08.09.2026 à 09:33

La Palestine continue d’être dépecée par le pouvoir d’extrême droite israélien, qui poursuit sa politique de colonisation en Cisjordanie et de bombardements dans la bande de Gaza, alors que des élections législatives sous haute tension sont annoncées pour le 27 octobre. Pour QG, l’avocat Johann Soufi, ancien chef du Bureau des affaires juridiques de l’UNRWA à Gaza, estime qu’il y a une continuité dans la politique israélienne, avec une moindre intensité que fin 2023. Le tout avec certains vrais relais médiatiques en Occident, notamment en France, qui jouent un rôle de « caisse de résonance » des discours pro-israéliens, quitte à déshumaniser les Palestiniens. Interview exclusive par Jonathan Baudoin

Quel regard portez-vous sur la situation à Gaza et en Cisjordanie ces derniers mois ?
Il y a malheureusement une forme de continuité avec ce qui se passe depuis près de trois ans et même, en réalité, depuis bien plus longtemps. On assiste à la progression d’un projet destructeur, qui passe notamment par la colonisation, l’annexion de fait et la fragmentation du territoire palestinien. La Cour internationale de Justice (CIJ) a rappelé le caractère illicite de cette occupation et des politiques qui la sous-tendent. À Gaza, l’intensité des violences a diminué, mais pas leur nature : le siège, les restrictions à l’aide humanitaire et les frappes se poursuivent. En Cisjordanie, les violations se sont, elles, aggravées. À cela s’ajoute une forme d’accoutumance de la communauté internationale, qui réagit de moins en moins à mesure que ces violations s’installent dans la durée. Aujourd’hui, on a plus de mal à mobiliser qu’il y a quelques mois ou quelques années, au moment le plus intense des crimes commis à Gaza.
Pourriez-vous expliquer en quoi les crimes commis à Gaza, notamment contre les enfants, constituent un « génocide », ainsi que le rapport d’une commission des Nations unies l’affirme ce sujet ?
Cette commission d’enquête internationale a été créée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2021, avec pour mandat de documenter, d’enquêter et de qualifier juridiquement les violations et crimes commis dans le territoire palestinien occupé et en Israël. Composée de trois commissaires indépendants, elle a conclu, dans un long rapport publié en septembre 2025, que les autorités et les forces de sécurité israéliennes avaient commis et continuaient de commettre un génocide à Gaza.
Le nouveau rapport dont vous parlez, publié en juin 2026, s’attarde plus particulièrement sur les crimes visant les enfants et sur leurs conséquences. La Commission documente des meurtres visant directement des enfants qui ne représentaient aucune menace. Elle examine également les conditions d’existence imposées à la population, notamment le siège et la destruction du système de santé, ainsi que leurs effets sur les nouveau-nés : une chute de la natalité et une hausse extraordinaire de la mortalité infantile. Ces faits constituent, selon elle, plusieurs des actes matériels caractérisés d’un génocide.
Mais pour qu’il y ait génocide, il faut aussi établir une intention spécifique : celle de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Or, les enfants de Gaza incarnent la continuité biologique et sociale du groupe ; les cibler, c’est donc viser l’existence même de celui-ci. La Commission déduit cette intention du schéma de conduite dans son ensemble : le ciblage des enfants, la poursuite des crimes malgré les avertissements et les ordonnances contraignantes de la Cour internationale de Justice, ainsi que le maintien du siège alors que ses effets sur les enfants étaient documentés et prévisibles. Tous ces éléments permettent à la Commission de confirmer ses conclusions de 2025: ces actes ont été commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, les Palestiniens de Gaza et constituent donc un génocide.

Dans quelle mesure les élections législatives israéliennes d’octobre prochain, puis au sein de l’Autorité palestinienne en novembre, pourraient faire évoluer la situation?
Je ne suis pas expert en politique. Mais je constate que les élections sont souvent l’occasion d’une surenchère, qui n’est pas sans conséquence juridique. Les déclarations publiques de responsables officiels peuvent constituer des éléments importants pour établir l’intention criminelle. La CIJ a notamment pris en considération des déclarations de ce type lorsqu’elle a reconnu, dès janvier 2024, le risque plausible de génocide et ordonné des mesures conservatoires. Or, des responsables politiques israéliens continuent de tenir de tels propos, en toute impunité.
Par exemple, Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, a récemment publié plusieurs vidéos sur les réseaux sociaux appelant à accroître la pression sur les Palestiniens. Je pense en particulier à une vidéo générée par IA dans laquelle on le voit appuyer sur un bouton rouge, avant que des prisonniers palestiniens, d’abord présentés comme bien nourris et heureux d’être en prison, n’en ressortent affamés et traumatisés. Ce type de contenu, qui déshumanise les Palestiniens et se félicite de la souffrance qui leur est infligée, est précisément le type d’élément qu’un juge peut prendre en considération pour établir l’intention génocidaire. Et, de ce que je vois du débat, cela s’inscrit dans la continuité que je décrivais : parmi les partis susceptibles de gouverner, il n’y a pas de remise en cause structurelle de la colonisation ni de l’occupation, dont la Cour a pourtant constaté l’illicéité.
Du côté palestinien, on retrouve la division qui préexistait. D’un côté, l’Autorité palestinienne dont la légitimité a été érodée par les accusations de corruption et de complaisance à l’égard de l’occupation. De l’autre, le Hamas, affaibli militairement et discrédité auprès d’une immense partie de la communauté internationale par les crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis le 7 octobre 2023. Entre les deux, la société civile palestinienne, pourtant active, ne parvient pas à faire émerger une troisième voie politique. C’est un vide problématique : pour construire un projet à moyen et long terme, les interlocuteurs les plus pertinents ne semblent pas nécessairement être ceux qui sont aujourd’hui en position de le porter.
Comment expliquez-vous le fait que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ait survolé l’espace aérien français à plusieurs reprises alors qu’il pouvait être arraisonné en raison du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre lui depuis fin 2024 et que la France, signataire du statut de Rome, devrait coopérer avec l’instance juridique internationale?
Il y a deux dimensions, juridique et politique. D’un point de vue juridique, tous les États parties au Statut de Rome – dont la France – ont l’obligation de coopérer avec la Cour, notamment pour arrêter les personnes recherchées présentes sur leur territoire. Or, si l’espace aérien relève clairement du territoire de l’État en droit international, le Statut ne dit rien du simple survol et il n’existe aucun précédent dans lequel la Cour aurait sanctionné un État parce qu’un avion transportant une personne recherchée avait traversé son espace aérien.
L’association JURDI dont je fais partie, a publiquement alerté sur cette question et adressé un signalement à la Cour pénale internationale. L’association demande que toute autorisation de survol concernant une personne recherchée soit systématiquement examinée et qu’en cas de doute, l’État refuse le survol ou consulte la Cour. Quant à l’argument de l’immunité, avancé par la France en novembre 2024 au motif qu’Israël n’est pas partie au Statut de Rome, il se heurte à la jurisprudence actuelle de la CPI, dans l’affaire Al-Bashir en 2019 comme, en 2024, à propos du refus de la Mongolie d’arrêter Vladimir Poutine.
D’un point de vue politique, on assiste encore à une forme de double discours : un soutien réel à la Cour pénale internationale, mais qui trouve ses limites lorsque les enquêtes du Procureur concernent la Palestine. On a vu le langage particulièrement tiède de la diplomatie française au moment de la délivrance des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant. Cette fébrilité se traduit dans les autorisations de survol délivrées à l’aéronef d’État transportant Benjamin Netanyahu lorsqu’il se rend aux États-Unis. L’existence de ces autorisations a été expressément reconnue par le Gouvernement dans une réponse publiée au Journal officiel.
Or, un aéronef d’État ne peut survoler un pays étranger qu’avec l’autorisation de celui-ci : ce n’est donc pas une simple abstention, mais un acte positif du gouvernement français, condamnable moralement et politiquement, même si sa qualification juridique demeure incertaine. On affirme soutenir la Cour, y compris dans le dossier palestinien, et, en même temps, on permet à une personne recherchée pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité de survoler notre espace aérien sans rien y trouver à redire.
Considérez-vous que le traitement médiatique de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens est marqué d’indifférence au sort de ces derniers, voire de soutien au pouvoir israélien et pourquoi ?
Je pense qu’une partie importante du traitement médiatique a été marquée par une forme de complaisance vis-à-vis des crimes israéliens et d’indifférence au sort des Palestiniens. J’ai été surpris et choqué par la dissonance entre la couverture d’autres conflits contemporains et celle de la Palestine. Je pense à l’Ukraine, où l’analyse médiatique était très ancrée dans le droit international : la protection des civils et des hôpitaux, ou encore l’interdiction d’acquérir un territoire par la force. Tous ces principes fondamentaux du droit international étaient compris et appliqués dans le débat médiatique français. Pour la Palestine, ces mêmes notions ont trop souvent été mises de côté.
Mon deuxième constat, c’est qu’une grande partie du traitement médiatique s’est réduite à une caisse de résonance, sans vérifier suffisamment les faits ou le droit, et sans s’entourer d’experts, juristes ou politistes, pour tenter de comprendre ce qui se passait. On a relayé des éléments de langage plutôt que de les analyser. Cela explique qu’on n’ait pas su identifier et décrire, dans le débat médiatique et politique français, les dynamiques que je décrivais précédemment ni la continuité d’un projet pourtant clairement perceptible lorsqu’on replaçait les faits dans leur contexte historique et politique, et que le gouvernement israélien ne cherchait même pas à dissimuler.

Selon moi, une partie des médias français a manqué à sa mission d’information et de décryptage. Ces manquements ont eu des conséquences politiques importantes sur la manière dont le gouvernement a abordé cette tragédie, et cela restera une tache dans l’histoire contemporaine française.
Il faudra s’interroger sur ces responsabilités médiatiques et politiques, d’autant plus que, dans les génocides, le déni et la déshumanisation jouent un rôle essentiel. J’ai beaucoup étudié ces mécanismes dans les discours de ceux qui commettent ces crimes. Au Rwanda, par exemple, le génocide s’est accompagné de toute une propagande visant à nier les crimes en cours et à déshumaniser les victimes.
Ce qui mérite ici d’être étudié, c’est la manière dont une partie des médias occidentaux, et français en particulier, a contribué à ces deux mécanismes : la négation ou l’euphémisation des crimes alors qu’ils avaient lieu, mais aussi une forme de déshumanisation des victimes palestiniennes, en ne leur donnant pas la parole et en ne donnant pas de visage aux crimes dont elles étaient victimes. La déshumanisation est historiquement l’un des ressorts essentiels du génocide : elle contribue à rendre les crimes possibles et acceptables.
D’après ce qu’elle a annoncé, une partie du prochain rapport de Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, portera d’ailleurs sur le rôle des médias. On a beaucoup étudié la propagande dans les pays où un génocide a été commis. Il faudra maintenant étudier le rôle joué par les médias de pays tiers, notamment les médias français, dans la déshumanisation des Palestiniens ainsi que dans le retard et la faiblesse de la réponse politique.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Photo de Couverture : UNRWA Photo by Ashraf Amra