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04.10.2022 à 19:00

Droit dans les yeux 👁

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Bonjour,

Parfois, je joue au duel de regards. Surtout avec des enfants. Surtout avec des garçons. Mais il y a des adultes qui s’y adonnent aussi. Ils regardent fixement leur interlocuteur et refusent obstinément de baisser les yeux.


Mais avant de nous regarder dans les yeux, plongeons-les dans un article que nous publions aujourd’hui, un entretien passionnant et fouillé avec le spécialiste du nucléaire Benoît Pelopidas. Il montre que nous avons des raisons de nous inquiéter des menaces nucléaires de Vladimir Poutine. Sans forcément ciller.


Si vous entrez dans la partie, ça peut durer des heures et créer un vrai malaise, qui va parfois jusqu’au ridicule. Les politiques, dont le terrain est le pouvoir, en sont les meilleurs spécialistes. Durant le débat présidentiel de l’entre-deux-tours, Emmanuel Macron a très longuement fixé, d’un air qu’il voulait d’aigle, sa concurrente, histoire de la déstabiliser et de montrer que la France entière constatait, avec lui, son incompétence. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il a eu une remarque qui m’a frappé lors d’une discussion avec le philosophe Michaël Fœssel que j’avais animée. Il a dit que les gens qu’il rencontrait après un débat houleux le remerciaient d’avoir bien parlé. “De quoi, ils ne s’en souvenaient pas. Mais ils se souvenaient d’une chose : ‘Tu ne t’es pas laissé faire’. C’est ça le message essentiel, continuait Mélenchon : on ne se laisse pas faire, on ne baisse pas les yeux, c’est une vertu cardinale.” Représenter le camp des exploités, selon lui, c’est refuser de plier devant le regard des dominants. Ça m’a plu sur le moment, cette politique incarnée, ce refus de s’avouer vaincu. Posture viriliste ? Sans doute – et je ne vous parle même pas de l’agression quotidienne du regard masculin sur les femmes. Mais dans un article consacré à Sandrine Rousseau, je lis que la députée écologiste, dixit le journaliste, entend “changer les imaginaires sans barguigner sur les valeurs, ni tendre la joue ni baisser les yeux”. Une histoire d’éthique et de pouvoir, surtout.

Se regarder dans les yeux a quelque chose de dérangeant, et même d’effrayant. Certes, il y a les regards de la séduction, ceux de l’amour, ceux de la reconnaissance, de la sympathie, de la pitié. Mais imaginons que nous nous trouvions dans la même pièce, pour l’éternité, avec des inconnus : Sartre a raison, c’est pire que l’enfer, “tous ces regards qui me mangent” (Huis clos, 1944). Parce qu’ils nous transforment en objet, parce que qu’ils sont le début d’une lutte sans fin, à l’issue de laquelle l’un deviendra le maître, et l’autre l’esclave. Faites le test : regardez fixement la personne qui se tient devant vous. Elle entrera peut-être dans ce combat absurde. À moins qu’elle ne vous lance avec raison : “Pourquoi tu me regardes comme ça ?”

Heureusement, pour entrer en contact avec autrui, il n’y a pas que le regard, qu’il soit une lutte, comme chez Sartre, ou le début d’une aventure éthique, comme le pensait Levinas. Il y a la parole. Celle-ci peut faire mal également. Mais elle nous extirpe de ce face-à-face de regards. D’abord, elle pose entre nous quelque chose de commun, des significations partagées. Quelques mots surgissent pour nous faire sortir de la confrontation de nos identités, pour briser la joute à distance et faire émerger un territoire tiers. Ensuite, la parole est un rapport tout aussi sensoriel que l’affrontement des regards, mais en beaucoup plus doux. Le visuel fige et fixe, tandis que la parole circule entre une bouche et des oreilles, nous entoure et nous enveloppe. Corps invisible, elle s’évapore aussi vite qu’elle a été lancée. Elle appelle la suite, qui fera évoluer le sens initial.

Non, le duel de regards ne suffit jamais à créer un rapport entre les êtres. La grande scène du combat silencieux ne vaut rien sans le fluide serpentin de l’échange verbal. Je crois que je n’y jouerai plus.



Michel
Eltchaninoff

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03.10.2022 à 19:24

Héron d’Alexandrie à Dammarie-lès-Lys

Héron d’Alexandrie à Dammarie-lès-Lys
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Bonjour,

Des distributeurs automatiques alimentaires en pleine campagne ? Où l’on trouve des pizzas et des chargeurs de téléphone aussi bien que des légumes bios ? C’est la nouvelle tendance en milieu rural. Entre extension de la conso… et magie des automates, une expérience que je décrypte avec Héron d’Alexandrie et Adorno.


Mais avant de poursuivre, je vous invite à lire nos articles du jour, consacrés à :


Depuis que je l’avais aperçu, il m’intriguait, ce container rouge flamboyant planté sur la pelouse à côté du parking municipal du hameau de Vosves, où j’habite, un petit bourg un peu excentré sur la commune de Dammarie-lès-Lys, entre la Seine et la forêt de Fontainebleau. Et j’ai mis plusieurs secondes à réaliser où j’étais lorsque je m’y suis rendu, le soir avec mon fils, et que j’ai pénétré à l’intérieur de ce bunker de fer et de verre. Comme si une sorte d’ovni s’était posé là, venant rompre la tranquillité des lieux. Il n’y avait pourtant personne à l’intérieur de la “box” où l’on a pénétré, Simon et moi, après nous être inscrits sur une application, via notre téléphone, et avoir livré à la machine nos données bancaires. Les marchandises y sont en libre accès, et l’addition est calculée par des capteurs et des caméras positionnés un peu partout dans les étals et frigos de la “supérette” lumineuse et hyperconnectée. Côté contenu, c’est un concentré de malbouffe – sandwichs, chips, sodas, pizzas, barres chocolatées… Mais pour ceux qui auraient des besoins plus sains, il existe, à quelques encablures de là, une box du même genre, mise en place par la ferme bio du coin, où l’on peut trouver 24h/24 des paniers avec les dernières récoltes de fruits et légumes de saison. Sans compter les boxes de baguette ou de pizzas qui essaiment un peu partout dans le monde périurbain pour compenser la disparition des petits commerces de proximité – on en compterait près de 80 000 dans l’Hexagone, selon l’Institut d’études Gira Foodservice.

À quoi tient le sentiment d’étrangeté que l’on éprouve en pénétrant, en pleine campagne, dans une boîte à pizzas ou à légumes ? Après tout, ce n’est pas comme si le monde moderne n’était pas venu jusqu’ici – le centre commercial n’est pas loin, avec ses stations-service et ses bornes de livraisons. Il y a d’abord quelque chose de magique dans la distribution automatique. C’est cela qui nous a attirés, ce soir-là, par-delà les choses dont nous pouvions avoir besoin : l’émerveillement devant l’automate. Loin d’être le fruit de la civilisation moderne, le premier distributeur automatique remonte d’ailleurs à l’Antiquité. On le doit à Héron d’Alexandrie, mathématicien et ingénieur grec du premier siècle qui a dessiné de géniales machines dans son Traité des pneumatiques. Son premier distributeur, dont on trouve la reconstitution sur le site du musée des Technologies des Grecs de l’Antiquité, était un distributeur d’eau sacrée : en faisant tomber une pièce dans un vase contenant tiges et leviers, les fidèles recevaient en échange par un petit robinet un peu d’eau sacrée. Héron cherchait à “susciter l’étonnement et l’émerveillement”.

Cet émerveillement enfantin s’est cependant doublé, devant la box alimentaire de notre village, d’un sentiment d’aliénation, d’autant plus vif que tout s’était passé sans encombre : nous ne nous étions pas retrouvés enfermés dans la machine, le dispositif avait rempli son office… et nous avec. Dans Minima Moralia (1951), le philosophe allemand Theodor Adorno décrit bien l’effet que peut produire une porte ou un escalier automatique : loin de se plier aux mouvements souples des corps, ces machines exigent de ceux qu’ils font marcher des mouvements saccadés, brusques et violents. “La technicisation, écrit Adorno, retire aux gestes toute hésitation, toute circonspection et tout raffinement. Elle les plie aux exigences intransigeantes et pour ainsi dire privées d’histoire qui sont celles des choses”. Adorno voyait là l’un des effets les plus profonds de la technique moderne : celui d’entraîner un “dépérissement de l’expérience”.

Eh bien, c’est le sentiment étrange avec lequel nous sommes rentrés à la maison, Simon et moi, ce soir-là, après l’enthousiasme initial. Nous avions fait les courses, nous nous étions pliés aux exigences des choses. Mais à la différence de ce qui se passe dans un “vrai” commerce de campagne, nous avions été privés d’expérience et d’histoire à raconter. Enfin, pas tout à fait…



Martin
Legros

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01.10.2022 à 09:00

📌 La sélection de la semaine

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Retrouvez tous les samedis matin les principaux articles de la semaine publiés sur philomag.com

Pour une politique du silence

Tout fait trop de bruit, et le silence semble devenu un luxe réservé à une élite, y compris dans les zones non urbaines. Le silence est-il une question politique ? Et comment le retrouver ? Enquête.
 

André Markowicz : “Poutine est entré en guerre contre son propre peuple”
 

Plongée dans l’univers du ménage à domicile, entre intimité et exploitation
 

Ruben Östlund : “Ébranler la conception simpliste de l’être humain”
 

Une retraite heureuse est-elle possible ?
 

L’Égypte ? Quelle Égypte ? Et pour quelle “philosophie” ?

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 EN KIOSQUE 

La sobriété : pourquoi est-il si difficile de se modérer ?

Sommes-nous capables d’observer une discipline désintéressée pour le bien de la planète et des générations futures ? Pouvons-nous vraiment désirer la modération ? Alors que l’appel écologique et politique à la sobriété est sur toutes les lèvres, c’est la question philosophique que nous nous sommes posée !

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30.09.2022 à 17:46

La mort en face ?

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Bonjour,

“Pourquoi est-ce qu’on n’arrive pas à affronter la mort, comme ça ?” Cette question d’apparence triviale me trotte dans la tête depuis que je l’ai entendue, un soir au bar.


Mais avant de poursuivre, je vous invite à lire ces trois articles parus aujourd’hui sur notre site :


Je quittais le Théâtre de l’Odéon. Un remarquable spectacle de Tiago Rodrigues (qui tournera un peu partout en France) y est donné, qui a pour objet l’aide humanitaire et la difficulté d’en parler. Il s’intitule Dans la mesure de l’impossible, où l’impossible désigne cet outre-monde, celui dont l’horreur dépasse l’entendement et parfois même les mots, celui des situations inextricables de la guerre et du chaos contre lequel certains luttent sans espoir de “sauver le monde”. J’étais donc accoudé dans un bistrot, reprenant mes esprits après cette pièce frappante et jamais obscène, tenue par la justesse de ses quatre acteurs. Au zinc, un habitué tenait la jambe au jeune barman, pris dans ses activités courantes. Il parlait d’un tiers, qui ne se remettait pas d’un deuil, semble-t-il. Un deuxième cardinal pour monsieur, un coup de chalumeau sur une crème brûlée, et cette question qui surgit dans la bouche du serveur avec la beauté sincère de l’étonnement : pourquoi n’arrive-t-on pas à affronter la mort ?

Une gorgée de bière. Bonne question. Elle est pourtant partout, la mort, omniprésente dans nos esprits avec le décompte des victimes du Covid, les milliers de civils et de combattants morts en Ukraine, les catastrophes naturelles meurtrières, les répressions sanglantes en Iran… La mort est sur nos écrans, mais nous n’arrivons pas vraiment à la regarder en face, et nous n’y sommes finalement jamais préparés, qu’il s’agisse d’autrui ou de soi-même. Alors pourquoi ?

Les philosophes ont leur explication. Selon les Antiques, nous avons de la mort une mauvaise représentation. Il n’est pas question de l’affronter, car “la mort n’est rien pour nous”, note Épicure dans son tetrapharmakos (τετραφάρμακος), la “recette” qu’il propose pour mener une vie sans crainte. Les stoïciens invitent également à se préoccuper du présent, sans se soucier de l’avenir sur lequel on n’a aucune prise et encore moins de ce qui ne dépend pas de nous – on ne peut malheureusement pas “sauver le monde”. La leçon paraît froide et abstraite, mais retenons une chose : on peut travailler sur nos représentations.

Les Modernes insistent d’ailleurs sur l’entremêlement de la vie et de la mort. La vogue des vanités, au XVIIe siècle, souligne ainsi la présence de la mort dans toute vie. Martin Heidegger y insistera, bien plus tard, en liant l’existence à cette tension vers la mort, qui arme un projet de vie. S’il est désormais si difficile d’affronter la mort, c’est peut-être que nous avons oublié qu’elle est constitutive de toute vie humaine. La perspective de l’au-delà ne guide plus depuis longtemps notre présence ici-bas. Nous ne vivons plus pour le repos éternel, au point que nous l’avons repoussé dans le domaine de l’impensé.

J’ajouterais une troisième hypothèse : s’il est si difficile d’affronter la mort, ce n’est pas seulement parce que nous en avons une représentation erronée ou que nous n’y sommes pas préparés ; c’est peut-être aussi que les mots manquent pour nommer ce “scandale”. La mort comme donnée brute – qu’il s’agisse du flot d’images venues du monde entier ou d’une expérience personnelle immédiate – nous tétanise, et sa violence parfois nous anesthésie. Il faut donc trouver le moyen pour mettre de l’ordre dans cette réalité confuse, sans détourner le regard. Peut-être que l’art, celui du récit par exemple, peut participer à bien nommer les choses, à prendre modestement “la mesure de l’impossible” en y mettant les formes sensibles. Et à ôter ainsi un peu du malheur du monde ?

Bonne fin de semaine,



Cédric
Enjalbert

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29.09.2022 à 18:00

À qui profite le crime ?

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Bonjour,

Cui Bono ? À qui profite le crime ? À la question attribuée au juge Cassius par Cicéron, la réponse concernant la quadruple fuite en mer Baltique des gazoducs Nord Stream pointe vers un couplé comprenant un ultra-favori, la Russie, et un outsider, les États-Unis (pour contraindre les Européens à se détacher énergétiquement de Moscou).


Mais avant de poursuivre, je vous invite à lire l’article de Samuel Lacroix, qui, en plein débat sur la réforme des retraites, se demande si une retraite heureuse est possible – et surtout, à quelles conditions…


Comment saboter un pipeline ? Dans son ouvrage éponyme, l’écologiste suédois Andreas Malm ne livre pas vraiment de recette. Les saboteurs qu’il donne en exemple traversent des déserts au Yémen ou des marécages au Niger, où les pipelines sont faciles d’accès pour des opérations de guérilla. Mais en mer Baltique, c’est une autre paire de manches. Comment fait-on pour s’attaquer à un tuyau en acier seamless (sans soudure longitudinale) de 10 à 20 mm d’épaisseur, 70 à 80 cm de diamètre, et protégé par une armature en béton de 15 cm d’épaisseur coulée sur un ferraillage ? Le tout à 80 ou 100 mètres de profondeur ?

J’ai demandé à un spécialiste de la plomberie (sous-marine), qui lui même a demandé à ses collègues travaillant sur la sécurité des câbles et tuyaux trans-océaniques. Je résume : opération compliquée – chapeau bas – où l’on retrouve, éventuellement, des nageurs de combat déposés par catamaran, un chalutier ou un sous-marin de poche (c’est l’une des spécialités russes, signale l’expert en guerre sous-marine et auteur du blog de référence H.I. Sutton), un drone ou engin télécommandé, ou encore, last but not least, du pipeline pigging, c’est-à-dire l’usage d’une sorte d’écouvillon télécommandé (un piston racleur, en bon jargon) servant à la maintenance des tuyaux mais qui pourrait aussi bien transporter un explosif. Sans oublier la possibilité d’avoir pré-positionné des explosifs au moment de la construction.

Pourquoi dérouler ces hypothèses ? Parce qu’elles sont fascinantes. Voilà une opération digne du Spectre de James Bond, menée au cœur de l’Europe, au fond d’une mer censément ultra-surveillée (voilà quarante ans que les sous-marins russes y jouent au chat et à la souris avec les sonars de l’Otan). Opération complexe et paradoxale : ultra-rationnelle dans son exécution, irrationnelle dans son objectif. Si la Russie en est bien l’auteur, elle détruit son propre gazoduc, comme Agathocle fait brûler ses vaisseaux en débarquant chez les Carthaginois. Qu’y gagne-t-elle ? Un dérivatif à l’enlisement de ses troupes en Ukraine, peut-être. Une démonstration de la fragilité européenne, soit ; l’affirmation urbi et orbi que la Russie a une capacité de nuisance et qu’elle peut casser nos modes de vie, ici en bombardant une centrale nucléaire, là en faisant exploser une bombe climatique (selon l’expression employée par un chercheur à propos des fuites de méthane sur Nord Stream). Sauf que le méthane qui s’échappe des eaux baltes se fiche autant des frontières qu’un nuage radioactif. Cui bono ? À personne, au fond.

Et c’est un vrai mystère, à mes yeux. Celui d’une décision prise par un homme à qui l’on propose certainement toutes sortes d’options. Pourquoi celle-là ? Pourquoi cette opération spéciale ? Peut-être Poutine – si c’est bien lui qui est derrière tout ça – se voit-il comme le diable des Frères Karamazov : “Je réalise l’irrationnel, par ordre, je suis l’x d’une équation inconnue.” Mais le fait est qu’il semble plus proche de l’imprécateur atrabilaire et défiant des Carnets du sous-sol : “J’étais jaloux, je sortais de mes gonds… Et tout cela par ennui, messieurs, rien que par ennui : l’inertie m’accablait.”

Reste la théorie du chaos. Du disruptif. Avec des actions imprévisibles. Une sorte de théorie du fou rationnel. Avec pour corollaire, notait Edgar Morin, que toute action humaine, dès qu’elle est entreprise, échappe à son initiateur”. Le méthane qui s’échappe des eaux baltes se fiche autant des frontières qu’un nuage radioactif.



Sven
Ortoli

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28.09.2022 à 18:57

Devant la douleur des Iraniennes

Devant la douleur des Iraniennes
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Bonjour,

À quoi mesure-t-on son degré d’impuissance ? Ces derniers jours, je serais tentée de répondre : au nombre de vidéos regardées en boucle sur Instagram.


Mais avant, je vous invite à jeter un œil sur nos articles du jour :


Les images se ressemblent toutes : du flou, des corps qui courent en tous sens, des cris, des hommes en uniforme armés de matraques, qui s’abattent sur d’autres corps plus vulnérables, recroquevillés, affolés. On distingue parfois du sang, on entend des tirs d’armes à feu. Des noms et des visages, toujours jeunes, circulent. Le déclencheur de ces manifestations violemment réprimées est celui de Mahsa Amini, une jeune femme de 22 ans morte le 16 septembre suite aux coups infligés par la police des mœurs iranienne – les autorités prétendent qu’elle a fait un arrêt cardiaque en prison. Le motif de son arrestation : quelques mèches de cheveux dépassaient de son foulard. Depuis dimanche, le nom de Hadis Najafi soulève également l’indignation : filmée quelques heures avant de mourir (mais l’identité de la personne sur la vidéo n’est pas certaine), la jeune fille d’à peine 20 ans incarne la détermination et la rage de vivre des manifestants qui envahissent les rues des villes iraniennes depuis bientôt deux semaines. Un bilan tenu par l’ONG Iran Human Rights fait désormais état de presque 80 morts parmi les manifestants, la plupart tués par balle.

Cela fait donc une dizaine de jours que défilent les images de ce massacre sur les réseaux sociaux, relayées massivement par certaines figures de la diaspora iranienne comme l’actrice Golshifteh Farahani. On n’a pas vraiment d’autre choix que de se fier à ces images amateur tournées par des téléphones, puisqu’il est impossible pour un journaliste étranger d’entrer et travailler de façon sûre en Iran. On en est donc réduit à regarder, partager des hashtags, des dessins et des symboles, comme ce drapeau fait de mèches de cheveux noirs. À hurler aussi. Mais au fond, on sait bien que tout cela n’arrêtera pas la folie meurtrière du régime des mollahs. Des sanctions internationales, peut-être ? En attendant, des étudiants sont tués à bout portant parce qu’ils n’en peuvent plus de voir leur horizon barré par la silhouette hostile et anachronique de la police des mœurs.

Dans l’un de ses derniers essais, Devant la douleur des autres (Christian Bourgois Éditeur, 2003), Susan Sontag questionne la puissance des images, photographiques notamment, dans l’opinion publique. Dans un premier temps, elle soupçonne une accoutumance aux images de sévices, de mort et de tortures. Mais son expérience et sa sensibilité personnelles l’engagent à réviser son diagnostic : dans certaines circonstances, “les cordes sensibles” continuent de vibrer. Lesquelles ? Si les images sont particulièrement insoutenables, notamment. Elle cite les portraits des gueules cassées de la Première Guerre mondiale, témoins des ravages du feu dans la chair. J’ajouterais : si elles sont peu travaillées, mal cadrées, pas éditées ni montées, comme celles qui nous viennent d’Iran. Pour le moment, aucun reporter ne peut donner forme à l’horreur, en composant son cadre de manière à l’inclure dans un récit qui ait du sens. En Iran, on assiste juste à l’éruption d’une violence brute, glaciale, absurde. Et l’ennui, comme le remarque Sontag, c’est que “ce que nous voyons de l’horreur est généralement d’ordre posthume”. On regarde toujours après, une fois que la mort a fait son œuvre. Ne nous restent alors que nos yeux pour pleurer.



Victorine
de Oliveira

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