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Publié par l’association Alter-médias / Basta !

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08.10.2026 à 17:47

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Les multinationales françaises courtisent Javier Milei. Le très libertarien président argentin Javier Milei était à Paris le 1er octobre. Entre deux sorties contre la gauche et contre les dépenses publiques, il a été accueilli en grande pompe à l'Élysée et a reçu un prix aux côtés de l'économiste Philippe Aghion, qui confirme au passage ses affinités avec l'extrême droite économique. Une conférence était organisée ce même jour par l'ambassade d'Argentine pour vanter le climat (…)

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Texte intégral (1111 mots)

Les multinationales françaises courtisent Javier Milei. Le très libertarien président argentin Javier Milei était à Paris le 1er octobre. Entre deux sorties contre la gauche et contre les dépenses publiques, il a été accueilli en grande pompe à l'Élysée et a reçu un prix aux côtés de l'économiste Philippe Aghion, qui confirme au passage ses affinités avec l'extrême droite économique. Une conférence était organisée ce même jour par l'ambassade d'Argentine pour vanter le climat d'investissement dans le pays, à laquelle on participé des représentants de plusieurs multinationales tricolores, dont Eramet (lithium), Auchan, Danone et Louis-Dreyfus (agroalimentaire) et TotalEnergies, avec une « allocution spéciale » du PDG Patrick Pouyanné qui annoncé un investissement de 10 milliards de dollars en Argentine.

TotalEnergies et climat : la Caisse des dépôts fait un pas. Mieux vaut tard que jamais. Interpellée depuis des années par les défenseurs du climat, la Caisse des dépôts et consignations avait toujours refusé d'ouvrir le dossier de ses participations dans TotalEnergies. Les révélations de l'Observatoire des multinationales, il y a quelques mois, sur les milliards d'euros qu'elle a investis dans capital du champion français du pétrole et du gaz ont fini par la forcer à bouger. Elle vient d'adopter une nouvelle politique par laquelle elle s'engage notamment à ne plus souscrire aux obligations de multinationales pétrolières, dont celle de TotalEnergies. La Caisse reste certes à son capital, mais elle s'abstiendra désormais de contribuer à ce qui est le principal mode de financement des nouveaux projets d'énergies fossiles. Plus de détails sur le site de Reclaim Finance.

Pas de place pour Palantir en Europe. Une coalition de syndicats, d'associations et des mouvements lance un appel à la Commission européenne et aux gouvernements des pays-membres pour qu'ils mettent fin à leurs contrats avec Palantir. L'entreprise d'analyse de données fondée par Peter Thiel et dirigée par Alex Karp est devenue l'emblème du « techno-fascisme » du fait des déclarations volontairement provocatrices de ses dirigeants et de ses contrats avec, entre autres, les armées étasunienne et israélienne et la police anti-migrants ICE. Lire notre enquête sur l'entreprise et sur ses contrats en Europe.

Une dépendance très profitable. TotalEnergies a plus importé de gaz naturel liquéfié en Europe que n'importe quelle autre multinationale, alerte l'ONG Oil Change International dans un rapport. Et près des trois quarts de ce gaz proviennent de Russie et des États-Unis, deux pays avec lesquels le groupe français a noué des liens privilégiés mais qui ne brillent pas par leur attitude amicale vis-à-vis du vieux continent. TotalEnergies prévoit même d'augmenter ses importations dans les années qui viennent, alors même que la consommation européenne devrait baisser.

Pesticides for ever. Dans le cadre de sa politique de destruction des normes sanitaires et environnementales (lire nos enquêtes), la Commission européenne a approuvé la semaine dernière l'Omnibus X sur les pesticides. Le texte est une invitation à maintenir éternellement sur le marché du vieux continent des substances toxiques sans possibilité de régulation. Pas très étonnant, dès lors que, comme le montre un rapport de Corporate Europe Observatory, spécialiste des lobbys bruxellois, l'Omnibus reprend souvent mot pour mot les demandes des industriels des pesticides et des lobbys de l'agriculture industrielle. Des manifestations sont prévues ce week-end dans toute la France contre cet Omnibus.

Force de frappe. Dans un nouveau rapport, l'association Zero Waste France dresse le tableau du lobby des emballages en France. Une galaxie d'entreprises, de fédérations professionnelles et d'autres structures qui déclarent au total 2,5 millions de dépenses de lobbying pour l'année 2025. Par comparaison, Zero Waste et Surfrider Foundation, les deux ONG environnementales actives sur le dossier des déchets, affichent des dépenses de... 43 000 euros, soixante fois moins. Une disproportion de moyens qui explique peut-être que les mesures visant à réduire ou taxer les emballages soient assez souvent rejetées par les législateurs.

Les salariés de TotalEnergies en grève. Si le groupe pétrogazier profite à plein de la guerre au Moyen-Orient et des tensions géopolitiques, avec des niveaux de bénéfices record, cela ne semble pas « ruisseler » beaucoup vers ses salariés français, qui étaient en grève le 8 octobre. En cause : les conditions de travail dégradées dans les raffineries et autres filiales du groupe, et des salaires qui stagnent à des niveaux très bas, comme le détaille L'Humanité. Fait rare : même quelques stations-service appartenant à TotalEnergies ont été fermées pour cause de grève. La direction avait tenté de désamorcer le mouvement en versant 1000 euros sur les primes annuelles à venir. En vain.

08.10.2026 à 07:30

Séverin Lahaye
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Alors qu'étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d'euros de financements publics : celui de l'IA. Un « pognon de dingue » sous forme d'aides directes et via le crédit d'impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.
Alors que les universités ne parviennent (…)

- Grandes écoles et universités sous influence ? / , , , , , , , , ,
Texte intégral (5618 mots)

Alors qu'étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d'euros de financements publics : celui de l'IA. Un « pognon de dingue » sous forme d'aides directes et via le crédit d'impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.

Alors que les universités ne parviennent plus à payer leurs enseignants, que la précarité étudiante explose et que la recherche française est en « plein décrochage », il existe un pan de l'enseignement supérieur qui, lui, voit les financements publics affluer, à coups de dizaines de millions d'euros par an ou plus : celui de l'IA. « Quand j'ai ouvert ma boite mail à la rentrée, celle-ci était remplie de dizaines de propositions de candidatures pour des projets de recherche sur l'IA en France ou au niveau européen », sourit Marc Tommasi, chercheur en informatique à l'université de Lille.

L'IA occupe la première place des « priorités stratégiques » de recherche au sein du plan d'action pour 2027 élaboré par l'Agence nationale de la recherche (ANR), l'entité nationale chargée de répartir les crédits pour la recherche scientifique. Un engouement qui affecte aussi les autres disciplines universitaires. « Aujourd'hui, intégrer le mot IA dans son projet de recherche permet d'obtenir plus facilement des crédits. Sinon, c'est plus compliqué », nous glisse Pierre Bataille, sociologue à l'université de Grenoble. « Le mot IA agit comme un 'buzzword' auprès des financeurs publics », acquiesce Lucas Gierczak, post-doctorant en mathématiques à l'université d'Aix-Marseille, et membre de l'association Acadamia.

Graphisme : Sandra Mu

Trois fois plus d'argent public pour l'IA que pour la santé mentale

Cette priorité donnée à l'IA est un choix délibéré du pouvoir exécutif, désireux de faire de la France une « grande puissance de l'IA », selon les termes d'Emmanuel Macron en 2025. Dès 2018, la Stratégie nationale pour l'IA (SNIA) revendiquait « le pari de positionner la France sur des segments prometteurs de l'IA et de faire émerger les champions de demain ». Arrivée en cette fin d'année 2026 au terme de sa deuxième phase, la SNIA prévoyait de mobiliser 2,2 milliards d'euros de cofinancements public-privé, dont une partie importante (850 millions) issue du plan France 2030 (lire nos enquêtes).

Ces déclarations ont-elles été suivies d'effets, et si oui, qui en a profité ? Si le traçage de ces montants constitue un exercice délicat, tant les acronymes et les budgets se cumulent, il semble clair que les financements accordés à ce champ de recherche ont explosé depuis 2018. Nous nous sommes plongés dans la base de données publique de l'ANR, qui couvre à la fois les aides directes qu'elle alloue pour la recherche, et les fonds qu'elle redistribue dans le cadre de France 2030. Au total, selon ces chiffres, l'État a engagé 1,3 milliard d'euros pour la recherche sur l'IA entre 2018 et 2024, dernière année pour laquelle les données sont disponibles. Soit, sur la même période, deux fois plus que pour la physique quantique, ou trois fois plus que pour la santé mentale, deux autres axes de recherche déclarés prioritaires par l'agence.

C'est ce que j'appelle la politique scientifique de l'État.

L'année 2024 représente à elle seule près de la moitié de ces engagements. Cette année-là, l'ANR a financé 178 projets de recherche sur l'IA, contre seulement 44 en 2018, pour un montant total de 625,6 millions d'euros, dont les trois-quarts proviennent du plan France 2030. À titre de comparaison, l'agence disposait en 2024 d'un budget propre de 926 millions d'euros pour financer tous ses appels à projets, toutes disciplines confondues. « Les organes de pilotage de la recherche donnent plus facilement de l'argent pour des projets scientifiques sur l'IA que pour d'autres, note Marc Tommasi. C'est ce que j'appelle la politique scientifique de l'État. » Le chercheur craint que « ces choix stratégiques déshabillent les autres champs de recherche ».

« C'est de plus en plus opaque, y compris pour les agents de l'État »

Ces aides ne couvrent cependant pas tous les financements publics dédiés à la recherche en IA. D'autres lignes du budget de l'ANR, par exemple pour les frais de fonctionnement des laboratoires, ou pour des modes de recherche spécifiques (comme le programme Carnot, qui vise à renforcer les liens entre entreprises et laboratoires), peuvent également servir à la recherche en IA. En outre, certains fonds dédiés à l'IA issus de France 2030 ne passent pas par l'Agence nationale de la recherche. C'est ainsi que plusieurs organismes de l'Enseignement supérieur et de la recherche (ESR), comme le CNRS ou Centrale Lyon, ont reçu 45 millions d'euros au total pour « neuf projets d'envergure » en IA.

Enfin, toujours via France 2030, 87 millions d'euros seront distribués à des initiatives plus ciblées pour « former des cohortes de jeunes et d'actifs à savoir développer, intégrer ou travailler avec l'IA ». Sans oublier le recours massif au mécénat, qui ouvre droit à des crédits d'impôts très généreux. Ni les fonds européens, « qui distribuent des millions d'euros dans le secteur », souligne Matthieu Lequesne, président de l'association Acadamia. « Le financement de la recherche tel qu'il existe aujourd'hui est très complexe à comprendre. Les modes de financement s'accumulent : il s'agit de plus en plus de dispositifs ad hoc, d'appels à projet ponctuels, sans pérennisation sur le long terme, juge-t-il. Avoir une vision d'ensemble du système n'est pas facile. C'est de plus en plus opaque, y compris pour les agents de l'État en charge de cette politique. »

« Clusters IA » : cinq fois plus que le déficit cumulé des universités françaises

Une bonne partie de cette manne d'argent public bénéficie aux « Clusters IA », un dispositif créé en 2019, lors du lancement de la SNIA. Ces instituts de recherche spécialisés, basés à Grenoble, Nice, Toulouse et Paris, ont reçu la majorité des soutiens, « dans une logique de concentration assumée ». Depuis 2024, ils ont été rejoints par cinq autres laboratoires. Ils s'accaparent la moitié des subventions débloquées en 2024 par l'ANR pour l'IA, soit 340 millions d'euros sur plusieurs années. En tout, selon notre décompte, ces « Clusters IA » se sont vus attribués depuis leur création près de 471 millions d'euros. Ce qui représente cinq fois plus que le déficit cumulé des universités françaises, qui s'élevait à 91 millions d'euros en 2025, selon un rapport produit lors des Assises du financement des universités en 2026.

Lors de la création des « Clusters IA » en 2018, l'exécutif affirmait vouloir contribuer à la « formation à l'échelle de la nouvelle génération d'experts pour la recherche publique, privée et les entreprises deeptech » à travers un « mode de financement très incitatif à la recherche partenariale et collaborative ». C'est peu ou prou ce à quoi appelait le rapport sur l'IA de l'ancien député macroniste Cédric Villani, sur lequel s'est basé le gouvernement pour élaborer sa stratégie. Pour rapprocher le monde de la recherche du secteur privé, ce dernier recommandait au gouvernement d'apporter un « financement de base conséquent » aux instituts pour leurs frais de fonctionnement, tout en faisant « appel aux financements privés » pour la recherche, via notamment le recours au mécénat « en particulier auprès des startupers de l'IA qui ont réussi ».

Les fonds publics au service du secteur privé

Cette ouverture au privé comptait d'ailleurs parmi les critères de sélection établis par l'ANR dans son Appel à manifestation d'intérêts (AMI) lancé en 2023 pour créer de nouveaux « Cluster IA ». L'agence déclarait ainsi attendre des universités candidates qu'elles favorisent leur « capacité à interagir et favoriser le développement des startups innovantes », développent une « stratégie de recherche intégrant les besoins du monde professionnel pour renforcer ou établir des partenariats industriels » et fournissent « le nombre d'intervenants en IA issus des entreprises » en leur sein. Une façon assumée de mettre les moyens de la recherche publique au service du secteur privé.

Parmi les 16 membres du comité d'évaluation, sept sont issus du privé, notamment son coprésident, Antoine Bordes, passé par Meta et maintenant cadre d'Helsing, une « licorne » européenne qui fournit des solutions d'IA pour la défense.

« Une des raisons pour lesquelles nous n'avons pas gagné l'AMI tient à notre manque d'accompagnement par le privé », témoigne Marc Tommasi, dont le laboratoire lillois avait candidaté à l'appel de l'ANR. Le comité d'évaluation de l'AMI, chargé de l'étude des candidatures, reflète bien ce mélange des genres. Parmi ses 16 membres, sept sont issus du privé, notamment son coprésident, Antoine Bordes, passé par Meta et maintenant cadre d'Helsing, une « licorne » européenne qui fournit des solutions d'IA pour la défense. On peut également citer Laurent Daudet, cofondateur de Light On, une startup française d'IA qu'il a maintenant quittée pour un poste de cadre à l'ENS-Ulm, et Juliette Mattioli, experte en IA pour Thales.

Les grandes entreprises ont été au rendez-vous de cette « recherche partenariale et collaborative », puisque selon un décompte gouvernemental daté de 2024, les quatre plus anciens « Clusters IA » ont permis la création de plus de 150 chaires de recherche et de 454 contrats de doctorants ou post-doctorants. Comme nous l'avons expliqué dans nos enquêtes sur le mécénat à Polytechnique et à l'École normale supérieure, les chaires consistent pour une entreprise ou un groupe d'entreprises à financer un ou une scientifique pour mener des activités de recherche, voire de formation, sur un thème qu'elle choisit, et ce de façon défiscalisée, c'est-à-dire en obtenant en contrepartie des crédits d'impôt mécénat. Avec pour résultat, souvent, d'orienter la recherche et l'enseignement des établissements publics dans un sens qui leur est plus favorable. « Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts », nous expliquait le sociologue Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l'université de Bordeaux et coauteur en 2023 d'un rapport sur le financement privé de la recherche.

L'institut Pr[ai]rie, emblème d'une stratégie du « tout privé »

Le laboratoire Pr[ai]rie (« PaRis Artificial Intelligence Research InstitutE ») constitue l'emblème de cette politique. Lancé en 2019 au sein de l'université Paris-Dauphine-PSL, l'institut de recherche compte parmi ses entités fondatrices l'ENS-Ulm, l'institut Pasteur, le CNRS et l'université Paris Saclay, mais aussi des Big Tech étatsuniennes, comme Google (via Deep Mind, la filiale d'IA de la multinationale), et Meta. Mais ce ne sont pas les seules : d'après un communiqué de presse, Amazon, Microsoft, Google, Nokia et Pfizer « participent » également à cet institut. Parmi ses entreprises partenaires, on peut citer encore Orange, Sanofi, Thales, Mistral AI, Chapsvision et bien d'autres. La directrice de Prairie, Isabelle Ryl, occupe le poste de conseillère IA auprès du président de la République. Elle a également participé au Comité de l'intelligence artificielle générative lancée en 2023 par l'ancienne première ministre, Élisabeth Borne, aux côtés notamment du fondateur de l'entreprise Mistral AI, Arthur Mensch, de l'économiste Philippe Aghion, de l'ancien directeur scientifique de Meta, Yann Le Cun, ou de la présidente du conseil d'administration de l'ENS, Anne Bouverot.

Une forme d'industrialisation du mécénat, qui se vérifie dans le nombre de chaires au sein de l'institut, qui s'élevait dès 2019 à 45.

« Sur le plan socio-économique, PR[AI]RIE repose depuis sa création sur un modèle original de mécénat pur, avec des cotisations annuelles s'élevant à 200 000 euros pour les grands groupes, 10 000 pour les PME et 1 000 pour les startups, favorisant un écosystème dynamique sans contrepartie de propriété intellectuelle », précise le site de l'ANR. Une forme d'industrialisation du mécénat, qui se vérifie dans le nombre de chaires au sein de l'institut, qui s'élevait dès 2019, selon Isabelle Ryl, à 45, financées par 16 groupes industriels. À titre de comparaison, l'ENS-Ulm ne compte aujourd'hui que 13 chaires de mécénat. Tout ceci dans une opacité la plus totale : ni le contenu des recherches financées par les entreprises, ni le nombre actuel de chaires à Prairie n'est indiqué sur le site de l'institut. Contacté, celui-ci n'a pas répondu à nos sollicitations.

Prairie n'a d'ailleurs même pas d'existence physique, car ses membres sont affiliés à des universités déjà existantes, comme l'ENS-Ulm, Dauphine, ou les Mines-Paris. Une manière peut-être d'échapper aux cadres habituels de gouvernance du monde universitaire. « Nous n'entendons jamais parler de Prairie, confirme un élu syndicaliste membre du conseil d'administration de Paris Dauphine, qui souhaite garder l'anonymat. Ce qui est sûr, c'est que ce laboratoire finance de la recherche privée pour de l'innovation. L'enjeu pour PSL, via ce laboratoire, c'est de se faire le relais de la politique du ministère. »

Ce statut singulier n'a pas empêché Prairie de toucher en 2024 une subvention de 75 millions d'euros de l'ANR. Dans le budget 2025 de l'université Paris-Dauphine, la dotation annuelle de 13,5 millions d'euros pour Prairie, issue de cette subvention, dépasse largement celles des autres champs de recherche. En seconde place, on trouve un autre poste de dépense IA, à hauteur de 4 millions d'euros. C'est un master d'ingénierie généraliste sur le développement durable qui arrive en troisième position, avec 3,5 millions d'euros de financements annuels. Soit près de quatre fois moins que le budget accordé à Prairie.

L'institut « encourage également l'entrepreneuriat et vise la création de 50 nouvelles startups deep tech d'ici 2030, soutenues par un fonds d'investissement de 150 millions d'euros », abondé par les entreprises partenaires. Parmi les startups créées et liées à Prairie, on peut citer Sonio, rachetée en 2024 par Samsung, ou Enhance Lab, dont le patron, Jean Ponce, siège au sein du directoire de Prairie. Un mélange des genres qui est monnaie courante aux États-Unis, selon Sacha Alanoca, doctorante en gouvernance de l'IA à l'université de Stanford, et cofondatrice du Stanford critical AI group : « Je discutais avec un ami à l'université qui me disait ne pas connaître de professeur à Stanford qui ne possède pas une société ou une startup en IA. »

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Mécénat partout, transparence nulle part

Les mêmes constats valent pour les autres « Clusters IA », où les partenariats de recherche public-privé sont légion. Le laboratoire MIAI (« Multidisciplinary Institute in Artificial Intelligence ») de l'université Grenoble-Alpes a accueilli au total 79 chaires de recherche depuis sa création en 2019 (dont 44 actuellement en cours). Parmi les 130 partenaires privés ou mécènes du laboratoire, on trouve sensiblement les mêmes noms qu'à Prairie : Microsoft, Schneider Electric, Meta ou encore Huawei. « MIAI Cluster encourage activement le transfert de technologies et la collaboration entre le monde universitaire et l'industrie. L'institut soutient l'innovation par le biais de chaires industrielles […] et de partenariats stratégiques avec des entreprises allant des PME aux grands groupes internationaux », peut-on lire sur son site. Plusieurs doctorants du MIAI ont rejoint le privé après leur thèse, comme Arthur Mensch chez Deep Mind (avant de fonder Mistral AI), et d'autres chez Meta ou Amazon. Qu'importe pour le laboratoire grenoblois, qui a reçu en 2024 de l'ANR une dotation de 70 millions d'euros sur cinq ans, et ambitionne de lever « plus de 36 millions d'euros de cofinancements industriels » d'ici 2030.

Le contenu des recherches ainsi financées reste encore une fois inconnu, de même que les montants en jeu.

Et ainsi de suite. Le laboratoire 3IA Côte d'Azur ne compte « que » 38 chaires de recherche, mais totalise toutefois plus de 140 partenaires privés, comme Google, Huawei ou Orange. L'institut ANITI de l'université de Toulouse a quant à lui lancé 19 nouvelles chaires en 2024, avec des multinationales comme Airbus, Capgemini, Thales Alénia Space ou encore Nokia. Enfin, le nouveau « Cluster IA » Hi ! PARIS, labellisé en 2024, et créé par l'Institut Polytechnique de Paris, HEC Paris, le CNRS et l'Inria, accueille 22 chaires de mécénat, et compte cinq donateurs principaux qui sont L'Oréal, Capgemini, TotalEnergies, Vinci et Schneider Electric. Le contenu des recherches ainsi financées reste encore une fois inconnu, de même que les montants en jeu. On sait seulement, grâce à la commission d'enquête sénatoriale sur les cabinets de conseil que Capgemini finance à hauteur de 500 000 euros l'institut Hi ! PARIS, selon une contribution écrite fournie par l'École Polytechnique.

En parallèle, la prestigieuse école d'ingénieurs dispose en son sein de six chaires de recherche sur l'IA, via la Fondation de l'X (lire notre enquête), financées entre autres par Cisco, Sanofi, Orange ou le Crédit Agricole. Elle s'est d'ailleurs battue devant les tribunaux pour empêcher que la teneur de ses conventions soit rendue publique.

« L'emprise des Big Tech dans la recherche est vertigineuse »

L'ouverture de la recherche scientifiques française en IA aux entreprises privées n'est pas anodine. Et encore moins le fait que cette ouverture soit très largement étendue aux Big Tech, partenaires de la plupart des « Clusters IA ». Cela ne fait que renforcer la place déjà prépondérante qu'occupent ces multinationales dans toute la recherche en IA, celle qu'elles mènent en interne mais aussi celle qui est menée dans les établissements publics du monde entier. « En 2022, les Gafam ont dépensé plus de 200 milliards de dollars en recherche et développement. Sois deux fois plus que l'ensemble des universités étasuniennes la même année, toutes disciplines confondues », expose Marie Garin, chercheuse interdisciplinaire au Centre internet et société du CNRS.

Un chercheur établit un parallèle entre la stratégie d''influence de l'industrie du tabac et celle des Big Tech.

« Ces financements confèrent aux géants de la technologie une influence considérable sur ce qui se passe lors des conférences et dans le monde universitaire [à propos de l'IA, NDLR] », explique le professeur d'informatique à l'université de Toronto, Mohamed Abdalla, dans une étude sur le sujet. Le chercheur établit un parallèle entre la stratégie d''influence de l'industrie du tabac et celle des Big Tech, (parallèle reconnu par un ancien cadre de Meta en 2020) et démontre que 88 % des enseignants-chercheurs en IA, membres de prestigieuses universités étasuniennes, ont été employés, ont obtenu des financements ou des récompenses des Big Tech. « Leur emprise dans la recherche scientifique est vertigineuse », confirme Sacha Alanoca.

« J'ai assisté à des conférences sur l'IA où près d'un tiers des articles cités provenait des équipes de recherche des Big Tech, déplore Matthias*, enseignant en chercheur en informatique dans un établissement d'enseignement supérieur. Aujourd'hui, leur influence sur la recherche en IA atteint une ampleur démesurée, la situation est très alarmante. » « Les techs ont influencé de manière très forte les critères d'évaluation scientifiques en infiltrant les comités éditoriaux des revues », ajoute Nicolas Vayatis, enseignant-chercheur en mathématiques à l'ENS Paris-Saclay et directeur du centre Borelli. Selon Mohamed Abdalla, leur objectif est clair : « Décider ce qui fera l'objet de recherches et ce qui n'en fera pas. » Ce contrôle de la recherche se matérialise la plupart du temps dans l'orientation des projets scientifiques ou dans les thèmes des conférences. Parmi les domaines de recherche qui pâtissent, de ce fait, d'un manque de financement, on peut citer « les recherches en audit des modèles d'IA, sur la sécurité des algorithmes ou sur des modèles alternatifs », selon Matthias.

Au-delà de cette influence sur la direction de la recherche, les Big Tech n'hésitent pas à recourir à l'occasion à des pratiques de censure. Reuters a révélé en 2023 qu'un cadre de Google a demandé aux auteurs d'une publication scientifique de « veiller tout particulièrement à adopter un ton positif » dans leur travail. La multinationale a également explicitement exigé, toujours selon Reuters, que ses chercheurs consultent les équipes juridiques et celles chargées des relations publiques avant d'aborder certains sujets de recherche, comme la reconnaissance faciale. « En 2020, j'ai écrit deux articles scientifiques avec un chercheur de Google, dont un plutôt critique des modèles de langage d'IA. Les équipes juridiques de Google les ont bloqués pendant un an, et ceux-ci n'ont finalement jamais été publiés », témoigne Matthias. « J'ai eu connaissance de pressions exercées par certaines entreprises de la Tech, mais pas que, sur des chercheurs membres de laboratoires français », admet Nicolas Vayatis.

« Il existe un débauchage assez sauvage d'étudiants et de doctorants par des entreprises de la tech »

L'emprise grandissante des entreprises du numérique sur leur discipline de recherche, dont témoignent tous les scientifiques interrogés dans le cadre de cet article, se traduit aussi par un débauchage massif des universitaires. « Les Big Tech se sont imposés comme des acteurs légitimes de la recherche scientifique, énonce Marie Garin. En recrutant les meilleurs scientifiques, ils ont acquis une visibilité et une reconnaissance qui fait que l'on considère aujourd'hui des papiers produits par des chercheurs privés sur l'IA comme ce qui se fait de mieux dans la recherche. »

Ce milieu n'a pas développé de mécanismes pour gérer les conflits d'intérêts. Pourtant, on n'accepterait pas une situation similaire dans d'autres disciplines, comme en tabacologie ou dans le biomédical.

« Plusieurs membres d'équipes de recherche dont l'activité est au cœur de l'apprentissage machine sont partis dans le privé, notamment des chercheurs ayant une position pérenne », déplore Marc Tommasi. « La précarité des doctorants en général est telle qu'il est difficile pour elles et eux de refuser un poste dans les grosses entreprises d'IA, vue les salaires qu'elles proposent et leurs capacités de recherche », explique Matthias. Nicolas Vayatis observe lui « une aspiration massive des étudiants les plus brillants par des entreprises de la tech ». Un constat que tempère légèrement Marc Tommasi : « Les boites de la tech ont siphonné la recherche académique dans les années 2010, ils étaient très agressifs. C'est moins le cas aujourd'hui, même si rien n'a été mis en place pour y faire face. »

Selon Matthieu Lequesne, « les cumuls de fonctions entre le privé et le public dans ce champ de recherche se multiplient, avec très peu d'encadrement. Ce milieu n'a pas développé de mécanismes pour gérer les conflits d'intérêts. Pourtant, on n'accepterait pas une situation similaire dans d'autres disciplines, comme en tabacologie ou dans le biomédical. Après plusieurs scandales, il est apparu clairement que l'intérêt des laboratoires pharmaceutiques n'est pas toujours aligné avec l'intérêt général et des règles ont été mises en place pour limiter les conflits d'intérêts. Alors pourquoi ne pas appliquer ce cadre à l'IA ? »

Ces portes tournantes vont même jusqu'à nuire au débat public, où des personnes ayant des intérêts dans le secteur de l'IA sont présentées comme « expertes » du secteur. On peut citer Yann Le Cun, ancien cadre de Meta et fondateur d'une startup d'IA basée en France, régulièrement interrogé dans les médias sur tous les sujets ayant trait à l'IA. Et il est loin d'être le seul, comme le signalait déjà une tribune écrite par trois créateurs de contenus, publiée par le magazine Usbek & Rika.

« Souveraineté »

Cette influence des Big Tech sur la recherche ne semble pas inquiéter le gouvernement, bien au contraire. Dès le discours de lancement de la Stratégie nationale pour l'IA en 2018, Emmanuel Macron se félicitait que « l'écosystème de talents français a convaincu Facebook, Google, Samsung, Deepmind » d'investir en France. Il affirmait que « l'excellence de notre recherche sera le terreau de nos champions industriels futurs. Pour cela, nous devons augmenter drastiquement la porosité entre la recherche publique, indispensable, et le monde industriel. »

Dans ce même discours, Emmanuel Macron appelait également à l'instauration d'une « souveraineté européenne » dans le secteur et au renforcement du cadre législatif du numérique, en ciblant explicitement les Big Tech. Huit ans plus tard, le bilan pose question. Les Big Tech orientent toujours les législations françaises et européennes selon leurs desiderata (lire notre enquête). Dans le domaine des infrastructures, le slogan de la « souveraineté numérique » sert à justifier des mesures pour faciliter l'implantation de datacenters contrôlés par des entreprises étrangères et pour des usages qui seront surtout monétisés au final par les Big Tech (lire notre enquête). Le même constat ne vaut-il pas pour les centaines de millions d'euros d'argent public alloués à la recherche et à l'enseignement dans le domaine de l'IA ? Non seulement ces financements dédaignent en grande partie les enjeux d'utilité sociale et les impacts de cette technologie, mais ils apportent surtout au final des innovations industrielles et un pool de chercheurs dans lesquels les géants étasuniens peuvent librement puiser. « Il est aujourd'hui urgent de faire de la recherche véritablement publique en IA, qui serve l'intérêt général et non celui des grandes entreprises du secteur », conclut Matthias.

07.10.2026 à 08:00

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Les eurodéputées écologistes Majdouline Sbaï et Marie Toussaint ont demandé à 110 volontaires de neuf pays européens de faire tester leur sang pour détecter la présence ou non de PFAS. Parmi eux, « des mères de famille, des femmes enceintes, des riverains d'usines chimiques, mais aussi une délégation de quinze représentants syndicaux [d'entreprises produisant des PFAS] invités au Parlement européen à Bruxelles en juin 2026 ».
Résultat ? Ces « polluants éternels » ont été retrouvés dans la (…)

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Les eurodéputées écologistes Majdouline Sbaï et Marie Toussaint ont demandé à 110 volontaires de neuf pays européens de faire tester leur sang pour détecter la présence ou non de PFAS. Parmi eux, « des mères de famille, des femmes enceintes, des riverains d'usines chimiques, mais aussi une délégation de quinze représentants syndicaux [d'entreprises produisant des PFAS] invités au Parlement européen à Bruxelles en juin 2026 ».

Résultat ? Ces « polluants éternels » ont été retrouvés dans la totalité des échantillons. Dans un quart des cas, et dans plus de la moitié des cas pour les hommes, les taux des quatre PFAS les plus réputés pour leur dangerosité (PFOA, PFOS, PFNA et PFHxS pour les intimes) dépassaient le taux de sûreté fixé par l'Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA).

Les deux parlementaires attirent particulièrement l'attention sur le TFA (acide trifluoroacétique), un PFAS issue de la décomposition d'autres substances chimiques et jusqu'ici peu surveillé, car considéré comme moins bioaccumulable que les PFAS précédemment cités. Présent dans tous les échantillons testés, le TFA commence enfin à attirer l'attention des autorités sanitaires. Il y a quelques mois, l'Agence européenne des produits chimiques a recommandé de le classer comme toxique pour la reproduction, tandis que l'EFSA a divisé par 3,5 la dose journalière tolérable de cette substance. Une récente étude de l'Anses en France avait retrouvé sa présence dans 92% des échantillons d'eau du robinet étudiés.

Ces alertes interviennent alors que l'Union européenne est plutôt engagée, sous prétexte de simplification, dans une grande entreprise de remise en cause de ses standards sanitaires et environnementaux, notamment en ce qui concerne l'encadrement de substances chimiques (lire notre dossier Dérégulations « made in Europe »). Quant aux PFAS, les pressions de l'industrie ont réussi à empêcher une limitation stricte de leur production, et le boom actuel de la construction de datacenters est en train de donner un nouvel élan à cette industrie.

Parmi les producteurs de PFAS, on compte deux groupes français, Arkema et Kem One. Un syndicaliste de l'usine de Kem One près de Lyon comptait parmi les volontaires testés.

01.10.2026 à 11:25

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Comment affronter la concentration du pouvoir économique en France ? Bref compte-rendu de la conférence "Monopoles et libertés" qui s'est tenue le 25 septembre 2026 à la Gaîté lyrique à Paris.
En France et en Europe, un nombre croissant de secteurs et de chaînes d'approvisionnement – dont ceux du numérique, des médias et de l'agro-alimentaire – sont dominés par une poignée d'entreprises puissantes. Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Cette concentration de marché fait (…)

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Comment affronter la concentration du pouvoir économique en France ? Bref compte-rendu de la conférence "Monopoles et libertés" qui s'est tenue le 25 septembre 2026 à la Gaîté lyrique à Paris.

En France et en Europe, un nombre croissant de secteurs et de chaînes d'approvisionnement – dont ceux du numérique, des médias et de l'agro-alimentaire – sont dominés par une poignée d'entreprises puissantes. Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Cette concentration de marché fait augmenter les prix, limite les choix, oriente les débats publics, freine l'innovation, affaiblit la situation des travailleurs et réduit la capacité du peuple français à être maître de son avenir. La France ne fait que commencer à prendre la mesure de ce défi.

Le 25 septembre 2026, Open Markets Institute Europe, Observatoire des multinationales et Rebalance Now ont organisé à Paris une conférence inédite consacrée aux menaces que la concentration des marchés et les dépendances stratégiques font peser sur la prospérité, la démocratie et la souveraineté en France.

Parmi les intervenants figuraient Pascal Lamy (Paris Peace Forum), Jonathan Kanter (ancien procureur général au Department of Justice), Benoît Cœuré (Autorité de la concurrence), Laure de La Raudière (Arcep), Romain Laleix (Arcom), Lucie Castets (maire du 12e arrondissement), Antoinette Guhl (Sénat), Sophie Taille-Polian (Assemblée nationale), Cécilia Rikap (UCL) et Alberto Alemanno (HEC/Good Lobby).

Les intervenants ont abordé les sujets suivants.

UNE DISCUSSION TRANSATLANTIQUE AVEC BARRY LYNN ET ALBERTO ALEMANNO

Barry Lynn, directeur exécutif de l'Open Markets Institute, et Alberto Alemanno, professeur de droit européen à HEC Paris, ont commencé la journée en abordant une question fondamentale : la démocratie continue-t-elle d'exister quand certaines entreprises devenues trop puissantes affectent et limitent les choix réalisés par les gouvernements et les citoyens ?

Alberto Alemanno a averti que l'Europe, dépendante des technologies américaines, a tardé à reconnaître la menace qui pèse sur la capacité d'action des citoyens. Barry Lynn a retracé trois moments de convergence transatlantique en matière de politique anti-monopoles, du début des années 1900 au tournant néolibéral qui a permis aux entreprises américaines de prendre le contrôle des systèmes d'information européens.

Selon Barry Lynn, l'Europe est désormais confrontée à un défi de taille : les géants technologiques américains contrôlent les moyens d'accès à l'information tandis que la puissance industrielle de la Chine fragilise la production du continent. Pour y répondre, il faut renouveler la collaboration transatlantique autour d'un principe simple : aucune entreprise, aucun gouvernement ni aucun individu ne devrait pouvoir se retrouver en position de domination sur tous les autres.

Barry Lynn a appelé la France à prendre la tête d'un nouveau mouvement européen et a prédit qu'en 2028, les États-Unis pourraient connaitre une nouvelle recomposition politique comparable à celle de 1912.

DISCOURS DE PASCAL LAMY, ANCIEN DIRECTEUR GENERAL DE L'OMC

Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC, a soutenu que la concentration de marché est inhérente au capitalisme, que l'intelligence artificielle accélère cette tendance et que les marchés numériques sont particulièrement dominés par les entreprises américaines et chinoises. Il a estimé que le cadre juridique européen contraste par sa stabilité avec les fluctuations politiques américaines, tandis que les tentatives de Trump d'affaiblissement des politiques européennes en matière de numérique et de concurrence ont jusqu'à présent échoué.

Pascal Lamy a aussi averti que la concentration économique pouvait rapidement devenir un pouvoir politique. L'intégration verticale — par exemple lorsqu'un groupe de médias acquiert des chaînes de télévision, des stations de radio, des journaux et des maisons d'édition — peut permettre à un seul groupe d'influencer l'opinion publique. Selon lui, les autorités de la concurrence n'ont pas suffisamment réagi à cette menace.

Pascal Lamy a enfin appelé à la mise en place d'une infrastructure numérique européenne indépendante et a exhorté la gauche européenne à mettre à jour son analyse du capitalisme de l'époque actuelle, dominé par le pouvoir politique de milliardaires, de monopoles et d'entreprises puissantes.

TABLE RONDE : LA FRANCE FACE AUX NOUVEAUX MONOPOLES

La première table ronde a examiné la manière dont la concentration croissante du pouvoir économique menace l'économie, la souveraineté et la démocratie européennes.

Benoît Cœuré, président de l'Autorité de la concurrence, a souligné le risque de la prise en otage des utilisateurs par les écosystèmes numériques et la réduction du choix des consommateurs induite par l'IA agentique. Il a appelé les responsables publics à rééquilibrer un discours qui privilégie actuellement la liberté des entreprises.

Alberto Alemanno a souligné que la dépendance au cloud et la « capture épistémique », notamment à travers le financement d'une grande partie de la recherche universitaire par Google, affaiblissent l'autonomie démocratique. Il s'est opposé à la « simplification » réglementaire menée au niveau européen.

Elvire Fabry, directrice à l'Institut Jacques Delors, et Celia Agostini, directrice de Cleantech for France, ont souligné la domination de la Chine dans les métaux rares et dans les chaînes d'approvisionnement de technologies vertes, appelant à une politique de concurrence inscrite dans une stratégie plus large, prenant en compte la résilience en plus des prix, et à instaurer de véritables préférences pour le « Made in Europe ».

Cristina Volpin, experte en politique de concurrence à l'OCDE, a préconisé des règles proportionnées, une consultation en amont des autorités de concurrence lors de l'élaboration des politiques publiques et une politique industrielle permettant aux acteurs les plus compétitifs d'émerger plutôt que de protéger les entreprises en place.

Les participants étaient partagés sur la question de savoir si les réglementations en vigueur pénalisent les PME ou profitent aux grandes entreprises. Benoit Cœuré a conclu en appelant à une politique industrielle européenne.

TABLE RONDE : RESISTER AU ROULEAU COMPRESSEUR DES GEANTS DE LA TECH

La dépendance de l'Europe à la technologie américaine n'est plus simplement une question économique : elle relève désormais de la souveraineté. Alors que le gouvernement américain utilise cette dépendance comme levier pour limiter la capacité de l'Europe à réglementer des entreprises américaines de plus en plus puissantes, notamment dans le domaine de l'IA, l'Europe est confrontée à une question urgente : qui fixera, en définitive, les règles qui régiront son avenir numérique et sa souveraineté ?

Martin Hullin, directeur du Network for Technological Resilience & Sovereignty à la Bertelsmann Stiftung, a déclaré que l'initiative EuroStack constituait une réponse aux dépendances critiques, et non une forme d'isolationnisme, et a appelé à une renaissance des communs numériques.

Laure de La Raudière, présidente de l'Arcep, a défendu le Digital Markets Act comme moyen de réguler les grandes plateformes qui contrôlent l'accès aux marchés. Elle a appelé la Commission européenne à résister aux pressions politiques et a averti que « simplifier ne veut pas dire déréguler », et que déréguler serait donner de la liberté, « mais liberté de qui, du loup ou des brebis ? ». Elle a également appelé à des règles tenant compte de l'empreinte énergétique croissante des technologies.

Cécilia Rikap, professeure à l'University College London, a estimé que le cloud constitue le socle de l'ensemble des services numériques et donne à quelques multinationales le contrôle des gouvernements, des universités et des autres entreprises, ajoutant que l'Europe avait laissé passer l'occasion de construire des alternatives démocratiques.

Les participants ont convenu que la question essentielle est de savoir qui contrôle la technologie, et non où elle est produite, et ont appelé à une gouvernance publique des systèmes numériques.

TABLE RONDE : CONCENTRATION DES MEDIAS

La troisième table ronde s'est intéressée à l'un des exemples les plus évidents de la transformation du pouvoir économique en pouvoir politique en France : les médias.

Fabrice Février, co-directeur de l'Observatoire des médias, a relevé que la France ne dispose pas de politique industrielle pour les médias — une lacune dont le milliardaire Vincent Bolloré a profité en acquérant progressivement des médias en difficulté.

Sophie Taillé-Polian, vice-présidente de la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale, a dénoncé la baisse des financements publics aux médias sous les gouvernements successifs et a cité le Journal du Dimanche comme exemple d'utilisation des médias dans une guerre culturelle.

Romain Laleix, membre du collège de l'Arcom, a expliqué que lorsque l'Autorité de la concurrence s'assure du bon fonctionnement du marché, l'ARCOM veille à garantir le pluralisme, en s'assurant qu'une même personne physique ou morale ne peut détenir un ou plusieurs médias dépassant certains seuils de couverture de la population française. Reconnaissant que le cadre juridique de ce contrôle des concentrations devait être modernisé, pour intégrer le numérique et mieux tenir compte de l'influence réelle des opérateurs, il a rappelé que la santé économique des médias responsables est la première condition du pluralisme. Dans un contexte d'asymétrie concurrentielle croissante avec les plateformes, il appelé de ses vœux une accélération des évolutions de la réglementation européenne, visant à octroyer aux médias responsables les avantages dus à leur contribution à l'intérêt général.

Christophe Leclercq, fondateur d'Euractiv et président d'Europe MediaLab, a distingué la concentration nationale de la consolidation transnationale et s'est prononcé en faveur de champions européens afin de renforcer la souveraineté.

DISCOURS DE JONATHAN KANTER

Jonathan Kanter, ancien responsable de la division antitrust du département américain de la Justice, a soutenu qu'une politique de concurrence ne doit pas reposer sur une simple succession de dossiers : elle doit avoir une finalité clairement définie.

Selon lui, dans le cadre d'une politique de concurrence, la baisse des prix et la protection des consommateurs sont des objectifs importants mais insuffisants. Il a expliqué pourquoi une économie libre et équitable était selon lui importante, et a conclu que la concurrence, la démocratie et la liberté sont intrinsèquement liées.

Il a déclaré que les politiques publiques doivent servir les besoins des citoyens plutôt que ceux du secteur privé ou des responsables politiques. Une société libre implique un effort constant pour contrebalancer la tendance naturelle des organisations et personnes disposant de pouvoir à passer outre les besoins des citoyens. Cet effort constant implique de ne pas se limiter aux grandes affaires de concurrence.

Jonathan Kanter a déclaré que tout en préservant l'innovation, il fallait faire passer les citoyens en premier. Dans un monde interconnecté, les gouvernements doivent protéger les intérêts à l'intérieur de leurs frontières tout en développant des idées qui dépassent les intérêts nationaux afin de favoriser la coopération.

TABLE RONDE : ALIMENTATION – COMMENT REEQUILIBRER LES CHAINES DE VALEUR

Un modèle économique défaillant dans le secteur alimentaire a laissé les producteurs comme les ménages en difficulté.

Christophe Alliot, cofondateur du BASIC, a déclaré que le modèle nord-américain fondé sur les bas prix et la standardisation a mis les agriculteurs du monde entier en concurrence les uns avec les autres, favorisant l'endettement et l'utilisation de produits chimiques, tandis que le choix apparent offert dans les supermarchés masque la concentration à tous les maillons de la chaîne d'approvisionnement.

Antoinette Guhl, sénatrice rapporteure dans la commission d'enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution, a déclaré que seulement 25 % de la valeur ajoutée des produits revient aux producteurs et que les distributeurs recourent régulièrement à des pratiques prédatrices. Elle a ajouté que les auditions de l'enquête se sont déroulées dans un contexte d'intimidation.

Ulrich Müller, directeur exécutif de Rebalance Now, a relevé que quatre entreprises détiennent 90 % du marché allemand des supermarchés et a appelé à bloquer les fusions et à utiliser plus énergiquement les outils de la concurrence.

Nadia Ziane, directrice du département consommation de l'association Familles Rurales, a déclaré que les prix des fruits et légumes avaient augmenté de 60 % en dix ans et a appelé l'Autorité de la concurrence à examiner les marges des distributeurs. Elle a présentant une campagne demandant 100 produits essentiels à prix coûtant.

TABLE RONDE : QUELLE VOIE POUR L'AVENIR ? REFORMES ET ACTIONS EN FAVEUR DE LA DEMOCRATIE ECONOMIQUE

Lors de la table ronde de clôture, les experts ont discuté des moyens de lutter contre la concentration du pouvoir économique.

Claire Lavin, chercheuse à l'Open Markets Institute Europe, a remis en question l'argument en faveur d'entreprises plus grandes et a déclaré que de récentes études de la Commission montrent que les fusions n'apportent ni innovation ni baisse des prix. Elle a averti que la politique de « simplification » en cours favorise les grandes entreprises. Elle a appelé à des marchés publics privilégiant les entreprises européennes et demandé à la France d'abandonner sa politique de champions nationaux.

Lucie Castets, maire du 12e arrondissement de Paris, a estimé que la première question à se poser est de savoir quels besoins sociaux le marché peut satisfaire, et a appelé à une économie mixte ainsi qu'à la participation des citoyens aux décisions.

Chahin Faiq, secrétaire général des Licoornes, a déclaré que la mobilité des capitaux laisse les communautés locales de côté et a appelé les pouvoirs publics à soutenir les coopératives plutôt que les investissements privés.

Nicolas Portier, professeur à Sciences Po, a déclaré que des oligopoles de cinq à huit entreprises détiennent désormais environ 60 % de nombreux secteurs français, des maisons de retraite aux fournisseurs de pharmacies. Il a appelé à des achats locaux responsables et transparents ainsi qu'à un débat parlementaire sur la concentration excessive des marchés.

30.09.2026 à 10:10

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La France, comme beaucoup d'autres pays, multiplie les mesures destinées à attirer sur son territoire des centres de données géants, à l'image de ceux prévus par Google près de Châteauroux ou par le fonds émirati MGX à Fouju, en Seine-et-Marne.
Bien que favorisées au nom de la « souveraineté numérique », la réalité est que ces infrastructures sont portées par des firmes étrangères et vont surtout servir, en dernière instance, les intérêts des Big Tech, en poussant les entreprises, les (…)

- Infographies / ,
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La France, comme beaucoup d'autres pays, multiplie les mesures destinées à attirer sur son territoire des centres de données géants, à l'image de ceux prévus par Google près de Châteauroux ou par le fonds émirati MGX à Fouju, en Seine-et-Marne.

Bien que favorisées au nom de la « souveraineté numérique », la réalité est que ces infrastructures sont portées par des firmes étrangères et vont surtout servir, en dernière instance, les intérêts des Big Tech, en poussant les entreprises, les services publics et les individus vers le cloud et le tout-numérique.

Pourquoi alors un tel empressement ? Une partie de la réponse tient aux intérêts économiques de nombreuses entreprises tricolores qui voient dans la ruée actuelle vers les datacenters une véritable aubaine : groupes énergétiques, fournisseurs d'équipements électriques, entreprises de BTP... nombreux sont les acteurs français qui comptent bien avoir leur part du gâteau, quitte à accepter leur subordination aux empires économiques des géants de la tech.

Les géants du pétrole et du gaz, comme TotalEnergies, sont aussi en embuscade, trop heureux de trouver des débouchés pour leurs hydrocarbures et des alliés pour remettre en cause les objectifs climatiques et les règles environnementales. En témoigne le récent partenariat entre le géant français et Mistral AI.

Pourtant, le boom des centres de données paraît largement déconnecté des réalités aussi bien écologiques qu'économiques, tiré qu'il est par la spéculation financière et la bulle de l'IA.

Séverin Lahaye s'était penché sur ces différents acteurs dans son enquête : Big Tech, opérateurs, fonds d'investissement, fournisseurs... À qui profite vraiment le boom des datacenters en France ?

Infographie : Sandra Mu

29.09.2026 à 11:44

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Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.

- Multinationales en zones de conflit
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Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.

29.09.2026 à 11:42

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Ce rapport d'expertise « Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit », a été écrit par Soline Lethielleux pour Sciences Po Lille et l'Observatoire des multinationales. L'étude se penche, à partir de plusieurs cas concrets, sur les difficultés pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit à accéder à la justice et à obtenir réparation.
Ce rapport s'inscrit dans un champ de recherche en plein essor, (…)

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Ce rapport d'expertise « Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit », a été écrit par Soline Lethielleux pour Sciences Po Lille et l'Observatoire des multinationales. L'étude se penche, à partir de plusieurs cas concrets, sur les difficultés pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit à accéder à la justice et à obtenir réparation.

Ce rapport s'inscrit dans un champ de recherche en plein essor, celui de la responsabilité des entreprises multinationales dans les conflits armés. Prenant appui sur quatre grandes affaires judiciaires (celles de Lafarge en Syrie, de Lundin Petroleum au Soudan du Sud, de BNP Paribas au Soudan et de TotalEnergies au Mozambique), il interroge les conditions dans lesquelles le droit parvient, ou échoue, à se saisir des acteurs économiques impliqués dans des violations graves du droit pénal international.

Le rapport aborde en premier lieu la question de l'architecture normative internationale, en examinant pourquoi les multinationales demeurent structurellement hors de portée du droit international, et comment les juridictions nationales tentent de combler ce vide par le biais de la compétence universelle. Il explore ensuite la sociologie des procédures elles-mêmes : qui porte ces affaires, avec quelles ressources, face à quels obstacles, et comment les entreprises mises en cause organisent leur défense. Le cœur de l'analyse porte enfin sur les effets concrets de ces poursuites, soit leur capacité à dissuader, mais surtout leur incapacité structurelle à réparer, révélant un écart persistant entre reconnaissance symbolique de la responsabilité et justice substantielle pour les victimes. À travers cette triple lecture, ce travail de recherche questionne la place des acteurs économiques dans la gouvernance mondiale des conflits et propose des réformes afin de faire de cette responsabilisation une réalité.

Lire le rapport : Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit (pdf, 117 pages)

29.09.2026 à 11:30

Cécile Marchand
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Fin septembre s'est tenue à Winchester, en Angleterre, une audience visant à déterminer les causes de la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique, en 2021, lors de l'attaque d'un groupe terroriste armé. Le groupe français, ciblé parallèlement par deux plaintes en France, a surtout brillé par son refus de répondre, tentant d'influer sur la procédure sans y participer. Pour les familles des victimes et les personnes affectées, l'accès à la justice face aux multinationales reste (…)

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Texte intégral (3843 mots)

Fin septembre s'est tenue à Winchester, en Angleterre, une audience visant à déterminer les causes de la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique, en 2021, lors de l'attaque d'un groupe terroriste armé. Le groupe français, ciblé parallèlement par deux plaintes en France, a surtout brillé par son refus de répondre, tentant d'influer sur la procédure sans y participer. Pour les familles des victimes et les personnes affectées, l'accès à la justice face aux multinationales reste bien éloigné.

« Je veux comprendre pourquoi on a laissé mourir mon frère, alors que 700 soldats mozambicains et des moyens d'évacuation n'étaient postés qu'à quelques kilomètres. » Bill Mawer est à la barre d'un tribunal de Winchester, en Angleterre, en cette fin septembre 2026. Avec plusieurs membres de sa famille, il témoigne dans le cadre d'une « inquest », une procédure qui n'existe pas dans le droit français et qui permet à un magistrat d'enquêter sur les circonstances de la mort inexpliquée d'un ressortissant britannique.

Comme l'a rappelé lors de l'audience Jason Pegg, le coroner en charge de la procédure, « une ‘inquest' n'est pas un procès ». Elle ne vise pas à prononcer d'éventuelles condamnations civiles ou pénales. Pour autant, la famille de Philip Mawer, abattu par des terroristes en mars 2021, alors qu'il participait à la construction d'un immense projet gazier de TotalEnergies au Mozambique, espérait au moins des réponses. Après cinq longues années d'enquête et quatre jours d'audience en Grande-Bretagne, ils se disent aujourd'hui « profondément déçus » des conclusions.

« Évacuation » ou « relocalisation temporaire » ?

Philip Mawer est mort le 26 mars, lors d'une tentative désespérée de fuir l'hôtel Amarula, où il s'était réfugié aux côtés d'environ 180 personnes pour se protéger des assauts de terroristes affiliés au groupe jihadiste Al-Shabab. Deux jours plus tôt, l'enfer avait commencé à s'abattre sur la ville de Palma, au nord du Mozambique, à seulement quelques kilomètres du site de TotalEnergies en cours de construction.

Quelques heures avant le début de l'attaque terroriste, le 24 mars, l'entreprise Mozambique LNG avait pourtant annoncé la reprise progressive du chantier, mis en pause suite à la détérioration des conditions sécuritaires et à l'épidémie de Covid. Une succession d'attaques visant des habitants proches du site, dont certains déplacés en raison de la construction du projet gazier, avaient poussé TotalEnergies et ses partenaires à évacuer une grande partie de leurs employés et sous-traitants début janvier 2021. « Ma priorité absolue, c'est la sécurité, non seulement de mes employés, mais surtout du personnel de nos partenaires sur le terrain au Mozambique », avait alors assuré Patrick Pouyanné lors d'une présentation aux investisseurs.

La mise en pause d'un tel projet était donc politiquement sensible, et la pression de la part du gouvernement mozambicain et des investisseurs pour reprendre les travaux, inévitable.

Mozambique LNG, dont TotalEnergies détient 26,5 %, constitue l'un des plus grands investissements privés en Afrique, d'un montant total de 20 milliards de dollars. La mise en pause d'un tel projet était donc politiquement sensible, et la pression de la part du gouvernement mozambicain et des investisseurs pour reprendre les travaux, inévitable.

Lars Narfeldt, directeur des opérations de l'employeur de Philip Mawer a témoigné à l'audience qu'en janvier 2021, le terme de « relocalisation temporaire » du personnel avait été préféré à celui d'« évacuation ». Dans ce contexte, « les mots, le langage, ont un sens », a-t-il souligné, et « on ne veut pas forcément trop montrer qu'on ne maîtrise pas la situation ».

« L'attentat le plus grave de l'histoire après le 11-Septembre »

Philip Mawer travaillait à Palma pour le compte de la société RA International basée à Dubaï, elle-même employée par CCS JV, un consortium de sous-traitants basé en Italie opérant pour la coentreprise Mozambique LNG, elle-même dirigée par TotalEnergies. Son travail ? Construire des camps destinés aux ouvriers travaillant sur le projet. Ces camps étaient situés en dehors de la péninsule d'Afungi, zone abritant les infrastructures de Mozambique LNG. Au moment de l'attaque, cette zone est restée protégée par des compagnies de sécurité privée et 700 soldats mozambicains.

Nick Alexander, ressortissant sud-africain, était piégé dans l'hôtel Amarula avec Philip Mawer. Il a raconté lors de l'audience de Winchester que « bon nombre de sous-traitants qui participaient au projet habitaient à Palma ou dans ses environs », et faisaient des aller-retours à Afungi pour « entreposer du matériel » entre janvier et février 2021, soit pendant la période de « relocalisation temporaire ». Philip Mawer était, tout comme lui, retourné sur la zone avant le 24 mars, jour de la reprise officielle des travaux et de l'attaque.

« Que voulez-vous donc que je fasse ? Je suis à Houston », lui a répondu l'un de ses interlocuteurs.

À Winchester, Nick Alexander a aussi témoigné de leurs efforts, une fois coincé dans l'hôtel, pour obtenir de l'aide des sociétés impliquées afin d'échafauder un plan d'évacuation. « Que voulez-vous donc que je fasse ? Je suis à Houston », lui a répondu l'un de ses interlocuteurs. « Je ne sais vraiment pas quoi dire à ces gens. On ne peut rien faire pour eux », a soufflé un autre à la radio marine, sans savoir qu'il était encore en ligne. Au bout de deux jours et demi « sans sommeil, entourés d'échanges de tirs incessants » et « sans perspective d'évacuation pour l'ensemble du groupe », des personnes retranchées dans l'hôtel ont organisé un convoi de véhicules pour échapper à une intrusion des insurgés perçue comme imminente. C'est au cours de cette tentative de la dernière chance, en voiture non blindée et sans soutien militaire, que Philip Mawer a été tué par un tir de roquette.

1354 civils ont péri au total lors de l'attaque de Palma, d'après le décompte réalisé par le journaliste Alex Perry, en l'absence de bilan officiel. Lors de l'audience, un représentant des forces antiterroristes britannique a confirmé les propos de l'avocate de la famille Mawer, Me Francesca Wiley, selon lesquels il s'agit du « second attentat le plus grave de l'Histoire après celui du 11-Septembre ».

« Profondément déçus »

Pourquoi Philip Mawer a-t-il été remobilisé alors que les conditions pour assurer sa sécurité n'étaient apparemment pas en place ? Une attaque d'une telle ampleur à Palma était-elle prévisible ? Qui était responsable de son évacuation ainsi que de celle des autres sous-traitants et habitants coincés dans cet hôtel ? Pourquoi n'ont-ils pas pu être évacués pendant deux jours et demi ? Auraient-ils pu être sauvés si TotalEnergies avait fourni du carburant aux hélicoptères d'un groupe paramilitaire chargé par la police mozambicaine de contrer les insurgés et sauver des vies ? Et au final : qui doit être tenu responsable de la mort de Philip Mawer ? Ce sont quelques unes des questions auxquelles sa famille espérait enfin obtenir une réponse.

Le coroner a entièrement repris l'argument avancé par l'avocat de la coentreprise de TotalEnergies au Mozambique

Au bout de cinq années d'enquête et quatre jours d'audience, le coroner Jason Pegg a conclu à un « homicide illégal » de Philip Mawer par un membre d'Al-Shabab non identifié. Il a souligné que ce dernier a refusé à deux reprises des options d'évacuation plus sûres. « Philip avait ce caractère, cette galanterie, qui le poussait à faire passer les femmes et les enfants d'abord », a-t-il ajouté. Il a choisi, comme d'autres expatriés, de ne pas monter en premier dans l'un des seuls hélicoptères dépêchés par un groupe paramilitaire sud-africain agissant sous les ordres de la police mozambicaine, pour laisser sa place aux femmes, enfants et personnes malades piégées dans l'hôtel Amarula.

Jason Pegg a aussi entièrement repris l'argument avancé par l'avocat de la coentreprise de TotalEnergies au Mozambique, selon lequel elle n'avait aucune obligation légale de fournir une solution d'évacuation à Philip Mawer, puisqu'il s'agissait d'un sous-traitant, travaillant à l'extérieur du site.

Les frères de la victime se sont déclarés « profondément déçus » par ces conclusions. TotalEnergies a réagi dans un communiqué en prenant « acte des conclusions du Coroner, qui n'a retenu aucun élément à l'encontre de TEPMA1 ou de TotalEnergies ». Le groupe n'a pas souhaité répondre aux questions que nous lui avons adressées pour cet article.

« Le coroner n'a pas permis d'examiner certaines questions centrales pour nous »

« La famille a eu le sentiment que le coroner n'avait pas permis d'examiner certaines questions, pourtant centrales pour nous », ont déclaré à l'issue de l'audience les frères de Philip Mawer. Tout au long de la procédure, leurs avocats n'ont cessé de s'écharper avec Jason Pegg sur le périmètre de l'enquête. « Toute focalisation sur TotalEnergies ou les sous-traitants et leurs obligations contractuelles a fait l'objet d'une résistance très vive », insiste Francesca Wiley, l'une de leurs avocates.

À plusieurs reprises lors de l'audience, le coroner s'est attaché à restreindre le périmètre des discussions aux quelques jours qui ont précédé la mort de Philip Mawer. « Je ne pense pas que revenir sur des événements en janvier 2021 va m'aider dans ma tâche », a-t-il ainsi déclaré, évacuant la question de la démobilisation puis remobilisation des sous-traitants dans un contexte sécuritaire encore tendu.

En janvier 2026, la famille Mawer a déposé une demande de récusation contre Jason Pegg, invoquant notamment un risque de conflit d'intérêt lié à ses activités professionnelles antérieures. Entre 2005 et 2007, après avoir passé dix ans dans l'armée britannique, celui-ci a travaillé pour ExxonMobil. Or la major américaine est à la tête d'un autre grand projet gazier au Mozambique, dont certaines infrastructures seraient mutualisées avec celles en cours de construction par TotalEnergies.

Le coroner désigné ne s'est pas récusé, mais a accepté la requête de la famille visant à désigner TotalEnergies et le consortium d'entreprises CCS-JV, auquel la major a sous-traité une partie de la construction, comme « parties intéressées ».

Le fantôme de TotalEnergies dans la salle

Au fil de la procédure, TotalEnergies a brillé par son silence face à la famille du sous-traitant décédé. Le groupe pétrogazier – pourtant à la tête du méga-chantier sur lequel travaillait la victime – n'a pas répondu aux sollicitations du bureau de lutte antiterroriste britannique, ni à celles du coroner pour partager des éléments de preuve. Contrairement aux employeurs directs de Philip Mawer, RA International, TotalEnergies a choisi de ne pas envoyer de témoins pour s'exprimer sous serment à l'audience.

« Nous estimons que Total a fait preuve d'un mépris absolu au cours de cette procédure : mépris pour la cour, mépris pour la famille, mépris pour la mort de notre frère Philip », ont réagi ses frères.

Prenant tout le monde par surprise, TotalEnergies s'est faite représenter à l'audience de Winchester par un avocat, Me Payton, au nom de la coentreprise formée avec ses partenaires pour opérer Mozambique LNG. Sans pour autant accepter de comparaître en tant que témoin.

Prenant tout le monde par surprise, TotalEnergies s'est faite représenter à l'audience de Winchester par un avocat, Me Payton, au nom de la coentreprise formée avec ses partenaires pour opérer Mozambique LNG, la société Total Energies EP Mozambique Area 1, Limitada, ou « TEPMA1 ». Sans pour autant accepter de comparaître en tant que témoin. « Une injustice fondamentale, a déclaré Bill Mawer à la barre. Ils peuvent poser des questions aux témoins, mais nous ne pouvons pas les interroger. »

Au cours de l'enquête, TEPMA1 s'était contentée de fournir seulement deux courtes déclarations non signées au coroner. Elles insistent toutes deux sur la stricte séparation entre cette coentreprise et le groupe TotalEnergies. « TotalEnergies contourne le système, s'est insurgée Me Francesca Wiley, l'avocate de la famille Mawer, qui confie à l'Observatoire n'avoir même pas été prévenue de la venue à l'audience de cet avocat. En désignant ‘TEPMA1' comme responsable de la sécurité du projet, TotalEnergies cherche à s'exempter de toute responsabilité juridique. »

Tout au long de l'audience, la confusion régnait sur la manière de nommer l'entreprise à la tête du projet gazier, l'avocat de TEPMA1 insistant plusieurs fois pour qu'on utilise le nom de cette entité, pourtant inconnue des témoins.

Le second avocat des Mawer, Me Iain Daniels, a pourtant révélé dans sa plaidoirie que les métadonnées d'un des deux documents non signés transmis au juge par TEPMA1 indique bien l'identité de son auteur. Il s'agirait de Maxime M., un employé du groupe TotalEnergies en charge des grands contentieux. Interrogé à ce sujet, TotalEnergies n'a pas souhaité faire de commentaire.

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Deux plaintes pénales en France

Être représentée par un avocat a également permis à la coentreprise de TotalEnergies d'accéder aux pièces du dossier d'enquête, dont l'intérêt dépasse le seul cadre de cette « inquest ». Celle-ci n'est en effet que l'une des procédures visant la multinationale pour ses activités dans une zone de conflit armé au Mozambique, et en particulier pour les événements de 2021.

En France, sept survivants et proches de victimes – dont les frères Mawer – ont porté plainte en octobre 2023 contre TotalEnergies et X pour « homicide involontaire » et « non-assistance à personnes en danger » dans le cadre de l'attaque de Palma. Une information judiciaire a ensuite été ouverte par le parquet de Nanterre. « Depuis, nous n'avons pas été entendus par le juge français en charge de l'instruction. Cela fait un an et demi qu'on attend », note Nick Alexander, témoin à Winchester et co-plaignant.

Sur les 1354 victimes de cette attaque, « 55 personnes travaillaient sur le projet, dont deux ressortissants anglais et sud-africain », a témoigné le journaliste Alex Perry et auteur du livre-enquête Blood Will Flow : The murderous business of oil and gas (« Le sang va couler : le business meurtrier du pétrole et du gaz », non traduit en français). « Il a fallu quatre ans et demi à TotalEnergies pour reconnaître qu'il y a eu un mort britannique, qu'en est-il du reste ? » À Winchester, l'avocat de TotalEnergies a d'ailleurs continué à contester ce chiffre de 55 victimes travaillant sur le projet gazier.

En novembre 2025, une deuxième plainte pénale a été déposée contre TotalEnergies et contre X, cette fois auprès du Parquet national antiterroriste français, pour « complicité de crimes de guerre, de torture et de disparitions forcées ». Auteure de la plainte, l'organisation à but non lucratif European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) accuse la multinationale d'avoir « directement financé et soutenu matériellement » une unité militaire mozambicaine qui aurait « arbitrairement détenu dans des conteneurs, torturé et tué des dizaines de civils » entre juillet et septembre 2021, à l'entrée de son site gazier.

« Cette plainte d'inscrit dans les suites judiciaires de l'affaire Lafarge. »

Le « massacre du container » a eu lieu plusieurs mois après l'attaque de Palma, alors que le chantier était totalement à l'arrêt suite à une déclaration de force majeure de TotalEnergies. Les faits ont été révélés grâce au travail d'investigation de Politico puis de la cellule d'enquête vidéo du Monde, associée au média SourceMaterial.

Cette seconde plainte est particulièrement importante pour Henri Thulliez, avocat des plaignants en France aux côtés de Benedict de Moerloose, « car elle pourrait permettre à des familles de victimes mozambicaines d'accéder à la justice, ce qui s'avère impossible dans leur pays ». Selon Clara Gonzales, juriste à l'ECCHR, « cette plainte d'inscrit dans les suites judiciaires de l'affaire Lafarge. Une fois encore, une multinationale française opérant à l'étranger n'a pas pris les mesures qui lui auraient permis d'éviter toute complicité dans des crimes d'une extrême gravité. »

Dans un communiqué publié en réaction à la plainte, TotalEnergies a indiqué « rejeter fermement les accusations » formulées par l'ONG. La procédure suit, là aussi, son cours, sans communication de la part du Parquet pour l'instant.

Sécurité à deux vitesses

Lors de l'audience, Nick Alexander a expliqué comment lui-même, Philip Mawer et d'autres coincés dans l'hôtel Amarula avaient collectivement décidé de refuser l'évacuation prioritaire de tous les expatriés proposée par le directeur. « Dans le groupe, nous n'étions pas d'accord avec cette décision », a déclaré le survivant sud-africain, ajoutant que c'était « sans importance de toute façon » car il n'y avait « pas assez d'hélicoptères pour venir chercher tous les expatriés ».

Plusieurs témoins ont relevé l'absence totale de prise en compte des communautés locales dans la sécurisation du périmètre par les acteurs économiques travaillant sur le projet gazier. Si celle-ci relève de la responsabilité de la police et de l'armée mozambicaine – largement reconnues comme incompétentes et mal entraînées –, la fuite des habitants de Palma et des villages alentour, en cas d'attaque, vers des zones plus sécurisées comme l'hôtel Amarula ou le site de TotalEnergies n'avait pas été anticipée.

Selon le directeur des opérations de RA International, employeur direct de Philip Mawer, l'hôtel « a été submergé par des locaux, mais aussi ceux que l'on pourrait considérer comme des cibles prioritaires des insurgés, comme les directeurs de banques ou le gouverneur du district », suggérant que cela a accru le danger pour les expatriés en faisant de l'hôtel une cible.

« Le manager de l'hôtel a fermé les frigos à clé, coupé le Wi-Fi, pris les chiens et il est parti, en nous abandonnant »

Le gouverneur de la région et sa famille ont été évacués de l'hôtel le deuxième jour de l'attaque par des hélicoptères du groupe paramilitaire sud-africain Dyck Advisory Group « agissant sous ordre de la police mozambicaine », selon son directeur Max Dyck, entendu à l'audience. 24 personnes ont été évacuées à leurs côtés, principalement des femmes et enfants.

Me Payton, l'avocat de TEPMA1 a affirmé lors de l'audience qu'il était purement « spéculatif » de considérer que Philip Mawer aurait pu être sauvé si TotalEnergies avait fourni du carburant à DAG. Selon Max Dyck, lui aussi entendu à l'audience, si ses équipes avaient disposé de plus de carburant et d'un poste de ravitaillement plus proche, ils auraient « très certainement, probablement » effectué davantage d'évacuations aériennes. En réaction aux conclusions du coroner, la multinationale a souhaité rappeler que les équipes de TEPMA1 avaient « activement contribué aux opérations de secours et d'évacuation ».

Le lendemain de la première évacuation, le manager de l'hôtel a réussi à organiser la sienne en cachette grâce à une autre compagnie de sécurité privée, emmenant avec lui trois employés et ses deux chiens. « Il a fermé les frigos à clé, coupé le Wi-Fi, pris les chiens et il est parti, en nous abandonnant », a raconté Nick Alexander. Ce fut le dernier sauvetage par hélicoptère avant la fuite improvisée qui a occasionné la mort de Philip Mawer et de onze autres civils.

En novembre 2025, la force majeure déclarée en 2021 a finalement été levée. En janvier 2026, TotalEnergies a annoncé la reprise complète de ses activités à terre et en mer. Afungi prend aujourd'hui des allures de forteresse, protégée principalement par les forces armées rwandaises. Les efforts de la diplomatie française pour convaincre Paul Kagame de déployer des troupes afin de compenser l'incompétence de l'armée mozambicaine n'ont échappé à personne, ni au Mozambique, ni à Paris.

24.09.2026 à 17:36

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Une autre raison de ne pas aimer les datacenters. Les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées ou – pour faire plus simple – les PFAS, abondamment utilisés dans l'industrie, sont abondamment contestés pour leurs impacts sanitaires et écologiques. Les industriels ont réussi à retarder une régulation stricte de ces substances aussi dites « polluants éternels » en arguant de leur caractère prétendument irremplaçable. Les PFAS sont même en train de connaître une nouvelle vie grâce... (…)

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Une autre raison de ne pas aimer les datacenters. Les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées ou – pour faire plus simple – les PFAS, abondamment utilisés dans l'industrie, sont abondamment contestés pour leurs impacts sanitaires et écologiques. Les industriels ont réussi à retarder une régulation stricte de ces substances aussi dites « polluants éternels » en arguant de leur caractère prétendument irremplaçable. Les PFAS sont même en train de connaître une nouvelle vie grâce... au boom actuel de construction de nouveaux datacenters partout dans le monde. Ils sont en effet utilisés dans la production de semi-conducteurs et dans les systèmes de refroidissement indispensables à ces infrastructures numériques. Une étude de l'ONG suédoise ChemSec montre que la plupart des grands fabricants de PFAS – dont le français Arkema ou Daikin, également présent en France – prévoient d'augmenter leur production pour répondre à la demande des Big Tech. Lire l'article du Guardian.

STMicro équipe Poutine... Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, des composants fabriqués par ST Microelectronics ont été retrouvés à plusieurs reprises dans des missiles ou des drones utilisés par l'armée russe. L'entreprise a assuré avoir mis en place des mesures très strictes pour éviter que ses produits soient importés illégalement en Russie via des circuits indirects. Sans trop de succès apparemment, puisque, selon La Lettre, des puces portant la marque du groupe français, fabriquées en Malaisie en février 2026, ont été retrouvées dans les débris de drones nouvelle génération utilisés par Moscou cet été pour frapper l'Ukraine.

… et Safran équipe la junte birmane. Selon une enquête de L'Humanité en partenariat avec l'Observatoire des armements, un autre champion français, Safran, fournit des pièces aéronautiques à la dictature du Myanmar, en violation de l'embargo européen en vigueur sur les ventes d'armes et d'équipements dans ce pays. Ces exportations sont destinées à la compagnie aérienne nationale Myanmar Airways International (MAI), proche de la junte, et pourraient servir à équiper également des avions de transport militaire. En réponse à ces révélations, Safran assure un peu mystérieusement « disposer de mécanismes de prévention afin d'appliquer une vigilance renforcée des partenaires en zone à risque ».

La France, fan des tribunaux privés d'investissement. L'arbitrage international lié à l'investissement, aussi connu sous l'acronyme anglais ISDS, autrement dit le système de tribunaux privés qui permettent à des multinationales de poursuivre des États pour leurs mesures sociales ou écologiques, fait l'objet de chaudes contestations depuis des années en raison de son inclusion dans des traités de libre-échange comme le CETA avec le Canada. Et pourtant, il va bien, merci. Il connaît même un regain actuellement, avec de nombreuses poursuites de géants de l'énergie contre les gouvernements qui mènent des politiques climatiques. Et l'un des pays les plus favorables à cette pratique est... la France, selon un nouveau rapport de l'Institut Veblen. Paris accueille désormais un bureau européen du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) veut se rendre encore plus « attractive » en réformant son droit. La France se classe aussi à la 3e position mondiale, aussi bien pour le nombre d'arbitres intervenant dans les différends que pour le nombre total d'affaires traitées par ces arbitres.

Dividendes du CAC 40. C'est ce qu'on appelle, dans le jargon de la presse, un marronnier. Mais en ces temps de morosité économique et de débats sur la justice fiscale, il est bon de le rappeler : les grandes entreprises françaises sont les plus grosses distributrices de dividendes en Europe, et les secondes dans le monde. Elles ont distribué 61 milliards d'euros de dividendes au deuxième trimestre 2026 selon une étude du gestionnaire d'actifs Janus Henderson Investors. C'est près de 20 milliards d'euros de plus que les grandes entreprises allemandes, près de 30 milliards de plus que les entreprises anglaises, et très loin devant les entreprises italiennes ou espagnoles. Plus de détails dans notre article.

23.09.2026 à 08:00

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Premières en Europe, deuxièmes dans le monde. Les grandes entreprises françaises ont distribué 61 milliards d'euros de dividendes au deuxième trimestre 2026 (qui correspond pour beaucoup à la période des assemblées générales annuelles), selon l'étude du gestionnaire d'actifs Janus Henderson Investors.
C'est près de 20 milliards d'euros de plus que les grandes entreprises allemandes, près de 30 milliards de plus que les entreprises anglaises, et très loin devant les entreprises italiennes (…)

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Lire plus (344 mots)

Premières en Europe, deuxièmes dans le monde. Les grandes entreprises françaises ont distribué 61 milliards d'euros de dividendes au deuxième trimestre 2026 (qui correspond pour beaucoup à la période des assemblées générales annuelles), selon l'étude du gestionnaire d'actifs Janus Henderson Investors.

C'est près de 20 milliards d'euros de plus que les grandes entreprises allemandes, près de 30 milliards de plus que les entreprises anglaises, et très loin devant les entreprises italiennes ou espagnoles. Les entreprises étasuniennes, certes, caracolent en tête avec plus de 177 milliards de dollars de dividendes.

Quatre groupes du CAC40 figurent dans le classement des 20 plus gros verseurs de dividendes ce trimestre : Sanofi, Axa, L'Oréal et LVMH. (Ces chiffres sont faussés du fait que certaines entreprises versent le plus gros de leurs dividendes en une fois, d'autres comme TotalEnergies en plusieurs fois sur l'année.) Le numéro un mondial est, comme tous les trimestres, l'entreprise pétrolière saoudienne Aramco.

Cette croissance des dividendes malgré un contexte économique difficile s'explique, selon les analystes de janus Henderson, par la générosité dans ce domaine du secteur financier, largement représenté dans les entreprises françaises. Ils pointent également les dividendes particulièrement importants de Sanofi ou encore de Bolloré SE (mais dans ce dernier cas il s'agit en réalité surtout d'un transfert à une autre société contrôlée par la famille Bolloré, la Compagnie de l'Odet).

Le rapport pointe enfin le bond spectaculaire des rachats d'actions au niveau mondial (+27%), principalement du fait des grandes entreprises technologiques américaines. Avec 572 milliards de dollars au total au second trimestre 2026, le montant des rachats d'actions se rapproche de celui des dividendes (758 milliards).

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