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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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06.12.2021 à 07:00

Un (nouveau) livre d'Acrimed : Les Médias contre la rue. 25 ans de démobilisation sociale

Acrimed

Éditions Adespote, 260 pages, 18 euros, parution le 12 novembre.

- Les autres publications imprimées / , , , , ,

Lire 440 mots

Depuis 1996, au fil des mobilisations sociales, notre association documente inlassablement les pratiques des médias dominants et leur contribution au maintien de l'ordre social. Un quart de siècle d'observations, de critiques et d'analyses condensé dans un livre : Les Médias contre la rue. Vingt-cinq ans de démobilisation sociale, aux éditions Adespote. Vous pouvez le retrouver en librairie depuis le 12 novembre... ou le commander sur notre boutique en ligne.

La quatrième de couverture :

Pionnière de la critique radicale des médias, l'association Acrimed (Action-Critique-Médias) dresse le bilan de vingt-cinq ans d'observation sur son terrain de prédilection : les mobilisations sociales et les mauvais traitements que les médias dominants leur font subir. De décembre 1995 à la dernière réforme des retraites en date, en passant par le Contrat première embauche de Villepin, la loi Travail ou le mouvement des Gilets jaunes, l'ouvrage passe au crible un quart de siècle de morgue et de mépris, disséquant avec humour la façon dont les médias dominants s'acquittent de leur mission de maintien de l'ordre social.

Vous pourrez le retrouver en librairie dès le 12 novembre... ou le pré-commander dès maintenant sur notre boutique en ligne.

Une bonne lecture, et que vive la critique des médias !

Acrimed


01.12.2021 à 07:00

Immersion dans le Centre de formation des journalistes

Elodie Gabillard

Entretien avec les réalisateurs du documentaire « En formation », Julien Meunier et Sébastien Magnier.

- Formations au journalisme / , , ,

Texte intégral 3397 mots

« Les petits soldats du journalisme » [1] continuent de marcher au pas. C'est en tous cas ce qu'il ressort du documentaire « En Formation » : une immersion, le temps d'une année scolaire, dans une promotion du Centre de formation des journalistes (CFJ). Sélectionné au festival « Filmer le Travail » de Poitiers, le film a obtenu le prix du public. Entretien avec les réalisateurs Julien Meunier et Sébastien Magnier.

[Mise à jour, 01/12/21 : le documentaire sortant aujourd'hui en salles, nous republions cet entretien, paru initialement le 23 avril 2021.]

Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ? Quel rapport entretenez-vous aux médias ?

Sébastien Magnier : Petit, je me souviens avoir voulu être journaliste, sans trop savoir ce que c'était. J'ai toujours regardé les informations ; aujourd'hui je lis plutôt les journaux, j'écoute la radio, tout cela m'intéresse. En tant qu'usager des médias, j'ai aussi développé un regard critique. À la fac, j'avais un professeur qui contribuait à Acrimed et je regardais l'émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur images. À force d'écouter la radio, j'ai commencé à me poser des questions : les journalistes racontaient tous la même chose, parlaient tous de la même manière. Ils semblaient former un corps, sans individualité. J'ai voulu savoir comment ils étaient formés.

Julien Meunier : Je me souviens que lorsque Sébastien m'en a parlé, c'était il y a cinq ou six ans, à un moment où je me posais pas mal de questions sur les canaux de l'information. De plus en plus de citoyens se mettaient, via les réseaux sociaux, à produire de l'information. J'étais curieux de savoir ce qu'une école répondait à cela : si, d'un côté, il y a des professionnels que l'on est censé croire, que penser de ce phénomène nouveau qui pousse les citoyens à faire un travail de journaliste ? Quelle est la différence entre un journaliste formé au CFJ et un individu lambda qui, chez lui, avec son téléphone portable, raconte ce qui se passe au coin de sa rue, va faire un petit micro-trottoir et mettre ça sur Youtube ? Je me disais qu'il y aurait quelque chose de l'ordre d'une définition du journalisme qui allait se donner dans les cours du CFJ. Par ailleurs, je savais qu'il y avait des studios de télé et de radio dans lesquels des jeunes allaient se mettre en scène, imiter ce qu'ils s'imaginent du métier de journaliste. Dès lors, on a su qu'on pourrait faire un film, qu'il y aurait une matière cinématographique, quelque chose de l'ordre de l'image qui parle d'elle-même.

Comment avez-vous choisi l'école ?

S. M. : Le CFJ compte parmi les écoles les plus réputées - une des 14 écoles reconnues par la profession - et puis, c'est à Paris, là où Julien et moi habitons. C'est donc la première école que nous avons démarchée et ils ont immédiatement accepté.

J. M. : Nous nous sommes présentés très simplement, en expliquant notre intérêt pour l'école, la formation des journalistes, notre envie de faire un film. Nous nous sommes rendu compte que ça n'avait jamais été fait, notamment dans le documentaire de création. Nous pensions que c'était un lieu secret, que nous mettrions des mois à percer. Pas du tout. Ils nous ont ouvert grand les portes de l'école.

Est-ce que vous vous êtes lancés dans ce film en vous disant que vous alliez « filmer l'ennemi ? »

J. M. : C'est une question vraiment compliquée parce qu'en tant que citoyens, les pratiques journalistiques majoritaires ne nous conviennent pas. Mais, en tant que documentaristes, très naturellement, il y a eu la volonté d'ouvrir le regard, de se laisser la possibilité de rencontrer autre chose que ce qu'on imaginait. Donc en pratique, on ne les a pas abordés comme des ennemis. Mais ça n'empêche pas le regard critique, avant, pendant et après, au montage, lorsqu'on reconstruit notre regard.

S. M. : En allant filmer ces gens, il ne s'agissait pas de les juger. Nous avons adopté un point de vue de témoin. Je me souviens que beaucoup d'élèves étaient méfiants et nous demandaient pour qui on travaillait. Quant à la direction du CFJ, elle nous a dit : « On fait le même métier ! » Je pense qu'ils se sont dit que ça pouvait leur faire un peu de publicité. C'est une école privée qui fonctionne avec des donations et les frais de scolarité des étudiants et des étudiantes…

J. M. : Nous même, nous étions surpris d'un tel accueil. Rien ne nous a été caché. De la part de l'école, il y avait vraiment une volonté de respecter notre travail. Nous avons pu, dès le début du tournage, filmer le concours d'entrée et les délibérations du jury, ce qui n'est pas anodin. Donc au moment de la rencontre, la question de l'ennemi ne se pose pas, ni même vraiment plus tard. Mais cela ne nous empêche pas de nous inscrire en faux. Surtout au montage, parce que notre pratique de documentaristes se confronte à la pratique journalistique. Nous sommes quasiment à l'opposé de la pratique journalistique majoritaire. Cela nous a obligés aussi à réaffirmer nos pratiques de documentaristes.

S. M. : Nous avons voulu marquer la différence entre le regard du journaliste et celui du documentariste ; s'inscrire contre la pratique, mais pas contre les gens. Nous restions longtemps au même endroit, laissions tourner la caméra, refusant de construire des personnages.

J. M. : C'est peut-être aussi la différence entre une démarche de journalistes et une démarche de documentaristes. Nous aurions été journalistes, nous aurions recueilli l'information, posé des questions, mené l'enquête. En tant que documentaristes, il nous faut quelque chose du cinéma qui nous excite ou qui nous interpelle pour pouvoir en faire un film.

Ce qui m'a frappée dans votre film, c'est que ce que vous avez choisi de nous montrer s'apparente plus à une formation théâtrale qu'à une formation de journalistes. À les entendre sans cesse répéter leurs textes, corriger leurs intonations, on finit par se demander si on n'est pas au Cours Florent. Tout semble privilégier la forme au fond : même les rares livres que l'on aperçoit servent de pieds de table ! À aucun moment, nous ne voyons les étudiants et étudiantes effectuer un travail de terrain : être à la source de l'information, réaliser des entretiens, se documenter, enquêter. Pourquoi ce choix ?

S. M. : Nous n'avons pas répondu à un désir d'exhaustivité... Mais s'ils font un travail d'enquête, on ne l'a pas vu.

J. M. : Nous n'avons, justement, pas fait un travail de journaliste. Nous sommes allés uniquement là où nous voulions. Néanmoins, il nous semble qu'il n'y a pas de cours sur l'histoire du journalisme, sur l'éthique. Mais cela paraît tellement extraordinaire aux spectateurs du film que je deviens de moins en moins affirmatif et me demande si on n'est pas passé à côté ! C'est toujours le format qui est travaillé : le format du micro-trottoir, le format du reportage. Au fond, ce que je pense, c'est que le CFJ forme les jeunes au monde du travail. Et la réalité du monde du travail, ce n'est pas l'enquête. D'ailleurs, les deux conférences auxquelles nous avons assisté, c'était : « Comment devenir son propre employeur et fabriquer son propre média. » C'est vraiment des questions « Pôle Emploi »...

S. M. : Je me souviens que lorsque les élèves arrivaient le matin, ils ou elles faisaient une conférence de rédaction mais je ne les ai jamais vu réaliser un travail d'enquête ou d'investigation. Les élèves partaient donc faire un sujet sur un thème, prédéterminé par l'actualité. Ils allaient faire semblant, et poser les mêmes questions que tel ou tel journaliste lors de tel ou tel événement. Il n'y avait pas d'enquête.

J. M. : Ce qui est révélateur c'est que quand ils revenaient avec leur sujet, les élèves n'étaient jamais notés sur la qualité de l'information, mais toujours sur la forme : il fallait que ça fasse tant de minutes, que l'exposition arrive au début, que les images accompagnent bien le texte, que de temps en temps il y ait une prise de parole qui rythme l'article. Ils sont là pour apprendre l'écriture journalistique, le fond n'a aucune importance. Que ce soit un salon du chocolat, la semaine de la mode ou un accident nucléaire, c'est identique.

Pendant les repérages, dans un couloir, nous avons vu plusieurs élèves effectuant des allées et venues en récitant leur brève. Effectivement, ils auraient pu passer pour des acteurs qui répètent leur texte. Nous, immédiatement, cela nous a fait penser à une secte. La scène était vraiment étonnante, et très cinématographique. À ce moment-là, nous avons compris qu'il se passait quelque chose à l'image, qu'un journaliste débutant n'avait pas la même prosodie qu'un étudiant de deuxième année et que cela allait s'entendre. Nous avons compris que leur corps et leur voix seraient des outils cinématographiques pour comprendre les questions de formats, d'écriture, de pratiques journalistiques et d'intégration de ces pratiques professionnelles. Quasiment tout ce qui nous intéressait dans la question de l'information se retrouvait résumé dans ces images d'un corps ou d'un visage face à un micro.

S. M. : C'est frappant chez l'étudiant qui doit réciter sa brève sur les migrants morts en Méditerranée. Il avait une énergie incroyable, il était hyper tendu, très stressé, il avait envie de faire du mieux possible. Et pourtant, la répétition dilue complètement le drame qui se joue. On assiste à une perte de sens et à une distanciation par rapport à la réalité. Pourtant, il avait commencé en disant « le sujet m'intimide ».

J. M. : Ce qui semble paradoxal c'est que l'école a conscience de cela. Elle prétend chercher les individualités, et surtout pas un journaliste lambda. Des intervenants sont payés pour leur apprendre à respirer et sortir de cette caricature de voix journalistique. C'est comme si l'école refusait ce formatage tout en le produisant. Il faut entrer dans le moule pour trouver du travail. Il n'est pas question de ne former que des marginaux et en même temps, il y a un souci d'essayer d'en faire autre chose que des robots.

S. M. : Oui, c'est assez maigre comme solution, ça n'est jamais remis en question par l'école, il n'y a pas de volonté...

J. M. : Il n'y a pas le temps, puisque toutes les demi-heures, tu dois rédiger un papier d'une minute trente. Ils n'ont pas le temps de penser...

Votre film se construit à travers une succession de plans où les étudiants et les étudiantes semblent complètement interchangeables : la caméra se pose dans un coin du studio et les sujets défilent, ce qui donne une impression de fabrication en série.... Combien de promotions avez-vous filmées ? Pendant combien de temps ?

S. M. : Nous sommes restés un an et avons filmé de mai 2015 à juillet 2016. On a suivi trois promotions, même si c'est surtout la première année qui apparaît à l'écran. Quant aux élèves, nous n'avions pas envie de les identifier pour justement ne pas construire des personnages.

J. M. : Nous ne voulions pas entrer dans une narration linéaire, ni dans une psychologie ou une sociologie des futurs journalistes. On focalise – ce qui veut dire exclure beaucoup de choses – sur la pratique. Nous avons décidé de ne regarder que ce qu'ils font et non pas qui ils sont.

Votre film est presque un huis-clos. Le seul moment hors de l'école a lieu juste après les attentats du Bataclan et là encore, les journalistes sont tellement concentrés au même endroit qu'ils donnent l'impression d'être enfermés dehors. Était-ce pour vous une manière de dénoncer un entre-soi ?

S. M. : Nous les avons filmés à l'extérieur à d'autres moments mais, avec cette séquence, nous voulions marquer la différence entre la manière dont ils travaillent à l'école et la confrontation avec le réel.

J. M. : Avec la séquence du Bataclan, c'est la première fois dans le film qu'ils sortent. Il y a une confrontation avec le réel parce qu'on les sent perdus, c'est compliqué pour eux de se retrouver face aux gens, etc. Mais il y a quand même quelque chose de l'entre-soi aussi parce qu'autour d'eux, il y a des journalistes. Ils sont tous au même endroit, c'est un éclairage de plateau et on sent bien que tout le monde fait le même reportage au même moment. Il y a effectivement quelque chose du monde journalistique qui les suit dehors.

Il y avait une séquence qu'on aimait bien, dans laquelle les élèves sortaient dans la rue pour travailler le duplex. C'était au moment de l'attentat de Charm el-Cheikh : ils sont dehors et miment, micro en main, un duplex. Sauf qu'ils sont rue du Louvre à Paris. On les entend dire : « Derrière moi, les Égyptiens, la plage, les touristes russes qui partent. » Et on voit le marché du quartier, une classe d'enfants qui passe ! Cette séquence racontait vraiment comment, même hors de l'école, ils sont dans leur bulle et jamais dans le réel. Nous avons enlevé la séquence pour des raisons de structure et de narration, mais je pense qu'on en trouve un écho dans celle du Bataclan, même s'il s'agissait surtout ici de montrer la rupture. En témoigne cette étudiante qui, devant les lieux de l'attentat, suggère d'interviewer des enfants. Sa proposition peut choquer, mais elle montre bien que dehors, ils sont perdus, ils sont déconnectés.

En fait, nous sommes face à un miroir déformant de notre pratique qui consiste à rencontrer le réel : pour eux, le scénario est déjà écrit, ils savent ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent. Bizarrement, le réel n'est pas leur sujet. On le voit bien avec, par exemple, l'importance donnée par les intervenants à l'idée de raconter une histoire, de capter l'attention à travers un storytelling permanent. Ils travaillent principalement sur des tech-niques de récit et des formats préétablis. Et quand la singularité du réel devient incontournable, ils ne savent plus quoi en faire.

Pendant une heure, nous voyons ces étudiants et étudiantes défiler, se comporter « en bons petits soldats » pour reprendre l'expression de François Ruffin. Et arrive la dernière séquence, qui sonne un peu comme une mutinerie : soudain émergent des questionnements extrêmement intéressants et même des prises de parole touchantes. Je pense à cet étudiant qui dit : « Je suis venu dans une école de journaliste en pensant faire de l'information et je me retrouve à faire de l'émotion. » Mais quid des enseignants ?

S. M. : La séquence de fin, ce moment où les étudiants échangent autour de leurs pratiques, ce n'était pas prévu, ce n'est pas organisé par l'école. C'est le seul moment où nous sommes un peu intervenus parce que beaucoup d'élèves étaient chamboulés et s'interrogeaient par rapport à leur manière de faire. Ça nous paraissait important de créer un moment qui puisse faire émerger ces discussions.

J. M. : L'école avait évidemment conscience de la difficulté de la situation. Leur réponse consistait à dire : « Nous sommes là pour vous écouter si vous avez des problèmes. » Donc on savait qu'il y aurait des moments de discussion, mais de manière informelle et individuelle. C'est pour cela que nous avons proposé ce temps collectif. Les intervenants ne sont pas dans le montage parce que, s'ils étaient présents, ils et elles ont eu l'intelligence de ne pas phagocyter la parole, de laisser les étudiants et les étudiantes s'exprimer. Cela a seulement été rehaussé au montage pour les faire disparaître un peu plus.

S. M. : Et puis, cette séquence, c'était aussi l'occasion de donner la parole aux étudiants. Jusqu'ici, ils faisaient les exercices sans poser de questions. Avec le Bataclan, il y a eu rupture. Certains se seront fait eux-mêmes interviewer parce qu'ils avaient un ami à l'hôpital et se seront retrouvés devant des journalistes très insistants ; d'autres auront eu tout un week-end pour regarder la télévision, observer les pratiques de leurs aînés et les confronter avec leurs propres pratiques. Tout d'un coup, ils et elles se posent des questions. Et une parole qui n'existait pas avant, apparaît. Maintenant, on ne dit pas que cette pratique journalistique va changer : on travaille un doute, tout est possible... Ils restent deux ans à l'école et après, ils ont toute une vie de journaliste dans différentes rédactions qui font que... rien n'est écrit !

Avez-vous projeté votre film au CFJ ?

Le montage du film s'est terminé en décembre 2019 et en raison de la situation sanitaire, ça n'a pas encore été possible. Mais nous avons très envie de montrer ce film, d'en discuter, de poser et répondre aux questions. Nous croyons vraiment que ça peut donner lieu à des discussions profitables pour tout le monde. C'est presque quelque chose que nous souhaitons rendre à l'école qui nous a si bien accueillis, ce moment où deux pratiques se croisent et se rencontrent.

Sortie en salles prévue à l'automne 2021.

Propos recueillis et transcrits par Élodie Gabillard

Les réalisateurs :

Julien Meunier est diplômé de la faculté de cinéma Censier Paris III Sorbonne Nouvelle, où il rencontre Sébastien Magnier. Il part ensuite étudier la bande dessinée à Angoulême puis revient au cinéma par le documentaire. Depuis 2008, il réalise des films et travaille toujours en co-réalisation. Il s'agit de sa première collaboration avec Sébastien Magnier.

Avec « En formation », Sébastien Magnier, également diplômé de la faculté de cinéma Censier Paris III Sorbonne Nouvelle, réalise son premier film. Il a travaillé pendant 15 ans comme documentaliste au CNC, a rejoint en 2012 la rédaction du journal du festival « Le cinéma du Réel », qui marque sa rencontre avec le documentaire de création.


[1] Titre de l'ouvrage de François Ruffin (Les Arènes, 2003). Lire la présentation qu'en avait faite l'auteur sur le site d'Acrimed.


29.11.2021 à 07:00

Mille gosiers pour une pensée

Samuel Gontier

Un extrait du « Nouveau Monde. Tableau de la France néolibérale ».

- Des livres : présentations et extraits

Texte intégral 5976 mots

Le Nouveau Monde -Tableau de la France néolibérale a paru aux éditions Amsterdam le 10 septembre. Ce livre collectif accorde notamment une large place à la critique des médias et des industries culturelles. En attendant d'en débattre pendant une journée de rencontres (dont nous sommes partenaires) samedi 4 décembre à la Bourse du travail de Paris (voir le programme), nous publions ici un chapitre [1]. (Acrimed)

Décembre 2020. Une somme de 200 millions d'euros est mise en jeu par la loterie Euromillions et la présentatrice de BFM-TV s'inquiète : « On fait quoi avec tout cet argent si l'on gagne ? — On commence par le logement, avec cet hôtel particulier à 31 millions d'euros dans le 16e arrondissement, 1 300 mètres carrés, trente-deux pièces », répond Pierre Kupferman, le titulaire de la chronique Éco. Il conseille pour les loisirs « cette villa à 34 millions d'euros au bord du lac Léman et puis un château provençal du XIIIe siècle, avec 84 hectares dont 48 hectares de vignes ». Pour rallier ces propriétés, « le fleuron de Dassault, le jet Falcon 8X, à 48 millions d'euros » et « la voiture la plus chère du monde, une Bugatti à 17 millions d'euros ». Après quoi, « il vous reste 62 millions d'euros à placer à 4 % de rendement, ça vous dégage un revenu mensuel de 207 000 euros ». Quelques jours plus tard, surprise, le gagnant du pactole annonce qu'il veut en consacrer une grande partie à la création d'une fondation pour aider les hôpitaux. Ce chanceux ne doit pas regarder la télé et ses experts, tous d'obédience libérale. Des années qu'ils pourfendent l'État hypertrophié, ses services publics désuets, sa fiscalité confiscatoire, ses fonctionnaires privilégiés pour mieux vanter le monde enchanté de l'entreprise, ses hardis propriétaires et ses dirigeants visionnaires. Avec l'arrivée d'Emmanuel Macron au ministère de l'Économie, en remplacement d'Arnaud Montebourg, à l'été 2014, ces « éditocrates » se sentent pousser des ailes.

« Le capitalisme, c'est notre système social »

« Iconoclaste », « réformateur », « moderne », Emmanuel Macron devient vite « le ministre préféré des Français », selon les sondages commandés par des médias dont il est le ministre préféré. En 2017, son premier gouvernement fait l'unanimité sur BFM-TV. « Bruno Le Maire a la carrure d'un patron de Bercy », juge Emmanuel Lechypre, spécialiste économie. Le ministre des Comptes publics, « Gérald Darmanin, il a du talent, c'est quelqu'un qui sera efficace », loue Anne Rosencher, de L'Express. « Les personnalités de la société civile sont très intéressantes », note Ruth Elkrief. « On a des gens qui sont plongés dans les affaires », vante le politologue Roland Cayrol. « Il y a une femme passionnante, c'est Muriel Pénicaud, ministre du Travail, -s'emballe Guillaume Roquette, du Figaro. C'est l'ancienne DRH de Danone ! Un groupe de 100 000 personnes, totalement privé, présent sur les cinq continents ! » « Elle coche énormément de cases », admet Sophie Coignard, du Point. Le pays va enfin être gouverné comme une entreprise. Une panacée pour ces éditorialistes qui ne cessent de louer le secteur privé.

« C'est la fête ! » exulte en mars 2015 Marc Fiorentino, chroniqueur éco de Canal+. Il célèbre le « carton absolu » du CAC40. « On n'a pas seulement battu les records de 2008, avant la crise financière. Certains marchés sont carrément revenus au niveau de la bulle internet ! » C'est de bon augure. La fabuleuse croissance du nombre de milliardaires et de leur fortune révélée par Forbes donne à l'économiste une autre raison de se réjouir. « Voilà encore une bonne nouvelle puisque plus de milliardaires, ça fait plus d'argent dans l'économie. C'est le ruissellement. » « C'est l'un des signes qui montre que l'économie mondiale se porte bien : jamais les entreprises n'ont versé autant de dividendes », se réjouit en août 2018 Pascal Perri, « économiste » de LCI. « En Europe, les champions, c'est nous, c'est la France, avec 44,2 milliards d'euros versés aux actionnaires. » Cocorico. « Ces entreprises vont créer des emplois, elles payent de la fiscalité, réinvestissent, donc c'est un cercle vertueux. » Pour les actionnaires. « C'est pas la théorie du ruissellement mais c'est une théorie d'enrichissement global de la société. » Par son sommet. Nouvelle joie début 2019 : « Année record pour les entreprises du CAC 40, 57 milliards d'euros versés aux actionnaires, c'est du jamais-vu depuis 2007 », trompette Emmanuel Lechypre sur BFM-TV. « Les entreprises ont serré les coûts, se félicite Éric de Riedmatten sur CNews. Elles ont serré les vis et parfois les salaires. Et donc cela fait des dividendes historiques. » La présentatrice de BFM-TV s'inquiète : « On entend souvent que cette distribution de dividendes se fait sur le dos des salariés, c'est vrai ? — Eh ben non, c'est une erreur, corrige Emmanuel Lechypre. Parce que la richesse de l'entreprise se partage entre les salariés et les profits. Or, les salaires, c'est les deux tiers de la richesse créée par les entreprises. Cette part n'a jamais été aussi importante depuis trente ans. Trente ans ! » Les salariés se gavent sur le dos des actionnaires. Sur LCI, Pascal Perri psalmodie son credo : « Je rappelle que ce sont les entreprises qui créent la valeur. » Roland Cayrol s'en tient à son rôle de politologue : « Le capitalisme, ça n'est pas seulement de l'économie ! Le capitalisme, c'est notre système social, ça a fabriqué notre système de valeurs. »

Pour l'incarner, on ne compte plus les reportages sur la vie rêvée des riches. Les magazines de M6 s'en font une spécialité, explorant « les passions des milliardaires », « les soirées déjantées des milliardaires à Dubaï », « un été de folie à Cannes : luxe, fêtes et DJ », etc. Quelques figures emblématiques dominent, aussi peu recommandables soient-elles. En janvier 2019, lors de l'évasion de Carlos Ghosn du Japon où un procès attendait le patron de Renault-Nissan, le cinéaste Romain Goupil jubile sur LCI. « Nous, on se marre, le côté fugitif, ça nous plaît ! — Chapeau, l'artiste ! renchérit l'avocat Emmanuel Pierrat. Le côté James Bond, on en est friand. — C'est une bonne nouvelle. Pour la France, pour Renault », complète Loïk Le Floch-Prigent. Avoir été condamné trois fois pour abus de biens sociaux fait de l'ancien patron d'Elf un expert, LCI l'invite deux fois en deux jours. « Lagarde superstar ! » titre la chaîne quand la présidente du FMI (Fonds monétaire international) est nommée présidente de la BCE (Banque centrale européenne), en juillet 2019. « C'est absolument formidable ! », se pâme l'économiste Nicolas Bouzou. « Madame Lagarde était au FMI au moment de la crise grecque, vante une journaliste. Le FMI et la BCE ont joué un rôle clé pour sauver l'euro et remettre sur pied la Grèce. » Et courber l'échine des Grecs. « Emmanuel Macron n'a pas eu tant de mal que ça à faire passer cette nomination puisque Christine Lagarde est associée aux cabinets d'affaires, c'est une ancienne avocate. » C'est tout de suite rassurant. « Elle a l'air d'une grande bourgeoise, analyse l'éditorialiste Arlette Chabot. Elle est très élégante, très chic, très grande. On va pas lui cirer les pompes mais il faut dire qu'elle est très sympa. » Sa politique sera donc sympa. « Elle racontait qu'elle emmenait ses enfants en vacances en Inde en leur disant : “Vous vous plaignez, vous trouvez que la vie est difficile, vous allez voir ce qu'est la vie de gens qui sont dans la misère, qui sont dans une situation épouvantable et qui côtoient la mort tous les jours.” » N'est-ce pas charitable ?

« Le gaspillage continue »

Pour célébrer les entrepreneurs conquérants, M6 joue un rôle de premier plan avec le magazine « Capital », dont les « sagas » martèlent que l'économie, c'est la guerre : « la guerre des valises à roulettes », « la guerre des robots cuiseurs », « la guerre du pain », « la nouvelle guerre des agences immobilières »… Lancée en 2012, « Patron incognito » met en scène des chefs d'entreprise déguisés en stagiaires pour aller fliquer leurs employés. Puis, en 2020, « Qui veut être mon associé ? » propose à des mécènes de la startup nation d'entrer au capital de jeunes sociétés. Dans le même temps, M6 pointe régulièrement la sphère publique et ses profiteurs, depuis « Argent public : le gaspillage continue ! » en 2015 jusqu'à « Aides sociales, retraites : révélations sur un grand gaspillage » en 2021, en passant par « Fonctionnaires : la chasse aux abus ? » en 2017. « Pour freiner les dépenses, Emmanuel Macron a fait la promesse de supprimer 50 000 postes de la fonction publique d'État, rappelle Anne-Sophie Lapix sur France 2. Mais on peut s'interroger puisqu'il y a eu 1 600 suppressions de postes en 2018. » « Touche pas à mon poste, mon poste de fonctionnaire ! désespère David Pujadas sur LCI. Tout le monde presse le gouvernement de tenir ses promesses en matière de réduction de postes. » Tout le monde des éditorialistes. « Trop de fonctionnaires en France ! » alerte le bandeau de l'émission de Pascal Perri. « On a la religion de l'emploi public en France, du statut de fonctionnaire, aveuglément ? s'alarme David Pujadas. — Oui », répond Dominique Seux, des Échos. « Il y a en France une propension à la dépense publique qui est de nature assez culturelle », renchérit l'expert François Écalle. Par exemple, « Carcassonne Agglo a embauché à tour de bras, plus 4 000 % entre 2002 et 2010 », dénonce Capital en 2015… Sans préciser que la communauté d'agglomération est née en 2001. Mais en pointant les tire-au-flanc : « L'absentéisme des fonctionnaires coûte 2 000 euros par agent. » Sans parler de leur temps de travail riquiqui. « La question des 35 heures s'invite dans les collectivités locales », prévient Julian Bugier sur France 2 en 2015, tandis que TF1 annonce en 2019 « la probable hausse du temps de travail pour ceux qui sont sous les 35 heures. C'est le cas dans de nombreuses collectivités territoriales. »

Face à cette flemme légendaire, David Pujadas suggère sur France 2 en 2017 : « Les fonctionnaires doivent-ils être rémunérés au mérite ? Le maire de Romans, dans la Drôme, veut s'inspirer des méthodes du privé. » « La question n'est pas celle du nombre de fonctionnaires mais de leur statut, de l'emploi à vie », approuve Eugénie Bastié, du Figaro, sur LCI en 2018. « Il faut que ces privilèges soient supprimés, il faut une nuit du 4 août pour ces petits fonctionnaires », plaide Ivan Rioufol, lui aussi du Figaro. « La France, ses fonctionnaires et leur emploi à vie, insiste une journaliste sur France 2 en 2015, commencent à être isolés par rapport à ses voisins. Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie, la Suède, la Finlande et le Danemark ont réformé. L'immense majorité des agents sont passés sous contrat privé. » « La santé, ça peut être une mission de service public déléguée à des établissements privés, suggère Pascal Perri sur LCI. Il y a des écoles privées qui ne sont pas publiques qui rendent un service public. » « On peut faire un service public avec des entreprises privées », ajoute François de Closets. « Il y a beaucoup de pays qui acceptent des délégations de service public à des fondations, des associations », renchérit sur Canal+ Agnès Verdier-Molinié, de l'Ifrap (Institut français pour la recherche sur l'administration publique, un lobby militant contre l'État tentaculaire). Pascal Perri s'indigne : « Vous avez des syndicats qui disent “Vous remettez en cause le service public”, comme si c'était une espèce de religion supérieure. »

Ce culte n'est pas seul en cause. La France entière est un pays -d'assistés, « championne du monde des aides sociales », se lamente Éric Brunet sur LCI en décembre 2020. « Les dépenses de santé approchent les 210 milliards d'euros, rapporte Pierre Kupferman sur BFM-TV. En moyenne par habitant, la facture s'élève à 3 104 euros par an. — C'est ahurissant, réagit le présentateur. Sur cette facture qui est énorme, il reste combien à la charge des familles ? — 214 euros en moyenne. Le plus gros de la facture est payé par l'Assurance maladie et les mutuelles. » Auxquelles les assurés cotisent, mais peu importe : « 214 euros, c'est vraiment très peu. On est vraiment verni, en France. » D'autant que les « ahurissantes » dé-penses publiques profitent à des fraudeurs. « L'absentéisme des chômeurs aux rendez-vous avec leurs conseillers atteint des sommets, dénonce Capi-tal en 2016. Même pour les séances de coaching, l'assiduité n'est pas tou-jours au rendez-vous. » Le « coach » de Pôle emploi est pourtant motivant : « 83 % des Français font un travail qu'ils n'apprécient pas, donc les conces-sions, il faut les faire, parce que de toute façon il faut travailler. » Conclu-sion de l'enquêteur : « Il faudrait suspendre les indemnités des chômeurs à qui l'on propose un emploi et qui le refusent. »

« Oui, c'est confirmé, le chômage parfois paye davantage que l'emploi », accuse David Pujadas sur LCI en 2019, reprenant des statistiques « qui font sensation », concoctées par Pôle emploi à la demande du gouvernement pour invalider un rapport de l'Unédic (« L'Unédic, c'est qui ? C'est les syndicats », peste François de Closets) et justifier la réforme des allocations chômage. Une journaliste précise : « Un quart des demandeurs d'emploi a perçu pendant sa période de chômage près de 150 % de son ancien salaire. — 150 % du salaire ! s'étrangle David Pujadas. Une fois et demie le salaire ! » En 2018, sur France 2, Anne-Sophie Lapix donne un nom à cette catégorie d'assistés : « Dans la ligne de mire du gouvernement, les permittents. » C'est-à-dire, explique une journaliste, « les demandeurs d'emplois qui sauraient jongler un peu trop bien avec les règles ». À propos d'escrocs… « Fraude sociale : le rapport qui accuse », titre France 2 en septembre 2019. « Fraude sociale : le rapport vérité », clame David Pujadas sur LCI. « Une info extraordinaire ! » s'emballe Pascal Praud sur CNews. L'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) a beau démonter les confusions dudit rapport, « y a un problème de contrôle, soutient Gérard Leclerc. Tout contrôle en France est assimilé à du flicage. C'est ce qui se passe à Pôle emploi ». Résultat, les chômeurs s'en mettent plein les poches.

Les honnêtes gens, elles, subissent le matraquage fiscal. « Qui sont les Français oubliés de la baisse de l'impôt sur le revenu ? demande David Pujadas en juin 2019. 95 % des contribuables vont bénéficier de cette baisse. » Faux : plus de la moitié des ménages — les plus modestes — ne bénéficieront pas de cette baisse car ils sont exonérés de l'impôt sur le revenu. Erreur récurrente, dans presque tous les reportages et débats, ces ménages ne sont pas considérés comme « contribuables » bien qu'ils paient diverses taxes (TVA, CSG, etc.). Ainsi, David Pujadas ne s'intéresse pas à cette catégorie, pour lui, les seuls « exclus de la baisse » sont les « foyers fiscaux les plus aisés, ceux qui déclarent plus de 100 000 euros net par an ». Dominique Seux compatit : « Plus vous payez d'impôts, plus ça vous fait mal. La mise sous condition de ressources des allocations familiales a fait beaucoup de mal psychologiquement chez ces Français… » Les dépressions se comptent par milliers. « La dégressivité pour les allocations chômage des cadres, la taxe d'habitation qui n'est toujours pas supprimée… » Elle n'a pas plus été supprimée pour les plus modestes, qui en étaient exonérés — mais ils ne sont pas au sommaire de « 24 h Pujadas ». « Le taux de confiscation de l'État, qui fait la redistribution à la place de l'économie de marché, c'est ça le mal endémique de notre économie », résume un expert de BFM Business en juin 2016.

« Impossible de réformer »

L'État prédateur est en outre doté de lois castratrices « dans un pays qui compte 400 000 normes et où le Code du travail pèse un kilo et demi », déplore Gilles Bouleau au printemps 2015 sur TF1. « S'y retrouver dans ce pavé de 3 700 pages n'est pas chose facile », regrette sa collègue Anne-Claire Coudray, avant qu'un effet spécial n'augmente démesurément le volume du « gros livre rouge ». « Le Code du travail va-t-il mincir ? », demande David Pujadas en septembre 2015 sur France 2. Le présentateur sort de sous la table du JT « notre fameux Code du travail, si lourd avec ses près d'un kilo et demi », le brandit devant la caméra et le laisse tomber pour en faire sentir tout le poids. Agnès Verdier-Molinié déplore dans « Le Grand Journal » de Canal+ : « Chaque fois qu'on réforme, on ajoute des articles. » Elle ne précise pas que les dérogations sont souvent à l'origine de cette prise de poids (par exemple, le démantèlement progressif de la règle du repos dominical ajoute quinze articles). Si journalistes et experts attaquent de conserve le Code du travail, c'est qu'ils placent beaucoup d'espoirs dans la loi Macron et justement dans sa réforme du travail du dimanche. « Raté pour le shopping aujourd'hui dans la capitale, rapporte une reporter de France 2 devant des rideaux de fer baissés. Dommage, selon ces touristes » : « Je suis déçue », « Je trouve ça dommage ». L'injustice est dénoncée depuis des années. En 2013, dans le « 20 heures » de TF1, quand des magasins de bricolage « bravent l'interdit en restant ouverts », un reporter interroge quatre clients et deux salariés. Bilan : 100 % des consommateurs qui font leurs courses le dimanche approuvent l'ouverture des commerces le dimanche. Et 100 % des employés qui travaillent le dimanche, interrogés sous le nez de leur patron, souhaitent travailler le dimanche. « À l'évidence, clients comme employés font bloc derrière la direction. » Surprenant.

Autre mesure de la loi Macron, la libéralisation des lignes d'autocars. Les JT en font une promotion effrénée avec des sujets construits selon un ordre immuable. D'abord, un aperçu des pléthoriques dessertes à prix mini ; ensuite, des paroles de voyageurs ravis ; enfin, des témoignages enthousiastes de patrons d'entreprises de transport ou de leurs chauffeurs accompagnés de l'annonce de milliers d'embauches. Pourtant, en juin 2015, à la veille de l'adoption de la loi, quand Gilles Bouleau reçoit sur TF1 son auteur, il lui fait passer un sale quart d'heure. « Là, nous ne sommes pas face à un big bang. Ce que tous les autres pays ont fait, c'est-à-dire se débarrasser du CDI, vous ne le faites pas. C'est un tabou, c'est une vache sacrée !? […] Votre loi additionne un certain nombre de petites mesures mais l'essentiel de l'écosystème français — les 35 heures, les régimes de retraite spéciaux — rien de tout cela ne bouge, c'est figé ad vitam æternam. » Un même scepticisme accueille en septembre suivant le rapport Combrexelle qui aboutira à la loi « travail » (ou loi El Khomri). « C'est à n'y rien comprendre, se désole François-Xavier Pietri, chef du service éco de TF1. Il a suffi que le thème des 35 heures soit évoqué pour que le projet passe à la moulinette de l'éteignoir. » Un éteignoir à moulinette ? « Pas question de toucher aux 35 heures, au Smic, au contrat de travail. Avec tous ces interdits, ça veut dire que le gouvernement exclut tout big bang sur le droit du travail. » « On nous parle de révolution mais, en même temps, on recommence à se bagarrer sur le travail le dimanche ! se plaint Nicolas Doze sur BFM TV. Ça veut dire que le XXIe siècle n'est pas encore là. » Il ne ressemble toujours pas au XIXe. « À terme, ce n'est plus le contrat de travail qui sera la norme mais le contrat commercial. Chacun sera employeur de lui-même. »

Au cœur de la loi El Khomri, « de nouvelles garanties pour les chefs d'entreprise, annonce David Pujadas en mai 2015. Les dommages et intérêts aux prud'hommes devraient être plafonnés en cas de licenciement ». De licenciement abusif, mais le « 20 heures » ne le précise jamais. « Pour les employeurs, aller aux prud'hommes, procédure coûteuse et incertaine, c'est comme jouer à la loterie », alerte TF1. « L'assouplissement du droit des licenciements, c'était l'une des grandes revendications du patronat », rappelle Julian Bugier sur France 2. Et de lancer : « Qu'en pensent les entreprises ? » au cas où les employeurs auraient changé d'avis. « Pour minimiser le risque, ce patron a décidé de limiter ses embauches, décrit un reporter de TF1. L'instauration d'un plafond d'indemnités pourrait le faire changer d'avis. » « C'est une sécurité psychologique », opine l'intéressé. « Il faut limiter le droit du travail dans les petites entreprises et elles vont embaucher à tire-larigot », clame sur France 2 Franz-Olivier Giesbert, éditorialiste du Point, qui fulmine : « Impossible de réformer, les gens sont contre des choses évidentes ! — Les électeurs de gauche ont compris qu'on allait faciliter les licenciements, décrypte le politologue Jérôme Jaffré. C'est un terrible malentendu parce qu'en réalité, il s'agit évidemment de faciliter les embauches. » Évidemment. « La loi El Khomri, c'est pas une mesure libérale, c'est une mesure de bon sens ! s'emporte Franz-Olivier Giesbert. C'est une mesure qui crée des emplois, ça marche ailleurs ! » Ailleurs, les JT ne manquent pas d'y effectuer des reportages, comme France 2 en Espagne, où « la croissance repart. […] Baisser les salaires, réduire les coûts de production au maximum pour vendre à bas prix, voici la recette de sortie de crise appliquée ici. » TF1 choisit l'Italie, où « Matteo Renzi, le Premier ministre de gauche, n'a pas hésité à assouplir le CDI pour faciliter les embauches comme les licenciements ».

« Emmanuel Macron a tranché, il faudra travailler plus pour toucher une retraite à taux plein », claironne en juin 2019 David Pujadas sur LCI. Il sollicite « Dominique Seux, l'économiste en chef du plateau. Est-ce que c'est une réponse maligne, nécessaire, adaptée ? » Au choix. « C'est une réponse à un défi démographique et financier », approuve l'expert. David Pujadas interroge Thomas Legrand : « Est-ce que ça vous semble juste, est-ce que ça vous semble indispensable ? » Au choix. « Ça me semble assez logique, répond l'éditorialiste de France Inter. De toute façon, il fallait travailler un peu plus. » Deux mois plus tard, le présentateur reçoit son collègue Pascal Perri, auteur du livre Retraites, la dernière chance. La réforme ou le chaos. Extrait : « On a menti aux Français. La période d'après-guerre est celle des grandes escroqueries sociales. » Fomentées par le Conseil national de la Résistance. « La retraite par capitalisation, soutient Pascal Perri, ça peut être un placement à risque ou de bon père de famille. » Encore faut-il avoir assez d'argent pour en placer. « Le débat sur la réforme des retraites est très mal engagé, juge le politologue Jérôme Jaffré. L'inquiétude est généralisée. — Y compris chez ceux qui devraient en être les bénéficiaires, déplore David Pujadas. — Oui. Il y a incompréhension du nouveau système. Le gouvernement n'arrive pas à le vendre à l'opinion publique. » C'est étrange, le gouvernement ne parvient pas à convaincre les Français du bénéfice de travailler plus longtemps pour toucher une pension moindre. « Il y a un défaut de pédagogie », juge Pascal Perri.

Ah, la pédagogie ! « Cette loi est rejetée parce qu'elle n'est pas comprise », prétend le sondeur Brice Teinturier à propos de la loi « travail », en 2016. Les Français sont trop bêtes. En 2018, lors de la réforme de la SNCF, Nathalie Saint-Cricq, chef du service politique de France 2, préconise : « Il va falloir faire de la pédagogie, ne pas donner l'impression que la concertation, c'est un peu du cinéma. » Même si c'en est ? En août 2019, la communicante Yasmina Jaafar prescrit sur LCI la même recette pour la réforme des retraites : « Il faut aller vers la pédagogie, c'est fondamental. » Le présentateur Adrien Borne livre les résultats d'un sondage qui en prouve le besoin. « Plus on a d'éléments sur la réforme, moins on a d'adhésion. — C'est impossible politiquement, j'allais dire éthiquement, que Macron recule, réagit l'éditorialiste Patrice Duhamel. Le problème, c'est que c'est totalement angoissant pour tout le monde. Vous parliez de pédagogie, c'est vraiment indispensable. » La réforme est « de l'ordre de la justice, juge Romain Goupil. Là, si on explique pas bien tout ce que Pascal Perri vient d'expliquer… » Il a soutenu que la réforme était « bien ficelée » et qu'il n'y aurait pas de perdants. « Qu'il a très bien expliquée, d'ailleurs, relève Patrice Duhamel. — Il nous faut de la pédagogie, on va continuer à en faire », promet Adrien Borne.

Las, le 5 décembre, les manifestations font le plein. « L'un des reproches faits à l'exécutif concerne le flou, l'absence de pédagogie qui entoure cette réforme complexe », rapporte Laurent Delahousse sur France 2. « Le gouvernement dit que c'est une réforme qui sera plus juste, relaie Hélène Lecomte sur LCI. C'est le message qui a peut-être du mal à être entendu, ce qui explique ce chiffre, 806 000 personnes mobilisées. » Près d'un million de malcomprenants. « S'il y a autant de monde dans la rue et que cette réforme passe, espère Laurent Neumann sur BFM-TV, ça voudra dire que le gouvernement a été extrêmement courageux. » À défaut d'être pédagogue. Bruce Toussaint compatit : « Je me mets à la place des Français qui nous regardent, parents d'élèves, usagers des transports en commun qui ne sont pas directement concernés par le mouvement. » Ils ne prendront jamais leur retraite ? « Regardez ces images de voyageurs sur les quais, de cohue dans les métros, dans les trains, s'apitoie Ruth Elkrief. Quand est-ce que c'est fini pour les Français ? » Ce ne sont pas des Français qui font grève ? « Qu'ils soient d'accord ou pas avec cette réforme, tranche Olivier Truchot, il y a une lassitude des Français face à la grève. » C'est confirmé, les grévistes ne sont pas français. Au « 20 heures » de France 2, Laurent Delahousse interroge le Premier ministre Édouard Philippe après son annonce du retrait de l'âge pivot à 64 ans : « Vous pensez que les Français sont rassurés ? » Pas sur la réforme mais sur la poursuite du mouvement social : « Le temps de la grève est terminé ? Est-ce qu'ils peuvent être confiants quand ils voient que la CGT et FO disent que ça va continuer ? »

Les experts si prompts à crier au « corporatisme » s'emploient à diviser les contestataires. « Chacun regarde ce qui le concerne, assure Alain Duhamel sur BFM-TV. Les femmes, évidemment, s'intéresseront à ce qui est familial, aux pensions de réversion. » Il ne manquerait plus que les hommes s'intéressent à la retraite des femmes. Dans « C à vous », sur France 5, Nicolas Beytout, de L'Opinion, rassure : « Tous ceux qui sont à moins de dix-sept ans de leur retraite ne sont pas concernés. » « La moitié des actifs ne sont pas concernés du tout par la réforme, appuie François Lenglet sur LCI. C'est beaucoup. » Il va de soi que ces personnes se fichent du sort de leurs parents ou amis moins âgés. « Quand je vois des jeunes manifester ! s'insurge Nicolas Bouzou. Quand on est jeune, on s'intéresse pas à la retraite. On s'intéresse à ce qu'on va faire avant. » On se fiche de la justice sociale.

Le plus farfelu des contre-feux est allumé par TF1 dans son « 20 heures » avec un sujet dédié aux « frugalistes ». Rien à voir avec des adeptes de la décroissance soucieux de préserver l'environnement. « Leur but : dépenser le moins possible pour pouvoir prendre leur retraite à 40 ans. » Le reportage présente un jeune homme qui « travaille sans arrêt, dépense le minimum, économise au maximum, épargne et investit tout ce qu'il peut ». Pas dans la permaculture, dans l'immobilier. Tout aussi frugaliste, « un couple de Québécois a investi pendant toute sa carrière plus de 500 000 euros en Bourse et vit aujourd'hui de cette rente ». Conclusion : « Le frugalisme, c'est finalement une énième relecture de la fable de La Fontaine, “La Cigale et la Fourmi”. » Et un énième plaidoyer pour la retraite par capitalisation à destination des cigales qui chantent dans les manifestations.

« Travailler plus »

En mars 2020, la crise du Covid-19 fait passer la réforme des retraites à la moulinette de l'éteignoir. Sans détourner les experts de leurs dogmes. « Nous avons fait le choix de mettre l'économie en sommeil pour protéger la santé des individus, se rengorge Nicolas Bouzou sur CNews. Donc c'est le capitalisme qui se met au service de la santé des gens. » Le capitalisme est trop bon. Problème, cela « va creuser d'une façon considérable les déficits. Le seul moyen de solvabiliser nos finances publiques, ce sera la croissance. Et la croissance à court terme, ce sera de travailler plus. Y a rien d'autre. » There is no alternative. « On découvre les problèmes d'organisation de l'hôpital alors que ça fait une dizaine d'années qu'on est un certain nombre à écrire là-dessus. » Pour preuve, ce tweet du même Nicolas Bouzou en 2014 : « On se dit la vérité ? Dans dix ans, nous aurons deux fois trop de lits d'hôpitaux. Productivité potentielle énorme. » « Être en stock ou en flux, c'est vrai que c'était un choix important, devise Christophe Barbier sur BFM-TV. Mais on sait ce que c'est qu'un hôpital avec des lits vides, au cas où. C'est un coût énorme. Des choix ont été faits de gestion publique au mieux-disant. » Ce n'est pas l'avis de son collègue Nicolas Doze, examinant en 2017 les choix en matière de santé de François Fillon, candidat à la présidentielle. « Après les accusations de privatisation de la santé, de briser le modèle social, là, on a… Comme d'hab, quoi ! La promesse absolue que tout, tout, tout sera pris en charge comme ça l'a toujours été. La santé, la Sécu, c'est un totem, c'est une Bastille imprenable. » Vive la révolution (libérale). « C'est pathologique. C'est marqué du sceau sacré du Conseil national de la Résistance, on a l'impression qu'on ne peut pas y toucher. » Les programmes des autres candidats le désolent tout autant. « Partout on rase gratis, partout il faut qu'il y ait le chiffre 100 % qui apparaisse dans un coin, partout il faut qu'il y ait le mot “universel”, partout il faut qu'il y ait le mot “obligatoire”, partout il faut qu'il y ait le mot “santé” ! » Insensé.

À la sortie du premier confinement, Roland Cayrol prédit sur LCI : « Les Français, comme tous les peuples consommateurs du monde, ils ont une envie, c'est de retrouver le type de bonheur qu'on vivait avant. » Le bonheur de consommer. « Ce qui est intéressant, c'est qu'y a un très grand consensus des économistes, certifie Patrick Artus, de Natixis. Y a pas d'économistes de droite, de gauche ou du milieu. » Seulement des économistes libéraux, à la télé. « Cette crise va créer d'incroyables inégalités. Si vous travaillez dans une compagnie aérienne, vous êtes très, très mal. Si vous travaillez chez Google ou chez Amazon, vous êtes très, très bien. » Les préparateurs de commande d'Amazon roulent sur l'or. La présentatrice cite des personnalités qui appellent à « une taxation accrue du capital et [à] un rétablissement de l'ISF. — C'est une mauvaise conception du revenu du capital, tranche Patrick Artus. Vous pouvez pas inciter les Français à prêter leur épargne aux entreprises si par ailleurs vous taxez à 100 % le revenu qu'ils en retirent. » Qui a parlé de 100 % ? À son tour, Olivier Babeau, de l'Institut Sapiens, se dit « consterné de l'éternel retour de l'ISF. Dès qu'y a un problème, tout de suite, c'est la taxation des riches ». Maurice Szafran, de Challenges, précise : « C'est une question absolument centrale dans la psychologie française. » La justice fiscale relève de la psychiatrie. « Les explications de Patrick Artus sont absolument savantes et tout à fait convaincantes mais strictement incompréhensibles pour les Français. » Les Français sont vraiment trop cons.

Samuel Gontier


[1] Nous avions déjà publié un chapitre en septembre : « Médias de classe, haine de classe ».


26.11.2021 à 11:20

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24.11.2021 à 13:41

Médias et extrêmes droites : mais que font les rédactions ?

Pauline Perrenot

Texte intégral 3190 mots

Un sursaut dans la profession. C'est a minima ce que devrait provoquer la surexposition et la banalisation d'un agitateur fasciste (n'ayant toujours pas officiellement déclaré de candidature), telle qu'elle est donnée en spectacle jour après jour dans les médias. Un sursaut qu'on attend toujours…

Le rouleau compresseur autour d'Éric Zemmour interroge les journalistes. On lit que certains s'en inquiètent, on entend que d'autres s'en indignent. À l'issue de son congrès fin octobre, le SNJ a produit le premier (et unique) texte syndical sur la question [1], en dénonçant la « "zemmourisation" de la campagne présidentielle », la « couverture médiatique frénétique » dont il fait l'objet, ainsi que le « suivisme nauséabond » des directions des rédactions.

Parallèlement, 300 professionnels – majoritairement pigistes et travaillant avec les médias indépendants pour nombre d'entre eux – ont signé fin octobre la tribune « Journalistes, nous ne serons pas complices de la haine ». Que l'on souscrive ou non à la totalité de la démarche, la tribune met le doigt sur le phénomène que nous dénonçons – un climat médiatique plus que délétère – et établit explicitement la responsabilité des chefferies éditoriales… mais pas que : « Nous nous désolidarisons des grand-es patron-nes de médias, directeurs et directrices de rédaction, animateurs et animatrices, chroniqueur-ses, confrères et consœurs qui tendent avec jubilation micros et caméras à des personnalités publiques vomissant leur haine de l'autre. Personnalités dont l'une a déjà été condamnée par la justice pour provocation à la haine raciale. »

On notera également que la tribune « Ouvrez les fenêtres, lisez la presse indépendante », cosignée par des dizaines de médias indépendants fin octobre, dénonce (notamment) « un système médiatique dominant qui vient de nous infliger deux mois de "zemmourisation" du débat public et un agenda informatif médiocre, pour ne pas dire plus. »

À notre connaissance, il s'agit là des trois seules prises de position collectives publiques à ce jour autour du traitement médiatique d'Éric Zemmour. Autant dire… extrêmement peu. A fortiori quand le même matraquage médiatique se poursuit jour après jour depuis début septembre. Deux mois durant lesquels on s'est vu infliger en boucle les mêmes thématiques et « polémiques » biaisées renforçant la banalisation de l'extrême droite fascisante, pour laquelle CNews est une vitrine permanente. Deux mois, et pas l'ombre d'un débrayage dans les rédactions pour dénoncer les choix éditoriaux délétères des directions. Deux mois, et un CSA empruntant comme de coutume la voie du silence. Deux mois, et pas le début d'une critique publique de la moindre société de journalistes (SDJ) ou de rédacteurs (SDR) à ce sujet.

Le 17 novembre, 39 d'entre elles (incluant Le Figaro, Le Parisien, BFM-TV, LCI, Marianne, Radio France, Le JDD, etc.) interpellaient pourtant le gouvernement et le champ politique au sujet des violences de l'extrême droite contre les journalistes. Mais certaines de ces SDJ peuvent-elles s'indigner – à juste titre – de ces violences sans dire un seul mot du traitement, par leurs propres organes, de l'extrême droite en général, et de Zemmour en particulier ? Pendant combien de temps encore ces SDJ pourront-elles tranquillement s'absoudre de leur responsabilité dans le pourrissement du débat public, polarisé par les obsessions d'une extrême droite à laquelle bon nombre d'entre elles servent la soupe ?

Ceci expliquant en partie cela, certains dirigeants de médias, récemment réunis en huis clos, se sont jeté des fleurs en adoubant leurs choix éditoriaux : la sondomanie, les obsessions de l'extrême droite à la Une, la surexposition de Zemmour… Tout. Ils assument tout de bout en bout. Et après eux le déluge.

On aurait pu espérer, a minima, que la tribune « Journalistes, nous ne serons pas complices de la haine » fasse un tant soit peu de bruit. Selon l'une des co-autrices que nous avons contactée, elle est au contraire restée lettre morte dans les grands médias [2]… à une (malheureuse) exception près : pour Marianne, Jean-Loup Adenor a converti ce texte en appel à la censure ! Lucide, le journaliste fustige le « mépris » porté aux thématiques historiques de l'extrême droite, qui auraient été « invisibilisé[es] ». Vous avez dit « déni des réalités » ? Tout indiqué pour donner des leçons, il en appelle à un traitement sans « mépris ni complaisance » de Zemmour, et incite à privilégier un « travail journalistique sérieux, rigoureux, un travail de terrain ». Nul doute que publier un « générateur de tweets à la Zemmour » comme le fit sa propre rédaction en fait partie…

Atone, fragmentée, acritique, satisfaite ou ployant sous les contraintes, la profession donne la fâcheuse « impression » d'être littéralement au tapis – à cet égard, l'écrasement de la rédaction d'Europe 1, fin juin, après cinq jours de grève pour protester contre la prise de contrôle de la station par Bolloré constituait (à nouveau) un bien sombre présage…

Aveuglement maximal

En octobre, des reportages parus dans Middle East Eye ou Mediapart faisaient état de « vifs débats dans les rédactions ». Mais ils collectaient surtout des tweets et des témoignages individuels, dessinant quelques accès de colère certes, mais aussi (voire surtout) des réflexions revenant à délivrer des blancs-seings aux choix des rédactions. Ainsi d'une journaliste d'un hebdomadaire, décrite par Mediapart comme « désemparée » : « Évidemment il n'est pas encore candidat, mais il est déjà mesuré par tous les instituts de sondage donc comment on fait ? On ne va pas faire comme s'il n'était pas, déjà, dans le paysage de l'élection présidentielle. » Gros niveau d'autocritique. « Il n'y a pas particulièrement de débat sur la couverture d'Éric Zemmour. C'est assez naturel. On le traite à la hauteur de ce qu'il pèse dans les sondages », naturalise encore le journaliste du Figaro en charge de l'extrême droite. « Cela fait des mois qu'on écrit sur lui sans savoir s'il va y aller, donc ce serait un peu paradoxal de lever le pied alors que sa campagne commence de fait », commente encore un autre professionnel [3]

Fin octobre encore, l'éditorialiste Gilles Bornstein était convoqué pour un entretien préalable à une sanction par la direction de France TV. La faute ? Avoir dit sur France Info, en réponse à Ian Brossat, que Zemmour n'avait « pas le droit de venir ici ». Réaction de la SDJ ? Un appel… « à la clémence » de la direction et une demande de « clarté » quant à la ligne éditoriale [4]. Décapant. Quelques semaines plus tard, alors que la direction de l'info de France TV avait comme ligne de « ne pas inviter [Zemmour] tant qu'il n'est pas candidat », la chaîne publique se dédisait tranquillement en le recevant dans la matinale de France Info le 22 novembre. Que fit publiquement la SDJ ? Rien.

Chroniques, ce sont ces renoncements qui permettent « l'inimaginable » : au salon de l'armement Milipol le 20 octobre, Zemmour pointait un fusil de précision (non chargé) sur des journalistes. Hormis quelques tweets et une prise de position – isolée là encore car issue d'un billet personnel – dans Libération, rien de collectif n'a émané de la profession.

Pire : routines et réflexes professionnels sont tellement digérés qu'au moment d'être pointé par Zemmour, le « reporter » de LCI Paul Larrouturou est non seulement resté sur place, mais lui a demandé en prime… de commenter son geste ! Avant de creuser un peu plus, en verbalisant la seule leçon qu'il semblait tirer de cette séquence :

Pathétique ? Sûrement. Alarmant ? Aucun doute. Mais tout est là : le scoop, encore le scoop, toujours le scoop. La fierté d'avoir suscité et recueilli une « petite phrase » fait oublier l'énormité du symbole au (grand ? petit ?) journaliste…

L'aveuglement était tout aussi aigu au service politique de BFM-TV. Alors que la chaîne sert littéralement l'agenda de Zemmour depuis septembre, le fait que ce dernier pointe un fusil sur un journaliste n'était pas considéré comme une information en soi : « Nous avons décidé de ne pas la diffuser » affirmait à l'antenne Philippe Corbé, le chef du service. Pourquoi la rédaction a-t-elle changé d'avis ? « À partir du moment où une ministre [Marlène Schiappa] décide de rentrer dans ce débat […], qu'Éric Zemmour répond à la ministre, que la ministre répond à la réponse d'Éric Zemmour, ça devient un fait politique. Et nous le traitons. » Brillant. Réfléchissant enfin à un traitement médiatique adéquat, Philippe Corbé attendait du gouvernement qu'il prenne position, et lui fournisse, de fait, la marche à suivre. Daniel Schneidermann disait le reste :

[Philippe Corbé] aimerait que le gouvernement lui indique une ligne claire : Zemmour, on en parle, ou on n'en parle pas. Il est dangereux, ou il ne l'est pas. […] Il ne parvient pas à le savoir tout seul. Il ne parvient pas à métaboliser seul la dimension allégorique terrifiante de cette innocente saynète de campagne. Il est à fond dans le syndrome des confrères de Berlin 1933 [5] : l'impossibilité de nommer ce que l'on voit.

Jusqu'à quand ?

Critique minimaliste

En septembre, on entendait pourtant d'illustres éditorialistes pousser des coups de gueule en plateau. Dans « C à vous » (10/09) par exemple. « Une rupture dans le débat démocratique français » disait Patrick Cohen à propos d'Éric Zemmour, avant de pointer sa « banalisation » médiatique : le fait qu'il soit question de tambouille politicienne le concernant, « mais presque jamais du fond de ses propos, de son idéologie et de ses imprécations ». « Nous sommes devenu fous » admettait encore Jean-Michel Aphatie avant de renchérir : « Bien sûr que les médias ont leur part de responsabilité, évidemment. Nous avons fabriqué Éric Zemmour. En lui donnant la parole, en ne le contrariant pas, en lui laissant dire n'importe quoi. L'interview du Corriere della Sera, ça a été un scandale. Moi j'étais à RTL à l'époque, et bien le lendemain matin, Éric Zemmour est [venu] et Yves Calvi a fait une interview "Éric, vous vous êtes mal expliqué ? On ne vous a pas bien compris, vous pouvez nous expliquer Éric ?" Bon, écoutez c'est pitoyable. » Des critiques tout à fait fondées… et salutaires. Mais qui ratent pourtant tout un pan (pour ne pas dire le fond) du problème.

Sans avoir peur de caricaturer Patrick Cohen, on peut dire que de son point de vue, la tambouille politicienne et la course des petits chevaux ne sont des pratiques problématiques qu'en tant qu'elles s'appliquent à Zemmour. Que ces pratiques soient dominantes dans la manière de concevoir et d'exercer le journalisme politique en général n'aurait donc aucun lien avec la banalisation de l'extrême droite ? Il semble pourtant évident que si, et nous ne le répèterons jamais assez : la mise en scène médiatique des enjeux politiques, « focalisée sur les confrontations qui agitent le microcosme partisan, […] [le] recensement des "petites phrases" et des "bons mots" […], les stratégies de communication des acteurs politiques, les bruits de couloir, les chamailleries internes, les enquêtes de popularité, les ambitions personnelles, etc. […] accréditent une version politicienne de la politique, qui en détourne de larges fractions de la population (en particulier dans les classes populaires) et contribue à légitimer le discours "anti-système" du Front national. » Et de l'extrême droite en général.

De même, à bien suivre Jean-Michel Aphatie, le pouvoir de consécration des grands médias et l'absence de contradiction journalistique ne seraient problématiques qu'en tant qu'appliqués à Zemmour. Ce serait là encore oublier le rôle déterminant des médias dans la légitimation et dans la surexposition de nombreux clones zemmouristes et autres VRP du Front national. Et l'extrême bienveillance des commentateurs à leur égard, dont celle… d'Aphatie Jean-Michel [6].

Bref, dans les deux cas, la critique structurelle est rayée de la carte. « Dommage »… Car c'est précisément celle qui permet de comprendre comment on en est arrivé là ; combien la couverture de ce début de campagne constitue, certes, une rupture, mais ne tombe pas du ciel ; et à quel point les dynamiques qui ont co-produit le capital médiatico-politique d'Éric Zemmour en fabriqueront de nouveaux à la pelle… pour peu que rien ne change.

Alors oui, on le sait : la critique radicale des médias est une hérésie. Les seules « mises au point » acceptables et tolérées se font entre professionnels, juges et parties, et si possible en provenance des hauts gradés. Les mêmes qui servent quotidiennement la soupe tiède des « émissions médias », relativement inoffensives. La critique étant bien meilleure en huis clos, il faut veiller à ce qu'elle le reste.

Face à un tel aveuglement, face à la complicité explicite des directions et à l'atonie de la profession, des ripostes collectives semblent plus qu'urgentes. De même que l'est la nécessité de continuer à informer et à diffuser, par tous les moyens, la critique radicale du système médiatique, dont le fonctionnement structurel balise la route d'un danger fasciste.

Pauline Perrenot


[1] Le 23 septembre, le CNJ-CGT relayait un communiqué de plusieurs centrales syndicales « contre le fichage de syndicalistes par l'extrême droite », mais les médias y sont mentionnés de manière annexe.

[2] Deux sollicitations TV seulement ont été passées, que les auteurs de la tribune ont été bien inspirés de décliner : le compère de Zemmour, Éric Naulleau, a bien tenté une invitation, de même que les « Grandes Gueules ».

[3] Les trois témoignages ont été recueillis par Lucie Delaporte dans l'article précédemment cité : « Zemmour : les médias en plein doute » (6/10).

[4] Voir dans Le Parisien, 22/10.

[6] Il y a peu de temps, ce dernier se disait par exemple « heureux » d'accueillir en plateau la rédactrice en chef de « Boulevard Voltaire », blog de la fachosphère dont il ne précisait pas la couleur politique.


23.11.2021 à 10:49

« Sans un soutien massif et rapide, Politis va disparaître »

Un appel pour sauver le journal.

- Presse alternative / ,

Texte intégral 1319 mots

Nous relayons ci-dessous un appel de Politis : « Sans un soutien massif et rapide, Politis va disparaître. Pour l'éviter, il nous faut rassembler 500 000 euros avant fin 2021. »

Chère lectrice, cher lecteur,

Vous le savez, depuis trente-trois ans, la vie de notre journal n'est pas un long fleuve tranquille. Comme beaucoup de titres de presse, notamment imprimés, Politis connaît des difficultés financières structurelles. Il est aujourd'hui indispensable pour nous d'opérer des changements radicaux dans notre modèle économique, d'accroître le nombre de nos abonné·es et de gagner une plus grande visibilité dans l'espace médiatique. Nous travaillons ardemment à réinventer Politis. Mais, pour cela, nous avons besoin de temps et d'argent, et nous en manquons.

Nous n'avons pas choisi la facilité : produire chaque semaine un journal quasiment sans publicité, sans le soutien d'un actionnaire milliardaire renflouant les caisses à volonté – en contrepartie de violents plans sociaux ou d'ingérences éditoriales. C'est le prix de notre indépendance. Malgré des hauts et des bas, Politis a tenu bon. Mais l'année 2021 a été marquée par une diminution du nombre d'abonné·es qui nous met aujourd'hui en péril. En juin, nous avons dû nous résoudre à abandonner provisoirement la diffusion en kiosques, devenue inaccessible pour des médias à l'économie sobre comme le nôtre. Nous sommes actuellement en alerte avec notre imprimeur, car le prix du papier flambe et la pénurie guette. L'annulation de nombreux événements, qui permettent de faire connaître le journal et de recruter des abonné·es, a également eu un impact.

Face à ces difficultés, nous avons fait évoluer nos offres d'abonnement et nous avons expérimenté de nouvelles méthodes pour atteindre un nouveau lectorat. Nous avons aussi lancé d'importants travaux, dont vous verrez bientôt les résultats, pour transformer notre site web et notre hebdo. Cette mobilisation commence à porter ses fruits car, pour la première fois depuis des années, le nombre d'abonnements repart à la hausse. Mais encore trop timidement pour que nous puissions faire face durablement.

Tout cela, c'est notre cuisine interne, celle dont on ne vous parle pas tous les jours. Si l'on met de côté ce saut d'obstacles permanent, reste l'envie intacte de poursuivre notre mission d'informer et la conviction que le regard particulier que Politis porte sur le monde manquerait vraiment s'il venait à disparaître. Alors que tant de médias contribuent à « engranger l'insignifiant dans la mémoire des résignés », pour reprendre l'expression de Raoul Vaneigem, nous sommes depuis plus de trente ans fidèles à notre promesse initiale : être les observateurs attentifs de la complexité du monde et de ses lames de fond. Décrypter, expliquer, analyser, en partant des faits, toujours, et de la réalité de ce que nous voyons, pour essayer de produire du sens dans ce monde de confusion et de désordre établi. Offrir à chacun·e des outils pour sa propre émancipation intellectuelle. Sans prétention à la vérité, inviter nos lecteurs et nos lectrices à cheminer à nos côtés, pour s'orienter dans les débats qui traversent la société.

Ce qui définit Politis, c'est aussi d'assumer un engagement et un parti pris. Une humanité du regard, d'abord, qui cherche toujours à prendre en compte le point de vue des dominé·es, des exploité·es, des exclu·es. Notre journal est en première ligne pour documenter et décrire les conditions de vie et de travail des laissé·es-pour-compte du capitalisme, des exilé·es et déraciné·es, travailleurs et travailleuses pauvres, gilets jaunes, exclu·es du « confort occidental », victimes de la mondialisation au Sud et au Nord. Nous avons la conviction qu'un journalisme honnête ne peut rester indifférent et doit prendre ses responsabilités face aux menaces écologiques, aux injustices qui minent notre contrat social, à la mise en péril de nos libertés publiques et du bon fonctionnement de notre démocratie.

Cette ambition, nous la vivons avec beaucoup d'humilité. Depuis trente ans, nous voyons les espoirs mais aussi l'épuisement de celles et ceux qui désespèrent de transformer en profondeur notre société ou qui sont usé·es par les batailles défensives incessantes pour les services publics, les retraites, les droits des travailleurs et des travailleuses, la préservation de la planète, le respect des minorités. Ces pesanteurs nous accablent aussi. Comment rendre compte avec lucidité des défaites, ou des luttes victorieuses qui apparaissent parfois si dérisoires ? Comment parler de perspectives politiques, d'union au sein de la gauche et de l'écologie quand tout semble se déliter ? Comment concilier le besoin de repères et de certitudes dans un monde mouvant et l'aversion évidente pour les arguments d'autorité et les postures de surplomb ? Autant de questions qui nous taraudent chaque semaine.

Dans les batailles culturelles à mener, la force d'un média comme le nôtre est de permettre l'expression d'autres imaginaires, de montrer d'autres possibles, portés par de nouvelles voix, turbulentes ou sages, radicales ou réformistes, écologistes, féministes, intellectuelles, militantes, artistiques. Permettre ce déplacement du regard qui va nourrir et questionner, créer de l'inconfort, de la remise en cause, aider à définir un autre rapport au monde. Nous nous y attachons chaque semaine. Bien sûr, nous sommes conscient·es que nous pouvons faire mieux. Que le pas de côté que nous faisons n'est pas toujours suffisant. Que le décentrage auquel nous invitons tombe parfois à plat, faute de perspectives. Faute d'émotion aussi. Car la lecture d'un journal n'est pas qu'une affaire d'intellect – ce qui nous meut est aussi ce qui nous émeut.

Nous sommes convaincu·es, aussi, que nos sociétés ne pourront pas bifurquer sans conflits. Des conflits qu'il faut assumer, construire et étayer. Ce devrait être le rôle des médias : poser les termes des désaccords, expliquer les choix civilisationnels qu'ils sous-tendent, pour sortir d'un débat politique indigent et indécent où le rejet de l'autre et l'instrumentalisation des angoisses existentielles tiennent lieu de projet. Nous voulons continuer à croire que le dissensus peut être synonyme de vitalité et de mouvement, et non pas de blocages et d'affrontements stériles. Cette ambition résonne avec davantage d'acuité en cette période de campagne présidentielle. C'est depuis des décennies l'ADN de notre journal, qui a toujours été au cœur des débats de la gauche, de l'écologie et des mouvements sociaux et citoyens.

Ce travail est difficile mais tellement nécessaire. C'est pourquoi nous avons besoin de votre soutien pour passer ce cap. Tout de suite et de manière forte. La survie de notre journal en dépend. Nous n'avons plus que quelques mois de trésorerie. Nous avons besoin de 500 000 euros pour financer les projets qui nous permettront de relancer le journal et de regagner les deux milliers d'abonnés qui nous manquent. La barre est haute, nous le savons. C'est donc avec beaucoup de gravité et de responsabilité que nous lançons cet appel. Politis ne peut pas mourir. Aidez-nous. Soutenez-nous. Avec vous, nous pouvons sauver Politis.

Agnès Rousseaux, directrice


22.11.2021 à 08:15

Médias et travail : le journalisme social en miettes (4/4)

Pauline Perrenot, Sophie Eustache

Texte intégral 3149 mots

Nous publions la quatrième et dernière partie de l'article « Médias et Travail » publié dans le numéro 40 de Médiacritiques [1]. Cette partie est consacrée à l'idéologie libérale et à l'omniprésence de ses promoteurs dans les médias.

Cet ensemble de transformations, de biais permanents et de partis pris autour des questions liées au travail ne peut enfin s'extraire de la toile de fond idéologique qui domine la société depuis les années 1980. Quarante années de vulgate (néo)libérale, déclinée sur tous les tons dans les grands médias capitalistes, acquis à la cause de l'économie de marché, de la croissance à tout crin, de la baisse des déficits publics et du « travailler plus ». « De "l'État obèse" et "boursouflé" fustigé par Laurent Joffrin dans les années 1980 à la "suppression de la cinquième semaine de congés payés" prônée par Christophe Barbier en 2011, en passant par "la mondialisation heureuse" appelée de ses vœux par Alain Minc à la veille des années 2000 » [2], les chroniqueurs économiques sont les porte-parole les plus « visibles » (et bruyants) de cette idéologie, a fortiori quand règne dans leur pôle une absence totale de pluralisme. Une hégémonie qu'ils doivent toutefois d'abord et avant tout aux rédactions en chef, partageant globalement leur vision du monde social et de l'économie, au sein d'un système médiatique lui-même structuré par les logiques financières et mercantiles.

Symptôme éloquent : il aura fallu attendre quatre ans et septembre 2020 pour que la rédaction de France Inter daigne de nouveau opposer un chroniqueur à Dominique Seux (directeur délégué des Échos) dans sa matinale, en la personne de Thomas Piketty. Un « débat économique » d'un petit quart d'heure cantonné aux seuls vendredis. Traduisons : sur le service public, le pluralisme doit se satisfaire de quelques miettes. Le reste du temps, la règle est à la toute-puissance des « économistes à gages » – proches des milieux patronaux, cachetonnant d'ailleurs dans les conseils d'administration des grandes entreprises du CAC40 pour certains d'entre eux, quand ils ne sont pas purement et simplement les salariés de grands établissements financiers – et à l'omniprésence des chroniqueurs et éditorialistes libéraux, monopolisant des plateaux faits par eux et pour eux.

Cette absence de pluralisme, et une telle polarisation de la pensée (et des discours) sur l'économie au sein des grands médias expliquent également la régularité des campagnes patronales, hostiles aux intérêts des travailleurs, qui s'y déploient. En mai 2020, nous exposions par le menu l'écho médiatique démesuré – et globalement louangeur – dont avait par exemple bénéficié une note de l'Institut Montaigne, avançant « neuf propositions pour adapter le temps de travail en contexte de crise » [3] : augmenter le temps de travail, permettre la progression des formations en dehors du temps de travail, supprimer un jour férié, de même qu'une semaine de vacances à la Toussaint, diminuer le nombre de RTT et déréguler le temps de travail dans la fonction publique.

Surexposition des think-tanks patronaux

La « nouveauté », critère prépondérant à la « médiatisation » d'une « actualité », n'était guère de mise ici tant cette circulaire recyclait les vieilles marottes libérales. Et pourtant, les propositions du lobby patronal ont « fait événement », structurant les actualités de la presse autant que le flux audiovisuel pendant plus de deux jours. À l'époque, nous expliquions qu'« en plus de flatter l'idéologie qui structure les principaux tenants du système médiatique, ces propositions "choc" [étaient] à la fois parfaitement normées et tapageuses. Elles [garantissaient] donc une "polémique" quasi instantanée, [mettaient] à l'aise les professionnels du commentaire, et [entraient] dans les clous du très en vogue "journalisme de solutions". La circulation circulaire de l'information, sa vitesse de propagation et l'absence totale de pluralisme parmi les commentateurs [ont fait] le reste. »

À l'image de la surexposition d'Agnès Verdier-Molinié et de son institut (l'Ifrap) [4], il est frappant de constater à quel point l'Institut Montaigne [5] ait pu, dans les médias, bénéficier du statut d'interlocuteur privilégié sur la question du travail. Privilégié, pour ne pas dire exclusif. On peine en effet à se souvenir d'une séquence similaire, au cours de laquelle la diminution du temps de travail aurait par exemple occupé le cœur du débat public et médiatique. Une question pourtant loin d'être absente des revendications de nombreuses structures associatives et syndicales, voire centrale dans les programmes de différents partis politiques.

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À titre indicatif, le livret de la CGT consacré à la semaine de 32h [6], publié en août 2021, n'a fait nulle part les gros titres, ni même bénéficié d'une couverture minimale dans les grands médias. Lorsque Philippe Poutou (candidat du NPA), Jean-Luc Mélenchon (candidat de la France insoumise), ou encore Sandrine Rousseau (candidate à la « primaire de l'écologie ») imposent la thématique de la diminution et du partage du temps de travail dans des interviews, elle est comme tuée dans l'œuf : ni le thème ni les propositions des candidats ne feront l'objet de reprises médiatiques. Ils ne seront pas commentés dans des chroniques ou massivement répertoriés dans les journaux d'information, comme peuvent l'être d'autres propositions politiques ou certains propos isolés, jugés « polémiques » par les prescripteurs d'« actualités ». De même, la proposition de la CGT d'augmenter le Smic à 1 800 euros n'a pas eu l'écho médiatique escompté, ni au moment de sa promotion, ni en pleine crise sanitaire, lorsque l'armée de smicards que constituent les travailleurs des métiers utiles et essentiels s'est pourtant retrouvée sur le devant de la scène. Le travail et les conditions de travail font pourtant régulièrement effraction sur la scène et dans l'espace publics. Mais à quel prix ?

Médias de démobilisation sociale

Si le mouvement ouvrier et les luttes sociales sont, par définition, des moments politiques où s'exprime la colère sociale et se déploient des revendications ils sont aussi des « moments médiatiques » d'une impitoyable prévisibilité.

Mis à part quelques détails négligeables (en particulier le fond de la réforme et les revendications des grévistes), généralement laissés hors-champ, rien ne ressemble plus à un mouvement social, vu à travers le prisme déformant et méprisant des partis pris et des caricatures médiatiques, qu'un autre mouvement social : inutile, importun, inopportun, essoufflé avant d'avoir commencé, menacé à tout instant de sombrer dans la violence sinon le chaos. Le scénario est bien balisé, le vocabulaire bien rôdé, les formats bien ajustés : "la réforme" a une étonnante capacité à mettre en marche la machine médiatique à fabriquer sa bouillie, parfaitement conforme aux intentions des "élites" économico-politiques. [7]

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L'offensive médiatique contre les mouvements opposés à la « réforme » du Code du travail (plus connue sous les noms de « loi Travail » ou « loi El Khomri », 2016) suffirait à condenser la partialité et le militantisme avec lesquels les grands médias se mettent en branle face à toute contestation sociale. Une réforme « indispensable », des opposants « archaïques », une mobilisation hors-sujet de « non-concernés », les « conséquences catastrophiques » des grèves, des « violences omniprésentes et intolérables », « l'Euro de football pris en otage » furent autant de messages prémâchés, répétés en boucle à longueur d'éditos, d'interviews, de chroniques et de « débats » [8].

Un traitement que résumait la brillante prestation de David Pujadas, alors aux commandes du 20h de France 2, lâchant lourdement un Code du travail sur son bureau, avant de superposer le bruit retentissant d'un commentaire subtil : « Est-ce que [la réforme] va alléger ceci : notre fameux Code du travail, si lourd, avec ses près d'un kilo et demi ? » (sept. 2015) Une image d'Épinal qui recopiait la Une du Figaro Magazine (mars 2015) et d'une médiocrité dont David Pujadas n'a, certes, nullement l'apanage. En décembre 2014, alors expert du service public, François Lenglet livrait, à propos du chômage, un diagnostic et des solutions qui resteront parmi les meilleurs morceaux de bravoure au compteur de l'éditocratie :

Il y a aujourd'hui deux modèles. D'un côté l'Europe du Nord, celle des buveurs de bière et de l'autre, l'Europe du Sud, les buveurs de vin. Explications. Chez nous, les buveurs de vin, la France, l'Italie, l'Espagne, il n'y a pas ou peu de dialogue social, le taux de chômage est supérieur à 10 % voire à 20 %, jeunes et seniors sont exclus du marché du travail, un marché sans doute trop rigide. En revanche, chez les buveurs de bière, au nord du continent, en Allemagne, en Autriche ou au Danemark, tous ces pays ont un niveau de chômage faible, entre 5 et 7 %. Le système d'apprentissage est performant, grâce notamment au dialogue entre les patrons et les salariés. Et la flexisécurité y a été introduite.

L'information s'accompagnant d'une infographie à la hauteur du propos – de comptoir.

Les évidences sont libérales

Ainsi l'idée d'un encadrement du travail trop lourd ou superflu qu'il faudrait nécessairement déréguler s'est-elle imposée comme une évidence dans le débat médiatique. Rejoignant la longue liste des « évidences » qui, en tant que propositions libérales et produits de l'idéologie dominante, ont le privilège de ne jamais avoir à se caractériser comme telles. Longue serait la liste de ces moins-disants sociaux, dont la promotion fut systématiquement assurée par les grands médias au détriment des travailleurs. Quarante ans d'accompagnement de la casse du droit du travail, de propagande pour l'allongement de l'âge de départ à la retraite, de satisfecit assumé face aux dividendes croissants distribués aux actionnaires – propriétaires de médias pour certains d'entre eux – et de prêche quasi religieux autour des valeurs « travail » et « mérite ».

« Un pays pauvre est d'abord un pays qui n'a plus de riches » synthétisait l'expert économique phare de BFM-TV Nicolas Doze (5 déc. 2018) aux débuts du mouvement des Gilets jaunes. « Vous connaissez le proverbe chinois : quand les riches maigrissent, les pauvres meurent » lançait Roselyne Bachelot – alors éditorialiste sur LCI – au syndicaliste CGT Jean-Pierre Mercier pendant le mouvement de 2019 contre la réforme des retraites (6 déc. 2019). Le revers de cette partition ? Les chômeurs « fainéants » et « tire-au-flanc » – dont les luttes et les revendications sont la plupart du temps invisibilisées – et les « privilèges » des cheminots et des fonctionnaires, dont des hebdomadaires comme Le Point, gavés de subventions publiques, font inlassablement leurs choux gras, comme dernièrement encore.

« Au fond, ce qui intéresse les journalistes, lance Julien Brygo, c'est ce vers quoi ils sont poussés à écrire : valoriser le travail et valoriser une société dans laquelle il faut accepter la subordination inconditionnelle du salarié vis-à-vis du patron. Le travail des journalistes permet de normaliser tout ça. Il y a bien sûr des "périodes de parenthèse" : pendant les crises, on va avoir des papiers sur l'exploitation et les méchants patrons, leurs salaires mirobolants, mais dès le lendemain, on revient au discours habituel : on ne peut pas faire sans eux. Ce sont des "évidences" qui modèlent l'opinion et fabriquent le consentement. Il s'agit de rendre désirable une société profondément indésirable ».

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***

À rebours de cette litanie libérale et des pratiques professionnelles moutonnières qui la servent si bien, certains médias et journalistes indépendants gardent le terrain chevillé au corps, au prix d'une précarité certaine... Donnant un nouveau souffle au reportage et à l'enquête sociale, ils racontent des vies, des corps et des lieux dans les marges et le silence des médias dominants. C'est là que fleurit le pluralisme, et osons-le, un journalisme digne de ce nom. Comble de l'ironie : ces journalistes qui « documentent le réel » sont régulièrement taxés d'être des « militants ». Un stigmate que leur accole une partie de la profession, vissée aux sièges des plateaux télé et à la remorque des réformes antisociales. Et malheureusement, ceux-là ne prennent jamais leur retraite.

Pauline Perrenot et Sophie Eustache

- (Re)lire la partie 1 : Autour de la surreprésentation des cadres dans les médias au détriment des ouvriers, et de la relégation médiatique de la parole ouvrière.

- (Re)lire la partie 2 : Sur la place du journalisme social et des journalistes sociaux dans les rédactions.

- (Re)lire la partie 3 : Sur les émissions « éco » (où domine la parole patronale) et les magazines « bien-être » (où se fabrique la dépolitisation).


[1] La première partie est à lire ici, la deuxième , et la troisième ici.

[3] L'Institut Montaigne est un condensé chimiquement pur de la grande bourgeoisie, dont le président Laurent Bigorgne fut engagé dans la campagne d'Emmanuel Macron en 2017 et impliqué par la suite dans la conception d'un programme gouvernemental sur l'action publique. Lire « L'Institut Montaigne fait la Une : "Travaillez plus !" », mai 2020.

[4] Voir la rubrique « Agnès Verdier-Molinié »

[5] Rappelons que son « comité directeur » compte en grande majorité des membres de la direction ou du conseil d'administration des groupes BNP Paribas, Nestlé, Engie, Capgemini, Renault, Dassault, ou encore La Poste.

[6] « Réduire le temps de travail pour sortir de la crise et changer de société », cgt.fr, 20 août 2021.

[7] Extrait de l'introduction de notre ouvrage Les médias contre la rue. 25 ans de démobilisation sociale, Adespote, nov. 2021.


19.11.2021 à 11:48

Sexisme, violences sexuelles dans les médias. Un pas en avant, deux pas en arrière ?

Acrimed

Un tract pour les manifestations contre les violences sexistes et sexuelles.

- Sexisme et journalisme /

Lire 199 mots

Un tract pour les manifestations contre les violences sexistes et sexuelles. Nous serons à celle du 20 novembre à Paris.

(cliquer pour agrandir et zoomer)

N'hésitez pas à utiliser le pdf ci-dessous pour l'imprimer et le distribuer !


18.11.2021 à 06:30

Marianne et les sondages : bug dans la matrice !

Pauline Perrenot

Natacha Polony : vous avez dit « double jeu » ?

- Élection présidentielle de 2022 / , , ,

Texte intégral 1096 mots

Un des « jeux » favoris des journalistes consiste à anticiper et co-construire le deuxième tour des élections – ici présidentielles – plusieurs mois à l'avance. Qu'ils le fassent à coups de sondages ou par le biais d'appels à témoignages rebaptisés « enquêtes » ne change rien à l'affaire. Par chance, tous ne succombent pas à la pratique : ils peuvent ainsi légitimement donner la leçon…

Le 5 octobre, Marianne publiait un appel à témoignages à l'intention des « électeurs de gauche ». La question : « Ferez-vous barrage à Zemmour face à Macron ? » Nous relevions cette « facétie » dans notre article consacré à la banalisation de l'agitateur fasciste (n'ayant toujours pas officiellement déclaré de candidature), et attendions avec hâte que l'enquête paraisse. Huit jours plus tard, c'était chose faite :

Un exemple exemplaire des exercices de divination et autres prophéties sur lesquels prospèrent inlassablement les médias. Car quoi de mieux, journalistiquement parlant, que d'imposer aux électeurs de gauche des questionnements par défaut, excluant de fait leurs principales préoccupations dans un climat déjà polarisé par l'extrême droite ? L'hypocrisie des médias qui posent la question. Quel régal, en effet, que de voir Marianne s'empêtrer en préambule dans la défense de l'exercice :

Nous avons recueilli environ 1 500 témoignages pour ébaucher une réponse à ces questions, que les électeurs de gauche risquent hélas de devoir se poser encore une fois.

Marianne anticipe.

Le pire n'est jamais certain, mais autant s'y préparer.

Marianne veille au grain.

Suspendons un instant la prudence qu'imposent la distance par rapport à l'élection et la volatilité des sondages : si le second tour oppose Emmanuel Macron à Marine Le Pen ou Éric Zemmour, la gauche participera-t-elle, comme en 2002 et en 2017, à un « front républicain » ?

Marianne pédale dans la semoule.

Autant l'écrire d'emblée : ces 1 436 témoignages n'ont ni valeur de sondage, ni d'enquête sociologique. De même, il ne s'agit pas ici de légitimer la candidature d'Éric Zemmour, pas plus que d'installer dans les esprits la perspective d'un duel inéluctable entre Emmanuel Macron et un autre candidat, quel qu'il soit.

Bref, Marianne prend les lecteurs pour des imbéciles.

Heureusement, quelques vigies critiques demeurent dans le paysage, inflexibles. Le 30 octobre sur France Inter [1], Natacha Polony fulmine contre ce type de routines journalistiques, contribuant à ruiner l'information (et la vie démocratique) par temps de campagnes électorales :

Nous avons appris heureusement collectivement des différentes expériences, même si je suis assez frappée de voir à quel point on se retrouve parfois comme si 1995, 2002 n'avaient pas eu lieu. […] À partir du moment où on incite à coup de sondages les électeurs à calculer et à se dire qu'ils ne vont pas voter en fonction de leurs choix politiques mais en fonction de la peur du second tour qui va avoir lieu, on crée de la frustration derrière puisque celui qui sera élu n'a pas été élu sur son programme mais sur la volonté qu'on avait d'éviter quelque chose de pire. C'est un point qui me paraît absolument essentiel et dont il faut se sortir.

Quel dommage que cette journaliste si lucide ne soit pas directrice de la rédaction de Marianne !

Pauline Perrenot

Annexe : transcription intégrale de la tirade de la directrice de Marianne

-Natacha Polony : Nous avons appris heureusement collectivement des différentes expériences, même si je suis assez frappée de voir à quel point on se retrouve parfois comme si 1995, 2002 n'avaient pas eu lieu. Par exemple quand on voit un Jean-Luc Mélenchon que des journalistes confrontent à ce sondage disant que parce que le second tour est déjà écrit entre Emmanuel Macron et un candidat d'extrême droite, toute une partie de l'électorat de gauche penserait qu'il vaut mieux voter directement Emmanuel Macron. C'est-à-dire que ça fait 20 ans que le concept de vote utile pourrit la vie politique française en troublant et en créant de la frustration.

- Ali Baddou : Pourquoi est-ce qu'il pourrit la vie politique ?

- Natacha Polony : Parce qu'à partir du moment où on incite à coup de sondages les électeurs à calculer et à se dire qu'ils ne vont pas voter en fonction de leurs choix politiques mais en fonction de la peur du second tour qui va avoir lieu, on crée de la frustration derrière puisque celui qui sera élu n'a pas été élu sur son programme mais sur la volonté qu'on avait d'éviter quelque chose de pire. C'est un point qui me paraît absolument essentiel et dont il faut se sortir.


[1] « Le duel Natacha Polony/Gilles Finchelstein » dans « Le grand face-à-face », France Inter, 30 octobre. Ali Baddou revient sur l'élection de 1995, lorsqu'Édouard Balladur était partout donné favori face à Jacques Chirac, faisant le parallèle avec la campagne actuelle.


17.11.2021 à 12:03

Médias et travail : le journalisme social en miettes (3/4)

Pauline Perrenot, Sophie Eustache

Texte intégral 2385 mots

Nous publions la troisième partie de l'article « Médias et Travail », paru dans le numéro 40 de Médiacritiques [1]. Quel type de formats les journalistes réservent-ils à la question du travail ? Détour par les émissions « éco » (où domine la parole patronale) et les magazines « bien-être » (où se fabrique la dépolitisation).

À mesure que les créneaux dédiés à l'enquête sociale se sont amenuisés, la question du travail a été en partie intégrée aux chroniques, émissions et interviews « éco ». De quoi d'emblée orienter le cadrage, a fortiori quand ces émissions invitent majoritairement des patrons.

France Info s'en est fait une spécialité. Nos études portant sur les intervenants de deux émissions économiques différentes [2] parviennent à la même conclusion : à en croire la rédaction, les « personnalités du monde de l'entreprise » à même de pouvoir « exprimer une vision économique » et « apporter un regard sur l'information économique » sont très majoritairement des PDG. Les salariés lambda sont par exemple inexistants dans l'émission « L'éco », présentée par Jean-Paul Chapel. Sur 75 interviews (août 2017-janv. 2018), on dénombrait pas moins de 41 invitations de chefs et cadres 'entreprise, représentants patronaux et acteurs du monde de la finance, pour seulement 3 dirigeants syndicaux. Du côté de « L'interview éco » (oct. 2017-janv. 2018), 38 des 47 interviews étaient accordées à des dirigeants d'entreprise et représentants patronaux, contre 3 à des syndicalistes.

Avec un tel panel, le message est clair : travailleurs, chômeurs et précaires sont mis hors-jeu. « Le parti pris patronal est systématique, renchérit Julien Brygo. En ce moment, beaucoup traitent et interrogent le phénomène de pénurie de main-d'œuvre dans la restauration ou parmi les chauffeurs routiers. "Comment vont faire ces pauvres patrons pour trouver de la main-d'œuvre à exploiter ? Pour pouvoir vendre leur production ?" Ça, c'est le biais permanent avec lequel les grands médias vont traiter l'information sociale. Mais les journalistes oublient quasi systématiquement une question : pourquoi ça fait vingt ans dans ce pays qu'on n'a pas augmenté les salaires ? Quelles sont les conditions de travail dans le bâtiment, dans la restauration ? Ce sont des millions de travailleurs qui sortent de là complètement essorés chaque année. Mais à aucun moment il ne va y avoir de réflexion sur ces conditions de travail. »

Au petit soin pour le patronat

Les journalistes sont au chevet du patronat, prêts à recueillir leurs lamentations : trop de « charges sociales » pour ces patrons qui « créent de l'emploi » et endossent tous les risques. Des risques que subissent les travailleurs, il n'est presque jamais question, alors que le nombre d'accidents du travail s'élève chaque année à plus de 650 000 (voir notre article « Silence, des ouvriers meurent » : autour du traitement médiatique des accidents du travail). Bien que les interviews passe-plats que nous évoquions ci-dessus aient le plus souvent un intérêt informatif très limité, elles attirent l'attention sur le phénomène de symbiose qui tend à rapprocher journalistes spécialisés (et professionnels des médias) des élites économiques (patrons et dirigeants du privé et du public, experts et communicants de tous poils).

En la matière, Radio France fait fort, qui organise chaque année des « rencontres économiques » où le monde des affaires a largement le dessus sur le monde du travail. Ainsi, en juillet 2020, dans les locaux mêmes de la radio publique, « 117 représentants d'entreprises du secteur privé (de l'industrie à la finance en passant par les start-ups) [étaient] présents, contre seulement 10 représentants de syndicats de salariés », pour débattre de l'orientation des politiques économiques [3]. Et comme chaque année, des dizaines de journalistes – services public et privé confondus – y ont servilement « animé » des débats.

Un mélange des genres qui égratigne un peu plus le mythe d'une profession « indépendante », celui d'un service public au service de l'intérêt général et qui, a contrario, consacre les chefs d'entreprise comme des interlocuteurs et des sources privilégiés des grands médias. Dès lors, rien d'étonnant à ce que France Info reconvertisse chaque année son émission « C'est mon boulot », dédiée à « l'actualité du monde du travail », en un événement patronal de premier plan, réunissant PDG et DRH de grandes entreprises, élus et ministre du Travail (voir l'encadré ci-dessous).

Enfin, notons que certaines chefferies éditoriales n'hésitent pas à passer un cap en devenant des intermédiaires explicites entre patronat et travailleurs. Depuis 2015, TF1 et Jean-Pierre Pernaut ont par exemple lancé l'opération annuelle « Une semaine pour l'emploi » : un partenariat entre Pôle Emploi et le JT de 13h, relayant des offres d'emploi sur un site dédié, qui se décline également dans une série de (publi)reportages concoctés par le service « Économie » et tout naturellement diffusés dans le JT : selon les dires mêmes de Pôle Emploi, « des reportages aux côtés de chefs d'entreprise, des articles sur les sites du groupe » [4]. En toute indépendance.

Du journalisme ? Une déclinaison moderne et tout aussi opaque, en tout cas, de ce que certains titres de presse proposaient déjà à leurs lecteurs à travers des pages « Emploi », comme celle du Figaro, qui se targue de proposer « des solutions clé en main pour les entreprises. Vous représentez une entreprise et vous souhaitez créer ou modifier votre page ? Vous voulez connaître nos solutions de recrutement et de marque employeur ? Contactez Figaro Emploi par téléphone [...] ou par email. »

(cliquer pour agrandir et zoomer)

Yoga du rire

Parallèlement aux émissions « éco » se sont également développés les reportages et magazines type « bien-être » ou « vie quotidienne », ayant à leur tour pris en charge des sujets liés au travail. Adossées au très à la mode « journalisme de solutions », ces émissions se sont multipliées sur les antennes à mesure que fleurissaient, dans les rayons des librairies, les ouvrages de développement personnel.

À défaut d'informer sur les conditions de travail, d'enquêter sur le monde social, sur l'entreprise et sur les systèmes de domination qui s'y jouent, les journalistes dépolitisent les enjeux en préconisant de travailler sur soi. Se faisant, partant, prescripteurs : de méditation pleine conscience plutôt que de syndicalisation, de yoga du rire [5] plutôt que de débrayage, et donc promoteurs de « solutions » individuelles, qui ne saperont ni les politiques patronales, ni l'ordre social.

À titre d'exemple, la question du burn-out pâtit trop souvent de tels cadrages. L'émission « Grand bien vous fasse » (France Inter) – caractéristique de ce « journalisme de solutions bien-être » que n'émeut pas le conflit d'intérêt [6] – en fait régulièrement la caricature. « Comment se sortir d'un burn-out ? » (sept. 2016) ; « Qu'est-ce que le burn-out parental ? » (janv. 2017) ; « Comment reconnaître un burn-out ? » (fév. 2021) sont les titres de trois émissions ayant majoritairement réunis psychologues, psychanalystes et coachs, en plus de deux psychosociologues et de journalistes du Point ou de Femme actuelle.

Bilan des courses : les politiques patronales ne font pas partie de l'équation. Jamais remises en cause de manière structurelle, elles sont passées sous silence, au profit de conseils individuels qui, dans le pire des cas, inversent la culpabilité en la pointant sur les salariés eux-mêmes : « À l'origine du burn-out, trop de travail, trop d'idéalisme, et trop d'investissement » ; « Pour sortir du burn-out : en parler. [...] Prendre le temps. Se recentrer sur soi. » [7].

Au fil des années, cette petite musique a infusé partout. Et la dépolitisation contamine bien au-delà des « magazines bien-être », jusqu'aux journaux d'information. « Après la victoire de la grève dans l'hôtel Ibis des Batignolles, un certain nombre de médias ont essayé de présenter cette victoire comme une victoire de femmes de chambre un peu isolées, non organisées, s'indigne Tiziri Kandi. C'est-à-dire en essayant d'écarter complétement la dimension syndicale. Et politique. Pour dire ça vulgairement : "C'est une bande de femmes, des mères courage, qui, toutes seules, sans le soutien de personne, par leur propre détermination, ont réussi arracher une victoire". Un journaliste de France Inter était dans cette posture-là au moment où il posait des questions dans son reportage. Or pour nous, comme pour les femmes de chambre de l'Ibis, il était important que cette victoire apparaisse comme une victoire syndicale. »

À suivre : Le rouleau compresseur libéral en toile de fond.

Pauline Perrenot et Sophie Eustache

- (Re)lire la partie 1 : Autour de la surreprésentation des cadres dans les médias au détriment des ouvriers, et de la relégation médiatique de la parole ouvrière.

- (Re)lire la partie 2 : Sur la place du journalisme social et des journalistes sociaux dans les rédactions.


[1] La première partie est à lire ici, et la deuxième, .

[4] Une semaine pour l'emploi, une opération pour l'avenir », pole-emploi.org, 21 oct. 2020

[5] Julien Brygo, « Rigolez, vous êtes exploité », Le Monde diplomatique, juil. 2019.

[6] « Aésio mutuelle » sponsorise cette émission à travers un message publicitaire, qui ouvre chaque édition. Parallèlement, l'animateur du service public Ali Rebeihi est au cœur d'une vaste campagne publicitaire pour l'entreprise, diffusée sur France TV (« Décidons ensemble de Vivre Mieux »)

[7] « Comment reconnaître un burn-out ? », « Grand bien vous fasse », France Inter, 23 fév. 2021.