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01.04.2025 à 06:00

Algérie. Une nouvelle victoire des « profiteurs » de l'économie informelle

Jean-Pierre Sereni
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Le renvoi sans fanfare du ministre des finances algérien, Laaziz Fayed, le 2 février 2025, a confirmé une nouvelle fois que tous les appels à un contrôle plus grand de l'économie informelle et des immenses profits qu'elle permet à une minorité d'accumuler, ne sont que paroles en l'air. La dénonciation des profiteurs de l'économie informelle qui, de fait, ne paient ni impôt, ni taxe, ni cotisation sociale, mais contrôlent l'essentiel du secteur privé, dominant tous les secteurs en dehors (…)

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Texte intégral (2197 mots)

Le renvoi sans fanfare du ministre des finances algérien, Laaziz Fayed, le 2 février 2025, a confirmé une nouvelle fois que tous les appels à un contrôle plus grand de l'économie informelle et des immenses profits qu'elle permet à une minorité d'accumuler, ne sont que paroles en l'air.

La dénonciation des profiteurs de l'économie informelle qui, de fait, ne paient ni impôt, ni taxe, ni cotisation sociale, mais contrôlent l'essentiel du secteur privé, dominant tous les secteurs en dehors des hydrocarbures et de l'administration, est un classique de la vie politique algérienne. Aucun président depuis une bonne trentaine d'années n'a manqué de vouer aux gémonies les parrains de l'ombre qui contrôlent de près ou de loin près de la moitié du revenu national produit chaque année dans le pays. Mais aucun n'est vraiment passé à l'acte.

Si l'on en croit le World inequality report 2022 (Rapport sur les inégalités dans le monde), édité par WIR1, un laboratoire international financé par des instituts de recherche européens, nord-américains et asiatiques, 1 % des Algériens contrôleraient un bon quart du patrimoine du pays. Commerçants, industriels, agriculteurs, promoteurs, éleveurs, intermédiaires, ils sont moins d'un demi-million recrutés à l'évidence plutôt parmi les privilégiés de l'informel que chez les agents de l'État ou les fellahs.

Le renvoi sans fanfare du ministre de l'économie

À chaque épreuve de force ou début de conflit avec ces privilégiés, les présidents de la République successifs s'inclinent sans trop combattre. Dernier exemple en date, le renvoi sans fanfare du ministre des finances Laaziz Fayed, le 2 février 2025, éliminé par un communiqué en trois lignes de l'actuel chef de l'État, Abdelmadjid Tebboune.

Pas d'explication au renvoi de ce haut fonctionnaire, en poste depuis mars 2023 et auteur de la loi de finances 2025 adoptée en décembre 2024 par le Parlement à l'unanimité ou presque. Le ministre a tenté de porter un coup sévère à ce système mafieux grâce à l'article 207. Passé largement inaperçu, il prévoit qu'à compter du 1er janvier 2025 « les transactions citées ci-après doivent être effectuées, par des moyens autres que l'espèce, à travers les circuits bancaires et financiers » :

  • les transactions immobilières des immeubles bâtis et non bâtis,
  • les opérations de vente réalisées par les concessionnaires et distributeurs de véhicules et engins et équipements industriels,
  • les achats de yachts et de bateaux de plaisance,
  • les polices d'assurance obligatoires.

C'est la fin annoncée, entre autres, du paiement en liquide des transactions immobilières, placement favori des riches épargnants algériens, des promoteurs comme des affairistes, et source considérable d'inégalités sociales. L'effet a été immédiat, les ventes passées depuis le 1er janvier par les trois plus grosses études notariales d'Alger se sont réduites à néant. « La “culture” des transactions en cash est ancrée auprès de la population », plaide le journaliste Farid Aït Saäda sur le site de TSA (2 février 2025). Plus qu'une question de tradition, si les acheteurs préfèrent payer en billets de la banque d'Algérie (BA), la banque centrale, c'est parce qu'ils ne veulent pas révéler l'origine de leurs fonds.

La grève de l'immobilier a payé : le ministre a été congédié. L'article 207 rejoindra les milliers de lois que personne ne connaît ni ne respecte. Compte tenu du laisser-aller manifeste des autorités, le Groupe d'action financière (GAFI), un organisme intergouvernemental, a d'ailleurs placé l'Algérie, le 25 octobre 2024, sous contrôle renforcé et édicté treize recommandations obligatoires à remplir en urgence.

Un double taux de change

L'économie informelle dispose d'un volet monétaire qui la complète et la pervertit plus encore. Pour son malheur, l'Algérie a la possibilité d'échanger sa monnaie nationale, le dinar algérien (DA), contre des dollars américains ou des euros, grâce à deux taux de change là où la majeure partie des États n'en ont qu'un. Sur le papier, la BA, qui fixe chaque jour la valeur du dinar en devises étrangères, est censée respecter le flottement de sa monnaie comme elle s'y est engagée vis-à-vis du Fonds monétaire international (FMI) qui surveille de près le change de ses 189 pays membres.

Le second taux de change, dit « parallèle », vient de la rue. Son principal « siège », si l'on peut dire, se trouve square Port-Saïd en plein cœur d'Alger. Dès le matin, des cambistes proposent dollars, euros et livres sterling à des clients venus de partout. D'où vient l'argent qui s'échange à la vue de tous et sans intervention des policiers qui surveillent les lieux ?

Pour le change « officiel », l'origine des devises échangées est connue. L'Algérie, pays exportateur d'hydrocarbures, dispose de 40 à 50 milliards de dollars (37 à 46 milliards d'euros) selon le niveau des cours de l'or noir. Ils finissent à la BA et servent surtout à financer les achats à l'extérieur de l'État et des entreprises, les particuliers en sont pratiquement exclus.

Le change « au noir » lui trouve ses ressources dans les envois de la nombreuse diaspora algérienne installée en Europe et de plus en plus au Canada. Moins de 2 milliards de dollars (1,8 milliard d'euros) sont transférés par les canaux officiels. Le reste — c'est-à-dire au moins 10 milliards d'euros (9,2 milliards d'euros) — provient des économies des émigrés. Comparé avec le Maroc ou l'Égypte, qui compte moins de ressortissants à l'étranger, mais rapatrie des montants plus élevés, l'écart en Algérie entre flux officiels et flux informels est immense.

Autre indicateur de l'ampleur de ce trafic, les ressources touristiques qui viennent en partie des citoyens vivant à l'étranger sont cent fois plus élevées au Maroc qu'en Algérie. Les Algériens ramènent chaque année dans leurs bagages leurs devises au moment du retour au pays pour les vacances, ce qui entraîne une baisse conjoncturelle des cours des devises.

Une surfacturation ruineuse

S'y ajoute un nombre inconnu de milliards qui proviennent de la surfacturation des importations. Le mécanisme est connu, la facture est gonflée d'une marge de 10 à 20 % qui s'ajoute au prix du fournisseur. L'importateur noie dans son prix la part de devises qu'il garde pour lui. Un peu plus de 7 000 importateurs ont accès aux devises vendues par la BA au taux de 140 DA pour un euro.

Grâce aux surfacturations, ils peuvent en revendre une partie à 250 DA et gagner au passage plus de 80 % de leur mise de départ. Des statisticiens algériens estiment en privé le montant cumulé de ces surfacturations à 75 milliards de dollar sur 13 ans (2010-2023). La marge est substantielle et, à vrai dire, irrésistible pour les spéculateurs.

Pendant longtemps, la BA a veillé à maintenir la marge autour de 30 à 40 % en réduisant la valeur officielle du DA au rythme de celle du taux de change au noir. En réalité, elle n'exerce pas un contrôle, mais intervient pour orienter son taux de change dans la direction demandée par sa tutelle, le gouvernement. Durant la présidence de Abdelaziz Bouteflika, et jusqu'en mai 2022, le souci était d'empêcher le renchérissement du DA et de suivre l'évolution du second taux de change algérien, le taux parallèle. Sous la présidence d'Abdelmadjid Tebboune, au contraire, l'écart s'est élargi. « L'appréciation du DA a grandement participé à l'atténuation de l'inflation importée », écrit la banque centrale dans son rapport annuel 2023 (page 94).

Ce maintien d'une monnaie nationale surévaluée complique une autre mesure destinée à dégonfler la demande des touristes algériens qui, actuellement, sont bénéficiaires d'une allocation touristique en cas de voyage à l'étranger d'à peine 100 euros. Le président de la République en personne s'est engagé, le 8 décembre 2024, à la porter à 750 euros en 2025. Les candidats potentiels seraient de 5 à 6 millions et l'addition oscillerait entre 4 et 6 milliards d'euros. Une brèche non négligeable dans les réserves officielles de devises du pays estimées à environ 60 milliards. La préparation de l'évènement se révèle un casse-tête. Il est prévu que les opérations de change se déroulent dans de futurs bureaux de l'aéroport d'Alger, du port d'Alger et au poste-frontière avec la Tunisie où plus de 3 millions de touristes algériens se rendent chaque année en voiture.

Immobilier et foncier, deux facteurs d'enrichissement

Depuis 1994, moment de la réforme économique imposée par le FMI, le dinar a perdu plus de 90 % de sa valeur contre le dollar ou l'euro. Année après année, la monnaie s'est dépréciée, encourageant une montée de l'inflation et une redistribution à l'envers des revenus. L'essentiel se passe sur deux marchés, l'immobilier et le foncier. Au départ, les terres agricoles de la colonisation étaient pour leur plus grande part dans la main de l'État qui glorifiait, à l'époque, l'autogestion à la yougoslave. En 1987, ce qu'il en restait a été de fait privatisé au profit des paysans restés surplace depuis l'Indépendance. Depuis, leurs descendants vendent à tour de bras et un véritable marché du foncier s'est mis en place. Il fonctionne sans acte notarié, les fellahs n'ayant jamais reçu de titres de propriété, et permet une concentration croissante des terres.

Ce que le budget de l'État tente de corriger en subventionnant produits alimentaires, électricité, carburant ou caisses de retraite, au nom d'une volonté de redistribution en faveur des déshérités, est plus que contrecarré par la concentration des patrimoines fonciers et immobiliers. Ce double mouvement a un impact politique majeur : les acteurs de l'économie informelle qui, à l'Indépendance en 1962, étaient pauvres, se sont enrichis considérablement. Ils sont par ailleurs un vivier de l'influence islamiste. Aujourd'hui ils font de la politique en utilisant leurs gains. La scène politique, que se disputent le régime — avec derrière lui les généraux — et les islamistes, oppose dans un duel les premiers, appuyés sur un budget de l'État en difficulté, aux seconds, forts de fortunes privées croissantes. Qui gagnera ? En intervenant brutalement dans ce jeu dangereux et sans même avoir une conscience claire des conséquences sur place de ses agissements, le ministre de l'Intérieur français, Bruno Retailleau, pourrait faire basculer l'Algérie dans une direction désastreuse pour toutes les parties…


1On trouvera ici le rapport et la méthodologie utilisée.

31.03.2025 à 06:00

Nétanyahou bénit le soutien à Israël des fascistes européens

Sarra Grira
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Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage. De notre envoyée spéciale. Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule (…)

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Texte intégral (4750 mots)

Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.

De notre envoyée spéciale.

Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.

Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

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Jérusalem, 27 mars 2025. Discours de clôture du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.
© Sarra Grira

Le silence de la presse

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.

Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »

Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.

Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».

Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »

La consécration d'une stratégie

Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».

Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.

Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.

Bardella en guest star

Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

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Jérusalem, 27 mars 2025. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lors de son discours.
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Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.

Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

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Jérusalem, 27 mars 2025. Meyer Habib (dernier à droite) lors de la table ronde «  La main qui attise la haine : comment l'islam radical alimente l'antisémitisme en Occident  »
© Sarra Grira

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.

Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.

Un « certificat casher »

Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.

Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.


1«  Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite”  », Le Figaro, 5 novembre 2023.

2Gilles Paris, «  Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne  », Le Monde, 31 mai 2024.

3George Orwell, 1984.

4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression «  frérisme d'atmosphère  », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.

5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.

28.03.2025 à 06:00

Musique. Anouar Brahem, en présence de l'absence

Adam Shatz
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Anouar Brahem, compositeur tunisien et maître du oud, sort aujourd'hui 28 mars son 12e album, After The Last Sky (Après le dernier ciel), dont le titre évoque un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. Huit ans après son dernier album Blue Maqams, cet opus est profondément marqué par la tragédie de Gaza. Orient XXI publie ici la traduction de son texte de présentation, signé de l'auteur et critique musical Adam Shatz. En préparant la musique de cet album, la tragédie de Gaza a occupé (…)

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Anouar Brahem, compositeur tunisien et maître du oud, sort aujourd'hui 28 mars son 12e album, After The Last Sky (Après le dernier ciel), dont le titre évoque un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. Huit ans après son dernier album Blue Maqams, cet opus est profondément marqué par la tragédie de Gaza. Orient XXI publie ici la traduction de son texte de présentation, signé de l'auteur et critique musical Adam Shatz.

En préparant la musique de cet album, la tragédie de Gaza a occupé une place importante dans mon esprit. Après avoir lu les précédents écrits de l'auteur Adam Shatz sur le sujet, je l'ai invité à rédiger cet essai.

En 1991, Anouar Brahem sortait son premier album chez ECM, Barzakh, enregistré par un trio composé de Brahem au oud, Béchir Selmi au violon et Lassad Hosni aux percussions. « Barzakh » — qui signifie « séparation » ou « barrière » en arabe — est un mot riche en significations. Dans la théologie islamique, il désigne l'étape intermédiaire entre la mort et la résurrection, lorsque l'esprit est séparé du corps. Mais dans le soufisme et d'autres formes de mysticisme avec lesquelles Brahem ressent une affinité, le barzakh est un pont entre le monde matériel et le monde spirituel : un espace de transition, un tremplin vers le devenir, la transformation et la transcendance. Anouar Brahem a œuvré tout au long de sa carrière dans cet espace de métamorphose. Imprégné des traditions musicales du monde arabe, il ne s'y cantonne pas pour autant. Il professe un art de l'entre-deux, de la liminalité, plutôt qu'un style relevant de la « fusion », et les musiciens qui l'interprètent à ses côtés, tout en provenant de genres très divers, partagent tous le même esprit de complicité et d'aventure, ainsi qu'une certaine attirance pour l'inconnu.

After the Last Sky, le douzième album de Brahem chez ECM, présente de nombreux traits caractéristiques de son œuvre : élégance des articulations et de la structure, sensibilité au silence qui hante l'espace entre les notes, un effort constant de dépassement et de découverte, une oscillation entre mélancolie et extase. Une œuvre d'une beauté sans compromis, à la fois refuge et protestation contre un monde qui ne cesse de s'enlaidir, chaque jour plus bruyant et violent. Comme sur son précédent album, Blue Maqams, Brahem est accompagné par le contrebassiste Dave Holland et le pianiste Django Bates, improvisateurs d'une grande souplesse, possédant chacun plusieurs décennies d'expérience dans le jazz le plus en pointe. Mais le trio intègre cette fois une nouvelle voix, issue du monde de la musique classique européenne : la violoncelliste Anja Lechner, qui insuffle à After the Last Sky un lyrisme aérien. La musique de Brahem et de son quatuor reflète les personnalités distinctes de ses membres et les traditions qui les ont formés, et cette nouvelle incarnation du barzakh est l'espace de leur rencontre.

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Anouar Brahem, Anja Lechner, Django Bates, Dave Holland
© Caterina Di Perri / ECM Records

« Un point de rupture »

Mais le lieu de rencontre est plus empreint de tristesse, plus troublé cette fois- ci, car la mort semble plus présente que la promesse de résurrection. Brahem a terminé la composition des pièces réunies sur After the Last Sky au cours de l'été 2023, mais lorsqu'il a enregistré l'album en mai 2024, la bande de Gaza avait été soumise à l'une des offensives militaires les plus impitoyables de l'histoire moderne. Face à cette tragédie, les nations de l'Occident « civilisé » ont détourné le regard ou même facilité le massacre. Horrifié par cette indifférence à la souffrance des Palestiniens, saisi par un sentiment d'angoisse et d'urgence oppressant, devenu incapable de « percevoir le monde sans le filtre de cette tragédie », Brahem en est alors arrivé à ce qu'il appelle « un point de rupture ». Dans les mois qui ont précédé la session d'enregistrement, son esprit a été incapable de se détourner du sort du peuple de Gaza et de la Palestine, hanté par une question qui continue à le tourmenter : « Comment une telle indifférence est-elle possible ? »

En choisissant des titres de composition qui évoquent l'expérience palestinienne, Brahem n'était pas mu par une visée didactique ou propagandiste : ce seraient là des objectifs totalement étrangers à sa sensibilité délicate et elliptique. Mais il ne pouvait pas non plus laisser croire que sa musique n'était pas affectée par la colère, la tristesse et le chagrin que Gaza a provoqués en lui. Il est trop tôt pour dire si l'on se souviendra de ce « quatuor pour la fin du temps » comme préfigurant la fin de Gaza, ou plutôt la fin tant attendue de la souffrance de Gaza. Mais on peut être certain que cet album portera à jamais l'empreinte de ses origines. « La musique se souvient de nous », écrit Jeremy Eichler dans Time's Echo, son étude poignante sur la musique composée au lendemain de la Shoah.

La musique reflète les êtres et les sociétés qui la créent, elle capture quelque chose d'essentiel qui la renvoie à l'époque de sa naissance. La mémoire est hantée par les cadences, les révélations, les opacités et le pathos tragique de la musique.

Gaza, une image centrale au milieu de la cacophonie

Le matin où j'ai entendu pour la première fois After the Last Sky, je venais d'écouter une interview du journaliste gazaoui Rami Abou Jamous, qui vit et travaille sous une tente en plastique dans la ville côtière de Deir Al-Balah. Il expliquait que les choses pouvaient être pires : « Avoir une tente est pratiquement un luxe à Gaza par les temps qui courent. » Abou Jamous et sa famille ont été déplacés de force à deux reprises depuis le début de la guerre, d'abord chassés de leur quartier du nord de Gaza, complètement détruit par l'armée israélienne dans les heures qui ont suivi leur exode, puis expulsés de leur refuge temporaire à Rafah, au sud de la bande de Gaza, lorsque le même scénario s'y est répété. Lorsque leur tente a été inondée à l'automne 2024, son fils, qui adore la pluie, a commencé à jouer sous le déluge, et Abou Jamous s'est mis à jouer avec lui « pour qu'il ne se rende pas compte pas que nous étions inondés ».

Chaque matin, s'il a accès à Internet, il publie deux messages sur son groupe WhatsApp, « Gaza. Life » : « Salut les amis » et « Toujours en vie ». Telle est la « vie ordinaire » des habitants de Gaza depuis le 7 octobre 2023, date à laquelle Israël a répondu à l'attaque meurtrière du Hamas en lançant une offensive d'une brutalité dévastatrice qui allait bientôt atteindre les dimensions d'une campagne génocidaire. Avant le 7 octobre, il était presque impossible pour les habitants de Gaza de quitter leur territoire assiégé : un blocus punitif de 17 ans en avait fait la plus grande « prison à ciel ouvert » du monde. Depuis le 7 octobre, c'est l'un des plus grands cimetières de la planète.

Selon les chiffres officiels, plus de 44 000 personnes sont décédées1, dont une majorité de femmes et d'enfants, et des dizaines de milliers d'autres gisent sans doute sous les décombres. Gaza aujourd'hui, c'est aussi la résurgence de la polio, la malnutrition généralisée, le spectre de la famine, une épidémie d'amputations, une génération d'orphelins. Nul lieu n'y est en sûreté : ni les hôpitaux (la plupart sont détruits ou fonctionnent à peine), ni les écoles (plus de 200 établissements scolaires ont été touchés par des frappes aériennes), ni les mosquées, ni même les camps de toile. Les habitants de Gaza savent qu'à chaque fois qu'ils lèvent les yeux vers les avions de guerre israéliens qui tournoient au-dessus d'eux, ce sera peut-être la dernière fois qu'ils contemplent le ciel.

Dans le livre éponyme de l'album de Brahem, After the Last Sky (Après le dernier ciel — 1986), Edward Saïd évoquait l'histoire palestinienne en termes musicaux, comme un « contrepoint (voire une cacophonie) de drames multiples, presque désespérés », dépourvus d'« une image centrale (exode, holocauste, longue marche) [...] Pas de centre, ici. Un espace atonal. » Mais au cours de l'année qui vient de s'écouler, ce contrepoint de tragédies qui rythme l'existence des Palestiniens depuis la perte de leur patrie en 1948 a fini par trouver un « centre » : la destruction barbare et sans pitié de Gaza.

Début octobre 2024, dix jours avant d'être calciné par une frappe israélienne alors qu'il avait trouvé refuge dans un hôpital de Deir Al-Blah (la même localité qui accueille la tente d'Abou Jamous et de sa famille), Shaaban Al-Dalou, un étudiant en ingénierie âgé de 19 ans, postait un message Instagram à propos d'un ami qui venait de succomber à une autre frappe israélienne visant une mosquée : « Je n'ai jamais rien ressenti de plus terrifiant que l'idée de l'absence que laisse un mort. L'esprit humain, avec toutes ses cellules cérébrales et sa capacité d'absorption et de création, est impuissant face à cette absence. »

Projeter ses propres émotions

After the Last Sky a été créé dans l'ombre de cet effacement : c'est ce que le poète palestinien Mahmoud Darwich appelle « la présence de l'absence ». La formule de Darwich cherchait à appréhender la présence spectrale des Palestiniens, de leur histoire et de leur culture en Israël. Aujourd'hui, le mot « absence » évoque inévitablement la destruction physique de Gaza et de ses habitants. J'ai passé de nombreuses heures avec Darwich à Paris et à Ramallah au cours de ses dernières années. Il me semble que son esprit, tout aussi empreint d'humanité que porteur de radicalité, mais aussi celui de son ami et camarade Edward Saïd, imprègne l'album de Brahem, dont le titre fait écho à une question posée par Darwich dans l'un de ses poèmes : « Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel ? » Une interrogation qui a pris encore plus de force depuis Gaza.

Il est déjà difficile d'assimiler l'absence évoquée par Shaaban et Darwich. Plus difficile encore d'imaginer le « jour d'après » Gaza, ou le « jour d'après » le Liban, de nouveau ravagé par les bombardements israéliens ; difficile, en fait, d'imaginer un quelconque « jour d'après » au lendemain des incessantes guerres d'Israël, qui promettent des tourments sans fin pour ses voisins et, plus que tout, pour les Palestiniens.

On se demandera quel est le rapport entre ces réflexions et After the Last Sky, une œuvre de musique purement instrumentale. La grandeur de la musique, nous enseignent les formalisées, c'est justement son caractère virginal, sa nature non référentielle, transcendant la politique et l'histoire. Permettez-moi de les rassurer : After the Last Sky est bien une œuvre de pure musique. Et s'il est vrai que les compositions de Brahem sont nées de son horreur face à la catastrophe de Gaza, leur auteur et interprète ne cherche pas à imposer sa propre interprétation de son œuvre aux auditeurs, comme il me l'a confié :

La musique, et en particulier la musique instrumentale, est par nature un langage abstrait qui ne transmet pas d'idées explicites. Elle s'adresse davantage aux émotions, aux sensations, et la façon dont elle est perçue varie d'une personne à l'autre. Ce qui peut évoquer la tristesse chez l'un suscitera la nostalgie chez un autre... J'invite les auditeurs à projeter leurs propres émotions, souvenirs ou imagination sans essayer pour ma part de les « orienter ».

After the Last Sky n'est donc en aucun cas une œuvre d'art didactique, encore moins un hymne « protestataire ». On peut choisir d'ignorer les titres des morceaux, avec leurs allusions aux orangeraies et aux oliviers de Palestine et à leurs chantres littéraires, Darwich et Saïd. On peut vouloir écouter After the Last Sky comme une œuvre sophistiquée de musique de chambre pour oud, piano, contrebasse et violoncelle — ce qu'elle est certainement. Mais comme pour « Alabama », la puissante élégie de John Coltrane en mémoire des quatre fillettes tuées lors de l'attentat à la bombe contre une église noire commis par des racistes blancs en 1963, ou comme le « Quatuor pour la fin du temps » composé par Olivier Messiaen dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne, l'écoute de l'album de Brahem ne peut que gagner à s'accompagner de la conscience des évènements qui ont présidé à sa création.

« Entre l'intime et l'universel »

Brahem est certes tunisien, mais il est loin d'être étranger à la tragédie du peuple palestinien. Né en 1957, un an après l'indépendance de la Tunisie, il explique avoir « grandi dans un pays qui a connu la colonisation, ce qui a naturellement éveillé mon intérêt pour les situations d'occupation et, en particulier, pour la cause palestinienne ». En 1982, après avoir été chassée du Liban par les forces israéliennes, l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait trouvé refuge à Tunis (un refuge précaire : en 1985, Israël bombardait le siège de l'organisation palestinienne ; trois ans plus tard, il assassinait l'un de ses dirigeants les plus respectés, Khalil Al-Wazir, connu sous le nom d'Abou Jihad.).

Pendant sa jeunesse, Brahem se lie d'amitié avec des intellectuels, des artistes et des musiciens palestiniens résidant à Tunis, approfondissant sa connaissance de la question palestinienne. Il lit les travaux des « nouveaux historiens » israéliens, qui démontent les mythes fondateurs de l'État juif, il étudie la « dynamique de la domination culturelle » mise en lumière par Saïd dans L'Orientalisme et découvre la poésie de Darwich, qui le marque si profondément qu'il lui rendra hommage avec The Astounding Eyes of Rita2.

Ce que Brahem trouve de particulièrement émouvant et suggestif dans la poésie de Darwich, c'est (selon ses propres termes) la façon dont elle évolue « entre l'intime et l'universel ». Cette description vaut tout aussi bien pour la musique du compositeur tunisien. Son rapport à la tradition arabe relève d'une allégeance poétique, pas d'une observance littérale : malgré sa formidable connaissance des maqamat, le complexe système modal d'organisation des échelles mélodiques sur lequel repose la musique arabe, il est rare que les improvisations de Brahem se fondent directement sur l'art du maqâm. Si elle convoque les traditions arabes, son œuvre trouve aussi son inspiration dans la musique classique européenne, le jazz, le tango et d'autres styles. À l'instar de l'« épopée lyrique » de Darwich, le langage musical de Brahem est élégiaque et sensuel, évitant la rhétorique déclamatoire au profit du chuchotement discret et de la nuance subtile.

S'il est l'héritier de musiciens arabes comme Mounir Bachir, « l'émir du oud » irakien, il a aussi beaucoup en commun avec l'esprit libertaire des jazzmen qui ont subverti les frontières de la géographie musicale et cherché leur inspiration dans des genres non occidentaux, comme Don Cherry et Charlie Haden. Écouter la musique de Brahem, c'est faire l'expérience de ce que Haden appelait la « closeness », cette forme de proximité intime qui s'exprime au niveau sonore lorsque des musiciens sont sur la même longueur d'onde et forgent entre eux une relation qui ne cesse de s'approfondir.

L'inconnu, territoire préféré

Sur After the Last Sky, cette proximité — un dialogue fragile et constamment renouvelé qui naît de la confiance et du projet partagé — semble particulièrement pertinente, peut-être parce qu'elle est l'antithèse de la logique de violence, de séparation et de destruction à laquelle l'album de Brahem tente d'offrir une réponse (même si cette réponse est indirecte). Écoutez la façon dont Django Bates reproduit au piano le phrasé de Brahem dans « Never Forget », ou la sourde vibration du violoncelle d'Anja Lechner sous les notes de piano de Bates et la ligne de basse de Dave Holland dans « Endless Wandering », ou encore la pulsation de Holland, semblable à des battements de cœur en accompagnement de Brahem dans « The Sweet Oranges of Jaffa ».

Parmi les nombreux plaisirs qu'offre l'écoute de cet album, il faut mentionner les configurations changeantes des quatre instruments, qui s'aventurent dans ce que Brahem décrit comme son territoire préféré : « l'inconnu ». La musique y est pleine de surprises subtiles — la plus exquise étant peut-être la présence du violoncelle de Lechner. C'est la première fois que Brahem fait appel à un violoncelliste sur l'un de ses albums, et l'on peut considérer que Lechner — une artiste d'ECM avec laquelle le compositeur tunisien espérait depuis longtemps pouvoir travailler un jour — est, à part égale, la voix maîtresse de l'album.

After the Last Sky comporte des moments de dissonance saisissants — le morceau le plus long, « Endless Wandering », est une évocation tumultueuse de l'errance des Palestiniens expulsés de leur patrie —, mais Brahem opère essentiellement dans le registre lyrique et mélodieux qui caractérise toute son œuvre.

Célébrer la vie dans une atmosphère de deuil

Y aurait-il quelque chose de suspect, voire de répréhensible sur le plan éthique, dans le fait de créer un art d'une beauté aussi séduisante et désarmante au lendemain d'une telle catastrophe ? On connait la fameuse affirmation du philosophe juif allemand Theodor W. Adorno selon laquelle, après Auschwitz, il n'était plus possible d'écrire de la poésie. Mais en 1962, Adorno fut amené à réviser cette maxime draconienne. C'est précisément parce que « le monde a survécu à son propre déclin », expliquait-il alors, qu'il a « besoin de l'art en tant qu'écriture inconsciente de son histoire ». L'album d'Anouar Brahem n'est pas simplement une chronique de la destruction de Gaza ; par son existence même, il constitue un réquisitoire contre « l'ordre fondé sur des règles » qui a permis cette barbarie.

Une grande partie de la musique de cet album est imprégnée d'une atmosphère de deuil, et il pourrait difficilement en être autrement. « Le langage du désespoir est poétiquement plus fort que celui de l'espoir », écrit Darwich, car il rapproche l'artiste « de Dieu, de l'essence des choses, du premier verbe poétique », d'une « solitude presque absolue sur la terre de l'exil ».

Mais After the Last Sky est aussi une célébration des vies que les Palestiniens continuent obstinément à vouloir se construire dans les conditions les plus impitoyables. À l'écoute de « Dancing under the Meteorites », un morceau au rythme haletant et aux allures de tango que Lechner ponctue d'attaques sul ponticello aux effets envoûtants, on perçoit un écho de l'esprit de résilience et de résistance de la Palestine. C'est cette même éthique du soumoud qui fait qu'un père continue à jouer avec son fils dans leur domicile provisoire inondé, ou qu'il persiste à vouloir rester sur sa terre alors même qu'elle est dévastée par l'une des armées les plus puissantes du monde, avec le soutien (et les armes) de la plus grande superpuissance du monde.

La question palestinienne, écrit Darwich, est « à la fois un appel et une promesse de liberté ». C'est cet appel et cette promesse dont After the Last Sky se fait l'écho, un écho auxquels des millions de personnes à travers le monde ont répondu en manifestant pour la Palestine au cours de l'année passée, bien conscients que leur avenir, l'avenir de l'humanité, est inextricablement lié au sort de Gaza et de la Palestine. « Réduire ce conflit à une simple opposition entre juifs et musulmans m'est insupportable », m'a confié Brahem. « Les véritables barrières ne sont ni religieuses ni culturelles, mais révèlent plutôt la séparation croissante entre ceux qui dénoncent l'injustice et ceux qui choisissent de rester indifférents. » Cette barrière qui s'oppose à la cruauté et qui préfère détourner le regard (ou trouver des justifications à l'injustifiable) ne concerne pas seulement le thème Israël/Palestine ; elle se dresse dans tous les pays, et même dans tous les cœurs.

En écoutant cette œuvre profondément émouvante où se mêlent l'acte de mémoire, l'hommage et le défi, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à un classique d'ECM, The Ballad of the Fallen, la suite musicale composée en 1982 par Charlie Haden et son Liberation Music Orchestra en hommage aux peuples d'Amérique centrale et pour protester contre le soutien de Washington aux escadrons de la mort du Salvador et du Guatemala. L'album de Brahem est lui aussi une ballade dédiée à « ceux qui sont tombés », un témoignage en faveur d'un peuple opprimé qu'on ne saurait confondre ni avec un requiem, ni encore moins avec un acte de reddition, mais dans lequel on peut voir plutôt un nouvel exemple de « liberation music », un art musical au service de l'émancipation. Après le dernier ciel, après les ruines de Gaza, Brahem et son quatuor tentent d'imaginer un avenir de liberté palestinienne — entrevoyant le jour où, comme l'écrit Darwich, « notre sang plantera son olivier ».

#

Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.

L

Anouar Brahem
After The Last Sky
Anouar Brahem : oud ; Dave Holland : contrebasse ; Django Bates : piano ; Anja Lechner : violoncelle
Sortie le 28 mars 2025
ECM / Universal Music
18,90 euros

Suite à la parution de l'album, le quartet d'Anouar Brahem débutera une grande tournée européenne avec des concerts au Rocher de Palmer à Cenon (18 avril), à la Cité de la Musique de Paris (25 et 26 avril), à l'Auditorium Maurice Ravel de Lyon (29 avril), au Bozar à Bruxelles (30 avril)


1NDLR. Le chiffre officiel dépasse aujourd'hui les 50 000 morts.

2La composition de The Astounding Eyes of Rita a été interrompue par la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah au Liban, qui a fait plus d'un millier de morts, dont de nombreux civils, et a dévasté de grandes parties du pays. «  Je ne pouvais continuer à faire de la musique comme si de rien n'était  ».

Alors dès le lendemain de la réouverture de l'aéroport de Beyrouth, Brahem s'est envolé pour le Liban afin d'interviewer certains de ses principaux intellectuels, artistes et journalistes. Avec sa propre musique en bande sonore, le documentaire tourné par Brahem et sorti en 2007, Mots d'après la guerre, a acquis une nouvelle pertinence depuis le début de la dernière guerre d'Israël contre le Liban.

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