Publié par l’association Alter-médias / Basta !
26.05.2026 à 12:48
La vidéosurveillance algorithmique se déploie en France non seulement dans l'espace public, avec la loi JO, mais aussi dans les commerces, sans le cadre juridique nécessaire. Des startups comme Veesion ont lancé une campagne de lobbying de longue haleine pour obtenir la légalisation de ces pratiques, avec le soutien des géants de la distribution et de députés. Le tout au nom d'une « innovation » qui pose de nombreuses questions.
« Quand on a une technologie, qui n'est pas chère, qui est (…)
La vidéosurveillance algorithmique se déploie en France non seulement dans l'espace public, avec la loi JO, mais aussi dans les commerces, sans le cadre juridique nécessaire. Des startups comme Veesion ont lancé une campagne de lobbying de longue haleine pour obtenir la légalisation de ces pratiques, avec le soutien des géants de la distribution et de députés. Le tout au nom d'une « innovation » qui pose de nombreuses questions.
« Quand on a une technologie, qui n'est pas chère, qui est facile à installer, et qu'il y a juste un problème légal, eh bien, vous me trouvez sur votre chemin. Moi j'étais entrepreneur avant d'être député, dans la tech, et une des choses sur lesquelles je me bats, c'est comment on s'assure d'aller beaucoup plus vite, et d'enlever toutes les barrières qu'il y a dans notre pays pour développer l'innovation. »
Ces mots sont ceux du député Renaissance Paul Midy, prononcés le 19 mars 2026 lors de l'événement annuel de l'une des plus puissantes associations patronales du secteur de la distribution en France : le Perifem. Ses adhérents – parmi lesquels Leclerc, Carrefour, Fnac-Darty, Decathlon, Ikea, Marionnaud, Franprix, Boulanger, Casino ou encore Monoprix – représentent 35 000 magasins, 400 centres commerciaux et 70 millions de m² de surface commerciale pour un total de 300 milliards d'euros de chiffre d'affaires.
Paul Midy était sur place pour faire la promotion sa proposition de loi « visant à améliorer la protection des commerçants grâce à l'usage d'outils numériques », âprement débattue à l'Assemblée nationale quelques semaines plus tôt. Proposition dont l'unique objectif est de normaliser une pratique déployée depuis quelques années sur le territoire français... en toute illégalité.
Le marché global de la vidéosurveillance est estimé à plus de 2 milliards d'euros en France et considéré comme le plus rentable du secteur de la sécurité privée [1]. Le poids spécifique de la vidéosurveillance algorithmique (VSA) reste difficile à quantifier, que ce soit en France ou à l'international. On estime cependant qu'à l'échelle mondiale, le marché global de la reconnaissance faciale représente 5,7 milliards de dollars avec des perspectives de croissance à 12 milliards en 2028. Parmi les dizaines de sociétés spécialisées dans la VSA qui se déploient en France, moins de dix proposent de détecter automatiquement les vols à l'étalage dans les magasins. Le leader français de ce sous-segment de la surveillance « augmentée » est la jeune société française Veesion.
Lancée en 2018 par Thibault David et Benoît Koenig, deux anciens élèves d'HEC, cet éditeur de logiciels revendique le chiffre difficilement vérifiable de 5 000 magasins équipés dans le monde, dont plus de la moitié en France. L'entreprise affiche des références clients prestigieuses telles que la Fnac, Monoprix Spar, Casino, Carrefour, Super U, Intermarché, Leclerc, Intersport et des groupements de pharmacies.
Relié à des caméras de surveillance, son logiciel repose sur la technologie dite de vision par ordinateur (une branche de l'intelligence artificielle qui analyse les pixels des images). Les données comportementales des clients tels que les mouvements du corps (tête, bras, mains, jambes, poitrine) et les éventuels attributs (chariot, poussette, sac à dos, à main ou de course) seraient analysés en continu dans les rayons du magasin pour tenter de déterminer si la personne qui est en train de manipuler un produit va commettre un vol ou non. Si l'algorithme identifie une situation « suspecte », l'application génère une alerte sur le téléphone ou l'écran en caisse. Selon Veesion, cette technologie permettrait, pour quelques centaines d'euros par mois, de sauver les commerçants de la faillite en « réduisant de 60 % les pertes liées au vol ». Il y a un seul hic : le déploiement de ces algorithmes de surveillance dans les magasins n'est à ce jour autorisé par aucun texte de loi, alors même qu'il soulève de nombreux problèmes.
Ces technologies opèrent en effet un changement de nature dans la pratique de la surveillance par les caméras traditionnelles. Les personnes ne sont plus simplement filmées, mais analysées en temps réel et à leur insu, par un algorithme conçu en toute opacité par des entreprises privées. Ces outils de collecte et de traitement de données personnelles restent « invisibles » pour les clients du magasin, automatiquement considérés comme des voleurs potentiels. Pour les ONG comme Amnesty international, ils constituent une menace pour le droit à la vie privée et les libertés des citoyens. Ils opèrent également un changement d'échelle de la surveillance, conduisant à « un traitement massif de données personnelles », selon les termes de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil).
Selon Veesion, son logiciel est conforme au Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui fixe les standards européens dans ce domaine, puisqu'il s'agit d'une simple « analyse de gestes ». Pour le juriste et membre de La Quadrature du Net, Martin Drago cependant, il s'agit bien de données biométriques : « La réglementation européenne définit bien les données biométriques comme des données relatives aux caractéristiques “comportementales” d'une personne aux fins de son identification unique. L'identification unique signifiant ici non pas de retrouver son identité, mais de l'individualiser par rapport au reste des autres personnes. » Un client peut en effet être identifié comme un possible voleur puis appréhendé sans même recourir à un système de reconnaissance faciale.
« En principe, les dispositifs de caméras augmentées (…) sont interdits en l'absence de cadre légal spécifique », précisait déjà la Cnil en 2022. La loi du 19 mai 2023, dite loi JO, qui autorise à titre expérimental l'usage de la VSA en temps réel dans l'espace public pour lutter contre le terrorisme et les troubles graves à l'ordre public, comprend seulement huit situations de détection possible (départ de feu, bagage abandonné, présence d'armes, etc.), dont le vol dans les magasins est exclu. Pour les jeunes startuppers, obtenir un changement de législation est donc un enjeu existentiel.
Veesion s'attache les services de Tilder dès le lancement commercial de son logiciel en 2021. Comptant dans ses équipes d'anciens ministres tels que Marlène Schiappa et Michel Sapin, ou encore l'ancien président du Medef Pierre Gattaz, ce cabinet de conseil organise des rencontres avec de nombreux décideurs pour « évoquer le cadre juridique de la vidéosurveillance intelligente » et, à partir de 2022, d'« échanger sur l'avis de la Cnil » [2]. L'offensive communicationnelle de la start-up se joue également dans les médias. Des nombreux émissions télévisées (« Capital », C à vous », « Envoyé Spécial », etc.), les JT de France 2 et TF1, des radios (France Inter, RMC, RTL, Sud Radio, Europe 1) et la presse écrite (Le Figaro, Les Échos, Le Parisien, La Provence, Challenges, Forbes, etc.), vantent un outil innovant, rentable et efficace pour détecter les voleurs. Dans la foulée, Veesion réalise une première levée auprès de plusieurs fonds de capital-risque dont Aglaé Ventures, propriété de Bernard Arnault.
En novembre 2023, cependant, les services de la Cnil contrôlent les locaux de Veesion et inspectent quelques commerces qui utilisent leur logiciel. Dans un courrier envoyé aux dirigeants de la société le 6 juin 2024, l'autorité pointe les risques pour les libertés publiques (notamment celle « d'aller et venir ») générés par cette « surveillance automatique » des citoyens, tout en soulignant les insuffisances des dispositifs mis en place par la start-up pour faire respecter le droit d'opposition des individus soumis à ce contrôle algorithmique, droit consacré par le RGPD. La Cnil relève également l'inefficience du dispositif qui « génère un grand nombre d'alertes concernant des gestes finalement non qualifiés de vol par les clients » et considère que la base légale de « l'intérêt légitime » ne peut pas être utilisée par les commerçants pour justifier une telle surveillance de leurs clients. Un coup dur pour les jeunes entrepreneurs, en pleine négociation pour obtenir une seconde levée de fonds.
Ils tentent quelques jours plus tard de faire suspendre cette décision administrative par une procédure d'urgence auprès du Conseil d'État. Le juge administratif rejette la requête de Veesion, et l'entreprise finit par se désister peu avant la seconde audience qui devait avoir lieu en juin 2025, arguant que « le recours n'avait plus lieu d'être pour des raisons procédurales ». Entre-temps, elle avait bouclé sa deuxième levée de fonds, avec 53 millions d'euros, dont une partie glanée auprès de l'État français via Bpifrance, la banque publique d'investissement.
Avec une activité commerciale en pleine expansion, Veesion cherche alors de nouveaux leviers d'influence pour faire légaliser l'usage de leur logiciel. Elle s'attache les services d'un nouveau cabinet, Vae Solis, cofondé par Philippe Manière, ancien directeur général de l'Institut Montaigne, pour lancer une nouvelle série de rendez-vous avec des décideurs. La start-up peut aussi compter sur le soutien du Perifem. L'organisation patronale, qui compte parmi ses adhérents, outre les grandes enseignes de distribution, des acteurs nationaux et internationaux de la vidéosurveillance dont Veesion, s'est lancé en parallèle depuis 2022 dans sa propre campagne de lobbying pour étendre l'usage de la « vidéosurveillance intelligente », avec une cible en particulier : faire exclure l'utilisation de caméras de vidéosurveillance augmentée du domaine du droit d'opposition prévu par l'article 21 du RGPD [3].
Présent en mars 2026 à la même table-ronde que Paul Midy, le délégué général du Perifem Franck Charton a raconté comment, accompagné par le cabinet d'avocats Momentum, son organisation a obtenu gain de cause auprès du « gendarme des données personnelles », qui finit par donner en mai 2025 un avis favorable (sous conditions). Mais ce feu vert relatif ne porte encore que sur l'autorisation du traitement algorithmique pour détecter les vols des clients aux caisses automatiques des magasins – et non dans les rayons comme le souhaite Veesion. « C'était un premier pas très important, maintenant on est sur la proposition de loi de Paul Midy », conclut Charton. De fait, l'extension de ce retrait du droit d'opposition est au cœur du texte soumis au Parlement.
« C'est vraiment précieux d'avoir des élus tech-friendly et engagés au Parlement », fera savoir dans un post Linkedin le cofondateur de Veesion, Benoît Koenig, au sujet du député Renaissance venu leur rendre visite dans leurs locaux parisiens en 2025.
Paul Midy connaît bien le monde de l'entreprise qu'il défend. Consultant au sein du célèbre cabinet de conseil McKinsey pendant sept ans, il a ensuite pris les rênes de la filiale tourisme de Jumia Group, une multinationale du commerce en ligne opérant principalement sur le continent africain, dans laquelle il a conservé ses actions. Après un bref passage à la direction de l'entreprise de livraison de repas Frichti, il est propulsé en 2020 à la tête du parti La République en marche en 2020, et élu député de l'Essonne en 2022. Surnommé le « start-upper » par le magazine Marianne, membre du Conseil national de l'IA et du numérique, le député affiche un soutien sans faille pour le secteur de la French Tech.
Pour défendre la proposition de loi qu'il dépose en mars 2025, Paul Midy reprend allégrement les éléments de langage de Veesion et des autres acteurs du marché. L'exposé des motifsévoque ainsi le « véritable fléau du vol à l'étalage », pesant 120 milliards d'euros dans le monde et, en France, une perte qui pourrait « représenter jusqu'à 4 % des ventes annuelles » pour les magasins. Des chiffres quelque peu trompeurs puisque les 120 milliards correspondent au total de la « démarque inconnue », ce qui inclut les erreurs administratives, fraudes internes ou des fournisseurs et autres anomalies non identifiées – le vol à l'étalage ne comptant que pour 36 % du total [4]. La répercussion financière globale de la démarque inconnue sur les ventes annuelles des commerces se situe quant à elle autour de 1 % en moyenne, selon plusieurs sources du secteur. Le texte évoque également « l'impact majeur » des vols « occasionnels » et est illustrée par cet exemple : « Un vol de 20 € de marchandises, commis quatre fois par semaine, peut entraîner une perte de plus de 4 000 € par an. » Un exemple et un chiffre utilisés pendant des années dans les présentations commerciales et le logiciel de Veesion.
Lors des débats à l'Assemblée nationale le 2 février 2026, le député Paul Midy affirme que le dispositif permettrait de réduire jusqu'à 50 % des vols – là encore un chiffre très proche de ceux vantés par Veesion. Une argumentation qui fait bondir l'élue écologiste Cyrielle Chatelain : « Vous vous étiez engagé en commission à nous communiquer de manière transparente la méthodologie utilisée pour parvenir à ces chiffres. Sur quel échantillon ont-ils été calculés ? Qui les a fournis ? La réponse à cette question est d'autant plus intéressante qu'il existe une suspicion que la loi ait été conçue pour servir des intérêts privés. »
Pour la députée Élisa Martin, du groupe LFI, Paul Midy « essaye de nous vendre un projet de loi dans l'intérêt des petits commerçants, mais ces logiciels s'adressent aussi aux grands centres commerciaux ! Il y a d'autres façons de lutter contre le vol à l'étalage, qui sont pour la grande majorité des vols d'opportunité. » Pour elle, cette législation traduit la « volonté de la Macronie de mettre en place ces dispositifs de surveillance, mais aussi de soutenir les industriels français qui ont besoin d'images pour entraîner leurs logiciels ».
L'accès aux images de vidéosurveillance collectées dans les commerce est en effet l'autre enjeu sous-jacent de cette proposition de loi. Si le cofondateur de Veesion, Thibault David, se vante d'avoir entraîné son algorithme « avec beaucoup de voleurs professionnels » embauchés en freelance et « dont certains ont fait de la prison pour ça », l'IA nécessite une très grande quantité d'images pour que le logiciel reconnaisse efficacement des situations de vols et n'émette pas un trop grand nombre de fausses alertes. Une enquête de France Info a révélé en 2024 que les images de surveillance des supermarchés français équipés par Veesion étaient visionnées et annotées par des travailleurs précaires chez des sous-traitants à Madagascar, payés 6 centimes la tâche, soit une centaine d'euros par mois. En lieu et place de la prétendue « détection automatisée grâce à l'IA » promise par la start-up française, ces travailleurs du clic doivent débusquer eux-mêmes « en direct, en temps réel » les situations de vols et envoyer une alerte pour arrêter les suspects – un travail humain, comparable à celui d'un opérateur de vidéoprotection derrière les écrans du magasin.
Les chercheurs Clément Le Ludec et Maxime Cornet, qui ont étudié à Madagascar le travail des annotateurs pour un éditeur de logiciel détectant les vols à l'étalage [5], soulignent la difficulté technique à différencier un geste d'achat d'un geste de vol : « Placer un objet dans un sac personnel et non un caddie n'indique pas forcément une volonté de ne pas régler le produit en caisse. » Ils décrivent aussi la « double casquette » des travailleurs malgaches, qui doivent à la fois classifier une situation de vol pour alimenter l'IA et émettre une alerte en temps réel aux salariés du magasin. Un doublement de rôles qui vaut aussi pour les caissiers et caissières dans les commerce en France, impliqués dans ce travail de sécurité provoqué par les alertes qu'ils reçoivent.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donAdoptée en première lecture à l'Assemblée nationale le 18 mars 2026 grâce au soutien de la droite et de l'extrême droite, la proposition de loi de Paul Midy est actuellement entre les mains du Sénat. Lors de la table ronde organisée par le Perifem, le député Renaissance a annoncé vouloir accélérer les choses en intégrant aussi ses propositions au projet de loi gouvernementale dit « Ripost » (censé lutter contre les rodéos urbains, les rave-partys, l'usage de stupéfiants, les feux d'artifice, etc.) débattu en ce moment à l'Assemblée nationale. Étrangement, il a promis d'en faire un « cavalier législatif pour réussir à aboutir rapidement » – ignorant probablement que le terme de « cavalier législatif » désigne une mesure introduite par amendement dans une loi en préparation sans rapport avec le texte en question, ce qui provoque normalement un rejet du Conseil Constitutionnel.
L'amendement à la loi Ripost a été déposé le 18 mai 2026 par le sénateur Les Républicains Antoine Lefèvre. Un nouveau véhicule législatif dont le calendrier n'est pas encore connu. Mais le conseil constitutionnel qui pourrait bien de toute façon se dresser sur le chemin de cette loi, selon Élisa Martin. Pour elle, le retrait du droit d'opposition serait une « contrainte » obligeant les citoyens à se « soumettre à l'analyse automatisée de leurs comportements, ce qui est tout simplement contraire au RGPD », et qui justifierait une censure.
Sur ce point aussi, la réponse de Paul Midy est quelque peu désarmante : « Concrètement, à l'entrée du commerce, il sera affiché le plus clairement possible qu'il y a des caméras augmentées, ce qui permettra aux clients potentiels, s'ils ne veulent pas être filmés par ces caméras, de ne pas y entrer. »
Les citoyens qui ne souhaiteraient pas subir une analyse algorithmique de leurs gestes pour alimenter les profits d'entreprises sans contrepartie auraient donc une solution : ne plus faire leurs courses.
[1] En toute sécurité. Atlas 2024
[2] Voir les activités de lobbying déclarées à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique.
[3] Vae Solis organise en 2025, selon ses déclarations à la HATVP, des discussions informelles et des réunions avec des hauts fonctionnaires, membres du Gouvernement ou de cabinet ministériel du ministère de l'Économie, de l'Intérieur et des Finances, pour « échanger sur la législation en cours en matière d'analyse automatisée des images de vidéosurveillance dans les commerces ».
[4] National Retail Federation, National Retail Security Survey 2023
[5] « La politique numérique de la sécurité urbaine », Revue Réseaux, éditions La Découverte, mai-juin 2025.
26.05.2026 à 12:47
Plongée dans les méandres de la « French Tech » et et de ses relations étroites avec la sphère politique.
- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / Lobbying et influence, France, numérique, surveillance, capture, données, aides publiques
Lors de son arrivée à l'Élysée en 2017, Emmanuel Macron a mis en avant le slogan de la start-up nation pour justifier une politique favorable aux investisseurs, aux dirigeants d'entreprise et à « l'innovation ». Politique qui est aussi un gigantesque effet d'aubaine pour des personnalités politiques et des entrepreneurs proches du pouvoir.
Dans cette série d'enquêtes, nous nous plongeons dans les méandres de la « French Tech » et et de ses relations étroites avec la sphère politique.
Ministres reconvertis en startuppers, zones grises entre public et privé, conflits d'intérêts... Le prétexte de « l'innovation » (pas toujours très probante au demeurant) est souvent utilisé pour promouvoir des lois et des régulations favorables à l'enrichissement de quelques-uns, et qui rognent sur les droits et les libertés individuelles et collectives.
21.05.2026 à 07:00
D'année en année, les bénéfices réalisés par les filiales de TotalEnergies dédiées au négoce, ou « trading », de pétrole et de gaz représentent 40%, voire parfois 80% des remontées de dividendes vers la tête de groupe. Critiquée sur ses superprofits et leur faible taxation, la major affirme partout que qu'elle paie ses impôts « là où elle extrait du pétrole et du gaz ». En réalité, ces filiales très lucratives sont basées à Singapour, en Suisse et au Royaume-Uni, où TotalEnergies ne produit (…)
- De l'Ukraine à l'Iran, pétrole et profits de guerre / TotalEnergies, France, Suisse, Singapour, Royaume-Uni, fiscalité, finance, énergies fossiles
D'année en année, les bénéfices réalisés par les filiales de TotalEnergies dédiées au négoce, ou « trading », de pétrole et de gaz représentent 40%, voire parfois 80% des remontées de dividendes vers la tête de groupe. Critiquée sur ses superprofits et leur faible taxation, la major affirme partout que qu'elle paie ses impôts « là où elle extrait du pétrole et du gaz ». En réalité, ces filiales très lucratives sont basées à Singapour, en Suisse et au Royaume-Uni, où TotalEnergies ne produit pas (ou peu) d'hydrocarbures, mais où elles bénéficient d'une fiscalité très avantageuse. Le contexte actuel de tensions géopolitiques leur profite à plein. Explications.
Alors que le conflit en Iran s'éternise, TotalEnergies et la plupart des autres majors pétrolières ont annoncé des profits record pour le premier trimestre 2026. La hausse du cours des hydrocarbures et la persistance des incertitudes géopolitiques augurent de bénéfices tout aussi considérables dans les prochains mois, relançant le débat sur la taxation de ces « superprofits ».
Comme le souligne une tribune signée par plusieurs économistes, ces gains record « ne traduisent ni une hausse de l'activité réelle ni, de manière significative, une augmentation de leurs coûts de fonctionnement » et « ne reflètent pas non plus une performance économique propre, ne découlent ni d'une innovation ni d'une prise de risque, mais d'une situation extérieure, à savoir la guerre en Iran ». Pourquoi dès ne pas en prélever une partie pour faire face aux conséquences de la hausse des cours pour les usagers ?
Le gouvernement français fait la sourde oreille sur la taxation des profits de guerre, en reprenant sans le questionner l'argumentaire de la major pétrolière.
Le gouvernement français a pourtant choisi de faire la sourde oreille, comme en 2022 suite à l'invasion russe de l'Ukraine, en reprenant sans le questionner l'argument clé des dirigeants de TotalEnergies : le groupe réaliserait ses profits là où il extrait du pétrole et du gaz, et non en France. De sorte que, premièrement, il serait injuste – voire selon certains « néocolonial » – que l'État français cherche à récupérer des revenus sur des activités localisées dans d'autres pays du Sud, et que deuxièmement, ce serait de toute façon juridiquement impossible [1].
Les activités de TotalEnergies en France, à savoir essentiellement (selon le groupe) les raffineries, seraient quant à elles structurellement déficitaires, ce qui expliquerait qu'il paie très rarement l'impôt sur les sociétés dans l'Hexagone. « TotalEnergies paie ses impôts dans les pays où elle réalise des bénéfices, très majoritairement dans les pays où elle produit de l'énergie », a ainsi résumé l'entreprise sur le réseau social d'Elon Musk.
Dans un précédent article, nous étions déjà revenus sur les faiblesses et les non-dits de cet argumentaire (lire Est-il vrai que « TotalEnergies paie ses impôts là où le groupe extrait du pétrole et du gaz » ?). On en retiendra surtout que de par sa structuration en une multiplicité de filiales commerçant entre elles, un groupe comme TotalEnergies est en capacité de loger ses profits dans certains pays plutôt que dans d'autres pour des raisons de convenance – qu'elles soient fiscales ou autres. En l'occurrence, les activités françaises du groupe semblent supporter un niveau de coûts anormalement élevé, ce qui les rend moins profitables que chez certains de nos voisins européens, pour des niveaux de ventes supérieurs ou largement supérieurs.
Un groupe comme TotalEnergies est en capacité de loger ses profits dans certains pays plutôt que dans d'autres pour des raisons de convenance.
La justification est tout aussi contestable en ce qui concerne la source des profits réalisés par TotalEnergies. Contrairement à ce que le groupe et ses défenseurs dans les médias et dans la classe politique laissent entendre, une bonne partie de ces bénéfices ne proviennent pas des activités d'extraction de pétrole et de gaz, mais d'une autre activité dont ils parlent beaucoup moins volontiers : le négoce, ou « trading » d'hydrocarbures.
Gabriel Zucman a récemment attiré l'attention sur ce point aveugle dans le rapport de « transparence fiscale » publié par TotalEnergies : l'existence d'importants centres de profits localisés non dans les principaux pays de production ou de vente du groupe, mais dans une discrète catégorie « Reste du monde », où ils sont très peu imposés. Pour l'économiste, il s'agit principalement des activités de « trading » ou négoce, basées en Suisse.
Dans l'infographie qui suit, nous présentons de manière simplifiée les filiales de TotalEnergies dédiées au trading ainsi les circuits juridiques et financiers par lesquels elles sont rattachées à la société mère qui chapeaute le groupe depuis Paris. Les deux principales de ces filiales sont Totsa (TotalEnergies Oil Trading SA), localisée à Genève en Suisse et spécialisée dans le pétrole, et TotalEnergies Gas & Power (TGP), basée formellement au Royaume-Uni, et spécialisée dans le gaz et le GNL (gaz naturel liquéfié). Le plus gros de ses opérations est cependant réalisé dans une branche située, elle aussi, à Genève.
Ces filiales de TotalEnergies ont pour activité d'acheter du pétrole ou du gaz à d'autres filiales du groupe ou à des producteurs tiers, puis de revendre ce pétrole ou ce gaz, soit à des filiales du groupe, soit à d'autres clients. Au passage, elles cherchent à réaliser une plus-value plus ou moins importante, que ce soit aux dépens des entreprises extérieures avec lesquelles elle font affaire, mais aussi potentiellement (et on retrouve là la question stratégique de la localisation des bénéfices au sein du groupe) aux dépens des autres filiales de TotalEnergies auxquelles elles achètent ou vendent des hydrocarbures.
Le milliard de dollars de plus-value réalisé au début de la guerre en Iran, opération certes spectaculaire, ne fait qu'illustrer ce qui est en réalité l'activité quotidienne des filiales de trading.
La major n'est pas obligée de rendre publique la liste des entreprises auxquelles elle achète du pétrole et du gaz, sauf lorsque celles-ci sont propriété en tout ou en partie d'un État. On sait ainsi que Totsa a acheté en 2024 pour un peu plus de 156 millions de dollars de pétrole à l'entreprise nationale irakienne Somo, ou encore que TGP a acquis cette même année pour plus de 200 millions de dollars de gaz et de GNL auprès d'Uniper, désormais détenue à 100% par Berlin. Mais ces transactions ne représentent qu'une minorité des volumes de pétrole et de gaz qui sont négociés par les filiales de trading.
Le Financial Times a raconté comment des traders travaillant pour Totsa à Genève ont réalisé une plus-value d'un milliard de dollars en réussissant à mettre la main, au début du conflit, sur des cargaisons de brut qui n'étaient pas bloquées du mauvais côté du détroit d'Ormuz. Une opération spectaculaire, certes, mais qui ne fait qu'illustrer ce qui est en réalité l'activité quotidienne de ces filiales de trading : une activité par nature spéculative, qui est d'année en année l'une des principales sources de profits du groupe.
En se plongeant dans les comptes des filiales concernées, il est possible de suivre en partie la remontée des profits du trading vers la société mère de TotalEnergies, puis vers ses actionnaires. C'est ce que nous présentons dans cette deuxième infographie, avec les chiffres pour 2024 (dernière année pour laquelle les comptes sont disponibles pour toutes les filiales).
Côté pétrole, malheureusement, on se heurte rapidement à un mur, du fait de la localisation de la filiale Totsa en Suisse. Les comptes sociaux 2024 de de TotalEnergies SE indiquent simplement qu'elle a réalisé un profit de 2,3 milliards d'euros cette année là et qu'elle a fait remonter 3,2 milliards d'euros à la société mère. On ne sait pas à quel niveau elle est imposée en Suisse, ni l'état de sa trésorerie.
En 2023, le taux d'imposition de la filiale singapourienne de trading était de 6,6%. Et l'année d'avant de 5,3%.
Il est cependant possible d'en apprendre un petit peu plus en étudiant les comptes d'une sous-filiale, basée à Singapour, qui gère les activités de négoce de la major française sur le continent asiatique. Détenue à 100% par Totsa, TotalEnergies Trading Asia a réalisé en 2024 un bénéfice de 222 millions de dollars US. Les impôts qu'elle a versés à la cité-État ont été de 39 millions de dollars, soit un taux d'imposition relativement avantageux de 14,9% (pour rappel, le taux de l'impôt sur les sociétés est aujourd'hui de 25% en France, contre 33% il y a encore quelques années). En 2023, année plus faste avec un bénéfice déclaré de près de 400 millions de dollars, ce taux d'imposition était encore plus bas à... 6,6%. Et l'année d'avant de 5,3% pour un bénéfice après impôt de 458 millions. Singapour propose de fait une taxation très accommodante pour les revenus du pétrole (10%) et du GNL (5%), ce qui explique sans doute le choix de TotalEnergies d'y implanter sa sous-filiale.
Côté gaz cette fois, avec TGP, nous disposons de plus d'informations. Basée au Royaume-Uni – et plus précisément à Tadworth, dans le Surrey, juste au sud de Londres –, cette filiale est soumise à davantage d'obligations de transparence et ses comptes sont publics. Outre les opérations de négoce, elle abrite aussi des modestes activités de ventes de gaz et d'électricité sur le marché britannique. Elle dispose de branches en France, en Belgique, en Espagne et surtout en Suisse, à la même adresse officielle que Totsa à Genève.
La branche suisse semble clairement la plus active, si l'on en croit l'impôt sur les sociétés qu'elle déclare avoir versé dans le pays en 2024 : 142 millions de livres sur 206 millions au total. Les 64 millions restants sont acquittés au Royaume-Uni, l'Espagne et la France se contentant de miettes. En 2024, le taux d'imposition cumulé de TGP aura été de 16,6 % (le taux normal étant de 25% outre-Manche). En 2022 et 2023, années plus profitables pour la filiale, ce taux était de seulement 9,6 % et 10 % respectivement. Là encore, des conditions plutôt avantageuses.
En 2024 encore, TGP a acheté pour 1,9 milliard d'euros de gaz naturel liquéfié au mégaprojet russe Yanal LNG, et pour 2,4 milliards d'euros en 2023.
Les comptes de TGP donnent également quelques indications sur ses transactions avec d'autres entités du groupe, qui permettent de se plonger dans les dynamiques internes de commerce entre filiales. Le tableau reste incomplet, TotalEnergies ayant profité d'une exemption légale lui permettant de garder confidentielles les opérations de TGP avec d'autres filiales détenues à 100%. On constate cependant des flux financiers importants avec des sociétés partiellement détenues par TotalEnergies opérant des forages et des usines de liquéfaction partout dans le monde, comme Abu Dhabi Gas Liquefaction, Angola LNG, Ichtys LNG (Australie), Nigeria LNG, Qatar Liquefied Gas Company, et surtout Yamal LNG, le mégaprojet de la major française dans la Russie poutinienne. En 2024 encore, TGP lui a acheté pour 1,6 milliard de livres de GNL (1,9 milliard d'euros), et pour 2,4 milliards d'euros en 2023. TGP joue clairement un rôle charnière dans les activités gazières de TotalEnergies à l'échelle mondiale.
Au passage : on note aussi en 2024 des achats et des ventes importants, pour plusieurs centaines de millions de livres, à la Compagnie électrique de Bretagne, qui gère la centrale électrique au gaz de Landivisiau, dans le Finistère, ce qui suggère soit que TGP lui a vendu du gaz et lui a racheté de l'électricité en grande quantité, soit peut-être une transaction de convenance sur des stocks de gaz.
Au final, TGP a réalisé en 2024 un bénéfice de 1,2 milliard de livres sterling (1,4 milliard d'euros), contre 2,1 en 2023 (2,4 milliards d'euros). Elle a versé en 2024 (sur les profits 2023) un dividende de 2,3 milliards de livres sterling (2,8 milliards d'euros) à ses propriétaires directs, à savoir d'autres sociétés du groupe TotalEnergies : en premier lieu, à 92%, une autre filiale britannique baptisée TotalEnergies Gas & Power Holding UK, mais aussi une société française du nom de Global LNG, et un fonds d'intéressement pour les traders suisses du groupe.
Contrairement à Totsa qui est directement reliée à la société mère TotalEnergies SE, TGP est rattachée au groupe à travers une succession de sociétés britanniques puis françaises dont la plupart n'ont pas d'employés. La majorité de ses dividendes remonte donc à TotalEnergies Gas & Power Holding UK, qui héberge en outre d'autres activités dites d'aval en Grande-Bretagne (vente de gaz, énergie renouvelable et une centrale électrique). Cette société verse ensuite des dividendes à peu près équivalents à une troisième, Elf Petroleum UK, qui intègre en outre les activités extractives de TotalEnergies dans la partie britannique de la Mer du Nord. Elf Petroleum verse ensuite des dividendes légèrement supérieurs, de 3,2 milliards d'euros en 2023, à une autre société encore, TotalEnergies Holdings UK, qui à son tour les reverse à une société cette fois basée en France, TotalEnergies Holdings Europe.
Les dividendes issus de TGP remontent progressivement vers la société mère via une série de sociétés britanniques et françaises.
TotalEnergies Holdings Europe agrège les bénéfices de TGP et des autres activités britanniques avec ceux réalisés dans le reste de l'Europe, notamment en Norvège. En 2024, elle a reversé 7,2 milliards d'euros à ses actionnaires, soit son bénéfice de l'année précédente, et réalisé un profit de 5,9 milliards d'euros. Ces dividendes ont été reversés aux trois sociétés qui la contrôlent, à savoir la société mère du groupe TotalEnergies SE (53%, donc 3,8 milliards d'euros), une autre filiale directe la société mère du nom de TotalEnergies Holdings (30%, donc 2,2 milliards) et une filiale de cette dernière appelée Elf Exploration Production (17%, donc 1,2 milliard). TotalEnergies Holdings, qui regroupe les bénéfices remontant de nombreuses filiales aux activités diverses partout dans le monde (y compris Global LNG qui est apparu plus tôt en tant qu'actionnaire de TGP) a versé cette même année un dividende de 3,5 milliards d'euros à TotalEnergies SE.
Au final, donc, les dividendes issus de TGP remontent progressivement vers la société mère où ils arrivent, en s'agrégeant à d'autres dividendes, via TotalEnergies Holdings Europe et via TotalEnergies Holdings. Pourquoi une structuration aussi complexe ? Elle s'explique en partie sans doute par des raisons historiques, en partie par des raisons opérationnelles et financières. Elle permet aussi potentiellement à TotalEnergies – illustrant notre propos initial – de loger les profits là où c'est le plus commode.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes remontées totales de dividendes de filiales vers TotalEnergies SE se sont élevées en 2024 à 15,2 milliards d'euros – dont 3,8 milliards de TotalEnergies Holdings Europe, 3,5 milliards de TotalEnergies Holdings et 3,2 milliards de Totsa. Les dividendes remontés par Totsa et TGP en 2024 représentent 6 milliards d'euros, soit 40% du total. Cette proportion est cependant variable d'année en année. En 2023, pic de la première vague des superprofits, les dividendes de Totsa et TGP représentaient 9,5 milliards sur 11,6 remontés à la société mère, soit 82% du total ! L'année d'avant, en 2022, c'était 39% (3,8 milliards d'euros sur 9,7).
Les dividendes remontés par Totsa et TGP en 2024 représentent 6 milliards d'euros, soit 40% du total des dividendes empochés par la société mère TotalEnergies SE. En 2023, c'était 82% !
En 2025, Totsa a encore fait remonter à la société mère près de 2,6 milliards d'euros de dividendes. TotalEnergies Holdings lui a versé 6,7 milliards d'euros et TotalEnergies Holdings Europe 2,3 milliards d'euros, mais on ne sait pas encore, les comptes n'étant pas publiés, quelle part est issue de TGP pour cette année là.
Une grosse partie des profits générés par TotalEnergies ne vient donc ni de France, ni des pays du « Sud », ni de là où TotalEnergies extrait effectivement son pétrole et son gaz. Elle vient de places financières offshore comme Genève ou Singapour, où s'exercent des activités de négoce par nature spéculatives, qui y bénéficient en outre de conditions fiscales particulièrement avantageuses.
Et, comme le montre notre infographie, ces remontées de profits vont ensuite directement dans les poches des actionnaires. En 2024, les dividendes et rachats d'actions du groupe pétrogazier français équivalaient peu ou prou aux dividendes remontés à la société mère, qui n'est en réalité qu'une autre chaîne dans cette courroie de transmission.
On ne s'étonnera pas qu'il y a quelques semaines, en même temps que les dirigeants de TotalEnergies ont rendu public leur profit record du premier trimestre, ils ont aussi annoncé une augmentation du dividende et un doublement du programme de rachat d'actions.