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03.02.2026 à 06:00

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Martine Bulard
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Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Rima Hassan (…)

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Texte intégral (4348 mots)

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l’accuse sur Radio J d’être «, tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine

Paris, place de la République, le 8 octobre 2025. L’eurodéputée LFI Rima Hassan (centre), de retour en France après plusieurs jours de détention en Israël. Elle a été arrêtée à bord de la flottille Global Sumud qui avait pour but de briser le siège imposé à la bande de Gaza. DR

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l’immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l’invitent. Elle fait partie d’une série d’organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l’inclusion, instance consultative du groupe L’Oréal, temple de la beauté, qu’elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse «

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l’enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s’exprime le jour même de l’attaque, écrivant sur son compte X qu’il est «. En juriste, elle précise : « Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l’année qui suit l’attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l’appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d’interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d’antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l’on « dénonce Rima Hassan. C’en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d’Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d’Israël en 1948 et de la Nakba (la «

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n’est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l’université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur «CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d’informations fiables sur les réfugiés, elle crée l’Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d’enquêter, de cartographier et d’informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l’engagement politique, il n’y a qu’un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d’Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n’avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l’accord d’association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d’autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l’a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l’Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d’être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l’encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d’apartheid et dénoncer la « du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à «. Une réalité aujourd’hui reconnue par plusieurs instances de l’Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l’annonce de son engagement électoral, son nom, l’adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d’assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une «« (Médiapart, 2 février 2024).

L’initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d’abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l’algorithme lors de la création d’un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les ««. L’intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l’exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Le Crayon, il n’en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l’action du Hamas est légitime. Autrement dit : même si elle ne l’a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu’elle pourrait tenir, la direction de l’université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l’université de Strasbourg annulent les conférences qu’elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un «l’enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l’intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d’enquêtes pour «BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant «. Un autre dépôt de plainte, pour ««. En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d’être «, l’empêchant d’occuper l’une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l’homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème «

Mais… si jamais on m’affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l’offensive israélienne s’intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L’Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d’Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l’islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d’obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour «3.

Ces « selon l’expression de l’ex-juge d’instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d’une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d’Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d’en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l’objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d’une poignée d’organisations : l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l’Observatoire des juifs de France, l’Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l’inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l’étranger dont ceux d’Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l’Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. «, se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d’Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les «6, sur la base d’e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « en France et en Europe, en s’appuyant sur la «CRIF notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, Raphaël Glucksmann, n’a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d’un État binational, qui n’est d’ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l’intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n’évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu’à l’exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l’une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l’occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l’événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu’Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s’inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l’Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « et en particulier les «me Hassan. Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « buzz, notre action fait moins de bruit qu’une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n’y arriveront jamais (24 juin 2025).

L’humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « portés par des «. Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l’étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d’acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et ««, personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l’immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d’acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l’offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un «LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l’accusant, au choix, d’apologie du terrorisme, d’incitation à la violence et d’antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d’épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s’agit de «LFI commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : «

Noël Buffet, ministre délégué à l’intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu’à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d’une autre nationalité —, avec l’approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd’hui encore, Rima Hassan n’arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l’islamophobie gagne progressivement la société. L’éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « reprend l’accusation.

Comme le résume fort bien l’auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

«

Avant d’être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont «, ses réparties sont « et son usage des réseaux sociaux est «. Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l’imam Hassen Chalghoumi : « commentent-ils. Une accusée qui se défend

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d’une visite d’élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n’est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l’élue : son «. Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l’eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « [qu’]elle est aussi une élue française et semble parfois l’oublier

Le soupçon est permanent, qu’il porte sur l’existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme «, car, d’après les fins limiers, « Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d’un père collaborateur« pointe l’article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance« d’après ses mots, ce qui, d’ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s’inquiéter pour cette jeune femme. « écrivent les deux sachants, qu’elle est tout ce qu’exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.

1La Cour nationale du droit d’asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d’asile contre les décisions de l’Ofpra.

3Camille Polloni, «Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l’étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi «

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, «M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8«LFI, trois identités et une obsession : la PalestineLe Monde, 14 mars 2025.

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02.02.2026 à 06:00

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland ?

Helen Lackner
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Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie. Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l'intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications. (…)

- Va comprendre ! / , , , , , , ,
Texte intégral (1538 mots)

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland

Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie.

Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l’intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications.

Carte localisant les principaux ports sur la rive africaine de la mer Rouge
AFP / Simon Malfatto et Dario Ingiusto

Naissance de la République de Somalie

À l’époque coloniale, du fait des luttes entre puissances européennes pour la domination de l’Afrique, l’espace somalien était partagé entre l’Italie, qui contrôlait le sud, et la Grande-Bretagne, qui contrôlait le nord. En 1960, quand les deux entités sont devenues indépendantes, leurs responsables s’étaient mis d’accord pour s’unifier et former la République de Somalie. Entre le départ des Britanniques et l’avènement de l’État somalien, la zone du Somaliland a vécu quatre jours d’indépendance. Au cours des trois décennies suivantes, cette partie du pays a connu une succession de soulèvements contre la gestion centralisée et autoritaire du régime de Mohammed Siad Barre. Des conflits locaux ont causé des milliers de morts, la destruction de villes ainsi que des rares infrastructures héritées de la tutelle britannique. Le Mouvement national somalien émerge dans les années 1980 et plaide en faveur d’une sécession du nord. Après la chute de Barre en 1991, les autorités locales proclament le 18 mai 1991 l’indépendance du Somaliland, sur les frontières de l’ancienne colonie britannique. Bien qu’ayant des contacts réguliers avec plusieurs pays, aucun n’avait officiellement reconnu l’État du Somaliland avant Israël.

Ce territoire est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, sa politique a été plus ouverte que celle de beaucoup d’autres dans la région. Alors que la partie sud de la Somalie, avec Mogadiscio pour capitale, continuait durant les années 1990 et 2000 à être marquée par la guerre civile, le Somaliland semblait un temps connaître un destin meilleur, avec davantage de sécurité et de stabilité. Le pays est politiquement dominé par les tribus, souvent nommées clans. Les décisions se prennent lors de grandes conférences locales qui peuvent durer des mois. Celles-ci représentent une forme de démocratie adaptée à la structure sociale, mais qui tend à exclure les femmes et les jeunes. Néanmoins, le gouvernement, dirigé par des responsables successifs installés à Hargeisa, est reconnu par la plupart de la population.

Bien que géographiquement assez grand, la densité démographique du Somaliland est estimée à moins de 30 habitants au kilomètre carré, mais il n’y a pas eu de recensement récent. Les estimations de la population sont d’une variabilité impressionnante, mais tournent autour de 6 millions d’habitants. Le pays a peu de ressources économiques et sert surtout de lieu de transit du bétail régional. Des petits ruminants somaliens, ovins et caprins, sont exportés vers la péninsule arabique, surtout l’Arabie saoudite et le Yémen, notamment au moment de la période de l’Aïd. Son territoire semi-aride a des pâturages peu productifs et souffre de sécheresses intenses, empirées par l’évolution du réchauffement climatique.

À la période coloniale, le Somaliland a vu nombre de ses citoyens et citoyennes migrer vers Aden. Ce flux a continué après l’indépendance du Yémen du Sud en 1967, mais s’est ensuite inversé depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015. Les échanges ont une dimension commerciale, notamment féminine. Les Somaliennes ont établi des systèmes de revente des produits chinois et autres achetés en gros à Aden, pour les revendre à Hargeisa et dans l’arrière-pays.

Enjeu du port de Berbera

Mais l’enjeu le plus important a trait à son port Berbera et à l’engagement des Émirats arabes unis (EAU) depuis une décennie. Le port, longtemps laissé à l’abandon, a fait l’objet en 2016 d’un investissement important. Un accord a été signé entre le gouvernement du Somaliland et la compagnie Dubai Ports World. Le contrat, d’une durée de 30 ans, offre 5 millions de dollars (4,1 millions d’euros) par an de loyer au gouvernement ainsi que 10

Parallèlement, le port devait aussi servir de base militaire pour les EAU, expulsés en 2018 de Djibouti. Si les EAU n’ont jamais franchi le cap d’une reconnaissance pleine et entière de l’indépendance du Somaliland, leur engagement a généré des tensions avec les autorités somaliennes à Mogadiscio qui ont annulé tous leurs accords avec Abou Dhabi en janvier 2026. De plus, les investissements à Berbera n’ont pas réglé divers conflits, y compris dans la région du Pount, à cheval entre les deux Somalie, qui se perpétuent et ont fragilisé la situation politique ces dernières années.

Un espace stratégique

Dans ce contexte, la reconnaissance diplomatique du Somaliland par Israël en décembre 2025 paraît cohérente avec les évolutions géopolitiques. Elle sert plusieurs objectifs, principalement pour Israël, mais aussi pour les EAU. L’une des priorités inavouables des Israéliens est de trouver quelque part où déplacer les 2 millions de Gazaouis qui ont survécu au génocide amorcé en octobre 2023, ainsi que le plus grand nombre possible de Palestiniens de la Cisjordanie. Le pays, proche, faible, avec une population réduite et beaucoup d’espace libre, présente un potentiel certain.

Au-delà de l’enjeu palestinien, la localisation du Somaliland est aussi un atout considérable pour que les Israéliens poursuivent leurs bombardements au Yémen et exercent une pression maximale sur les houthistes. Depuis Berbera, ils sont en mesure de contrôler les mouvements maritimes vers la mer Rouge. L’alliance de facto entre Israël et les EAU est aussi renforcée. Elle donne aux Émirats un atout dans leur rivalité grandissante avec l’Arabie saoudite, alors qu’ils viennent, en janvier 2026, de perdre gros suite à la défaite de leurs alliés sudistes au Yémen. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a affirmé que cette reconnaissance se faisait dans «accords d’Abraham

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30.01.2026 à 06:00

Algérie. Les fantômes de la guerre d'indépendance

Florence Beaugé
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Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française. C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une (…)

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Texte intégral (2203 mots)

Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française.

C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L'incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.

Au départ, « il y avait le soleil et Père, l'un rythmait les jours et l'autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C'est le deuxième enfant d'une fratrie de quatre, descendant d'une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l'Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l'est de l'Algérie.

Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d'exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d'un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu'à leurs noms, falsifiés par une loi sur l'état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.

Un point de non-retour

Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d'artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d'autres trous sanglants de l'Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d'une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l'indigène ? Et pour quelle liberté ?

S'il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n'a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l'Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l'événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n'y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l'homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d'Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d'envoi de la guerre d'indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.

Un jour d'automne 1955, le père s'éclipse. Ses enfants n'ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu'il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n'arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu'est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu'elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »

« Comme si elle tremblait en moi »

Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n'ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l'idée qu'ils puissent revenir. Qu'ils s'en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu'il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C'était comme si elle tremblait en moi », se souvient l'enfant.

Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu'il ne peut plus « faire revenir quelqu'un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu'une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu'à ma propre existence ».

Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d'argent, donc de soins. Elle se souvient :

C'est après cela que je l'ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m'effrayait. Alors il m'a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées.

Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d'hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».

La mort s'étale en une du journal

Mais la guerre continue de s'immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions« Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d'impuissance… »

La famille reverra une fois le père, lors d'une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c'est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s'intensifie. Un jour d'octobre 1957, l'enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L'organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s'étale à la une. C'est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d'annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n'étais qu'un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l'aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d'annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu'il va devoir prononcer. C'est donc par lui que le malheur va arriver ?

Les pages les plus poignantes du récit sont là. L'enfant pense qu'il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu'à elle. « Ce n'était pas moi, mais l'autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l'épouvante. Et si tout cela n'était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :

Qu'en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l'avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu'il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s'il le faut, mais je le retrouverai vivant !

On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d'une embuscade avec l'armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l'enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L'auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c'est Hosni Kitouni, l'un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d'enfant. C'est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.


1En Afrique du Nord, établissement sous l'autorité d'une confrérie religieuse.

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