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26.11.2021 à 18:38

La « cinquième vague », nouvel épisode d’un feuilleton qui n’a que trop duré

aude
Par Laurent Toubiana, chercheur à l’INSERM, directeur de l’Institut de Recherche pour la Valorisation des données de Santé (IRSAN) Cet article constitue l’épisode 68 de l’enquête de Laurent Mucchielli sur la gestion politico-sanitaire de la crise. Publié le 25 novembre 2021 sur le blog du chercheur, il a été dépublié par Mediapart le lendemain. L’équipe … Continued

Texte intégral 1664 mots

Par Laurent Toubiana, chercheur à l’INSERM, directeur de l’Institut de Recherche pour la Valorisation des données de Santé (IRSAN)

Cet article constitue l’épisode 68 de l’enquête de Laurent Mucchielli sur la gestion politico-sanitaire de la crise. Publié le 25 novembre 2021 sur le blog du chercheur, il a été dépublié par Mediapart le lendemain. L’équipe de QG a décidé de l’accueillir ce soir

Le scénario est maintenant bien rodé. En amont, il commence par des avis de scientifiques qui, alors que tout est supposé « sous contrôle », annoncent la possibilité du retour d’une nouvelle vague épidémique. Ces oracles sont bientôt confirmés par des données venant de pays plus ou moins lointains ; tout va bien en France, mais ailleurs c’est très grave. Les hypothèses de nos scientifiques s’avèreraient donc exactes. Les articles de presse pleuvent sur la panique engendrée dans ces pays et les mesures très dures en passe d’être mises en œuvre. Ces mesures nous paraissent démesurées, mais une petite voix nous dit qu’il faut se préparer à ce que ce soit bientôt notre tour. Enfin, Santé Publique France donne l’estocade et annonce à son tour une élévation « inquiétante de l’incidence », sans vraiment expliquer ni de quoi il s’agit exactement, ni en quoi elle est inquiétante. Cette information est immédiatement relayée par de puissants organes médiatiques. Elle est ensuite reprise par les autorités qui remettent en place des mesures contraignantes (masque obligatoire dans toutes les écoles et dans la rue de départements de plus en plus nombreux). « En même temps », le porte-parole du gouvernement nous assure de ne pas nous inquiéter. Cela inquiète encore plus car, à chaque fois qu’il ne faut pas s’inquiéter, nous pouvons être sûrs du contraire ; cela est en général confirmé quelques jours plus tard. Le nombre d’articles publiés sur la prochaine vague augmente et prépare le terrain. « Quelques dissidents » sont invités à s’exprimer pour faire bonne mesure car nous sommes en démocratie, juste le temps de les décrédibiliser incompétents, naïfs, inconscients, irresponsables, dangereux, complotistes.

Depuis toujours, une épidémie se caractérise essentiellement par le nombre de malades et de morts qu’elle provoque. Ainsi, ce que l’on appelle normalement « incidence » est le nombre de nouveaux malades en une semaine rapporté à la population, lequel permet d’évaluer la dynamique d’une épidémie de maladie transmissible à évolution rapide. L’arrivée des tests et la massification de leur utilisation dévoyée à partir d’août 2020 a permis de redéfinir l’essence même de la définition classique de l’épidémie. Dans le cadre de l’épidémie de Covid-19, les estimations de l’incidence à destination du grand public ne se réfèrent plus aux nouveaux malades ou morts engendrés par le virus mais à des porteurs de virus qui, à plus de 80 %, ne sont pas malades et ne le seront jamais. De fait, le nombre de porteurs de virus est beaucoup plus important que le nombre de malades ou de morts. Il est donc fallacieux d’utiliser le même mot « incidence » pour représenter une réalité différente de la définition communément admise par les épidémiologistes, l’incidence d’une pathologie.

Pourtant, l’incidence d’une pathologie est un outil élémentaire utilisé pour le suivi de toutes les épidémies sous surveillance depuis des dizaines d’années (dont la plus emblématique est celle des syndromes grippaux). Pourquoi n’est-il pas appliqué pour l’événement épidémique du siècle ? Probablement parce que les incidences de la maladie covid-19 (et non des tests positifs) sont tellement faibles qu’elles ne peuvent être décemment invoquées pour justifier les mesures de contrôle qui apparaîtraient à l’évidence disproportionnées : confinements généralisés de la population, port du masque obligatoire dans la rue, taux de couverture vaccinale aberrant, passe sanitaire. Si l’incidence « classique » était utilisée, les populations n’auraient plus peur et n’accepteraient pas ces mesures considérées dès lors comme extravagantes. 

Note de lecture : la courbe rouge montre l’évolution hebdomadaire pour 100 000 habitants de malades du Covid-19 selon le Réseau Sentinelles (échelle à droite en rouge de 0 à 120). En mars 2020, cette courbe montre un maximum avec 140 nouveaux malades en une semaine pour 100 000 habitants. Lors du 4ème « pic » de cette courbe (début août 2021), l’incidence est de 31 nouveaux malades en une semaine pour 100 000 habitants. La courbe noire montre l’évolution du nombre hebdomadaire de décès testés positifs au Covid-19 pour 100 000 habitants source Santé Publique France (échelle à droite en noir de 0 à 10). Le point maximum est au début de la courbe avec 9,7 décès en une semaine pour 100 000 habitants début avril 2020.

Justement, quelles sont les valeurs de l’incidence du Covid-19 ? En France, sur les 90 semaines depuis le commencement de la crise du Covid-19, la plus forte incidence a été observée entre le 23 et le 29 mars 2020, au tout début de la crise (cf. fig. 1). Lors de cette semaine paroxysmique, 140 nouveaux malades pour 100 000 habitants ont été estimés par le Réseau Sentinelles (premier réseau de surveillance de maladies transmissibles en France) ; les autres sources de médecins généralistes de terrain, dits de premier recours, sont concordantes. Pour fixer les idées, 100 000 habitants, c’est environ la population d’une préfecture importante (Caen, Nancy, Avignon…). À titre de comparaison, le même réseau de médecins estimait dans les mêmes conditions à plus de 600 malades de syndromes grippaux en une semaine pour 100 000 habitants en moyenne lors des pics épidémiques des années antérieures depuis 20 ans. Pourtant, connues depuis des siècles, les épidémies de grippe ont toujours été désignées comme des épidémies « banales » alors que le tableau clinique de la grippe est considéré comme touchant les individus plus durement que celui du Covid-19 dans la plupart des cas. Depuis mars 2020, aucune autre semaine n’a montré une incidence du Covid-19 supérieure. L’amplitude des pics saisonniers de l’incidence du Covid-19, fin octobre 2020, fin mars 2021 correspondant à ce qui a été improprement appelé « vagues » n’a cessé de décroître. Pour la dernière, dite 4ème vague, début août 2021, l’incidence du Covid-19 a atteint le chiffre dérisoire de 31 nouveaux malades en une semaine pour 100.000 habitants (cf. fig. 1).

Il en va de même pour les hospitalisations et les décès. 31 nouvelles personnes avaient été hospitalisées et 9 sont décédées pour 100.000 habitants au cours de la semaine la plus impactée en 1 an et demi de crise.

Ces chiffres sont à peine crédibles tellement ils sont faibles. Toutefois ils sont cohérents avec ceux qui ont été publiés par l’ATIH et qui indiquent que seulement 2 % de l’activité des hôpitaux ont été consacrés au Covid-19en 2020.Par ailleurs, nous avons montré ici même dès le mois de mars 2021 que cette période de crise sanitaire prétendue « majeure » n’avait provoqué aucune surmortalité pour les personnes âgées de moins de 65 ans, soit 80 % de la population française, et une surmortalité de moins de 4 % pour les autres.

De nombreux articles scientifiques ont montré que, sans pouvoir limiter l’épidémie, les mesures prises ont eu de nombreux effets délétères directs et indirects sur les individus et les populations. Ceux-ci ne font que commencer, comme la dégradation de l’état psychique, notamment chez les jeunes, la baisse du niveau scolaire ainsi que les conséquences sur la santé de la dégradation économique du pays suite à la politique du « quoi qu’il en coûte » décidée pour mettre en place le premier confinement et que les Français subissent du fait de l’augmentation de la facture énergétique. Quant au taux de couverture vaccinale aberrant avoisinant les 90 % de la population des plus de 12 ans, les autorités l’ont imposé aux populations en usant de méthodes d’intimidation ou de culpabilisation au motif de les protéger collectivement. Nous venons de montrer que l’impact réel en termes de morbidité et mortalité est extrêmement faible mais cela ne suffit toujours pas, ces populations ayant déjà beaucoup souffert des mesures censées les protéger, doivent encore endurer un nouvel épisode de ce feuilleton insupportable.

Tous les chiffres cités sont disponibles pour le grand public, accessibles sur Internet. Ils crèvent les yeux mais décidément, ils semblent difficiles à voir.

Laurent Toubiana

L’auteur est chercheur à l’INSERM, directeur de l’Institut de Recherche pour la Valorisation des données de Santé (IRSAN)


25.11.2021 à 13:05

Le Mexique est couvert du sang des femmes

aude
Le Mexique est l’un des pays les plus violents au monde pour les femmes, dix d’entre elles en moyenne y sont assassinées chaque jour. De janvier à septembre 2021, l’État a enregistré 2104 homicides volontaires contre des femmes, dont 273 rien qu’au mois d’août[1]. Mais ces chiffres officiels sont en dessous de la réalité et … Continued

Texte intégral 1768 mots

Le Mexique est l’un des pays les plus violents au monde pour les femmes, dix d’entre elles en moyenne y sont assassinées chaque jour. De janvier à septembre 2021, l’État a enregistré 2104 homicides volontaires contre des femmes, dont 273 rien qu’au mois d’août[1]. Mais ces chiffres officiels sont en dessous de la réalité et l’impunité règne dans le pays. Wendy Galarza, trente ans, est éducatrice pour jeunes enfants à Cancún. Loin de l’idée paradisiaque qu’on peut se faire de cette ville, elle travaille dans un contexte où les femmes sont souvent maltraitées. Le 9 novembre 2020, elle a participé à une manifestation pour réclamer justice après le meurtre de Bianca Alejandrina, 20 ans, connue sous le nom d’Alexis. Ce jour-là, Wendy Galarza a été victime de violences policières avec d’autres camarades. Les policiers l’ont frappée et lui ont tiré dessus à deux reprises. Elle a reçu une balle dans la jambe, et une autre à l’entrejambe. Contactée par Amnesty International, elle voyage en ce moment en Europe afin de rendre visible les violences faites aux femmes et de faire pression sur les autorités mexicaines afin d’exiger des réparations. Nous avons rencontré la jeune militante dans les locaux d’Amnesty International France, où elle nous a reçus, souriante et déterminée.

Wendy Galarza est une militante féministe mexicaine. Le 9 novembre 2020, alors qu’elle participait à une manifestation contre un féminicide à Cancún, la police l'a grièvement blessée par balles. Elle a survécu et se bat aujourd’hui pour réclamer justice. Figure incontournable de la lutte pour la défense du droit des femmes au Mexique, Wendy Galarza a répondu aux questions de QG
Wendy Galarza est une militante féministe mexicaine. Le 9 novembre 2020, alors qu’elle participait à une manifestation contre un féminicide à Cancún, la police l’a grièvement blessée par balles

QG – Pourquoi êtes-vous descendue dans les rues de Cancún le 9 novembre 2020 et comment la manifestation s’est-elle déroulée?

Wendy Galarza – Le 9 novembre 2020, plusieurs collectifs féministes et civils se sont rassemblés à Cancún suite au meurtre de la jeune Alexis. En réalité, ce féminicide a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase car au Quintana Roo (NDLR: l’État de la ville de Cancún), il y avait de plus en plus de meurtres de femmes. Cette semaine-là, il y avait déjà eu trois féminicides. Ça a mis le feu au poudre, d’autant plus que Alexis était très engagée dans la défense du droit des femmes. Le 9 novembre 2020, nous nous sommes donc réunis devant le bureau du procureur général. Il y avait environ deux milles personnes, les proches d’Alexis et les familles d’autres victimes de féminicides. Les gens étaient indignés. Ils criaient, faisaient des graffitis, certains brûlaient des poubelles. Ensuite, nous nous sommes dirigés devant le Palais municipal. C’est là que la manifestation a vraiment dégénéré. Nous avons entendu trois tirs. À ce moment-là nous pensions tous qu’il s’agissait de pétards mais les policiers sont arrivés et ont tiré en l’air. Lorsque nous avons commencé à courir, pour fuir, ils nous ont visé. Moi, j’étais avec mon compagnon. Nous avons couru en direction de notre mobylette. Trois policiers nous ont bloqué le passage. Ils nous ont mis à terre et ont commencé à nous frapper avec tout ce qu’ils avaient sous la main: des boucliers, des matraques, des bâtons faits avec des branches d’arbre. Ils nous ont volé nos affaires, ils nous insultaient et nous crachaient dessus. Ils disaient: “Nous allons vous laisser dans un pire état qu’Alexis”. On ne m’avait jamais frappé comme ça. Les coups étaient tellement forts et douloureux que je ne sais même pas à quel moment ils m’ont tiré dessus. J’ai vraiment cru qu’ils allaient nous faire disparaître (NDLR: Au Mexique, on compte 73 201 disparitions forcées. La police et l’armée mexicaine seraient impliqués dans de nombreux cas[2]). C’était horrible, j’ai vraiment eu très peur.

QG – Ce jour-là, vous n’êtes pas la seule à avoir subi des violences policières. Que s’est-il passé pour vos camarades également présents dans la manifestation?

W. G. – À quelques mètres de moi, il y avait un groupe de filles qui, lorsqu’elles ont entendu les coups de feu, se sont tout de suite mises à terre. Parmi elles, Gloria Chan, qui est photographe. Elle a reçu un coup sur la tête par un policier. Il lui a ouvert le crâne et elle se vidait de son sang. Gloria a demandé de l’aide, elle se sentait mal, elle avait des vertiges mais les policiers se sont moqués d’elle. Cécilia Solís et Roberto Becerril, tous deux journalistes, ont aussi été blessés par balles. María, une autre de mes camarades, s’est révoltée. Elle disait qu’elle avait des droits et que ce qu’ils faisaient était illégal. En guise de punition, ils l’ont traîné dans un endroit à l’écart. Là, ils l’ont torturé sexuellement. Naomi Quetzaly Rojas Domínguez, une autre manifestante, s’est aussi rebellée. Les policiers l’ont emmenée dans le Palais municipal où elle a subi des violences sexuelles.

Vidéo tirée du média mexicain Animal Político:

QG – Les arrestations arbitraires et les dérives d’une police souvent corrompue sont monnaie courante au Mexique. Avez-vous eu le courage d’aller porter plainte?

W. G. – Oui, nous avons tous porté plainte. Malheureusement, nous ne pouvons pas faire confiance à la justice mexicaine car la police est protégée par l’Etat lui-même. Nous ne savons pas qui a donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Nous ne pouvons pas non plus identifier les policiers qui nous ont agressé et torturé car ils portaient des masques. C’est très difficile d’obtenir réparation. Pourtant, nous vivons tous aujourd’hui avec des séquelles et des traumatismes importants. Pour ma part, je n’ai su que deux jours plus tard que j’avais une balle logée dans l’entrejambe. Je pensais que mes souffrances étaient dues aux coups des policiers. Lorsque je suis allée à la médecine légale pour faire constater mes blessures, ça a été un véritable choc d’apprendre qu’on m’avait tiré dessus. Dans ma plainte, ils ont seulement marqué « abus d’autorité, lésions et vol ». Mais deux balles dans le corps ce ne sont pas juste des “lésions”, c’est une tentative d’assassinat. Bref, ça a été une année éprouvante, rythmée par les négligences de la justice. Avec mes autres camarades, nous avons donc créé le Comité des Victimes du 9 novembre (Comité de Víctimas del 9N). Au sein de cette organisation, nous faisons un suivi de tous nos processus juridiques et administratifs. Tous les neuf de chaque mois, nous nous réunissons devant le Palais municipal pour prendre des mesures et récupérer l’espace public.

QG – Selon vous, pourquoi y a-t-il autant de féminicides au Mexique, et qu’espérez-vous comme changements ces prochaines années?

W. G. – Au Mexique, les féminicides ont le vent en poupe, parce qu’en fin de compte il n’y a pas d’accès à la justice. Cancún, ce “paradis”, est couvert de sang. Ces dernières années, nous avons observé une hausse des meurtres commis contre les femmes. Nous en sommes à dix par jour, c’est un chiffre scandaleux. Bien sûr, il n’y a pas de punition pour ceux qui commettent ces meurtres. Le message qui est envoyé est donc clair: allez-y, tuez les femmes puisque de toute façon il ne vous arrivera rien. Quant à la police, elle ne nous protège pas, elle nous attaque. Le gouvernement a aussi sa part de responsabilité dans ces meurtres puisqu’il ne garantit pas notre sécurité. La majorité des femmes qui ont été assassinées avaient déjà porté plainte contre un conjoint ou ex-conjoint. La violence contre les femmes va de pair avec la violence machiste et je suis certaine que s’il y avait des protocoles clairs mis en place pour mettre en sécurité les femmes soumises à ces violences, il y aurait moins de meurtres. J’espère vraiment que cela va changer un jour et que les mentalités vont évoluer. Je suis persuadée que ma génération a un rôle important à jouer dans ce changement.

QG – Nous avons pu le constater ces dernières années, le Mexique est aussi un pays dangereux pour les journalistes, activistes et opposants politiques. Avez-vous peur de rentrer dans votre pays?  

W. G. – Oui, j’ai très peur… Mais je veux continuer à me battre. Je ne me tairai jamais.

Propos recueillis par Itzel Marie Diaz

[1] https://drive.google.com/file/d/1Nvhace2unfMepby3Z95uxcJBcF1SSHjf/view

[2] https://www.gob.mx/segob/prensa/gobernacion-y-la-cnb-presentan-el-informe-relativo-a-la-busqueda-identificacion-y-registro-de-personas-desaparecidas-y-no-localizadas


20.11.2021 à 09:49

« Un spot publicitaire vaut-il une tragédie de Racine? » par Alain Accardo

aude
Samedi 9 octobre 2021, dans l’émission « On est en direct » sur France 2, on a pu entendre le comédien Pierre Arditi qui s’écriait, en réaction à des propos tenus par l’animateur Cyril Hanouna: « On finira par créer une génération qui prendra un spot publicitaire pour une tragédie de Racine. Ça m’emmerde ! » Qu’on me permette de … Continued

Texte intégral 1581 mots

Samedi 9 octobre 2021, dans l’émission « On est en direct » sur France 2, on a pu entendre le comédien Pierre Arditi qui s’écriait, en réaction à des propos tenus par l’animateur Cyril Hanouna: « On finira par créer une génération qui prendra un spot publicitaire pour une tragédie de Racine. Ça m’emmerde ! »

Qu’on me permette de dire à l’éminent Pierre Arditi, pour le talent de qui j’ai une admiration sincère, que sa rhétorique a pris quelque retard sur le cours des événements. En effet, la génération dont il redoute la venue prochaine, elle est déjà là et elle sévit partout depuis longtemps, dans tous les domaines envahis par la com’ et ses spots qui vont du débile au mensonger, c’est-à-dire dans la quasi-totalité des champs sociaux. C’est, comme on sait, une des conséquences de l’extension capitaliste de la logique de marché à tous les aspects de l’existence humaine et de ses besoins, des plus matériels aux plus spirituels, de l’activité économique à l’activité culturelle en passant par la politique et l’idéologie. Cette évolution des rapports sociaux a pratiquement effacé les distinctions et les critères qui servaient traditionnellement à catégoriser les choses et les êtres, pour n’en plus laisser subsister que deux, qui à vrai dire constituent les deux faces d’une seule et même réalité: l’aliénation par l’argent, sous les deux espèces de la force de vente et du pouvoir d’achat. Ce qui veut dire que vous et moi, comme n’importe qui d’autre, nous n’existons plus socialement qu’à proportion de l’argent que nous encaissons et de celui que nous dépensons. Tout le reste n’est que littérature et faux-semblants. La Terre est un immense souk aux mains des marchands, point final.

« Pour que, dans le jeu social, les choses soient ce qu’elles sont, il faut que chacun, délibérément ou à son insu, joue le jeu, conformément à des règles dont personne n’a expressément décidé mais que tous ont ratifiées pratiquement. »

On conçoit dans ces conditions que de vrais lettrés comme Arditi préfèrent que les plateaux médiatiques ne soient pas encombrés de philistins qui prennent la Champmeslé pour une marque de bière et l’Ariane de Phèdre pour une fusée spatiale. Mais cette variété de Capital qu’était la culture classique, tend aujourd’hui à fonctionner de moins en moins comme un capital précisément, pour se réduire toujours davantage à son rôle distinctif, décoratif, tel un motif léger de chantilly sur une substantielle bûche au chocolat. Par rapport aux puissants et sérieux auxiliaires du capital industriel et financier, bardés de plus-value par les soins des grandes écoles et des conseils d’administration, les saltimbanques et les baladins de sa corporation ne font plus vraiment le poids. Ils sont là pour « divertir » et pèsent d’autant moins lourd qu’ils sont obligés, pour les besoins de leur propre communication, d’aller plus souvent faire de la figuration et de jouer (et parfois hélas, avec quelle complaisance !) les utilités dans des émissions qui en sont dépourvues.

Qu’on me comprenne bien: ce serait de bien piètre sociologie que de vouloir jeter l’opprobre sur une quelconque corporation (les journalistes en l’occurrence) en l’accusant de tous les méfaits. Au contraire, en bonne analyse sociologique, on peut poser cette règle générale que, dans une réalité qui forme système, comme l’est toute société complexe, tout ce qui advient à chacun, en bien ou en mal, engage la responsabilité de tous et de l’ensemble. Pour que, dans le jeu social, les choses soient ce qu’elles sont, il faut que chacun, délibérément ou à son insu, joue le jeu, conformément à des règles dont personne n’a expressément décidé mais que tous ont ratifiées pratiquement. Par inconscience à défaut de lucidité, ou par résignation à défaut d’enthousiasme. Pas question, par conséquent, d’appeler à la lapidation des « coupables ». Comprendre les mécanismes objectifs et subjectifs de l’implication et évaluer dans chaque cas le degré auquel ils ont pu jouer, telle est la tâche du sociologue.

Pour autant que la conscience exacte de ce qui est, n’exclut pas mais éclaire la conscience de ce qui pourrait ou devrait être, on ne saurait s’interdire de se féliciter ou de s’attrister de la façon dont les choses se passent autour de soi. Et on ne peut s’empêcher de partager le malaise de Pierre Arditi quand on constate les méfaits de la com’, ou quand on lit les commentaires concoctés par les journalistes du portail d’Orange, comme, par exemple, celui-ci (du 9 octobre dernier) qui, au-delà de son caractère involontairement désopilant, illustre bien le massacre quotidien de la langue française par les médias et leurs communicants professionnels : « Crash d’avion en Russie: parmi les morts, des rescapés ». Il est certain que quand on en est à voir les rescapés ressusciter d’entre les morts, on peut aussi prendre un spot publicitaire pour une tragédie de Racine, un film porno pour du cinéma d’art et d’essai, le parti socialiste pour un parti de gauche, la techno pour une nouvelle musique baroque, et tout à l’avenant. Le scandale, ce n’est pas de se tromper, c’est que des individus recrutés à Bac+3 en moyenne, soient incapables de faire la différence entre une chose et son contraire. C’est que dans un système où le but suprême est de gagner de l’argent tant et plus, des milliardaires, parce qu’ils se sont approprié les appareils d’information, soient autorisés à employer au moindre coût salarial des jeunes gens et des jeunes filles mal formés incapables de fabriquer un produit plus élaboré et qui conditionnent l’information comme si c’était de la fast-food en barquette. Du coup, la remarque de Pierre Arditi prend toute sa signification: le productivisme capitaliste nous met, là comme ailleurs, dans la m…ouscaille.

« C’est que dans un système où le but suprême est de gagner de l’argent, des milliardaires, parce qu’ils se sont approprié les appareils d’information, soient autorisés à employer au moindre coût salarial des jeunes gens et des jeunes filles mal formés incapables de fabriquer un produit plus élaboré et qui conditionnent l’information comme si c’était de la fast-food en barquette. »

Mais bon, soyons honnêtes, combien d’entre nous, petits-bourgeois du peuple de « gauche plurielle », et spécialement bobos du monde de la culture, seraient-ils en droit de s’absoudre pleinement, au souvenir de toutes ces décennies où le pouvoir de la prétendue « gauche de gouvernement » rivalisait avec celui de la droite dans la dérégulation pour « ouvrir » la société française, culture comprise, à tous les vents du néo-libéralisme ? Nous sommes désormais au stade de la  décomposition ultime (l’ère du hollando-macronisme) auquel ont contribué à nous amener tous ces gouvernements naufrageurs de la République qui se sont succédé avec le soutien et la satisfaction proclamés par les voix les plus prestigieuses de la gauche politico-culturelle, dans une foule d’occasions où les animateurs d’émissions télé ne volaient pas plus haut qu’aujourd’hui et où on prenait sans sourciller, non pas un spot publicitaire pour une tragédie de Racine, mais des discours tartuffards de propagande « réformiste »  pour un nouvel évangile politique et philosophique. Ce qui en définitive ne valait guère mieux.

Cependant ne nous y trompons pas, sur cette scène-là la troupe ne fait jamais relâche et on ne baisse jamais le rideau… Les petits-bourgeois feront-ils encore la claque pour crier « bis » ? C’est probable.

Alain Accardo

Sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux, proche de la pensée de Pierre Bourdieu, Alain Accardo a notamment participé aux côtés de celui-ci à « La Misère du monde ». Collaborateur régulier du Monde Diplomatique et de La Décroissance, il est notamment l’auteur de : « Le Petit-Bourgeois gentilhomme » et « Pour une socioanalyse du journalisme », parus aux éditions Agone