Publié par l’association Alter-médias / Basta !
15.04.2026 à 12:23
Enquêtes sur les réseaux de l'extrême droite internationale qui influencent discrètement le débat politique et médiatique français.
- L'internationale réactionnaire / France
Think tanks étatsuniens, organisations financées par la Hongrie ou la Russie, instituts libertariens... Enquêtes sur les réseaux de l'extrême droite internationale qui influencent discrètement le débat politique et médiatique français.
Dans la lignée de ses enquêtes sur le réseau Atlas et ses partenaires français et européens, l'Observatoire des multinationales élargit la perspective en enquêtant sur d'autres réseaux formels ou informels de l'« internationale réactionnaire », tout aussi problématiques, souvent eux aussi mal connus, qui eux aussi ont des ramifications en France.
Ces réseaux se recoupent en grande partie, mais regroupent aussi des familles différentes et parfois opposées des droites radicales (libertariens, nationalistes, fondamentalistes chrétiens, populistes, « Tech bros », pro-russes etc.), qui peuvent gagnent ou perdre en influence selon les moments.
L'objectif ? Permettre de mieux connaître ces réseaux, leurs financements, leurs méthodes, leurs objectifs, les narratifs et la guerre culturelle et politique qu'ils mènent, ainsi que les intérêts économiques qu'ils servent ou avec lesquels ils s'allient.
Mais aussi et surtout quels sont leurs partenaires et alliés en France, et comment l'extrême droite française est renforcée et influencée par des réseaux et intérêts « étrangers » et en imitent les méthodes, à rebours de ses discours nationalistes et de sa prétention à être au plus près du peuple.
15.04.2026 à 07:00
Enquêtes sur les réseaux de l'internationale réactionnaire et ses relais en France.
- L'internationale réactionnaire / France, États-Unis, Hongrie
Ce 15 avril, Nicolas Pouvreau-Monti publie chez Fayard son premier essai, intitulé Immigration : mythes et réalités. Interlocuteur privilégié des médias Bolloré, financé par Pierre-Édouard Stérin, le directeur du très controversé Observatoire de l'immigration et de la démographie (OID) propage ses idées anti-immigration dans tout le spectre politique et médiatique français. Il reste beaucoup plus discret sur ses liens étroits avec l'extrême droite américaine, l'administration Trump et les réseaux de Viktor Orbán en Hongrie.
« Où est la vérité ? », interroge Nicolas Pouvreau-Monti dans son essai Immigration : mythes et réalités, présenté par son éditeur Fayard comme « le premier à reprendre les données de l'Observatoire pour l'immigration et la démographie (OID) ». Ce think tank, dont Pouvreau-Monti est le directeur, affirme apporter « une vision rationnelle et dépassionnée, fondée sur la rigueur scientifique » sur les sujets liés à l'immigration, et rencontre aujourd'hui un large écho médiatique et politique.
De nombreux chercheurs et plusieurs enquêtes journalistiques [1] ont pourtant épinglé l'absence de rigueur scientifique, les biais et les données sorties de leurs contextes dont l'OID est coutumier. Ses travaux visent en réalité à promouvoir des messages « choc », susceptibles d'être largement repris dans les médias et sur les réseaux sociaux, sur une immigration « hors de contrôle ». « Ils sont encore plus radicaux que le RN, par exemple quand ils proposent de se retirer de la Convention de Genève [sur le droit d'asile] ou de la Convention européenne des droits de l'homme », constate François Héran, titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » au Collège de France.
Vu de France, Nicolas Pouvreau-Monti est un produit des galaxies Stérin et Bolloré, qui a su imposer leur agenda politique de « guerre culturelle » bien au-delà de l'extrême droite. Mais l'ancien consultant est également étroitement intégré aux réseaux réactionnaires internationaux, depuis les États-Unis trumpistes – où il s'est formé – jusqu'à la Hongrie de Viktor Orbán. Des liens qui contrastent avec ses efforts pour apparaître comme un acteur rigoureux et a-partisan, et dans le cadre desquels les promesses d'analyses basées sur des « données » sont souvent remplacées par des discours aux accents de guerre civilisationnelle.
Dans un récent entretien au New York Times, Pierre-Édouard Stérin, le milliardaire catholique et libertarien qui a fait fortune grâce aux coffrets-cadeaux Smartbox, affirmait être « plus radical que l'extrême droite » en matière d'immigration. On ne s'étonnera donc pas que l'OID fasse partie des principaux organismes qu'il finance dans le cadre de son projet Périclès, un plan révélé par La Lettre et L'Humanité et destiné à favoriser la victoire politique et culturelle de la droite radicale. Ce soutien financier a été reconnu par Arnaud Rérolle, directeur du projet Périclès, devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'organisation des élections en France le 6 mai 2025. À ses côtés durant cette audition, on apercevait d'ailleurs Maxime Hémery, « chief of staff » du projet Périclès. Se faisant appeler Maxime Hémery, Maxime Aymar-Hemery ou Maxime Aymar selon les circonstances, ce proche de Nicolas Pouvreau-Monti est aussi l'un des co-fondateur de l'OID et se présentait encore comme le secrétaire général de l'organisation lors d'un événement au Parlement européen en juillet 2025, alors qu'il travaillait déjà pour Périclès.
L'OID partage la même adresse parisienne que l'Observatoire Hexagone, autre organisme soutenu par Périclès qui prétend offrir des « analyses d'experts sur la société française », là aussi « basées sur des données factuelles et sourcées », et a aussi reçu des fonds de l'Institut Paralos, que Mediapart soupçonne d'être lié à la galaxie Stérin. Nicolas Pouvreau-Monti est également proche de l'Institut de formation politique (IFP) d'Alexandre Pesey (lire notre enquête), le conseiller opérationnel de Périclès. Il y a notamment animé un séminaire lycéen les 5 et 6 juillet 2025, pour aider les jeunes à « décrypter les flux migratoires et à comprendre les enjeux derrière les chiffres ».
« Les leçons d'efficacité apprises à Washington nous ont été précieuses pour structurer notre stratégie et nos méthodes. »
Quelques semaines plus tôt, il participait à une conférence de l'Iref, un autre institut lié comme l'IFP au réseau Atlas et financé par Périclès. Pouvreau-Monti est un pur produit de cet écosystème puisqu'il a été l'un des lauréats de la bourse Tocqueville, créée par le même Alexandre Pesey afin de former de jeunes conservateurs français aux méthodes étatsuniennes. Il a participé à la session de 2019, au cours de laquelle il a pu rencontrer les animateurs du réseau Atlas ainsi que des think tanks comme la Heritage Foundation (rédactrice du « Project 2025 », lire notre article), le présentateur Tucker Carlson, et surtout des organisations spécialisées sur les questions migratoires.
« La Bourse Tocqueville a eu un impact tout à fait décisif sur ma vie professionnelle, témoigne Nicolas Pouvreau-Monti. Au contact des think tanks de Washington, tant les plus généralistes que ceux concentrés sur une thématique en particulier, j'ai pu toucher du doigt l'influence considérable que ce type de structures peut avoir sur la destinée d'un pays. (…) Ce constat a influencé de manière décisive la décision de créer l'Observatoire de l'immigration et de la démographie, de retour en France, avec plusieurs amis. Les leçons d'efficacité apprises à Washington, D.C. nous ont été précieuses pour structurer notre stratégie et nos méthodes. »
C'est suite à ce séjour qu'il décide de quitter son emploi chez Accenture pour se consacrer pleinement à la bataille culturelle. De fait, le mode opératoire de l'OID est une copie conforme des méthodes privilégiées par les think tanks membres du réseau Atlas : se présenter comme un organisme « expert » et neutre pour faire passer des messages pourtant très extrêmes. Ce qui passe entre autres par une production intensive de « notes » censées faire sérieux mais formatées pour porter des messages simplistes et souvent biaisés dans les médias (voir l'encadré en fin d'article). Une stratégie simple mais d'une efficacité redoutable. « C'est très dur de les contrer dans des débats publics. On a un problème d'asymétrie du 'bullshit' : c'est très rapide de dire une bêtise, mais beaucoup plus long de démontrer que c'est une bêtise. Si on travaille sur des faits, qui sont complexes, on part avec un handicap », se désole Flore Gubert, directrice adjointe de l'Institut Convergences Migrations, un organisme qui regroupe plus de 700 chercheurs.
Le message de Nicolas Pouvreau-Monti s'aligne parfaitement avec la croisade menée par une partie des médias et entreprises contrôlés par Bolloré.
Le message de Nicolas Pouvreau-Monti s'aligne parfaitement avec la croisade au service de l'extrême droite menée par une partie des médias et entreprises contrôlés par Vincent Bolloré. Déjà très présent sur Cnews, Europe 1 ou dans le JDD, il pourra sans doute y compter sur une promotion active de son livre. Celui paraît d'ailleurs chez Fayard, autre propriété de Bolloré, qui publie aussi les ouvrages de Jordan Bardella, Éric Zemmour ou Philippe de Villiers. Et on le retrouvera peut-être mis en valeur dans les plus de 1000 points de vente de l'enseigne Relay, elle aussi sous le contrôle du milliardaire breton, et soupçonnée de favoriser les publications de cette mouvance.
Il n'y a cependant pas que les médias Bolloré : Nicolas Pouvreau-Monti est aussi régulièrement invité à venir commenter l'actualité sur BFM, RMC ou France 5. « Les médias accueillent leurs conclusions à bras ouverts, sans les questionner. Ils ont une force de frappe impressionnante. Cela a pris de l'ampleur ces dernières années parce qu'il y a des financements. Ça permet à des petits groupes d'acquérir de la visibilité et d'avoir un écho médiatique considérable », analyse Flore Gubert.
« L'OID a été créé par quelqu'un de très connecté », poursuit la chercheuse. Les fondateurs viennent de grandes écoles comme Sciences Po, l'Essec et Polytechnique. « Cela crée des connexions d'alumni, un sentiment d'appartenance. » À Sciences Po, Nicolas Pouvreau-Monti a pu croiser Sarah Knafo, et a repris les rênes d'une association eurosceptique à la suite d'Alexandre Loubet, aujourd'hui député du Rassemblement national. Son nom figurait aussi sur une liste candidate au renouvellement du bureau national de Debout les Jeunes (mouvement de Dupont-Aignan).
Ces accointances avec les droites les plus extrêmes valent encore aujourd'hui, les données de l'OID étant plébiscitées de ce côté de l'échiquier politique. Marion Maréchal s'en est servi pendant sa campagne européenne en 2024, et les députés RN (ou Éric Ciotti) citent fréquemment ses travaux pour justifier leurs amendements. « L'extrême droite a besoin de l'immigration pour se légitimer, ils utilisent des chiffres en mélangeant tout et ont construit un narratif toxique pour des situations qui pourraient être bien gérées, politiquement », constate Sara Prestianni, spécialiste des migrations basée à Bruxelles.
L'OID et son directeur travaillent aussi avec la droite dite « classique », en particulier Les Républicains (LR). Depuis l'été 2024, c'est d'ailleurs un ancien collaborateur d'élus de ce parti [2], Grégoire Daubigny, qui est en charge des relations institutionnelles de l'OID. En novembre 2024, l'officine anti-migrants a fait parler d'elle en organisant coup sur coup un colloque au Sénat puis à l'Assemblée nationale, sous l'égide du député LR Éric Pauget dans le premier cas, et dans le second en partenariat avec le Wilfried Martens Centre for European Studies. Lequel n'est autre que le think tank officiel du Parti populaire européen (PPE), dans lequel siègent les députés LR au Parlement européen.
Malgré les alertes sur ses biais et failles méthodologiques, l'OID continue à être régulièrement auditionné par les parlementaires.
En décembre 2024 puis en septembre 2025, Nicolas Pouvreau-Monti a participé à des discussions autour du livre de Guillaume Larrivé, vice-président de LR Immigrations : l'heure de la décision. En 2025, c'est le président du parti Bruno Retailleau, qui déclarait que le travail de l'OID était « absolument essentiel ». Malgré les alertes des scientifiques sur les biais et failles méthodologiques des travaux de l'observatoire, celui-ci continue à être régulièrement auditionné par les parlementaires [3].
L'OID est aussi actif à Bruxelles, où plusieurs eurodéputés des Patriotes pour l'Europe (PfE, groupe où siègent les élus RN) et des European Conservatives and Reformists (ECR, où siègent les élus d'extrême droite exclus de Reconquête) ont déclaré des rencontres avec le think tank – alors que celui-ci n'est pas inscrit au registre des représentants d'intérêts. Maxime Aymar-Hemery est aussi intervenu dans des événements organisés par le groupe PfE ou la Fondation New Direction, associée à ECR [4]. Le 24 mars 2026 encore, il participait à une conférence de presse intitulée « Zones interdites : immigration, islamisation et la montée des sociétés parallèles » aux côtés de Marion Maréchal. Il était aussi à la conférence « Gardiens des frontières européennes » organisée en juillet 2025 par les Patriotes pour l'Europe et le Center for Fundamental Rights. Cette association hongroise organise aussi les CPAC Hongrie, grands rassemblements auxquels ont participé entre autres Viktor Orbán, Geert Wilders (Pays-Bas), Antonio Kast (Chili), Eduardo Bolsonaro (fils de l'ancien président du Brésil aujourd'hui incarcéré), Kevin Roberts (président de la Heritage Foundation), Tucker Carlson ou Donald Trump. Jordan Bardella y a prononcé des discours en 2022 et 2023.
Pouvreau-Monti a échangé plusieurs fois avec François-Xavier Bellamy, eurodéputé LR, qui s'est activement impliqué dans la concertation entre droite et extrême droite à Bruxelles pour un durcissement du règlement européen sur les expulsions de sans-papiers.
En novembre 2025, c'est Nicolas Pouvreau-Monti qui prenait la parole à une conférence des Patriotes pour l'Europe au Parlement européen, pour affirmer que le programme Erasmus était devenu une filière d'immigration. Quelques mois avant, en juin 2025 à Deauville, sous l'égide du maire Horizons Philippe Augier, il animait un débat avec un eurodéputé issu cette fois des rangs de LR : François-Xavier Bellamy, chef de file des Français du groupe PPE. Une rencontre certainement positive, puisque le 31 mars 2026, l'OID invitait Bellamy à un autre événement intitulé « Immigration, démographie et défense : sécuriser l'avenir de l'Europe », aux côtés de Bruno Retailleau et Xavier Driencourt, membre du comité stratégique du magazine d'extrême-droite Frontières.
Entre temps, l'eurodéputé s'est activement impliqué dans la concertation entre les différents groupes de droite à Bruxelles pour qu'ils votent ensemble un durcissement du règlement européen sur les expulsions de sans-papiers. « François-Xavier Bellamy ( …) a activement collaboré avec l'extrême droite, y compris avec l'AfD allemande, un parti fasciste, néonazi, pour coécrire ce texte. Il a travaillé avec des groupes jusqu'ici considérés comme infréquentables en raison du cordon sanitaire », a dénonce l'eurodéputée écologiste Mélissa Camara dans Reporterre. « Ce vote là est un tournant, confirme Sara Prestianni. Ça montre que ce genre de positions n'est plus seulement l'affaire de l'extrême droite. »
En France, l'OID s'est aussi rapproché du parti présidentiel, avec un certain succès. Lors des débats sur la loi asile et immigration de 2023, ses membres auraient ainsi été reçus par le cabinet de Gérald Darmanin [5]. En août 2024, Nicolas Pouvreau-Monti était invité à prendre la parole sur les sujets de démographie et d'immigration à la première université d'été du Laboratoire de la République, think tank de l'ancien ministre Jean-Michel Blanquer. Et il a travaillé avec les députés Mathieu Lefevre (aujourd'hui ministre) et Charles Rodwell, tous deux issus de Renaissance, sur l'évaluation de l'accord franco-algérien de 1968, avant d'être auditionné pour la mission « immigration, Asile et intégration » dans le cadre du PLF 2025. Charles Rodwell soutient très explicitement les positions anti-immigration de l'OID : « La France n'a pas besoin de + d'immigration, elle a besoin de – d'immigration. Oui aux proposition de l'Observatoire de l'immigration et de la démographie », tweetait le député le 14 mai 2025, en partageant une tribune de Pouvreau-Monti dans le Figaro.
Nicolas Pouvreau-Monti se réjouit que la volonté de restreindre l'immigration transcende les partis politiques au-delà du RN. « On la constate au sein du centre-droit, notamment chez Les Républicains, avec l'actuel ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, qui est aussi le président de ce parti, autrefois celui de Sarkozy et de Chirac. On la perçoit également au sein même du parti du président Macron », expliquait-il en août 2025 dans un entretien au Hungarian Conservative, média financé par le gouvernement de Viktor Orbán via la Batthyány Lajos Foundation.
Alors qu'en France Pouvreau-Monti rallie des macronistes à sa cause, à l'étranger, il est totalement intégré à cette « internationale réactionnaire » qu'Emmanuel Macron déclare combattre.
Pouvreau-Monti a accordé cette interview alors qu'il venait d'intervenir dans un panel du MCC Feszt, le festival annuel de Mathias Corvinus Collegium (MCC), think tank hongrois proche d'Orbán très actif au niveau de l'Union européenne (UE)... pour la contester de l'intérieur (lire notre enquête). Outre l'ex Premier ministre hongrois et d'autres figures de l'extrême droite du pays, il y a croisé des invités internationaux tels que le climatosceptique Michael Shellenberger ou Patrick Deneen et Rod Dreher, deux proches du vice-président américain JD Vance, ou encore l'influenceur « anti-woke » Chris Rufo, responsable de la « fake news » selon laquelle les Haïtiens mangent des chats diffusée lors de la campagne présidentielle de 2024 aux États-Unis. Sans oublier le milliardaire de la tech Peter Thiel. Alors qu'en France Pouvreau-Monti rallie des macronistes à sa cause, à l'étranger, il est totalement intégré à cette « internationale réactionnaire » qu'Emmanuel Macron déclare combattre [6].
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLa défaite électorale de Viktor Orbán lors des élections du 12 avril va-t-elle contribuer à alléger l'emploi du temps de Nicolas Pouvreau-Monti ? Le directeur de l'OID était un intervenant régulier des conférences organisés par des associations et think tanks proches de l'ex Premier ministre hongrois, figure de proue de cette même « internationale réactionnaire », allié à la fois avec Trump et avec Poutine. Nous en avons compté plus d'une douzaine depuis fin 2023. Et les discours tendent à y être bien moins policés que l'image scientifique que cherche à se donner l'OID en France, en donnant souvent dans l'imaginaire de la guerre des civilisations.
Le 3 décembre 2024 – à peine deux semaines après ses colloque à l'Assemblée nationale et au Sénat -, Nicolas Pouvreau-Monti était ainsi à la conférence « Identité nationale et immigration de masse : conflit de valeurs ? » organisée par le Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Bruxelles. Il y a présenté les chiffres de l'OID évoquant une migration « massive » qui, face à une natalité en déclin, aurait un impact négatif sur la culture européenne, avant que le suédois Göran Adamson ne se lance dans une diatribe contre le multiculturalisme et un supposé « entrisme islamiste » en Europe : « Partout où l'on regarde, on constate que les islamistes intensifient leurs actions (...) Pourquoi les islamistes agissent-ils ainsi, en prenant d'assaut les institutions occidentales traditionnelles, telles que les écoles et l'administration ? Parce qu'ils en ont les moyens, grâce au multiculturalisme. » Six mois plus tard, Göran Adamson était invité à Deauville pour le séminaire co-organisé par Nicolas Pouvreau-Monti sous le patronage du maire Philippe Augier, où était également présent François-Xavier Bellamy.
À travers l'International Network for Immigration Studies (INIR), un réseau dont il est l'un des membres fondateurs, l'OID est un partenaire du Migration Research Institute (MRI), une organisation hongroise émanant du MCC et focalisée elle aussi sur les questions d'immigration. En mars 2024, Pouvreau-Monti et Maxime Hemery-Aymar rencontraient Viktor Marsai, directeur du MRI, à Paris, pour discuter de travaux communs, notamment sur le Pacte Asile et immigration de l'UE. En septembre 2025, Pouvreau-Monti se rendait à Budapest pour prendre la parole à un sommet sur les 10 ans de la crise migratoire, co-organisé par MCC et le MRI, sous le titre « Changer le discours, endiguer le flux et sauver l'Europe ». Raphaël Audouard, directeur de la Fondation des Patriotes pour l'Europe, était lui aussi présent, ainsi que des élus des partis d'extrême droite Chega et Vox (Portugal et Espagne) et des représentants de divers think tanks conservateurs dont un expert de la Heritage Foundation. Pouvreau-Monti y intervenait dans un panel intitulé « Les fardeaux de l'immigration – de la démographie au terrorisme ». En mars 2026, le directeur de l'OID était de nouveau à Budapest pour un Sommet du MCC intitulé « Reclaiming the West » [« Reconquérir/réaffirmer l'occident »], incluant des panels contre les institutions supranationales comme l'Union européenne ou les Nations Unies ainsi que des sessions sur la foi et la famille.
En matière d'immigration, les politiques de Viktor Orbán ont fait l'objet de plusieurs sanctions de la part de la Cour de Justice de l'UE pour non-respect du droit européen en matière d'asile. Ce qui n'a pas empêché Pouvreau-Monti d'en faire l'éloge dans le journal hongrois Magyar Nemzet. Dans certaines interviews, il tient ainsi un discours beaucoup plus extrême, plaidant pour la dénonciation ou la renégociation de certains traités, et estimant que certains articles de la Convention européenne des droits de l'homme sont problématiques, en particulier les articles 3 (qui interdit la torture et les traitements inhumains ou dégradants) et 8 (qui garantit le droit à la vie privée et familiale).
Autre politique anti-immigration admirée par le directeur de l'OID : celle menée par Donald Trump avec la police de l'immigration ICE, qu'il qualifie de succès dans son interview au Hungarian Conservative à l'été 2025. Dans Atlantico, alors même que deux manifestants contre les expulsions viennent d'être tués dans le Minnesota, il rêve ouvertement d'un ICE à la française. Ce qui n'a sans doute rien de surprenant dès lors que Nicolas Pouvreau-Monti et l'OID restent très proches des organisations étatsuniennes qui les ont inspirées et qui sont aujourd'hui derrière la politique anti-immigration de Trump.
Nicolas Pouvreau-Monti et l'OID restent très proches des organisations étatsuniennes qui les ont inspirées et qui sont aujourd'hui derrière la politique anti-immigration de Trump.
Au sein de l'INIR, l'OID a ainsi pour partenaires NumbersUSA, la Federation for Americain Immigration Reform (FAIR) et le Center for immigration Studies (CIS) – dont Nicolas Pouvreau-Monti et Maxime Aymar-Hemery expliquent dans un podcast animé par Mark Krikorian, son directeur, qu'il a été « une grande source d'inspiration pour eux ». De la même manière que l'OID est financé par le milliardaire réactionnaire Pierre-Édouard Stérin à travers Périclès, le CIS et NumbersUSA sont financés par de riches donateurs et fondations étatsuniennes. Ils ont reçu des dons de la fondation Scaife ou l'obscur Donors Trust, deux organisations que l'on retrouve également derrière la galaxie du réseau Atlas. FAIR, NumbersUSA et le CIS ont aussi reçu de l'argent de la Colcom Foundation, fondée par l'une des héritières de la famille Mellon-Scaife.
Les connexions américaines et hongroises de l'OID se croisent puisque CIS a aussi bénéficié d'un financement de la Hungary Foundation, une organisation créée aux États-Unis pour rapprocher les conservateurs américains et hongrois. A l'été 2024, Pouvreau-Monti participait à la conférence « Le défi de l'assimilation en occident », accueillie par la Heritage Foundation, là encore aux côtés d'intervenants de plusieurs organisations proches du gouvernement Orbán comme le Danube Institute de Budapest et la Hungary Foundation.
Le CIS et FAIR ont tous les deux été fondés, en 1979 et 1985, par l'eugéniste et suprémaciste blanc John Tanton,. En 1995, celui-ci félicitait encore chaleureusement Mark Krikorian pour sa nomination en tant que directeur du CIS, lui offrant toute son aide. Krikorian est un habitué des conférences « NatCon » (pour « nationaliste-conservateur ») financées notamment par Peter Thiel. En 2014, il se plaignait d'avoir été écarté de la conférence annuelle des Républicains (CPAC - Conservative Political Action Conference), car perçu comme trop anti-immigrants. En 2017, le Southern Poverty Law Center (SPLC) a calculé que dans ses newsletters hebdomadaires, sur une période de dix ans, le CIS a diffusé plus de 1700 articles venant de Vdare.com, un site ouvertement raciste, promouvant le suprémacisme blanc et l'antisémitisme.
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Cela n'a pas empêché pas le CIS de revenir au centre du jeu politique avec l'avènement de Donald Trump. Stephen Miller, conseiller anti-immigration de ce dernier, soutient et utilise depuis longtemps les travaux de l'organisation. Dès le premier mandat de Donald Trump, le CIS et NumbersUSA auraient eu des contacts directs avec la Maison Blanche pour soutenir sa politique. En 2019, Hatewatch a révélé des emails de Miller montrant comment il se servait des travaux du CIS dans sa communication, mais aussi pour alimenter le site d'extrême droite Breitbart.
Plus récemment, Mark Krikorian a été l'un des conseillers du « Project 2025 ». Les 20 et 21 novembre 2024, Krikorian, ainsi que Eric Ruark de NumbersUSA, étaient reçus en France au Sénat puis à l'Assemblée nationale, grâce aux colloques organisés par l'OID. En juin 2025, Todd Bensman, qui a travaillé pendant 6 ans pour le CIS, est devenu conseiller à la Maison Blanche sur les questions d'immigration. Aujourd'hui encore, l'administration Trump continue de se référer aux chiffres du CIS pour justifier sa politique migratoire, dont la traque des migrants menée par ICE. Ces chiffres sont régulièrement contestés par les journalistes et « fact-checkers » étatsuniens, tout comme le sont en France ceux de l'OID, qui rêve peut-être de jouer un jour en France le même rôle que le CIS de l'autre côté de l'Atlantique.
En attendant, les récits anti-immigration de l'OID sont du pain bénit pour légitimer les ingérences de l'administration Trump en Europe. En laissant planer la perspective d'un (indémontrable) « grand remplacement » ou en expliquant au think tank trumpiste America First Policy Institute que « dans de nombreux quartiers français, les fêtes du calendrier islamique sont plus largement partagées et célébrées que les fêtes chrétiennes traditionnelles », Nicolas Pouvreau-Monti justifie la stratégie de sécurité nationale de l'administration américaine actuelle, qui appelle à restaurer « l'identité occidentale » de l'Europe et qui se réjouit de la montée des partis « patriotiques » sur le vieux continent. Une vision plus propagandiste que scientifique, que le directeur de l'OID risque encore de dérouler sur de nombreux plateaux télé à l'occasion de la sortie de son livre.
| Les problèmes de chiffres de l'OID « Nos chiffres sont justes, mais les chiffres ne suffisent jamais. Il faut les mettre en perspective, apporter des éléments d'analyse, explique Sylvie Le Minez, ancienne responsable de l'unité des études démographiques et sociales de l'Insee. Il faut par exemple mettre en relation les entrées sur le territoire avec les sorties ou décès de personnes immigrées, lier les données sur l'occupation d'un logement social aux conditions de ressources et pas seulement à l'origine, intégrer les phénomènes de mixité, ou encore la grande hétérogénéité des niveaux de diplômes... Comme dans tous les domaines, la réalité est complexe. » Or l'OID recourt souvent aux données publiées par cet organisme public, mais avec une méthode de sélection orientée pour étayer leurs discours. « La démarche est astucieuse : ils utilisent des données officielles, mais de manière sélective, puis vont les présenter comme des 'révélations' ou des 'exclusivités', alors qu'ils utilisent des données qui sont publiques », explique François Héran, qui a analysé 38 notes produites par l'OID entre juin 2020 et septembre 2025. Pour le chercheur, les affirmations de l'OID sur l'« immigration massive », « hors de contrôle », favorisée par un modèle social « trop généreux » ne tiennent pas face aux faits. ) Premier problème : l'OID raisonne presque exclusivement en données absolues, sans rapporter les chiffres à la population française. Par exemple, ils vont annoncer qu'il y a 100 000 réfugiés afghans en France, ce chiffre pouvant avoir l'air énorme. Mais rapporté à 70 millions de personnes, cela ne représente que 0,14 % de la population. Une proportion peu impressionnante, et pourtant les médias Cnews, Europe 1, Le Point, Valeurs actuelles ou le think tank Fondapol proche de LR vont allègrement reprendre le chiffre de 100 000 Afghans en France, en s'abstenant de tout travail de mise en perspective. Autre écueil récurrent : l'OID s'abstient en général de faire des comparaisons internationales. Or si comme partout dans le monde, l'immigration a tendance à augmenter en France, à l'échelle du monde et de l'Europe, le pays est en réalité peu attractif et plutôt dans le bas des classements pour la population immigrée. En 2024, la France était au 17e rang de l'Europe occidentale pour la proportion d'immigrés dans sa population (derrière le Royaume Unis, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Autriche…), et au 25e rang des pays de l'OCDE s'agissant du pourcentage de nouveaux immigrés. Dans le monde, l'immigration a augmenté de 74 % entre 2000 et 2024, mais seulement de 50 % en France, contre 157 % en Europe nordique, 154 % au Royaume Uni et en Irlande, 99 % aux Pays-Bas… Bref, l'immigration augmente en France, mais de façon linéaire et limitée par rapport au reste du monde. Les migrations familiales tendent à baisser, et si les visas étudiants augmentent, ils sont moins nombreux que dans le reste du monde occidental. François Héran note enfin que si on peut y trouver quelques informations intéressantes, une grande partie des notes de l'OID ressemble plutôt à des « billets d'humeur » dont le ton vindicatif est loin du débat « rationnel » et « dépassionné » promis par le think tank. « Ils ont des cibles obsessionnelles, comme l'état de droit, les ONG ou les autorités administratives indépendantes, avec des propositions très punitives pour s'y attaquer, et des prises de positions radicales, du niveau d'un Jean-Marie le Pen du début des années 2000 », constate le chercheur. Outre les attaques contre les conventions internationales et une obsession pour l'accord franco-algérien de 1968, « qui n'est pourtant presque plus appliqué », ce dernier pointe par exemple une note du 2 juin 2024 où l'amour de la France serait prouvé par le statut de propriétaire. « L'achat d'une parcelle de la France est une preuve concrète de l'attachement que l'on porte à ce pays », explique ainsi l'OID, ce que les 40 % des Français qui ne sont pas propriétaires seront ravis d'apprendre. |
[1] Voir celles d'Arrêt sur images, de Charlie Hebdo ou du Monde.
[2] Grégoire Daubigny a travaillé avec Guillaume Peltier, avant que celui-ci ne quitte les Républicains pour Reconquête, puis pour Isabelle Valentin et enfin Damien Abad, jusqu'à sa prise de poste à l'OID.
[3] Par exemple par la commission d'enquête visant à lever les incertitudes budgétaires en matière de sécurité sociale, le 25 février dernier.
[4] Par exemple en novembre 2024 et en mai 2025.
10.04.2026 à 07:30
Une salle de bal très politique. Le New York Times révèle que l'entreprise présidée aujourd'hui par Lakshmi Mittal, qui a son siège au Luxembourg, a fait une donation d'acier – pour une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour le projet de construction d'une nouvelle salle de bal à la Maison Blanche. Quelques jours après ce don, Donald Trump a annoncé une série d'ajustements sur ses tarifs douaniers bénéficiant à ArcelorMittal et à d'autres entreprises du secteur. Le coût de ce projet (…)
- Actualités / France, Italie, Espagne, Gambie, TotalEnergies, LVMH, Veolia, Palantir, fiscalité, consommateurs, corruption, ArcelorMittal
Une salle de bal très politique. Le New York Times révèle que l'entreprise présidée aujourd'hui par Lakshmi Mittal, qui a son siège au Luxembourg, a fait une donation d'acier – pour une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour le projet de construction d'une nouvelle salle de bal à la Maison Blanche. Quelques jours après ce don, Donald Trump a annoncé une série d'ajustements sur ses tarifs douaniers bénéficiant à ArcelorMittal et à d'autres entreprises du secteur. Le coût de ce projet mégalomaniaque, estimé à 400 millions de dollars, devrait être entièrement couvert selon la Maison Blanche par des entreprises et des donateurs privés. Le nom d'une partie d'entre eux a été rendu public : on y retrouve de nombreuses multinationales américaines dont les géants de la tech Palantir, Microsoft, Apple, Meta, Google et Amazon, ou encore des entreprises d'armement, de tabac, ou de cryptomonnaies.
(Non-)cordon sanitaire. Le Nouvel Obs raconte comment un aréopage de grands patrons a reçu Marine Le Pen au restaurant Chez Drouant dans le cadre du club « Entreprise et cité ». Autour de la table, notamment, les dirigeants de TotalEnergies, Engie, Capgemini, Renault, Accor et LVMH. Selon le magazine, c'est la première fois que Bernard Arnault rencontre officiellement le Rassemblement national, même si ses fils ont déjà noué des contacts avec Jordan Bardella. À lire ici.
Optimisation fiscale et « superprofits ». Alors que les appels à taxer les superprofits réalisés par les majors de l'énergie du fait de la guerre en Iran se multiplient, une étude de l'Observatoire international de la fiscalité tombe à point nommé. Elle documente comment les multinationales du secteur extractif, dont celles du pétrole, tendent à loger leurs bénéfices dans des paradis fiscaux. Ce qui explique que les fruits de la précédente taxation des superprofits, mise en place en 2022 suite à l'invasion russe de l'Ukraine, aient été si maigres : elle était imputée sur une base nationale, très loin de la réalité économique de ces groupes. Le think tank propose des approches alternatives pour une taxation plus efficace. À lire ici.
Optimisation fiscale encore. Une autre étude à verser au dossier de l'optimisation fiscale des multinationales nous vient du CEPII. Les chercheurs du centre d'études ont cherché à quantifier, à partir des données de 2018, les mécanismes de l'évitement fiscal des multinationales aux dépens de la France. Ils soulignent l'importance des prix de transfert, autrement dit l'optimisation réalisée grâce aux transactions entre filiales d'un même groupe : en utilisant des prix différents des prix de marché normaux, les multinationales peuvent faire en sorte de baisser artificiellement leurs bénéfices là où ils seraient le plus imposés. Sur les 40 milliards de profits qui auraient été déplacés hors de France cette année-là (par des multinationales françaises ou étrangères), environ le quart l'aurait été via des prix de transfert différents des prix de marché. Les auteurs insistent aussi sur la part importante des profits déplacés hors de France via des mécanismes encore mal connus et identifiés. À lire ici.
Porta giratòria (« porte tournante » en catalan). Après son éphémère retour au gouvernement en tant que ministre des Outre-mer, Manuel Valls repart dans les affaires. C'est-à-dire qu'il réactive la société de conseil, baptisée Binidali, que, comme beaucoup d'autres ex ministres, il a créée en quittant ses fonctions (lire notre enquête à ce sujet). Auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, il a précisé qu'il comptait notamment monnayer ces fameux conseils à Veolia. On ne sait pas si le géant de la privatisation de l'eau faisait déjà appel à ses services auparavant. Selon La Lettre, Manuel Valls serait mobilisé pour aider Veolia sur ses contrats en Espagne, devenue une pièce maîtresse du groupe depuis la prise de contrôle de Suez et de sa filiale espagnole Agbar. L'entreprise originaire de Barcelone – ville où Manuel Valls a été candidat malheureux aux municipales – a fait face ces dernières années à la perte de nombreuses concessions du fait d'un mouvement de remunicipalisation, mais a réussi à garder la main sur le marché de l'eau de la capitale catalane, que l'équipe de la maire « rebelle » Ada Colau voulait remunicipaliser.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donCorruption pétrolière en Gambie. La filiale de négoce de TotalEnergies basée à Genève – la même dont les traders se sont livrés à la spéculation très lucrative sur des cargaisons de pétrole évoquée plus haut – est sous le coup d'une enquête du Parquet national financier portant sur des soupçons de corruption d'agent public étranger en Gambie. Public Eye a mené l'enquête sur cette affaire qui comporte encore des zones d'ombre. Pendant une dizaine d'années, de 2004 à 2014, le groupe français a été le fournisseur exclusif de produits pétroliers dans le pays, en association avec des sociétés détenues par un proche de l'ex président Yahya Jammeh.
Vers un désinvestissement européen de Palantir ? Le principal fonds de pension néerlandais a revendu toutes ses actions dans Palantir, l'entreprise fondée par Peter Thiel et dirigée par Alex Karp. Sur la sellette pour ses liens avec l'extrême droite américaine et son implication dans la croisade anti-migrants de Trump et dans le conflit dans le Golfe, le groupe spécialisé dans l'analyse de données a vu son cours en bourse multiplié par cinq dans les mois qui ont suivi la réélection de Donald Trump. Follow the Money avait révélé il y a quelques semaines que de nombreux acteurs financiers européens détenaient des actions dans Palantir, la France étant particulièrement bien placée avec des investisseurs comme Amundi ou BNP Paribas. Ce n'est pas le cas, en revanche, des investisseurs publics pour lesquels des informations sont disponibles, comme la Caisse des dépôts ou le Fonds de réserve pour les retraites. Les Néerlandais feront-ils des émules ?
Enquête en Italie sur les pratiques commerciales de Sephora. L'autorité de concurrence italienne a lancé une enquête sur le marketing de deux enseignes de produits cosmétiques détenues par LVMH, Sephora et Benefit. Elles sont accusées de cibler des jeunes filles, y compris en dessous de 10 ans, par des pratiques déloyales destinées à créer une obsession malsaine pour les produits de beauté, baptisée désormais « cosméticorexie ». Parmi les griefs adressés au groupe, l'absence d'information ou de mise en garde sur le fait que les produits sont destinés aux adultes, et le recours à des influenceuses ciblant des audiences très jeunes. Affaire à suivre.
09.04.2026 à 16:39
Les dépenses de lobbying de TotalEnergies aux États-Unis ont explosé en 2025 avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. En jeu : le soutien financier de l'administration américaine au projet du groupe au Mozambique, et un intérêt partagé sur le développement des exportations de gaz naturel liquéfié vers l'Europe.
C'est ce que l'on pourrait appeler sauter sur une opportunité. Selon les données réglementaires récoltées par l'administration étatsunienne, le groupe français (…)
Les dépenses de lobbying de TotalEnergies aux États-Unis ont explosé en 2025 avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. En jeu : le soutien financier de l'administration américaine au projet du groupe au Mozambique, et un intérêt partagé sur le développement des exportations de gaz naturel liquéfié vers l'Europe.
C'est ce que l'on pourrait appeler sauter sur une opportunité. Selon les données réglementaires récoltées par l'administration étatsunienne, le groupe français TotalEnergies a multiplié par quatre ses dépenses de lobbying outre-Atlantique depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Sur l'année 2025, ces dépenses s'élèvent à presque deux millions de dollars (1,86 million pour être précis), contre 500 000 dollars en 2024. Les années précédentes, elles tournaient autour de 250 000 dollars. Il y a quinze ans, elles étaient inexistantes.
Une partie de l'explication de ce bond spectaculaire réside dans le contrat à 770 000 dollars passé par TotalEnergies avec le cabinet Ballard Partners pour défendre son projet d'exploitation de gaz naturel liquéfié au large du Mozambique. Ce projet, baptisé Mozambique LNG, a été suspendu pendant plusieurs années suite à un conflit armé dans la région, et le groupe français vient tout juste d'annoncer sa relance. Les affrontements et la présence de l'armée sur le site occupé par TotalEnergies dans la province de Cabo Delgado ont donné lieu à des accusations d'exactions contre la population locale, pour lesquelles le groupe est aujourd'hui poursuivi en justice.
Dès mars 2025, l'administration Trump a débloqué un prêt crucial de 5 milliards de dollars – via l'Export-Import Bank, agence de crédit à l'export – pour Mozambique LNG. Accordé en 2020 durant le premier mandat du président américain, il avait été gelé sous Joe Biden. Fin 2025, en revanche, le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont mis fin à leur soutien au projet. Sans qu'il y ait soutien financier direct de la France, la diplomatie tricolore s'est démenée pour faciliter l'arrivée dans le pays de TotalEnergies puis la relance de Mozambique LNG [1].
C'est la première fois que TotalEnergies fait appel à un cabinet de lobbying étatsunien et le choix de Ballard Partners n'a rien d'un hasard. Son patron Brian D. Ballard est lié depuis longtemps au parti Républicain. Il a fait partie de la première équipe de transition de Donald Trump en 2016-2017 et, dans la foulée, son cabinet de lobbying est devenu l'un des plus importants de Washington. En 2025, avec le second mandat de son protecteur, il a vu son chiffre d'affaires plus que quadrupler avec de nombreux clients désireux d'obtenir les faveurs de Trump et de son administration.
Ballard indique n'avoir effectué ses actions de lobbying pour le groupe français qu'auprès d'une seule cible : la Maison Blanche.
Parmi eux : Palantir, l'entreprise de données fondée par Peter Thiel et dirigée par Alex Karp, qui est devenue le symbole de la fusion entre la Silicon Valley, le complexe militaro-industrielle et l'extrême droite américaine (lire Comment Palantir, le géant de la « big data », collabore à la chasse aux migrants aux États-Unis). Mais aussi de nombreux gouvernements étrangers et entreprises non américaines comme ByteDance, la maison mère de TikTok, ou Shein. D'autres groupes français ont fait appel aux services de Ballard Partners en 2025 : Pernod Ricard, Orano, et Biomérieux.
À tous, Brian D. Ballard monnaie son accès personnel direct à Donald Trump – souvent très cher, comme en témoigne la somme versée par TotalEnergies. Dans ses déclarations, le cabinet indique d'ailleurs n'avoir effectué ses actions de lobbying pour le groupe français qu'auprès d'une seule cible : la Maison Blanche. Mais avec 5 milliards de dollars débloqués, le retour sur investissement reste appréciable.
« Le cabinet Ballard est un cabinet de représentation d'intérêts réputé aux États-Unis, nous a précisé un porte-parole de TotalEnergies, et est intervenu pour le compte de la Compagnie concernant le financement du projet Mozambique LNG. »
Reste 1,09 million de dollars de dépenses de lobbying déclarées pour 2025 par TotalEnergies en propre, sans passer par un cabinet. Dans sa déclaration, l'entreprise liste toute une série de sujets sur lesquels elle a tenté d'influencer l'administration Trump : l'hydrogène, le biogaz, la capture-stockage du carbone, les règles de transparence sur les émissions, les subventions aux renouvelables, et surtout le soutien au gaz naturel liquéfié.
Le pari massif de TotalEnergies sur les États-Unis et sur le GNL date d'avant le retour du président MAGA à la Maison Blanche.
Il y a quelques jours, le groupe français s'est retrouvé sous le feu des critiques en acceptant d'abandonner deux projets éoliens en mer aux États-Unis (du fait de la politique anti-renouvelables du gouvernement Trump) et de réinvestir le milliard de dollars reçu en guise de compensation dans le pétrole et le gaz. Une transaction dans laquelle Ballard « n'a joué aucun rôle », assure le porte-parole de TotalEnergies.
Au-delà du symbole désastreux de soumission à l'agenda anti-climat de Trump (confirmée quelques jours plus tard avec l'abandon officiel de l'objectif de neutralité carbone), cette décision s'inscrit aussi dans un pari massif de TotalEnergies sur les États-Unis et sur le GNL. Un pari qui date d'ailleurs d'avant le retour du président MAGA à la Maison Blanche. Le groupe se revendique fièrement comme le premier exportateur de GNL américain avec 19 millions de tonnes en 2025 . En plus de posséder des parts dans des gisements gaziers dans le pays, il a investi ces dernières années dans plusieurs projets de terminaux d'exportation et a signé des accords d'approvisionnement avec d'autres entreprises propriétaires de terminaux pour irriguer les marchés européen et asiatique de gaz « made in USA ».
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donC'est un peu comme si TotalEnergies, après avoir vu ses investissements massifs des années 2010 en Russie remis en cause par le conflit autour de l'Ukraine, avait choisi de reporter ses efforts sur les États-Unis. Le développement du gaz naturel liquéfié est central dans la stratégie à long terme du groupe français, totalement aligné sur ce point avec les souhaits de l'administration américaine. Ce qui explique peut-être les appels du pied de Patrick Pouyanné auprès de Donald Trump depuis début 2025, comme lorsqu'il avait appelé le golfe du Mexique « golfe d'Amérique » comme le souhaitait le président étatsunien.
Cependant, contrairement à d'autres entreprises françaises comme Airbus, Sanofi, Thales ou EDF (lire notre enquête), TotalEnergies ne contribue pas significativement au financement de campagnes électorales via le système des « political action committees ». « La Compagnie ne soutient pas - et n'a jamais soutenu - ni ne contribue, financièrement à des organisations, partis, personnes ou campagnes politique. », confirme son porte-parole.
Depuis le 1er janvier 2026, le groupe pétrogazier fait l'objet d'une cotation croisée à New York et à Paris, officiellement pour des raisons financières et sans perspective officielle de se délocaliser davantage outre-Atlantique. C'est grâce à cette cotation outre-Atlantique que l'on a pu découvrir que l'État français détenait une part significative du capital de TotalEnergies (lire notre article) via la Caisse des dépôts et consignations. Combien de temps le groupe réussira-t-il à tenir ce grand écart entre ses attaches françaises et américaines ?
D'autres groupes du CAC40 ont vu leurs dépenses de lobbying aux États-Unis augmenter considérablement en 2025. C'est le cas notamment pour ArcelorMittal (multiplication par quatre par rapport à 2024) L'Oréal (multiplication par deux et demi), Veolia (multiplication par six), ou encore Axa et BNP Paribas (presque un doublement dans les deux cas). Des chiffres qui reflètent les risques et les incertitudes de la politique trumpiste pour les entreprises françaises, notamment en matière commerciale, mais aussi parfois – comme dans le cas de TotalEnergies – leur opportunisme.
[1] L'autre pays à part les États-Unis à avoir apporté un soutien financier à TotalEnergies pour son projet au Mozambique est l'Italie, en raison de l'implication d'entreprises transalpines, notamment Saipem.
08.04.2026 à 12:16
Dans les deux semaines qui ont suivi les attaques américano-israéliennes contre l'Iran, les six principales majors pétrolières occidentales - ExxonMobil, Chevron, Shell, BP, Eni et la française TotalEnergies – ont vu leur capitalisation boursière augmenter de pas moins de 130 milliards de dollars.
Les marchés financiers anticipent les « superprofits » réalisés grâce à la hausse des cours du pétrole et du gaz, comme après l'invasion russe en Ukraine. Depuis le début de l'année, le cours de (…)
Dans les deux semaines qui ont suivi les attaques américano-israéliennes contre l'Iran, les six principales majors pétrolières occidentales - ExxonMobil, Chevron, Shell, BP, Eni et la française TotalEnergies – ont vu leur capitalisation boursière augmenter de pas moins de 130 milliards de dollars.
Les marchés financiers anticipent les « superprofits » réalisés grâce à la hausse des cours du pétrole et du gaz, comme après l'invasion russe en Ukraine. Depuis le début de l'année, le cours de l'action de TotalEnergies, par exemple, a augmenté de plus de 40%.
Cette hausse est nettement supérieure à celle du cours en bourse des entreprises d'armement, qui ont elle aussi. connu un bond depuis le début du conflit dans le Golfe persique, avant de se tasser.
Selon le cabinet d'étude Rystad Energy, les producteurs de pétrole états-uniens pourraient engranger 63 miliiards de dollars de profits supplémentaires cette année grâce à la hausse du prix du baril.
01.04.2026 à 08:00
L'influence des multinationales dans les grandes écoles est souvent montrée du doigt. Quelques cas emblématiques ont suscité des levées de bouclier, comme les tentatives avortées de TotalEnergies et LVMH de s'implanter à Polytechnique. Au-delà de ces controverses, la présence des poids lourds du secteur privé est devenue structurelle dans l'enseignement supérieur.
Quelles sont les entreprises les plus concernées ? Quelles formes prend leur influence, et avec quels objectifs ? Comment leur (…)
L'influence des multinationales dans les grandes écoles est souvent montrée du doigt. Quelques cas emblématiques ont suscité des levées de bouclier, comme les tentatives avortées de TotalEnergies et LVMH de s'implanter à Polytechnique. Au-delà de ces controverses, la présence des poids lourds du secteur privé est devenue structurelle dans l'enseignement supérieur.
Quelles sont les entreprises les plus concernées ? Quelles formes prend leur influence, et avec quels objectifs ? Comment leur présence affecte-t-elle concrètement la nature de l'enseignement et le fonctionnement des écoles ?
Le travail du collectif d'étudiants EIES (Entreprises illégitimes dans l'enseignement supérieur), disponible sur leur site, permet d'apporter des éléments de réponse plus précis à ces questions. Ses membres ont rassemblé des données sur plus de 8000 liens d'influence de divers types entre multinationales et grandes écoles : présence au conseil d'administration, mécénat, événementiel, financement d'associations étudiantes par exemple.
Parmi les groupes les plus présents dans l'enseignement supérieur, on retrouve sans surprise des fleurons nationaux comme EDF, Orange ou TotalEnergies, mais aussi des firmes du secteur de l'armement comme Thales ou Safran. Un grand nombre d'entre eux sont présents en Israël et dans les colonies illégales, pointe le collectif EIES, voire collaborent activement au génocide encore en cours à Gaza.
Toutes ces données ont fait l'objet d'un travail d'analyse sous forme de cartographie de réseaux qui permet d'identifier les principaux « clusters » de l'influence des multinationales dans les grandes écoles. Le regroupement central - le mieux identifié dans le débat public – associe les grandes écoles d'ingénieur polyvalentes comme Polytechnique ou CentraleSupélec et les grands groupes industriels de l'énergie ou de la défense.
Mais on observe aussi d'autres regroupements autour de la chimie industrielle (où sont très présents des groupes comme Saint-Gobain, Solvay, BASF, L'Oréal ou encore Michelin), de la finance et de l'assurance en Ile-de-France (avec toutes les grandes entreprises du conseil et de la banque), le numérique et les télécoms (avec des groupes français ou étrangers) et enfin un dernier cluster, à Grenoble, autour des industries électroniques.
L'analyse complète est à lire ici.
Sur ce sujet, on lira aussi notre rapport Polytechnique, une école d'État sous emprise.
30.03.2026 à 15:46
A series of investigations about international ultraconservative networks, their funding and their influence in France and Europe.
- The Reactionary InternationalA series of investigations about international ultraconservative networks, their funding and their influence in France and Europe.
26.03.2026 à 07:00
Restée dans la mémoire comme un moment de pénuries énergétiques, la crise de 1973 a aussi entraîné une transformation profonde du secteur pétrolier, au profit des multinationales et des régimes du Proche-Orient. Les velléités d'économies d'énergie et de développement des alternatives aux hydrocarbures ont fait long feu. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la consommation de pétrole ne cesse d'augmenter, et nulle part (…)
Restée dans la mémoire comme un moment de pénuries énergétiques, la crise de 1973 a aussi entraîné une transformation profonde du secteur pétrolier, au profit des multinationales et des régimes du Proche-Orient. Les velléités d'économies d'énergie et de développement des alternatives aux hydrocarbures ont fait long feu. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la consommation de pétrole ne cesse d'augmenter, et nulle part plus qu'aux États-Unis. Les grandes entreprises pétrolières anglosaxonnes – celles que l'on surnomme les « sept sœurs » – contrôlent le marché et maintiennent des prix bas qui favorisent une explosion de la demande pour le transport et dans l'industrie. Au tournant des années 1970, les champs pétroliers du Texas et de l'Oklahoma, qui assurent jusque-là l'essentiel des besoins de l'Amérique du Nord, montrent des signes de déclin. Les importations de pétrole augmentent en conséquence, notamment en provenance d'Arabie saoudite.
Depuis 1945 également, les pays producteurs réclament avec de plus en plus d'insistance un meilleur partage des revenus tirés des hydrocarbures. Même si certaines tentatives politiques, comme en Iran, sont sanctionnées par des coups d'État organisés par les États-Unis et le Royaume-Uni, la tendance est à un rééquilibrage du rapport de forces. L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) est fondée en 1960 à Bagdad à l'initiative de l'Iran, de l'Arabie saoudite et du Vénézuela dans l'objectif d'obtenir une hausse des prix. Au cours de la décennie qui suit, ils sont rejoints par l'Irak, le Koweït, l'Indonésie, la Libye, Abu Dhabi, l'Algérie et le Nigéria. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la nationalisation des ressources pétrolières est à l'ordre du jour. Des négociations ont lieu en Arabie saoudite pour faire monter progressivement la maison royale au capital de l'entreprise pétrolière Aramco, jusqu'ici contrôlée par les américaines Exxon, Mobil, Texaco et Chevron.
L'Opep décide d'une hausse de 70 % du prix du pétrole, mais aussi d'une réduction concertée de la production d'hydrocarbures, ainsi que d'un embargo total contre les États-Unis et les autres pays soutenant Israël.
La demande de hausse des prix se fait plus pressante encore en 1972 lorsque les États-Unis abandonnent l'étalon-or, provoquant une forte dévaluation du dollar qui affecte les revenus des pays producteurs, puisque les ventes d'hydrocarbures s'effectuent dans cette monnaie. Le pétrole, qui vient de dépasser le charbon, fournit alors la moitié de l'énergie primaire du monde. En octobre 1973, l'Opep tient sa conférence annuelle au Koweit et s'apprête à exiger une hausse substantielle du cours du baril. C'est alors qu'intervient la guerre du Kippour : l'Égypte et la Syrie attaquent par surprise Israël en pleine fête religieuse. Déstabilisé, l'État hébreu finit par rétablir la situation grâce aux armes que lui envoient les États-Unis. L'Opep décide d'une hausse de 70 % du prix du pétrole, de 3,01 à 5,12 dollars le baril, mais aussi d'une réduction concertée de la production d'hydrocarbures de 5 % par an, ainsi que d'un embargo total contre les États-Unis et les autres pays soutenant Israël.
Ces annonces entraînent ce que l'histoire retiendra comme le premier choc pétrolier. Le prix du baril s'envole (il atteindra presque 12 dollars en mars 1974) et la pénurie s'installe dans les pays occidentaux, provoquant une grave crise économique. L'Europe et le Japon, entièrement dépendants du pétrole du Moyen-Orient, sont particulièrement touchés. Les stations-service sont à sec et les gouvernements du Vieux Continent doivent prendre des mesures d'économie forcées comme l'interdiction de conduire le dimanche, la semaine de trois jours dans l'industrie (au Royaume-Uni), et l'introduction d'un changement d'heure en été. Partout, il n'est question que de sortir de la dépendance au pétrole et de développer les énergies renouvelables et le nucléaire, qui sera finalement privilégié.
Les majors occidentales comme Exxon jouent un rôle central dans l'application de l'embargo et dans la gestion de la pénurie qui s'ensuit, dans un contexte où chaque pays tente de mettre la main en priorité sur le pétrole disponible. Elles se mettent d'accord entre elles pour distribuer les hydrocarbures au prorata de la consommation des pays européens avant 1973. Du fait de la hausse des prix, la crise est aussi pour elles l'occasion de profits records. Exxon détrône alors General Motors pour devenir la plus grosse entreprise au monde.
Grâce à leurs bénéfices, et parce que le prix désormais élevé des hydrocarbures le permet, les multinationales nord-américaines et européennes ouvrent de nouvelles frontières pétrolières et gazières dans des régions comme l'Alaska ou la mer du Nord.
Grâce à ces bénéfices, et parce que le prix désormais élevé des hydrocarbures le permet, les multinationales nord-américaines et européennes investissent pour ouvrir de nouvelles frontières pétrolières et gazières dans des régions comme l'Alaska ou la mer du Nord. Celles-ci ont l'avantage d'être sous contrôle occidental, mais elles se caractérisent aussi par leurs conditions extrêmes. L'exploitation par Exxon de l'immense gisement de Prudhoe Bay dans l'Alaska requiert la construction d'un oléoduc placé sur des piliers autoréfrigérants pour éviter qu'il n'entraîne la fonte du sol et s'y enfonce. On n'avait jamais encore construit de plateformes offshore en eaux aussi profondes que dans la mer du Nord, où elles sont battues par des vagues violentes. Les débuts de l'exploitation des huiles de schiste étatsuniennes et des sables bitumineux canadiens datent également de cette époque. Alors que les dirigeants du secteur pétrolier commencent à prendre connaissance du risque climatique lié à la consommation d'hydrocarbures, ils font le choix d'une fuite en avant.
Si l'Opep est encore largement considérée comme le principal responsable du choc pétrolier de 1973, ces éléments donnent du crédit aux accusations, formulées rétrospectivement par des experts et certains responsables, saoudiens notamment, selon lesquelles la hausse drastique du cours du baril aurait en réalité été orchestrée par les majors et le gouvernement étatsuniens avec la complicité du shah d'Iran.
Après 1973, les grandes entreprises nationales d'hydrocarbures comme Aramco ou ses homologues au Moyen-Orient et ailleurs (y compris en Europe avec l'entreprise publique norvégienne Statoil, aujourd'hui Equinor, active en mer du Nord) prennent une dimension comparable à celle des multinationales occidentales, et se lancent pour certaines dans des activités à l'international. C'est aussi le début de l'enrichissement des pays du Moyen-Orient. Les pétrodollars affluent à Wall Street où ils alimentent le boom financier qui se prépare. Si les milieux d'affaires étatsuniens doivent accepter de se défaire d'Aramco, qui est intégralement nationalisée en 1980, ils peuvent se consoler avec de nombreux contrats d'infrastructures pétrolières en Arabie saoudite qui profitent à des firmes comme Bechtel et Halliburton, ainsi qu'avec les ventes d'armes, qui explosent dans la région
Un extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.
(c) La Découverte, tous droits réservés
26.03.2026 à 07:00
Aux début des années 1950, l'obstination d'un empire britannique déclinant à défendre ses positions et les intérêts de la British Petroleum (BP) entraîne la nationalisation du pétrole iranien puis un coup d'État contre le premier ministre Mossadegh avec le soutien de la CIA. Des événements qui nourriront le ressentiment du peuple iranien et continuent de faire sentir leurs effets aujourd'hui. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Au sortir de la Seconde Guerre (…)
Aux début des années 1950, l'obstination d'un empire britannique déclinant à défendre ses positions et les intérêts de la British Petroleum (BP) entraîne la nationalisation du pétrole iranien puis un coup d'État contre le premier ministre Mossadegh avec le soutien de la CIA. Des événements qui nourriront le ressentiment du peuple iranien et continuent de faire sentir leurs effets aujourd'hui. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le pétrole iranien reste la chasse gardée d'un Empire britannique qui a dû céder la place aux Américains dans le reste du Moyen-Orient. L'Iran est à cette époque le principal producteur d'hydrocarbures de la région, et ses ressources sont contrôlées par l'Anglo-Iranian Oil Company, dont le Royaume-Uni détient 51 %. En plus d'être une source de revenus appréciable pour le gouvernement de Londres, l'Anglo-Iranian vend également son pétrole à la marine britannique à un prix défiant toute concurrence.
Cette mainmise sur les ressources naturelles du pays suscite un ressentiment croissant au sein de la population iranienne. C'est d'autant plus le cas qu'au même moment le Vénézuela et l'Arabie saoudite réussissent à négocier avec les majors occidentales un accord de partage des revenus pétroliers à 50/50. Les Britanniques refusent d'en entendre parler, mais la pression monte. Les grèves se succèdent dans l'immense raffinerie d'Abadan, alors la plus grande du monde, où les ouvriers travaillent et vivent dans des conditions misérables.
Un groupe de députés emmenés par Mohammad Mossadegh, un nationaliste formé à la Sorbonne et à l'université de Neufchâtel en Suisse, réclame que l'Iran reprenne le contrôle intégral de ses ressources. Les ministres désignés par le shah Mohammad Reza Pahlavi temporisent, affirmant devant le Parlement qu'il leur est légalement impossible d'annuler la concession de l'Anglo-Iranian.
La Grande-Bretagne instaure un embargo strict sur le pétrole iranien. La Royal Navy patrouille dans le golfe Persique pour empêcher les tankers de passer.
Finalement, le Parlement puis la Chambre haute de l'Iran votent la nationalisation du pétrole iranien en 1951. Le shah refuse d'abord de mettre en œuvre la décision, mais il est finalement obligé de céder. Le même jour où il signe la loi mettant fin à l'existence de l'Anglo-Iranian, il nomme Mossadegh Premier ministre.
La Grande-Bretagne riposte immédiatement en instaurant un embargo strict sur le pétrole iranien. La Navy patrouille dans le golfe Persique pour empêcher les tankers de passer, privant le pays de ses revenus et le précipitant dans la crise économique. Il faut dire que certains dirigeants britanniques, à commencer par le ministre des Affaires étrangères Anthony Eden, ont placé une partie de leur fortune dans l'Anglo-Iranian.
Les États-Unis, en revanche, font initialement preuve de sympathie pour le nationalisme iranien et refusent d'appuyer l'intervention militaire que préparent les Britanniques. Mossadegh est reçu à Washington par le président Harry Truman et désigné homme de l'année par le magazine Time. La diplomatie étatsunienne tente en vain de négocier un compromis.
Tout change avec l'arrivée du pouvoir de Dwight D. Eisenhower au début de l'année 1953. Le nouveau président place les frères Dulles à la tête de la politique internationale des États-Unis, Allan à la Central Intelligence Agency (CIA) et John Foster au Département d'État, équivalent du ministère des Affaires étrangères. Tous deux sont partisans d'une politique ferme à l'égard du communisme et de ses soutiens potentiels dans le monde. Tous deux ont aussi travaillé de longues années pour le prestigieux cabinet Sullivan & Cromwell, qui compte parmi ses clients de nombreuses multinationales pétrolières étatsuniennes (ainsi que United Fruit, pour le compte de laquelle les frères Dulles supervisent en 1954 le renversement du colonel Arbenz au Guatémala).
Par crainte que le régime de Mossadegh, dont la coalition inclut le parti communiste iranien, ne devienne une dictature sous influence soviétique, les États-Unis décident de passer à l'action. Un coup d'État est organisé en 1953 par la CIA et son homologue britannique le MI6, s'appuyant en partie sur les opposants à Mossadegh, notamment dans les milieux religieux. Le Premier ministre est arrêté et remplacé par le général Zahedi, choisi par les Occidentaux. C'est surtout une réaffirmation du pouvoir absolu du shah Mohammad Reza Pahlavi, dont le régime modernisateur mais répressif dure jusqu'en 1979.
Un nouvel accord pétrolier est négocié, qui voit l'arrivée en force des majors américaines Exxon et Chevron, de Shell et même de l'ancêtre de TotalEnergies.
Après le coup d'État, il semble impossible de revenir au statu quo antérieur du fait de l'impopularité des Britanniques. Un nouvel accord est négocié, qui voit l'arrivée en force des majors américaines Exxon et Chevron, de Shell et même de la Compagnie française des pétroles, ancêtre de TotalEnergies, avec 6 %. Dans le consortium qui se voit attribuer le monopole de l'achat et de la vente du pétrole iranien, les intérêts britanniques représentés par British Petroleum (BP) ne pèsent plus que 40 %.
Trois ans après ces événements, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez qui appartient alors encore à la Compagnie de Suez (elle réinvestit l'indemnité reçue en Europe pour lancer la Compagnie financière de Suez, ancêtre de l'entreprise Suez actuelle ainsi que d'Engie). Les Britanniques se liguent avec les Français et les Israéliens pour lancer une offensive qui reprend le contrôle du canal par la force en novembre 1956. Cette fois, ils ne sont pas suivis par les États-Unis, et, sous la pression internationale, doivent renoncer et retirer leurs troupes.
En 1978, les grèves des ouvriers iraniens du pétrole contribuent à la révolution qui mène au départ définitif du shah, et à l'installation l'année suivante du régime clérical de l'ayatollah Khomeini.
Un extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.
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26.03.2026 à 06:00
Internationale réactionnaire. Ce lundi 23 mars a eu lieu à Budapest une grande messe de l'extrême droite mondiale en soutien au premier ministre hongrois Viktor Orbán, candidat à sa réélection. Étaient présents Marine Le Pen mais aussi Alice Weidel, Matteo Salvini, Geert Wilders, et quelques autres. C'est un nouveau signe de la place centrale de la Hongrie dans la galaxie réactionnaire internationale, au croisement entre la Russie de Poutine, la droite MAGA américaine et les partis du vieux (…)
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Internationale réactionnaire. Ce lundi 23 mars a eu lieu à Budapest une grande messe de l'extrême droite mondiale en soutien au premier ministre hongrois Viktor Orbán, candidat à sa réélection. Étaient présents Marine Le Pen mais aussi Alice Weidel, Matteo Salvini, Geert Wilders, et quelques autres. C'est un nouveau signe de la place centrale de la Hongrie dans la galaxie réactionnaire internationale, au croisement entre la Russie de Poutine, la droite MAGA américaine et les partis du vieux continent. Ce rôle de plaque tournante se reflète aussi dans l'activité croissante de think tanks financés par le pouvoir hongrois comme le Mathias Corvinus College (MCC), auquel nous avons consacré une grande enquête et qui est notamment à l'oeuvre dans l'offensive actuelle de l'extrême droite contre la régulation des réseaux sociaux.
Une sentence historique. Le groupe Yves Rocher a été condamné à indemniser des travailleuses licenciées en 2018 dans une usine en Turquie en raison de leur engagement syndical. Cette décision du tribunal judiciaire de Paris est la seconde à être rendue sur le fond dans le cadre de la loi de 2017 sur le devoir de vigilance des multinationales (lire notre dossier), après un premier jugement concernant le groupe La Poste, mais c'est la première à acter le principe d'une réparation des personnes affectées. Celle-ci reste cependant insuffisante, puisque le tribunal n'a accordé d'indemnités qu'aux neuf anciennes travailleuses qui n'ont pas accepté le protocole d'accord proposé par le groupe de cosmétiques au bout de 300 jours de manifestations, et non aux 72 autres qui ont aussi été congédiées mais ont paraphé le protocole. Les salariées licenciées étaient soutenues par les ONG Sherpa et ActionAid.
Affaires africaines de Bolloré (1). C'est confirmé : Vincent Bolloré sera bien jugé, avec deux de ses cadres, dans le cadre de l'affaire de corruption présumée autour des ports de Lomé et de Conakry. Le procès devrait avoir lieu en décembre prochain. Le milliardaire d'extrême droite et son groupe sont accusés d'avoir sous-facturé des services de communication de sa filiale Havas aux présidents du Togo et de Guinée en échange du renouvellement de concessions portuaires. Aussi bien l'homme d'affaires que sa société avaient reconnu les faits dans le cadre d'une procédure à l'amiable. La justice avait finalement refusé d'homologuer cet accord concernant Vincent Bolloré lui-même, jugeant la peine proposée – une amende de 375 000 euros – inadaptée. Il y a un an, un collectif panafricain d'associations a déposé une plainte dans la même affaire pour exiger que Bolloré et son groupe restituent à l'Afrique les fruits de cette corruption. Sur tout cela, on relira bien sûr Le système Bolloré, notre radiographie du groupe.
Affaires africaines de Bolloré (2). Une bonne nouvelle n'arrivant jamais seule, le fonds souverain norvégien – l'un des principaux au monde – a annoncé son désengagement du capital du groupe Bolloré et de la Compagnie de l'Odet, holding financière de la famille. En cause : les activités de la Socfin, sulfureuse filiale gérant des plantations d'huiles de palme et d'hévéas en Afrique et en Asie (on relira par exemple cette enquête au NIgeria). Il semble que les Norvégiens n'aient pas été très convaincus par la communication de la Socfin sur sa responsabilité sociétale. Une décision symbolique mais qui pourrait faire tâche d'huile.
Shein un tout petit peu plus transparent sur son lobbying. Notre signalement à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique continue de porter ses fruits. Comme le signale le média spécialisé Glitz, le groupe de fast-fashion Shein a mis à jour ses déclarations d'activités de lobbying pour 2024 dans le registre de la HATVP pour donner plus de détail sur ses objectifs et ses moyens. C'est sans doute l'un des effets de l'enquête lancée par l'Autorité suite à notre signalement. On attend avec impatience la déclaration de Shein sur ses activités de lobbying en 2025, tout comme celles de Christophe Castaner et de sa société de conseil, qui doivent arriver théoriquement d'ici le 31 mars. Lire Pourquoi il faut faire la lumière sur le lobbying de Shein et le rôle de Christophe Castaner.
« Contrat social ». Lorsque l'on parle de l'influence des multinationales dans les grandes écoles, on pense plutôt aux écoles d'ingénieur et aux groupes industriels de l'énergie ou de l'armement. L'omniprésence d'entreprises comme TotalEnergies et Thales à Polytechnique, que nous pointions il y a quelques mois (lire Polytechnique, une école d'État sous emprise), en est le meilleur exemple. Mais les sciences humaines et sociales et d'autres grandes écoles sont également concernées, comme en témoigne le partenariat annoncé entre l'École normale supérieure et le groupe Axa autour du « renouvellement du contrat social ». Parmi les objectifs affichés, celui d'analyser « le rôle des acteurs privés et publics pour garantir la sûreté des personnes, dans un contexte où les risques sont de plus en plus complexes et interdépendants ». Une question sur laquelle Axa n'a évidemment aucun intérêt privé à défendre. Ce partenariat fait suite à une précédente chaire financée par Axa à l'ENS, autour de la « géopolitique du risque ».
Accor attaqué. Le groupe hôtelier Accor est accusé de défaut de vigilance dans la gestion de ses hôtels, et en particulier de ne pas prendre les mesures nécessaires pour qu'ils ne soient pas utilisés pour la traite d'êtres humains et d'enfants. Des hôtels Accor en Russie auraient ainsi accueilli des enfants ukrainiens enlevés en vue de leur adoption par des familles russes. Jeffrey Epstein aurait eu volontiers eu recours aux établissements du groupe français, dont le PDG est cité une fois dans les « Epstein Files ». Particularité de l'affaire : Accor n'est pas attaqué par une ONG mais par un fonds financier, Grizzly, qui a spéculé à la baisse sur son cours en bourse. Une opération couronnée de succès puisque ce cours a baissé de 11% en quelques jours. La direction d'Accor a fait savoir qu'elle ouvrait une enquête sur ces allégations.