05.11.2026 à 13:09

Dans son livre éclairant contre l’IA Générative (IAG), Abel Quentin crée le personnage de Michel Super, 52 ans, « un homme haut et sec, énergique, qui porte une montre connectée, a fait de brillantes études dans une école d’ingénieurs, et se sent cerné par l’incompétence ». Pour Michel Super, l’IA Générative est une bénédiction. Le personnage sert d’interlocuteur fictif et d’avocat de la défense dans le procès à charge qu’instruit le procureur Quentin.
Nous souhaitons ici prolonger le trait. Par hommage au précieux travail de mise à jour des multiples tartuferies des promoteurs de l’IAG que constitue son livre, Sanctuaires paru aux éditions de l’Observatoire. Par désir de préciser le tableau. Michel Super, autrefois éclaireur singulier, s’incarne chaque jour un peu plus dans notre quotidien professionnel. Il se clone, il essaime, jusqu’aux directions de PME et aux responsables de départements en région désormais.


Michel est résolument optimiste. L’IAG éclaircit et élargit son horizon. Pourtant, récemment, il a subi quelques contrariétés. Une inquiétude inhabituelle, liée à un sentiment de prise de poids. Il se sent soudainement à l’étroit dans son pantalon. Bizarrerie aussi soudaine qu’agaçante pour un corps aussi bien entretenu. Il incrimine d’abord Djamila, qui une nouvelle fois a dû mélanger le linge et laver ses caleçons « le slip français » à une température non respectueuse, ses sous-vêtements se voyant ainsi indélicatement rétrécis. Puis, les symptômes persistant, il se résout à un examen précis dans l’intimité de sa salle de bain en suite. Quel soulagement lorsqu’il constate, qu’il vient simplement d’hériter d’une deuxième paire de couilles ! Une rapide mise en relation du calendrier de son évolution corporelle et de son agenda pro le font aboutir à la conclusion sans équivoque que cette transformation est directement concomitante à sa souscription à l’abonnement « Claude Max » d’Anthropic.
Jamais Michel n’a connu ce sentiment de puissance et le monde lui apparaît sous un jour nouveau, plus étincelant que jamais. Il goûte l’ivresse d’un premier de cordée, affranchi de la gravité de ses laborieux collègue. C’est Free Solo, quel vertige ! Il va pouvoir enfin se propulser vers les sommets, jusqu’aux étages du Comex et du Conseil d’Administration. Fini les lubrifiants managériaux, du team building aux discussions à la machine à café, il passe en mode « full sans contact », débarrassé des oripeaux de l’intersubjectivité et de ses insupportables frictions. Le matin en se rasant, il déclame en homme libre « Je me cogne de l’équipe produit ! », « J’emmerde la DRH ! », « Aux chiottes l’affectio societatis !». Ce frissonnement dans le bas ventre ne trompe pas : il a rejoint la race des seigneurs.
Michel peut tout, il est omniscient. Il se démultiplie. Michel Sardou’ble d’intensité. Michel Foucault pieds au cul des feignasses. Michel Serres-moi le budget des achats. Michel Barnier de crabes. Michel Sapin’ce les fesses de la stagiaire dans l’ascenseur. Michel Onfray mieux d’installer le call center à Madagascar. Michel cl’Houellebecq des blaireaux de l’audit interne. Michel Berger d’un troupeau qu’il conduit dans le désert pour l’y abandonner, partant comme un prince à bord d’une voiture volante.
Michel décapsule. C’est certain, il va en mettre plein les murs. Il va faire gicler les Minimum Viable Products, les Prototypes, les Dashboards avec KPIs automatisés et les Roadmap, en espérant que ça colle. Il y aura aussi du sang de ses collègues et par ce rite initiatique il deviendra un manager, un vrai, excellant dans la réduction des coûts comme finalité. Un champion du monde de l’exécution.
Michel bande fort, très fort, comme jamais. Il bande comme le taureau de Wall Street en plein bull market. Lorsqu’il trône en réunion d’équipe, il se surprend à soulever la table « sans les mains ».
Dopé au ViagrIA, son sexe est devenu énorme. C’est un roc !… C’est un pic !…C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! Ce nouvel obélisque le fascine autant qu’il lui bouche la vue. Il ne distingue plus la carte du territoire. Michel a longtemps envié la souplesse de son chien faisant sa toilette. Désormais, il pratique l’autofellation sans relâche.
Michel a découvert une nouvelle carte de crédit dans son portefeuille. Elle fonctionne sans code. Qu’importe qu’il n’ait aucune idée du compte qu’elle débite, il se rend chaque jour au distributeur en clamant: « Tant que je gagne, je joue ! ».
Michel n’a cure des penseurs castrateurs, ces gauchiasses empêcheurs de jouir en paix. Faust, Icare, Prométhée, autant de figures produites par des mecs chaussés de sandalettes en cuir. Au Racing, Michel porte les dernières On Cloud et dévore les kilomètres d’asphalte, humant avec délectation la douce odeur du bitume chaud après la pluie, la chevauchée des Walkyries dans ses iPods.
Michel se pare de penseurs qu’il n’a pas lus et encore moins compris: d’Ayn Rand à Nietzsche. Humain, trop humain, il éprouve comme une forme d’empathie pour la directrice développement durable, qui a de jolis seins et qui a peut-être été ramenée trop brutalement à sa juste condition de quantité négligeable.
Michel se pense superpuissant, il est juste devenu super dépendant, « opiomane sans joie, qui vit sous perfusion de la machine ». L’IAG est sa nouvelle came, une drogue dure en vente libre.
Michel est retombé en enfance. Non pas celle de l’insouciance, de la disponibilité, de la curiosité et de l’irrévérence. Celle, où avant deux ans, l’enfant ne fait pas la différence entre lui et le monde. Celle de la phase anale, où il est subjugué par ce qui sort de son corps, production décuplée par l’IAG, qu’il érige au statut de pépites lui ouvrant les voies d’un succès foudroyant et solitaire.
Je suis Michel.
Rodolphe Bocquet
1 https://films.nationalgeographic.com/free-solo
2 Sanctuaires, Abel Quentin, Éditions de l’Observatoire.
3 Ibid
Image d’ouverture : « Wall street bull » par htmvalerio, CC BY-NC-ND 2.0