pour beaucoup.

Qu'entendons-nous par « transition juste » ? Nous voulons que les personnels puissent continuer à travailler dans les nouveaux bus électriques. Nous voulons que les travailleurs âgés, proches de la retraite, bénéficient d'une pension de raccordement (pré-retraite), en reconnaissance des décennies de services rendus. Nous voulons recevoir une formation sur le terrain pour apprendre le maniement des nouveaux bus, apporter nos connaissances et nos compétences afin d'aider à la conception des itinéraires et des opérations, et contribuer à une ville plus propre.

Nous pensons que l'électrification est une occasion historique de combler les lacunes de l'offre actuelle de transports publics. Nous pourrions officialiser et employer les milliers de travailleurs informels qui calibrent les pneus, nettoient les bus et servent de la nourriture dans les principaux terminaux. Nous pourrions permettre aux travailleuses qui sont déplacées par l'automatisation des systèmes de billetterie d'occuper une fonction différente dans les bus électriques. Nous pourrions également utiliser l'électrification pour promouvoir l'industrie locale, en construisant et en entretenant les bus en Colombie. Nous pourrions développer un opérateur public qui montrerait l'exemple en matière de respect des normes de travail et de qualité de service. Nous pourrions profiter de cette occasion pour démocratiser la façon dont les plans de transport public sont conçus, construits et mis en œuvre, en intégrant les voix des travailleurs et des utilisateurs.

Décembre 2021 approche à grands pas, et le temps nous est compté. Nous voulons que les vieux bus soient mis à la casse, mais pas les travailleurs.


17.11.2021 à 10:08

L'art du slam comme moyen d'expression, arme de paix et outil de plaidoyer en Afrique

Lebon Kasamira

Ce matin de juillet au lycée Sainte-Ursule de Goma, dans l'Est de la République démocratique du Congo, dans une performance de slam en plein air, les élèves déclament des textes plaidant pour l'égalité du genre, la justice sociale, la protection de l'enfant et la dignité humaine. Ils ont été initiés à cet art poétique et oratoire par le collectif Goma Slam Session.
« En Afrique, on nous éduque à ne pas critiquer le chef, on ne dit pas ‘non' à son père, on ne revendique pas ses droits, on nous dit que la (...)

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Ce matin de juillet au lycée Sainte-Ursule de Goma, dans l'Est de la République démocratique du Congo, dans une performance de slam en plein air, les élèves déclament des textes plaidant pour l'égalité du genre, la justice sociale, la protection de l'enfant et la dignité humaine. Ils ont été initiés à cet art poétique et oratoire par le collectif Goma Slam Session.

« En Afrique, on nous éduque à ne pas critiquer le chef, on ne dit pas ‘non' à son père, on ne revendique pas ses droits, on nous dit que la femme est censée être à la cuisine et l'homme à l'école. Étant artistes, nous utilisons le slam pour revendiquer nos droits, briser les tabous et préjugés », explique Ben Kamuntu, membre du groupe qui compte jusqu'à 90 participants.

C'est en 2017 que Ben Kamuntu et ses amis créent ce collectif avec une envie d'instaurer une tribune d'expression et d'échanger à travers cette forme de poésie, parfois déclamée sur un fond musical. Le pays est en pleine période transitoire : l'ancien président congolais Joseph Kabila se cramponnait alors au pouvoir, alors que son mandat venait d'expirer. Il se souvient :

« Nous avons fait un vœu pour notre pays pour l'année suivante. Un vœu de justice, d'un Congo démocratique où un président peut quitter le pouvoir et laisser la place à quelqu'un d'autre selon les prescriptions de la Constitution. On a alors fait un morceau de slam ensemble, où chacun d'entre nous émet son vœu ».

C'est dans un quartier animé de Goma que le groupe propose un lieu de rencontres qui vise à promouvoir la pensée libre. Chaque samedi, l'espace accueille des sessions et des répétitions, où les slameurs partagent des textes, émettent des critiques et se corrigent mutuellement.

« À Goma, il y avait des poètes, mais des poètes qui n'avaient pas une plate-forme pour les rassembler et leur offrir un cadre pour s'exprimer. Nos sessions slam donnent la parole à tout participant. Ici, pas de chef ou d'uniformité, on prône la pluralité, la force du nombre », raconte Depaul Bakulu, membre du collectif. « Plus on est nombreux sur une même cause, plus notre voix est entendue », précise-t-il.

Un engagement continental

En Afrique, il existait jadis dans la tradition orale des compétitions de poésie autour du feu. Elles ressemblent étrangement à celles qui se développent depuis quelques années en Occident. Le slam moderne est considéré comme l'art poétique du XXIe siècle. Il est apparu dans les années 80 aux États-Unis, et s'est développé en France dans les années 90. Entre joutes oratoires et improvisation, le talent des conteurs n'a pas disparu et s'enrichit du mélange de traditions et de modernité.

En RDC, à Madagascar ou au Burundi, cet art joue un rôle capital dans le quotidien des populations et parle presque à tout le monde, sur les scènes publiques de tout le continent.

C'est autour des années 2000 que le slam moderne se développe à Kinshasa la capitale congolaise. Il compte plusieurs artistes slameuses et slameurs dont les textes sont souvent engagés, traitant des difficultés politiques et de la crise humanitaire à l'est du pays, mais aussi des textes à dimension plus personnelle et poétique.

À Bujumbura, capitale du Burundi, entre parents et enfants, ou même élèves et professeurs, cet art de la parole fait effet sur tous celles et ceux qui l'écoutent. « À travers des thèmes diversifiés, nous, artistes, faisons de notre mieux pour raconter le quotidien des Burundais », partage Junior Adasopo, membre du collectif de slameurs Burundais,Jewe Slam.

« Le slam est plus qu'un art pour moi, c'est un canal d'expression libre et un mode de vie », croit fermement Kerry Gladys Ntirampeba, autre membre du collectif.

À Goma, chaque dernier vendredi du mois, le collectif Goma Slam Session organise une soirée en public. Lors de l'une d'entre elle, on y a entendu des textes qui plaident pour la dignité des prisonniers ou la reconnaissance des victimes des massacres à Beni, dans le Nord-Kivu. La plupart des invités sur la scène sont des jeunes militants qui rêvent d'un monde juste avec moins d'inégalités sociales.

Feza Eliane, 21 ans, pense que le slam est le moyen ultime pour dénoncer et soigner les maux. Cet art à transformer sa vie : « Je n'ai pas d'autre moyen efficace pour défendre les droits humains. Au-delà d'être une passion pour moi, il est devenu ma vie de tous les jours. Et comme ma vie est une lutte, le slam est mon conducteur par excellence », déclare-t-elle à Equal Times.

À Antananarivo, au cœur du Madagascar, l'artiste slameuse Caylah s'est déjà démarquée par sa façon de pratiquer l'art du slam. Sacrée « Championne des champions » de slam en 2014 dans son pays, elle a inventé ce qu'elle appelle la « slamothérapie » : une thérapie dont le but est de soigner les maux par les mots. Connue pour son titre Madagascar, sorti en 2016, elle y exprime son ressenti sur son île, minée par l'instabilité politique et économique depuis la période coloniale.

« ‘Madagascar' est mon premier texte en malgache, avant je n'écrivais principalement qu'en français. Et cela m'a pris beaucoup de temps. C'est un cri du cœur, un message que j'adresse aux politiques. Bref, une opinion d'une citoyenne malgache lambda », explique-t-elle. À travers tous ses projets, la jeune femme de 26 ans essaie d'encourager les femmes, surtout les jeunes filles à s'exprimer et revendiquer leurs droits. « Le slam m'a sauvé et j'aimerais en faire autant pour les autres. Je n'ai pas d'argent, je n'ai que mon talent pour redonner de l'espoir », déclare Caylah.

Malala adala ( « amour fou » en malgache) est une ode à toutes les femmes battantes et à celles qui sont victimes de violences familiales et d'idées préconçues de la société malgache. « Plus jeune, j'ai été victime de violence scolaire, ce qui m'a aussi poussé à écrire ce que je ressentais dans mon journal intime », confie-t-elle. « J'avais six ans et j'étais en quête de paix et de sérénité. Et comme j'aime la philosophie, j'ai trouvé que cela avait une certaine poésie », partage Razanadranto (son vrai prénom) pour expliquer comment elle a embrassé le slam.

Amener le slam dans des écoles

Depuis 2019, le collectif Goma slam session initie les plus jeunes à l'art oratoire, les forme aux règles de la poésie, et profite pour leur sensibiliser sur le genre, les droits humains, l'environnement, la protection de l'enfance et la citoyenneté responsable. Son programme ‘Slam à l'école' s'adresse aux élèves, garçons et filles, entre 10 et 17 ans. Plus de 18.000 jeunes de 18 écoles de Goma en bénéficient. Les derniers ateliers ont été appuyés par l'ONG Volontariato Internazionale per lo Sviluppo (VIS, volontariat international pour le développement, en italien).

« Nous pensons qu'il est très important de ramener la parole libre dans des écoles, donner cette opportunité de s'exprimer, car c'est un besoin. Leur donner ce que le système scolaire ne leur offre pas », explique M. Kamuntu.

Franck, jeune élève de l'institut Zanner de Goma, a également participé aux ateliers, il témoigne : « Grâce au programme, j'ai pu cultiver mon sens critique, développer ma liberté de penser et même mon estime de moi ». Robin Businde, un autre jeune bénéficiaire de Slam à l'école renchérit :

« Maintenant, je peux bien organiser mon texte, je peux écrire sur toutes les thématiques. Je peux me mettre librement devant les gens, sans peur. Et ce qui est plus intéressant, je peux me chercher un flow propre à moi »

Ben Kamuntu est aussi militant du mouvement Lutte pour le Changement (Lucha). En mars dernier, il a sorti le morceau Bosembo' ( « justice », en lingala), un slam percutant dans lequel il appelle à ce que justice soit rendue pour les crimes restés impunis en RDC depuis plus de 25 ans. Il plaide pour la création d'un tribunal pénal international pour la RDC et joint sa voix à celle du docteur congolais Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix 2018.

Les paroles de ‘Bosembo' s'inspirent du Rapport mapping publié en 2010 par les Nations unies et documente des années de crimes de guerre et crimes contre l'humanité, ainsi que de possibles actes de génocide.

« ‘Bosembo' est un slam qui est lié à ma propre vie, à mon parcours, celui d'un jeune de la génération 1990. C'est le fruit de ma frustration, de ma révolte, de toutes ces années de guerre que nous avons traversées et continuons à vivre ici au Kivu », confie-t-il. « De 1990 à nos jours, des millions de Congolais ont été tués. ‘Bosembo' parle de tous ces crimes qui ont été commis ici. C'est une contribution au plaidoyer pour une justice transitionnelle au Congo comme gage de paix. Car l'impunité renforce les cycles de violence », renchérit-il.


15.11.2021 à 03:00

Faute de législation fédérale, les syndicats américains préparent le terrain pour une économie post-énergie fossile

Lorsque la députée Alexandria Ocasio-Cortez a présenté le Green New Deal au Congrès en 2019, beaucoup au sein du mouvement syndical ont réagi avec un profond scepticisme. Le Green New Deal était présenté comme une résolution non contraignante qui reconnaissait le devoir du gouvernement des États-Unis d'atteindre un niveau d'émissions nettes nul à l'horizon 2050, tout en créant des millions d'emplois bien rémunérés grâce à « une transition équitable et juste pour toutes les collectivités et tous les (...)

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Lorsque la députée Alexandria Ocasio-Cortez a présenté le Green New Deal au Congrès en 2019, beaucoup au sein du mouvement syndical ont réagi avec un profond scepticisme. Le Green New Deal était présenté comme une résolution non contraignante qui reconnaissait le devoir du gouvernement des États-Unis d'atteindre un niveau d'émissions nettes nul à l'horizon 2050, tout en créant des millions d'emplois bien rémunérés grâce à « une transition équitable et juste pour toutes les collectivités et tous les travailleurs ».

L'ancien président de la Fédération américaine du travail et du Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO), qui représente plus de 12 millions de travailleurs à travers 57 syndicats, avait alors déclaré aux journalistes que les syndicats n'avaient pas été consultés avant la présentation de la législation.

L'expression « transition juste », mentionnée une seule fois dans la résolution de 14 pages, est un cadre issu du mouvement syndical des États-Unis. Cet engagement consiste à se centrer sur les travailleurs et les collectivités les plus touchés par la transition d'une économie extractive vers une économie neutre en carbone. Cependant, comme le décrit la résolution de 2019, les syndicats les plus touchés par cette transition estiment que trop de questions restaient sans réponse.

Brad Markell, directeur exécutif du conseil syndical industriel de l'AFL-CIO et président de son groupe de travail sur l'énergie, affirme que cette appréhension repose sur les expériences de la classe ouvrière des États-Unis au cours des 40 dernières années.

« Chaque fois qu'un changement important se produit, les travailleurs en font les frais, qu'il s'agisse de déréglementation, d'externalisation ou de libre-échange », explique M. Markell.

M. Markell est issu du secteur de la manufacture. En 1993, il a été licencié de son emploi dans une usine de General Motors à Détroit, dans le Michigan, avant d'être transféré dans une autre usine située à une heure de route, à Toledo, dans l'Ohio. « J'étais l'un des plus chanceux », déclare-t-il à Equal Times. « Les gens ne font pas souvent l'expérience de trouver un autre emploi lorsque l'emploi bien rémunéré qu'ils occupaient disparaît. En l'absence de création de bons emplois permettant de subvenir aux besoins des familles dans ces collectivités, ils vont s'accrocher coûte que coûte [au travail qu'ils peuvent décrocher]. »

Pour surmonter le scepticisme des travailleurs à l'égard de termes tels que « transition juste », il faudra investir dans leurs collectivités en vue de créer des emplois de qualité. Un rapport publié en 2021 par l'Energy Futures Initiative recense 345.000 travailleurs dans l'industrie de l'énergie solaire aux États-Unis et 114.00 dans l'industrie de l'énergie éolienne, contre 1,6 million dans le pétrole, le charbon et le gaz naturel. Il s'agit notamment d'installateurs de panneaux solaires, de techniciens d'éoliennes, d'ingénieurs, d'électriciens, etc. « Une importante partie du problème est que la plupart des entreprises du secteur des énergies renouvelables sont hostiles aux syndicats et qu'elles fournissent des emplois de faible qualité », explique M. Markell. « C'est précisément ce qui est si étonnant dans ce qui se dessine pour l'éolien en mer aux États-Unis ».

Ørsted et Reimagine Appalachia – un accord historique et un plan directeur

À la fin de l'année 2020, les syndicats des métiers de la construction d'Amérique du Nord (North America's Building Trades Unions, NABTU), qui représentent plus de trois millions de travailleurs à travers l'Amérique du Nord, ont signé un accord historique avec le plus grand développeur d'éoliennes en mer au monde, une entreprise énergétique danoise nommée Ørsted, dans le but d'assurer la transition des travailleurs de la construction vers l'industrie éolienne en mer. L'accord engage la société à former des travailleurs pour les futurs travaux en mer et à utiliser des travailleurs syndiqués pour divers projets prévus le long de la côte est des États-Unis.

Cet accord est le fruit d'une collaboration internationale, facilitée par le Centre pour une transition juste, un groupe qui fait partie de la Confédération syndicale internationale (CSI). En 2019, la présidente de l'AFL-CIO, Liz Shuler, alors secrétaire-trésorière, s'est rendue au Danemark et en Norvège pour rencontrer la direction d'Ørsted. M. Markell estime que c'est grâce à Mme Shuler que l'AFL-CIO et le NABTU sont arrivés à la table des négociations.

Au Danemark, le plaidoyer local des syndicats a jeté les bases de l'accord entre NABTU et Ørsted en amenant tout d'abord l'entreprise à signer un engagement mondial de transition juste, d'après Samantha Smith, directrice du Centre pour une transition juste, puis en exerçant une pression constante sur les syndicats danois. À peu près au moment où Mme Smith est entrée en fonction au Centre pour une transition juste en 2016, elle a eu une conversation franche avec le Syndicat international des travailleurs d'Amérique du Nord (Laborer's International Union of North America, LiUNA) – un syndicat de 500.000 membres très présent dans les secteurs de la construction et de l'énergie. Le syndicat LiUNA avait été particulièrement critique envers le Green New Deal, mais lorsque Mme Smith a discuté avec eux d'une transition juste, ils ont répondu : « Nous sommes prêts à construire n'importe quoi, mais ces grandes entreprises d'énergie renouvelable appliquent des normes de travail épouvantables. »

En 2017, l'AFL-CIO a adopté une résolution l'engageant à « lutter sur le plan politique et législatif » pour les travailleurs touchés par la transition vers les énergies propres. La déclaration indique que « le moyen le plus rapide et le plus équitable de faire face au changement climatique consiste à ce que les travailleurs soient au centre de la création de solutions permettant de réduire les émissions. » En l'absence de législation fédérale, un certain nombre de sections de l'AFL-CIO, au niveau des États et au niveau local, s'est employé à jeter les bases de la transition en élaborant des politiques et en discutant avec leurs membres.

Reimagine Appalachia est une vaste coalition de groupes de défense de l'environnement et organisations syndicales répartis dans quatre États au cœur du bassin houiller des États-Unis : la Pennsylvanie, l'Ohio, le Kentucky et la Virginie-Occidentale. À la fin du mois de mai, les présidents de chaque section de l'AFL-CIO au niveau des États ont publié une série de livres blancs exposant leur vision d'un « plan fédéral d'infrastructure pour la région des Appalaches ». Pendant des mois, la coalition a organisé des réunions et des séances d'écoute pour discuter avec les membres et les dirigeants syndicaux de ce à quoi pourrait ressembler un cadre politique centré sur les syndicats, avant de publier son plan directeur au début de l'année. Leur vision est ancrée dans la reconstruction de la classe ouvrière de la région grâce à des investissements fédéraux et à la création d'emplois syndiqués pour construire une économie verte.

« La transformation des Appalaches en une économie durable du XXIe siècle, une économie bonne pour les travailleurs, les communautés et notre santé, nécessitera des ressources fédérales importantes », indique leur plan directeur. « Nous ne devons et ne pouvons accepter rien de moins étant donné les immenses richesses extraites des Appalaches au cours des siècles passés. »

La coalition repose sur l'idée que la législation fédérale sur le climat est imminente et que les syndicats doivent être prêts lorsqu'elle sera adoptée. Le plan directeur propose la création d'opportunités pour les travailleurs des industries extractives, des projets financés par des fonds publics avec des critères élevés de qualité du travail, un réseau électrique modernisé, une fabrication propre, des transports durables et une version moderne du Corps civil de protection de l'environnement, un programme d'emploi du New Deal qui avait donné du travail à trois millions de chômeurs pendant la Grande Dépression en leur faisant planter des arbres et construire des parcs.

Organisation des syndicats en matière de climat et dans l'attente de la législation fédérale

D'autres syndicats à travers les États-Unis mènent également toute une série de projets climatiques ambitieux. Dans l'État de New York, une coalition de syndicats représentant 2,6 millions de travailleurs dans les secteurs de la construction, des transports, de l'énergie, des services publics, notamment, a formé le groupe Climate Jobs New York (CJNY). Le groupe a apporté son soutien à la législation de l'État qui met New York sur la voie menant à 100 % d'énergie renouvelable à l'horizon 2040 et exige des conventions collectives entre les syndicats du bâtiment et les entrepreneurs (appelées Project Labor Agreements) pour tout développement éolien en mer. Grâce à des alliances avec des groupes environnementaux locaux, le groupe CJNY a également fait pression pour obtenir des investissements plus importants dans les infrastructures d'énergie renouvelable. Avec cinq projets d'éoliennes en mer en cours de développement, l'État de New York dispose désormais du plus grand parc éolien du pays, qui devrait répondre à près de la moitié des besoins énergétiques de la ville de New York d'ici 2035.

Dans le plus grand État producteur de pétrole des États-Unis, l'AFL-CIO du Texas a approuvé une résolution soutenant le Texas Climate Jobs Project en juillet dernier. S'il est mis en œuvre, ce plan devrait permettre la création de plus d'un million d'emplois au cours des 25 prochaines années grâce au développement des énergies éolienne et solaire, tout en luttant contre les « crises croisées » que sont la pandémie, les inégalités de revenus, l'injustice raciale et l'urgence climatique.

Quelques semaines après les élections de 2020, une coalition appelée Climate Jobs Rhode Island (RI) a été formée par des groupes syndicaux et environnementaux de l'État.

Climate Jobs RI a mis en avant un certain nombre d'objectifs, notamment « institutionnaliser le concept de transition juste au sein de toutes les agences gouvernementales de l'État », atteindre des émissions nettes nulles d'ici 2050, passer aux énergies renouvelables et augmenter les programmes d'apprentissage afin de doter les travailleurs des compétences dont ils auront besoin pour travailler dans une économie verte.

Dans ce contexte, comment les politiques gouvernementales rejoignent-elles ces initiatives syndicales ? Joe Biden a fait campagne sur un programme visant à reconstruire l'industrie manufacturière des États-Unis et, dans le même temps, la classe moyenne en créant des emplois syndiqués de qualité qui mettraient le pays sur le chemin d'un taux d'émissions nettes nul d'ici 2050. Son programme « Build Back Better » comprend un plan pour les énergies propres, un investissement de 2.000 milliards de dollars US (1.727 milliards d'euros) dans les infrastructures, la création de 10 millions d'emplois avec de bons salaires, des avantages sociaux et des protections pour les travailleurs, des investissements dans la recherche et le développement de technologies vertes, des écoles modernisées et des logements publics.

Pourtant, bien que le parti démocrate contrôle les trois branches du gouvernement, la législation fédérale sur le climat, le travail et les infrastructures est dans l'impasse à cause, notamment, de deux sénateurs démocrates de droite : Kyrsten Sinema de l'Arizona et Joe Manchin de la Virginie-Occidentale. La Virginie-Occidentale affiche le deuxième taux de pauvreté le plus élevé du pays, en grande partie à cause d'une forte baisse des emplois dans l'industrie du charbon, secteur dans lequel le sénateur Manchin a fait fortune. Le Parti républicain s'opposant au programme de M. Biden, ces deux votes au sein du Parti démocrate détermineront si la législation sera adoptée ou non*.

En août, le vote de M. Manchin a fait pencher la balance contre un projet de loi de réconciliation qui aurait permis d'investir 3.500 milliards de dollars US (3,022 milliards d'euros) dans le pays sur dix ans (moins de la moitié de ce que les États-Unis dépenseront dans leur budget militaire pendant la même période). Telle qu'elle avait été proposée à l'origine, cette législation aurait constitué le plus grand investissement climatique de l'histoire du pays, mais à la suite de plusieurs compromis obtenus à l'arraché au sein du parti démocrate, bon nombre des éléments initiaux ont été supprimés. Selon une récente enquête de The Intercept, M. Manchin a empoché 4,5 millions de dollars US (3,9 millions d'euros) grâce à ses entreprises charbonnières, bien qu'il ait affirmé qu'elles étaient détenues dans une fiducie sans droit de regard depuis son entrée en fonction.

M. Markell de l'AFL-CIO, qui a fait partie de l'équipe de transition Biden-Harris au sein du département de l'Énergie , reste positif quant à l'engagement de l'administration Biden en faveur d'une transition juste : « Nous avons un président qui est attaché aux syndicats et aux emplois syndiqués et qui comprend ce qu'ils signifient pour les familles et les collectivités. Dans le même temps, il nous met sur la voie des objectifs climatiques que la science nous exhorte à atteindre. » Toutefois, à la question de savoir si son programme législatif sera adopté, M. Markell ajoute avec prudence : « Nous verrons si le Congrès veut jouer son rôle. »


[*Note de l'éditeur : le vendredi 5 novembre, la Chambre des représentants des États-Unis a finalement adopté un projet de loi sur les infrastructures de 1.200 milliards de dollars, dont 47 milliards sont réservés aux mesures de résilience climatique. Mais le sort d'un second projet de loi qui affecte 555 milliards de dollars supplémentaires à la lutte contre le changement climatique reste incertain].

Cet article a été financé par la fondation Friedrich-Ebert-Stiftung dans le cadre d'une série d'articles sur les syndicats et la transition juste.


10.11.2021 à 14:29

DOSSIER SPÉCIAL | Transition juste : de la prise de conscience à l'action

la rédaction d'Equal Times

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Transition juste : de la prise de conscience à l'action

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Les syndicats kenyans face à l'urgence climatique
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Costa Rica : les nouveaux défis du modèle vert
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Climat ou croissance ? Le choix des Philippines
« La lutte pour la justice climatique ne se limite plus à l'environnement (...)

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Les syndicats kenyans face à l'urgence climatique

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Costa Rica : les nouveaux défis du modèle vert

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Climat ou croissance ? Le choix des Philippines

« La lutte pour la justice climatique ne se limite plus à l'environnement : nos vies aussi sont en jeu »

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Dialogue social et formation en Nouvelle-Zélande

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Une transition nécessaire, mais difficile pour la Serbie

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Les syndicats américains pour une économie post-énergie fossile

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10.11.2021 à 03:00

Un an après, les blessures de la guerre restent vives en Arménie

La date du 10 novembre 2020 a marqué la fin de la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Les parties au conflit, toutes deux d'ex-républiques soviétiques du Caucase, se sont affrontées 44 jours durant dans le Haut-Karabakh. Ce territoire (à majorité arménienne et sous contrôle de troupes arméniennes depuis 1994, mais néanmoins enclavé en territoire azerbaïdjanais et reconnu par la communauté internationale comme faisant partie de l'Azerbaïdjan) est contesté depuis le siècle dernier. Il a été le théâtre (...)

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Texte intégral 1712 mots

La date du 10 novembre 2020 a marqué la fin de la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Les parties au conflit, toutes deux d'ex-républiques soviétiques du Caucase, se sont affrontées 44 jours durant dans le Haut-Karabakh. Ce territoire (à majorité arménienne et sous contrôle de troupes arméniennes depuis 1994, mais néanmoins enclavé en territoire azerbaïdjanais et reconnu par la communauté internationale comme faisant partie de l'Azerbaïdjan) est contesté depuis le siècle dernier. Il a été le théâtre d'escarmouches et des conflits armés en 1992-94 et 2016.

Au cours de la dernière confrontation, Bakou a reçu le soutien de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, pays que l'Arménie poursuit devant la Cour européenne des droits de l'homme pour l'envoi présumé de mercenaires syriens. Au nombre des accusations réciproques figurent notamment la plainte à la Cour internationale de justice accusant l'Arménie d'avoir posé des mines alors que la guerre avait touché à sa fin et la demande faite à l'Azerbaïdjan de libérer les prisonniers de guerre.

Malgré les craintes d'un risque d'escalade aux frontières arménienne et azerbaïdjanaise, celles-ci ne se sont pas matérialisées. L'UE étant le principal partenaire commercial de Bakou et le pétrole brut étant l'une de ses principales exportations, le maintien du flux des oléoducs passant à proximité du Haut-Karabakh a constitué une priorité.

Le conflit s'est soldé par une défaite du camp arménien et la signature d'un armistice entre les dirigeants arménien, azerbaïdjanais et russe, Moscou ayant assumé le rôle de médiateur au cessez-le-feu. L'Arménie a accepté de céder à l'Azerbaïdjan une grande partie du Haut-Karabakh. Ce territoire de quelque 146.000 habitants s'est autoproclamé indépendant en 1991, bien qu'aucun pays ne l'ait reconnu. Selon des sources des deux pays, les combats auraient coûté la vie à environ 4.000 soldats arméniens et à environ 3.000 soldats azerbaïdjanais, sans compter les victimes civiles et les milliers de blessés.

Bien que la guerre soit terminée, des escarmouches éclatent encore à intervalles réguliers à la frontière entre les deux pays, alors que les discours nationalistes ne connaissent pas non plus de répit. Si la victoire a redonné le moral aux Azerbaïdjanais, en Arménie, les blessures du conflit sont encore vives. Pour l'instant, toutefois, aucun des deux camps ne semble vouloir en revenir à l'option militaire.

Jeunesse volée et perspectives d'emploi incertaines

Dans la capitale arménienne, Erevan, se trouve le centre de réhabilitation Armenian Wounded Heroes (héros arméniens blessés), où d'anciens soldats, pour la plupart âgés de 20 à 30 ans, soignent leurs blessures de guerre. Cette génération est née pendant ou au lendemain de la guerre du Haut-Karabakh, au début des années 1990. Nombre d'entre eux (qui comptent parmi les plus de 10.000 blessés du conflit) ont perdu un ou plusieurs membres, et pour certains la mobilité de leurs jambes. Tel est le cas de Sayn, qui, le jour de notre visite, commençait à apprendre à descendre les escaliers avec ses deux nouvelles prothèses. Avant le conflit, ce jeune homme de 20 ans était un soldat professionnel. Aujourd'hui, il envisage – une fois sa réhabilitation terminée – de retourner dans sa ville natale d'Ararat (Arménie), pour travailler à la ferme aux côtés des siens.

« J'ai perdu une de mes jambes dans une attaque au drone qui a fait 17 morts », raconte Samuel, un autre des blessés, âgé de 27 ans. Il était volontaire au front et n'avait pas été mobilisé. Depuis l'amputation, il partage son temps aux côtés de son épouse entre Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh (dont il est originaire) et Erevan, où il suit une rééducation toutes les deux semaines, en attendant de recevoir une prothèse qui lui permettra de marcher à nouveau.

Pour ce jeune homme, qui travaille au ministère des Affaires étrangères de ce qui reste de la république autoproclamée d'Artsakh (nom arménien du Haut-Karabakh), « la paix avec l'Azerbaïdjan est possible, mais pas à court terme ».

Vardan, originaire d'Erevan, a été appelé au combat alors qu'il effectuait son service militaire en territoire arménien. « Même si je n'étais pas obligé, j'y serais allé de toute façon », dit-il. À 19 ans, il a combattu avec les troupes arméniennes pour repousser les attaques azerbaïdjanaises sur le Haut-Karabakh. Soixante pour cent des soldats tombés au front avaient entre 18 et 25 ans. La plupart de ses connaissances ont également quitté leur maison pour la caserne militaire pour toute la durée des combats.

Il dit que, pour l'instant, il ne se sent « ni physiquement ni mentalement » prêt à combattre sur le front, et qu'entretemps il continuerait à travailler dans l'entreprise de logistique où il est employé. Il ajoute, cependant, que si nécessaire, il n'hésiterait pas à remonter au front dans quelques années pour défendre l'Arménie.

Levon (nom d'emprunt pour préserver son identité), lui aussi originaire de la capitale arménienne, est un autre de ces garçons qui s'est retrouvé au front alors qu'il n'avait que 19 ans. Il a été envoyé au combat au terme de deux mois de service militaire. Pendant la guerre, il a été déployé au sein de l'unité des tireurs d'élite. Il s'indigne du fait que les Azerbaïdjanais disposent de plus de ressources, comme les drones, et confie que le plus dur est la « première fois » : « la première heure de combat, le premier cadavre, le premier ami mort. » « On se sent guetté par la mort », se souvient-il.

La foi chrétienne, l'un des piliers de l'identité arménienne, l'a aidé à tenir bon. « À la guerre, on ressent partout la présence de Dieu », dit-il.

Il a combattu jusqu'à la fin du conflit du Haut-Karabakh et a finalement pu rentrer chez lui en novembre, après plus de deux mois d'absence. « L'Arménie a beaucoup souffert du génocide et des guerres. Mais malgré cela, nous, Arméniens, ne perdons ni courage ni espoir, et restons toujours prêts à nous battre pour notre terre et nos vies. »

Beaucoup de jeunes Arméniens sont aujourd'hui déchirés entre le choix de vivre en Arménie ou d'émigrer vers d'autres pays, principalement aux États-Unis ou en Russie, dans l'espoir d'y trouver de meilleurs débouchés que dans le pays transcaucasien. De fait, l'un des principaux problèmes auxquels se trouve confrontée l'Arménie est sa piètre situation économique et son chômage élevé. Le salaire minimum, quant à lui, avoisine les 300 USD (environ 260 EUR).

D'un passé complexe à un avenir qui dépend du dialogue

La guerre a également porté préjudice aux populations civiles touchées par les bombardements dans différentes régions du Haut-Karabakh. Les personnes qui vivaient dans les territoires passés sous contrôle azerbaïdjanais suite à la signature de l'accord de cessez-le-feu (un peu plus des deux tiers du Haut-Karabakh) ont perdu leur foyer. Certaines d'entre elles sont allées jusqu'à brûler leur maison (bien souvent construite de leurs propres mains dans les années 1990), préférant la voir détruite qu'occupée par un Azerbaidjanais.

L'une de ces personnes contraintes de fuir l'Artsakh à cause de la guerre est Ruzanna, une habitante de Stepanakert. « Nous avons vécu sous les bombardements pendant un mois », raconte-t-elle. Bien qu'elle ait pu conserver sa maison, elle a préféré partir pour la capitale arménienne. « Tout a changé sous mes yeux, tout est triste, Stepanakert est bondée de réfugiés [en provenance des zones contrôlées par l'Azerbaïdjan]. Il est même devenu difficile de se déplacer dans la ville », nous explique-t-elle.

Le conflit et ses répercussions figuraient parmi les principaux thèmes de campagne aux élections législatives anticipées du 20 juin en Arménie, remportées haut la main par Nikol Pachinian. Cette victoire a permis à M. Pachinian de conserver son poste de premier ministre, malgré avoir été pointé du doigt comme le principal responsable de la défaite face au pays voisin. « Il est le seul à pouvoir aider le peuple arménien. Bien qu'il ait commis des erreurs, il en a tiré des leçons », affirme Arin, qui s'est rendue aux urnes le 20 juin.

M. Pachinian et son gouvernement auront désormais à traiter de nombreux dossiers brûlants : la réponse sanitaire à la COVID-19 et la situation économique précaire du pays (exacerbée par la guerre), auxquelles s'ajoute la question de la frontière avec l'Azerbaïdjan, qui ne sera probablement pas résolue dans un avenir proche.

En ce qui concerne le Haut-Karabakh, les travaux de reconstruction progressent dans les zones reprises par l'Azerbaïdjan, comme Chouchi (Choucha en azéri), où la Turquie reste un partenaire stratégique en matière d'infrastructures. Pour sa part, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a indiqué être disposé à dialoguer avec son homologue arménien en vue d'une normalisation les relations bilatérales, mais a exclu l'octroi d'un statut spécial ou d'autonomie pour les Arméniens résidant dans le Haut-Karabakh.


08.11.2021 à 11:30

Explosion du port de Beyrouth : Les entreprises et les travailleurs en proie à de multiples crises

Hassan Mortada, 28 ans, est partiellement handicapé à cause d'un accident de travail, mais ses douleurs chroniques à la colonne vertébrale lui rappellent, chaque jour, qu'il est toujours vivant. Il a été sauvé sous un amas de gravats qui lui est tombé dessus et lui a écrasé six vertèbres et deux os du bassin. Le fait qu'Hassan ait survécu à la violente explosion du port qui a tué plus de 200 personnes relève du miracle. Sur les treize travailleurs présents dans le silo au cours de l'après-midi fatidique du (...)

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Texte intégral 2102 mots

Hassan Mortada, 28 ans, est partiellement handicapé à cause d'un accident de travail, mais ses douleurs chroniques à la colonne vertébrale lui rappellent, chaque jour, qu'il est toujours vivant. Il a été sauvé sous un amas de gravats qui lui est tombé dessus et lui a écrasé six vertèbres et deux os du bassin. Le fait qu'Hassan ait survécu à la violente explosion du port qui a tué plus de 200 personnes relève du miracle. Sur les treize travailleurs présents dans le silo au cours de l'après-midi fatidique du 4 août 2020, sept employés de la société semi-étatique Beirut Port Silo, tous collègues du jeune homme et deux agents de nettoyage syriens d'une autre société sont morts écrasés par l'effondrement du silo. Celui-ci a été soufflé par l'explosion de 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium, déposées (clandestinement) des années auparavant dans le hangar n°12, à côté des installations de stockage des céréales.

Hassan n'a reçu aucune aide psychologique. « Parce que nous, les Libanais, nous sommes habitués à surmonter toutes les calamités », présume-t-il. Pourtant, cet ingénieur civil de la société sinistrée Beirut Port Silo avoue que sa vie a profondément changé, qu'il ne dort pas bien la nuit, qu'il ne croit plus en l'avenir et qu'il veut quitter le Liban au plus vite. « Ma vie s'est transformée en une attente. Nous avons déménagé au village, parce que c'est plus calme là-bas. Je viens deux ou trois fois par mois à Beyrouth pour visiter le port, voir mes collègues et parler de l'avenir de l'entreprise et du silo. » Aujourd'hui, il ne reste des bureaux du silo plus qu'une montagne de gravats et de ferraille.

Comme Hassan peut à peine rester debout pendant une trentaine de minutes avant que la douleur ne se fasse sentir, il craint que si le port venait à être privatisé, les nouveaux employeurs ne renouvellent pas son contrat en raison de son incapacité physique. Il perçoit toujours son salaire d'employé, en attendant une décision sur l'avenir de l'entreprise, mais avec la dépréciation de la livre libanaise, celui-ci n'atteint plus que 270 dollars US (environ 232 euros), alors qu'auparavant il était payé 2.000 dollars US (1.716 euros), ce qui accroît son angoisse existentielle. « Quel avenir puis-je donner à ma famille ici ? J'ai une fille de deux ans et je veux avoir d'autres enfants. Je songe à retourner à Doha », lance-t-il. En effet, avant de revenir au Liban en 2016 pour occuper un poste vacant dans la société qui gère le silo du port, où son père a également travaillé pendant 45 ans, il avait travaillé dans la capitale qatarie pendant quelques années. À l'instar de Beirut Port Silo, de nombreuses autres sociétés et entreprises endommagées par l'explosion dévastatrice espèrent toujours, un an plus tard, pouvoir se relever.

Plus de pénuries, plus de chômage, plus de difficultés

Les dommages estimés causés aux établissements commerciaux, hôtels, logements, centres éducatifs et culturels des zones touchées autour du port s'élèvent à quelque 5 milliards de dollars (environ 4,29 milliards d'euros), selon une étude réalisée en 2020 par le cabinet de conseil PwC.

Ce montant n'inclut pas les pertes matérielles des infrastructures portuaires et leur impact économique indirect, notamment les interruptions des exportations et de la chaîne d'approvisionnement, que le gouvernement libanais estime à environ 15 milliards de dollars US (environ 12,9 milliards d'euros).

En effet, le port de Beyrouth est une artère vitale pour l'économie libanaise. Sa destruction n'a fait qu'exacerber les pénuries alimentaires, le chômage et les difficultés économiques causées par la corruption du gouvernement et la pandémie de Covid-19.

L'épicentre de l'explosion se situe dans le bassin no 3. L'explosion y a endommagé tous les locaux de la zone, y compris le bâtiment des douanes, ainsi que les hangars de la zone franche du port, où étaient entreposées des marchandises. Les quais, qui sont désormais hors d'usage, permettaient d'importer des produits tels que du blé, des semences, du bétail, des automobiles et des métaux.

Même si des entreprises privées de plusieurs pays ont exprimé leur intérêt pour la reconstruction du port de Beyrouth, l'effondrement politique, économique et financier du Liban n'en fait pas une destination d'investissement sûre pour le secteur privé. Dans ce contexte instable, les projets de reconstruction ne se sont toujours pas concrétisés, amenant les autorités portuaires à déplorer les retards.

De fait, le directeur par intérim du port, Bassem al-Kaissi, a déclaré dans une interview que « tout » n'était encore qu'une « déclaration d'intention ». Il évoquait ainsi l'offre présentée en avril par l'Allemagne pour un ambitieux projet de 30 milliards de dollars US (25,74 milliards d'euros), élaboré par la société Hamburg Port Consulting, qui vise à étendre le port vers l'Est et à réaménager la zone voisine pour y inclure des logements sociaux, un parc et même des plages. Il faisait également allusion à la France, qui avait exprimé son désir de reconstruire le port par l'intermédiaire de la firme CMA-CGM avec un macro-projet d'une durée de trois ans et un budget compris entre 400 et 600 millions de dollars US (respectivement 345 et 518 millions d'euros).

Ces initiatives privées, soutenues par les États français et allemand, viendraient s'ajouter aux aides financières offertes par les créanciers internationaux. Toutefois, avant d'injecter des fonds pour la reconstruction de Beyrouth, l'élite politique est invitée à mener des réformes structurelles pour sortir le pays de l'effondrement économique et politique ainsi qu'à lutter contre la corruption.

Après 13 mois de paralysie politique due à l'incapacité de former un nouveau gouvernement, un exécutif a finalement été formé en octobre, avec à sa tête Najib Mikati, un milliardaire sunnite de Tripoli qui a déjà occupé le poste à trois reprises. Néanmoins, les fonds internationaux restent bloqués (dans l'attente des réformes), ce qui prolonge la souffrance de milliers de Libanais dont les entreprises ont été frappées ou qui ont perdu leur emploi à cause de l'explosion.

L'enquête sur la catastrophe au point mort

Une étude réalisée en août 2021 par l'Organisation internationale du travail (OIT) montre que 86 % des entreprises interrogées situées dans un rayon de cinq kilomètres de la zone portuaire ont été endommagées par l'explosion du port et que 35 % ont subi des dégâts graves voire totaux. Seule la moitié des entreprises endommagées ont été rénovées ou reconstruites depuis l'explosion, tandis que 14 % n'ont fait l'objet d'aucune réparation.

La fermeture temporaire ou permanente des entreprises concernées a privé de nombreux travailleurs de leur emploi ou a entraîné une réduction de leur salaire afin de maintenir leur contrat. Selon l'OIT, depuis l'explosion, un tiers des entreprises employant des salariés ont licencié une ou plusieurs personnes, le nombre moyen de licenciements étant de trois personnes. Par ailleurs, pour faire face à leurs difficultés financières, les entreprises interrogées indiquent qu'elles ont réduit les salaires de leurs employés d'un tiers en moyenne. Tous ces éléments doivent être considérés dans le contexte d'une crise économique profonde, qui a plongé plus de la moitié de la population libanaise sous le seuil de pauvreté.

Le redressement des entreprises et sociétés privées ainsi que l'avenir des travailleurs sont également menacés par le retard dans le versement des indemnités par les compagnies d'assurance. Ghassan El Bustani était le gérant d'un appart-hôtel, près du port, dont il ne reste plus qu'une partie de la façade. Selon les experts de la compagnie d'assurance de l'hôtel, les pertes s'élèvent à 1,7 million de dollars US (1,5 million d'euros), mais ils n'ont reçu aucune indemnisation de l'assureur, dans l'attente d'une détermination des causes de l'explosion.

Le cas de M. El Bustani n'est pas unique : selon l'Association des compagnies d'assurance libanaises, 16.000 autres demandes d'indemnisation attendent les résultats de l'enquête officielle sur le port.

« Nous ne connaîtrons jamais la vérité sur ce qui s'est passé le 4 août, car nombreuses sont les mains tachées de sang. Je ne fais pas confiance à nos politiciens corrompus », se plaint M. El Bustani, qui a monté un commerce d'apiculture pour pouvoir continuer à payer ses dépenses et subvenir aux besoins de sa famille.

Malgré la gravité de la situation, la classe politique fait systématiquement obstruction au déroulement de l'enquête et protège les accusés en refusant de lever l'immunité parlementaire des hauts fonctionnaires appelés à témoigner par les juges chargés de l'enquête.

La procédure judiciaire est actuellement à l'arrêt, en attendant la résolution d'un procès intenté contre le juge désigné, Tarek Bitar. Le procès est porté par deux députés qui réclament son dessaisissement du dossier. Ce qui a commencé comme une pétition de parlementaires, proches du groupe chiite Hezbollah, pour écarter le juge Bitar de l'enquête s'est transformé en une dangereuse question politico-sectaire. Le procès intenté contre le juge a suscité des querelles sectaires entre le Hezbollah et son partenaire parlementaire Amal (également chiite) et le groupe chrétien des Forces libanaises. Ainsi, le 14 octobre, l'un des épisodes les plus sombres de la guerre civile a été ravivé lorsque des sympathisants présumés des Forces libanaises ont ouvert le feu sur des manifestants chiites d'Amal (en faveur du retrait du juge Bitar de l'enquête). Cet incident violent a entraîné la mort de sept manifestants et fait 35 blessés.

Toujours au niveau politique, les frictions entre les groupes parlementaires sur la question du juge Bitar ont provoqué une paralysie du gouvernement, étant donné que les ministres du Hezbollah et d'Amal ont menacé de se retirer de l'exécutif.

La crainte que l'enquête soit mise aux oubliettes et que les coupables ne soient pas traduits en justice a uni les familles des victimes de l'explosion du port. « Nous ne voulons pas de compensation financière. Tout ce que nous voulons, c'est une enquête impartiale et sans entraves », déclare Mariam, sœur d'une victime, Sahat, l'une des premières secouristes du corps des pompiers à arriver sur la zone portuaire où le premier incendie s'est propagé.

Pour tenter d'expier leurs responsabilités, les autorités libanaises, par l'intermédiaire du ministère de la Défense, ont accordé aux familles des victimes (considérées comme des « martyrs de l'armée libanaise ») une allocation mensuelle d'un montant total de 1.291.000 livres libanaises, ce qui, avec la dévaluation de la devise locale, ne représente pas plus de 75 dollars US (65 euros).

Comme de nombreux Libanais, Mariam pense que la tragédie du port est le résultat d'une corruption endémique et d'intérêts sectaires.

« Sahat aimait son travail et ignorait le danger. Mais si ses supérieurs avaient été au courant de l'existence du nitrate d'ammonium, ils ne l'auraient pas envoyée directement vers la mort. C'est une négligence du gouvernement », soutient-elle. Le souvenir de sa sœur lui procure de la force : « si nous permettons que l'enquête piétine, s'il n'y a pas de justice pour les victimes, nous nous condamnons tous. Cette lutte n'est pas uniquement pour les familles des victimes, c'est une lutte du peuple libanais. »