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27.03.2023 à 16:04

Subventions et transferts directs : un risque pour 8 millions de Tunisien·nes

Amine Bouzaiene

Le gouvernement tunisien prévoit de remplacer progressivement les subventions alimentaires par des transferts directs en espèces. Dans les faits, cette mesure, peu réaliste, risquerait d’aggraver l’insécurité alimentaire et les inégalités. Inkyfada fait le point. 
Texte intégral (4468 mots)
“À partir de 2023, les subventions seront progressivement éliminées”, affirme la ministre des Finances Sihem Boughdiri Nemsia fin 2022. Le projet est de les remplacer par des transferts directs en espèces pour 8 millions de Tunisien·nes, soit environ 70% des ménages du pays. 

Selon le gouvernement et les institutions financières internationales, les subventions alimentaires actuelles sont considérées comme très coûteuses et inefficaces et profiteraient dans une large mesure aux ménages riches. La loi de finances 2023 prévoit ainsi une diminution des subventions aux produits de base (principalement les subventions aux produits alimentaires) de plus de 30%, passant de 3771 millions de dinars à 2523 millions de dinars. Cette coupe budgétaire traduit l’accord de principe établi avec le FMI et les politiques austéritaires préconisées par celui-ci.

Mais cette mesure est-elle réaliste et faisable ? Permettra-t-elle réellement de mieux cibler les ménages à faible revenu et les 8 millions de Tunisiens ? Ou bien les pauvres se retrouveront-ils une fois de plus à payer le prix fort des « réformes » d’austérité ?

1 ménage sur 5 est en insécurité alimentaire

Il y a plusieurs obstacles à ce projet. Premièrement, la définition même de la pauvreté – sur laquelle se basent les programmes d’aides alimentaires – présente déjà plusieurs limites. Elle ne prend en compte que le revenu sans tenir compte d’autres facteurs tels que la richesse, l’accès aux réseaux collectifs et infrastructures – proximité des hôpitaux, des écoles, accès à l’eau et à l’électricité, aux transports publics etc. 

De plus, la Tunisie ne dispose pas actuellement d’un inventaire clair du nombre de ménages pauvres à travers le pays. Même en supposant que le gouvernement puisse les identifier, de nombreuses personnes à faible revenu ne peuvent accéder à aucune aide sociale en espèces, car elles restent largement sous-bancarisées.  

Même avec les subventions actuelles, l’insécurité alimentaire en Tunisie est non seulement élevée mais également en constante augmentation.

Plus d’un cinquième de la population souffre d’une insécurité alimentaire modérée ou grave et on estime qu’un régime alimentaire sain coûte plus de 3,5 fois le seuil de pauvreté alimentaire.

Si les subventions sont levées et que les prix sont libéralisés, la situation de ces individus risque d’empirer. Au niveau national, certains monopoles à la recherche de rentes contrôlent une grande partie du marché alimentaire et augmenteront probablement leur prix si le contrôle sur ces derniers est levé. En raison de la dépendance à l’égard des importations, le marché intérieur est également fortement tributaire des tendances des prix internationaux, qui souffrent actuellement d’une forte volatilité. 

En vue de ce contexte et des difficultés structurelles concernant des transferts directs, la décision de lever les subventions aura des conséquences néfastes, en particulier pour les populations les plus vulnérables. Cela risque d’entraîner une aggravation des inégalités et des troubles sociaux similaires aux émeutes du pain de 1984.

Des prix instables

Bien qu’imparfait, le système actuel de subventions contribue à réduire les inégalités socio-économiques. Les analyses du Fonds Africain de Développement (FAD) ont montré que les subventions ont contribué à l’égalité économique en diminuant l’indice de Gini* en Tunisie de 1,1 %, le faisant passer de 38,5 % à 37,4 %.

En 2013, un rapport du FAD a également révélé que les subventions représentaient 20,6% de la consommation alimentaire des ménages les plus pauvres. Elles avaient également rendu ces produits moins chers pour les citoyens de la classe moyenne, leur permettant de réaffecter cet argent supplémentaire à l’achat d’autres produits. 

 Cependant, même avec les subventions, le taux d’insécurité alimentaire en Tunisie reste élevé et a tendance à augmenter. Selon la Banque mondiale, l’insécurité alimentaire sévère de la population a augmenté, passant de 9,1 % en 2017 à 12,6 % en 2020.

L’insécurité alimentaire sévère ou modérée a également connu une forte hausse, passant de 18,1 % en 2015 à 28 % en 2020, soit un bond de 10 points en à peine 5 ans. Dans l’éventualité de la suppression des subventions alimentaires, l’État risque de ne pas fournir des mécanismes appropriés à la fois aux ménages à faible revenu et aux classes moyennes.

En plus de l’insécurité, les régimes alimentaires sains restent sensiblement inabordables pour la population la plus pauvre. En 2022, plus d’une personne sur cinq en Tunisie (20,3% de la population) n’a pas les moyens de s’offrir une alimentation saine. Cela représente 2,4 millions d’individus.  

Le coût estimé d’une alimentation saine au moindre coût en Tunisie en 2020 est de 368% du seuil de pauvreté alimentaire (contre 351% en 2017). Comparé au seuil de pauvreté alimentaire, cela représente plus du triple.

Les menaces de la libéralisation et du changement climatique

En l’état actuel des choses, si le système de subventions était démantelé, les prix devraient s’envoler, non seulement à cause de la levée des subventions, mais aussi à cause de la levée du contrôle des prix.

En effet, le marché alimentaire en Tunisie est très concentré, avec quelques entreprises qui monopolisent une part de marché importante, tant pour les produits subventionnés que non subventionnés. La levée du contrôle des prix permettrait à ces entreprises d’augmenter le coût de ces produits alimentaires essentiels

Le cas de la tomate en conserve est un exemple très parlant. Subventionnées jusqu’en 2014, son prix a quasiment doublé en l’espace de six ans, passant de 2,050 dt à 3,800 dt en 2020. Derrière cette augmentation : le démantèlement du contrôle des prix et des subventions sur ce produit. 

Pendant ce temps, les salaires sont loin d’avoir connu la même évolution. Durant la même période, les salaires dans le secteur privé non agricole ont augmenté annuellement de 5,8% seulement. La libéralisation d’autres produits devrait logiquement suivre des tendances similaires.

Le marché alimentaire tunisien est également fortement dépendant des importations, ce qui le rend vulnérable aux fluctuations des prix internationaux. La récente pandémie, ainsi que la guerre en Ukraine, ont révélé l’importance de la sécurité alimentaire nationale. 

La dépendance à l’égard du marché extérieur peut non seulement entraîner une inflation imprévue des prix des denrées alimentaires, mais aussi des pénuries alimentaires aiguës lorsque les chaînes d’approvisionnement sont perturbées et que les pays se démènent pour trouver de nouveaux vendeurs pour des produits cruciaux tels que les céréales et les aliments pour animaux. Cela a contribué à ce qu’il y ait pénurie à hauteur de 40% pour la farine, et plus de 35% pour l’huile subventionnée.

Les ménages les plus pauvres sont les premiers concernés par ces pénuries. Pendant la pandémie, moins d’un tiers du quintile* le plus riche a connu une pénurie de farine. Ce chiffre grimpe à plus de 55 % pour le quintile le plus bas.

La guerre en Ukraine a également poussé les prix à la hausse, faisant grimper l’inflation à 9,3%, un record depuis trois décennies. Des pénuries alimentaires ont également suivi la crise, des produits tels que le sucre, les céréales et les aliments pour animaux ont disparu des rayons. Cela n’est pas surprenant, compte tenu de la dépendance de la Tunisie à l’égard du pays susmentionné. En 2020, la Tunisie a importé 467 millions de dollars de blé dont près de la moitié en provenance de l’Ukraine.

La Tunisie est loin de pouvoir compenser cette situation. Avec le changement climatique, le pays est durement touché par la sécheresse et les conditions climatiques extrêmes. Certaines récoltes ont un rendement inférieur à la normale, tandis que d’autres sont carrément vouées à l’échec.

Le reste du monde est également touché par cette crise qui va rendre imprévisible les coûts des régimes alimentaires tant au niveau mondial que national. Pourtant, vu les dépenses publiques de la Tunisie, les autorités n’ont pas l’air de tenir compte des changements à venir. Les dépenses consacrées à l’agriculture restent faibles, sans même parler de celles consacrées aux politiques environnementales. Ainsi, le budget du ministère n’a jamais dépassé 7 % du budget de l’Etat, en 2003. En 2023, il atteignait péniblement les 5%.

La part budgétaire du ministère de l’environnement est encore plus faible, tombant quasi-systématiquement sous la barre des 3 % voire même 1%. En 2023, la mission relative à l’environnement ne devrait peser que 0,73% dans le budget national. Les ressources presque insignifiantes consacrées à l’environnement reflètent clairement la réticence de l’État à faire face au danger réel que le changement climatique représente pour la population et l’économie en général, et pour la sécurité alimentaire en particulier.

Les défaillances des transferts directs 

Si les subventions ne parviennent pas toujours à limiter le bénéfice aux ménages à faibles revenus, les transferts directs risquent d’empirer la situation, vu les multiples défaillances de ce système.

Au sein d’un même ménage, des inégalités subsistent. Les transferts directs supposent que les ressources sont réparties de manière égale ou équitable entre les membres d’un même ménage. Or, cela est rarement le cas : des études montrent que les femmes obtiennent généralement une part moins importante. Dans les cas de transferts d’argent, ces derniers sont généralement destinés au chef de famille qui est quasi-systématiquement un homme.

Les mesures de la pauvreté fondées sur le revenu se heurtent également au problème de l’informalité. En 2019, environ 44,8% de la main-d’œuvre en Tunisie travaillait dans le secteur informel. Avec un tel niveau de revenu non comptabilisé, il est difficile d’avoir des estimations fiables.

Ainsi, de meilleures méthodes d’identification basées sur des définitions de la pauvreté multidimensionnelle et prenant en compte des données désagrégées par sexe sont nécessaires pour mieux comprendre la pauvreté et la combattre.

Cependant, même en admettant qu’une définition basée sur le revenu soit suffisante pour les besoins d’un programme de transferts en espèces, l’efficacité de ces transferts à atteindre la population ciblée est remise en question. Les programmes d’argent liquide actuels, à savoir celui lié au Programme National d’Aide aux Familles Nécessiteuses (PNAFN), souffrent de problèmes de ciblage majeurs, notamment l’incapacité de cibler tous ou la plupart des ménages à faible revenu et les fuites vers d’autres ménages plus riches.

En effet, seul “12 % des pauvres de Tunisie (sur la base d’un seuil de 2 dollars par jour) bénéficient du programme national de transfert monétaire pour les familles nécessiteuses. Parmi ceux qui reçoivent des prestations, qui représentent près de 23 pour cent de tous les Tunisiens, seuls 40 pour cent font partie du quintile de revenu le plus bas représentant les pauvres (considéré en utilisant un seuil d’environ 2 dollars US par jour). »

En outre, « plus de 42 % des plus pauvres (le premier quintile) ne bénéficient ni de la couverture santé ni de l’aide en espèces ».*

Un petit pourcentage des ménages les plus aisés sont inscrits au programme, mais ils ont également des montants moyens de transfert plus élevés avec 193 dinars par habitant, contre 113 dinars pour les 20% ayant les plus faibles revenus.*

 Seuls 40% des bénéficiaires sont du quintile de revenu le plus bas bénéficiaires de transferts en espèces, ce qui rend l’efficacité du ciblage très faible et place la Tunisie derrière des pays comme le loin derrière des pays comme la Bulgarie, la Roumanie, ou encore le Kazakhstan.*

Ces problèmes ont été identifiés et diagnostiqués par la Tunisie et les institutions financières internationales depuis des années maintenant. Malgré les intentions exprimées, peu d’efforts ont été faits pour améliorer efficacement le ciblage des programmes de transfert d’argent alors que les subventions risquent de disparaître prochainement.

Par ailleurs, il ne suffit pas de cibler et d’identifier les ménages aux revenus les plus faibles. Il faut leur donner les moyens d’accéder à ces programmes et services. Or, cela pourrait aussi être un défi, car les taux de bancarisation en Tunisie sont encore très bas. En 2021, le taux de possession de compte des adultes dans une institution financière en Tunisie est de 36,8% . Pour les 40% les plus pauvres, ce taux est légèrement inférieur, à 32%.

Ainsi, moins d’une personne pauvre sur trois possède un compte bancaire. Ce taux est encore plus faible pour les femmes qui ne sont que 28,7% à posséder un compte.

De nombreux obstacles structurels se dressent ainsi entre les pauvres et l’inclusion financière, certains sont liés à la concentration géographique inéquitable des banques, d’autres aux frais bancaires élevés, puisque « les frais de tenue de compte peuvent dépasser 80 TND/an« , etc. Les programmes de transfert direct, s’ils sont mis en œuvre maintenant, ne parviendront pas à identifier, cibler et atteindre les personnes à faibles et moyens revenus. La suppression des subventions creusera les inégalités socio-économiques et conduira à l’instabilité sociale et politique.

Un autre projet serait possible : comme cela a déjà été fait avec les subventions énergétiques ou la levée des subventions sur les tomates en conserve, le gouvernement pourrait tout simplement démanteler le système d’aide sociale et laisse les ménages à faibles et moyens revenus supporter, une fois de plus, le coût de mesures d’austérité qui ne parviennent pas à induire la croissance et l’inclusion. 

23.03.2023 à 21:50

Susbsaharien·nes en Tunisie : quand le quotidien a basculé

Chedly Ben Ibrahim

En février 2023, Chedly Ben Ibrahim commence à photographier le quotidien de personnes subsahariennes en Tunisie, dans le but de montrer leurs réalités, loin des clichés. Mais le 21 février, tout bascule. Kaïs Saied diffuse un discours raciste qui a des conséquences directes dans la rue. À travers son objectif, Chedly continue à raconter.
Texte intégral (2897 mots)
En 2020, le photographe Chedly Ben Ibrahim commence la série photographique sur l’histoire de Blanche-Neige, une jeune femme ivoirienne qui travaille comme domestique au sein d’une famille tunisienne. Espérant de meilleures perspectives en Tunisie, elle se retrouve malheureusement exploitée. Son passeport est confisqué, elle est enfermée et n’a d’autre choix que de travailler, espérant un jour pouvoir récupérer ses papiers et sa liberté. 

Pendant la crise du Covid-19, Chedly immortalise son quotidien. Cette série photographique et l’histoire de Blanche-Neige l’inspirent. Cette dernière incarne la situation de nombreuses personnes subsahariennes en Tunisie, qui vivent pour beaucoup une précarité économique et administrative. Mais cela ne les empêche pas de s’installer, travailler et tout simplement habiter la ville. Le quartier Bhar Lazreg est ainsi connu pour abriter de nombreuses personnes subsahariennes. Au fil des rencontres, des chantiers aux marchés, Chedly tente de photographier leur routine.

Mais d’un coup, une autre crise survient. Après des semaines de sorties médiatiques et de discours haineux en ligne, le discours raciste atteint les plus hauts sommets de l’Etat. Le 21 février 2023, le président Kaïs Saied publie un communiqué qui reprend la théorie du grand remplacement et cible directement les personnes subsahariennes, les désignant comme des hordes visant à envahir le pays.

Les conséquences sont immédiates. Les cas d’expulsions, d’arrestations et d’agressions explosent. La peur au ventre, de nombreux Subsaharien·nes se terrent chez eux, de peur d’être pris·es pour cible. Beaucoup ferment la porte à l’appareil photo de Chedly. Les rues, et notamment celles de Bhar Lazreg, se vident. “Il n’y a pas un Noir dans la rue !”, s’exclame un jeune homme ivoirien en riant légèrement. A la place, les militant·es du Parti nationaliste tunisien cherche à recruter des soutiens, pour encourager leur campagne contre “la colonisation des Subsahariens en Tunisie”, entamée depuis plusieurs mois.

En face, des réseaux de solidarité, mis en place par des citoyen·nes, tentent tant bien que mal de répondre à la crise. Les téléphones véhiculent sans cesse des messages de détresse. Devant l’OIM et le HCR, ils et elles sont des dizaines à s’être réunis pour protester, exigeant d’être rapatrié·es ou au moins protégé·es. Nombreux·ses dorment dehors.

Dans cette série photographique, Chedly raconte un fragile quotidien qui bascule. Depuis les photos de Blanche-Neige en 2020 aux événements survenus au cours de ces dernières semaines, il capture diverses réalités qui témoignent de la vulnérabilité de ces personnes en Tunisie et des conséquences des discours de haine. Près d’un mois après le communiqué du président, les agressions et expulsions semblent diminuer. Mais la précarité subsiste sans que rien ne soit fait du côté de l’Etat ou des institutions internationales.

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A la sortie de la station de bus de l’Ariana, des vendeuses d’origine subsaharienne exposent leurs articles sur des étalages de fortune. Ariana (Grand Tunis), le 09 février 2023.

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Des femmes vendent des produits alimentaires et cosmétiques traditionnels de leur pays d'origine pour subvenir à leur besoin près de la station de bus de l’Ariana. Ariana (Grand Tunis), le 09 février 2023.

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Adonis, Ivoirien, 40 ans, vit en Tunisie depuis 3 ans en situation irrégulière. Il travaille comme ouvrier sur des chantiers de construction et il vend de vêtements de seconde main pour arrondir ses fins de mois. Il souhaite que sa fiancé et son enfant le rejoignent. Tunis, le 14 février 2023.

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Paires de chaussures de l’étalage d’Adonis. Tunis, le 14 février 2023.  

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Blanche Neige, originaire de Côte d’Ivoire, 24 ans, fait le ménage dans la maison de son employeuse. Fuyant le chômage et la pauvreté dans son pays, elle a pris l'avion pour la Tunisie. Elle s’est retrouvée placée par un intermédiaire dans une famille tunisienne pour s’occuper des tâches domestiques. Elle ne touchera son salaire qu’une fois la dette de son employeuse remboursée des frais de voyage. Ariana (Grand Tunis), le 02 mai 2020.

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« Panis », 37 ans, d’origine ivoirienne, dans le quartier de Bhar Lazreg. Il travaille dans la communication, l’audiovisuelle et le management d’artistes de la communauté. Il est engagé dans des actions pour sensibiliser la communauté sur les dangers de la traversée clandestine de la Méditerranée. La Marsa (Grand Tunis), le 14 février 2023.

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Des Ivoirien·nes sont réunis dans un restaurant géré par la communauté dans le quartier Bhar Lazreg. Nombreux·ses Ivoirien.ne.s ont ouvert leurs commerces de proximité pour développer une activité rémunératrice. La Marsa (Grand Tunis), le 14 février 2023. 

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Marie-Nathalie, 33 ans, est d’origine camerounaise Etudiante en master journalisme, elle vit en Tunisie depuis 2022. Pour Marie Nathalie, la langue est le premier obstacle pour s’intégrer dans le pays et tente de faire des efforts pour comprendre le dialecte tunisien. Suite au discours de Kaïs Saïed, elle a décidé de ne plus sortir de chez elle. Tunis, le 16 mars 2023.

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Quartier populaire de Bhar Lazreg où vit une nombreuse communauté subsaharienne et notamment ivoirienne. La Marsa (Grand Tunis), le 18 février 2023.

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Sofiene Ben Sghaier, président du Parti Nationaliste Tunisien (Droite), avec le Secrétaire Général du parti (Centre), dans le quartier de Bhar Lazreg. Les membres de ce parti extrémiste et identitaire ont organisé une campagne intitulée « campagne de sensibilisation contre le projet de colonisation subsaharienne en Tunisie » visant les différentes communautés subsahariennes en Tunisie. La Marsa (Grand Tunis), le 18 février 2023.

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Des habitants du quartier de Bhar Lazreg signent la pétition du Parti Nationaliste Tunisien dans un café. La Marsa (Grand Tunis), le 18 février 2023.

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Emplacement vide où des migrants avaient l'habitude de vendre des produits de leurs pays. Quelques jours avant les propos controversés du président Kaïs Saïed sur les migrant·es subsaharien·nes, les autorités tunisiennes ont démantelé tous les étalages de rues tenus par des Subsaharien·nes. Ariana (Grand Tunis), le 18 février 2023.

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Des Ivoirien·nes attendent devant l’ambassade de Côte d’Ivoire à Tunis pour déposer une demande de rapatriement vers leur pays d’origine. Après les propos du président Kaïs Saïed sur les migrant·es subsahariens, une montée d’agressions et de racisme contre la communauté s'en est suivi, engendrant un grand nombre de demandes de rapatriements volontaires. Tunis, le 01 mars 2023.

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Distribution des cartes consulaires devant l’ambassade de Côte d’Ivoire à Tunis. Tunis, le 01 mars 2023.

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Sabine, mariée, mère de 3 enfants bas âge devant l’ambassade de Côte d’Ivoire à Tunis. Sabine vit en situation irrégulière en Tunisie depuis trois ans. Elle fait du porte à porte pour vendre des articles et de la nourriture à la communauté subsaharienne. Après les propos du président Kaïs Saïed tenus à l’égard des migrants d’Afrique subsaharienne, elle a été expulsée par son propriétaire. Sans logement, elle campe devant l’ambassade de Côte d’Ivoire pour demander la régularisation de sa situation. Tunis, le 01 mars 2023.

Devant le siège de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), dans le quartier du Lac, des migrants ont allumé un feu pour survivre au cours de cette longue nuit d'hiver dans le froid. Tunis, le 03 mars 2023.

Originaire de Guinée Conakry, du Cameroun, du Tchad ou du Soudan, des pays souvent sans ambassade à Tunis, une cinquantaine de migrant·es subsaharien·nes campent depuis des semaines devant le siège l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). Certains souhaitent bénéficier du programme de retour volontaire de l’OIM, d’autres régulariser leur situation en Tunisie ou trouver un hébergement. Tunis, le 03 mars 2023.

Des migrant·es en situation irrégulière se réchauffent autour d’un feu de camp devant le siège de L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) à Tunis, le 03 mars 2023.

Au risque des sanctions encourues, nombreux Tunisien.ne.s sont venu.e.s porter assistance aux communautés subsahariennes qui campent devant l’OIM en organisant la distribution de nourriture et de vêtements. Tunis, le 03 mars 2023.

Devant le siège de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) où une cinquantaine de subsahariens campent depuis plusieurs jours pour demander leur rapatriement. Tunis, le 03 mars 2023.

Une jeune femme brandit une pancarte sur laquelle est écrit "à bas le racisme, à bas le fascisme", lors d’une marche organisée par l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) à Tunis pour protester contre la politique du gouvernement et contre les propos du président Kaïs Saïed tenus à l’égard des migrants d’Afrique subsaharienne. Tunis, le 04 mars 2023.

Elysée (à gauche), dans le métro en direction de son travail à Tunis. Il est Ivoirien en situation irrégulière et vit dans un quartier de l'Ariana. Après les propos du président Kaïs Saïed tenus à l’égard des migrants d’Afrique subsaharienne, il a déposé une demande de rapatriement à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Tunis. Ariana (Grand Tunis), le 16 mars 2023.

Blanche Neige regarde la télévision chez son employeur. Comme de nombreux autres Subsahariens, Blanche Neige rêvait de rejoindre l’Europe. La Tunisie est principalement un pays de transit même si ils sont de plus en plus nombreux à vouloir s’installer durablement dans le pays pour y trouver des opportunités. Le discours de Kaïs Saëd a changé la donne. Tunis, Ariana, le 02 mai 2020.

Vêtements abandonnés sur le sol devant l’ambassade de Côte d’Ivoire à Tunis, utilisés par les ressortissant·es ivoirien·nes pour s’asseoir en attendant le dépôt de leur demande de rapatriement volontaire. Tunis, le 03 mars 2023.

22.03.2023 à 16:55

À Makthar, le projet Kid’Chen veut garantir l’autosuffisance alimentaire des écolier·ères

Zeïneb Ben Ismail

À Makthar, dans le gouvernorat de Siliana, l'initiative d’une association a transformé le seul collège et internat de la région. De l’autonomie énergétique à l’autosuffisance alimentaire, autour du partage, de la transmission et de la responsabilisation, c’est tout un système qui s’organise.
Texte intégral (3793 mots)
“N ous n’avons aucune raison de surexploiter ces terres ou cette eau. À la fin, il ne nous restera que ça comme patrimoine, un meilleur cadre de vie et d’éducation pour nos enfants et des terres agricoles encore pleines de vie”, décrit Ameni Louhichi, ingénieure agronome spécialisée en gestion des ressources naturelles. Sans le savoir, la jeune femme décrit une initiative qui s’inscrit dans les “Communs”, un processus social et un ensemble de pratiques qui s’organise autour du partage et de la gestion de ressources naturelles.

Un mardi matin, à neuf heures, la cour pavée du collège de Makthar est déserte. Le silence est à peine brisé par les voix des professeur·es qui parviennent à travers les salles de classe. L’une d’entre elles, vide, est spéciale. Derrière les tables d’écolier, sur le mur du fond, des prénoms d’élèves écrits au feutre forment des lettres qui épellent l’expression : “Dites à l’avenir que nous arrivons”. Depuis plusieurs mois, l’établissement bénéficie du soutien d’une organisation particulière : Wallah We Can, une association spécialisée dans l’enfance et les droits de l’enfant. 

L’histoire commence en 2012, quand le fondateur, Lotfi Hamadi, entend parler des émeutes qui secouent la région de Siliana, à la limite entre le nord et le centre-ouest tunisien. La police anti-émeute tire à la chevrotine sur les manifestant·es, dont certain·es sont des lycéen·nes. Alors qu’il essaie d’organiser une aide caritative, Lotfi découvre l’internat de la région.

« C’était dans un état lamentable. La mousse des matelas était arrachée car les jeunes filles l’utilisent comme protection hygiénique pendant leur cycle menstruel et les internes avaient droit à seulement une douche par mois, souvent froide”, relate le quarantenaire. 

Lotfi fonde l’association la même année et entame un processus de réflexion pour trouver des solutions aux problèmes qu’il constate. Pour le fondateur, “l’enfant est un futur adulte”, dont il faut garantir “la dignité”. Il veut faire de l’école une “entreprise sociale, écologique et solidaire qui instaure un cycle vertueux bénéficiant à tous”.

Tout un système conçu « pour le bien des plus jeunes »

L’internat, rebaptisé informellement “Green School” [ndlr : école écologique] vit en quelques mois de nombreux changements : installation de tableaux électriques conformes aux normes, isolation thermique, mise en place de panneaux photovoltaïques et chauffe-eau solaires sur les toits, nouveaux matelas pour les dortoirs, peinture…

“On a assuré l’eau chaude aux internes. Puis est venue l’autonomie énergétique et la prochaine étape, c’est l’autosuffisance alimentaire” énumère Lotfi.

Pour continuer leur travail de garantie des droits fondamentaux des enfants, les équipes de l’association s’attèlent à la question de l’alimentation. “À la cantine, les élèves ne prennent pas de couverts pour manger. Les pâtes se consomment avec du pain en guise de cuillères”, découvre-t-il. 

La cantine du collège de Makthar. Bientôt les repas seront fournis par la ferme Kid’Chen. Crédit : Alice Pesavento.

Cet exemple confirme les conclusions d’un rapport de l’Institut Tunisien des Études Stratégiques sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Tunisie qui indique que “la nourriture n’est pas toujours utilisée de manière optimale et les habitudes alimentaires peuvent entraîner une malnutrition et des maladies. Dans le même temps, les aliments nutritifs sont une condition préalable à la capacité des enfants à apprendre à l’école.” 

Pour assurer l’autosuffisance alimentaire et afin de pouvoir proposer des repas sains pour les collégien·nes, Wallah We Can lance l’initiative  » Kid’Chen « * : l’association loue à l’État, à une trentaine de kilomètres du collège, un terrain agricole qui s’étend sur huit hectares pour 3200 dinars annuels.

Pour cultiver ce terrain, l’organisation identifie les parents d’élèves sans emploi afin de les former à l’agriculture raisonnée* pendant plusieurs mois. Ils et elles sont actuellement neuf à exploiter les huit hectares de terrain.

Les agriculteur·trices sont unanimes sur les différences que présente leur travail avec l’association par rapport à leurs anciens emplois. Auparavant, tous étaient des travailleur·euses journalier·ères exerçant dans l’informel, sans sécurité sociale ni salaire fixe. À présent, ils et elles bénéficient des avantages et droits garantis par l’emploi formel, notamment les primes, les congés maladie et des revenus fixes.

“Avant je ne savais pas combien j’allais gagner à la journée, maintenant je sais que je rentre chez moi avec 500 dinars par mois”, commente Mohamed, un agriculteur du projet.

Ils et elles sont également actionnaires à hauteur de 2% dans la société mutuelle de services agricoles créée par Wallah We Can à leur nom. “Si nous proposons des solutions entrepreneuriales, c’est parce qu’elles facilitent l’égalité des chances, sont durables et génèrent du profit sur le long terme et pour plusieurs générations”, affirme le fondateur de l’association.

Les premières parcelles de la ferme Kid’Chen, à une trentaine de kilomètres de Makthar. Crédit : Alice Pesavento.

Un calendrier qui respecte le rythme des cultures

Quelques rangées d’oliviers, un labyrinthe de tuyaux d’irrigation et des pousses sortant de terre. Grâce à ces champs, Kid’Chen sera le premier fournisseur de la cantine du collège d’ici septembre 2023. Sophie Maisonnier, nutritionniste, naturopathe et collaboratrice de Wallah We Can explique que les menus doivent être décidés d’ici juin 2023 maximum. “On doit s’adapter en fonction des récoltes,” prévoit-t-elle.

Sophie, Ameni et d’autres agronomes et nutritionnistes veillent à ce que les plats proposés puissent répondre à tous les besoins nutritifs des collégien·nes. “ On a procédé à une sélection des semences qui nous semblaient intéressantes sur le plan nutritionnel pour les enfants et les adolescents (…). On cherche donc à couvrir leurs besoins en lipides, glucides et protéines végétales, en essayant de limiter au maximum la viande”, commente la nutritionniste. 

Elle explique que leur objectif est de limiter les coûts mais également l’empreinte écologique, tout en proposant une nourriture de qualité. Ils et elles ont ainsi instauré un système qui respecte le rythme des cultures. “Nous avons établi un calendrier cultural qui nous sert de base pour tester un maximum de variétés sur le terrain et savoir quelles seront les cultures les plus rentables non seulement pour l’école mais pour l’association aussi”, confirme Ameni.

En effet, l’excédent de production est commercialisé au marché de gros pour autofinancer le projet : “Il faut donner les outils nécessaires pour que les parents, l’école et ses étudiants et plus globalement la région, soient autonomes et responsables”, explique Lotfi.

Boubaker Cheyeb, technicien supérieur en production végétale, et coordinateur des agriculteur·trices formé·es par Wallah We Can, soutient que “Kid’Chen est un projet différent car ici, tous les bénéfices te reviennent”.

  “Au début, les gens ne croyaient pas que le projet aurait cette longévité car la région et ses conditions sont dures. Mais au final, avec tout ce qu’on a appris et qu’on continue d’apprendre, on sait que c’est parti pour durer”, se réjouit ce dernier. 

Des fanes de fenouil sortent de terre, en février 2023, saison idéale pour cultiver ce légume. Crédit : Alice Pesavento.

Au-delà de la nourriture

Dans le cadre de l’agriculture raisonnée, en plus de n’avoir recours à aucun pesticide, les agriculteur·trices mettent en place un grand nombre de bonnes pratiques qu’Ameni qualifie “d’héritage de l’esprit d’agriculteur”

Parmi ces techniques, on trouve l’assolement et la rotation*, qui consistent à découper le terrain en plusieurs parcelles, et à alterner différentes cultures entre ces zones. Ainsi, les mêmes variétés ne sont pas replantées aux mêmes endroits. “Chaque type de culture va laisser à la prochaine des nutriments qui vont aider les plantes à pousser et ainsi de suite” explique la jeune femme. 

« Ça me rend très fier de me dire que dans quelques mois, mes enfants pourront se nourrir sainement grâce à quelque chose que j’ai produit”, déclare avec enthousiasme Mohamed.

Mohamed, sur les terres de la ferme Kid’Chen. Il y travaille depuis la genèse du projet, il y a un an et demi. Crédit : Alice Pesavento.

Lors des premiers essais de culture, une variété marocaine de poivron a été testée. “Ce poivron a dépassé toutes nos attentes. Une équipe marocaine s’est même déplacée jusqu’à nous pour qu’on leur montre nos résultats” raconte fièrement Boubaker.  

En parallèle de ces essais, l’association cherche à entrer en partenariat avec des pépinières locales. “On a trouvé une pépinière à Borj Cedria qui nous a fourni quatre variétés de quinoa pour faire des tests, dont une s’est très bien développée, avec un excellent rendement” ajoute Ameni, qui prévoit que les assiettes des collégien·nes contiendront du quinoa sous peu.

Pour Lotfi, ces changements ne sont pas seulement bénéfiques à l’alimentation des enfants mais ont également un impact sur “leur santé, leur éducation et l’économie du pays”

S’adapter à la crise climatique

Deux sujets reviennent dans les bouches de toutes les personnes qui se sont engagées auprès de Green School et Kid’Chen : le développement durable et le changement climatique.

Les agriculteur·trices du projet l’ont déjà constaté depuis des années : le manque d’eau est un fléau pour l’agriculture et les projections font craindre le pire pour l’avenir climatique en Tunisie. Pour 2023, l’Institut national de la météorologie (INM) prévoit que le gouvernorat de Siliana ne comptera que 451,84 mm de précipitations. D’ici la fin du siècle, ce chiffre diminuera jusqu’à atteindre 358,49 mm. À l’échelle nationale, cela entraînerait notamment une chute de 40% de la production des céréales.

“Il faut qu’il pleuve. C’est très difficile de voir les terres s’assécher et le barrage se vider avec les années”, déclare Mongia, agricultrice à Kid’Chen.

“Bien sûr on ne peut pas ignorer le changement climatique. On veut donc trouver des solutions adaptées aux problèmes auxquels nous faisons face, tout en restant dans une agriculture raisonnée”. C’est notamment en raison de cette situation que l’association a développé des cultures sous serre. D’après Ameni, c’est “une des solutions” car “il s’agit d’un milieu contrôlé (…) qui permet de cultiver des produits toute l’année”. Cela rendrait les cultures moins susceptibles aux aléas météorologiques tout en limitant l’impact écologique, notamment en termes de consommation d’eau. Les serres étant des systèmes fermés, en cas d’arrosage, l’évaporation est limitée et l’humidité ambiante est retenue.  

Une serre sur la ferme Kid’Chen. La culture sous serre permet entre autres la prévention contre les maladies et ravageurs et la création de conditions climatiques optimales. Crédit : Alice Pesavento.

Malgré des prévisions peu encourageantes, les équipes de Wallah We Can sont convaincues par le projet et veulent l’implémenter dans d’autres régions de la Tunisie. L’internat de Makthar est en effet le “projet pilote” de l’association. D’ici quelques années, Wallah We Can projette d’accompagner trois autres établissements dans leur transition vers le modèle “Green School” à Bizerte, Gabès et Kairouan.

Ces zones ont notamment été choisies en raison de leur diversité bioclimatique, qui permet de développer l’adaptabilité régionale du projet selon Sophie. À Gabès par exemple, Wallah We Can prévoit de bâtir une ferme énergétique, vu l’ensoleillement de la région.

“À Bizerte, on veut se concentrer sur la transformation. Nous y ferons du compostage et de l’apiculture et une grande partie de la ferme sera réservée à la culture des plantes aromatiques afin de les transformer et d’extraire des huiles essentielles par exemple. Grâce à cette transformation, nous gagnerons en valeur ajoutée et cela nous permettra d’investir dans nos autres projets”, détaille Ameni. Pour Sophie, l’objectif est “l’exemplarité”

“C’est pour cela que Makthar était un projet pilote. En montrant qu’on peut s’adapter et tenir la longueur, cette exemplarité donnera plus de crédibilité à ce type d’entreprise.”

Les deux femmes ne se font cependant pas d’illusions. “Il y aura toujours des usines de production en masse mais nous devons prouver que c’est possible d’agir en tant que citoyen”, continue Sophie. 

La décentralisation de la gouvernance, la promotion de la durabilité et l’inclusion démocratique de toutes les parties prenantes dans les processus décisionnels font partie des principes et pratiques de la gestion de tous les Communs. Green School et Kid’Chen sont donc bel et bien des Communs. 

« Grâce aux clubs qui sont dans l’école, celui de permaculture notamment, on sème les graines dans les esprits des jeunes. On leur fait comprendre que c’est possible d’effectuer un changement positif. Tout passe par la transmission et le partage des savoirs”, se réjouit le fondateur de l’association. 

Pour les collaborateur·ices de Wallah We Can, le projet “revient à des choses plus pragmatiques, qui relèvent du bon sens et qui engagent l’ensemble dans un tout, au lieu de laisser les individus livré·es à eux-même”, résume Sophie. 

19.03.2023 à 10:26

Bechir, 60 ans, chauffeur de taxi en sursis, 950 dinars par mois

Driss Rejichi

Après 38 ans passés au volant de son taxi à Monastir, Bechir est fatigué. Le ralentissement des affaires dans le pays et la situation de son fils, travailleur sans papiers en France, pèsent lourdement sur son moral. Pour subvenir aux maigres besoins de son foyer, Béchir doit continuer à conduire.
Texte intégral (1754 mots)
Assis seul au volant de son taxi, Bechir finit son sandwich en silence. Garé au bout d’une file d’une douzaine de voitures à la sortie de l’aéroport de Monastir, il espère, comme ses collègues, que cette fois l’avion sera bien rempli. « C’est dur pour nous, parce qu’il n’y a pas assez de clients… Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens que la famille vient chercher », explique-t-il.

Bechir a 60 ans. Conducteur de taxi à Monastir depuis 1985, il regarde avec nostalgie l’époque où « il arrivait jusqu’à 160 avions par jour à l’aéroport Habib Bourguiba ». Depuis, la situation a bien changé : explosion brutale du coût de la vie, chute toute aussi brutale du tourisme, et dégradation de l’économie de la région. Bechir touche la retraite depuis le mois d’avril 2022, mais doit encore travailler pour subvenir à ses besoins. 

« 200 dinars de retraite, c’est quoi ? Ils se foutent de notre gueule ? Regarde les prix : le kilo de viande coûte 40 dinars, un poulet 20 dinars… Tu veux faire ramadan toute l’année ? » 

L’argent octroyé chaque mois au soixantenaire est loin de combler les besoins de lui et de sa femme, une ancienne ouvrière d’une usine de confection textile également retraitée. Heureusement, leurs trois enfants ont fini leurs études et sont désormais indépendant·es. Leurs deux filles sont mariées et travaillent, tandis que leur fils unique Ahmed est ouvrier dans le bâtiment, en situation irrégulière en France. 

L’aide qu’ils reçoivent de leurs enfants étant limitée, le couple a extrêmement de mal à boucler les fins de mois. Désormais âgé, souffrant d’hypertension et conduisant seul, Bechir ne peut pas travailler au même rythme que les autres taxis. L’argent qu’il récolte ne lui permet pas de mettre de côté : « À la fin du mois il ne me reste rien de ce que je gagne, c’est tout juste. » 

Voici un aperçu de ses sorties et entrées d’argent mensuelles :

Aujourd’hui, la principale préoccupation de Bechir concerne son outil de travail. L’Etat lui impose de ne pas conduire un véhicule âgé de plus de 20 ans, et il a acheté son dernier taxi en 2005. À l’époque, Bechir expliquait gagner « presque deux fois moins que maintenant », mais le coût de la vie était aussi bien moins élevé. « Aujourd’hui, on t’oblige à acheter un taxi neuf ou qui ne dépasse pas sept ans, c’est 60.000 dinars. À l’époque, tu achetais une voiture à 1600 dinars, de n’importe quel âge. » 

En attendant l’échéance de deux ans, Bechir tente de mettre le maximum d’argent de côté en travaillant autant qu’il peut, entre l’aéroport et les hôtels du bord de mer. L’essentiel des 8000 dinars qu’il récolte annuellement sont ainsi gagnés durant la saison estivale, entre juin et septembre : « Le reste de l’année, que dalle ! » 

La clientèle, auparavant abondante et dépensière, est aujourd’hui bien plus difficile à trouver et démarcher. La compétition entre taxis se fait de plus en plus rude, ce qui impose à Bechir certains efforts. « Je me lève vers 6h pour faire ma prière et puis je pars directement à l’aéroport. Je trouve toujours au moins 12 taxis devant moi, il y en a même qui dorment là-bas ». La situation devant les hôtels n’est pas plus simple, beaucoup de touristes évitant désormais les taxis, réputés chers. 

« On leur dit à l’hôtel que les transports sont à un dinar, donc presque la moitié des clients prennent le bus, le métro ou le louage pour aller à Sousse. Qu’est-ce qui reste pour les taxis ? Rien du tout. »

Bechir ne travaille jamais après 18h et doit parfois s’arrêter bien plus tôt à cause de la fatigue. À ce rythme, même les dépenses alimentaires sont devenues difficiles à assurer. Il consacre à peine plus de 300 dinars par mois aux courses pour les produits du quotidien, d’hygiène et l’alimentation, et ne peut pas se permettre de manger au restaurant. 

Même les loisirs les plus simples sont de moins en moins accessibles au couple. « De temps en temps, j’emmène ma femme boire un petit café à La Falaise. On est des retraités, on ne dépense pas beaucoup ». Bechir s’autorise une visite mensuelle chez le coiffeur, qui lui coûte sept dinars. Le reste du temps, il s’occupe en lisant le Coran et en allant à la mosquée. 

Bechir consacre en fait la plupart de ses revenus à son taxi. Le fait qu’il roule peu a aussi des conséquences positives, lui permettant d’économiser en carburant par exemple. « Je fais attention et je ne conduis pas trop vite », souligne-t-il pour expliquer le montant relativement faibles de ses frais d’entretiens, étant donné l’âge avancé du véhicule, qui s’élèvent à 300 dinars par an en moyenne. Cela lui permet aussi de payer une assurance moins élevée que beaucoup de ses collègues, à 700 dinars par an. 

Voici le détail de ses dépenses et revenus mensuels :

Le reste de ses dépenses, Bechir les qualifient d’anecdotiques. Pris en charge par la sécurité sociale pour soigner son hypertension, ayant remboursé le crédit d’achat de son premier taxi après quelques années de travail, et habitant dans une maison qu’il a construit il y a longtemps, il n’a plus de grosses sorties d’argent à effectuer. 

« Un sac de ciment coûtait 4 dinars, dans les années 1980. Maintenant c’est presque 20 dinars. Aujourd’hui je ne pourrais pas construire ! »

Les derniers dinars que Bechir dépense chaque mois sont consacrés à une connexion internet, qui lui permet de joindre son fils en France. Ahmed aide son père financièrement, en lui envoyant 1000 dinars chaque année, mais aussi en lui faisant parvenir des cadeaux. « Une chemise à Monastir c’est 65 dinars, un pantalon entre 40 et 50 dinars … On ne peut pas acheter ça. Parfois Ahmed m’envoie des Adidas, ou un petit blouson. »

Zone grise 

Bechir n’a pas vu son fils depuis cinq ans, et vit très mal l’éloignement. Victime d’un accident du travail alors qu’il était employé illégalement, Ahmed est aujourd’hui dans une situation très précaire en France. Bechir regrette profondément son départ. « Pourquoi mon fils n’a pas passé l’examen de taxi pour rester avec son père ? », se demande-t-il avec amertume. 

Cette situation pèse sur la santé mentale de Bechir, qui a du mal à parler de son fils sans pleurer. « Je ne dors pas », lâche-t-il au bord des larmes. « C’est une honte ce qui se passe en Tunisie, une honte ». Bechir est aujourd’hui rempli d’une colère froide contre celles et ceux qu’il tient responsable de la dégradation de l’économie de la région, qui explique selon lui le départ de son fils. 

« Ils appellent ça ‘la révolution de printemps’… Bah ils se foutent de notre gueule. Après 2010, le maire de Monastir n’a pas organisé un seul examen en quatre ans. Il n’a pas encouragé les jeunes. »

Futur 

Bechir doit poursuivre son travail s’il veut maintenir un équilibre budgétaire dans son foyer. Néanmoins, le temps joue contre lui. Il ne peut déjà plus conduire autant qu’il le voudrait, notamment l’été, alors que c’est la période où il travaille le plus. « Quand il fait trop chaud, avec plus de 40 degrés, je ne peux pas conduire. Je rentre chez moi et je ne sors plus », explique-t-il. 

Les conditions de travail sont par ailleurs de moins en moins supportables pour Bechir, qui dénonce un manque de considération. « Devant les hôtels, personne ne pense à toi, pas de parasol, rien. On n’a même pas le droit de rentrer utiliser les toilettes, le gardien te dit que c’est interdit. Ils s’en foutent. » 

« D’un côté, tu penses tous les jours à cette merde de voiture toute neuve à 60.000 dinars, et de l’autre côté tous les touristes sont partis à cause de cette merde de révolution. Il ne reste rien, ça me donne envie de pleurer. »

Le principal obstacle à la poursuite de son activité reste cependant son incapacité à épargner. La probabilité qu’il parvienne à acheter une nouvelle voiture diminue avec l’âge. Bechir rêve aussi de visiter La Mecque avec sa femme, « si j’arrive à mettre de l’argent de côté, ou bien si mon fils m’aide ». Malgré le chagrin, il place des espoirs dans ce dernier. « Inch’allah il arrivera à avoir ses papiers, et notre vie va changer. » 

16.03.2023 à 17:24

Les migrant·es Subsaharien·nes en Tunisie face à l’inaction des organismes internationaux

Julia Terradot

“J’irai n’importe où, tant qu’on nous respecte.” En Tunisie, réfugié·es et migrant·es Subsaharien·nes attendent encore le soutien des organismes internationaux comme le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Tunis, tandis que des mouvements solidaires se mobilisent discrètement.
Texte intégral (4640 mots)
Comme presque tous les soirs depuis plusieurs semaines, Amira arrive devant l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Tunis, après sa longue journée de travail. Rapidement, une vingtaine de personnes l’entourent, anxieuses de récupérer leur téléphone chargé dans son bureau, afin de contacter leurs proches pour la première fois ce jour-là.

“Il va y avoir à manger dans 30 minutes et la médecin arrive aussi,” annonce Amira. Elle revient un peu plus tard dans une voiture chargée à ras bord de cartons remplis de dons, principalement des vêtements et des médicaments, accompagnée d’un volontaire et de la médecin. Cette dernière commence tout de suite les consultations depuis le siège avant du véhicule. Le premier patient est un jeune homme, l’air patraque, emmitouflé dans une couverture en laine, qui souffre de calculs rénaux. Le suivant est blessé au pied, après avoir sauté du haut de son balcon pour échapper à la police. 

Depuis le 21 février dernier, plus d’une centaine de personnes se sont installées devant les bureaux de l’agence onusienne pour la migration, dans l’espoir d’être rapatrié·es dans leur pays d’origine en Afrique Subsaharienne et fuir les violences racistes et xénophobes qui traversent le pays. Face à cette crise, le silence assourdissant des organismes internationaux comme l’OIM et l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) choquent, tandis que des mouvements solidaires locaux se mobilisent en toute discrétion. 

Une crise humanitaire 

Aboubacar et ses deux frères, tous trois originaires de Guinée, dorment devant l’OIM depuis plusieurs semaines, dans l’espoir d’être rapatriés : “on n’a pas le choix,” murmure Aboubacar, “on n’a nulle part où aller.” Les nuits de février sont fraîches, et ils peinent à dormir sous les bâches en plastique noires qui servent d’abris : “Parfois on passe la nuit sans dormir, devant le feu.” Ils hésitent encore à rester dans la rue, en attente de leur rendez-vous fixé au 18 août ou à tenter la dangereuse traversée en bateau vers l’Europe.  

Inkyfada les rencontre à quelques centaines de mètres du bâtiment, pour un entretien discret : quelques heures plus tôt, la police, appelée par le personnel de sécurité de l’OIM, aurait contrôlé une volontaire sur place. Pendant l’intégralité de la discussion, l’un des frères scrute les rues, et l’arrivée du chef de la sécurité de l’OIM mettra fin à la conversation.  

Aboubacar, ses frères et leur ami vivaient tranquillement dans leur petit appartement à Tunis. Un soir, alors que le groupe s’apprête à dîner, un bruit sourd retentit, “à vingt heures pile,” se souvient Aboubacar. Le vacarme provient de l’étage du dessous, alors que la police déloge leurs voisins de force : “ils ont ouvert la porte comme ça” raconte Aboubacar en mimant un coup de pied violent, l’air de défoncer la porte. 

Aboubacar et ses frères parviennent à fuir, mais la police attrape leur colocataire, dont ils n’ont aucune nouvelle depuis. 

Secoués par les événements, ils passent la nuit chez un ami et reviennent dans leur appartement le lendemain, mais à leur grande surprise, ils découvrent que la plupart de leurs affaires ont disparu. “Ils ont pris nos téléphones, nos passeports… ils ont tout déchiré,” raconte Aboubacar. Il ne leur reste que les habits sur leur dos et des tongs en plastique qui ont vu de meilleurs jours. Le propriétaire de l’appartement les chasse définitivement et menace d’appeler la police. Leur hôte de la veille s’est également fait expulser de son logement. Aboubacar et ses frères passent deux nuits dehors, puis, “au bout du troisième jour, on est venu ici [à l’OIM].”

Un ‘campement’ improvisé

Aboubacar et ses frères sont installés aux côtés de plus d’une centaine de personnes devant les bureaux de l’OIM : l’immeuble donne sur une cour ouverte, où les plus jeunes se passent un vieux ballon jaune. Mis à part les téléphones, souvent sans batterie ou connexion internet, c’est une des rares distractions pour s’occuper toute la journée.

Le bâtiment onusien continue dans une ruelle adjacente, maintenant peuplée de tentes, dans lesquelles sont installées en priorité les femmes et les enfants – qui sont graduellement transporté·es dans des chambres d’hôtel – et de bâches en plastique. Des vêtements sèchent sur des cordes à linge accrochées aux arbres. Un peu plus loin, une montagne de déchets malodorants grandit de jour en jour. 

Ils et elles se regroupent par nationalité, ou par langues parlées : d’un côté les anglophones, venu·es par exemple du Nigéria, du Sierra Leone, ou de Somalie, de l’autre les francophones, comme les Guinéen·nes ou les Ivoirien·nes, et enfin les arabophones, moins nombreux·ses, principalement originaires du Soudan. Le groupe entier se partage une douche et une toilette, situées dans un jardin proche du site.

Les migrant·es Subsaharien·nes devant l’OIM dorment près d’une pile de déchets. Crédit : Julia Terradot. 

De multiples arrestations, agressions et expulsions

Depuis le 7 février 2023, au moins 800 personnes auraient été arrêtées dans le cadre d’une campagne visant les sans-papiers en Tunisie. D’après le suivi d’Avocat Sans Frontières (ASF) auprès des avocat·es et tribunaux auxquels ils ont accès, beaucoup d’arrestations n’ont pas été décomptées et ce chiffre pourrait atteindre les 2000. 

La police contrôle les personnes qu’elle “présume migrants sur la base de la couleur de la peau, essentiellement,” explique Marwa d’ASF, “et c’est pour ça qu’il y a des Tunisiens aussi arrêtés,” ainsi que des réfugiés.  

Le volume des arrestations, les conditions de détention – “zéro respect de leur droit,” s’offusque Marwa – et le durcissement des peines choquent la société civile. Les condamnations pour séjour irrégulier ou franchissement illégal des frontières vont de un à six mois de prison selon les tribunaux et les régions. “Avant, c’était deux mois avec sursis ou une amende,” précise Marwa.  

Pour rappel, les propos de Kaïs Saïed du 21 février reprennent un discours raciste et complotiste à l’encontre des Subsaharien·nes en Tunisie, jusqu’alors principalement cantonné sur les réseaux sociaux. 

Une violence terrible éclate alors dans le pays. “Le racisme vient d’être ‘institutionnalisé’ et c’est comme un feu vert pour tout faire. C’est une situation de non-droit,” soupire Marwa. Depuis environ un mois, Moncef, un collègue de Marwa à ASF, reçoit régulièrement des appels de bénéficiaires “frappés, humiliés par des citoyens [tunisiens],” ou même victimes de viol.  

“Les bailleurs eux aussi ont peur de se faire arrêter,” continue Moncef, et des centaines de personnes se retrouvent sans logement, expulsées par leur propriétaire.

Une aide humanitaire spontanée 

Amira a commencé à apporter son aide en découvrant la situation devant l’OIM, alors qu’elle passait devant le bâtiment avec une amie. “J’étais en train de parler aux gens et de pleurer en même temps. On avait honte”, se souvient-elle.  

Profitant du fait qu’elle travaille dans le même quartier, elle commence tout de suite à charger les téléphones depuis son bureau. Pour les besoins en nourriture, “on ramenait n’importe quoi, on ne savait pas vraiment quoi faire,” admet Amira. Au menu les premiers jours : “des oeufs. On les mettait à bouillir et on ramenait des oeufs chauds, et du lait aussi pour les enfants.” 

Au fil des jours, les besoins sont devenus plus clairs : “on a commencé à avoir une meilleure visibilité” se réjouit Amira. Les dons de nourriture, d’eau, de vêtements et de médicaments viennent surtout de ses collègues, des employé·es de l’hôpital où travaille sa mère, et d’associations solidaires.  

Amira prend l’habitude d’envoyer les besoins immédiats à un groupe d’aide sociale sur l’application de messages cryptés Signal : “Je suis souvent dans l’urgence donc parfois je suis en train de courir à envoyer des vocaux et ce n’est pas évident”, rit-elle. Les informations sont rassemblées et relayées jusqu’à l’arrivée des dons nécessaires à destination. 

Des migrants Subsahariens se reposent et jouent au ballon devant l’OIM. Crédit : Julia Terradot.

Le silence de l’OIM 

Une grande partie des personnes installées devant l’OIM n’ont aucun autre endroit où aller. Ils et elles sont parti·es précipitamment, chassé·es de leur logement et dérobé·es de leurs biens. Sans papiers, argent, ou même vêtements, les victimes dépendent presque entièrement des mouvements de solidarité locaux qui se sont mis en place au fil des semaines.  

L’OIM ne fait pas partie de ce soutien. Pourtant, l’organisation promeut le droit des migrant·es et se dit chargée de leur fournir une aide humanitaire, quel que soit leur statut. Si l’aide extérieure comme celle d’Amira s’arrête, “on va tous mourir ici” déclare Aboubacar, qui s’est vu refuser de l’eau par la sécurité de l’organisation internationale la veille. 

Amira déplore également l’inaction de l’OIM, pourtant directement confrontée à la situation devant ses bureaux : 

“Là, c’est une urgence. On ne parle plus de demander un accord pour sortir des fonds. On est vraiment dans un état de guerre. Et ça va durer.” 

La crise a commencé dès le 21 février. Pourtant, il a fallu attendre le 8 mars pour que l’OIM publie un premier communiqué reconnaissant la présence des “migrants” aux “différents besoins” devant leur bureau de Tunis, mais sans annoncer aucune mesure particulière.  

Contacté par inkyfada, l’OIM n’a pas souhaité répondre aux différentes questions de nos journalistes. Renvoyé par mail vers le bureau central, situé au Caire, ce dernier a simplement fourni le lien vers le communiqué du 8 mars et indiqué que l’organisation “ne propose pas d’interviews ou d’autres commentaires à ce stade”.

Selon leur pays d’origine, les migrant·es sans papiers dépendent de l’OIM pour être rapatrié·es, car les ambassades acceptent rarement de ramener des ressortissant·es arrivé·es illégalement sur le sol tunisien. 

Par exemple, “ceux qui sont partis sans papiers [de Côte d’Ivoire] ne sont pas considérés comme Ivoiriens,” précise Jean-Bedel Gnablé, président de l’ASSIVAT (Association des Ivoiriens Actifs de Tunisie). Ces personnes ne sont donc pas éligibles pour les vols de rapatriement organisés par l’ambassade de Côte d’Ivoire. Depuis le début de la crise jusqu’au 14 mars, le gouvernement Ivoirien en Tunisie a permis le retour de 750 ressortissant·es. 

À travers son association, Jean-Bedel a aussi tenté de contacter l’OIM, mais son appel au soutien est resté sans réponse. 

“Je ne comprends pas pourquoi ceux qui sont chargés de s’occuper de la situation des migrants ne peuvent apporter de l’assistance à des personnes qui sont devant leurs bureaux,” déplore-t-il. 

Théoriquement, ces personnes devraient pouvoir s’inscrire au programme d’assistance au retour volontaire et à la réintégration (AVRR) de l’OIM, qui d’après leur site permet un “retour sûr et digne et une réintégration durable” dans les pays d’origine. Le nombre exact de retours volontaires possibles n’est pas connu. La plupart des personnes installées devant l’agence devront attendre plusieurs mois pour un entretien, et d’autres n’ont pas encore de rendez-vous.

L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Tunis . Crédit : Julia Terradot. 

Pour les victimes, la peur et l’incompréhension 

Ekon est venu du Nigéria l’année passée pour travailler en Tunisie et envoyer de l’argent à sa famille. Expulsé de son appartement, il dort devant l’OIM et s’inscrit à contrecœur au programme de retour volontaire. Avec son ami Obi, Nigérien également, ils redoutent le retour dans un quotidien violent. 

“On ne veut pas rentrer [au Nigéria], mais on n’a pas le choix. Il y a trop de problèmes et de tueries. Tous les jours, des personnes meurent. La seule façon de les vaincre [ndlr : les groupes violents] est de les rejoindre et je ne peux pas verser de sang,” admet Ekon. 

Les conditions en Tunisie ne sont pas plus séduisantes. Quelques jours auparavant, en pleine journée, trois jeunes Tunisiens ont poursuivi Obi dans une rue de Tunis et lui ont lancé des pierres, sous les yeux de passant·es. Il réussit à s’enfuir, mais la violence de l’attaque le hante encore.  

Aujourd’hui, le campement improvisé devant l’OIM est le seul endroit à Tunis où Obi se sent en relative sécurité. “La Tunisie est un pays d’Afrique, et pourtant ils nous appellent tous ‘Africains’ parce que nous sommes noirs,” fait remarquer Obi. 

“Je ne veux pas dépendre de quelqu’un pour me payer un appartement et me nourrir. Je veux travailler, je veux que les choses se calment et tourner la page. Je veux être libre,” déclare Ekon.

Ekon fixe le sol et frissonne dans sa veste qu’une volontaire lui a donné : “Quand je suis arrivé l’année dernière, ce n’était pas comme ça. Les Tunisiens étaient très gentils. Je suis très surpris,” raconte Ekon. Autour de lui, le groupe acquiesce à l’unisson. “Nous sommes tous surpris,” confirme l’un d’eux.  

À Tunis, des protestations devant le HCR 

À quelques centaines de mètres de l’OIM, Mohamed et une dizaine de personnes protestent silencieusement l’abandon d’un autre organisme onusien, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les membres du sit-in, tous et toutes réfugié·es auprès du HCR, demandent leur réinstallation vers un pays où ils et elles seraient en sécurité. 

En Tunisie, le HCR, en partenariat avec le Croissant Rouge tunisien, est la seule organisation apte à fournir un statut de demandeur d’asile. La Tunisie n’a aucune loi protectrice ni d’instance nationale pour étudier les demandes d’asile.  

Mohamed, réfugié soudanais, est en Tunisie depuis trois ans. En avril dernier, il protestait déjà à l’agence de Zarzis, puis devant le siège à Tunis contre son expulsion du refuge HCR à Médenine.  

Au bout de six mois de lutte, l’organisme promet à Mohamed une solution de logement qui n’arrivera jamais et il se résigne à accepter l’inaction du HCR.

Puis vient le discours du 21 février, et la vie de Mohamed bascule : “J’ai perdu mon emploi, j’ai perdu ma maison,” il s’indigne.

“En ce moment, c’est pire qu’en Libye ou en Afghanistan. J’ai une carte de réfugié. Si je vais n’importe où pour demander du travail (…) Cette carte ne sert à rien,” déplore Mohamed. “J’irai n’importe où, tant qu’on nous respecte (…) nous ne sommes pas en sécurité dans ce pays à cause du racisme.”  

Mohamed s’installe devant le HCR à Tunis avec un groupe de manifestant·es, mais la sécurité du bâtiment appelle la police et il est de nouveau délogé. “Ils [le HCR et ses employé·es] ne m’aident pas. Ils ne me donnent rien.” 

Il choisit de dormir devant l’OIM et de se rendre tous les jours devant le HCR, dès sept heures du matin environ jusqu’au soir. Il rassemble graduellement d’autres protestataires et ensemble, ils et elles réclament leur réinstallation vers un pays sûr. 

Le HCR propose la réinstallation, disponible uniquement pour les réfugié·es, mais selon son site, “moins de 1% de la population réfugiée dans le monde.” est envisagée pour la réinstallation. Interrogé par inkyfada, le HCR n’a pas souhaité répondre aux questions.

Des tentes alignées devant l’OIM. Crédit : Julia Terradot.

La solidarité discrète  

Le 5 mars, un autre communiqué présidentiel liste des mesures qui faciliteraient les procédures pour les étrangers résidant en Tunisie, comme la livraison de cartes de séjour.  

“C’est trop peu et trop tard,” se plaint Feriel, activiste dans un collectif indépendant, un groupe solidaire formé en opposition à la campagne raciste de l’État tunisien, “je ne vois même pas comment ces mesures qu’il a décidé de prendre peuvent rattraper le mal qui a été fait et rassurer les gens et leur donner un peu d’espoir. C’est juste de la désillusion totale.” 

Le collectif regroupe différent·es acteurs·rices de la société civile tunisienne pour décider de la prochaine marche à suivre : “C’était le bordel total, mais on s’est dit qu’il fallait réagir,” ajoute Feriel.

Ils et elles s’organisent pour apporter une aide sociale et légale, entre autres, en soutien aux victimes : “beaucoup de gens se sont solidarisés. Mais on reste toujours en sous-effectif par rapport à ce qu’il se passe, parce que les conséquences sont tout de même hors normes,” explique Feriel.

Le groupe utilise les mécanismes d’urgence mis en place précédemment par des ONG établies, mais ces procédés restent insuffisants face à l’étendue de la crise, qui “vient toucher tous les aspects de la vie ».

La solidarité est un risque que le collectif a anticipé. Feriel donne l’exemple des personnes qui pourraient enfreindre l’article 25 de la loi 1968 en transportant des migrant·es vers des logements sécurisés ou des hôpitaux.

Mais cet article laisse aussi “une brèche d’interprétation” continue Feriel, “Parce que qu’est ce que ça veut dire ‘sciemment’? Si moi aujourd’hui, je transporte un migrant vers un hôpital et qu’il y a un contrôle des papiers et qu’on découvre que la personne est en situation irrégulière, je peux très bien dire que je n’en avais aucune idée. C’est ma parole contre celle de la police,” elle explique.

Le groupe intervient également dans la discrétion pour protéger ses membres du harcèlement en ligne. Sur Facebook, des comptes menacent les membres d’associations en Tunisie pour les décourager de poursuivre leur action solidaire : “On agit dans le secret et la clandestinité pour éviter d’avoir à supporter ce genre de choses.” Tout est anonyme, plus de posts sur Facebook, et les échanges se font sur les applications cryptées.  

Les mécanismes de protection du groupe limitent leur capacité d’agir malgré les besoins énormes. Le collectif indépendant fonctionne “au bouche à oreille », précise Feriel, et les messages de mobilisation se diffusent en privé. 

Ce mode de fonctionnement “restreint énormément notre capacité d’agir,” s’attriste Feriel, “parce qu’on ne reçoit pas assez de dons et aussi parce que les gens ont du mal à faire confiance. Mais c’est vraiment la seule manière avec laquelle on peut travailler.” 

Très vocal sur les réseaux sociaux, Jean-Bedel d’ASSIVAT dénonce aussi l’inaction des organismes internationaux et les injustices à l’encontre des ressortissant·es de pays d’Afrique Subsaharienne. Et cette prise de parole n’est pas sans risque : “Je reçois des menaces de mort (…) on vous suit, on sait où vous habitez, on sait où vous êtes,” mais ces tentatives d’intimidation n’ont pas dissuadées Jean-Bedel de poursuivre son action solidaire : “je ne fais de mal à personne. »

15.03.2023 à 17:51

Les “communs”, une tradition ancestrale en Tunisie

Aymen Amayed

"Ici [Tamaghza], l'eau est gratuite pour tout le monde !  Ça a toujours été ainsi et ça le restera !" Dans plusieurs régions du pays, l’eau, les terres et d’autres ressources sont partagées équitablement entre les individus, bien loin du système de privatisation. Cette manière de privilégier la communauté en mettant en commun et en préservant les ressources existe depuis des siècles en Tunisie.
Texte intégral (3282 mots)
À Tamaghza, dans le sud-ouest du pays, Houssine, 70 ans, attend patiemment. Cet agriculteur possède un demi-hectare de terres dans cet oasis de montagne. Houssine a toujours vécu à Tamaghza et cultive dates, grenades et légumes.

Au bout d’un moment, son voisin l’interpelle. “C’est bon, ton tour est venu !”, s’exclame-t-il. Ce dernier ouvre sa Saguia* d’un coup de pioche et l’eau se met à couler vers les terres de Houssine. “Heureusement que l’eau est gratuite pour tous ici”, commente-t-il avec un grand sourire, “sans ça, je ne sais pas comment on survivrait”. Petit à petit, chaque agriculteur·trice ouvre la voie pour que l’eau abreuve l’ensemble de terres de l’oasis, et ce, sans contrepartie.

Ici et ailleurs en Tunisie, dans l’oasis de Jemna et de Zaafrane, dans les sources de Tozeur, Gafsa et Gabès ou encore au cœur des steppes arides et semi-désertiques du Dhaher, les ressources sont partagées et les terres sont encore gérées par des tribus, loin du système de privatisation. Dans ces oasis et ailleurs, l’eau et d’autres ressources restent ainsi un bien commun à tous. 

Dans une grande partie de la Tunisie, la propriété individuelle est encore un concept “nouveau”. Plusieurs régions sont gérées par des structures sociales qui utilisent un système de gestion de biens et des ressources différents du concept de propriété individuelle. Ainsi, les “communs” – qui sont un concept d’autogestion autour d’une ressource – sont encore monnaie courante.  

Ce concept du commun a toujours existé en Tunisie et ce, depuis des milliers d’années. C’est avec les conquêtes arabes dans la région qu’il a pris la forme qui existe encore aujourd’hui. C’est également le cas ailleurs en Afrique du Nord, comme en Egypte sur le Nil, ou au Moyen-Orient, en Syrie et en Irak sur les fleuves de Dejla et Forat, en passant par la péninsule arabique en Arabie Saoudite et au Yémen.

Cette manière de fonctionner correspond à la définition du commun comme décrit par Elinor Ostrom, une économiste politique américaine et lauréate du prix Nobel d’économie, avec Oliver Williamson, pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs. Selon elle, un commun et une gestion en commun doivent répondre aux principes suivants :

  1) des limites clairement définies;
  2) des règles appropriées aux conditions locales et aux règles de fourniture de la ressource;
  3) des règles opérationnelles élaborées collectivement par les personnes concernées;
  4) des contrôles dont on rend compte aux usagers, ou conduits par les usagers eux-mêmes;
  5) des sanctions graduelles;
  6) des mécanismes de résolution de conflits rapides et peu coûteux;
  7) une reconnaissance du droit des usagers à concevoir leurs propres institutions, sans intervention d’autorités externes;
  8) Les activités d’appropriation, d’approvisionnement, de surveillance, de sanction, de résolution des conflits et de gouvernance sont organisées en plusieurs couches d’entreprises imbriquées.

Parcelle irriguée dans l'oasis de Chenini, Gabes. Crédits photos : Ernest Riva

Le foncier en gestion collective 

Depuis une décennie, Noureddine, 65 ans et ancien inspecteur d’enseignement secondaire, passe la plupart de ses journées sur son lopin de terre, au nord de Gafsa. Il irrigue, travaille la terre et s’occupe de ses plantes. Du haut de la colline, d’immenses terrains agricoles s’étendent à perte de vue. Au loin, se distingue Orbata, l’imposante montagne connue pour avoir servie de refuge à Lazhar Chraiti* et ses compagnons pendant la lutte armée contre la colonisation française.

“Toute cette terre nous appartenait autrefois”, raconte Noureddine, “je me souviens encore de l’époque ou tout jeune, je parcourais ces terres à l’aurore avec nos bêtes, des troupeaux de moutons et nos dromadaires”.

Selon Abdelmajid Fourati, président du conseil des terres collectives de la tribu des « Ouled Chrait », les terres de la tribu représentent presque 4000 hectares de terre agricole à Gafsa Nord. Leur gestion se faisait historiquement d’une façon collective. Même si les terres autour des douars* et des maisons relevaient d’une propriété privée, le reste et surtout les terres de pâturage étaient régis par la tribu et le groupe social. 

Cette gestion se faisait selon la hiérarchie de la tribu qui désignaient un “Majles” ou comité dont la mission était de délimiter les terres et de les répartir entre les tribus locales et environnantes, afin de limiter les conflits potentiels entre tribus voisines ou au sein d’un même clan. La notion même de commun impose un partage équitable pour tou·tes et en cas de différend, les chefs devaient se réunir afin de chercher des solutions justes pour le bien des communautés, et limitant au maximum les conflits.

Tout ce système était régi selon les règles de l’islam et les moeurs de la tribu afin de s’assurer que tout le monde ait de quoi se nourrir. S’il fallait en arriver à la sanction – généralement pour des vols ou si la Zakat* n’était pas versée -, la punition était collective et pouvait aller jusqu’à l’exclusion sociale.

Un peu plus loin, dans le gouvernorat de Médenine, la plaine de Dhaher s’étend à perte de vue, entre la ville de Gabès et la Libye. Cette plaine dite “désertique” a longtemps constitué une zone de pâturage essentielle pour les tribus nomades et semi-nomades du Sud tunisien qui arpentaient ce territoire. Pendant des siècles, cette plaine a ainsi été le lieu de transhumance des tribus berbères et arabes à l’époque où la notion de propriété privée n’existait pas encore et que les terrains étaient gérées en commun au sein de la même tribu, selon les mœurs et les traditions.

Les différentes tribus se côtoyaient, suivant une délimitation connue et définie entre leurs différents territoires de pâturages.

Le droit prépondérant dans le territoire était le droit d’usage et non le droit de propriété : toutes et tous pouvaient user et profiter de la terre sans pour autant avoir le droit de la vendre ou de la concéder à une autre personne. De là vient le sens même d’un bien commun.

Biens communs : Ces biens se caractérisent par le droit d’usage collectif et ne sont en aucun cas régis par le droit de propriété. Ainsi les biens communs sont inaliénables.

Les communs : Pratiques et processus sociaux dans lesquels les gens s’engagent lorsqu’ils coopèrent, dans le but de gérer les ressources de manière équitable et durable.

Bien en commun : Ils relèvent d’un droit d’usage et de propriété et peuvent être divisés et vendus entre les différents propriétaires.

Terre tribale pour le patûrage, région du Dhaher, Kebili. Crédits photos : Ernest Riva

Une gestion collective de l’eau 

Sur l’île de Djerba, des fondations rectangulaires longent les routes en côtoyant les mosquées. “Des sabiles », indique un imam local. Ces structures de collecte d’eau de pluie permettaient aux passants et aux habitant de s’abreuver et de donner à boire à leurs animaux. « Certaines sont encore fonctionnelles », commente-t-il.

D’après l’imam, ces Sabiles sont des dons que font construire les personnes aisées à la mosquée. Même si ces Sabiles sont censées appartenir à la mosquée, l’eau est un bien commun, appartenant et disponible pour tout le monde.

Le mot Sabile veut dire en arabe “chemin ou passage”, il peut aussi être utilisé pour désigner une construction ou édifice construit comme un don à la communauté ou aussi comme pour notre cas la mise à disposition de l’eau gratuite pour les passants. 

Ces traditions ancestrales de partage ont été menacées, voire supprimées. L’individualisation de la propriété a été introduite notamment pendant la colonisation avant d’être soutenue par les États post-indépendance : ce processus d’individualisation a commencé avec l’imposition du cadastre en 1881 et s’est poursuivi avec le pouvoir tunisien après. En 1898, un décret colonial impose la remise de 2000 hectares annuellement aux “Beylik” (propriétés du Bey), et s’est attaqué aux terres “Habous” de la même façon. Le 18 juillet 1957, le président Habib Bourguiba a ainsi aboli le “waqf”. Cette abolition s’inscrit dans un processus de dépossession et de mainmise de l’Etat sur les différentes ressources foncières de la population. 

Ces mesures constituent la suite logique d’une politique libérale qui ne cesse de valoriser l’exploit individuel, un système aux antipodes des communs qui favorisent l’intérêt de la communauté à celui de l’individu.

Dans le monde musulman les « waqf » ou « habous” public/de charité, sont donnés par une personne comme œuvre de charité pour un projet social ou religieux telles que les écoles, hôpitaux et mosquées. Des personnes sont désignées pour en assurer la gestion.

Le décret du 19 mars 1874 consacre la création de l’association des waqf « djam‘iyat al-awqâf” dont le but est d’assurer la gestion de ces œuvres. Par exemple, au milieu du XIXème siècle, le tiers des terres cultivées en Tunisie étaient des “habous”, ainsi que les « zaouia”, les mosquées, écoles et hôpitaux. Ainsi, l’hôpital Aziza Othmana à la médina de Tunis en est un aussi.

"Sabil" région de Midoun, Djerba. Crédits photos : Ernest Riva

Que reste-t-il des communs ? 

L’oasis de Tamaghza, dans le gouvernorat de Tozeur, a été le berceau de nombreuses civilisations dans le territoire tunisien. Pour les tribus nomades, semi-nomades et sédentaires, cette oasis constitue tant une ressource en eau qu’une zone de cultures, et ce jusqu’à aujourd’hui, comme c’est le cas pour Houssine, l’agriculteur. 

« Ici, l’eau est gratuite pour tout le monde ! Ça a toujours été ainsi et ça le restera ! », s’exclame Mohamed, membre du Groupement de développement local de Tamaghza.

Cela est aujourd’hui loin d’être le cas pour de nombreux·ses agriculteur·trices tunisien·nes qui luttent pour avoir accès à l’eau un peu partout dans le pays. Plusieurs Groupements de Développement Agricole (GDA) et associations de l’eau connaissent un déficit budgétaire important en raison du coût élevé de l’eau et de l’électricité et le changement climatique a également un impact sur l’assèchement des sources. 

Les oasis en Tunisie ont une longue tradition de distribution en commun de l’eau, qui ne relevait d’aucune propriété. De Gafsa à Gabès en passant par Tozeur, les plus âgé·es évoquent souvent la manière avec laquelle l’eau s’écoulait naturellement et où la division se faisait selon le besoin de chacun et selon la superficie de leurs terres. 

« Nos parents et grand-parents n’ont jamais payé pour l’eau, l’eau de l’oasis venaient de la source à ras l’oued et passaient par tous les lopins de terre ou chacun avait sa part selon les besoin de ses cultures”, explique Zakaria Hechmi, paysan semencier dans l’oasis de Chenini à Gabès. 

Ce système de gestion et de distribution ancestrale de l’eau permet une équité entre chacun, à travers les Saguia, principales qui parcourent l’oasis et les Saguia secondaires qui permettent d’irriguer les terres. La part de chacun·e était comptée selon la superficie de la terre à irriguer (en Chber* ou en centimètre cube d’eau) et passait dans la “Saguia” pendant une certaine durée nécessaire. 

« Avant nous avions tous droit à l’eau, on ne l’achetait pas mais on y avait accès », explique Ammar, un agriculteur possédant deux hectares de terre. “Chacun avait droit à sa part”.

L’eau était répartie selon la superficie de terre et chacun·e recevait de l’eau à un moment déterminé pendant la journée. Les personnes les plus âgées, de par leurs connaissances et leur savoir-faire reconnu, étaient les gardiennes de ce système et répartissaient l’eau équitablement. De par le respect qu’elles inspirent, leur décision dans la structure sociale de l’oasis ne pouvait être contestée. 

Un système de punition est également mis en place : celles et ceux qui entravaient le processus ou gardaient leur saguia ouvertes plus longtemps que prévu pouvaient être socialement sanctionnés et perdaient la confiance de leurs pairs.  

Ainsi, au-delà de sa gestion commune, ce concept était déterminant pour créer, maintenir et diviser la communauté.

Désormais, autour de l’oasis de Gabès, l’eau est gérée par un Groupement de développement agricole (GDA) qui veille à gérer la ressource hydrique. Cette eau coule dans des Saguia en béton qui irriguent, à heure fixe, chaque partie de terre. Les heures d’eau sont comptabilisées par la GDA et les usager·es de l’eau paient leur cotisation. Les paysan·nes sont ainsi individualisé·es et les plus riches creusent leurs propres puits dans ce lieu où auparavant l’eau était partagée sans contrepartie. Seuls quelques endroits continuent à appliquer le système des communs, comme à Tamaghza, où vit Houssine.

Les communs ont ainsi une place prépondérante en Tunisie et ce, depuis des siècles. Même si des conflits autour des ressources sont survenus entre des groupes et des tribus, les savoir-faire ancestraux de ces groupes ont évolué avec la notion du commun qui a pris différentes formes dans le monde entier. 

 Ainsi, les communs se sont perpétués et ont évolué à travers les siècles. De nos jours, de nouvelles normes autour des communs s’appliquent comme une justice plus égalitaire et une place prépondérante des femmes. Mais l’objectif reste le même : assurer la préservation, la durabilité et la bonne gouvernance des ressources, même quand cela implique une contrepartie financière.

En Tunisie les exemples et les histoires ne manquent pas : il existe de nombreux mythes autour de l’abondance des ressources et de l’ancien système de justice, jugé plus équitable. Des ruines témoignent de ce mode de vie et des vestiges subsistent encore dans les terres arides du Sud, où des communautés résistent à l’individualité et à la propriété.

14.03.2023 à 18:36

Le monde de la nuit : une fausse illusion de sécurité pour les personnes LGBTQIA+

Linda Kaboudi

Dans un pays où l’homosexualité est criminalisée, comment les personnes LGBTQIA+ font-elles pour vivre pleinement au quotidien ? Dans le milieu artistique et le monde de la nuit, quelques espaces se revendiquent - discrètement - ouverts à la communauté LGBTQIA+, donnant un accès à des bars et théâtres où ils et elles peuvent être eux-mêmes. Mais Anas, Imène, Nour et beaucoup d’autres client·es continuent malgré tout à se sentir menacé·es.
Texte intégral (5781 mots)
Début des années 2000. Assise devant l’ordinateur familial, Imène, à peine 20 ans, surfe passivement sur internet jusqu’à tomber sur un site de rencontres en ligne. Pour passer le temps, elle commence à discuter avec plusieurs internautes anonymes.

Soudain, un profil l’interpelle : avec surprise, elle découvre une autre femme lesbienne sur ces sites. Née dans une famille assez conservatrice, Imène n’avait jusque-là jamais entendu parler d’homosexualité. “Pour moi, c’était un miracle. La communauté n’était pas du tout visible. Je pensais être la seule lesbienne au monde”, se moque-t-elle des années plus tard. Au travers de cette rencontre, tout un monde s’ouvre à Imène : elle découvre des lieux à Tunis dont elle n’avait jamais entendu parler et où elle peut s’exprimer plus librement et vivre sa sexualité comme elle l’entend.

Cafés, théâtres, bars… Certains endroits représentent les principaux lieux de socialisation de la communauté LGBTQIA+ face au danger que représente l’espace public et souvent le foyer familial. En Tunisie, l’homosexualité est toujours criminalisée et passible de un à trois ans de prison. Près de 1500 personnes ont été emprisonnées sur la base de l’article 230, selon l’association Damj.

Pourtant, malgré l’existence de ces lieux, la sécurité des personnes LGBTQIA+ est loin d’être garantie. Régulièrement, plusieurs personnes dénoncent les violences et discriminations qu’elles subissent, même dans ces lieux. Plus généralement, la communauté LGBTQIA+ deviendrait, selon elles, une sorte de “bouc émissaire”, une simple distraction pour faire oublier les difficultés économiques du pays. “On n’a pas de lait, mais regardez ces boîtes de nuit, avec ces satanistes”, ironise le gérant d’un bar.

Entre un personnel discriminatoire, des gérants parfois indifférents et les menaces policières, l’étau se resserre, menaçant les quelques lieux de liberté créés ces dernières années.

Le monde de la nuit, une échappatoire

Au fil de ses rencontres, Imène découvre ainsi des espaces accueillant la communauté LGBTQIA+ en Tunisie.  «  J’ai découvert plusieurs personnes qui ne me ressemblaient pas, qui n’avaient ni la même façon de parler, ni la même gestuelle. C’est là que commence l’exercice d’accepter la différence”, raconte-t-elle. Peu à peu, Imène apprend à s’accepter et déconstruire son homophobie internalisée.

A l’époque, ces lieux ne se revendiquaient pas ouvertement “ gay-friendly”* et “ n’étaient pas aussi visibles et surveillés”, d’après cette dernière. Le changement s’opère à partir de 2011 : plusieurs militant·es interrogé·es expliquent que c’est à partir de la révolution que certains bars et lieux de fêtes sont devenus emblématiques des luttes LGBTQIA+.  

« La libéralité inédite de certains d’entre eux [les espaces] marque les esprits de leur jeune clientèle. Ces lieux participent aussi à rendre pensable et possible la dépénalisation.” explique la chercheuse Abir Kréfa .

Selon cette dernière, ces espaces sont essentiels pour permettre de nouvelles rencontres et créer des réseaux de solidarité. Cet avis est partagé par plusieurs personnes interrogées, notamment les gérants de bars et les organisateur·trices d’évènements. Khaled, gérant d’un bar à Tunis, estime qu’en “parler et mettre en avant la communauté queer permet de déconstruire les tabous, même si cela choque au début” . « Cependant, il faut faire attention à ne pas mettre les gens en danger”, continue-t-il.

Ces espaces deviennent de plus en plus connus à travers le bouche à oreille. Pour certain·es, le label “gay-friendly” n’est pas intentionnel. “La communauté est venue simplement parce que les employés sont irrespectueux avec eux ailleurs”, rapporte Adam, ex-gérant d’un bar à Sousse.

Toutefois, d’autres endroits récents miseraient sur un marketing subtil mais ciblé. Le choix des couleurs, la sélection des invité·es, le recrutement des employé·es, etc. : toutes sortes de stratégies sont utilisées pour attirer la communauté LGBTQIA+ tunisienne, révèle le gérant d’un bar. Ce label “gay ou queer friendly” ou encore “safe space” est perçu comme dangereux par certaines personnes.

« Pourquoi en parler autant ? Ça n’attire pas les bonnes personnes. C’est comme crier dans la rue : c’est ici que restent les homosexuels. A quoi ils [les gérants] s’attendent après ?”, dénonce Hadhemi, une jeune femme lesbienne.

Derrière cette ouverture, se cachent de nombreux incidents qui mettent en doute la sécurité réelle de ces espaces. Au bout d’un moment, beaucoup ne se sentaient plus en sécurité », témoigne par exemple Anas, 23 ans, l’une des rares personnes à avoir fait son coming-out sur les réseaux sociaux.

Pendant longtemps, lorsqu’il était étudiant, il fréquentait assidûment ces lieux. “Au début, c’était le point de rendez-vous des personnes LGBTQIA+”, témoigne-t-il à propos d’un bar de Tunis.“  Aujourd’hui, à cause de plusieurs incidents, je ne sors plus que chez des amis, dans des maisons privées”.

Anas reconnaît la chance qu’il a de se sentir libre chez lui. Un privilège que de nombreux membres de la communauté n’ont pas, dans un pays où seuls 7% des habitant·es acceptent l’homosexualité, selon une enquête réalisée par l’Arab Baromètre.

“Ce sont des traumatismes qui durent”

Un soir, Imène se rend avec un couple d’amies dans un bar réputé sécurisé pour les personnes LGBTQIA+. En discutant, ses deux amies échangent des signes d’affection discrets. Soudain, un homme assis en face de leur table surprend leurs gestes, se lève et se dirige vers leur table. “Il tenait une bière et menaçait de nous frapper avec », raconte Imène.

Les agents de sécurité s’interposent alors et retiennent l’homme. Mais leur intervention s’arrête là. L’homme retourne s’asseoir, sans subir aucune conséquence. Imène et ses amies doivent donc s’éloigner. « C’est un client qui paie pour une bouteille, on ne peut pas lui demander de bouger », ironise la jeune femme. 

“Ces incidents sont monnaie courante […] Ce sont des traumatismes qui durent. Même à l’étranger, je n’arrive pas à me sentir en sécurité”, témoigne-t-elle. 

Anas a également subi des violences de ce type. L’incident qui l’a le plus marqué s’est déroulé un soir d’hiver en 2020. Il dansait tranquillement, quand il se fait soudainement soulever par les épaules par deux vigiles. Ces derniers le portent et le jettent violemment dehors, en le menaçant et en l’empêchant de récupérer son sac. Ce soir-là, il perd son téléphone, ses clés, son portefeuille et toutes ses affaires. “Quand je vois tout ce qu’ils recommandent de faire sur les réseaux sociaux… Mais dès que tu le fais, tu te fais insulter par la sécurité”, proteste-t-il, en faisant référence aux publications de ces boîtes de nuit sur les réseaux sociaux encourageant les individus à s’exprimer, danser et se sentir eux-mêmes. 

Ainsi, malgré leur label gay-friendly, des client·es dénoncent ainsi l’intolérance voire la violence du personnel, notamment des agents de sécurité. Anas affirme qu’il a dû corrompre plusieurs fois un vigile pour accéder au bar. Il est persuadé que cela est dû au fait qu’il est homosexuel. 

“Rien que parce que je suis gay, dans un bar censé être gay-friendly […] Les gérants font la sourde oreille, alors qu’ils sont responsables”, s’indigne-t-il. 

Plusieurs gérants affirment être attentifs au comportement de leur personnel et incluent des critères de sélection pour s’assurer que leurs employé·es respectent toutes les différences. “En cas de comportement haineux, l’employé est invité à corriger son attitude. Sinon, il peut être renvoyé”, affirme l’un d’eux. Mais plusieurs reconnaissent avoir des difficultés à trouver des agents de sécurité adéquats. Un gérant est même allé jusqu’à installer des caméras de sécurité pour surveiller de plus près les comportements de ses agents de sécurité. Pourtant, dans le cas d’Anas, quand celui-ci s’est plaint aux responsables, rien n’a été fait. 

La pression policière 

Outre la discrimination exercée par le personnel et les client·es, s’ajoutent des menaces policières. Après avoir passé la soirée dans un bar, Nour – qui se présente comme genderfluid* – raconte avoir été fouillé·e à la sortie du bar par un policier en civil en raison de sa tenue féminine. Deux autres de ses amis auraient été remarqués par la police pendant qu’ils dansaient. Dès leur sortie, l’un est arrêté et passe une nuit au commissariat sous prétexte qu’il portait un t-shirt à dos nu tandis que l’autre doit se dissimuler sous une voiture pour échapper à la police. 

“Il existe un ensemble de pratiques et une mentalité prédominante parmi les agents de police qui leur permettent d’arrêter une personne de la communauté LGBTQIA+ dans la rue, ou n’importe où, simplement en se basant sur son apparence physique”, affirme l’avocat Hammadi Henchiri qui précise que les policiers ont recours à des textes de loi flous, comme l’attentat à la pudeur .

Pour Nour, ces bars et lieux de fêtes ont contribué à sa découverte de soi et aux relations queer en général. Mais aujourd’hui, iel n’en voit plus l’intérêt.

“On nous a volé cette petite routine qu’on avait. Pas grand chose en soi mais une des seules choses qui nous restait”, regrette-t-iel. 

Comme Imène, Nour et Anas, Yosra, militante pour les libertés individuelles, relate avoir vécu une mauvaise expérience dans un de ces bars réputés sûrs. Un soir, la jeune femme sort avec deux amies. À l’instant où ces dernières s’embrassent rapidement, la sécurité intervient brutalement pour les faire sortir.

Bouleversée, elle en parle directement au gérant : “je pensais être dans un endroit sûr”, se plaint-elle. Ce dernier lui explique que la situation est due à une perquisition policière qui a eu lieu deux semaines plus tôt, suite à la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux. Depuis, le bar serait dans le viseur des autorités et la sécurité veille à cause des pressions policières. 

En général, les policiers pénètrent dans ces espaces en tenue de civils. Il est alors d’autant plus difficile pour les gérants de comprendre leurs droits et devoirs. « Ce sont toujours les mêmes têtes. À force de les voir, on les reconnaît tous, et on est obligé de les laisser entrer », commente Wejih, gérant d’un bar dans un quartier huppé de Tunis. 

La présence des policiers en civil échappe au contrôle des gérants, mais d’après ces derniers, les agents n’ont pas le droit d’arrêter les gens sur place, sans en informer le responsable au préalable. De plus, le code de procédure prévoit que les agents de police ne peuvent pas entrer dans un espace privé sans un mandat du procureur général.

Cependant, “en pratique, si un policier obtient une preuve concrète d’une infraction, le fait qu’il s’agisse d’une perquisition illégale peut être considéré comme un détail mineur par le juge”, déclare Mehdi, activiste pour les droits humains

Dans certains espaces, cette persécution est quotidienne et le chaos administratif complique d’autant plus les choses. “Les lois sont si vagues qu’ils peuvent t’arrêter pour tout. C’est un Etat policier. Ils ont l’autorité de faire tout ce qu’ils veulent”, s’indigne un gérant.

Atteinte aux bonnes moeurs, à la pudeur, prostitution… Toutes sortes d’articles de loi sont aujourd’hui utilisés pour arrêter les membres de la communauté, selon l’avocat Hammadi Henchiri.   

“C’est une forme de harcèlement”, dénonce Imène. Pour les gérants, ces incidents témoignent du flou autour des lois, qui permet à la police de les intimider. “Il faut avoir de très bonnes relations avec la police pour qu’un bar puisse perdurer”, résume Adam, ex-gérant d’un bar à Sousse.  

« Si vous donnez de l’argent au policier, il vous laisse tranquille. Si vous ne le faites pas, il se concentrera sur tous les petits soucis qu’il peut toujours trouver », ajoute-t-il. 

La plupart s’accordent à dire que les pots-de-vin sont monnaie courante pour les bars, même sans le label gay-friendly. Jamil a ouvert plusieurs établissements dans la capitale et a toujours eu affaire à la police. Pendant quelque temps, l’un de ses bars était réputé ouvert à la communauté LGBTQIA+. A ce moment-là, il rapporte avoir subi des menaces qui sont remontées jusqu’à sa famille, ce qui n’était jamais arrivé auparavant.

Pour Wejih par contre, la police ne cible pas spécifiquement la communauté LGBTQIA+. D’après ce quarantenaire, qui a déjà géré plusieurs bars, “la persécution policière qui cible la communauté LGBT n’existe pas”. Selon lui, elle varie d’un bar à l’autre en fonction de la qualité des relations entretenues avec les autorités, l’ancienneté et l’établissement du bar. Ainsi, même s’il reconnaît que « la police est souvent plus présente lors des soirées qui accueillent la communauté LGBTQIA+ », il estime que la clé de la survie d’un bar réside avant tout dans la capacité de son gérant à “savoir comment parler à la police”. 

« Certains utilisent les persécutions policières contre les personnes LGBTQIA+ pour justifier et donner des prétextes à leurs manquements », considère Wajih. Il précise toutefois qu’il garde dans son téléphone une quinzaine de numéros d’avocat·es pour anticiper les problèmes qui pourraient survenir avec les forces de l’ordre. 

Dans ce climat, plusieurs gérants jouent avec les limites, en essayant de faire un compromis entre la survie de ces espaces de liberté et la sécurité de leurs client·es. 

Que font les gérants pour protéger leur clientèle ? 

Mais pour plusieurs client·es, la sécurité serait secondaire pour les gérants. Certaines personnes interrogées considèrent que ces espaces attirent la communauté LGBTQIA+, purement pour des gains économiques. Ces personnes sont ainsi accusées de faire du “rainbow-washing*” : elles cibleraient la communauté LGBTQIA+ à travers leur marketing pour en tirer profit. 

“On amène les gays pour qu’ils dépensent leur argent et quand ils ont assez dépensé, on les vire. Parce que c’est mon bar, et ça ne m’arrange pas d’avoir que des pd dedans”, aurait déclaré un gérant à Anas.

“Faire un espace gay-friendly n’était pas du tout l’objectif principal [pour les gérants]. C’était surtout pour se démarquer”, estime Radhia, une ancienne serveuse. 

Cela pourrait par ailleurs leur permettre d’attirer une clientèle plus riche. “Les gérants de ces endroits n’ont pas besoin d’argent, ils cherchent à avoir un show, qui attire beaucoup les hétérosexuels. Pour eux, on est des bêtes de foire. C’est du voyeurisme”, dénonce Imène.  

“Notre existence est une performance pour eux”, confirme Nour. 

Face à ces critiques, les responsables se défendent en affirmant que ces événements à destination de la communauté ne rapporteraient pas beaucoup de bénéfices. “Ces événements ciblent des jeunes de 18-25 ans. Un collectif électronique me rapporterait le double de ce que m’apportent ces soirées”, déclare Wejih. 

Une forme de militantisme  

D’autres sont par contre plus engagé·es pour la cause : organiser ce genre de fête, à destination des personnes LGBTQIA+ est décrit comme un acte de militantisme. À travers ces soirées, ils et elles offrent un espace de liberté et d’épanouissement. 

Avant d’être gérant de bar, Aymen, par exemple, a longtemps travaillé dans le milieu associatif. Il décide ensuite de changer de direction et de se tourner vers le monde de la nuit. Désormais, il tente « de faire passer un message et de normaliser certaines choses”, notamment à travers la mise en place de stands de sensibilisation et d’éducation. 

Créer un espace sûr pour les membres de la communauté LGBTQIA+ en Tunisie est un défi de taille. C’est pourquoi plusieurs gérants interrogés déclarent prendre des mesures supplémentaires pour assurer la sécurité et la protection de leur clientèle. 

“Pour moi, le simple fait de créer ce bar est une proclamation. C’est la raison principale pour laquelle je travaille ici”, affirme un gérant, qui préfère rester anonyme.

Dans son établissement, Wajih organise régulièrement des soirées auxquelles participent plusieurs membres de la communauté. Pour préparer ces événements, “je dois informer tout le monde et la direction de l’espace pour qu’il n’y ait aucun dérapage”, explique-t-il. Il communique également les détails de ces événements à travers un groupe Facebook fermé, limitant ainsi la diffusion sur les réseaux sociaux.

“Ce sont des soirées de niche, nous n’avons pas besoin de faire une publicité excessive. Ça nous permet d’éviter les problèmes”, explique-t-il. 

En restreignant la diffusion à travers des groupes facebook privés, il peut “vérifier les personnes souhaitant y participer.” Toutefois pour Mehdi, militant des droits humains, “aucun groupe Facebook n’est complètement sûr. Les informations peuvent fuiter de différentes manières”.  

D’autres mesures impliquent le filtrage à l’entrée et la restriction de l’utilisation des téléphones portables. “On est toujours en train de surveiller les réseaux sociaux. Dès qu’une vidéo problématique est publiée, on a une communauté de personnes qui nous aident à la supprimer”, insiste un autre gérant. 

Plusieurs personnes interrogées se souviennent d’une vague de cyber-harcèlement contre un bar en particulier, après une publication sur le compte d’un politicien homophobe. Toutes sortes d’insultes, allant même jusqu’aux menaces de mort, avaient fusé sur les réseaux. À la suite de cette vague de haine, les gérants du bar en question ont subi de nombreuses pressions. Pendant des mois, ils sont convoqués au commissariat plusieurs fois par semaine, font face à de nombreuses descentes de policiers en civil et subissent plusieurs confrontations avec ces derniers. À plusieurs reprises, ils doivent accompagner au commissariat des client·es arrêté·es dans leur établissement.

Quelques années plus tôt, un incident similaire a eu lieu dans un autre bar de la capitale. D’après plusieurs témoignages, il y aurait eu des débordements lors d’une soirée réunissant des membres de la communauté LGBTQIA+. Le lendemain, les autorités auraient fermé le bar pour plusieurs jours. Interrogés par inkyfada, les gérants en question n’ont pas souhaité commenter cet incident. 

Malgré les mesures prises par les gérants pour créer un environnement accueillant et sécurisé pour leur clientèle, Aymen choisit d’utiliser le terme « espace inclusif* » plutôt que « espace sûr » pour décrire son établissement. La différence entre ces deux concepts est minime mais selon lui, cela peut permettre d’attirer moins d’attention négative. 

Comme Aymen, Yosra fait attention aux termes qu’elle utilise lors de l’organisation d’événements. Il y a quelques années, elle a participé à l’organisation d’un festival artistique. Pour éviter les problèmes potentiels, les organisatrices décident de le définir comme un festival féministre plutôt que LGBTQIA+. “Nous voulions nous libérer de la charge mentale de la sécurité pour permettre aux gens de venir sans crainte”, explique-t-elle. Yosra choisit souvent l’endroit dans lequel organiser des évènements en fonction de ses gérants que ce soient les lieux privés ou les lieux publics. 

Une visibilité à double tranchant 

Globalement, ce dilemme entre la visibilité et la sécurité touche toute la lutte LGBTQIA+ tunisienne. Ainsi, la visibilité de ces espaces représente une force, tout autant qu’elle ne peut devenir une faiblesse, pour les différent·es militant·es interrogé·es.  

D’un côté, la visibilité de ces espaces permet de normaliser la lutte et “penser la dépénalisation”, surtout pour les militant·es d’après la révolution, mais de l’autre, elle constitue un risque pour leur sécurité. Par ailleurs, Yosra est impliquée dans plusieurs projets qui touchent aux libertés individuelles. « Nous devons saisir l’opportunité de faire connaître la communauté et de créer des espaces sûrs. Mais on risque également d’avoir trop de visibilité, ce qui devient dangereux », souligne-t-elle. 

Avant, il était hors de question de même aborder ce sujet, c’était un interdit […] C’était impossible d’imaginer un groupe de personnes ouvertement gays ensemble dans un espace public. Donc on a quand même accompli un pas de géant […] Mais avec cette visibilité et la revendication de droits, la répression a aussi augmenté”, ajoute Imène. 

Après 2011, les minorités sexuelles sont devenues beaucoup plus visibles. Selon Abir Kréfa, cette visibilité accrue vient avec son lot de répression et de violences, dont l’assassinat de plusieurs personnes trans. C’est pour combattre ces violences que se créent plusieurs associations en 2011 et 2012. C’est en 2015 que des militant·es décident de s’exprimer à visage découvert et sur les médias pour la première fois. Depuis, la visibilité des activistes augmente et les arrestations de même, passant de 50 arrestations par an en 2013 à 78 en 2015, selon l’organisation Shams. 

En 2021, une vague d’arrestations et de harcèlement de plusieurs activistes touche notamment la communauté. Les photos, noms et informations personnelles de certain·es activistes LGBTQIA+ sont affichés sur les réseaux sociaux par les syndicats policiers. Cette vague pousse de nombreuses personnes à l’exil. “A chaque fois qu’il y a un mouvement avec des revendications claires et des personnes identifiables, il y a derrière un backlash énorme. La quasi-totalité des militants de 2011/ 2012, qui étaient visibles, sont aujourd’hui tous partis”, remarque Yasmine Ben Ammar, qui a réalisé une thèse sur la lutte LGBTQIA+ en Tunisie. Mais cette visibilité reste essentielle selon la chercheuse. Ainsi, accompagner la visibilité avec un travail de fond pour changer les mentalités serait le moyen idéal pour faire avancer la lutte. 

Aujourd’hui, Anas, ainsi que d’autres personnes influentes sur les réseaux sociaux, préfèrent limiter leur visibilité et affirment l’importance d’être conscient des dangers que représente une simple story instagram.

“C’est une erreur que je faisais avant. J’ai participé à la promotion de certains bars comme étant des bars gays à un moment donné, ce qui a attiré des personnes qui ne devraient pas être là”, regrette Anas, qui certifie qu’aujourd’hui, il ne mentionne plus le nom des lieux qu’il fréquente.

Ces dernières années, Imène s’aventure de moins en moins en soirée. Les rares fois où elle ose sortir, elle est catégorique : “je demande à tout le monde d’être discret, peu importe l’endroit”. Une méfiance récente qu’elle a développée en raison des nombreux incidents dans des lieux censés être sûrs.  

D’autres continuent à sortir mais choisissent de rentrer dans le moule hétéronormé.  

“Aujourd’hui, je ne me comporte plus du tout comme avant, comme moi-même. C’est horrible mais je préfère ça à rien, parce que je ne veux pas que la police gagne”, conclut Nour. 

13.03.2023 à 17:03

Gel des avoirs Ben Ali et Moubarak : de multiples infractions mais aucune poursuite

Alexandre Brutelle

En France, les gels des avoirs des clans Ben Ali ont été enfreints à de multiples reprises. Comme l’ancien dictateur tunisien, l’ex-despote égyptien Moubarak et son entourage possèdent de nombreux biens, censés avoir été gelés. Mais entre 2011 et 2021, ces gels ont été enfreints près d’une trentaine de fois, remettant en question l’efficacité de ces sanctions économiques.
Texte intégral (2326 mots)
Avenue Kleber, 16ème arrondissement de Paris. Située dans l’un des quartiers les plus luxueux de la capitale française, aux immeubles haussmanniens si caractéristiques, l’avenue occupe une place de choix, en plein quartier des ambassades et des consulats. 

Un quartier aux allures austères et aux rues désertes, concentrant pourtant le patrimoine de nombreux kleptocrates cités dans les dossiers dits des “biens mal-acquis”: clan Moubarak, Al Assad, Obiang, mais aussi Ben Ali. 

Au numéro 44, la fille de l’ancien président Dorsaf Ben Ali et son époux, l’homme d’affaires Slim Chiboub, possèdent un complexe immobilier d’une valeur de plus d’un million d’euros, au travers d’une société civile immobilière (SCI).

Cette société est censée être gelée depuis le 4 février 2011, suite à la chute de Zine El Abidine Ben Ali et de ses proches. Pourtant, à peine quelques mois plus tard, en novembre de la même année, l’administratrice Chadia Clot démissionne de ses fonctions, ce qui rentre en infraction aux mesures de gels alors en cours sur l’ensemble des biens du clan Ben Ali.

Une infraction parmi près d’une trentaine d’autres constatées sur les gels des biens des clans Moubarak et Ben Ali, prononcés au lendemain des révolutions égyptienne et tunisienne, en 2011.

Alors que ces gels sont aujourd’hui largement plébiscités dans le cadre des sanctions prononcées envers la Russie pour l’invasion de l’Ukraine, les difficultés rencontrées dans le passé par l’état Français pour les faire respecter sont pourtant criantes et questionnent l’efficacité de ces mesures.

Une trentaine d’infractions en dix ans

Un parc immobilier évalué entre 25 et 35 millions d’euros à l’achat pour les deux clans,  composé d’une dizaine de luxueux appartements situés principalement dans les 8ème et 16ème arrondissements de Paris ; à peu près autant de sociétés civiles immobilières et plusieurs millions d’euros détenus sur divers comptes bancaires.   

Voilà ce qui constitue le patrimoine – connu – des Ben Ali et des Moubarak en France. À travers le monde, plusieurs expert·es estiment, au moment des révolutions arabes de 2010-2011, que la fortune de chaque clan s’élèverait respectivement à 175 millions d’euros et 70 milliards de dollars. Alors que les deux régimes s’effondrent sous une pression populaire trop longtemps écrasée par l’autoritarisme, la pauvreté, le clientélisme d’État et la corruption, la révélation du patrimoine de leurs dignitaires interpelle.

Un hôtel particulier appartenant à Nesrine Ben Ali, l’une des filles du président tunisien : plus de 2,5 millions d’euros. Un lot immobilier détenu par sa sœur Dorsaf, dans le 16ème arrondissement : 1,2 million d’euros. Un complexe immobilier partagé entre Heidi El Gammal, belle-fille du président Moubarak, et ses proches: plus de 4 millions d’euros. 

La liste des possessions des dignitaires kleptocrates, largement diffusée dans la presse internationale, ne cesse de s’allonger et finit par intéresser les justices des deux nouveaux régimes tunisien et égyptien, mais aussi la France.

C’est la plainte des associations Sherpa et Transparency international France qui permettra l’ouverture d’une information judiciaire française envers les deux clans pour “corruption, abus de biens sociaux, recel d’abus de biens sociaux, blanchiment et détournement d’argent public”. 

En soutien à ces procédures, un gel d’avoirs est également ordonné par le Conseil de l’Europe dans le courant de la même année 2011, ce à travers toute l’Union Européenne, y compris la France.

Le gel porte sur plus d’une quarantaine de personnalités égyptiennes et tunisiennes et vise à empêcher toute utilisation, transaction et modification de leurs biens que ce soient des comptes bancaires, des sociétés, des véhicules ou encore des biens immobiliers.

Or, sur une période de 11 ans, il semblerait que ces dispositions aient été contournées à près d’une trentaine de reprises en France. Ces mêmes infractions n’auraient pas été identifiées par les services de Bercy et n’auraient donné lieu à aucune poursuite à ce jour. Contactés, ces derniers ont transféré nos journalistes vers les douanes responsables des infractions aux avoirs mais ceux-ci n’ont pas donné de réponses. 

Chaises musicales et gestion immobilière

Ces infractions démontrent la gestion effective de biens par des individus figurant sur l’ordre de gel et leurs proches. C’est le cas par exemple lors de plusieurs cessions de parts de SCI servant à la gestion de biens immobiliers détenus par les deux clans. La majorité de ces cessions interviennent dans les mois suivant les gels en question. 

Ces cessions de parts permettent parfois aux vendeurs de biens et autres entremetteurs de se dégager de biens problématiques. En mai 2011, Virginie Bennaceur, femme de François Bennaceur – un marchand de biens et habitué des soirées parisiennes à l’origine de l’acquisition d’un hôtel particulier parisien par Nesrine Ben Ali – quitte la gestion de la SCI Nes détenue par la fille du président tunisien. 

En novembre 2011, la femme d’affaires Chadia Clot, proche de la famille royale du Qatar, démissionne de la co-gestion de la SCI de Dorsaf Ben Ali et de son époux, Slim Chiboub. Les autorités belges soupçonnaient ce bien de représenter un “droit d’entrée” payé par l’émir du Qatar aux proches du président Ben Ali, pour la construction d’un port de plaisance en Tunisie. 

Ces cessions bénéficient parfois directement aux proches des anciens dirigeants. C’est ainsi que l’ancien ministre de l’industrie Égyptien, Rachid Mohammed Rachid et son épouse ont pu procéder au transfert de la totalité des parts de la SCI 51 Avenue Montaigne” à leurs filles, en février 2013. 

Résultat de l’opération : dans l’éventualité d’une saisie judiciaire des biens du couple, ce sont près de 3,9 millions d’euros de biens immobiliers (deux lots parisiens et un appartement cannois), qui pourraient échapper à la justice française. 

Des actes de cessions de parts similaires ont également été déposés par les parents de l’homme d’affaires Sakher El Materi en mars 2011, soit un mois après les sanctions européennes, pour la SCI “Noucha”. Une société civile immobilière enregistrée à Nice, sur la riviera française.

Administration continue d’une société de Marouene Mabrouk malgré le gel

À ces tours de passe-passe immobiliers s’ajoutent encore d’autres, parmi lesquels un changement de siège social, une renomination de société ou encore la mise sous hypothèque d’un bien immobilier, mais aussi l’administration de certaines sociétés censées être gelées. 

Peu ou pas d’effet du gel européen, par exemple, sur la société luxembourgeoise Topton International SA, détenue par Marouene Mabrouk. L’homme d’affaires, sur liste de gel européen de 2011 à 2019, a pu continuer à administrer sa société de manière continue, plusieurs années après le gel. 

Une infraction flagrante au gel d’avoirs alors en cours, comme le démontrent plusieurs notifications inscrites au registre luxembourgeois des sociétés, révélant de multiples assemblées générales en lien avec la gestion de cette société de 2011 à 2015 ainsi que la démission d’un administrateur.

Suite au dégel des biens de Mohamed Marouane Mabrouk en Europe en 2019, ce dernier dissout la société luxembourgeoise Topton International SA, permettant ainsi d’en transférer directement le patrimoine en son nom propre. En l’absence du maintien du gel français, l’opération est parfaitement légale, malgré l’ouverture d’une enquête judiciaire contre Mabrouk. Le bien n’aura jamais été saisi, comme le révèle l’enquête OpenLux du Monde.

Topton international SA est aussi listée comme gestionnaire d’une autre société civile immobilière qui en constitue la branche française : la SCI ICARUS. Cette dernière est détentrice d’un bien immobilier situé dans le 7ème arrondissement de Paris et plusieurs infractions ont également été constatées. Ainsi, quand Marouane Mabrouk dissout l’organisation Topton, il devient directement propriétaire du bien immobilier en question.

Tunisie-Égypte : l’échec de la restitution des “biens mal-acquis”

Le ministère de l’Economie et des finances, dit Bercy, rappelle que les mesures de gel sont à distinguer des procédures judiciaires encore en cours au Parquet National Financier (PNF) envers les deux clans. 

Il est pourtant évident que ces mesures sont liées : si le gel de tel bien immobilier n’est pas respecté, rien n’empêche d’en transférer la propriété à une tierce personne, afin d’échapper à d’éventuelles saisies pénales. 

“La réglementation française en la matière, bien que s’étant nettement améliorée ces dernières années, présente de nombreuses failles”, commente Sara Brimbeuf, responsable plaidoyer grande corruption et flux financiers illicites pour Transparency International France. 

“Par exemple, les sociétés enregistrées à l’étranger n’étant pas soumises à l’obligation de déclaration de leurs bénéficiaires effectifs en France. Il suffit qu’une société enregistrée dans un paradis fiscal ou judiciaire intervienne dans le schéma financier pour que l’on perde la trace du bénéficiaire effectif”.

Le PNF rappelle quant à lui que d’autres saisies ont bien eu lieu concernant d’anciens dignitaires égyptiens.  Mais interrogé sur l’abandon de certaines d’entre elles, l’autorité judiciaire évoque “un accord de réconciliation” survenu en Égypte : 

“Afin de pouvoir saisir à nouveau ces biens dans les procédures d’information judiciaire françaises, il faut démontrer la preuve de l’origine illicite des fonds, ainsi que leur circuit de financement, ce qui se révèle souvent complexe, et suppose une coopération active de l’Etat d’origine”.

Dans un rapport intitulé “Le Recouvrement Raté” , l’association suisse Public Eye s’émeuvait déjà en 2017 de ces “mystérieux accords” de réconciliation, où l’État Égyptien était devenu peu coopératif avec la justice helvétique, préférant un arrangement en coulisse avec les prévenus. 

Selon un témoignage de 2018 de l’ONG tunisienne I-Watch, l’État tunisien aussi aurait fait pression auprès de l’UE pour obtenir le dégel des biens de certains individus. 

Toujours est-il que près de douze ans après les révolutions arabes, l’espoir d’une restitution des biens mal-acquis égyptiens et tunisiens n’aura jamais été aussi éloignée. 

L’UE a quant à elle déjà tourné la page des biens égyptiens, annulant les gels en avril 2022 et considérant que leur “objectif a été mené à bien”. 

Un dégel qui pourrait en annoncer un autre ? En France comme dans le reste de l’Europe, 35 Tunisiens proches de l’ancien président Ben Ali font encore l’objet d’un gel d’avoirs – et une instruction est encore ouverte en France envers les proches de l’ancien président. 

En sa qualité de partie civile, Transparency International France a quant à elle adressé deux courriers au juge d’instruction en charge des informations judiciaires dans les dossiers Moubarak et Ben Ali, sollicitant plusieurs actes de procédures en octobre 2022 et espérant ainsi relancer le dossier.

Toujours est-il que la France devra tirer les leçons des nombreux dysfonctionnements liés aux gels d’avoirs, à l’heure où le gel des biens de plus de 1300 individus liés à l’invasion Russe de l’Ukraine est supposément en cours aujourd’hui. 

09.03.2023 à 15:38

Bouraoui, Hannache, Bouhafs… En Tunisie, la menace pèse sur les opposant·es algérien·nes

Zeïneb Ben Ismail

Pour échapper aux menaces qu’ils encourent dans leur pays, des opposant·es et activistes algérien·nes fuient vers la Tunisie. Dernière en date, Amira Bouraoui, un temps menacée d’extradition. Avant elle, Zaki Hannache et Slimane Bouhafs, tous les deux réfugiés. La sécurité de ces activistes interroge, alors que la Tunisie est légalement tenue de les protéger.
Texte intégral (3172 mots)
En février 2023, la militante Amira Bouraoui fuit précipitamment la Tunisie vers la France, pour éviter d’être extradée vers l’Algérie, où elle est menacée. En août 2021, Slimane Bouhafs est enlevé et extradé vers l’Algérie, où il est détenu depuis plusieurs mois. Zakaria Hannache, quant à lui, est actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt international et craint que la Tunisie ne le livre à l’Algérie.

Alors que la Tunisie s’enfonce dans une crise socio-économique, dans un climat marqué par une multiplication des arrestations politiques, ces trois affaires sont emblématiques du manque de sécurité pour les opposant·es algérien·nes venu·es y chercher refuge.

“Les conséquences de la situation actuelle en Tunisie seront déterminantes pour la sécurité des activistes algérien·nes réfugié·es dans ce pays”, insiste une source anonyme proche du dossier. « Il faut agir le plus vite possible , confirme une autre personne ayant requis l’anonymat. 

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Des figures de l’opposition algérienne

En 2019 et 2020, des manifestations secouent l’Algérie. Le Hirak critique les mandats successifs du président Abdelaziz Bouteflika et l’élection de son successeur Abdelmadjid Tebboune. À travers ce mouvement, plusieurs personnalités, symboles d’opposition, émergent.

Parmi elles, Amira Bouraoui et Zakaria Hannache, dit Zaki. Il et elle réclament des réformes politiques, et sont incarcéré·es pour leurs prises de positions, notamment sur les réseaux sociaux.

Bouraoui, ancienne gynécologue et journaliste, est ainsi détenue pendant une dizaine de jours à la prison de Koléa pour « offense à l’islam et atteinte à la personne du président de la république ». Quant à Zaki Hannache, il se fait remarquer pour son travail de collecte et de publication d’informations sur les arrestations de prisonnier·es d’opinion. Le militant des droits de l’homme est poursuivi en Algérie depuis 2022 pour « apologie du terrorisme et « atteinte à l’unité nationale .

Le pouvoir n’a pas attendu le Hirak pour menacer les opposant·es. Dès septembre 2016, Slimane Bouhafs, un militant amazigh et chrétien converti, est condamné pour « atteinte à l’islam et au prophète Mohamed .

Après sa libération, Bouhafs se réfugie en Tunisie. Quelques années plus tard, Zaki Hannache et Amira Bouraoui prennent la même décision. Mais même loin de leur pays d’origine, ces militant·es restent menacé·es.

La Tunisie, un lieu de transit risqué

Face aux menaces qu’elle subit, Amira Bouraoui essaie à plusieurs reprises de se rendre en France. Mais à l’aéroport d’Alger, elle est refoulée sur la base d’une interdiction de sortie du territoire national (ISTN). Au début du mois de février 2023, elle change de stratégie et décide de franchir la frontière algérienne en utilisant le passeport de sa mère. Direction Tunis.

Quelques jours après son arrivée en Tunisie, Amira Bouraoui tente de prendre un vol pour Paris depuis l’aéroport Tunis-Carthage. Mais la militante est arrêtée et placée en garde à vue pendant 48 heures pour « franchissement des frontières sans document légal ». Elle est ensuite présentée devant une juge tunisienne qui décide de sa libération jusqu’à une audience fixée 20 jours plus tard. 

Mais à la sortie du bureau de la juge, devant le tribunal de première instance de Tunis, « elle est saisie, manu militari et enlevée » témoigne l’un de ses deux avocats, Hashem Badra. Les deux officiers qui s’emparent d’elle mettent ses avocats sur une fausse piste en leur indiquant qu’elle sera amenée à l’aéroport. En réalité, l’opposante est détenue à la Direction générale des frontières et des étrangers.

« Ma cliente était retenue au bout d’un couloir, elle avait les yeux bouffis et elle nous a imploré de ne pas la laisser tomber , raconte Badra.

En effet, Bouraoui est menacée d’extradition et “le  risque était imminent car un vol en direction d’Alger était programmé le soir-même selon une source proche du dossier.

Ses avocats et ses proches sont informé·es du sort qui lui est réservé et ces dernier·es, ainsi qu’un certain nombre d’organisations que Bouraoui avait préalablement mis au courant de son projet d’évasion, alertent la presse et contactent les autorités consulaires françaises.

Disposant de la nationalité française, Bouraoui est éligible à la protection consulaire en tant que ressortissante dans un pays étranger. Grâce à la mobilisation, l’opposante est rapidement mise en sécurité à l’ambassade de France avant de partir sur un vol à destination de Lyon à 21 heures. « Certaines personnes ont agi en parallèle de l’ordre de la justice et son extradition se jouait à quelques heures. C’est une bonne chose que le consulat ait réagi aussi vite , considère cette même source.

Réfugié, un statut vulnérable

Bouraoui a ainsi pu bénéficier d’une protection consulaire en sa qualité de citoyenne française, ce qui n’est pas le cas de Zaki Hannache, protégé par son seul statut de réfugié.

Mais il est à noter qu’il n’existe à l’échelle tunisienne aucune loi de protection, ni instance nationale qui protège et garantit les droits des demandeurs d’asile. Seul le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), en collaboration avec le Croissant rouge tunisien, étudie ces demandes et octroie le statut de réfugié·e. 

En mars 2022, Zaki Hannache est incarcéré pendant plusieurs semaines en Algérie puis libéré sous caution. Il continue cependant à être soumis à des actes d’intimidation et de pression. En août, il se rend en Tunisie pour bénéficier d’une prise en charge médicale et le statut de réfugié lui est accordé par le HCR en novembre de la même année. 

Alors qu’il ne réside plus en Algérie et que son militantisme s’est considérablement réduit, Zaki Hannache est toujours dans le viseur du pouvoir. Le 2 mars 2023, il est condamné par contumace à trois ans de prison ferme et un mandat d’arrêt international est émis à son encontre. D’après une source proche du dossier, l’Algérie devrait rapidement faire parvenir une demande d’extradition officielle à la Tunisie.

Dans une publication Facebook, un des avocats de Zaki Hannache a énuméré les raisons pour lesquelles la Tunisie commettrait un grand nombre d’infractions si elle accédait à la demande d’extradition. En effet, l’article 29 de l’accord judiciaire entre l’Algérie et la Tunisie signé en 1963 interdit l’extradition lorsque le délit pour lequel elle a été demandée est considéré par l’État requis comme une infraction politique.

En outre, la Tunisie a ratifié la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, base de travail du HCR, dont le principe fondamental est le non-refoulement, « selon lequel un réfugié ne devrait pas être renvoyé dans un pays où sa vie ou sa liberté sont gravement menacées. »

La Tunisie a toujours respecté les droits de l’homme. Le pays héberge les sièges de nombreuses organisations internationales. Aucune base légale ne justifierait mon extradition. La Tunisie ne doit pas céder à la pression , estime Zaki Hannache.

Mais malgré l’existence de ces conventions, la Tunisie ne garantit pas la protection des réfugié·es algérien·nes sur son territoire. « Les activistes et opposants qui fuient l’Algérie pour se réfugier en Tunisie sont conscients de l’étroite coopération sécuritaire entre les deux pays, c’est pour cela qu’ils considèrent le pays comme un lieu de passage temporaire » explique cette source.

Le but de Zaki Hannache est donc de rejoindre la France, ou un pays conventionné avec le HCR dans le cadre d’une demande de réinstallation. « Je suis inquiet que la procédure de demande d’extradition soit traitée trop rapidement, alors qu’elle devrait prendre plusieurs semaines et que cela ne me laisse pas le temps de trouver un pays plus sûr , explique-t-il.

“Un scénario à la Bouhafs”

L’histoire de Slimane Bouhafs confirme les craintes de Zaki Hannache. Ce militant a passé presque deux ans en prison avant d’être libéré en mars 2018 dans le cadre d’une grâce présidentielle. Il gagne ensuite la Tunisie où il dépose une demande au HCR pour obtenir le statut de réfugié, qu’il se voit accorder en 2020. 

Bouhafs vit en Tunisie depuis déjà plusieurs mois lorsqu’il est enlevé le 25 août 2021, avant de réapparaître aux mains des autorités algériennes quelques jours plus tard.

En septembre 2021, il comparaît devant un tribunal algérien en raison de liens présumés avec le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), organisation considérée comme terroriste par l’Algérie. Condamné pour six chefs d’inculpation liés aux crimes de terrorisme, Bouhafs est actuellement détenu à la prison de Koléa dans l’attente de son procès.

Plus d’un an et demi après son enlèvement, l’affaire de Slimane Bouhafs est encore gravée dans les mémoires. Bien qu’ayant obtenu le statut de réfugié, l’ancien policier avait fait part d’un certain nombre d’inquiétudes concernant sa sécurité, se sentant menacé et suivi. De multiples associations et organisations dénoncent son enlèvement et les conditions de sa disparition sur le territoire tunisien. 

En réponse à l’indignation collective, le président tunisien Kais Saïed annonce en septembre 2022 l’ouverture d’une « enquête approfondie sur les circonstances de l’enlèvement « , mais à ce jour, aucun résultat n’a été présenté.

“Malheureusement, on dénote une certaine complaisance des autorités tunisiennes dans le traitement de l’affaire de Slimane Bouhafs”, constate une source.

Selon plusieurs expert·es, le climat socio-politique tunisien, notamment la fragilité de l’indépendance de la justice, pourrait profiter à l’Algérie si le pays souhaitait enclencher une opération de rapatriement de force de Zaki Hannache, de la même manière que Bouhafs. 

« Le régime algérien n’a vraisemblablement pas apprécié la récente fuite d’Amira Bouraoui. La machine policière et judiciaire se met en marche dans une logique d’escalade de la répression”, analyse une source proche du dossier

L’Algérie affiche également une volonté d’agir contre les personnes de la diaspora, dans une logique de répression transnationale », selon cette même source. Comme en témoigne l’affaire Bouhafs et compte tenu de l’importance de la coopération entre l’Algérie et la Tunisie dans de nombreux secteurs, tels que l’énergie et la sécurité, les réfugié·es algérien·nes à l’étranger courent aussi le risque d’être arrêté·es.

Une autre source se veut plus optimiste. D’après elle, l’Algérie n’a aucun intérêt à forcer la main de la Tunisie pour obtenir l’extradition de l’opposant : “Il  est exactement là où ils veulent, du moment qu’il ne parle plus et qu’il a cessé ses activités de reporting des arrestations politiques en Algérie.

En attendant le dénouement de l’affaire Hannache, la pression des autorités algériennes se concentre sur son propre territoire. Suite à la fuite d’Amira Bouraoui, sa mère a été placée sous contrôle judiciaire et une dizaine de ses complices présumé·es ont été placés sous mandat de dépôt.

Parmi eux, le journaliste Mustapha Bendjema, le chauffeur de taxi qui a transporté l’opposante et un agent de la police des frontières. Ils sont poursuivis par le tribunal de Constantine pour « association de malfaiteurs dans le but d’exécuter le crime d’immigration clandestine dans le cadre d’une organisation criminelle et demeurent dans l’attente d’un procès. 

03.03.2023 à 18:45

Racisme en Tunisie : le pouvoir de la désinformation

Linda Kaboudi

Le discours du Parti nationaliste et de Kaïs Saïed semblent donner le feu vert aux discriminations raciales envers les Subsaharien·nes, qui font face à une violente vague de haine. Depuis plusieurs jours, de fausses informations, ciblant les Subsaharien·nes en Tunisie, sont relayées sur les réseaux sociaux et les médias. Qu’en est-t-il réellement? Inkyfada fait le point. 
Texte intégral (4106 mots)
« Ils dépassent le million en Tunisie ! », tonne Houssem Touben, secrétaire général du parti nationaliste tunisien. Cette vidéo publiée sur les réseaux sociaux a été visionnée par plus de 26.700 personnes. Sur la page du parti, de nombreuses publications dénoncent une prétendue invasion des migrant·es subsaharien·nes.

Pourtant, dans les rues, la réalité semble être tout autre. De nombreux témoignages attestent que les personnes noires sont remarquablement absentes de la vie quotidienne. Depuis des jours, des centaines de Subsaharien·nes en Tunisie se cachent chez eux par peur d’être agressé·es ou violent·ées suite au récent déferlement de haine raciste.

Malgré les chiffres officiels montrant que le nombre de migrant·es subsaharien·nes en Tunisie ne dépasse pas les 21.000, une vague de haine violente s’est déclenchée dans le pays. Dans un communiqué datant du 21 février, Kaïs Saïed affirme que des “hordes de migrants clandestins » arrivent en Tunisie afin de “changer la composition démographique du pays » et détruire son identité arabo-musulmane. Selon lui, il faudrait prendre des mesures urgentes pour lutter contre cette “entreprise criminelle”. Un discours similaire à celui du Parti nationaliste tunisien. 

Fondé en 2018 , le parti nationaliste milite pour la restriction de la migration irrégulière et diffuse des accusations de conspiration qu’il assimile à l’idéologie sioniste et à la colonisation de la Palestine . Mais le communiqué présidentiel, ainsi que les vagues de persécutions qui ont suivi ont été rapidement condamnés par les organisations de la société civile. L’Union Africaine a également fermement dénoncé ce “discours haineux à caractère raciste, susceptible de nuire aux personnes”

Depuis les déclarations de Kaïs Saïed, les violences racistes, verbales et physiques explosent en Tunisie. “Avant, c’était [déjà] comme ça, mais on se sentait un peu sécurisé parce qu’il y avait l’État, il y avait la police. Maintenant, c’est l’État qui vous largue, comme ça. On est à la merci de tout le monde.”, témoigne Marc pour inkyfada. Les expulsions, licenciements et arrestations arbitraires deviennent monnaie courante. Des centaines de personnes campent même devant l’Organisation internationale pour les Migrations.

À travers l’analyse du rapport du Parti nationaliste et de plusieurs publications sur Facebook, inkyfada analyse les six principaux arguments racistes utilisés pour justifier ces vagues de violences. 

« Je ne suis pas raciste, mais… »

Au lendemain du communiqué, Kaïs Saïed s’exprime de nouveau pour affirmer que les migrant·es en situation régulière ne seront pas dérangé·es. “Les légaux, ils sont les bienvenus, on en veut plus, nous n’avons pas de problèmes. Les illégaux, il faut qu’ils retournent, mais dans le cadre du respect des législations et de leur dignité”, insiste également Nabil Ammar, ministre des Affaires Etrangères, qui dénonce de multiples manipulations visant à mettre “la Tunisie sur le banc des accusés”. 

Pourtant, après ces déclarations, une vague de haine, basée sur la couleur de peau, prend de l’ampleur en Tunisie. Quelques jours après la parution du communiqué, à la Soukra, des jeunes attaquent et brûlent un immeuble où vivent des étudiants, selon l’AESAT . La police aurait été appelée, mais en vain. “La police vient mais dès qu’elle repart, les jeunes reviennent attaquer l’immeuble où logent nos étudiants et y mettent le feu”, explique l’association. Deux jours plus tard, à Sfax, plusieurs maisons sont saccagées, de nombreuses personnes sont attaquées, et même poignardées par des bandes de jeunes, selon des publications du Front anti-fasciste. 4 étudiants Ivoiriens boursiers sont attaqués la même journée, à la sortie de leur foyer universitaire. Une association témoigne recevoir des centaines d’appels à l’aide par jour.

Ces violences arbitraires n’épargnent également pas les Noir·es tunisien·nes, qui se font également agresser ou arrêter lors de rafles policières. Samedi 25 février , trois femmes tunisiennes noires sont attaquées physiquement et verbalement. Dimanche 26 février à Sfax, un homme noir tunisien se fait arrêter lors d’une rafle policière. Ce genre d’incident est fréquent, selon l’avocat Hamadi Henchiri. “Des perquisitions à domicile ont eu lieu, sans ordre judiciaire, ainsi que des arrestations arbitraires, basées uniquement sur la couleur de peau. Même des Tunisiens ou des migrants légaux ont été arrêtés, seulement à cause de leur couleur”. avance-t-il. 

“Tu te fais insulter dans la rue à tout moment, et lorsque tu réponds en tunisien, on te dit : ‘Ah tu es tunisien, on n’a pas de Tunisiens noirs, donc je t’ai pris pour un Subsaharien.’ Le problème ici, c’est les citoyens. Ils ne vont pas me demander mes papiers, ils vont m’attaquer”. témoigne Chiheb, un jeune noir tunisien. 

En parallèle, plusieurs publications racistes et véhiculant des stéréotypes anti-noirs  font le tour des réseaux sociaux, ainsi qu’une pétition visant à abroger la loi relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale en vigueur depuis 2018.

Le prétexte de l’illégalité

Plusieurs organisations de la Société civile accusent le Président et le Parti nationaliste tunisien de racisme, mais ces derniers rejettent ces allégations en soutenant que leur priorité consiste à mettre fin à l’immigration irrégulière et au travail informel des ressortissant·es subsaharien·nes non régularisé·es.

Dans le débat public, les migrant·es considéré·es comme “illégaux” sont souvent stigmatisé·es et présenté·es comme des criminels, échappant à la justice. Certaines personnes diffusent même des vidéos trompeuses et sorties de leur contexte sur les réseaux sociaux, notamment dans des groupes et des pages qui soutiennent le Parti nationaliste ou le Président de la République. Dans son communiqué, Kaïs Saïed accuse ces “hordes de migrants illégaux de perpétrer des actes violents, criminels et contraires à la loi.” 

Mais d’après plusieurs spécialistes, c’est avant tout la politique d’Etat qui pousserait les migrant·es subsaharien·nes dit·es “illégaux” vers la clandestinité. En effet, obtenir une carte de séjour en Tunisie est un processus difficile puisque les délais accordés sont souvent insuffisants et que l’administration entrave les tentatives de régularisations des Subsaharien·nes. “Vu les délais d’attente pour les titres de séjour, beaucoup ont vu leur carte provisoire de trois mois expirer et ils n’ont toujours pas de rendez-vous”, explique le Président de l’association des Ivoiriens actifs en Tunisie, Jean Bedel Gnabli.

“On n’est pas face à des personnes qui se mettent en situation irrégulière, on est face à un État qui irrégularise. Même les Subsahariens qui disposent de tous les documents nécessaires ne se voient jamais décerner de carte de séjour définitive”, argumente Camille Cassarini, chercheur sur les migrations africaines en Tunisie à l’université de Gênes. Cette politique n’est pas nouvelle, selon le chercheur, et date de plusieurs décennies. 

Les migrant·es doivent également payer 20 dinars par semaine à partir du moment où leur visa ou carte de séjour expire. Aujourd’hui, ces pénalités bloquent certain·es ressortissant·es subsaharien·nes et les empêchent de retourner dans leur pays d’origine, selon un diplomate ivoirien .

Ainsi, l’une des principales revendications du PNT est l’expulsion du territoire de tous les migrant·es en situation irrégulière, ainsi que la mise en place de visas obligatoires pour tous les pays subsahariens. Pourtant, c’est déjà en grande partie le cas : sur les 48 pays d’Afrique subsaharienne, seuls 17 bénéficient d’une exemption de visa de 90 jours pour entrer en Tunisie.

À noter que les sans-papiers résidant en Tunisie sont accusé·es de promouvoir le secteur informel. En effet, l’accès des étranger·es au marché du travail tunisien est extrêmement difficile, ce qui les force à rester dans l’informel. Selon le sociologue, Mustapha Nasraoui , “il n’y a pas en Tunisie de secteurs professionnels abandonnés aux étrangers ; les immigrés se trouvent dès lors côte-à-côte avec les travailleurs locaux, sauf que ces derniers ne craignent pas d’être dénoncés par l’employeur”. Ainsi, “les travailleurs subsahariens occupent la zone soumise à la plus grande exploitation […] Ils meublent l’abîme de ce secteur”, explique-t-il. Les données confirment ces propos : le secteur informel représente 44.8% des emplois en Tunisie. 

Des arrivées en masse

Un million, 700,000, plusieurs estimations différentes du nombre de Subsaharien·nes présent·es en Tunisie circulent sur les réseaux sociaux, avec des sources imprécises. 

Pourtant, selon les chiffres de l’INS, les étranger·es en Tunisie représentent 0,5% de la population tunisienne. Ils proviennent principalement du Maghreb, suivi des autres pays africains et des pays européens. Aux dernières estimations, il y aurait seulement 21,000 migrant·es d’Afrique subsaharienne en Tunisie. Ce chiffre aurait particulièrement augmenté depuis 2011. Ces chiffres sont plus élevés d’après le Centre international pour le développement des politiques migratoires (ICMPD) qui dénombrait, en 2020, un total d’environ 59000 migrant·es, avec ou sans permis de séjour.  En contrepartie, la Tunisie compte plus de 500,000 émigré·es, dont les trois-quart résident en Europe. 

Plusieurs publications sur les réseaux sociaux évoquent, d’ailleurs, une prétendue volonté de “coloniser” la Tunisie. 

Les migrant·es subsaharien·nes “venus en Tunisie pour travailler et s’installer.” explique Camille Cassarini “s’apparentent donc de plus en plus à une immigration, avec des gens qui restent plusieurs années, fondent une famille et occupent des emplois et une position sociale en Tunisie.” 

Bien que leur nombre ait augmenté, ces dernières années, les migrant·es subsaharien·nes expriment le désir de quitter le pays plutôt que de s’y installer. “Il faut retenir que pour la plupart des Subsahariens, la Tunisie est une terre de transit et non d’accueil. Leur objectif est d’aller en Europe. Ils n’ont pas choisi d’être en Tunisie”, exprime Majdi Karbai, ancien député représentant les Tunisiens de l’étranger.

Un complot pour coloniser la Tunisie

Le Parti nationaliste tunisien et le Président Kaïs Saïed soutiennent que l’arrivée des migrant·es en Tunisie est une tentative de colonisation visant à envahir le pays et à modifier sa composition démographique. Ainsi, le Parti demande la dissolution de toutes les organisations subsahariennes ou impliquées dans cette soi-disant “colonisation”, notamment les organisations de défense des droits Humains. 

Pourtant, 40% des migrants n’ont pas l’intention de s’installer en Tunisie, selon une enquête de l’INS. 

En effet, les migrant·es venu·es principalement pour des raisons professionnelles ou scolaires tendent à avoir moins l’intention de s’installer que ceux et celles qui migrent avec leur famille. Chez les migrant·es subsaharien·nes, l’emploi et l’éducation sont les principaux motifs d’immigration, représentant respectivement 50% et 32% des raisons exprimées. Environ deux tiers des ressortissant·es d’Afrique subsaharienne en Tunisie envisageraient de retourner dans leur pays d’origine dans un futur indéterminé,

La majorité des Subsaharien·nes résidant en Tunisie sont employé·es dans les secteurs des services et de la construction. Ils et elles ont d’ailleurs la plus faible intention de rester en Tunisie parmi les migrant·es de différentes nationalités.

Un danger pour l’identité arabo-musulmane

Kaïs Saïed a exprimé sa préoccupation quant à la possible perte de l’identité arabo-musulmane de la Tunisie, au profit d’un pays “africain seulement”, une préoccupation qui fait écho à la théorie controversée du grand remplacement créée par Renaud Camus et fréquemment exploitée par l’extrême droite européenne.

Cependant, de nombreux·ses migrant·es qui arrivent en Tunisie viennent eux-mêmes de pays arabes et/ou musulmans. Un tiers de ces migrant·es sont originaires de la Côte d’Ivoire, tandis que le reste est issu principalement de la République démocratique du Congo, de la Guinée et du Mali.

Un financement européen derrière le complot

D’après le Parti nationaliste, ce projet de “colonisation” de la Tunisie serait financée par les puissances européennes. En aidant les Subsaharien·nes à s’installer en Tunisie, ces puissances chercheraient à les dissuader de traverser la Méditerranée en leur offrant une alternative en Tunisie. Un projet qui serait similaire à la colonisation sioniste de la Palestine, selon le rapport du PNT. 

L’Europe finance effectivement l’externalisation de ses frontières en Tunisie, dans le but de contrecarrer les tentatives d’immigration irrégulière. La Tunisie aurait ainsi intercepté 29.000 opérations d’immigration irrégulière en 2022, selon le Forum tunisien pour les Droits économiques et sociaux. L’Europe fournit de nombreuses ressources dans la formation des garde-côtes, dont 20 millions en formations et en équipements.

Cependant, aucun lien n’a été établi entre cette externalisation des frontières européennes et un prétendu projet de colonisation de la Tunisie par les migrant·es subsaharien·nes. “Il s’agit de protéger les frontières italiennes et de récupérer les migrants expulsés. Des gens veulent partir en Italie, de quoi se mêle-t-on pour les ramener en Tunisie alors qu’on n’a ni programme, ni argent, ni vision ni rien pour les accueillir ?”, questionne Majdi Kerbai. 

La Tunisie joue un rôle “de police de frontières”, afin de satisfaire les intérêts de Kaïs Saïed, selon Mehdi Elleuch, chercheur à Legal Agenda. “En étant coopératif sur la question migratoire, Kaïs Saïed achète le silence des pays européens sur le tournant répressif qu’il opère dans son pays, contre les droits humains, l’opposition politique et la liberté d’expression”, considère ce dernier dans une déclaration médiatique . 

De plus, cette campagne contre les migrants noirs en Tunisie serait une simple diversion, selon le chercheur. “La popularité du président est au plus bas. Face à cela, il y a une réaction répressive de désigner un ennemi intérieur fantasmé sans aucun rapport avec la réalité”, explique-t-il.

Les affirmations infondées de la plus haute autorité du pays et du parti nationaliste, ainsi que la vague de racisme sur les réseaux sociaux et dans certains médias, ont des conséquences réelles sur la vie quotidienne des personnes noires en Tunisie.

Les universités et les associations locales demandent aux ressortissant·es subsaharien·nes de rester confiné·es chez eux et elles. Des centaines de personnes se retrouvent sans abri, sans emploi et passent leurs nuits devant l’Organisation internationale pour les Migrations dans l’espoir d’un rapatriement ou d’une réaction de la part des organismes responsables, qui s’illustrent par leur silence jusqu’à présent.   


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