Lien du flux RSS
Quotidien en ligne gratuit sans publicité, du Maroc à l’Afghanistan

Accès libre

▸ les 10 dernières parutions

01.03.2024 à 06:00

« Pour leur remonter le moral, il faut parfois mentir aux gens »

Rami Abou Jamous

img

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié. Dimanche 25 février 2024 (...)

- Dossiers et séries / , , , , , , ,
Texte intégral (1035 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Dimanche 25 février 2024

Ce matin, en sortant dans la rue, j'étais entouré par des dizaines de personnes, des enfants, des familles. On me considère comme le journaliste du quartier. Et surtout, je suis un journaliste francophone :

Alors Rami, tes amis français savent sûrement quelque chose sur les discussions, à Paris. Ils ont eu des informations qui ont fuité ? Est-ce qu'on se rapproche d'une trêve ? Doit-on se préparer à retourner vers le nord de la bande ou vers la ville de Gaza ? Faut-il sortir de Rafah et se diriger avec les tentes vers Al-Mawassi1 ?

Les gens attendent avec impatience le mois de ramadan. D'habitude, on ne l'attend pas autant, parce que c'est une période de jeûne et de fatigue. Mais cette année, les gens disent : « Qu'il arrive vite ! ». Car ils espèrent qu'il y aura une trêve à cette occasion, que la boucherie subie depuis le 7 octobre s'arrêtera. C'est l'ambiance générale.

Ce désir de trêve est d'autant plus fort que depuis deux ou trois jours, les frappes ne s'arrêtent pas. Des mosquées, des immeubles sont visés. Comme si les Israéliens voulaient s'échauffer avant le match, qu'ils effectuaient des préparatifs pour une incursion terrestre. Pour le moment, les massacres continuent. Samedi, un immeuble proche du centre-ville de Rafah et du marché a été visé. Une famille entière a été tuée, les Chahine. On parle de sept morts, mais il y en a sans doute plus. Il y a encore des gens sous les décombres. Les secours continuent de les chercher, pourtant je doute qu'ils puissent trouver des survivants. Ni les pompiers, ni les ambulanciers, ni la municipalité ne disposent des moyens adéquats. Ils n'ont ni grues, ni bulldozers.

Vidéo envoyée par Rami Abou Jamous depuis Rafah.

Pour leur remonter le moral, il faut parfois mentir aux gens. À ceux qui m'interrogeaient, j'ai répondu : « Oui, apparemment quelque chose de bien se profile. D'ici le mois de ramadan, tout va s'arrêter. Les États-Unis sont en train de faire pression sur les Israéliens, et les Égyptiens sur le Hamas. On finira par arriver à quelque chose ». C'est juste une analyse, avec un peu de bon sens. C'est peut-être mon souhait personnel. Que tout cela s'arrête. J'ai menti, mais ce mensonge a apaisé les gens. Tout le monde était content.

Ça me fait parfois de la peine de voir que les gens espèrent entendre quelque chose de positif. Ils savent bien que je cherche avant tout à leur remonter le moral. Il faut garder l'espoir et surtout, il faut avoir le souffle long après plus de cinq mois de guerre. Ou plutôt de nettoyage ethnique avec ces flots de sang, ces massacres qui ne s'arrêtent pas.

Parmi ceux qui m'écoutaient, il y avait le fils d'un ami. Il m'a demandé : « Tonton Rami, est-ce qu'on va rentrer chez nous ? Quand on rentrera, je t'inviterai à manger une pizza ! » Cet enfant ne sait pas que s'il rentre, il n'y aura pas de pizza. Il n'y aura plus de pizzerias. Il n'y aura plus rien. Tout a été détruit. Il croit que la vie va reprendre comme avant. Je lui ai répondu : « Oui, bien sûr, tu m'inviteras à manger une pizza, et moi je t'inviterai à manger une glace ! » J'étais content que cet enfant puisse encore rêver. On fait des rêves ensemble.

Vidéo envoyée par Rami Abou Jamous depuis Rafah.

1Zone en bordure de mer que l'armée israélienne désigne comme « sûre », tout en la bombardant occasionnellement

01.03.2024 à 06:00

Italie. Faut-il être un alien pour pouvoir parler du génocide à Gaza ?

Cecilia Dalla Negra

img

Si Angelina Mango a remporté l'édition 2024 du festival de Sanremo, la plus importante compétition célébrant la chanson italienne, la victoire morale revient sans doute à Ghali, chanteur hip hop italien d'origine tunisienne. Il a été en effet le seul à avoir porté le mot « génocide » sur le devant de la scène la plus regardée du pays. Ce qui n'a pas manqué de faire réagir à la fois l'ambassadeur d'Israël et la télévision nationale. Chaque jour, nos informations et nos programmes (...)

- Magazine / , , , , , , , ,
Texte intégral (3017 mots)

Si Angelina Mango a remporté l'édition 2024 du festival de Sanremo, la plus importante compétition célébrant la chanson italienne, la victoire morale revient sans doute à Ghali, chanteur hip hop italien d'origine tunisienne. Il a été en effet le seul à avoir porté le mot « génocide » sur le devant de la scène la plus regardée du pays. Ce qui n'a pas manqué de faire réagir à la fois l'ambassadeur d'Israël et la télévision nationale.

Chaque jour, nos informations et nos programmes relatent, et continueront de le faire, la tragédie des otages aux mains du Hamas et rappellent le massacre d'enfants, de femmes et d'hommes le 7 octobre. Ma solidarité envers le peuple d'Israël et la communauté juive est sincère et profonde.

C'est par les mots de ce communiqué de presse lu en direct sur la principale chaîne de télévision publique italienne que s'achève la controverse soulevée par le Festival de Sanremo, un événement davantage capable de polariser les esprits que ne le feraient les élections. Le message ne se voulait même pas pondéré en commençant par condamner l'attaque du 7 octobre (prémisse incontournable à toute prise de parole sur Gaza aujourd'hui) pour faire ensuite cas des victimes palestiniennes, chiffres à l'appui. Non : ce que l'on a entendu, c'est une déclaration de soutien inconditionnel à Israël, à ses victimes, à ses otages. Pas un mot sur les civils tués, qui ont désormais dépassé la barre des 30 000 morts, dont plus de 10 000 enfants. Des morts invisibles, inexistants. Pour la Radiotélévision italienne (Rai), il ne se passe rien depuis quatre mois à Gaza.

« Et je devais l'utiliser pour quoi cette scène ? »

Ce communiqué signé par Roberto Sergio, administrateur délégué de la Rai, a été diffusé lors de la dernière soirée du festival qui s'est tenu du 6 au 10 février, et ce à la suite de la protestation d'Alon Bar, ambassadeur d'Israël en Italie. Ce dernier n'a pas apprécié la phrase « stop au génocide », scandée par Ghali, un chanteur très populaire dans le pays, « un peu italien, un peu tunisien », comme il se définit lui-même. Traditionnellement, c'est cette dernière soirée qui fait toujours le plus d'audience, même si tout le monde en Italie prétend qu'il ne la regarde pas. Elle se poursuit sans relâche avec les votes des téléspectateurs1 pour finir sur le classement des super finalistes.

« Je considère qu'il est honteux que la scène du festival de Sanremo soit exploitée pour répandre la haine et la provocation d'une manière superficielle et irresponsable », a écrit l'ambassadeur israélien sur X (ex-Twitter) le matin du 11 février, quelques heures après que le rideau est retombé sur Sanremo. Ainsi, demander de ne pas tuer des innocents sans même nommer le coupable représente toujours pour Israël « une incitation à la haine », « une provocation ». Un monde à l'envers, dans lequel est désigné comme coupable celui qui prend la défense de la victime.

« Et je devais l'utiliser pour quoi cette scène ? », a répondu Ghali.

Je parle de cette question depuis que je suis enfant. Cela n'a pas commencé le 7 octobre, cela dure depuis longtemps. Les gens ont de plus en plus peur, et le fait que l'ambassadeur dise ce qu'il a dit n'envoie pas un bon signal. Cette politique de terreur continue, les gens ont de plus en plus peur de dire « arrêtez la guerre », « arrêtez le génocide ». Nous sommes à un moment de l'Histoire où les gens ont l'impression de courir un risque s'ils disent qu'ils sont en faveur de la paix, c'est absurde.

Deux directs parallèles

Sanremo représente une scène hautement politique, dans le sens où ce festival est le baromètre infaillible des humeurs nationales et populaires. Mais c'est une scène de plus en plus traversée par les styles et les notes d'une deuxième génération – les enfants d'immigrés - encore profondément exclue, et largement incomprise.

Pourtant, lors de l'édition 2023, alors que les bombes russes tombaient sur Kiev, la direction n'a pas hésité à ouvrir le festival par la lecture publique d'un message du président ukrainien Volodymyr Zelensky et plusieurs hommages, notamment en chansons, ont été rendus à la tragédie du peuple ukrainien.

L'édition de cette année a ainsi fait tomber le voile sur cette politique du deux poids deux mesures à l'œuvre dans le monde occidental depuis le 7 octobre, y compris dans l'espace public italien dominé par le narratif d'un gouvernement néo-fasciste. La semaine de festivités était d'autant plus choquante qu'elle se déroulait en parallèle des massacres diffusés sur les réseaux sociaux depuis Gaza. Deux directs simultanés, dystopie de notre temps.

Seuls deux artistes sur les 30 en compétition ont tenté de briser ce silence qui entoure la souffrance des Palestiniens. Dargen D'amico d'abord qui, lors de la soirée d'ouverture, a fait une référence générale aux « enfants qui meurent sous les bombes en Méditerranée », puis a répété un simple appel au cessez-le-feu, révélant par là que les mots « Palestine », « Gaza » et « Israël » étaient imprononçables.

« Avons-nous quelque chose à dire ? »

Et puis est venu Ghali (de son nom complet Ghali Amdouni), né en Italie en 1993 de parents tunisiens, et élevé dans une banlieue difficile de Milan. Pendant toute la soirée, il était accompagné par l'extraterrestre Rich, un personnage déguisé à qui il demande à un moment : « Avons-nous quelque chose à dire ? ». C'est alors que son acolyte lui glisse à l'oreille le message que Ghali « répète » dans le micro : « Stop al genocidio » stop au génocide »). La phrase étonne autant qu'elle émeut, tant elle semble inattendue, imprévue, impossible. Pourtant, quelque chose de ce climat général de censure à l'égard de l'actualité palestinienne est déjà perceptible dans la chanson que Ghali présente au concours ce soir-là, « Casa mia » (Ma maison) :

Je n'ai pas envie de faire d'histoire.
Mais comment pouvez-vous dire que tout est normal ici ?
Pour tracer une frontière
Avec des lignes imaginaires, tu bombardes un hôpital
Pour un morceau de terre ou pour un morceau de pain
Il n'y a jamais de paix

Devant lui, dans les gradins, le public applaudit mais sans rien consentir. Il observe d'un regard paternaliste celui qui a réussi mais reste une exception, sous le gouvernement très à droite de Giorgia Meloni qui continue de s'opposer farouchement à tout amendement de la loi qui permettrait l'accession automatique à la citoyenneté italienne pour toute personne née en Italie de parents étrangers.

Cette discrimination a toujours été dénoncée dans les textes de Ghali : « Le journal en abuse/Parle de l'étranger/comme si c'était un alien », dit-il dans l'une de ses chansons les plus populaires, « Cara Italia » (Chère Italie). Cette thématique est également présente dans la chanson qu'il a présentée à Sanremo en compétition cette année :

Le chemin ne va pas chez moi
Si tu es chez toi, tu ne le sais pas
Chez moi
Chez toi
Où est la différence ? Il n'y en a pas
Mais laquelle est ma maison
Mais laquelle est ta maison
Depuis le ciel tout est semblable, je te jure

Un « vrai Italien »… qui chante en arabe

C'est au croisement du racisme et de l'islamophobie, du nationalisme et du soutien inconditionnel à Israël, que l'on peut apprécier la portée des vers chantés par Ghali à Sanremo. Dans un pays qui se perçoit encore comme beaucoup plus « blanc » qu'il ne l'est en réalité, et qui mobilise le narratif des « racines judéo-chrétiennes » propre à la théorie du choc des civilisations, Ghali - avec son visage non-blanc et son accent milanais prononcé - monte sur scène et chante en arabe. Plus encore : il le mélange à l'italien, pour envoyer un message encore plus fort.

Ce mélange se fait grâce à une collaboration avec Ratchopper, nom de scène de Souhayl Guesmi, un artiste talentueux originaire de Jendouba (région du nord-ouest de la Tunisie), ingénieur du son, compositeur et producteur, qui s'est fait connaître d'abord en Tunisie puis à l'étranger, et qui travaille avec Ghali depuis 2022. Ensemble, ils ont signé la première chanson en arabe qui a été chantée sur la scène de Sanremo : « Bayna » (« C'est clair »). C'est ce titre qui ouvre l'album Sensazione Ultra, sorti en 2022, et qui sert aussi de nom au bateau dont l'artiste a fait don à l'ONG Mediterranea, qui a secouru en deux ans plus de 200 personnes qui tentaient la traversée vers les côtes italiennes :

Méditerranée
Entre toi et moi, la Méditerranée
Le visage familier d'un étranger
Imagine le Coran à la radio
On ne dit pas du bien de nous aux informations
Tu rêves de l'Amérique, moi de l'Italie
De la nouvelle Italie

L'artiste commente ainsi son morceau sur les réseaux sociaux :

« Bayna » m'a permis de tenir ma promesse de chanter en arabe sur la scène de Sanremo. Grâce à cette chanson et à Mediterranea, nous avons sauvé des vies dans notre mer. J'aime et je crois en ce pays qui répudie la guerre par sa constitution2 Je suis aussi un vrai Italien3.

L'ultime performance de Ghali durant la soirée de Sanremo se fait alors sous le signe de la réappropriation et du renversement sémantique de la fameuse chanson « L'Italiano » de Toto Cutugno, devenue au fil des années la quintessence de l'approche nationale-populaire la plus provinciale. Ghali lance ainsi son message le plus profanateur. Avec élégance, il s'empare du texte de Cotugno et le retourne contre les détenteurs de discours identitaires, pour qui l'Autre est toujours une menace à contenir.

Un partisan de l'extrême droite à la tête de la Rai

Le nationalisme du gouvernement de Giorgia Meloni et ses alliances avec la Lega4 ne sont d'ailleurs pas sans conséquence sur la télévision publique. Depuis le 15 mai 2023, c'est Giampaolo Rossi qui est à la tête de la Rai. Directeur de la fondation Alleanza Nazionale (Alliance nationale), un parti politique d'extrême droite fondé en 1995, et partisan assumé de la politique israélienne, Rossi est également chroniqueur à Il Giornale, journal d'extrême droite le plus important du pays. Il y affirme par exemple que l'antisémitisme et l'immigration vont de pair, n'hésitant pas à les associer à « l'enracinement dans les pays européens de communautés islamiques irréductibles aux valeurs de l'Occident ».

Le 13 février, deux jours après la diffusion du communiqué de la Rai en réaction au message de Ghali, des rassemblements ont eu lieu devant les bureaux régionaux de la télévision publique à Naples et à Turin, pour protester contre ce qui a été jugé par une partie des téléspectateurs comme de la propagande. Ces sit-in, pourtant pacifiques, ont été brutalement réprimés par la police.

Dans un tel contexte, Ghali apparaît aussi « alien » que sa marionnette, ou que celles et ceux qui essaient de parler de la Palestine, de la nommer, pour qu'elle existe. Et pour prononcer ces quelques mots d'humanité que sont « stop au génocide », il fallait un Italien tunisien, un extraterrestre à côté d'un alien.

« Ici, nous parlons de musique » est le leitmotiv qui vise à interdire tout débat sur l'actualité palestinienne, et pas seulement à Sanremo. Mais l'histoire de la chanson italienne, aujourd'hui traversée par la voix et le positionnement de chanteurs de deuxième génération, en dit beaucoup plus. Les chansons qui ont été présentées sur la scène de Sanremo durant cette édition 2024 ne pourront jamais être réduites à n'être « que des chansons ».

#

Traduit de l'italien par Christian Jouret.


1Les résultats du festival répondent à une arithmétique complexe où interviennent pendant trois soirées un jury radio, le vote des téléspectateurs et un jury salle de presse. Leur combinaison détermine le classement général.

2NDLR. Référence à l'article 11 de la constitution italienne qui stipule : « L'Italie répudie la guerre comme moyen d'attenter à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des différends internationaux ».

3NDLR. Référence au titre de Toto Cotugno « Lasciatemi cantare » où le chanteur dit « je suis un Italien, un vrai Italien ».

4La Lega ou la Ligue du Nord est un parti politique italien populiste, d'extrême droite, eurosceptique et xénophobe initialement favorable à l'indépendance de la Padanie.

29.02.2024 à 06:00

Les derniers hommes de Guantanamo

Rayan Freschi

img

Plus de deux décennies après leur arrivée, ils sont toujours là, abandonnés du monde entier ou presque. « Ils », ce sont les trente prisonniers à Cuba que les États-Unis laissent enfermés dans le camp d'emprisonnement et de torture qu'ils dirigent. Certains réussissent à en sortir, tels ces deux hommes envoyés à Oman, avant de rentrer en Afghanistan à la mi-février. Mais les autres croupissent. Dès qu'il est prononcé, le nom Guantanamo sonne comme un sombre souvenir aux contours (...)

- Magazine / , , , ,
Texte intégral (2854 mots)

Plus de deux décennies après leur arrivée, ils sont toujours là, abandonnés du monde entier ou presque. « Ils », ce sont les trente prisonniers à Cuba que les États-Unis laissent enfermés dans le camp d'emprisonnement et de torture qu'ils dirigent. Certains réussissent à en sortir, tels ces deux hommes envoyés à Oman, avant de rentrer en Afghanistan à la mi-février. Mais les autres croupissent.

Dès qu'il est prononcé, le nom Guantanamo sonne comme un sombre souvenir aux contours troubles. Dans la mémoire collective, c'est d'abord l'étrange orange des uniformes asphyxiants des prisonniers qui s'immisce. Lorsque les 20 premiers détenus font leur entrée dans le Camp X-Ray de la base navale américaine le 11 janvier 2002, peu d'observateurs se demandent qui ils sont vraiment. On se lave les mains de leurs souffrances. Des mâles musulmans, bestialement violents et colériques. Leur portrait fantasmé suffit amplement à les rendre coupables. Leurs traits incarnent un monde dont l'ordre libéral souhaite se venger. « The worst of the worst » les pires des pires »), martèlent les autorités américaines. À force d'intoxications déshumanisantes, l'empathie s'éteint, laissant libre champ au plus abject.

Déshumaniser les musulmans afin de les exclure du champ des droits humains, en faisant fi des exigences minimales de l'État de droit remplacé par le fait du prince absolu : ainsi se résume la stratégie islamophobe de la guerre contre la terreur, brutalement appliquée aux 780 prisonniers du camp. Avant tout regard sur la situation actuelle à Guantanamo, il faut donc rappeler l'évidence honteusement oubliée : les prisonniers étaient, sont et demeurent des hommes, des hommes innocents jusqu'à preuve du contraire, ne portant pas le sceau d'une culpabilité originelle. Il s'agit de briser le cycle déshumanisant, la racine narrative ayant donné naissance au camp, et les régimes kafkaïens auxquels sont toujours astreints ses trente derniers habitants.

Libérables, mais…

C'est sûrement l'une des absurdités les plus cruelles de « Gitmo », comme le nomment les Américains. Parmi ces 30 détenus, 19 sont libérables depuis plusieurs années. La « recommandation pour transfert »1 permet d'envisager une libération sur le sol d'un État tiers. Son obtention a déjà pris de longues années. Pour la grande majorité des prisonniers, le transfert sera recommandé seulement à partir de 2020, alors que le détenu le plus récent est arrivé en 2007, et les autres depuis 2002. Enfermés et torturés pendant près de deux décennies, ils sont restés suspendus aux appréciations arbitraires de plusieurs commissions censées se prononcer sur leur cas. L'attente ne pouvait qu'être interminable, car la matérialité de toute accusation doit reposer sur des preuves tangibles, ici constamment absentes.

Le contexte dans lequel les décisions ont été prises démontre leur caractère politique, indépendant de toute considération légale sérieuse. Après l'arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2017, le lent processus de libération établi sous l'administration de Barack Obama – incapable de fermer définitivement le camp – a été brutalement interrompu. Le républicain tenait à montrer sa main de fer en matière sécuritaire et islamophobe. Cinq ans plus tard, Joe Biden rétablit ce processus, non par humanisme mais par réalisme politique. Car le camp continue d'affaiblir la crédibilité américaine dans le monde. Et les promesses de nouvelles libérations visent à démontrer que les résultats trop lents de la précédente administration démocrate étaient dus à une mauvaise gestion. Le comité reprend la levée des derniers vétos. Pour 17 des 19 libérables, la recommandation est prononcée entre 2020 et 20222.

Dès lors, plus aucune digue administrative américaine n'empêche leur transfert. Mais trouver un État tiers nécessite de laborieuses négociations diplomatiques. Des années peuvent encore s'écouler avant qu'une solution ne soit trouvée. Par ailleurs, le transfert définitif n'est pas synonyme de liberté retrouvée. Hélas, la « libérabilité » reconnue est systématiquement mise en balance avec une suspicion éternelle qui entrave le retour à la normalité. Bien que n'ayant fait l'objet d'aucune accusation, innocents en fait et en droit, les libérés découvrent souvent un pays d'accueil auquel ils sont parfaitement étrangers et qui les maintient dans des situations administratives précaires, caractéristiques d'un enfermement à ciel ouvert. Tel Lotfi Ben Ali, transféré en 2014 à Semeï, une petite ville du Kazakhstan encore affectée par les conséquences sanitaires des tests nucléaires menés par l'URSS. Tunisien de nationalité, atteint d'un grave trouble cardiaque, Lotfi y vivra sans soins, sans accès à sa famille, sans réelle perspective de socialisation. Il affirmera, cinq ans plus tard, préférer son ancienne vie au camp, dépité par ce cruel exil3. Guantanamo ou ailleurs, d'une claustration à l'autre... Les transférés peuvent ainsi être assignés à résidence, perquisitionnés, étroitement surveillés par les services secrets. L'accès à un passeport est souvent impossible. Dans certains cas, on leur refuse même des cartes d'identité. Éloignés de leur famille, incapables de voyager, d'anciens détenus décriront leur nouvelle vie comme un « Guantanamo 2.0 »4.

Les transferts sont toujours difficiles, parfois impossibles. C'est par exemple le cas de Moujineddine Jamaleddine Abdel Foussal Abdel Sattar, dit Omar Al-Farouq, enfermé depuis 2002 et libérable depuis 2010. Né à Dubaï mais ne disposant pas de la nationalité émiratie, d'ethnie Rohingya, il demeure à ce jour officiellement apatride, ce qui rend sa libération concrètement impossible. Pour trois autres détenus libérables, le régime américain refuse d'ouvrir toute négociation permettant leur transfert, arguant que leur dangerosité suspectée — mais jamais prouvée — justifie leur maintien en détention. L'un d'entre eux, Abou Zoubaydah, a publié l'an dernier une série de 40 dessins décrivant les tortures subies dans un rapport historique5. Le groupe de travail sur la détention arbitraire des Nations unies a récemment exigé sa libération immédiate, en novembre 2022.

Moustafa Faraj et Mohammed Rahim demeurent eux aussi dans cette impasse. Les avocats du premier témoigneront en 2022 dans une lettre officielle qu'il ne constitue pas un danger et qu'« il ne conserve aucune rancœur envers les États-Unis malgré les traitement sévères subis » ayant entrainé la perte de son audition6. L'ancien avocat du second, le lieutenant commandant Kevin Bogucki, après avoir rappelé que Rahim n'avait commis aucun crime, expliquera être impressionné par son attitude positive malgré une santé désormais précaire7.

Accusés, mais …

Contrairement au premier groupe, 10 détenus ont fait l'objet d'une mise en accusation et demeurent dans l'attente d'un procès depuis plusieurs années. Si dans le cadre d'une procédure classique, la mise en accusation entraine l'ouverture d'une audience où chacun peut défendre ses arguments devant un juge, à Guantanamo le droit est sans cesse bafoué. L'écrivain J. M. Coetzee a décrit l'esprit sadique et paranoïaque du tortionnaire pour lequel « la souffrance, c'est la vérité : tout le reste est soumis au doute8 ». C'est bien cet esprit qui inspire les dossiers des accusés, lesquels se fondent exclusivement sur des éléments obtenus sous la torture. En application de l'État de droit le plus évident, la mise en accusation elle-même devrait être déclarée nulle, tout élément de preuve devant être obtenu de manière légale.

En d'autres termes la mécanique inhumaine du camp, se plaçant par nature en dehors du droit et de la justice, ne peut décemment faire l'objet d'une traduction judiciaire acceptable. Les tribunaux militaires spécialement créés pour juger ces dossiers, parfaitement conscients de cette impasse structurelle, ont la lourde tâche de traduire en justice des hommes qui, en temps normal, ne devraient faire l'objet d'aucune accusation. Plus encore, les graves traumatismes physiques et psychologiques subis peuvent rendre la tenue d'un procès inenvisageable.

Le cas d'Ammar Al-Balouchi représente sûrement l'une des affaires les plus emblématiques de ce groupe. L'homme a disparu au Pakistan en 2003, pour être torturé et interrogé dans de nombreuses prisons secrètes (black sites) de la CIA à travers le monde, sans contact avec sa famille ou ses avocats, avant d'être envoyé à Guantanamo trois ans plus tard. Il y est réinterrogé en 2007 et soumis aux terribles « techniques d'interrogations avancées ». Les tortures ont été si cruelles qu'elles ont entrainé des traumas neurologiques irréversibles9. Un neuropsychologue détaillera les sévices qui ont gravement diminué « le fonctionnement psychologique de Balouchi » et causé « une lésion cérébrale traumatique légère à modérée et une anxiété modérée à sévère, une dépression et un syndrome de stress post-traumatique »10. Ammar Al-Balouchi expliquera lui-même être désormais dans l'incapacité de lire, de se concentrer ou de suivre le cours normal d'une conversation. Les aveux prononcés en 2007 sous la torture constituent la principale preuve ayant justifié sa mise en accusation en 2012. En 2018, les Nations unies ont exigé sa libération immédiate et l'octroi de réparations11. Il demeure à ce jour enfermé.

Vingt-deux ans après l'ouverture de Guantanamo, seuls 10 accusés sur les 780 hommes ayant été injustement emprisonnés ont fait l'objet d'une condamnation, parfois à l'issue de négociations de peine où les accusés ont reconnu certains faits pour ne plus être soumis à la torture. Quatre condamnations ont été annulées en appel, révélant l'iniquité de ces procédures. Fin janvier 2024, James Connell, avocat de plusieurs détenus dont Ammar Al-Balouchi, résume ainsi la réalité du camp : « Guantanamo est un labyrinthe vieux de 22 ans dont les murs sont faits de la peur des musulmans et de l'abandon des principes démocratiques. Peu de prisonniers et aucun président n'ont réussi à en trouver la sortie ».


1Expression procédurale employée par le comité de révision périodique, le Periodic Review Board, statuant sur leur affaire

2« The Guantánamo Docket », New York Times, 12 février 2024.

3Voir sur YouTube le documentaire « Life After Guantanamo : Exiled In Kazakhstan », Vice News, 15 octobre 2015.

4« Rupture and Reckoning : Guantánamo Turns 20 », Special Publication, European Center for Constitutional and Human Rights, 2022.

5« The forever prisoner : Abu Zubaydah's drawings expose the US's depraved torture policy », Ed Pilkington, The Guardian, 11 mai 2023.

6Département de la défense, Washington DC, 23 et 27 juin 2022.

7« No charges, no justice : Why is this Afghan still in Guantanamo ? », Arnaud Mafille, TRT World, 2021.

8En attendant les barbares, Seuil, 2000.

9« This 9/11 suspect and ‘torture prop' has spent 20 years in Guantánamo. Is he nearing a deal with the US ? », Moustapha Bayoumi, The Guardian, 17 mai 2023.

10Ibid.

11« Guantanamo detention of Ammar Al-Baluchi breaches human rights law, UN experts say », ONU, 28 février 2018.

28.02.2024 à 06:00

Maroc. « La mère de tous les mensonges », jeu de pistes familial sur une répression oubliée

Jean Stern

img

En juin 1981, la répression des émeutes du pain fait des centaines de morts à Casablanca. Avec des figurines d'argile et une maquette construite par son père, la réalisatrice Asmae El Moudir reconstitue dans sa propre famille cette sombre page de l'histoire marocaine. La mère de tous les mensonges imprégné de colère et de magie, sort en France ce 28 février 2024. Un film soutenu par Orient XXI. Une vieille femme marocaine sourde à qui sa petite-fille installe un appareil auditif ouvre (...)

- Lu, vu, entendu / , , , ,
Texte intégral (1935 mots)

En juin 1981, la répression des émeutes du pain fait des centaines de morts à Casablanca. Avec des figurines d'argile et une maquette construite par son père, la réalisatrice Asmae El Moudir reconstitue dans sa propre famille cette sombre page de l'histoire marocaine. La mère de tous les mensonges imprégné de colère et de magie, sort en France ce 28 février 2024. Un film soutenu par Orient XXI.

Une vieille femme marocaine sourde à qui sa petite-fille installe un appareil auditif ouvre le film. De caractère acariâtre, on comprend vite qu'elle règne d'autorité sur sa maisonnée. « Quand ma grand-mère parle, tout le monde a peur », dit la petite-fille, qui elle non plus n'a pas sa langue dans sa poche. Sourde, la vieille femme refuse toute contradiction et n'aime pas les photos. Il n'y en a pas à la maison « parce que c'est péché ». La seule photo qu'elle tolère est un portrait d'Hassan II, son roi préféré, mort en 1999, et qui faisait régner la terreur dans son pays comme elle-même sur sa famille.

Dès les premières minutes du film, on devine un secret de famille que la vieille femme veut cacher à sa petite-fille, trop curieuse. Il existe peut-être, pourtant le vrai secret est plus vaste, plus terrible aussi. Ce n'est pas celui d'une famille, mais d'un pays tout entier, d'un régime. Sourde, la grand-mère devient soudain muette. Est-ce la peur, la honte ou l'indifférence qui sont responsables de ce silence ? La recherche de vérité de sa petite-fille, la réalisatrice du film Asmae El Moudir, l'exaspère, et elle fera tout pour l'empêcher.

Des cadavres enlevés à leurs familles

Casablanca, Maroc, juin 1981. Sous le règne d'Hassan II, le pays connait une grande misère. La sécheresse est rude depuis quelques années et les pauvres ont faim. Le régime décide malgré tout d'augmenter le prix de la farine, et par conséquent du pain. Les syndicats protestent, en vain. Les 20 et 21 juin, des milliers de personnes descendent dans la rue, provoquant de véritables émeutes. La répression est féroce : plus de 600 morts, selon les bilans officieux. Un massacre, une boucherie, pire encore. Car non seulement la police et l'armée tuent sans discernement, mais font disparaitre les corps des victimes pour empêcher que les enterrements ne deviennent à leur tour des manifestations. Les maisons sont brutalement perquisitionnées afin d'enlever les cadavres aux familles. Ce sera le cas chez des proches voisins des El Moudir. Pour eux, pas de deuil. Et à la peur de la répression s'ajoutera la honte de ne pas pouvoir honorer ses morts. « Je ne veux plus me souvenir de tout cela, je veux oublier », dit l'un des personnages à propos de son séjour en prison, où des dizaines de personnes arrêtées sont mortes à côté de lui, dans sa cellule. Dans une scène bouleversante, il en fait le récit, puis s'effondre.

LARE DE TOUS LES MENSONGES - Bande-annonce - YouTube

Depuis, ce moment tragique des « années de plomb » marocaines est tombé dans l'oubli. Ce n'est que 25 ans plus tard que les fosses communes seront exhumées. Née en 1990, la réalisatrice Asmae El Moudir n'a rien connu de ces émeutes. Comment alors raconter une histoire invisible, presque sans traces ? Elle parvient cependant à en tirer un film, La mère de tous les mensonges, qui sort en salles ce 28 février. Astucieux et inventif, ce documentaire ancre la réussite actuelle du cinéma indépendant marocain, qui n'a pas peur des sujets forts, ni des mises en scène novatrices.

La mère de tous les mensonges porte sur les secrets de l'histoire que l'on dissimule à ses descendants, même — et peut-être surtout — si l'on en a été acteurs. Histoire familiale et histoire nationale se confondent d'abord autour d'une photo et d'un lieu. L'image est celle d'une adolescente, Fatima, 12 ans, qui habitait le quartier de la famille El Moudir. Elle a été tuée par les forces de l'ordre le 20 juin 1981 et son corps n'a jamais été retrouvé. L'endroit est la rue du quartier populaire de Casablanca où Fatima a grandi, celle-là même de la demeure des El Moudir. Le père de la réalisatrice, un ancien maçon aux rêves enfantins de footballeur, va mettre son obstination d'artisan – on ne peut s'empêcher de penser ici au couturier maniaque du Bleu du caftan de Maryam Touzani - au service de sa fille, et construire une vaste maquette en plâtre de la rue et de leur maison, incroyablement réaliste, qu'il peuple de figurines d'argile peintes et habillées avec un extraordinaire souci du détail.

Faire sortir des brides de vérité

Car ce qui anime la réalisatrice et bouscule sans ménagements sa famille, surtout sa grand-mère taiseuse bien que fort bavarde, c'est de saisir, à travers la reconstitution de son quartier, ce qui s'est réellement passé en juin 1981. Elle tente de comprendre comment, pour ces gens ordinaires de Casablanca, l'oubli est à la fois une forme de négation et une souffrance sécrète. Elle ne cesse de poser des questions, de tanner son père, sa mère, sa grand-mère et ses autres proches pour obtenir des bribes de paroles, saisir des nuances psychologiques, faire sortir des vérités cachées derrière « tous les mensonges », à commencer par ceux de sa grand-mère.

C'est là la force du film : faire d'un simple (mais surprenant) décor le théâtre de tant de colères refoulées. Chaque personnage, chaque maison, chaque bribe d'histoire est décortiquée avec un soin maniaque par la réalisatrice. Rien n'est laissé au hasard dans ce dispositif exceptionnel, artificiel, et pourtant incroyablement humain. D'autres maquettes complètent et amplifient la profondeur de ce très subtil jeu de pistes cinématographique : la prison, le cimetière, le jardin d'enfants...

Avec La mère de tous les mensonges, Asmae El Moudir réalise un film exceptionnel et bouleversant. Elle montre que, malgré les milliards de dollars dépensés par les tycoons des plateformes mondialisées pour lisser les goûts et les images, le cinéma est depuis les frères Lumière un art du bricolage obstiné sur pellicule, un jeu de clair-obscur qui aime la lumière. La réalisatrice donne d'ailleurs à voir de nombreux détails de l'élaboration de son dispositif, film dans le film où les figurines, en particulier celle de la grand-mère, ont toute leur importance dans des scènes sublimes de franchise et d'intelligence. Les variantes dans les éclairages et la large palette des prises de vue de la maquette offrent à La Mère de tous les mensonges les allures d'un conte de fées, fait d'éblouissements et de malice. La s'hour magie » en arabe marocain) qui irradie au Maroc est l'un des fils rouges de ce film, profondément marocain par sa pudeur comme par ses hardiesses, mais aussi totalement universel par les thèmes qu'il porte, en particulier la peur.

Ce documentaire éclaire aussi d'un nouveau jour l'histoire politique et sociale du Maroc. En dévoilant les mensonges par oubli, il donne une nouvelle lumière à cette tarte à la crème des temps modernes qu'est le devoir de mémoire.

#


La mère de tous les mensonges
Film d'Asmae El Moudir
2023
1h37
Sortie en France le 28 février 2024

ANCE EN PARTENARIAT AVEC ORIENT XXI
Le mardi 5 mars à 20h à Paris au Grand Action
suivie d'une discussion avec Jean Stern.
Prix spécial pour les lecteurs et lectrices d'Orient XXI : 6,50 euros.

28.02.2024 à 06:00

« Recevoir un colis à Rafah, c'est exceptionnel »

Rami Abou Jamous

img

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. En octobre, sous la pression de l'armée israélienne, ce journaliste a quitté son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et ses quatre enfants. Un voyage périlleux, sous les tirs des snipers et des chars israéliens. Aujourd'hui, ils font partie des environ 1,5 million de déplacés qui s'entassent à Rafah, la ville la plus au sud, à la frontière égyptienne. Et que le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou menace d'envahir, au (...)

- Dossiers et séries / , , , , ,
Texte intégral (1359 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. En octobre, sous la pression de l'armée israélienne, ce journaliste a quitté son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et ses quatre enfants. Un voyage périlleux, sous les tirs des snipers et des chars israéliens. Aujourd'hui, ils font partie des environ 1,5 million de déplacés qui s'entassent à Rafah, la ville la plus au sud, à la frontière égyptienne. Et que le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou menace d'envahir, au risque d'un nouveau massacre de civils.

Rami, fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. « Un luxe », dit-il plein d'humour noir, en regard de la situation de la plupart des déplacés. Cet espace lui est dédié sur Orient XXI pour raconter son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée, sans prise sur leur avenir.

Mercredi 21 février 2024

Hier, on a reçu un beau cadeau d'un ami français : une tente de quatre places. C'est un très beau cadeau. Avoir une tente à Rafah, c'est un rêve. Parce qu'à tout instant, on peut être déplacés de force, comme ça a été le cas en octobre, sous les tirs des chars et des snipers. Cette tente, c'est notre roue de secours. Cet ami nous a aussi fait parvenir des vêtements et du chocolat pour les enfants. Walid, mon fils cadet, a sauté de joie. Il y avait aussi des médicaments et, surtout, des pastilles pour purifier l'eau. C'est très important car l'eau est salée. Recevoir des colis à Rafah, c'est exceptionnel. Cela tient du miracle, c'est extraordinaire. Il faut des connexions dont je ne peux pas parler, pour des raisons de sécurité.

Ce matin, les voisins m'ont demandé s'il fallait aller à Al-Mawassi, une zone sablonneuse au bord de la mer. L'armée israélienne n'arrête pas de dire que c'est un endroit sûr. Mais hier soir, elle l'a attaqué. Il y a eu au moins sept morts et beaucoup de blessés. Il y a notamment eu deux morts dans un chalet occupé par des employés locaux de Médecins sans frontières (MSF). Aux dernières nouvelles, ce mercredi matin, l'armée s'est retirée. Les coordonnées satellites avaient été données par MSF aux Israéliens pour qu'ils ne soient pas bombardés.

Capture d'écran de l'itinéraire à pied de Rafah à Al-Mawassi (la durée de 1h37 est purement indicative).
Google Maps

L'armée a coupé la route qui va vers le nord, de Rafah à Deir El-Balah en passant par Khan Younès. C'est nouveau. L'avenue Salaheddine, qui va aussi vers le nord, est coupée depuis longtemps. Rafah est maintenant complètement isolée. Les gens sont en panique, angoissés. Ils ne savent plus quoi faire. Est-ce que c'est l'incursion terrestre à Rafah qui commence ? Les Israéliens vont-ils commencer par Al-Mawassi pour attaquer ensuite Rafah et nous chasser vers l'Égypte, vers le Sinaï ?

Ceux qui préfèrent être optimistes s'intéressent à la visite au Caire d'Ismaïl Haniyeh, le chef du Hamas. On croit qu'il va y a avoir de la pression sur le Hamas et sur Israël pour au moins arriver à un cessez-le-feu. Je l'espère pour la période du ramadan, même si c'est provisoire. Les gens sont vraiment fatigués. Il faut que l'aide humanitaire entre, surtout dans la ville de Gaza et dans le nord de la bande.

Capture d'écran de la bande de Gaza où l'on voit les trois villes de Rafah, Khan Younès et Deir El-Balah.
Google Maps

27.02.2024 à 06:00

Cour internationale de justice ou Cour pénale internationale. Qui peut aider les Palestiniens ?

Rafaëlle Maison

img

Sur la Palestine, la Cour internationale de justice (CIJ) a acquis une visibilité légitime, qui tend à éclipser la Cour pénale internationale (CPI). Ces institutions, toutes deux saisies de la situation, doivent être distinguées car elles n'ont ni la même légitimité, ni le même mandat. Statuant sur le fondement du droit international public, la CIJ peut porter un regard sur la longue durée de l'histoire, ce qui manque cruellement à la CPI. La Cour internationale de justice (CIJ), (...)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (3176 mots)

Sur la Palestine, la Cour internationale de justice (CIJ) a acquis une visibilité légitime, qui tend à éclipser la Cour pénale internationale (CPI). Ces institutions, toutes deux saisies de la situation, doivent être distinguées car elles n'ont ni la même légitimité, ni le même mandat. Statuant sur le fondement du droit international public, la CIJ peut porter un regard sur la longue durée de l'histoire, ce qui manque cruellement à la CPI.

La Cour internationale de justice (CIJ), récemment saisie par l'Afrique du Sud contre Israël, s'est illustrée par une ordonnance venant modifier la représentation du conflit à Gaza en admettant la possibilité d'une offensive génocidaire. Elle est de nouveau réunie en cette fin février 2024 pour entendre les exposés oraux de 52 États et trois organisations internationales répondant à la question posée en décembre 2022 par l'Assemblée générale des Nations unies sur la légalité de l'occupation du territoire palestinien depuis 19671. Cette question, qui convoque le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais aussi le thème du gouvernement par la ségrégation raciale (apartheid), est fondamentale. L'avis qui sera rendu, probablement à l'été 2024, s'inscrira dans une jurisprudence relative à la Palestine remarquée puisque, en 2004, un autre avis sur la construction d'un mur en territoire palestinien occupé avait déjà rappelé le cadre juridique de compréhension de la situation du peuple palestinien. En parallèle, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) prétend mener une enquête indépendante sur les crimes commis dans les territoires palestiniens occupés. Pourtant, cette dernière institution semble désormais terriblement dépassée, tant au regard du retard accumulé dans le travail relatif à la Palestine que de l'orientation des enquêtes relatives à Gaza.

La place des États dans le contentieux international

Organe judiciaire principal des Nations unies, la CIJ juge des différends entre États. C'est dans cette fonction contentieuse qu'elle est appelée à statuer sur l'affaire portée par l'Afrique du Sud contre Israël. Composée de juges représentant la diversité des États membres des Nations unies, elle peut se reposer sur une jurisprudence bien établie et respectée, précédée de celle de la Cour permanente de justice internationale instituée dans le cadre de la Société des Nations (SDN). Cette jurisprudence se caractérise par une forme de prudence, dès lors que le recours au juge, en droit international public, se fonde sur l'acceptation des États. Ainsi, la CIJ ne peut être saisie d'un différend entre États que si ceux-ci ont accepté sa juridiction.

Plusieurs modes d'expression de ce consentement étatique sont possibles. Les États peuvent accepter la compétence de la CIJ de manière générale et par avance, en formulant la déclaration facultative d'acceptation de la juridiction de l'article 36§2 de son Statut. Ils peuvent aussi l'accepter par avance, mais de manière plus restreinte, par une clause figurant dans un traité spécifique. Enfin, ils peuvent l'accepter ponctuellement pour que la Cour statue sur un différend précis les opposant. Cette nécessaire acceptation de sa juridiction explique la position de prudence de la Cour vis-à-vis des sujets de droit international que sont les États, dont la condition est marquée, en droit international, par l'égalité et le respect dû à leur organisation interne.

À l'inverse, la Cour pénale internationale (CPI) est une institution récente, distincte du système des Nations unies. Le traité de Rome qui l'établit en 1998 crée une nouvelle organisation internationale, autonome de celle des Nations unies. Si celle-ci prétend à l'universalité, tous les États-membres des Nations unies n'y participent pas. Ainsi, il est bien connu que les puissances que sont les États-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde, l'Iran, Israël, n'ont pas ratifié le traité de Rome. Si les États africains l'ont très largement fait, peu d'États arabes ou asiatiques se sont engagés. Ceci a de nombreuses conséquences en termes de légitimité internationale, de désignation des principaux acteurs de l'institution, de possibilité d'enquêter.

Pourtant, s'agissant des enquêtes, le traité de Rome organise (article 12) un régime dans lequel un État non partie est susceptible de voir ses agents poursuivis s'ils sont soupçonnés d'avoir commis des crimes sur le territoire d'un État partie, ou d'un État ayant accepté ponctuellement la juridiction de la Cour. C'est ce qui se produit actuellement pour Israël et pour la Russie, l'enquête ayant ici conduit à l'émission d'un mandat d'arrêt contre le président russe Vladimir Poutine. Aussi, on le voit dans ce dernier exemple, l'activité de la CPI est susceptible d'atteindre directement un État non partie, à travers la mise en cause de ses principaux agents. Si ce système est rhétoriquement justifié par la gravité des crimes internationaux, on est bien loin des principes classiques de la justice internationale, et du respect dû à tous les États dans le cadre des Nations Unies ; il devrait n'être utilisé qu'avec le plus grand discernement.

Les avis consultatifs de la Cour internationale de justice

Dans le cadre de sa fonction consultative, la CIJ s'émancipe du consentement étatique lorsque la question juridique qui lui est posée se rapporte au comportement d'un État. Ce fut le cas dans plusieurs avis régulièrement cités lors des audiences actuelles : avis sur la Namibie (1971), avis sur le mur édifié dans le territoire palestinien occupé (2004), avis sur l'archipel des Chagos (2019)2. Dans la procédure consultative en cours, la juridiction est saisie d'une situation de longue durée : la question posée par l'Assemblée générale porte sur la légalité de l'occupation israélienne depuis 1967. Les exposés oraux présentés par les États évoquent d'ailleurs des aspects encore antérieurs : le mandat britannique sur la Palestine, le plan de partition voté par l'Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947, la Nakba. La Cour est donc conduite à s'interroger sur le temps long de l'occupation, ce qui est le seul moyen d'évaluer juridiquement de manière cohérente la situation actuelle. De plus, le droit applicable est le droit international public, qui comprend des aspects pénaux, mais les excède très largement. Seule la Cour internationale de justice peut véritablement statuer sur ce qui est au cœur de la condition du peuple palestinien : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Et ce droit a des conséquences militaires (résistance, interdiction de la répression), politiques (accès à l'indépendance), économiques (souveraineté sur les ressources naturelles), démographiques (droit au retour des réfugiés, interdiction de la colonisation), qui dépassent le droit international pénal.

Les déclarations récentes du procureur de la CPI

Le regard porté par l'institution qu'est la Cour pénale internationale sur la situation en Palestine reste quant à lui extrêmement restreint. Il est limité temporellement par la date d'adhésion de la Palestine au système de la Cour pénale internationale (2014-2015). Contrainte par cette compétence temporelle, par les spécificités du droit qu'elle applique, mais aussi par sa politique de poursuites, la CPI ne saisit généralement le réel que de manière ponctuelle et décontextualisée. Ceci s'avère tout à fait frappant dans les récentes déclarations de son procureur sur la situation en Palestine.

S'agissant des événements actuels, dans les propos émis par le procureur Karim Khan le 29 octobre 2023 depuis Le Caire, la première condamnation de la violence se rapporte aux attaques du 7 octobre et « à la haine et à la cruauté » qui les ont « motivées ». Dans un second temps, évoquant l'offensive sur Gaza, le procureur affirme qu'Israël

dispose d'une armée professionnelle bien entraînée (…), dispose d'un système qui vise à assurer le respect du droit international humanitaire (...) et devra démontrer la bonne application des principes de distinction, de précaution et de proportionnalité.

Il n'y a, dans cette déclaration, rien sur le long blocus puis le siège de Gaza, sauf pour évoquer l'entrave actuelle à l'acheminement des secours et à un ravitaillement insuffisant.

Le 3 décembre 2023, après une visite rendue aux victimes en Israël, puis à Ramallah, la manière dont le procureur de la CPI présente la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué. Ainsi, s'agissant de l'attaque du 7 octobre, le procureur affirme :

Les attaques perpétrées contre des civils israéliens innocents (…) constituent des crimes au regard du droit international qui sont parmi les plus graves, de ceux qui heurtent la conscience humaine.

S'agissant de l'offensive à Gaza, il insiste plutôt sur la difficulté du combat pour Israël :

Les combats qui se déroulent dans des zones densément peuplées, qui permettent aux combattants armés de se cacher parmi la population civile, sont par nature complexes, mais ils n'en restent pas moins régis par le droit international humanitaire, dont les règles sont connues de l'armée israélienne.

Nous sommes donc en présence d'une approche singulièrement orientée, où les actes du Hamas semblent déjà qualifiés, où l'enquête semble d'abord engagée en faveur des victimes israéliennes, au soutien d'un État qui n'a, pas plus que les États-Unis ou l'Ukraine, ratifié le traité de Rome. Et ceci alors même que l'État d'Israël dispose d'un appareil répressif, qu'il emploie d'ailleurs extensivement.

Dans le discours du procureur, en revanche, l'offensive à Gaza est rendue « complexe » par le comportement de groupes combattants perturbant l'action d'une armée professionnelle bien au fait du droit international humanitaire. Ce biais désolant est rendu encore plus visible/risible par la récente ordonnance de la Cour internationale de justice, qui n'a pas hésité à citer les déclarations à caractère génocidaire des responsables israéliens de l'offensive sur Gaza, déclarations déjà connues au moment où le procureur de la Cour pénale internationale s'est exprimé dans la région.

Le long refus d'enquêter

Les positions du procureur témoignent de l'évolution des influences qui s'exercent au sein de cette organisation. Le britannique Karim Khan s'est en effet d'abord illustré par le renoncement en 2021 à une enquête sur l'activité des agents des États-Unis et de ses alliés européens en Afghanistan3. Plus récemment, les États-Unis, qui ne sont pourtant pas partie au statut de Rome, ont offert leur aide s'agissant de l'enquête sur la Russie, et ont alimenté, à la Cour, un fonds spécial dédié à celle-ci4. Cet État non partie est donc désormais présent dans le système de Rome comme passager clandestin généreusement accueilli, ce qui pose des questions tant politiques que juridiques. Cette participation de facto des États-Unis succède d'ailleurs immédiatement — rappelons-le — à leur opposition violente à la CPI, qui est allée jusqu'à sanctionner certains acteurs majeurs de l'organisation en 2020.

Mais par-delà ce contexte très récent, il est bien connu que les procureurs successifs de la CPI n'ont jamais été enclins à enquêter sur les crimes commis en Palestine5. Saisi par la Palestine en 2009 à l'occasion de l'opération « Plomb durci » sur Gaza, le procureur a refusé d'enquêter en mettant en avant le statut incertain de la Palestine. Saisi ensuite par l'État des Comores en 2013 de l'attaque contre un navire de la flottille humanitaire pour Gaza battant pavillon comorien, le Mavi Marmara, le procureur a de nouveau refusé d'enquêter. Il affirmait que les crimes commis n'étaient pas d'une gravité suffisante pour relever de la juridiction de la Cour. Cette position, contestée par les Comores, a aussi été durement critiquée par les juges de la Cour dans une séquence caractérisée par une sorte de bras de fer avec le procureur. Finalement, la Palestine, devenue un État partie au Statut de Rome en 2015, a pu demander de nouveau en 2018 une enquête sur la situation se déroulant sur son territoire. Mais, encore une fois, le procureur n'a pas jugé urgent d'agir et n'a ouvert une enquête qu'en 2021.

Aussi, en dépit des nombreuses enquêtes ou rapports des Nations unies et d'organisations non-gouvernementales6, la CPI a fermé les yeux sur la Palestine pendant plus de dix ans. Ses procureurs ont, à cet égard, une responsabilité morale dans l'aggravation de la situation, leur politique d'inactivité ayant probablement accru un sentiment d'impunité. Cette politique pénale orientée suscite aujourd'hui des réactions de la part de certains États parties au Statut de Rome. Ces réserves apparaissent clairement dans les demandes d'enquêtes dont la CPI a été récemment saisie. Ce sont d'abord 5 États (Afrique du Sud, Bangladesh, Bolivie, Comores, Djibouti) qui ont officiellement demandé au procureur, le 17 novembre 2023, une extension de l'enquête pour couvrir, notamment, les allégations de génocide à Gaza. Deux autres États, le Chili et le Mexique, ont fait la même démarche le 18 janvier 2024. Aussi, la confiance que l'on peut avoir dans l'activité de la CPI relative à la Palestine doit rester très mesurée ; cette activité constituera certainement un test pour une institution qui paraît à la dérive.


1Assemblée générale, résolution 77/247 du 30 décembre 2022 (A/RES/77/247).

2S'agissant de l'Afrique du Sud, CIJ, avis consultatif du 21 juin 1971 ; s'agissant d'Israël, CIJ, avis consultatif du 9 juillet 2004 ; s'agissant du Royaume-Uni, CIJ, avis consultatif du 25 février 2019.

3Stéphanie Maupas, « Le procureur de la CPI suspend l'enquête sur les tortures dans les prisons secrètes de la CIA », Le Monde, 28 septembre 2021. Cette enquête était pourtant autorisée par les juges de la Cour : CPI, Chambre d'appel, 5 mars 2020, n° ICC-02/17 OA4.

4Rafaëlle Maison, « Quelles poursuites internationales des crimes commis en Ukraine ? », Confluences Méditerranée, 2023/3, pp. 61-74.

5Triestino Mariniello, « The situation in Palestine : Seeking for Justice, a Chimera ? », Confluences Méditerranée, 2023/3, pp. 135-153.

6S'agissant de Gaza, voir Norman G. Finkelstein, Gaza, An Inquest into its Martyrdom, University of California Press, 2018.

26.02.2024 à 06:00

Les méandres de la stratégie chinoise

Martine Bulard

img

Quelques jours après les attaques du 7 Octobre 2023, une délégation de pays arabes se rendait à Pékin, tandis que l'envoyé spécial de celle-ci pour le Proche-Orient se lançait dans une grande tournée dans la région. Tous les regards se sont alors dirigés vers la Chine qui, depuis 1988, a reconnu l'État palestinien. Mais l'empire du Milieu veut-il vraiment intervenir ? Et en a-t-il les moyens ? Depuis qu'elle a parrainé la réconciliation spectaculaire entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, (...)

- Magazine / , , , , , ,
Texte intégral (4180 mots)

Quelques jours après les attaques du 7 Octobre 2023, une délégation de pays arabes se rendait à Pékin, tandis que l'envoyé spécial de celle-ci pour le Proche-Orient se lançait dans une grande tournée dans la région. Tous les regards se sont alors dirigés vers la Chine qui, depuis 1988, a reconnu l'État palestinien. Mais l'empire du Milieu veut-il vraiment intervenir ? Et en a-t-il les moyens ?

Depuis qu'elle a parrainé la réconciliation spectaculaire entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, en mars 2023, les commentateurs voient la Chine partout. Certains l'ont même imaginée prête à prendre la place des États-Unis ou, en tout cas, à endosser l'habit du faiseur de paix entre Palestiniens et Israéliens. Aujourd'hui, la déception semble à la mesure de cette attente inconsidérée. Quatre mois après le 7 octobre 2023, c'est plutôt morne plaine. Tel-Aviv bombarde, Pékin se tait. Et tout le monde se demande : mais que fait la Chine ?

« L'Occident confond l'agitation et l'action », me répond un ex-diplomate chinois à l'Unesco, qui rappelle que les dirigeants de son pays sonnent rarement les trompettes avant d'avoir atteint leur but. En l'occurrence, il faut obtenir « d'abord un cessez-le-feu durable » puis un accord sur « une feuille de route conduisant à la paix ». Vaste programme. Les bonnes relations de Pékin avec les pays arabes comme avec Israël sont censées faciliter la chose. Mais Tel-Aviv s'est déclaré « profondément déçu » des premières déclarations des dirigeants chinois.

Dès le 8 octobre 2023, un communiqué du ministère des affaires étrangères chinois pointe la gravité des évènements et appelle « les parties concernées à mettre immédiatement fin aux hostilités afin de protéger les civils et d'éviter une nouvelle détérioration de la situation »1. Le lendemain, l'une des porte-parole, Mao Ning, se fait plus précise : « Nous nous opposons et condamnons les actes qui portent atteinte aux civils ». Sans ambiguïté, elle condamne donc les massacres mais elle ne mentionne pas le Hamas, à l'heure où le monde entier est prié de dénoncer « l'organisation terroriste ». Surtout, elle inscrit ces crimes dans le temps long de l'affrontement israélo-palestinien : « La récurrence du conflit montre, une fois de plus, que l'impasse prolongée du processus de paix ne peut pas perdurer »2. Impardonnable.

Cette analyse rencontre pourtant celle de la plupart des pays de la région, en dehors de l'Inde et des pays asiatiques « occidentaux », tels la Corée du Sud ou le Japon qui se sont rangés derrière Israël — avec quelques nuances pour Tokyo qui a refusé de parler « d'organisation terroriste » à propos du Hamas, et n'a pas voulu « se joindre aux États-Unis, au Royaume Uni, à la France, à l'Allemagne et à l'Italie pour publier [le 9 octobre] une déclaration commune (…) promettant un soutien uni à Israël »3. La Chine ne manque pas de souligner que, loin d'être isolée, elle se trouve en phase avec nombre des pays du Sud. En démontrent les votes au Conseil de sécurité et à l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies (ONU), où Washington et Tel-Aviv sont bien seuls.

Déjà Mao Zedong…

La position chinoise n'a rien d'opportuniste. Son soutien aux Palestiniens est historique, impulsé dès le début par Mao Zedong, bien qu'Israël ait été l'un des premiers États à reconnaître la République populaire de Chine, dès 1950 (contre 1964 pour la France, et 1972 pour les États-Unis). Selon les principes du non-alignement dont le pouvoir chinois est partie prenante, le Grand Timonier appuie ostensiblement tout mouvement de libération et de lutte contre la colonisation, ce qui inclut par exemple l'Égypte de Gamal Abdel Nasser. Une solidarité sans faille, certes, mais davantage politique que financière ou militaire. En 1988, Pékin reconnait l'État palestinien. Néanmoins, il n'est encore qu'un nain politique.

Depuis, son poids au Proche-Orient a singulièrement évolué, même si la Chine reste d'une très grande prudence. Mêlant habilement commerce et politique, elle instaure des relations avec les vingt-deux pays de la Ligue arabe au début des années 1990, et exige d'eux, en contrepartie, une rupture diplomatique avec Taïwan.

Dans un premier temps, elle rentre dans le maelstrom proche-oriental par la petite porte du commerce énergétique. Sa soif de pétrole et de gaz la pousse à développer des liens avec les pays du Golfe puis, plus lentement, avec l'Iran. Ces partenaires vont assurer près des deux tiers de son approvisionnement au début des années 2000. Toutefois, Pékin reste méfiant et s'attache à diversifier ses sources : ses achats énergétiques en provenance de la région ne dépassent pas actuellement 46 % du total. Dans le même temps, les entreprises chinoises s'enrichissent en vendant leurs marchandises, et les investissements commencent à décoller. Les échanges avec Israël, officiellement reconnu en 1992, connaissent eux aussi une croissance fulgurante.

La Chine est alors en pleine phase de normalisation. Dans ce monde qu'elle sait sous influence américaine — et donc intouchable —, elle préserve ce qu'elle estime être son devoir internationaliste : la défense des droits du peuple palestinien. En 1997, les dirigeants adoptent un plan de paix en quatre points qu'ils défendent à l'ONU et dans leurs rencontres bilatérales, sans toutefois en faire une priorité4.

Une politique arabe tardive

Il faudra cependant attendre les années 2000 pour assister à un changement de stratégie diplomatique au Proche-Orient. Plusieurs éléments y poussent. La politique de tout-export et d'implantation mondiale suppose de sécuriser ses relations : rien n'est plus dangereux aux yeux de Pékin que l'instabilité. En 2002, la Chine se dote d'un envoyé spécial pour le Proche-Orient chargé de faire le tour des popotes, même s'il échappe au radar de la plupart des observateurs. Deux ans plus tard, elle crée le Forum de coopération Chine–États arabes qui comprend les vingt-deux pays de la Ligue arabe. Le Forum prend de l'importance avec le lancement des nouvelles routes de la soie qui se déclinent en plusieurs thèmes, et abordent diverses questions : économiques (avec 10 milliards de dollars d'investissements promis en 2023), politiques, géostratégiques et militaires.

Pékin est obsédé par deux menaces. Tout d'abord, les mouvements indépendantistes des Ouïghours musulmans au Xinjiang, notamment après les révoltes de 2009. La Chine compte sur la solidarité des pays arabes dans ce domaine. De plus, elle craint qu'en cas de conflit les États-Unis bloquent les goulots d'étranglement que représentent le détroit d'Ormuz, le canal de Suez et le détroit de Bab El-Mandeb. Cela explique les rapprochements avec l'Égypte, où le président Xi Jinping s'est rendu deux fois depuis son arrivée au pouvoir, ainsi que les investissements dans les infrastructures portuaires.

Israël, un partenaire sous influence

Le possible blocage américain n'est pas qu'un fantasme. En juillet 2000, sous pression des États-Unis, le gouvernement israélien annule un contrat portant sur quatre avions militaires Falcon. D'autres interdictions tomberont. Si entre 1990 et 2000, les ventes d'armes israéliennes à Pékin atteignent 323 milliards de dollars (298 milliards d'euros), elles passent à zéro en 2002, selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Exit celui qui figurait alors au troisième rang parmi les acheteurs d'équipements militaires israéliens. L'Inde, le voisin honni, prend sa place. Pas étonnant que Pékin ne considère pas Tel-Aviv comme un partenaire stratégique très fiable.

Les affaires étant les affaires, les entreprises chinoises publiques et privées développeront quand même leurs investissements dans les domaines alimentaires, des télécommunications et de la recherche (Huawei), de la cybersécurité et des infrastructures (tramway, port). Mais là encore, la société chinoise qui gérait une partie du nouveau port de Haïfa se retrouve marginalisée, sur intervention de Washington qui y voit un danger pour la base servant d'escale à ses sous-marins située à quelques encablures plus loin. Une fois encore, c'est un groupe indien, Adani, qui rafle la mise. De quoi conforter les doutes chinois. Car même si les deux pays sont étroitement liés commercialement, la Chine occupe la troisième place dans les échanges israéliens, derrière les États-Unis et l'Union européenne. Elle maintient donc le dialogue en tablant sur l'avenir, sans illusion. À court terme, elle ne dispose pas du moindre levier pour pousser aux négociations. Certains lui reprochent de ne pas se préoccuper du sort d'une otage sino-israélienne du 7 octobre 2023, Noa Argamani. Ils oublient que les autorités chinoises ne reconnaissent pas la double nationalité, et considèrent cette femme comme israélienne, ainsi que l'a rappelé l'ambassadeur à Tel-Aviv, se déclarant sensible au sort « de tous » les otages.

Un ancrage solide avec un minimum de publicité

En maniant habilement les relations bilatérales avec chaque gouvernement, les interventions au sein des organisations multilatérales dédiées et les échanges commerciaux, la Chine a conforté sa présence au Proche-Orient. Elle est devenue le premier partenaire commercial de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de l'Iran, à qui elle paie ses achats de pétrole en yuans et non plus en dollars. Cela en dit long à la fois sur la confiance des dirigeants arabes dans l'économie chinoise, et sur la méfiance des pétromonarchies à l'égard des États-Unis, capables à tout moment geler leurs avoirs, comme Washington l'a montré pour la Russie. Le succès est d'autant plus solide que, fidèles aux principes de non-ingérence, les dirigeants chinois veillent à ne jamais s'immiscer dans les querelles régionales (Iran contre Arabie Saoudite, Qatar et Émirats arabes unis, Houthis et Yémen-Arabie Saoudite).

Comme le résume parfaitement l'ex-premier ministre australien Kevin Rudd5 :

Cette présence stratégique croissante a été rapide et remarquable. Une fois de plus, [sa] capacité à mettre en œuvre sa stratégie avec un minimum de publicité a été fondée sur son formidable levier économique dans chaque capitale, et sa capacité à minimiser le risque d'être prise dans le réseau complexe des tensions intrarégionales. En ne prenant pas parti, la Chine a établi, développé et maintenu des amitiés avec tous les belligérants de la région, équilibrant soigneusement ses relations avec l'Iran, les États arabes et Israël.

De fait, la Chine a multiplié contacts et discussions. Après avoir rencontré l'ambassadrice d'Israël à Pékin le 17 octobre 2023, son envoyé spécial pour le Proche-Orient Zhai Jun s'est lancé dans une valse de voyages, d'abord au Qatar où se négociait le sort d'une partie des otages du Hamas les 19 et 20 octobre, puis le jour suivant en Égypte afin de participer au Sommet du Caire pour la paix, le 24 octobre aux Émirats arabes unis, et ensuite en Jordanie et en Turquie.

Signe des temps : le 20 novembre 2023, une délégation composée de ministres des affaires étrangères de pays membres de la Ligue arabe (Arabie Saoudite, Égypte, Jordanie, Qatar, État palestinien) et de l'Organisation de la coopération islamique (Indonésie, Nigéria, Turquie), lancée dans une tournée internationale en faveur de la paix, a commencé son périple par Pékin et non par Washington ou Paris. Le lendemain, se tenait une réunion des BRICS+ (Brésil, Russie, Chine, Afrique du Sud auxquels se sont joints depuis le début de l'année, l'Éthiopie, l'Iran, les Émirats, l'Arabie saoudite) entièrement consacrée à cette guerre. Deux jours plus tard, se mettait en place un premier cessez-le-feu temporaire et un premier échange d'otages. Certains observateurs y ont alors vu une preuve de l'efficacité chinoise… C'était aller un peu vite en besogne.

Pas question de tomber dans le piège américain

Depuis rien n'a avancé. Et les dirigeants occidentaux – Américains en tête –reprochent à l'empire du Milieu de ne pas intervenir pour mettre fin aux attaques des Houthis qui ciblent les navires liés à Israël en mer Rouge. Ils l'accusent de ne pas faire pression sur l'Iran. Pékin assure de son côté avoir demandé que « cessent ces attaques » qui pénalisent ses exportations. C'est notamment le cas du géant du transport maritime Cosco qui a dû emprunter une route plus longue et donc plus coûteuse. Mais les moyens d'action de la Chine restent limités.

Il lui est surtout reproché de ne pas participer à la coalition dirigée par les États-Unis qui bombarde les positions houthis au Yémen, alors qu'en 2008, elle avait rejoint le front occidental pour lutter contre les pirates attaquant les porte-conteneurs. Mais « nous ne sommes pas les shérifs du monde, rappelle l'ancien ambassadeur, nous respectons le droit international ». En 2008, il y avait en effet un mandat de l'ONU, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Et pour cause, Washington ne pourrait obtenir de feu vert sans contraindre Israël à accepter un cessez-le-feu immédiat.

Plus fondamentalement, la Chine ne veut pas mettre le moindre orteil dans ce « bourbier », fabriqué et entretenu par les États-Unis selon elle. Ce que Wang Yi, le ministre des affaires étrangères, traduit ainsi à l'issue d'une rencontre avec ses homologues d'Arabie Saoudite, de Bahreïn, du Koweït, d'Oman, d'Iran et de Turquie, en janvier 2022 :

Le Moyen-Orient a une longue histoire, des cultures uniques et des ressources naturelles abondantes, mais la région souffre de troubles et de conflits depuis longtemps, en raison d'interventions étrangères6.

Et d'enfoncer le clou : « Les projets de grand Moyen-Orient proposés par les États-Unis ont des conséquences désastreuses ».

Rappelant à la suite du président Xi Jinping qu'il « ne peut y avoir de sécurité dans la région sans une solution juste à la question de la Palestine », il ajoute : « Nous croyons que les peuples du Moyen-Orient sont les maitres du Moyen-Orient. Ils n'ont pas besoin d'un patriarcat ».

Selon Wang Yi,

certains politiciens et membres de l'élite américaine espèrent que [nous allons] répéter leurs erreurs et combler le « vide de pouvoir » qu'ils laissent. Mais la Chine ne tombera pas dans le piège. (…) Elle ne cherche pas à remplacer les États-Unis.

Que les États-Unis se débrouillent donc avec le chaos qu'ils ont créé ! Pour l'heure, la Chine compte les points de l'impuissance américaine et laisse le monde prendre conscience du double standard occidental dans la défense des droits humains. Reflétant l'opinion de nombre de dirigeants, le ministre jordanien des affaires étrangères Ayman Safadi a ainsi renvoyé dans les cordes le représentant du président Joe Biden en lui rétorquant : « Si un autre pays dans le monde faisait un fragment de ce qu'Israël a fait, il se verrait imposer des sanctions de tous les coins du monde »7.

Toujours aussi peu habile, l'ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, a publié sur X (ex-Twitter) la photo des bombardements à Gaza et celle des champs cultivés du Xinjiang, comme si les massacres des uns pouvaient justifier la répression des autres.

Certes Pékin ne peut pas asseoir son autorité internationale sur la seule faillite du camp occidental. Mais elle ne peut aujourd'hui que multiplier les initiatives diplomatiques de dialogue et de rencontre, quand d'autres comme Washington disposent d'un atout infaillible pour faire céder Tel-Aviv : arrêter les livraisons d'armes.

Terrorisme et lutte armée vue par Pékin

Le représentant chinois à la Cour internationale de justice (CIJ), Ma Xinmin, a été auditionné le 22 février 2024. Il a défendu le droit des Palestiniens à un État et a fait la différence entre « terrorisme » et « lutte armée » pour l'indépendance. Ci-dessous un extrait de son intervention :

Dans la poursuite du droit à l'autodétermination, le recours à la force par le peuple palestinien pour résister à l'oppression étrangère et pour achever l'établissement d'un État indépendant est un droit inaliénable, fondé en droit international. Après la seconde guerre mondiale, divers peuples y ont eu recours pour gagner leur indépendance. De nombreuses résolutions de l'Assemblée générale des Nations unies, telle la résolution 3070 de 1973, reconnaissent « la légitimité de la lutte du peuple pour la libération de la domination coloniale et l'occupation étrangère par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée ». Cela se reflète également dans les conventions internationales. Par exemple, la Convention arabe pour la répression du terrorisme de 1998 affirme « le droit des peuples à combattre l'occupation et l'agression étrangères par tous les moyens, y compris la lutte armée, afin de libérer leurs territoires et de garantir leur droit à l'autodétermination et à l'indépendance ». Ainsi la lutte armée est fondée sur le droit international et se distingue des actes de terrorisme. Cette distinction est reconnue par plusieurs conventions internationales. Par exemple, l'article 3 de la Convention de l'Organisation de l'unité africaine sur la prévention et la lutte contre le terrorisme de 1999 stipule que « la lutte menée par les peuples conformément aux principes du droit international pour leur libération ou leur autodétermination, y compris la lutte armée contre le colonialisme, l'occupation, l'agression et la domination par des forces étrangères ne doit pas être considérée comme des actes terroristes ». En revanche, l'usage de la force par toute entité ou individu au nom « du droit à l'autodétermination » en dehors du contexte de domination coloniale ou d'occupation étrangère n'est pas légitime. De plus, pendant la lutte armée légitime des peuples, toutes les parties sont tenues de respecter le droit international humanitaire et, en particulier, de s'abstenir de commettre des actes de terrorisme en violation du droit international humanitaire.


1« Foreign Ministry Spokesperson's Remarks on the Escalation of Tensions Between Palestine and Israel », ministère des affaires étrangères chinois, 8 octobre 2023.

2Conférence de presse, ministère des affaires étrangères, 8 octobre 2023, Pékin.

3Nikkei Asia, Tokyo, 11 octobre 2023

4Ce plan comprend la fin de la colonisation, la pleine souveraineté de la Palestine fondée sur les frontières de 1967 avec Jérusalem Est comme capitale, et des garanties internationales. En 2003, 2013 et 2021, le plan sera affiné et enrichi d'un cinquième point sur le développement économique de la Palestine.

5Alfredo Toro Hardy, “Why will China win the ward in Gaza”, Unasas Foundation, New Delhi, 22 octobre 2023.

6Yang Sheng et Zhang Changyue, « China will not fill the so-called vacuum after US pullout : Mideast countries ”should control own destiny” », Global Times, 16 janvier 2022.

7Claude Leblanc, « Pourquoi la Chine va devoir s'investir davantage dans la sortie de crise », L'Opinion, 22 novembre 2023

23.02.2024 à 06:00

Maroc. Les dernières ruines de la dynastie des Goundafis

Jaouad Mdidech

img

Les Goundafis ont régné d'une main de fer pendant plus d'un siècle, de 1830 à 1951, sur la province du Haouz, au sud-est de Marrakech. Taïeb Goundafi a d'ailleurs été l'un des caïds sur lesquels s'est appuyé le protectorat français pour asseoir son pouvoir. Mais les ultimes vestiges de cette dynastie, la résidence d'Imgdal et la Kasbah Tagountaft, se sont effondrés avec le séisme du 8 septembre 2023. Toutes les régions de la province du Haouz n'ont pas abrité sur leur territoire une (...)

- Magazine / , , , ,
Texte intégral (3189 mots)

Les Goundafis ont régné d'une main de fer pendant plus d'un siècle, de 1830 à 1951, sur la province du Haouz, au sud-est de Marrakech. Taïeb Goundafi a d'ailleurs été l'un des caïds sur lesquels s'est appuyé le protectorat français pour asseoir son pouvoir. Mais les ultimes vestiges de cette dynastie, la résidence d'Imgdal et la Kasbah Tagountaft, se sont effondrés avec le séisme du 8 septembre 2023.

Toutes les régions de la province du Haouz n'ont pas abrité sur leur territoire une forteresse, un château, un riad ou une kasbah qui témoigneraient de l'histoire et de l'influence exercée par la tribu Goundafa (Tagountaft en berbère). Il faudra parcourir un peu plus de soixante-dix kilomètres par une route escarpée depuis Marrakech pour rencontrer le premier vestige de cette tribu, dans un bourg appelé Imgdal, sur les montagnes du Haouz. Imgdal (« les gardiens » en berbère) a autrefois hébergé Si Mohammed Ou Brahim Goundafi, l'avant-dernier de la tribu Goundafa. Il y a bâti une résidence dominant l'oued N'Fiss qui coule vers l'actuel lac du barrage Yacoub Al-Mansour1. « Charmante et miroitante au milieu des jardins et des champs cultivés… », c'est en ces termes que le colonel Léopold Justinard décrit la demeure dans sa biographie consacrée au caïd Taïeb Goundafi2.

Cette bâtisse d'Imgdal témoigne, avec la Kasbah Tagountaft à 45 kilomètres plus au sud, des grandeurs et décadences de cette seigneurie. Mais depuis le séisme du 8 septembre 2023 qui a frappé le Haouz, le riad d'Imgdal s'est effondré, et la mosquée de Tinmel n'est plus que ruines.

Pendant plus d'un siècle, le pouvoir des Goundafis s'est étendu sur toute la vallée du N'Fiss, depuis le col du Tizi N'Test, sur la route de Taroudant au sud, jusqu'à la commune d'Asni au nord. Une petite dynastie dans la grande, celle du Makhzen3, qui a régné d'une main de fer sur cette partie du Haut Atlas occidental. Originaire du Sahara marocain, l'aïeul des Goundafis se serait installé tout d'abord dans le Souss, avant que l'un de ses descendants, Lahcen Aït Lahcen, ne devienne imam au XVIIIe siècle à Tagountaft, près de Tiznit. Amghars (chefs de tribu, ou cheikhs) de père en fils, les Goundafis prirent ensuite le pouvoir en tant que caïds à partir de la moitié du XIXe siècle, non sans avoir livré des batailles rangées contre des notables rivaux : caïds, amghars et autres dignitaires de l'époque. Mais les Goundafis finirent par s'imposer au Makhzen comme une autorité locale sur laquelle le pouvoir central pouvait compter pour asseoir son pouvoir dans la région.

L'apogée des grands propriétaires terriens

L'épopée de cette tribu commence avec les amghars Haj Ahmed Aït Lahcen et Mohamed Aït Lahcen : deux personnages clés à l'origine de l'ascension politique et militaire de la tribu et de sa puissance économique. Après avoir acheté l'intégralité des habous4 de la vallée du N'Fiss, ils deviennent des grands propriétaires terriens. Le sociologue Paul Pascon analyse dans sa thèse sur le Haouz5, comment, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, l'État marocain doit lever de nouveaux impôts sous la pression des puissances européennes. Il faut pour cela s'appuyer sur des caïds puissants :

Mais ce que ceux-ci prennent dans leur propre tribu pour leur compte et celui de l'État réduit d'autant la part des anciens notables. Comme il n'est pas possible d'augmenter la production, il ne reste plus à la tribu qu'à aller piller ses voisines. C'est ainsi que le domaine des caïds s'agrandit, d'autant plus que ceux-ci disposaient de l'artillerie européenne moderne6.

Le pouvoir local des Goundafis s'est ainsi constitué au prix de longues batailles, d'alliances et de ruses. Et le caractère de Mohamed Aït Lahcen a été déterminant dans cette conquête. L'historien Naciri Slaoui le décrit comme un personnage « plus circonspect qu'un corbeau et plus difficile à surprendre qu'un vautour »7.

À l'époque, le col du Tizi N'Test, à 2 200 m d'altitude, était un passage géographiquement stratégique, reliant le Haut Atlas à la plaine du Souss. Quiconque dominait ce point culminant devenait maître de cette montagne, tant au niveau social, politique qu'économique.

En 1873, Tagoutaft Mohamed Aït Lahcen devient le maître absolu de la région après avoir laminé tous ses adversaires. Ne lui manque plus qu'à obtenir la bénédiction du pouvoir central, le Makhzen, sous le règne du sultan Moulay Hassan (1873-1894) dans la capitale de Fès, pour conquérir une légitimité politique - certes symbolique mais nécessaire à la pérennité de sa puissance et de ses intérêts. Car sans cette soumission au Makhzen central, il est considéré comme un dissident à combattre. À partir de 1876, il devient caïd et porte le patronyme de Goundafi. Pour célébrer leur entente, le sultan lui envoie un émissaire demander la main de ses filles. Demande illico acceptée. Les mariages ont lieu à Fès : l'aînée échoie au petit-fils du sultan Sidi Mohamed Ben Abderrahmane, la cadette au célébrissime grand vizir Ahmed Ben Moussa surnommé Ba H'mad, et la benjamine à Bachir Jamaï, cousin du vizir Mokhtar Jamaï.

L'alliance des grands caïds avec le protectorat

Cette alliance familiale avec les dignitaires du pays scelle une fois pour toutes la réconciliation avec le Makhzen, et donne un coup de fouet à l'hégémonie sans partage des Goundafis dans la région.

Surgit alors un personnage central dans la lignée des Goundafis : Taïeb Goundafi (1855-1928). Caïd comme son père à partir de 1883 — Le caïdat se transmettait à l'époque par voie héréditaire —, il poursuit l'œuvre de la tribu, cette fois-ci sous le protectorat de la France. À partir de 1912, le premier résident Hubert Lyautey lance la politique dite des grands caïds pour rallier à lui les Goundafis. Déjà, au temps du sultan Moulay Lhassan (1836-1894), le caïd Taïeb a participé à presque toutes les harkas pour mater les dissidences, en particulier celles de Tafilalet en 1893, et de Tadla en 1894.

Le colonel Justinard qui côtoiera le personnage pendant les cinq années de sa mission à Tiznit écrit :

Taïeb était, en 1912, lors de notre arrivée au Maroc, un de ceux qu'on appelait les grands caïds du Sud : un Arabe, Aissa Abdi ; trois chleuhs le Glaoui, le M'tougui, et lui, Goundafi (…) Il était trop avisé pour ne pas comprendre que, les Français étant à Marrakech, il n'avait plus qu'à faire au plus tôt sa soumission. D'ailleurs, ses ennemis l'avaient déjà faite. Il y a là un des ressorts puissants de la politique des grands caïds. Il fallait sans tarder un instant rejoindre le train.

Âgé de la cinquantaine lorsqu'il fait sa connaissance, le colonel français brosse un portrait plutôt attrayant de Si Taïeb, le Goundafi qui a le plus marqué sa tribu.

La rude existence menée par ce sec montagnard du N'Fiss l'avait conservé. Une figure fine, entourée d'un collier de barbe. Des yeux superbes. Il avait conservé une légère boiterie…Abidar le boiteux, surnom que lui donnait Mtouggi. Pour essayer de mieux le dépeindre, j'ai cru le voir un jour, à Florence, au mur des Offices, dans le portrait de Jules II, ce pape qui rossait les époques, avec lequel il devait avoir des traits communs. Avec, toujours, un très haut sentiment de la grandeur. Un seigneur dépaysé dans notre siècle. Tel était Si Taïeb…

Une légion d'honneur polémique

Les Goundafis ont régné sur le Haouz de 1830 à 1951, période durant laquelle sept caïds se sont succédé. Le dernier en date, Lahcen Ou Brahim Goundafi (de 1947 à 1951), sonnera le glas du règne de la dynastie. Néanmoins, la disgrâce de cette tribu ne date pas de 1951. Elle remonte à 1924, du temps du puissant caïd Taïeb, quand le régime du protectorat dépossède ce dernier de son pouvoir réel et direct pour en faire un caïd honoraire. La dernière étape de ce plan « machiavélique », comme le dénonce Omar Goundafi, le petit-fils de Taïeb, dans sa biographie de ce dernier, a été la dépossession de cette famille de certains de ses biens fonciers situés dans la zone de leur commandement, « en créant de toutes pièces des opposants à ces titres »8.

L'auteur défend la thèse selon laquelle les Goundafis ont toujours été fidèles au sultan, avant et pendant le régime du protectorat, mais que ce dernier a toujours manœuvré pour les déposséder de leur pouvoir politique et administratif, et de leur patrimoine foncier. À aucun moment, conclut le petit-fils de Taïeb, les Goundafis n'ont été des collaborateurs du protectorat français, moins encore Taïeb, qui a toujours « formulé des critiques et des boutades » à leur encontre, « selon des rapports confidentiels de ce régime », assène-t-il. Mais la vérité est toute autre : Taïeb a été élevé à la dignité de grand officier de la Légion d'honneur en décembre 1920, selon un rapport confidentiel du protectorat, cité par le colonel Justinard, « en raison des services éminents qu'il rend à la cause française et au Makhzen depuis plus de quatre ans dans la province de Tiznit ». On ne peut être plus clair.

Aujourd'hui, les descendants des Goundafis se défendent de cette « injuste » accusation de collaboration avec le protectorat français. Rencontré dans sa fastueuse résidence à Targa, Brahim Goundafi, fils de Mohamed Ou Brahim (caïd entre 1930 et 1946), accuse le parti nationaliste de l'Istiqlal d'avoir « fomenté toute cette propagande malsaine. Les Goundafis ont toujours été fidèles au trône », affirme-t-il. Les descendants actuels de Thami El-Glaoui ne disent pas autre chose de leur aïeul dont on connait parfaitement la génuflexion au protectorat français, avec la signature à quatre mains de la déposition du sultan Ben Youssef (futur roi Mohamed V)9.

Un projet touristique abandonné

À 110 kilomètres de Marrakech, à Tinmel, épicentre du séisme du 8 septembre, un autre monument témoignait jusqu'à récemment de la grandeur et de la décadence de la dynastie des Goundafis : la Kasbah Tagountaft. Perchée comme un nid d'aigle au flanc d'une colline, elle a servi comme forteresse aux Goundafis qui l'ont eux-mêmes bâtie pour se défendre contre leurs ennemis. Érigée sur trois niveaux et s'étalant sur une superficie de 40 hectares, elle fait face, de l'autre côté de la route goudronnée menant au col du Tizi N'Test, à un autre monument : la mosquée de Tinmel.

Si la première tombait depuis des décennies en ruines, ne trouvant personne pour la restaurer, la seconde, fondée aux temps des Almohades au XIIe siècle, a pu être sauvée et restaurée dans les années 1990. Les velléités d'appropriation de la forteresse par des investisseurs dans le tourisme n'ont pas manqué. L'un d'eux, Mohamed Zkhiri, consul honoraire de Grande-Bretagne à Marrakech, propriétaire d'un fleuron de la restauration marocaine dans la ville ocre, Al-Yaqout, est parvenu à l'acquérir en 2001.

L'ambition du nouvel acquéreur était de transformer cette forteresse en hôtel-restaurant. Pour réaliser son rêve, il a mis de gros moyens, et des chargements de matériel de construction (bois, ciment, acier…) ont commencé à arriver depuis Marrakech. Pour faciliter le transport de ses futurs hôtes, il prévoyait aussi une piste d'atterrissage pour les hélicoptères. Cependant, le projet a tourné court, tant le délabrement du monument de Tinmel était avancé. L'argent investi pour le restaurer a fondu comme l'eau sur le sable, et la mort du nouvel acquéreur, en 2017, est venue mettre fin à cette folle ambition.

Le 8 septembre 2023, jour du séisme, la bâtisse construite dans les années 1920 s'est effondrée comme un château de cartes, rendant impossible toute éventuelle restauration. En face d'elle, de l'autre côté de la montagne, se loge la mosquée de Tinmel. Bien qu'elle ait été à moitié détruite le 8 septembre, l'espoir d'une restauration persiste.


1NDLR. Le Roi Mohammed VI a inauguré, mi-mai 2008, dans la commune rurale de Ouirgane, le barrage Yacoub Al-Mansour

2Léopold Justinard, Un grand chef berbère, le caïd Goundafi, éd. Dar Al-Aman, Rabat, 2015.

3NDLR. Le Makhzen désigne le pouvoir marocain et par extension l'administration.

4NDLR. Les habous peuvent être des biens mobiliers ou immobiliers. Il peut s'agir d'une récolte, ou d'un débit horaire de l'eau d'une source, etc. On peut les classifier en trois types : publics, privés ou mixtes.

5Paul Pascan, Le Haouz de Marrakech, Éditions marocaines et internationales, 1977, 2 volumes.

6Jean-François Clément, Le Haouz de Marrakech, Revue française de sociologie, 1978.

7Naciri Slaoui, Kitab al-istiqsa li-akhbar douwal al-Maghrib al-aqsa (2001), en français « Recherches approfondies sur l'histoire des dynasties du Maroc »

8Omar Goundafi, Un caïd du Maroc d'antan, Taïeb Goundafi (1855-1928), Marsam, Rabat, 2013.

9Abdessadeq El Glaoui, Le ralliement, le Glaoui mon père, Marsam, Rabat, 2004.

22.02.2024 à 06:00

L'Égypte tergiverse, sans toucher à sa relation avec Israël

Chérif Ayman

img

Depuis le 7 octobre, l'Égypte brille par son silence sur la situation à Gaza. En plus d'une faible mobilisation de la rue et des médias, le Caire semble accepter le diktat israélien sur la limitation des entrées et des sorties des aides et des personnes par Rafah. Bien qu'une opération militaire terrestre semble se dessiner dans le sud de la bande, il y a peu de chance que le régime du président Abdel Fattah Al-Sissi monte au créneau. Bien que la guerre lancée par Israël contre la bande (...)

- Magazine / , , , , , ,
Texte intégral (3890 mots)

Depuis le 7 octobre, l'Égypte brille par son silence sur la situation à Gaza. En plus d'une faible mobilisation de la rue et des médias, le Caire semble accepter le diktat israélien sur la limitation des entrées et des sorties des aides et des personnes par Rafah. Bien qu'une opération militaire terrestre semble se dessiner dans le sud de la bande, il y a peu de chance que le régime du président Abdel Fattah Al-Sissi monte au créneau.

Bien que la guerre lancée par Israël contre la bande de Gaza soit la plus violente depuis son retrait en 2005, l'Égypte - seul pays ayant des frontières avec l'enclave palestinienne - n'a pas haussé le ton dans ses déclarations, sauf lorsqu'il a été question du déplacement des Palestiniens vers le Sinaï. Ce changement a été perçu dans les milieux non officiels à l'approche du lancement d'une opération terrestre contre Rafah et de l'occupation de l'axe de Salah Al-Din – ou route de Philadelphie1.

Depuis le début des bombardements israéliens sur la bande de Gaza, l'Égypte a maintenu la même position qu'au cours de la décennie du régime du président Abdel Fattah Al-Sissi (voir l'encadré à la fin de l'article). Ainsi, les points de passage côté égyptien ont été fermés aux personnes et aux aides. C'est ce qu'a révélé le président américain Joe Biden, affirmant que son échange avec Sissi a conduit à l'ouverture de ces points de passage, chose que le président égyptien s'est empressé de démentir. En réalité, l'aide autorisée par Israël demeure extrêmement limitée. Elle ne suffit pas pour mettre fin à la famine dans la bande de Gaza, ni pour assurer les services sanitaires de base pour les malades et venir en aide aux déplacés.

Un « médiateur neutre »

De nombreux témoignages palestiniens ont fait état de sommes mirobolantes demandées par une société considérée comme une façade de l'appareil de sécurité égyptien, afin de permettre aux Palestiniens de passer la frontière et d'échapper à l'enfer des bombardements. Le montant demandé aux Gazaouis s'élèverait aux alentours de 9 000 dollars. Ces accusations ont été rejetées par Dia' Rachwan, le chef du Service d'information de l'État, qui représente l'organe de communication officiel et des relations publiques de l'État.

Durant les années du président Hosni Moubarak, nous étions quelques milliers de personnes à préparer l'aide lors de chaque attaque israélienne contre la bande de Gaza, et à nous organiser pour accueillir les blessés dans les hôpitaux du Caire ou d'ailleurs, et permettre au public de leur rendre visite sans restriction. Malgré les critiques qui ont ciblé Moubarak concernant la relation de son régime avec les Palestiniens, la décision d'ouvrir le passage de Rafah a alors été une décision égyptienne, indépendante d'Israël.

Le général Nasr Salem, ancien chef du service de reconnaissance du renseignement militaire, explique ce changement de positions par le fait que « les États-Unis fournissent une couverture politique internationale à Israël, ce qui empêche tout pays de l'attaquer », illustrant son propos par les attaques américaines en Irak et au Yémen. Il estime ainsi que :

L'Égypte joue un rôle de médiateur neutre car si elle prend position, Israël empêchera l'aide d'entrer à Gaza, ou rejettera la médiation égyptienne. La perte sera donc plus importante pour les Palestiniens que pour l'Égypte. C'est pourquoi le Caire accepte de ne pas pouvoir en faire davantage, car l'alternative est la guerre, autrement dit combattre les États-Unis et l'OTAN.

Pour lui, le régime égyptien ressemble à « celui qui tient l'eau dans sa main : s'il ferme le poing, il perd tout ».

Le poids des accords de Camp David

L'Égypte a clairement annoncé par l'intermédiaire du porte-parole de son ministère des affaires étrangères que les relations avec Israël étaient tendues en raison des dizaines de milliers de Palestiniens tués et blessés depuis le début de l'offensive israélienne, en plus de l'intention de Tel-Aviv d'attaquer Rafah, où s'entassent près d'un million et demi de déplacés. Ceux-ci pourraient se retrouver coincés entre l'armée israélienne et le Sinaï, ce qui les obligerait à franchir le mur séparant la bande de Gaza de l'Égypte.

L'autre aspect du différend égypto-israélien concerne la menace brandie par Israël d'une réoccupation de la route de Philadelphie, qui s'étend sur une largeur de 13,5 km de Kerem Abou Salem à la mer Méditerranée. Conformément aux accords de Camp David (1979), il ne peut y avoir qu'un armement léger dans cette zone. Une opération militaire d'envergure constituerait donc une violation des accords de paix, ce qui devrait impliquer une réponse égyptienne.

C'est le ministre des affaires étrangères Sameh Choukri qui a été le premier à réagir officiellement à ce sujet, lors d'une conférence de presse avec son homologue slovène Tanja Fajon, le 12 février 2024. Interrogé sur une éventuelle suspension par l'Égypte des accords de paix avec Israël - comme cela a été récemment évoqué dans certains médias -, il a indiqué :

L'Égypte a maintenu les accords de paix avec Israël au cours des quarante dernières années. C'est en vertu de ces accords que les relations entre les deux pays ont été établies. Notre pays tiendra toujours ses engagements, aussi longtemps qu'ils resteront mutuels entre les deux parties. Aussi, je me garde de tout commentaire sur ce sujet.

Il a toutefois ajouté :

Les politiques menées par Israël sur le terrain poussent vers le scénario du déplacement. Nous maintenons notre rejet total de toutes les manœuvres visant à déplacer les Palestiniens de leur territoire. Toute tentative de mise en œuvre d'un déplacement forcé et de liquider la cause palestinienne est illégale et ne sera pas acceptée.

Le général Ahmed Al-Awdi, président de la Commission de défense et de la sécurité nationale du Parlement égyptien a, pour sa part, déclaré que l'attaque contre Rafah conduirait simplement à la suspension du traité de paix entre l'Égypte et Israël, sans aucune autre réaction du côté du Caire, précisant que le Parlement ratifierait sa suspension si la question lui était soumise.

Israël « exporte ses problèmes »

Concernant cette éventualité, un ancien responsable du ministère des affaires étrangères a commenté : « Le droit international ne prévoit pas ce qu'on appelle la suspension des accords. Un accord est soit valide, soit il est annulé. Mais Israël peut accepter de geler temporairement le traité, avant de le "dégeler". »

Sur le plan juridique, l'ancien ministre adjoint des affaires étrangères chargé des questions juridiques internationales et des traités, l'ambassadeur Massoum Marzouk, confirme que :

L'intervention militaire israélienne sur la route de Philadelphie porte atteinte au traité de paix entre l'Égypte et Israël. Dans la zone D ainsi que dans toutes les zones divisées, les obligations sont partagées. Si l'équilibre est rompu à la suite du manquement d'une partie à ses obligations, cela donne à l'autre partie le droit de se dégager complètement de ses engagements.

Le général Nasr Salem a pour sa part minimisé l'importance de la présence israélienne sur la route de Philadelphie, dès lors que cette zone ne se situe pas à l'intérieur des frontières égyptiennes. Néanmoins, il estime que pousser les Palestiniens vers l'Égypte serait considéré comme une « ligne rouge », et l'attaque contre Rafah conduirait à un « massacre ». Il affirme en outre que l'Égypte fournira de l'aide, mais que :

la responsabilité première incombe à Israël car c'est un État occupant. Nous ne resterons pas silencieux si Israël exporte vers nous ses problèmes. D'autant plus que si elle déplace les Palestiniens, ils ne retourneront plus sur leur territoire. L'Égypte empêchera ce déplacement en renforçant le mur de séparation et en déployant plus de forces à cet endroit.

De son côté, Dia' Rachwan a affirmé lors d'un passage télévisé que l'Égypte « a les moyens de se défendre ». Il assure que le pays « ne se contentera pas de rappeler son ambassadeur s'il existe une menace sur la sécurité nationale ou un plan d'éradication de la question palestinienne ».

Des positions contradictoires

Ce qui ressort des déclarations officielles et officieuses, c'est qu'il existe deux positions différentes : l'une ferme, l'autre diplomatique. C'est ce qu'explique une source gouvernementale de haut rang, préférant garder l'anonymat :

La diffusion de messages aussi différents peut être intentionnelle, tout comme il peut y avoir une vraie divergence dans les points de vue, comme cela existe partout dans le monde. Au début de la guerre, Emmanuel Macron a appelé à la formation d'une coalition internationale pour combattre le Hamas, et aujourd'hui il réclame un cessez-le-feu. Itamar Ben Gvir a aussi fait des déclarations qui contredisent celles de Benyamin Nétanyahou.

S'il est vrai que ces divergences de discours existent dans de nombreux pays, ce n'est généralement pas le cas dans les régimes répressifs. Cela voudrait dire qu'il s'agit ici de changements de position dus à des évaluations différentes de la part des instances étatiques. À moins que ce ne soit des ballons d'essai pour voir les réactions que cela peut susciter.

On remarque cependant qu'il y a un dénominateur commun minimum dans les différentes déclarations : le refus de déplacer les Palestiniens. La divergence porte donc sur la réaction du Caire dans le cas où ce déplacement aurait lieu. Mais la source gouvernementale l'assure : « L'Égypte a des plans pour répondre à toutes les éventualités et ne les annoncera pas maintenant ».

Le poids de l'économie

Quelques doutes subsistent toutefois. Pour un ancien responsable des affaires étrangères :

L'Égypte a des accords gaziers ainsi que des accords économiques comme le QIZ avec Israël, qui permettent à nos exportations d'entrer sur le marché américain2. Étant donné que certains hommes d'affaires ont des liens avec Israël, la décision ne sera pas facile. Une position ferme doit cependant être adoptée, incluant notamment des manœuvres militaires préventives pour sécuriser les couloirs et l'espace aérien. L'Égypte pourra les justifier par les déclarations belliqueuses des dirigeants israéliens exigeant la réoccupation du Sinaï.

En outre, des informations israéliennes ont affirmé que l'Égypte participait au pont terrestre censé réduire la pression sur les Israéliens, suite aux opérations militaires des Houthistes qui empêchent le passage de navires à destination d'Israël dans la mer Rouge. La société israélienne Trucknet a en effet annoncé avoir signé un accord avec la société égyptienne WWCS, appartenant à l'homme d'affaires égyptien Hicham Helmi, afin de prolonger le tracé du pont terrestre (qui va de Dubaï jusqu'à Haïfa) à travers le territoire égyptien.

D'autres éléments corroborant le manque de sérieux des pressions égyptiennes sont soulignés par Samir Alich, l'un des fondateurs du Mouvement civil démocratique3 :

Le régime égyptien a des liens avec Israël, comme en témoignent l'absence de réaction lors du déplacement de la capitale israélienne à Jérusalem, ainsi que le soutien affiché par Abdel Fattah Al-Sissi à « l'accord du siècle ». Il faut donc le soumettre à la pression populaire afin qu'il réagisse.

Or, les demandes d'autorisation de manifestation présentées par le Mouvement civil ont été ignorées par le régime. Outre ses relations avec Israël, « la position de l'Égypte s'explique aussi par l'appartenance du Hamas à l'organisation des Frères musulmans ».

L'ombre des Frères musulmans

Parallèlement à toutes ces déclarations, l'Égypte a commencé le lundi 12 février au matin, à construire une zone tampon confinée au nord entre le village d'Al-Massoura et un point sur la frontière internationale au sud du passage de Rafah, et au sud entre le village de Jouz Abou Raad et un point sur la frontière internationale au sud du passage de Kerem Abou Salem. Comme le rapporte la Fondation Sinaï pour les droits humains, les travaux ont démarré en présence d'officiers des services de renseignement militaire, mais aussi des membres de tribus armés affiliés à la milice Foursan Al-Haytham4 transportés à bord de véhicules tout terrain près de la zone Goz Abou Raad, au sud de la ville de Rafah. La fondation mentionne qu'un grand nombre d'entrepreneurs locaux étaient aussi présents, ainsi que de nombreux équipements et bulldozers.

Un spécialiste du Sinaï explique que ces travaux visent à « préparer le lieu avant le début des constructions dans la zone vidée par l'armée sur 5 km à partir de la frontière avec la bande de Gaza en 2014, puis sur 10 km lors de l'opération globale Sinaï 2018. Mais ceux qui travaillent là-bas ne savent rien de tout cela ; ils nivellent les terres sans savoir pourquoi ils le font. »

Citant des sources sécuritaires égyptiennes, le Wall Street Journal a révélé que « la zone peut accueillir plus de 100 000 personnes. Elle est entourée de murs en béton, et se trouve loin de toute zone d'habitation »5. Citant des responsables égyptiens, le journal poursuit : « Dans le cas d'un exode massif de Palestiniens de Gaza, l'Égypte cherchera à limiter le nombre de réfugiés à un niveau très inférieur à la capacité de la zone, soit idéalement entre 50 000 et 60 000 personnes. »

Ce chiffre renvoie à la proposition de « l'accord du siècle », qui stipulait que :

Tout réfugié palestinien qui ne jouit de droits de citoyenneté dans aucun pays a trois options : soit retourner dans le nouvel État palestinien, selon les capacités disponibles, soit obtenir le droit de s'installer dans le pays où il réside sous réserve de l'approbation du pays en question, soit demander à être inclus dans le programme de répartition des réfugiés palestiniens sur les États membres de l'Organisation de la coopération islamique (OCI), entendu que chaque pays accepte d'accueillir cinq mille réfugiés chaque année sur une période de dix ans.

L'Égypte sera encouragée à accueillir un tel nombre via des aides financières qui s'élèveraient jusqu'à 9,1 milliards de dollars.

Malgré le déni officiel égyptien, le régime Sissi penchera sans doute vers l'acceptation des demandes israéliennes. Aucun président égyptien n'a interagi avec un tel degré de complicité avec les Israéliens et d'hostilité à l'égard des factions palestiniennes, comme cela a été le cas au cours de la dernière décennie. La position égyptienne face aux restrictions israéliennes sur la sortie des blessés et l'entrée de l'aide suffit à clarifier le parti pris du régime de Sissi, considéré par Benny Gantz comme un partenaire dans les discussions préalables à l'opération militaire prévue à Rafah, visant à transférer les Palestiniens « vers des lieux protégés ».

Après le coup d'État de Sissi à l'été 2013, sa proximité avec les Israéliens est apparue très tôt, lorsqu'un drone israélien a lancé un raid dans le nord du Sinaï le 9 août 2013, tuant cinq personnes, présentées comme des djihadistes. En septembre 2013, l'ancien ministre égyptien des affaires étrangères, Nabil Fahmi, a menacé d'une éventuelle intervention militaire dans la bande de Gaza « si nous estimons que certains membres du Hamas ou d'autres parties tentent de nuire à la sécurité nationale égyptienne ». Aucune déclaration d'une telle force n'a cependant été émise face aux violations israéliennes. Le président Mohamed Morsi a par ailleurs été accusé de collaboration avec le Hamas. Les activités de ce mouvement ont été interdites en Égypte le 4 mars 2014, et il a été listé comme « organisation terroriste » en janvier 2015. La qualification de terrorisme a ensuite été retirée par décision judiciaire, mais la citoyenneté égyptienne d'un des leaders du mouvement, Mahmoud Al-Zahar, et de onze membres de sa famille a été révoquée. En avril 2017, Sissi s'est présenté aux côtés de Trump pour annoncer son plein soutien à ce qu'il a lui-même appelé « l'accord du siècle », inventant ainsi le terme. Moins de trois ans plus tard, le projet final de ces accords a émergé, incluant la création d'un État palestinien démilitarisé, ainsi que l'annexion de plus d'un tiers de la Cisjordanie et de Jérusalem par Israël. Le ministère égyptien des affaires étrangères a aussitôt appelé les parties israélienne et palestinienne à étudier les termes de cet accord. Le site indépendant Mada Masr a alors révélé, citant des responsables égyptiens, que la présidence égyptienne avait supprimé de la déclaration du ministère des affaires étrangères la phrase « l'État palestinien sur les territoires occupés de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale ».

#

Traduit de l'arabe par Nada Ghosn.


1NDLR. Zone tampon entre la bande de Gaza et l'Égypte, en vertu des dispositions des accords de paix entre le Caire et Tel-Aviv.

2NDLR. Abréviation de Qualified Industrial Zones (zones industrielles qualifiées). Il s'agit d'un accord commercial signé au Caire le 14 décembre 2004 entre l'Égypte, Israël et les États-Unis, permettant la création de zones industrielles qualifiées pour exporter des produits vers les États-Unis sans taxes douanières, à condition que chaque partie fournisse des composants locaux.

3NDLR. Alliance politique établie en 2017 entre plusieurs partis.

4Milice affiliée à l'union tribale du Sinaï et dirigée par l'homme d'affaires Ibrahim Al-Arjani

5« Egypt Builds Walled Enclosure on Border as Israeli Offensive Looms », Summer Said et Jared Malsin, 15 février 2014.

21.02.2024 à 06:00

« Bye bye Tibériade ». La mémoire familiale, archive de la Palestine

Sarra Grira

img

Après un premier documentaire dédié à sa famille paternelle venue d'Algérie, la réalisatrice Lina Soualem remonte dans son deuxième film l'arbre généalogique de sa famille maternelle. Elle pose sa caméra entre Paris et la Galilée. Un fil est tiré, et toute l'histoire coloniale de la Palestine se déroule. Oum Ali, Neemat, Hiam et Lina. Comment raconter l'histoire d'une lignée de femmes dont on est issue, et dont la vie a sans cesse été rythmée par la grande Histoire ? C'est à la (...)

- Lu, vu, entendu / , , , ,
Texte intégral (1362 mots)

Après un premier documentaire dédié à sa famille paternelle venue d'Algérie, la réalisatrice Lina Soualem remonte dans son deuxième film l'arbre généalogique de sa famille maternelle. Elle pose sa caméra entre Paris et la Galilée. Un fil est tiré, et toute l'histoire coloniale de la Palestine se déroule.

Oum Ali, Neemat, Hiam et Lina. Comment raconter l'histoire d'une lignée de femmes dont on est issue, et dont la vie a sans cesse été rythmée par la grande Histoire ? C'est à la résolution de cette équation que s'est attelée, dans son dernier documentaire Bye bye Tibériade qui sort ce mercredi 21 février 2024, la réalisatrice Lina Soualem, née à Paris d'une mère palestinienne de l'intérieur.

Puisqu'il est question de cinéma, l'équation se traduit d'abord par l'image. Du début à la fin, c'est un habile tissage qui nous est donné à voir. Il est composé de scènes intimes — de joie et de deuil — filmées par la réalisatrice, ainsi que d'archives familiales : des images de vacances tournées par le père de Lina Soualem au début des années 1990, des bobines de super huit immortalisant un mariage au village, des portraits familiaux en noir et blanc qu'on colle au mur. Mais il y a aussi des archives historiques : celles de la Palestine mandataire, de la Nakba, de Yarmouk, le plus grand camp de réfugiés palestiniens en Syrie, rasé en 2018 par l'armée de Bachar Al-Assad… Si ces documents servent d'images d'illustration, ils se mêlent aisément au récit très personnel d'une famille palestinienne originaire de Tibériade, et qui en sera chassée en 1948. Dans la grammaire de cette écriture, où la dialectique entre l'intime et l'Histoire est sans cesse à l'œuvre, la réalisatrice s'est accompagnée du regard d'une autre femme : la cinéaste Nadine Naous, avec qui elle a la Palestine comme héritage commun.

Bye Bye Tibériade - Bande annonce - YouTube

Partir, c'est céder un peu ?

Est-il important de souligner que dans cette lignée de femmes dont il est question, la mère de la réalisatrice n'est autre que l'actrice Hiam Abbas ? Peu importe en réalité, tant il n'est ici question ni de performance, ni de composition. Dans ce dialogue avec l'Histoire, la géographie prend toute sa place, et Abbas n'a de cesse de le rappeler, d'ancrer le village de Deir Hanna, qui a été le point de chute de ses grands-parents après la Nakba dans la carte régionale. Elle pointe dans les différentes directions « la mer » (le lac de Tibériade), le Liban, la Syrie, la Jordanie… Toutes ces terres qui lui ont été pendant longtemps interdites, cet environnement arabe naturel dont les Palestiniens de 1948 ont été coupés au lendemain de la création de l'État d'Israël, qui a dessiné pour eux une nouvelle frontière, jadis poreuse.

Changer de lieu dans cette région du monde, franchir une frontière, ne peut être qu'un acte politique. Hiam « est née à une époque où il était interdit de prononcer le mot de "Palestine" », c'est-à-dire durant la période (1948 – 1965) où les Palestiniens d'Israël étaient placés sous régime militaire. Elle étouffe dans ce village de Galilée qui ne peut contenir tous ses rêves : devenir actrice, faire son propre chemin, aimer et vivre avec qui bon lui semble, sans être soumise au diktat des conventions sociales. Mais dans ces poches où la présence palestinienne persiste en plein cœur d'Israël, et où les mariages se terminent sur des chants patriotiques, partir revêt un autre sens. Si l'existence des Palestiniens de 1948 est en soi une forme de résistance, et un rappel quotidien du nettoyage ethnique sur lequel s'est construit l'État d'Israël, quitter ces lieux ne serait-il pas en quelque sorte céder un peu ? Renoncer à cette terre ancestrale, à « un lieu menacé de disparaître à tout moment » ? Autour de la maison familiale à Deir Hanna, tout rappelle le rapport colonial avec les Israéliens : une base militaire de l'armée, un village – « une colonie », dit l'actrice – récemment construit sur des terres confisquées, en haut de la colline qui surplombe Deir Hanna, comme c'est souvent le cas des villes israéliennes jouxtant les cités palestiniennes à l'intérieur d'Israël.

Pourtant, c'est bien en partant que la mère de la réalisatrice peut enfin se connecter avec le reste du monde arabe, qu'elle peut retrouver sa tante à Yarmouk, ce bout de Palestine en Syrie, et fouler de ses pieds toutes ces villes — si proches mais jusque-là hors de portée — dont elle égrainait les noms comme on le ferait avec des contrées lointaines.

L'intimité de femmes propulsées dans l'Histoire

Parce que la géographie comme l'histoire passent par les liens de sang, c'est la naissance de sa fille Lina qui pousse Hiam à renouer avec les siens et à revenir au village. S'ouvre alors un autre rapport dialectique, cette fois à la mémoire : transmettre ou se taire. La tension passe par la langue, le français qui domine à Paris, l'arabe palestinien qui reprend ses droits en Galilée. Et ici et là, l'arabe littéraire qui s'invite dans les textes, tout aussi constitutif de l'identité palestinienne et de la mémoire familiale : « Qu'est-ce que j'aurais aimé que tu le connaisses ! », s'exclame la mère à l'adresse de sa fille.

« Ma mère m'a transmis un bout de langue », répond Lina Soualem, déterminée à explorer ce passé familial jonché de silences. Elle est tantôt réceptacle de confidences, simple observatrice, tantôt démiurge qui, faisant jouer à sa mère et à sa tante les scènes du passé, transforme son film en une mise en abîme cathartique. Mais dans cette histoire de femmes, il est aussi question de leurs victoires : la grand-mère Neemat, si fière de sa carrière d'institutrice, bien que la guerre de 1948 ait mis fin à ses études ; la mère, Hiam, devenue une actrice internationalement reconnue. Et dans l'intimité de ces femmes, dont la vie a été rythmée par les séparations, persiste encore la chaleur de leurs confidences, des rapports si précieux entre grands-mères et petites-filles, le souvenir brûlant de leurs retrouvailles, la complicité qui perdure entre sœurs, malgré les distances. Des femmes propulsées, malgré elles, en plein cœur de l'Histoire, mais qui ont su y prendre leur part.

10 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Basta
Blast
L'Autre Quotidien
Alternatives Eco.
La Croix
Le Figaro
Euronews
France 24
Le Monde
Libération
Mediapart
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP
La Tribune
Le Media
  INTERNATIONAL
Equaltimes
CADTM
Courrier Europe Ctle
Courrier International
Global Voices
Info Asie
Inkyfada
I.R.I.S
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
N-Y Times
Orient XXI
Of AFP
Rojava I.C
Toute l'Europe
  OSINT / INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J.N
  MÉDIAS D'OPINION
AOC
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Issues
Les Jours
Le Monde Moderne
LVSL
Marianne
Médias Libres
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Rézo
StreetPress
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Catastrophes naturelles
Conspis
Culture
Extrême-droite
Human Rights
Inégalités
Information
Internet actu ✝
Justice fiscale
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
Vrai ou Fake ?
🌞