13.02.2025 à 23:18
1901. Dans la lignée des empires économiques construits autour du chemin de fer, industriels, banquiers de Wall Street et avocats d'affaires orchestrent la création aux États-Unis d'immenses monopoles dans des secteurs comme l'acier, l'électricité, les télécommunications, le tabac ou encore la viande, en mesure d'étouffer toute concurrence et d'imposer leurs tarifs et leurs pratiques aux petites entreprises et aux consommateurs. La contestation monte et finit par atteindre le Congrès et la (…)
- Multinationales. Une histoire du monde contemporain / American Tobacco, JP Morgan Chase, Swift, General Electric, États-Unis, Concentration et oligopoles, consommateurs, concurrence, normes et régulations, pouvoir des entreprises, Standard Oil, US Steel1901. Dans la lignée des empires économiques construits autour du chemin de fer, industriels, banquiers de Wall Street et avocats d'affaires orchestrent la création aux États-Unis d'immenses monopoles dans des secteurs comme l'acier, l'électricité, les télécommunications, le tabac ou encore la viande, en mesure d'étouffer toute concurrence et d'imposer leurs tarifs et leurs pratiques aux petites entreprises et aux consommateurs. La contestation monte et finit par atteindre le Congrès et la Maison Blanche. Extrait du livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).
La seconde moitié du XIXe siècle a vu l'essor spectaculaire, aux États-Unis, de grandes entreprises qui se taillent d'immenses empires économiques à la faveur de l'expansion vers l'Ouest et de l'industrialisation. Mais la grogne monte dans le pays au même rythme que s'amassent les fortunes colossales des « barons voleurs », qui étranglent leurs concurrents et mettent sous leur coupe les petits producteurs. Le mouvement d'opposition aux nouveaux monopoles remporte une victoire en 1890 avec l'adoption du Sherman Act, première loi antitrust au monde, mais rien ne semble pouvoir arrêter le mouvement de concentration, qui se poursuit et s'étend à de nouveaux secteurs économiques.
En 1901, la tension est à son comble. D'un côté, le banquier J. P. Morgan couronne sa carrière de bâtisseur de monopoles en orchestrant la fusion des actifs sidérurgiques d'Andrew Carnegie et de plusieurs de ses concurrents au sein de US Steel, nouveau géant de l'acier. De l'autre, le nouveau président Theodore Roosevelt se présente volontiers comme un trustbuster, un « pourfendeur de trusts ». Le locataire de la Maison Blanche ordonne des enquêtes sur les pratiques de ce même J. P. Morgan, puis sur la Standard Oil et l'American Tobacco Company, qui débouchent quelques années plus tard sur leur scission forcée. La bataille entre trusts et antitrusts ne fait que commencer.
Avec le déplacement progressif de la frontière vers l'ouest, jusqu'au Pacifique, les États-Unis entament dans la seconde moitié du XIXe siècle leur intégration économique. Le pays est aussi grand qu'un continent, et les besoins sont immenses. En 1860, le contrat de construction de la première ligne de télégraphe transcontinentale est confié à Western Union. En 1862, Abraham Lincoln signe la loi qui rend possible la construction du chemin de fer transcontinental, achevé en 1869. Dans le même temps, les capitaux affluent d'Europe, de même que des vagues successives de migrants, bientôt venus aussi d'Asie, qui fournissent une main-d'œuvre corvéable à merci. C'est dans ce contexte favorable que naissent des empires industriels dont certains continueront à dominer l'économie étatsunienne, puis mondiale, jusqu'au XXIe siècle.
John D. Rockefeller et le cabinet d'avocats d'affaires qui le conseille, Sullivan & Cromwell, loge ses différentes participations dans une société holding, sous la forme juridique d'une fiducie ("trust" en anglais), localisée dans le New Jersey.
Les premiers monopoles se forment à l'échelle régionale, autour du télégraphe ou du transport par bateau, puis dans les chemins de fer. Après la multiplication de petites lignes commence une période de consolidation, grandement aidée par les fortunes que se sont assurées certains hommes d'affaires durant la guerre de Sécession (1861‑1865). Les compagnies ferroviaires nouent tout d'abord des accords informels pour tenter de réduire la compétition et maintenir les tarifs à un niveau élevé. Ces ententes cèdent bientôt la place à des prises de contrôle formelles. À l'époque, il est encore impossible légalement de construire des groupes économiques qui dépassent les frontières des États fédérés. John D. Rockefeller et le cabinet d'avocats d'affaires qui le conseille, Sullivan & Cromwell, trouvent la parade en 1882 en logeant ses différentes participations dans une société holding, sous la forme juridique d'une fiducie (trust en anglais, d'où le nom qui restera), localisée dans le New Jersey.
Durant toutes ces années, le rail est le principal véhicule de la monopolisation. La Standard Oil de John D. Rockefeller tire une grande partie de sa puissance grâce au contrôle du transport du pétrole. À Chicago, c'est grâce à sa flotte de wagons réfrigérés que Cornelius Swift construit un empire de la viande. Andrew Carnegie bâtit sa fortune sur le contrôle de l'acier, dont l'industrie ferroviaire est si vorace. Qui contrôle le principal mode de transport des marchandises dans cet immense pays contrôle tout le reste de l'économie. Et peut imposer des tarifs prohibitifs à des clients qui n'ont pas d'autre choix que de les accepter.
Le secteur agricole qui se développe dans les États du Sud et du Midwest est extrêmement dépendant du train pour écouler sa production. Les agriculteurs de ces régions ne sont en outre généralement desservis que par une compagnie unique en position de monopole, détenue par des industriels basés dans le Nord-Est ou en Californie. C'est de ce côté qu'émerge la contestation la plus précoce et la plus virulente du pouvoir des trusts. Les années 1870 et 1880 sont une époque d'intense mobilisation dans les zones rurales des États-Unis, nourrie d'une tradition de républicanisme agraire, la « démocratie jeffersonienne ». Le mouvement agrarien de La Grange, qui revendique un temps plusieurs centaines de milliers d'adhérents, cible les grandes compagnies de chemins de fer, et obtient des lois régulant les tarifs de fret ferroviaire dans plusieurs États comme l'Illinois, l'Iowa ou le Wisconsin.
À l'initiative d'élus du Midwest et du Sud, le Congrès lance des commissions d'enquête sur les trusts et leurs pratiques, et adopte les premières lois antitrust.
Le mouvement d'opposition aux monopoles atteint finalement la capitale fédérale. À l'initiative d'élus du Midwest et du Sud, le Congrès lance des commissions d'enquête sur les trusts et leurs pratiques, et adopte successivement deux lois historiques. L'Interstate Commerce Act de 1887 interdit les discriminations tarifaires en matière de transport ferroviaire et pose le principe que les prix doivent être « raisonnables et justes ». Le Sherman Act de 1890 s'attaque au pouvoir de monopole de certaines entreprises : les multiples manières dont certains empires industriels peuvent entraver le commerce d'autres acteurs économiques (à leurs concurrents par exemple), ou en dicter unilatéralement les conditions à leur profit. Sur le papier, ces deux législations ciblent la source même de la fortune d'entreprises comme Standard Oil, Swift & Co ou Carnegie Steel. Mais, fruits de compromis politiques difficiles, elles n'ont pas créé les outils nécessaires pour concrétiser leurs objectifs. La loi de 1887 met bien en place une commission de régulation, mais elle est dénuée de pouvoir. Quant au Sherman Act, il ne prévoit pas de sanctions administratives et confie le soin de sa mise en œuvre au Département de la Justice, qui, en cette décennie 1890, préfère ne rien faire.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ court terme, les nouvelles législations n'ont donc que des effets très modestes, d'autant que, dans le même temps, le droit et la jurisprudence évoluent en un sens de plus en plus favorable aux grandes entreprises. En 1895, la Cour suprême consacre une interprétation extrêmement restrictive du Sherman Act, qui est alors surtout utilisé pour poursuivre des actions syndicales sous prétexte qu'elles nuisent au commerce entre États. Par une série de décisions à la fin des années 1880 sur des affaires opposant des autorités locales à des sociétés ferroviaires ou minières, la même Cour entérine le principe selon lequel « les entreprises sont des personnes » (corporations are people) et ont droit aux mêmes protections que les individus face aux discriminations et face à l'administration. En 1889, le New Jersey, qui se distingue à l'époque par sa législation accommodante pour les affaires (ce rôle sera bientôt repris par le Delaware), adopte une nouvelle loi favorisant encore davantage l'enregistrement de trusts et de regroupements d'entreprises, une législation rapidement imitée par d'autres États.
Malgré le Sherman Act, le mouvement de concentration se poursuit à vive allure et dépasse désormais le seul secteur des chemins de fer. Dans l'industrie du tabac, James B. Duke est le premier à généraliser les machines à fabriquer des cigarettes, qui augmentent le rythme de production et lui permettent de racheter ou écraser ses concurrents pour construire le quasi-monopole de l'American Tobacco Company. Swift & Co. (aujourd'hui racheté par le géant brésilien JBS) met à profit sa position dominante dans le transport réfrigéré pour étendre son empire aux entrepôts, aux abattoirs et à toute la filière bovine.
L'élection en 1896 à la Maison Blanche du républicain William McKinley, qui met immédiatement en place des tarifs douaniers protectionnistes, marque le début d'une période de concentration euphorique.
L'élection en 1896 à la Maison Blanche du républicain William McKinley, qui met immédiatement en place des tarifs douaniers protectionnistes pour favoriser le développement de l'industrie étatsunienne, marque le début d'une période de concentration euphorique. C'est de cette époque que date la création d'entreprises comme United Fruit (créée en 1899 par la fusion entre la Tropical Trading and Transport Company et sa rivale Boston Fruit), Quaker Oats dans l'agroalimentaire (né de la fusion de quatre firmes concurrentes en 1901, aujourd'hui filiale de PepsiCo) ou encore Amalgamated Copper dans le secteur minier (né en 1899 de la réunion autour d'Anaconda Copper, à l'initiative de John D. Rockefeller, des principales sociétés minières exploitant du cuivre).
Wall Street joue un rôle central dans la création de ces nouveaux géants privés. J.P. Morgan, à lui seul, orchestre avec l'aide du cabinet Sullivan & Cromwell la création de General Electric en 1892, par réunion des entreprises de Thomas Edison avec le groupe Thomson-Houston, puis celle de US Steel en 1901, en regroupant l'entreprise sidérurgique de Carnegie avec plusieurs de ses concurrents, et celle de International Harvester en 1902 en fusionnant plusieurs compagnies de machines agricoles. En 1907, il prend le contrôle de AT&T et annonce son intention de racheter des firmes rivales, alors qu'il contrôle déjà la moitié du marché national du téléphone. Dans son livre The Truth about the Trusts (« la vérité sur les trusts »), l'analyste financier John Moody, fondateur de l'agence de crédit qui porte encore son nom, calcule en 1904 que Wall Street, au cours des années précédentes, a organisé le regroupement de 8 664 entreprises au sein de 445 trusts, dont une bonne partie enregistrée dans le New Jersey.
Résultat de cette frénésie : le front des adversaires des trusts s'élargit considérablement. Aux agriculteurs du Sud et du Midwest s'ajoutent désormais les petites entreprises écrasées par les monopoles, les rivaux déchus, et tous ceux qui subissent les hausses de prix qu'ils sont désormais en mesure d'imposer. Les syndicats, eux, sont mitigés : s'ils craignent la capacité accrue des patrons à jouer sur les divisions entre travailleurs, ils estiment aussi avoir plus de chances d'obtenir des succès face aux grandes entreprises.
En 1901, au moment même où la vague de concentrations atteint son apogée avec la création de US Steel, un événement inattendu change la donne politique. William McKinley est assassiné par le militant anarchiste Leon Czolgosz, ce qui ouvre les portes de la Maison Blanche à son vice- président, Theodore Roosevelt, un représentant de l'aile progressiste du Parti républicain. S'il s'est surtout fait connaître par son enthousiasme pour la guerre menée contre l'Espagne à Cuba, Roosevelt fait de la lutte contre les abus des monopoles une priorité. Cette fois, le poids du pouvoir
exécutif est du côté de l'antitrust.
Dès 1902, une procédure est engagée contre le « trust du bœuf », un groupe de six entreprises dominé par Swift & Co. qui se partagent le marché de la viande et dont Chicago est la plaque tournante.
Le premier à se retrouver dans le viseur est J.P. Morgan. Sur instruction de la Maison Blanche, le Procureur général des États-Unis engage en 1902 des poursuites dans le cadre du Sherman Act contre le financier qui vient de se liguer avec d'autres hommes d'affaires pour fusionner trois compagnies de chemins de fer du Midwest et former le monopole de la Northern Securities Company. En 1904, la Cour suprême tranche en faveur de Roosevelt, et les trois compagnies sont à nouveau séparées. Dès 1902 également, une autre procédure est engagée contre le « trust du bœuf », un groupe de six entreprises dominé par Swift & Co. qui se partagent le marché de la viande et dont Chicago est la plaque tournante. La Cour suprême confirme les sanctions en 1905.
Conforté par ces succès, le président ordonne le lancement de poursuites contre la Standard Oil en 1906, et contre American Tobacco Company en 1907. Ces procédures sont lancées sur la base des enquêtes approfondies menées par une nouvelle entité créée en 1903 au sein de l'administration fédérale : le « Bureau of Corporations » (« bureau des grandes entreprises »). Dans les deux cas, la Cour suprême tranchera à nouveau en faveur du pouvoir exécutif, et imposera en 1911 le démantèlement partiel des empires bâtis par John D. Rockefeller et James B. Duke.
Si Roosevelt soigne ainsi son image de trustbuster, il est aussi très politique dans le choix de ses cibles. Il n'est pas contre la concentration et les monopoles en soi, tant qu'ils sont mis au service de l'intérêt général et de la puissance des États-Unis. Ce qu'il veut éviter, c'est que des hommes d'affaires et des chefs d'entreprise deviennent suffisamment puissants pour échapper au contrôle du pouvoir politique. Il ne souhaite pas la disparition des trusts, mais une collaboration plus étroite entre l'État fédéral et les champions industriels. C'est la vision qu'il défend sous le nom de « nouveau nationalisme » quand il se représente à l'élection présidentielle en 1912 sous la casquette du Parti progressiste (les Républicains ayant préféré la candidature de Howard Taft). Durant la campagne, il ne manque pas une occasion de vilipender les puissances de l'argent. Mais il trouve face à lui un candidat démocrate qui incarne une vision très différente de l'antitrust : Woodrow Wilson.
« Si le gouvernement entreprend de réguler le monopole, le monopole veillera en retour à réguler le gouvernement. »
Wilson et la majorité démocrate qui arrive au pouvoir avec lui en 1913 héritent de la tradition contestataire des États du Sud et du Midwest. Critiques de la position de Roosevelt, qu'ils décrivent comme une simple « supervision des monopoles », ils entendent s'attaquer au mal à la racine. Ils n'ont aucune confiance dans le pouvoir exécutif ou les juges pour lutter efficacement contre les trusts, les jugeant trop susceptibles d'être influencés par les industriels. Comme le dit Wilson au cours de la campagne : « Si le gouvernement entreprend de réguler le monopole, le monopole veillera en retour à réguler le gouvernement. » Certains démocrates proposent même alors des nationalisations, ou bien de rétablir un système d'autorisation préalable de la constitution de grandes sociétés à capitaux par les pouvoirs publics. Le Clayton Act, finalement adopté en 1914, est une nouvelle solution de compromis. Il ne va pas jusqu'à interdire purement la constitution de monopoles, comme le souhaitaient certains démocrates. Le caractère éventuellement abusif d'un monopole doit être tranché au cas par cas. Mais, de manière plus précise que le Sherman Act, il cible et interdit un certain nombre de pratiques constitutives du pouvoir de monopole, comme la discrimination tarifaire ou encore les participations croisées entre entreprises au niveau du capital ou des conseils d'administration. La nouvelle législation prévoit aussi, contrairement à la précédente, la mise en place d'une administration spécifiquement chargée de veiller à sa mise en œuvre : la Federal Trade Commission (FTC, Commission fédérale du commerce).
La dénonciation des monopoles ne se joue pas seulement à Washington. Elle se joue aussi dans l'opinion et au niveau du droit. La première décennie du XXe siècle aux États-Unis est une période de floraison du journalisme d'investigation. Les articles de magazines et les livres d'Ida Tarbell, d'Upton Sinclair et d'autres auteurs que l'on désigne bientôt du nom de muckrakers (littéralement, « râtisseurs de fange ») portent à la connaissance du public les abus de la Standard Oil et des géants de la viande, ainsi que la corruption des politiciens. En même temps émerge une nouvelle génération de militants et d'avocats soucieux de l'intérêt public, comme Louis Brandeis. Engagé au cours des décennies précédentes dans plusieurs batailles juridiques d'ampleur contre le pouvoir des grandes entreprises, Brandeis se fait connaître en défendant avec succès une loi de l'Oregon régulant les conditions de travail en s'appuyant pour la première fois sur un ensemble de documents d'expertise et d'études sociales prouvant l'utilité de la loi dans la vie réelle. Durant la campagne électorale de 1912, Brandeis conseille Woodrow Wilson et il est l'un des inspirateurs de la création de la FTC. Au grand dam des industriels et de leurs alliés, le président démocrate le nomme à la Cour suprême en 1916.
La Cour suprême finit par trancher en 1911. La Standard Oil est divisée de force en trente-quatre sociétés différentes, sur une base régionale.
Entre-temps, celle-ci a fini par trancher en 1911 les deux principales procédures antitrust initiées durant le second mandat de Roosevelt. La Standard Oil est divisée de force en trente-quatre sociétés différentes, sur une base régionale. Les principales sont la Standard Oil of New Jersey (futur Exxon), la Standard Oil of New York (futur Mobil), la Standard Oil of California (futur Chevron), la Standard Oil of Ohio (qui sera rachetée par BP) et la Standard Oil of Indiana (futur Amoco, rachetée elle aussi par BP). Les plus grosses d'entre elles rejoignent bientôt l'oligopole pétrolier qui sera connu plus tard sous le nom des « sept sœurs ». En outre, les intérêts capitalistiques de la famille Rockefeller dans chacune des sociétés sont préservés, et la scission a pour résultat de gonfler la valeur cumulée des actions détenues et de faire de John D. Rockefeller – alors retiré des affaires – l'homme le plus riche du monde.
La Cour suprême répartit de manière similaire les actifs d'American Tobacco Company en quatre sociétés distinctes qui avaient été regroupées par James B. Duke – American Tobacco Company, R. J. Reynolds, Liggett & Myers, et Lorillard –, et l'oblige à revendre ses parts dans British American Tobacco, la coentreprise créée avec les Britanniques d'Imperial Tobacco pour conquérir les marchés internationaux. Dans les deux cas, les monopoles sont certes démantelés, mais ils ne font que céder la place à des entreprises dont beaucoup restent très grosses et qui forment immédiatement une sorte de cartel. On reste loin de la vision « jeffersonienne » d'une redistribution radicale du pouvoir économique.
Dans le cas de AT&T, c'est une autre solution que la scission qui est trouvée en 1913 par l'administration et les dirigeants de l'entreprise. Dans le cadre d'un accord extrajudiciaire, l'État fédéral renonce à ses poursuites dans le cadre du Sherman Act à condition que le géant des télécommunications cède ses parts dans Western Union et qu'il laisse ses concurrents se connecter librement à son réseau de longue distance. La position monopolistique de AT&T se trouve confortée, à condition qu'elle serve l'intérêt public sous la supervision de l'administration.
Dans les années 1950, les autorités forcent AT&T à donner librement accès à certains brevets qu'elle contrôle – une mesure qui joue un rôle important dans l'émergence de la Silicon Valley
Ce n'est pas la dernière fois que les fonctionnaires antitrust s'attaquent à AT&T. Dans les années 1950, ils forcent l'entreprise à donner librement accès à certains brevets qu'elle contrôle – une mesure qui joue un rôle important dans l'émergence de la Silicon Valley. Lancée dans les années 1970, une nouvelle procédure acte en 1982 la séparation de AT&T en sept sociétés différentes, sur une base régionale comme pour la Standard Oil en 1911. Mais le contexte est on ne peut plus différent. La scission de 1982 s'inscrit dans le cadre des politiques de libéralisation et d'ouverture à la concurrence qui sont lancées aux États-Unis et ensuite en Europe.
L'adoption du Clayton Act dans les semaines qui suivent la déclaration de guerre en Europe marque en réalité la fin du premier âge d'or de l'antitrust, marqué par plusieurs victoires au moins symboliques. Avant même leur entrée dans le premier conflit mondial, les États-Unis passent sous un régime d'économie de guerre, où la collaboration entre administration et industriels passe au premier plan. Durant la période de boom économique des années 1920, la majorité républicaine interprète la législation antimonopole en un sens restrictif. Profitant de l'étendue de leur marché domestique, les grandes entreprises étatsuniennes continuent à grandir, et sont bientôt prêtes à conquérir le reste du monde.
Sous l'impulsion de Wright Patman, représentant démocrate du Texas issu de la tradition antimonopolistique du Sud, la FTC s'attaque avec succès au pouvoir croissant de la chaîne de grande distribution A&P.
Ce n'est qu'avec le New Deal que l'antitrust revient quelque peu à l'ordre du jour. Sous l'impulsion de Wright Patman, représentant démocrate du Texas issu de la tradition antimonopolistique du Sud, la FTC s'attaque avec succès au pouvoir croissant de la chaîne de grande distribution A&P, accusée d'imposer des conditions draconiennes à ses fournisseurs. Les New Dealers ciblent également le monopole d'Alcoa sur l'aluminium, avec sans doute d'autant plus d'empressement que l'entreprise appartient à Andrew Mellon, l'ancien secrétaire au Trésor, qu'ils accusent également d'évasion fiscale.
Jusque dans les années 1970, l'arsenal des lois antitrust reste suffisamment dissuasif pour pousser les grandes entreprises à se développer en investissant de nouveaux secteurs plutôt qu'en rachetant leurs concurrents directs – d'où l'émergence de vastes conglomérats, comme celui de la General Electric, qui seront progressivement dépecés dans les années 1980.
Symbole de ce changement d'époque : Exxon et Mobil, les deux principaux héritiers de la Standard Oil, refusionnent en 1999 avec la bénédiction du président Bill Clinton.
C'est alors qu'a lieu une profonde réorientation des politiques antitrust, inspirée par des représentants de l'école de Chicago comme Richard Posner ou Robert Bork. Auteurs en 1978 respectivement de Antitrust Law : an Economical Perspective et de The Antitrust Paradox, ils argumentent que la concentration et les fusions de grandes entreprises bénéficient aux consommateurs. Ils réussissent à imposer la doctrine du « bien-être du consommateur » (consumer welfare), selon laquelle les monopoles et les grandes fusions sont légitimes tant que les entreprises concernées peuvent argumenter qu'elles se traduiront par des baisses de prix. C'est le début d'une grande vague de concentrations, alimentée par le boom des marchés financiers, qui se poursuit encore aujourd'hui. Aux États-Unis et bientôt en Europe, les autorités de concurrence approuvent sans trop sourciller tous les projets de fusion qui leur sont présentés et se préoccupent surtout de faire la chasse aux aides d'État et aux monopoles publics. Symbole de ce changement d'époque : Exxon et Mobil, les deux principaux héritiers de la Standard Oil, refusionnent en 1999 avec la bénédiction du président Bill Clinton. En 2005, cinq des sept entreprises issues du démantèlement de AT&T en 1982 sont à nouveau regroupées, et reprennent le nom de AT&T. Deux autres s'unissent pour former son principal concurrent, Verizon.
Ce n'est qu'avec l'essor du numérique que la lutte contre les monopoles revient finalement sur le devant de la scène. Dès les années 1990, la législation antitrust est utilisée pour forcer Microsoft à renoncer en partie à sa stratégie consistant à profiter de la position dominante de son système d'exploitation Windows pour contrôler également le marché des logiciels et notamment de la navigation sur le web. Mais c'est surtout dans les années 2010 et 2020, avec la croissance fulgurante des Gafam, que les invocations du glorieux passé de l'antitrust se multiplient, avec des appels à démanteler les nouveaux monopoles que sont Amazon, Google et Facebook. Malgré l'éloignement apparent entre l'âge du télégraphe et du chemin de fer et celui du web et de l'intelligence artificielle, les débats actuels sur les monopoles ne sont pas sans rappeler ceux du tout début du XXe siècle.
(c) La Découverte, tous droits réservés
13.02.2025 à 23:18
Les multinationales sont omniprésentes dans le monde d'aujourd'hui. Mais comment sont-elles devenues aussi riches et aussi grosses ? Un détour par l'histoire pour comprendre le monde contemporain.
- Multinationales. Une histoire du monde contemporainMultinationales. Une histoire du monde contemporain est un livre collectif co-dirigé par Olivier Petitjean (Observatoire des multinationales) et Ivan du Roy (Basta !) paru aux éditions La Découverte en février 2025. Il propose un détour par l'histoire pour pour prendre de la hauteur et mieux comprendre les enjeux brûlants d'aujourd'hui. Nous en publions quelques bonnes feuilles.
Qu'on consomme leurs produits, qu'on admire leurs marques ou qu'on dénonce leurs pratiques, les multinationales sont omniprésentes. Mais les connaît-on vraiment ? Comment sont-elles devenues ce qu'elles sont aujourd'hui ? Cette somme ambitieuse, associant chercheurs et journalistes, offre une fresque mondiale et une généalogie critique inédites. Elle inscrit les entreprises et les marques dans la « grande histoire » et raconte les choix économiques, politiques, juridiques, techniques, financiers ou culturels qui ont rendu possible leur essor.
De la Compagnie française des pétroles à Total, des premiers câbles télégraphiques sous-marins aux géants du Web, de Rockefeller à Elon Musk, de la Compagnie des Indes orientales au « Commodity Trading », de IG Farben au RoundUp, de la machine à coudre Singer à ChatGPT, des « républiques bananières » au lobbying intensif, ce livre retrace la montée en puissance progressive des multinationales, de la seconde moitié du xixe siècle jusqu'à nos jours, à travers une série de dates emblématiques complétées par des portraits et le récit de plusieurs épisodes clés.
L'histoire des multinationales épouse celles des relations entre États, des conflits et des grandes crises, qui sont souvent des moments d'enrichissement et de rupture. Elle suit de près la trajectoire des changements technologiques, que ces entreprises ont contribué à orienter et accélérer. Elle accompagne la transformation de nos vies quotidiennes, à travers l'avènement d'une société de consommation de masse à l'échelle du globe, et aujourd'hui le tout-numérique. Elle est aussi l'histoire de la transformation de notre environnement naturel, de l'extraction des matières premières, de la production d'énergie à une échelle toujours plus importante, jusqu'à engendrer des menaces inédites.
L'histoire des multinationales est donc notre histoire.
« On ne peut qu'être impressionné par ce livre, que toutes celles et ceux qui s'intéressent à l'économie devront conserver sous la main dans leur bibliothèque. (…) chacun y trouvera son bonheur et en ressortira plus intelligent ! » - Alternatives économiques
« Son principal objectif est de déconstruire un grand récit trompeur selon lequel les grandes entreprises seraient des sources indispensables de progrès et de prospérité. (…) L'intention revendiquée est de réarmer la critique des multinationales et de leurs effets néfastes. (…) On pourra y lire différentes histoires, celle du rôle caché de ces entités complexes dans la mondialisation du capitalisme, ou la chronique de leur montée en puissance dans l'espace public. (…) Ce livre fort stimulant, qui en résulte est une remarquable somme. » – Le Monde
« Ce livre contribuera à redéfinir le contenu de l'internationalisme dans un monde marqué par les pulsions nationalistes conservatrices. » - L'Humanité
Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.
Avec des contributions de Pauline Barraud de Lagerie, Sarah Benabou, Kenneth Bertrams, Barnabé Binctin, Olivier Blamangin, Cyprien Boganda, Christophe Bonneuil, Emma Bougerol, François Bouloc, Adrià Budry Carbo, Erika Campelo, Thomas Cantaloube, Michel Capron, Sophie Chapelle, Maxime Combes, Mickaël Correia, Sandra Cossart, Nicolas Delalande, Alain Deneault, Pierre-Yves Donzé, Vincent Drezet, François-Xavier Dudouet, Agathe Duparc, Mathilde Dupré, Olivier Favier, Jean-Baptiste Fressoz, Pauline Gensel, Aurore Gorius, Jean-Christophe Graz, Stéphane Heim, Tristan Jacques, François Jarrige, Nicolas Jounin, Rachel Knaebel, Sandrine Kott, Stéphanie Kpenou, Frédéric Lemaire, Sophie Lemaitre, Rozenn Le Saint, Nelo Molter Magalhães, Guy Pichard, Sabine Pitteloud, Dominique Plihon, Clément Séhier, Claude Serfati, Nikos Smyrnaios, Annie Thébaud-Mony, Claude Vaillancourt, Guillaume Vénetitay, Julien Vercueil, Scott Viallet-Thévenin, Gérard Vindt, Alexis Vrignon, Nolwenn Weiler.
Voir la page du livre sur le site des éditions La Découverte.
Un autre extrait du livre est accessible sur le site de Basta ! : 1992. Comment Total et consorts nous ont fait perdre un temps précieux dans la lutte contre le réchauffement, par Christophe Bonneuil
11.02.2025 à 00:38
Comment les industriels de l'IA cherchent à se protéger des velléités de régulation.
- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / Lobbying et influence, normes et régulations, nouvelles technologies, pouvoir des entreprises, capture, numérique, données, FranceLe Sommet international pour l'action sur l'intelligence artificielle (IA) qui a lieu à Paris en ce mois de février 2025 tient à la fois de la foire commerciale et de la grande messe où les dirigeants de multinationales et de start-ups sont conviés à s'asseoir à la même table que les gouvernements. On y parle d'intérêt général et de régulation tout en négociant des contrats et des investissements, sur fond de brouillage des frontières entre public et privé. Un entre-soi qui sert surtout à écarter les vraies questions.
Le Sommet international pour l'action sur l'intelligence artificielle (IA) se tient actuellement à Paris, dont le point d'orgue est une conférence qui doit accueillir au Grand Palais des représentants d'une centaine de pays les 10 et 11 février.
De nombreux événements scientifiques, culturels, économiques et politiques sont organisés à cette occasion dans la capitale française et ses environs [1]. La « Station F », incubateur de start-ups créé par Xavier Niel, abrite mardi 11 février un « Business day » pour rassembler « les acteurs de l'écosystème tech français et les acteurs économiques internationaux ». L'École Polytechnique a organisé un raout sur son campus du plateau de Saclay sous le titre « IA, science et société ». À quoi s'ajoutent des « contre-sommets » organisés par l'eurodéputé écologiste David Cormand, ou encore par le philosophe Éric Sadin et le journaliste Éric Barbier. Conséquences du déploiement de l'IA sur les professions culturelles, impact climatique, dépendance technologique, libertés et surveillance, désinformation, utilisation dans l'industrie de l'armement... Le sujet suscite en effet toutes les craintes. Et les discussions qui se tiennent ces jours-ci à Paris ne semblent pas, sur le fond et surtout sur la forme, de nature à les apaiser.
Malgré son titre de « sommet international », l'événement n'a pas grand chose à voir avec la diplomatie officielle ni avec le cadre de négociations onusiennes. C'est une grande messe conçue sur le modèle du Forum économique mondial de Davos, rassemblant autour d'une même table responsables politiques, patrons de grandes entreprises et de start-ups et quelques représentants de la communauté scientifique ou de la société civile triés sur le volet. Sont annoncés le vice-président américain J.D. Vance, le premier ministre indien Narendra Modi, le chancelier allemand Olaf Scholz, la président de la Commission européen Ursula von der Leyen, le vice-premier ministre chinois Zhang Guoqing. Seront aussi présents au Grand Palais des dirigeants de firmes numériques comme Sam Altman d'Open AI, et de groupes comme Airbus ou Capgemini.
Le sommet de Paris fait suite à deux rassemblements précédents, organisés à Londres en 2023 et à Séoul en 2024, dédiés en théorie à la régulation de l'intelligence artificielle, mais consacrés en pratique à faire la promotion de cette technologie, à la présenter comme inévitable et surtout à poser les industriels eux-mêmes comme acteurs incontournables de toute future réglementation. Ces sommets sont parfois présentés - abusivement, dans la mesure où ils n'ont caractère intergouvernemental officiel et de n'appuient ni ne visent la rédaction d'aucun traité – comme des « COP de l'IA ». Et pourtant, on y retrouve bien le même mélange de discussions techniques, d'annonces publicitaires et de « business as usual » qui constitue désormais la norme en matière de gouvernance mondiale.
L'événement de cette année franchit cependant une nouvelle étape par rapport aux itérations précédentes, qui tentaient encore de maintenir un équilibre entre régulation et promotion. C'est qu'il s'inscrit aussi dans une autre lignée : celle des sommets « Choose France » imaginés par Emmanuel Macron. Chaque année depuis son accession à la présidence de la République, le locataire de l'Elysée se plaît à mettre en scène sa relation privilégiée avec les dirigeants de grandes multinationales et d'institutions financières à travers un rassemblement de prestige au château de Versailles, à l'occasion duquel sont traditionnellement annoncés foule de nouveaux investissements dans l'Hexagone. C'est également le cas avec ce sommet. Emmanuel Macron a annoncé à la télévision 109 milliards d'euros d'engagements dans le secteur de l'IA en France. Les Emirats arabes unis ont promis la construction d'un « campus » assorti du plus gros centre de données d' Europe, pour un montant d'entre 30 et 50 milliards. Le fonds canadien Brookfield a annoncé la construction d'un autre « data center » dans la région de Cambrai et d'infrastructures associées pour 20 milliards.
Ce mélange des genres se retrouve à tous les étages de l'organisation du sommet, y compris l'événement officiel du Grand Palais. Emmanuel Macron en a confié la direction à Anne Bouverot, présidente du conseil d'administration de l'Ecole normale supérieure. Titulaire d'un doctorat dans le domaine de l'intelligence artificielle, elle cumule aussi les casquettes dans le secteur privé : près de 20 années au sein d'Orange (alors France Télécom), la direction du groupe de biométrie Morpho (2015-2017), une place aux conseils d'administration d'Edenred (2010-2021), de Capgemini (2013-2021), de Cellnex (depuis 2018) ou encore de la « licorne » française Ledger (2019-2024), et last but not least un poste de « senior advisor » pour le fonds d'investissement anglo-américain TowerBrook (actionnaire de OVHcloud).
Anne Bouverot est affublée du titre d'« envoyée spéciale » d'Emmanuel Macron, au même titre que d'autres personnalités en charge de thématiques spécifiques, comme Guillaume Poupard. L'ancien directeur général de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) a été pantoufler en 2022 chez Docaposte, la filiale du groupe La Poste en charge des systèmes de gestion de données et d'identification. Également administrateur de Sekoia.io, entreprise spécialisée dans la cybersécurité, il est censé plancher sur « l'IA de confiance ». Roxane Varza, la directrice de Station F, également « scout investor » chez Sequoia Capital, l'un des fonds historique de capital-risque de la Silicon Valley, et administratrice de NRJ Group, a été chargée quant à elle de l'innovation et de la culture. L'équipe est complétée par le diplomate Henri Verdier, la conseillère de l'Organisation internationale du travail Sana de Courcelles, et Martin Tisné, de la fondation Omidyar. Cette fondation lancée par l'un des créateurs d'eBay est très active sur la régulation du numérique et notamment de l'intelligence artificielle.
Martin Tisné est la cheville ouvrière du projet de « fondation de l'IA pour l'intérêt public » qui doit être annoncée en grande pompe durant le sommet, et qui prévoit de lever 2,5 milliards d'euros pour des projets de bases de données à but non lucratif. On peut déjà parier que ce seront à peu près les mêmes noms ou les mêmes profils qui se retrouveront à la tête de cette nouvelle initiative « publique-privée ». Beaucoup des personnes qui ont organisé le sommet de Paris ou qui interviendront au Grand Palais se sont déjà retrouvés dans d'autres instances, comme l'institut « IA et société » de Normale Sup', dont Anne Bouverot est la secrétaire générale (et dont il sera à nouveau question plus loin), ou encore le comité sur l'intelligence artificielle générative, dont elle est la co-présidente. Mis en place par Elisabeth Borne alors qu'elle était en poste à Matignon, ce comité réunit plusieurs représentants de grandes entreprises françaises et américaines, du secteur numérique et au-delà (Google, Renault, Meta, Dassault Systèmes, Decathlon) ainsi qu'Arthur Mensch du « champion » français de l'IA Mistral AI et de son conseiller et co-actionnaire, l'ancien secrétaire d'Etat Cédric O. L'un de ses rapporteurs est aujourd'hui conseiller spécial d'Anne Bouverot pour l'organisation des événements parisiens.
Lire aussi Les bonnes affaires de Cédric O, ex secrétaire d'État
Comme le rappelle le média spécialisé Synth, les géants de la tech sont passés maîtres dans l'art de s'imposer comme leurs propres régulateurs. Après le sommet de Londres en 2023 a ainsi été annoncée la création d'un « AI Safety Institute », dont les rênes ont immédiatement été confiés à un représentant du secteur du capital-risque et une cadre d'OpenAI. La France suit la même tendance, mais en limitant encore plus les ambitions en matière de régulation.
Autre grand moment du sommet sur l'IA, le « Business day » qui se tient à Station F est lui aussi co-organisé par un acteur public, Bpifrance, dont les liens avec le secteur privé de la tech ne datent pas d'hier – et les deux lobbys français de la tech, France Digitale et Numeum. La page d'accueil de l'événement affiche aussi une liste impressionnante de partenaires « gold », « silver » et autres, parmi lesquels Microsoft, Uber, Bouygues, Orange et Rothschild. Comme par effet de miroir, de nombreux responsables politiques et hauts fonctionnaires viendront s'y exprimer à l'invitation du secteur privé.
D'autres vont encore plus loin, à l'image des soixante entreprises regroupées au sein de l'alliance « EU AI Champions Initiative », parmi lesquelles des entreprises technologiques comme Mistral AI, AMSL ou Spotify et des groupes industriels bien établis du vieux continent comme Airbus, BNP Paribas, Mercedes ou TotalEnergies. Ces « champions de l'IA » annoncent qu'ils vont « immédiatement » commencer les discussions avec les décideurs européens pour « créer un cadre réglementaire drastiquement simplifié ». Derrière l'affichage des grands noms européens, l'initiative a été lancée par un fonds d'investissement américain, General Catalyst, et le communiqué de presse précise que des fonds comme Blackstone ou KKR se tiennent eux aussi « prêts à consacrer 150 milliards de dollars de nouveaux capitaux et de fonds déjà levés à des opportunités liées à l'IA en Europe au cours des cinq années à venir ».
Lire aussi AI Act : le troublant lobbying des « champions » européens, Mistral AI et Aleph Alpha
Représentants de grands groupes et de start-ups, « venture capitalists », scientifique, responsables d'institutions publiques ou parapubliques, ou personnalités portant toutes ces casquettes à la fois... Derrière la diversité apparente des événements organisés cette semaine à Paris, il y a bien au final une forme de pensée unique.
Et ce n'est pas sans conséquence sur la teneur des débats. C'est l'Institut IA et Société d'Anne Bouverot à l'Ecole normale supérieure qui a été chargé de la « consultation de la société civile et des experts » en amont du sommet. Tout le narratif qui accompagne le sommet tend à présenter le développement de l'intelligence artificielle et l'expansion de ses usages comme une dynamique irrésistible. L'ambition de la « régulation », si régulation il y a même, s'en trouve réduite, au mieux, à en limiter les effets indésirables. Jamais la question n'est posée si ce développement de l'IA est même souhaitable, dans quelle mesure et pour quels usages – et quelle forme de « régulation » pourrait être possible pour maintenir ce développement dans le cadre de fins décidées démocratiquement.
C'est justement pour porter le débat sur cet enjeu de fond qu'a été lancée en France la coalition Hiatus [2], à l'initiative de la Quadrature du net, qui regroupe plusieurs organisations et mouvements de la société civile [l'Observatoire des multinationales en fait également partie, NdE].
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donAutre exemple : la question des besoins massifs de l'intelligence artificielle en électricité et en eau pour ses data centers, et donc celles de l'impact climatique et écologique grandissant du secteur. La question est certes évoquée dans les débats, mais de manière relativement inoffensive et en évitant de donner la parole à ceux et celles qui porteraient une parole plus critique. Le ministère pour la Transition écologique organise ainsi le mardi 11 février un « Forum pour l'IA durable » où interviendront des hauts fonctionnaires nationaux et internationaux et des représentants de Google, Nvidia et Atos... mais absolument aucune association écologiste. Anne Bouverot, tête pensante du sommet, a prévenu que serait lancée à cette occasion d'une « coalition pour une IA durable », dont l'une des premières initiatives serait un partenariat entre le groupe Capgemini (au conseil d'administration duquel elle a siégé huit ans) et encore une fois son propre Institut IA et Société. Ouf, nous sommes sauvés.
Article basé en partie sur des recherches de Cléa Vidal.
[1] Voir la liste complète.
[2] Voir son manifeste inaugural, paru initialement dans Le Monde, et son site web.