Médias
GÉNÉRALISTES
Basta Blast Capital France 24 FTVI L'Humanité La Croix LCP Le Monde La Tribune Le Figaro Mediapart L'Autre Quotidien Le Media Slate Korii Vrai ou Fake ?
INTERNATIONAL
CADTM Courrier d'Europe Centrale Eurojournalist Equaltimes Info Asie Inkyfada Jeune Afrique Le Grand Continent Orient XXI Rojava I.C N-Y Times fr Toute l'Europe
MÉDIAS D'OPINION
L'Autre France-Presse Acta AOC Issues Les Jours Le Monde Moderne LVSL Médias Libres Marianne Quartier Général Rapports de force Reflets Rézo StreetPress
OBSERVATOIRES
Acrimed Internet actu Catastrophes naturelles Conspis Culture Extrême-droite Inégalités Information Médias Multinationales Présidentielle Routes de la Soie
+
Accès libre Information sur le phénomène conspirationniste, le négationnisme et leurs manifestations actuelles.

▸ les 10 dernières parutions

07.12.2021 à 06:08

Pearl Harbor : 80 ans de théories du complot

Nicolas Bernard
Depuis huit décennies, l’attaque de Pearl Harbor nourrit l’une des plus importantes théories du complot qui soit : Roosevelt aurait su à l’avance ce qui se tramait afin de précipiter l’Amérique dans la guerre contre les forces de l’Axe. Décryptage.

Texte intégral 8572 mots

Depuis huit décennies, l’attaque de Pearl Harbor nourrit l’une des plus importantes théories du complot qui soit : Roosevelt aurait su à l’avance ce qui se tramait afin de précipiter l’Amérique dans la guerre contre les forces de l’Axe. Décryptage.

Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt (conférence de Yalta, 11 février 1945).

Dimanche 7 décembre 1941 : à l’aube, sans déclaration de guerre, l’aéronavale japonaise bombarde la base américaine de Pearl Harbor, dans l’archipel d’Hawaï. C’est un massacre, plus qu’une bataille : cinq cuirassés américains sont coulés, trois endommagés plus ou moins grièvement ; dix autres navires sont touchés, dont trois croiseurs endommagés, quatre destroyers pour moitié envoyés par le fond, pour moitié avariés ; cent-quatre-vingt-huit avions sont également détruits, cent-cinquante-neuf autres endommagés. On recense 2 403 morts, dont 68 civils, et 1 178 blessés.

La Flotte américaine du Pacifique est sinistrée ; seuls ses porte-avions, affectés sur d’autres secteurs, ont providentiellement échappé au drame. Le Japon peut désormais s’emparer des colonies occidentales d’Extrême-Orient sans crainte pour ses arrières. Dans la douleur, les États-Unis deviennent, à leur tour, parties à la Seconde Guerre mondiale.

Chez les Américains, la stupeur le cède bien vite à l’indignation, puis à la fureur, d’autant que la déclaration de guerre, à cause des carences de l’ambassade japonaise, a été remise après l’attaque ! À la tribune du Congrès, le Président Roosevelt sait trouver les mots justes pour en appeler à la mobilisation nationale contre l’Axe. Le 7 décembre, clame-t-il, sera un jour « à jamais marqué d’infamie ». L’Amérique fait bloc derrière lui, et entre en guerre avec une rare unanimité.

En temps de guerre : les enquêtes se corsent

Sur le moment, le désastre n’en est pas moins patent, et il faut bien trouver des responsables. L’Administration Roosevelt ne fait pas de quartier : l’amiral Kimmel, commandant la Flotte du Pacifique, et le général Short, qui dirige la garnison de Hawaï, paient leurs – réelles – erreurs d’appréciation, et sont limogés. Leur sont reprochées des « négligences dans l’accomplissement de leur devoir » (« dereliction of duty ») aggravées par des « erreurs de jugement » [1]. Or, ils comptent sur de puissants appuis au sein des forces armées. De même, plusieurs politiciens républicains opposés au démocrate Roosevelt ne tiennent pas à ce que l’affaire soit aussi facilement enterrée.

Entre lobbying et récupérations politiciennes, pas moins de sept commissions d’enquête vont se succéder pendant la guerre, tantôt indulgentes, tantôt accablantes envers Kimmel et Short. Certaines d’entre elles s’en prennent à l’entourage de Roosevelt, tels que le général George C. Marshall (chef de l’état-major de l’armée de Terre) et l’amiral Stark, chef d’état-major de la Marine au moment des faits, accusés de ne pas avoir communiqué à Pearl Harbor les éléments propres à permettre aux autorités locales de se préparer à la guerre [2].

Derrière Marshall et Stark, c’est bien évidemment Roosevelt que l’on cherche à abattre. Les polémiques s’intensifient en 1944, année des élections présidentielles. C’est ainsi que le général Marshall parvient à convaincre d’extrême justesse le candidat républicain à l’élection présidentielle, Thomas Dewey, de garder le silence sur cette affaire pour éviter d’avoir à divulguer des informations susceptibles de porter atteinte à l’effort de guerre [3].

Ces tensions électorales et rivalités intestines accouchent des premières théories du complot incriminant la Maison Blanche. John T. Flynn, un journaliste qui avait milité de toutes ses forces avant la guerre pour que les Etats-Unis restent neutres (au point de co-fonder le comité isolationniste « L’Amérique d’abord »), publie en octobre 1944 un pamphlet modestement intitulé La vérité sur Pearl Harbor : pour la première fois, Roosevelt est expressément accusé, non seulement d’avoir poussé le Japon à entrer en guerre, mais d’avoir dissimulé des informations essentielles à Kimmel et Short, les empêchant ainsi de mettre la base en état d’alerte. Encore Flynn dénonce-t-il surtout, chez Roosevelt, une coupable négligence davantage qu’un plan machiavélique [4]

Le Congrès s’empare du dossier et réunit enfin sa propre commission d’enquête en 1945. Le 7 février 1946, son rapport est rendu public. Il apaise le débat : Kimmel et Short demeurent coupables, mais leur sont uniquement reprochées des « erreurs d’appréciation », et l’accusation de « manquement à leur devoir » est abandonnée. Quant aux civils et aux militaires de Washington, ils sont exonérés, quoique leurs négligences aient été mises en lumière [5]. Roosevelt, lui, n’est plus là pour se défendre : il est mort le 12 avril 1945, avant même la fin du conflit.

Après la guerre : un fonds de commerce de l’extrême droite américaine

Affaire classée, alors ? Pas vraiment. La Guerre Froide ne tarde pas à déchaîner, aux États-Unis, une hystérie anti-communiste, qui s’en prend au legs politique de la présidence Roosevelt. Des intellectuels qui, jadis, faisaient partie, à l’instar de John T. Flynn, du courant isolationniste hostile à l’entrée en guerre de l’Amérique contre l’Axe, reprennent du poil de la bête. A leurs yeux, pas de doute : si un suaire d’infamie est retombé sur les cadavres de Pearl Harbor, c’est au seul Roosevelt qu’on le doit !

Un historien réputé appartenant à cette mouvance (quoique favorable au New Deal), Charles Beard, soutient en 1948 que Roosevelt a poussé le Japon à entrer en guerre [6]. En 1952, son collègue Charles Tansill, nettement plus agressif, fait du défunt Président américain le responsable de la Seconde Guerre mondiale ! Et d’aller bien plus loin que Flynn et Beard, en prétendant que Roosevelt, non seulement aurait su que le Japon allait frapper Pearl Harbor, mais encore l’aurait délibérément caché à ses commandants militaires en poste à Hawaï [7]. Tansill, il est vrai, tout historien qu’il était, professait une idéologie d’extrême droite, raciste et plus que complaisante envers le Troisième Reich, au point d’être encensé après sa mort par le négationniste Austin App [8].

Les affirmations de Tansill sont appuyées par un autre historien dont l’idéologie modèle les conclusions, Harry Elmer Barnes [9]. Egalement isolationniste avant Pearl Harbor, Barnes s’est déjà signalé comme un ardent défenseur de l’Allemagne dans les controverses historiographiques sur les causes des Première et Seconde Guerres mondiales. Ultérieurement, dans les années 1960, Barnes deviendra ouvertement négationniste, se liant d’amitié avec le négationniste Paul Rassinier, qu’il traduira pour le public américain [10]. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que Barnes instrumentalise Pearl Harbor pour vilipender Roosevelt et exonérer nazis et Japonais de toute culpabilité.

À l’extrême droite américaine se greffent des démarches plus personnelles. Si le général Short est mort en 1949, l’amiral Kimmel, lui, ne cesse de militer en faveur de sa réhabilitation. L’un de ses proches, le contre-amiral Theobald, publie en 1955 Le secret de Pearl Harbor, autre ouvrage clef qui, avec les écrits de Barnes et Tansill, pose le cadre de ce que seront les théories du complot intéressant Pearl Harbor. Aux précédentes allégations conspirationnistes, Theobald ajoute que Roosevelt aurait progressivement dépouillé la base américaine de tout moyen de défense pour y attirer les Japonais [11]

Les ouvrages de Harry E. Barnes, Charles C. Tansill et Robert A. Theobald.

Pearl Harbor, appât pour le Japon ?

À l’appui de leurs accusations, Barnes, Tansill et Theobald ne manquent apparemment pas d’arguments. Roosevelt ne faisait pas mystère de son hostilité à l’Allemagne et au Japon. La loi « prêt-bail », la Charte de l’Atlantique, la visite de son conseiller privé, Harry Hopkins, à Moscou, autant d’appuis apportés à la Grande-Bretagne et à l’Union soviétique. Mais l’opinion, comme le Congrès, restaient encore majoritairement isolationniste. Au cours de la campagne présidentielle de 1940, Roosevelt avait même garanti que les « Boys » ne seraient jamais envoyés dans une guerre à l’étranger. Pour unir l’Amérique, il fallait donc pousser l’Allemagne ou le Japon à la faute, et passer pour la victime d’une agression caractérisée. Encore cette agression devait-elle viser directement un intérêt américain, comme le canal de Panama… ou les îles Hawaï.

Dans cette logique complotiste, Roosevelt, tel un démiurge démoniaque, multiplie les provocations à l’encontre de Tokyo : la flotte américaine mouille à Pearl Harbor depuis le mois de mai 1940 ; en juillet 1940, l’embargo est décrété contre le Japon sur le carburant d’aviation ; en octobre, il s’étend à toutes les marchandises servant directement à l’effort de guerre ; le 25 juillet 1941, le chef d’État américain gèle les avoirs japonais aux États-Unis (135 millions de dollars) ; le lendemain, il ordonne avec les Hollandais et les Britanniques un embargo total sur le pétrole. Le Japon perd du jour au lendemain 80 % de ses approvisionnements et sa machine de guerre enlisée en Chine risque de tomber en panne d’essence. Se pose alors à Tokyo l’alternative suivante : la solution négociée ou la guerre. Roosevelt, sciemment, se montre inflexible, et pousse le Japon à déclencher les hostilités [12].

À cette phase, le lecteur ne manque pas de s’étonner : pourquoi Roosevelt a-t-il manœuvré le Japon plutôt que l’Allemagne ? Réponse : parce que l’Empire du Soleil levant était aisément manipulable, et ce pour une raison très simple. Les services de renseignements américains, en effet, avaient remporté une victoire aussi éclatante que discrète, puisqu’ils avaient « cassé » le code diplomatique japonais – baptisé Purple (« Pourpre »). De fait, les dirigeants américains pouvaient lire sans difficulté les messages secrets adressés par le ministère nippon des Affaires étrangères à tous ses établissements à l’étranger !

Or, poursuivent nos auteurs, des messages télégraphiés par Tokyo au consulat japonais d’Honolulu ont été interceptés et déchiffrés avant le raid, et signalaient un certain intérêt des Japonais pour le dispositif militaire américain sur place. Mieux encore, le 27 janvier 1941, l’ambassadeur péruvien au Japon avait alerté son homologue américain que « les Japonais avaient l’intention d’exécuter une attaque surprise contre Pearl Harbor avec toutes leurs forces et toutes leurs armes » [13]. Pourtant, aucune de ces informations ne sera adressée aux commandants de Pearl Harbor.

Plus grave : au matin du 7 décembre à Washington, un message de Tokyo adressé à l’ambassade nippone avait précisé qu’une note diplomatique s’apparentant à une déclaration de guerre devrait être remise au Département d’État américain à 13 heures, heure locale. C’est-à-dire, en tenant compte du décalage horaire, 7 heures 30 à Hawaï, ce qui tendait à indiquer que Pearl Harbor allait être victime d’une attaque à l’aube ! Mais « inexplicablement », l’amiral Stark n’arrivera à son bureau qu’à 09h25, heure de Washington, et, une fois informé, décidera… de ne pas alerter l’amiral Kimmel !

De son côté, ce n’est qu’à 11 heures 25, heure de Washington, que le général Marshall prendra tranquillement connaissance de cette dépêche japonaise : ordre sera donc donné aux commandants militaires outre-mer de « se tenir en alerte », mais suite à une incroyable accumulation de retards, le télégramme en question parviendra à Pearl Harbor six heures après l’attaque. Et Roosevelt ? Le soir du 6 décembre, il avait déduit des derniers messages japonais décodés que « c’était la guerre ». Il n’en fera pourtant rien savoir aux militaires de Hawaï.

Emballements complotistes : Roosevelt savait mais n’a rien fait !

Il n’en faut pas davantage pour dénoncer un complot. Quoique cette déduction ait été rapidement discréditée par les historiens [14], elle a été ressuscitée et raffinée dans les années 1980 par un journaliste bien considéré, John Toland. Romancier à ses heures, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la Seconde Guerre mondiale, dont une colossale biographie de Hitler, l’homme possède un indiscutable talent littéraire, qui va donner un second souffle aux théories du complot entourant le 7 décembre 1941. Ce qui lui vaudra de participer, en 1990, à une conférence de l’Institute for Historical Review, une officine négationniste [15].

De fait, avec son livre Infamy, paru en 1982, Toland promeut une thèse encore plus sensationnelle que celles de ses prédécesseurs : l’escadre d’attaque japonaise aurait été repérée par les Américains lors de son périple vers Pearl Harbor [16] !

Infamy: Pearl Harbor and Its Aftermath, de John Toland (Berkley, 1982 ; rééd. Anchor, 2014).

Et l’écrivain d’enchaîner les révélations. Premièrement, un navire marchand américain faisant le trajet San Francisco-Honolulu, le Lurline, aurait capté début décembre 1941 des messages codés nippons de basse fréquence, laissant entendre qu’une escadre japonaise se trouvait à proximité des îles Hawaï ; les services de renseignements locaux américains en auraient été informés le 3 décembre. Deuxièmement, Robert Ogg, un expert en électronique du 12e district naval de San Francisco, aurait repéré des signaux émanant d’une escadre de porte-avions nippons située au nord-ouest des Hawaï, et aurait transmis l’information à ses supérieurs le même jour. Troisièmement, le commandement de la Défense de l’Alaska aurait détecté, le 6 décembre 1941, des navires japonais à 270 miles au sud-est des Aléoutiennes. Quatrièmement, l’attaché naval hollandais à Washington, Johan E. Ranneft, aurait témoigné avoir été informé par l’Office of Naval Intelligence (renseignements navals américains – ONI) le 2 décembre de l’existence d’une force expéditionnaire japonaise de deux porte-avions se dirigeant vers Pearl Harbor.

À la suite de John Toland, plusieurs « chercheurs », tels que Robert B. Stinnett [17], Mark Emerson Willey [18] et plus récemment Douglas Horne, un adepte des théories du complot dans l’affaire JFK [19], iront jusqu’à prétendre que les décrypteurs américains auraient réussi à percer, en plus du chiffre diplomatique nippon, le code de la Marine japonaise (baptisé Japanese Navy 25, ou JN-25) bien avant l’attaque. En d’autres termes, l’escadre japonaise ne serait pas passée inaperçue des Américains, mais la Maison-Blanche, en toute conscience, lui aurait laissé la voie libre pour mieux préparer « sa » guerre.

Mais le Président américain et ses subordonnés, en premier lieu le général Marshall et l’amiral Stark, sont-ils les seuls coupables ? Pour le chercheur britannique James Rusbridger, les véritables responsables se trouveraient… à Londres. Churchill aurait absolument cherché à faire entrer Roosevelt dans la guerre pour mieux sauver l’Angleterre et l’URSS. À quoi Rusbridger ajoute ce « scoop » : les services d’espionnage britanniques auraient, eux, cassé le code JN-25 (pour « Japanese Navy 25 »), ce qui leur auraient permis de déterminer sans difficulté que Pearl Harbor allait être attaqué. Informé, Churchill se serait tu, pour permettre à la guerre d’éclater [20].

Un nombre ahurissant de contre-vérités

Ne nous laissons pas impressionner. Lesdites théories négligent bon nombre d’éléments, tel que le contexte ou les pesanteurs bureaucratiques américaines de l’époque, et assènent, la plupart du temps, un nombre ahurissant de contre-vérités, la faute à une méthodologie où l’incompétence le dispute à la mauvaise foi.

Tout d’abord, accuser Roosevelt est, en soi, simpliste. C’est, en effet, faire bon marché des jeux de pouvoirs américains : la politique étrangère des États-Unis est certes dirigée par Roosevelt, mais reste éclatée entre plusieurs institutions (le Congrès, le Département d’État, de même que l’appareil militaire scindé entre Marine et armée de terre, sans parler d’autres cercles), si bien qu’elle donne parfois l’impression d’être cacophonique.

De telles frictions expliquent pourquoi la diplomatie américaine vis-à-vis de l’Asie reste longtemps si erratique. L’Empire du Soleil levant envahit la Mandchourie en 1931, s’attaque à la Chine en 1937, mais ce n’est qu’un juillet 1939 que Roosevelt abat contre lui une première mesure de rétorsion concrète, à savoir la dénonciation, avec un délai de préavis de six mois, du traité de commerce signé avec Tokyo en 1911. Il faut attendre un an pour le voir décréter l’embargo sur le carburant d’aviation, décision minimaliste répliquant aux incursions japonaises en Indochine française. L’embargo pétrolier prononcé en juillet 1941, certes lourd de conséquences, ne fait que répondre à l’occupation de l’Indochine par l’armée nippone, véritable pistolet braqué aussi bien vers le cœur de la Chine nationaliste que vers les possessions européennes et américaines en Asie du Sud-Est.

Roosevelt ne cherche pas à attiser le feu dans le Pacifique, bien au contraire. Il espère, en coupant le robinet du pétrole, dissuader les Japonais d’étendre leurs conquêtes, aussi bien vers la Malaisie que vers la Sibérie. Et si, en définitive, il refuse de revenir en arrière, c’est tout simplement parce que les Japonais ne cherchent pas à renier leur propre impérialisme, ni à abandonner les territoires conquis en parfaite violation du droit international. En d’autres termes, céder reviendrait, de la part des États-Unis, à rééditer dans le Pacifique les honteux accords de Munich. Et ce que reprochent les « conspirationnistes » au Président américain, c’est précisément de ne pas avoir adopté l’attitude de Neville Chamberlain.

Fermeté n’est pas synonyme d’imprudence. S’il est vrai qu’en 1941 Roosevelt souhaite faire barrage aux puissances de l’Axe, il ne tient pas pour autant à démarrer le conflit en mauvaise posture. Son attention reste alors surtout focalisée sur l’Allemagne, laquelle occupe l’Europe et peut très bien l’emporter sur l’Union soviétique (aux yeux du monde, le sort de Moscou est encore en suspens en décembre 1941) [21]. Or, si l’économie américaine est la première du monde, l’armée des États-Unis est ridiculement faible. Entrer en guerre sur deux fronts n’est pas souhaitable dans l’immédiat.

D’autant que l’Amérique ne peut laisser ses bases du Pacifique (Hawaï, mais aussi Guam, Wake, et surtout les Philippines) sans défense. Il est ainsi prévu que l’archipel philippin, où officie le général Douglas MacArthur, hérite d’une puissante force aérienne composée de nouveaux bombardiers stratégiques B-17 ; malheureusement, la concentration de cette artillerie volante ne peut s’achever avant le printemps 1942.

Il faut donc gagner du temps, quitte à compromettre sans se compromettre, ce qui conduit Washington, en novembre 1941, à envisager un modus vivendi – au moins provisoire – avec Tokyo. Finalement, le 26 du même mois, le Département d’État jette l’éponge. Roosevelt et son entourage, en effet, ont été avisés de préparatifs de guerre japonais, notamment de vastes mouvements de troupes qui suggèrent une offensive en Asie du Sud-Est. Ils s’attendent à une attaque surprise dans les jours qui suivent, voire le dimanche… 30 novembre [22] !

Les pourparlers diplomatiques ne se justifiant plus du fait de la mauvaise foi japonaise, Washington communique à ses commandants outre-mer un avertissement de guerre qui sera mal interprété par Kimmel et Short, lesquels ne l’assimileront pas à une véritable alerte militaire. Il est vrai que les jours passent… et que rien ne se passe. La fermeté aurait-elle payé ? Le Japon s’est-il « dégonflé » ? Les négociations pourront-elles reprendre ?

Contacté par un émissaire d’une mystérieuse faction pacifiste japonaise, Roosevelt l’espère, et envisage même d’écrire une lettre à Hiro-Hito pour sauver la paix [23]. Cette lettre ne sera envoyée que le 6 décembre. Trop tard. Mais entretemps, la tension s’est relâchée chez les dirigeants américains, ce qui pourrait expliquer la relative nonchalance du général Marshall et de l’amiral Stark au matin du dimanche 7 décembre [24]. Les cercles du pouvoir américains paient, en l’occurrence, leur sous-estimation du Japon : ils lui concèdent un puissant potentiel militaire, mais sans réellement croire qu’il ose s’en servir contre les Etats-Unis [25] !

Des messages noyés dans une masse considérable d’autres signaux

Pearl Harbor: Mother of All Conspiracies, de Mark Emerson Willey (Xlibris, 2000).

Dans ce contexte, personne – ni à Washington, ni à Hawaï, ni même à Londres – n’a effectivement imaginé que Pearl Harbor serait la cible. Au pire Roosevelt et ses conseillers s’attendaient-il à une offensive sur les colonies britanniques et hollandaises en Asie du Sud-Est, voire contre les Philippines [26]. Était-il d’ailleurs imaginable, pour un Occidental, que les Japonais réuniraient une puissante armada et l’enverraient traverser 5 000 kilomètres dans le Pacifique Nord ? D’autant que les Japonais ont savamment intoxiqué les Américains sur les capacités réelles de leurs porte-avions. Les pilotes japonais sont d’ailleurs méprisés par leurs confrères et des études académiques prétendent même que leurs yeux bridés les rendent inaptes au vol et au tir de précision !

Négligeant ce contexte « culturel », les complotistes font grand cas de quelques messages diplomatiques « Pourpre » trahissant l’intérêt japonais pour Pearl Harbor. Ces messages étaient en fait noyés dans une masse considérable d’autres signaux, outre qu’ils n’ont pas été tous déchiffrés ou lus à temps. Il était facile, après coup, d’en faire des informations fondamentales. Mais les pratiques bureaucratiques et les rivalités interservices n’ont pas contribué à éclaircir les projets japonais : les services de renseignements américains étaient en effet scindés en plusieurs instances, tels que le FBI, les services de renseignements de l’armée, les services de renseignements de la Marine (eux-mêmes divisés en deux bureaux, l’ONI et le bureau des Communications navales). Chaque organe avait tendance à travailler de son côté, rendant difficile le partage d’informations et leur synthèse, d’autant que le personnel comprenait davantage de techniciens que d’analystes et de bons traducteurs [27].

Roosevelt lui-même n’avait pas accès à tout, car Marshall et Stimson avaient, de leur propre initiative, décidé de lui interdire l’accès de mai à novembre 1941 aux décryptages « Pourpre », par crainte de fuites émanant de la Maison Blanche ! Difficile, dans ces circonstances, de l’imaginer planifiant diaboliquement un coup monté : il n’avait pas toutes les cartes en main…

La flotte adverse a-t-elle d’ailleurs été repérée sur la route des Hawaï, comme l’affirment péremptoirement les conspirationnistes ? Nullement. Archives et survivants nippons attestent en effet que l’escadre expéditionnaire s’est constamment tenue au total silence radio, de manière à éviter précisément tout repérage ennemi [28].

Dès lors, il est absolument impossible que de prétendus messages radio aient été captés par les témoins que nous énumère John Toland, ce qui eût constitué une grossière violation de la procédure à suivre. Il semble à cet égard que le Lurline ait en fait intercepté – sans évidemment pouvoir les décoder – les messages que Tokyo adressait à l’escadre expéditionnaire. De même, il est établi que l’historien américain a déformé les propos de Robert Ogg et que ce dernier n’a jamais évoqué le repérage d’une escadre de porte-avions. Quant au commandement de l’Alaska, il n’a pu repérer les unités japonaises, puisqu’elles se trouvaient bien plus au sud que le ou les navires effectivement détectés. Enfin, le témoignage de l’attaché naval hollandais Johan Ranneft, personnalité d’ailleurs douteuse, souffre de sérieux problèmes de crédibilité. Les archives navales américaines établissent en effet qu’au début du mois de décembre toute trace des porte-avions avait été perdue. En fait, il semblerait que Ranneft ait été victime d’une confusion, qu’il aurait par la suite fait mousser : l’escadre de porte-avions que l’ONI lui aurait mentionnée n’était autre qu’américaine, croisant au nord des îles Marshall le 2 décembre 1941 [29].

Au demeurant, il est prouvé que les Américains étaient loin d’être parvenus à déchiffrer le code naval nippon JN 25. Les complotistes mélangent, par incompétence et/ou malhonnêteté, les genres : si le chiffre JN 25A, entré en service le 1er juin 1939, avait fini par révéler ses secrets, les Américains n’avaient pu lire que quelques bribes livrées par son successeur, le JN 25B, en vigueur à compter du 1er décembre 1940. La décision prise par les Japonais de modifier les tables de chiffrage, intervenue entre le 1er et le 4 décembre 1941, réduira à néant ces patients efforts – on sait d’ailleurs que le chiffre naval japonais donnera encore du fil à retordre aux décrypteurs américains lors des batailles de la Mer de Corail et de Midway, à la mi-1942, détail curieusement « oublié » par les accusateurs de Roosevelt [30].

Et Churchill ? A-t-il su à l’avance ce qui se tramait ? Là encore, les archives ont parlé, décevant les amateurs d’hypothèses sensationnalistes. En décembre 1941, les décrypteurs britanniques avaient à peine mieux réussi que leurs homologues américains à « casser » le JN 25B, mais sans pouvoir connaître dans le détail les plans d’opérations adverses [31]. Quand bien même auraient-ils réussi à aller plus loin qu’ils n’auraient pu découvrir que l’escadre expéditionnaire allait frapper Pearl Harbor : l’ordre de départ japonais du 25 novembre 1941, susceptible de dévoiler le pot-aux-roses, avait été transmis par voie manuelle [32] et le silence radio sera maintenu jusqu’au bout. Comme l’atteste le journal intime tenu à l’époque par un officier des services de décodage britanniques, la nouvelle du raid japonais tombera comme une « complète surprise » [33].

En conséquence, Churchill, s’il n’ignorait pas que la guerre pouvait éclater d’un jour à l’autre, ne pouvait en revanche absolument pas savoir que l’objectif principal des Japonais était Hawaï. Il espérait même que l’inflexibilité américaine tiendrait le Japon à distance [34] ! Et à supposer même, pour les besoins du raisonnement, qu’il ait eu vent des plans nippons ciblant Pearl Harbor, il est absurde d’affirmer qu’il n’aurait rien révélé à Roosevelt, dont il cherchait l’appui – et donc la confiance. « Aucun amant, dira-t-il, ne s’est jamais penché avec autant d’attention sur les caprices de sa maîtresse que je ne l’ai fait moi-même sur ceux de Franklin Roosevelt. » [35]

Une faillite intellectuelle, non une conspiration

Au final, il faut considérer que ni Roosevelt, ni Churchill, n’ont envisagé un seul instant que les Japonais allaient s’en prendre à Pearl Harbor. Dans les jours précédant l’attaque, ils supposaient même avoir gagné un répit pour renforcer leurs possessions du Pacifique. Les complications bureaucratiques, la surcharge d’informations interceptées, les négligences des uns et l’incompétence des autres, un parfum de racisme aussi, aboutiront à obscurcir le mystère planant sur la stratégie nippone.

En ce sens, il n’est pas question de réduire les responsabilités de Kimmel et de Short, lesquels n’ont effectivement pas pris les mesures imposées par les divers avertissements de Washington. Mais ils manquaient certes de moyens (hydravions et radars en nombre insuffisant, notamment), outre d’être victimes d’une illusion de sécurité, compte tenu de l’éloignement de leur base. De surcroît, la multiplication des avertissements avait émoussé la vigilance, et l’excès de paranoïa devenait superflu. Bref, l’inconséquence américaine sera à la hauteur de l’ingéniosité nippone.

Car les vrais responsables de la défaite américaine, il serait temps de le reconnaître, ne sont autres que ceux qui ont conçu et exécuté cette offensive aéronavale stupéfiante d’audace, à savoir la Marine impériale japonaise. En un sens, les allégations complotistes ne sont pas sans reproduire les clichés racistes des décideurs américains de l’époque, incapables de concevoir que des Asiatiques oseraient – et réussiraient – pareil exploit militaire… Comme toujours dans les théories du complot, on ne prête qu’aux riches.

 

Bibliographie sélective
Ladislas Farago, La clef du chiffre. Le décryptage du code japonais et Pearl Harbor, Paris, Stock, 1968 (trad. de l’anglais).
Gordon W. Prange, At dawn we slept. The untold story of Pearl Harbor, New York, Penguin, 1982 et 2001.
Gordon W. Prange, Donald M. Goldstein & Katherine V. Dillon, Pearl Harbor. The verdict of history, New York, Penguin, 1986.
John Prados, Combined Fleet decoded. The secret history of American intelligence and the Japanese Navy in World War II, Annapolis, Naval Institute Press, 1995.
Michael Smith, The Emperor’s Codes. Bletchley Park and the breaking of Japan’s secret ciphers, New York, Bantam, 2000.
Ronald Spector, Eagle against the Sun. The American war with Japan, New York, MacMillan, 1984 et Londres, Penguin, 1987 – trad. française : La Guerre du Pacifique, Paris, Albin Michel, 1987.
Roberta Wohlstetter, Pearl Harbor n’était pas possible !, Paris, Stock, 1964 (trad. de l’anglais).

 

Notes :
[1] Voir le rapport préalable de Frank Knox, Secrétaire à la Marine, à l’issue de son inspection conduite en décembre 1941, U.S. Congress Joint Committee on Pearl Harbor Attack, Hearings, 1946, Part 24, p. 1749-1756, http://www.ibiblio.org/pha/congress/Vol24.pdf, ainsi que le rapport d’enquête de la commission Roberts du 23 janvier 1942, http://www.ibiblio.org/pha/pha/roberts/roberts.html.
[2] Les différents rapports des commissions d’enquête sont accessibles en ligne : http://www.ibiblio.org/pha/pha/invest.html.
[3] La lettre du général Marshall à Thomas Dewey du 25 septembre 1944 a été mise en ligne sur le site de la National Security Agency (NSA) : https://www.nsa.gov/portals/75/documents/news-features/declassified-documents/friedman-documents/reports-research/FOLDER_513/41786189082519.pdf.
[4] John T. Flynn, The Truth about Pearl Harbor, New York, octobre 1944. Une réédition parue l’année suivante parue à Glasgow est disponible en ligne : https://archive.org/details/TruthAboutPearlHarbourJohnFlynn1945/America%2C%20Roosevelts%20-%20The%20Truth%20About%20Pearl%20Harbour/mode/2up.
[5] http://www.ibiblio.org/pha/pha/congress/part_0.html
[6] Charles Beard, President Roosevelt and the Coming of the War 1941, Yale University Press, 1948.
[7] Charles C. Tansill, Back door to war. The Roosevelt Foreign Policy 1933-1941, Chicago, Henry Regnery Company, 1952 (rééd. : Greenwood Press, 1975). En ligne : https://mises.org/library/back-door-war-roosevelt-foreign-policy-1933-1941.
[8] John Jackson, « Charles Tansill: A Case of Libertarian Nazi Blindness », https://altrightorigins.com/2018/01/20/libertarian_nazi_blindess/ (20 janvier 2018).
[9] Notamment en dirigeant l’ouvrage collectif, cosigné par Tansill, Perpetual war for perpetual peace, Caldwell, Caxton Printers, 1953 – en ligne : https://mises-media.s3.amazonaws.com/Perpetual%20War%20for%20Perpetual%20Peace_2.pdf. dans Voir également Harry Elmer Barnes, Pearl Harbor after a Quarter of a Century, Arno Press, 1972 – en ligne : https://cdn.mises.org/Left%20and%20Right_4_1_3_1.pdf.
[10] Justus D. Doenecke, « Harry Elmer Barnes », The Wisconsin Magazine of History, vol. 56, n°4, summer, 1973, p. 311-323.
[11] Contre-amiral Robert A. Theobald, Le secret de Pearl Harbor, Paris, Payot, 1955 (trad. de l’anglais). Préfacé par les amiraux Kimmel et Halsey.
[12] Selon les complotistes, Roosevelt aurait suivi à la lettre un mémorandum composé le 7 octobre 1940, dix jours après l’adhésion du Japon au Pacte Tripartite le liant à l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, par Arthur H. McCollum, commandant du département « Extrême-Orient » de l’ONI https://en.wikisource.org/wiki/McCollum_memorandum. McCollum y recommande effectivement de renforcer la présence américaine dans le Pacifique et d’accroître l’aide apportée à la Chine nationaliste (qui tient tête à l’armée impériale depuis 1937), outre d’organiser un embargo total à l’encontre de l’Empire nippon. « Si par ces moyens le Japon peut être amené à commettre un acte de guerre, tant mieux. Dans tous les cas de figure, nous devons être totalement préparés à tenir compte de la menace d’un conflit ». De cette manière, espère McCollum, les États-Unis pourront écraser le Japon et ramener l’ordre dans le Pacifique, ce qui contribuera à maintenir à flots l’Empire britannique menacé de toutes parts par les Allemands et les Italiens. Dont acte, mais les conspirationnistes exagèrent considérablement la portée du document, lequel ne saurait constituer la « Bible » de la politique extérieure américaine de 1940-1941 ! D’autant que les « provocations » que les complotistes imputent à Roosevelt débutent, de leur propre aveu, bien avant l’élaboration de ce mémorandum, ce qui fragilise encore davantage la cohérence des théories du complot sur le sujet.
[13] Sur cet épisode, voir Lew Paper, In the cauldron. Terror, tension, and the American Ambassador’s struggle to avoid Pearl Harbor, Regnery History, 2019, p. 81-93. A l’époque, l’amiral Yamamoto avait certes fait part à sa hiérarchie de son idée d’attaquer Pearl Harbor, mais le haut-commandement japonais ne l’avait pas encore avalisée – loin s’en faut !
[14] Ainsi, les allégations complotistes ont été pulvérisées par un remarquable ouvrage universitaire paru aux Etats-Unis en 1962, Roberta Wohlstetter, Pearl Harbor n’était pas possible !, Paris, Stock, 1964 (trad. de l’anglais). Elles avaient déjà suscité de nombreuses critiques, sur le fond et la méthode – voir notamment Richard N. Current, « How Stimson Meant to « Maneuver » the Japanese », The Mississippi Valley Historical Review, vol. 40, n°1 , juin 1953, p. 67-74, ainsi que Robert H. Ferrell, « Pearl Harbor and the revisionists », The Historian, vol. 17, n°2, 1955, p. 215-233.
[15] La vidéo de l’intervention de Toland est en ligne : https://archive.org/details/1990-10th-IHR-John-Toland.
[16] John Toland, Infamy. Pearl Harbor and its aftermath, New York, Berkley, 1982 et 1983.
[17] Robert B. Stinnett Day of Deceit. The truth about F.D.R. and Pearl Harbor, New York, Touchstone, 1999 et 2001.
[18] Mark Emerson Willey, Pearl Harbor. Mother of All Conspiracies, Philadelphie, Xlibris, 2000.
[19] Douglas Horne, Deception, intrigue, and the road to war. A chronology of significant events detailing President Franklin D. Roosevelt’s successful effort to bring a united America into the war against Germany during the Second World War, auto-édité, 2007, 2 volumes.
[20] James Rusbridger & Eric Nave, La Trahison de Pearl Harbor. Comment Churchill entraîna Roosevelt dans la guerre, Paris, Pygmalion/Gérard Watelet, 1992 (trad. de l’anglais). Rusbridger se basait notamment sur les souvenirs d’Eric Nave (1899-1993), officier des services de décodage australien qui avait participé aux efforts britanniques tendant au déchiffrage du JN-25. Malheureusement pour Rusbridger, Nave n’était plus affecté dans les services britanniques depuis 1940, si bien qu’on voit mal comment il aurait pu confirmer que l’Angleterre aurait perçu à jour le code naval nippon en 1941. Par ailleurs, à la suite de la publication du livre de Rusbridger, Nave a vivement réfuté celui-ci. Il a été depuis établi que Rusbridger avait déformé les mémoires que lui avait laissés Eric Nave (Michael Smith, The Emperor’s Codes. Bletchley Park and the breaking of Japan’s secret ciphers, New York, Bantam, 2000, p. 278). Au moins Rusbridger écartait-il toute culpabilité chez Roosevelt, non sans suggérer que son entourage militaire, mieux informé, l’aurait volontairement laissé dans le vague pour éviter les fuites.
[21] Les préoccupations américaines vis-à-vis de l’Atlantique sont si fortes qu’au printemps 1941, Roosevelt dépouille Pearl Harbor de trois cuirassés, un porte-avions, quatre croiseurs et plusieurs destroyers, suscitant l’ire de l’amiral Kimmel, qui se plaint de perdre continuellement les moyens d’affronter le Japon en cas de guerre (Gordon W. Prange, At dawn we slept. The untold story of Pearl Harbor, New York, Penguin, 1982 et 2001, p. 127-141).
[22] Voir notamment Ladislas Farago, La clef du chiffre. Le décryptage du code japonais et Pearl Harbor, Paris, Stock, 1968, p. 187-194.
[23] Cette démarche japonaise isolée n’a pas reçu d’explication claire à ce jour. S’agissait-il d’une entreprise de désinformation (Edward Behr, Hiro-Hito l’Empereur ambigu, Paris, Robert Laffont, 1989, p. 310-319) ? Ou résulte-t-il d’un désir sincère de certains Japonais d’éviter la guerre (Roger B. Jeans, Terasaki Hidenari, Pearl Harbor and occupied Japan. A bridge to reality, Lanham, Lexington Books, 2009 et 2011, p. 63-144) ?
[24] À cet égard, ils auraient pu tenir compte des indices délivrés par la diffusion de « messages Vents ». Le 19 novembre 1941 en effet, Tôkyô avait informé ses diplomates que l’annonce d’une crise diplomatique impliquant le Japon s’effectuerait par un pseudo-communiqué météo, « Vent d’est, pluie » (rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis), « Vent d’ouest, clair » (rupture avec la Grande-Bretagne), « Vent du nord, nuageux » (rupture avec la Russie). Il est possible que les Américains aient bel et bien, malgré les contradictions des témoins impliqués dans l’affaire, intercepté les deux premiers messages peu de jours avant l’offensive nippone, de même d’ailleurs que les Britanniques. Si tel est le cas – et l’affirmation relève à l’heure actuelle de la simple hypothèse – les décideurs américains et anglais auraient pu déterminer que la guerre était imminente, mais l’état d’alerte avait déjà été décrété la semaine précédente, et les « messages Vents » ne révélaient aucun des objectifs militaires de l’adversaire.
[25] Le Japon reste perçu par les décideurs américains comme une « Allemagne du pauvre », c’est-à-dire une puissance impérialiste, agressive, mais uniquement capable d’imiter sans rien créer par elle-même, et qu’il suffira de tancer pour la faire rentrer dans le rang. Les leaders britanniques partagent globalement ce sentiment, d’autant qu’ils se refusent à croire que les Japonais attaqueront avant que l’Allemagne ne terrasse l’URSS (Saki Dockrill, « Britain’s grand strategy and Anglo-American leadership in the war against Japan », in Brian Bond & Kyoichi Tachikawa (dir.), British and Japanese military leadership in the Far Eastern War 1941-1945, New York, Routledge, 2004, p. 11).
[26] Anecdote significative : lorsqu’il sera informé du raid japonais, le Secrétaire à la Marine, Frank Knox, laissera éclater sa surprise : « Mon Dieu, ce n’est pas possible, vous voulez dire les Philippines ? » (Audition du major John H. Dillon, Pearl Harbor Attack. Hearings before the Joint Committee of the Pearl Harbor Attack, vol. 8, p. 3836).
[27] Voir notamment, sur ce point, Roberta Wohlstetter, Pearl Harbor n’était pas possible !, Paris, Stock, 1964, notamment p. 165-304 (trad. de l’anglais).
[28] Le fait que l’escadre de bataille japonaise ait conservé le silence radio est surabondamment établi, notamment par des documents japonais contemporains tels que le journal du contre-amiral Chigusa, « Conquer the Pacific Ocean aboard destroyer Akigumo. War Diary of the Hawaiian Battle », in Donald M. Goldstein & Katherine V. Dillon (éd.), The Pearl Harbor Papers. Inside the Japanese Plans, Dulles, Brassey’s, 1993 et 2000, p. 169-2019, notamment p. 180-195.
[29] Voir la mise au point dévastatrice de Gordon W. Prange, Donald M. Goldstein & Katherine V. Dillon, Pearl Harbor. The verdict of history, New York, Penguin, 1986, p. 52-62 ainsi que Telford Taylor, « Days of Infamy, decades of doubt », The New York Times Magazine, 29 avril 1984 https://www.nytimes.com/1984/04/29/magazine/day-of-infamy-decades-of-doubt.html.
[30] Sur cette problématique, lire Gilbert Bloch, « L’autre « Ultra » : « Magic ». Les décryptements américains pendant la Seconde Guerre mondiale – première partie », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°164, octobre 1991, p. 84-85. Les théories affirmant que les Américains décryptaient le code militaire naval japonais reposent sur de nombreuses inexactitudes, et une colossale mauvaise foi – cf. John Zimmerman, « Pearl Harbor revisionism: Robert Stinnett’s day of deceit », Intelligence and National Security, 2002, vol. 17, n°2, p. 127-146. Il est possible que les services de l’US Navy aient accompli quelques avancées en 1941 (Brian Villa & Timothy Wilford, « Signals intelligence and Pearl Harbor. The state of the question », Intelligence and National Security, 2006, vol. 21, n°4, p. 520-556), mais elles n’étaient que très résiduelles. Faute d’avoir percé le code de la Marine impériale, l’US Navy sera incapable de repérer son escadre en chemin vers Pearl Harbor. Voir Philip H. Jacobsen, « Foreknowledge of Pearl Harbor? No! The story of the US Navy’s efforts on JN-25 », Cryptologia, 2003, vol. 27, n°3, p. 193-205 et, du même auteur, « No RDF on the Japanese Strike Force. No Conspiracy ! », International Journal of Intelligence and CounterIntelligence, 2005, vol. 18, p. 142–149. Dans le même sens, voir John Prados, Combined Fleet decoded. The secret history of American intelligence and the Japanese Navy in World War II, Annapolis, Naval Institute Press, 1995, p. 158-177.
[31] Timothy Wilford, dans « Watching the North Pacific. British and Commonwealth intelligence before Pearl Harbor », Intelligence and National Security, 2002, vol. 17, n°4, p. 131-164, a tenté de réhabiliter la thèse du décodage du code naval japonais par les Britanniques, mais son argumentation repose sur plusieurs erreurs, telles que l’allégation, pourtant maintes fois réfutée, selon laquelle les navires japonais en route pour les Hawaii n’auraient pas respecté le silence radio (Philip Jacobsen, « Radio Silence and Radio Deception. Secrecy Insurance for the Pearl Harbor Strike Force », Intelligence and National Security, 2004, vol. 19, n°4, p. 695-718 et, du même auteur, « Radio Silence of the Pearl Harbor Strike Force Confirmed Again. The Saga of Secret Message Serial (SMS) Numbers », Cryptologia, 2007, vol. 31, n°3, p. 223-232).
[32] Prados, Combined Fleet decoded, op. cit., p. 171.
[33] John Ferris, « From Broadway house to Bletchley Park. The diary of Captain Malcolm. D. Kennedy, 1934–1946 », Intelligence and National Security, 1989, 4:3, p. 421-450, notamment p. 439-440.
[34] Martin Gilbert, Churchill. A life, Londres, Minerva, 1992, p. 710.
[35] Cité dans François Kersaudy, Winston Churchill, Paris, Tallandier, coll. « Texto », 2021, p. 561.


06.12.2021 à 19:19

Valérie Devon : Caraïbes, nazisme et vidéos

La Rédaction
En quelques années, cette secrétaire de formation est devenue l’un des maillons du néo-nazisme numérique. Enquête.

Texte intégral 2703 mots

En quelques années, cette secrétaire de formation est devenue l’un des maillons du néo-nazisme numérique. Enquête.

Valérie Devon (montage CW, décembre 2021).

Si vous êtes un nostalgique du Troisième Reich et que vous avez une connexion internet, les noms de « Valérie Devon » ou de « Didi 18 » ne vous sont probablement pas étrangers. En collaboration avec l’association OpenFacto, Conspiracy Watch a consacré une enquête de plusieurs semaines à cette néo-nazie française qui est derrière la traduction de centaines de contenus négationnistes, antisémites et racistes. Elle a permis d’établir qu’elle avait pour véritable nom Valérie Dewonck.

Alors qu’elle ne s’était encore jamais montrée physiquement, Valérie Dewonck a récemment laissé entrevoir dans une vidéo son visage masqué derrière une paire de lunettes de soleil et un chapeau de cow-boy. Elle y apparaissait particulièrement dépitée de ne pas être suffisamment écoutée et du peu de vues que cumulaient certaines de ses vidéos pourtant « capitales pour comprendre pourquoi (et) à cause de qui on est dans la merde aujourd’hui » (sic).

Devant l’insuccès d’une œuvre à laquelle elle a consacré le plus clair de ses dernières années, elle disait songer à mettre fin à sa très chronophage activité de traduction. Originaire de Lorraine et issue d’un milieu familial plutôt de gauche selon ses propres déclarations, Valérie Dewonck se présente comme quelqu’un qui, depuis l’enfance, s’est toujours « levée pour prendre la défense des plus faibles ». Aujourd’hui, elle reconnaît avoir perdu « tous (ses) amis, toute (sa) famille » à cause de ses convictions national-socialistes.

Secrétaire de formation, Valérie Dewonck se tourne vers les « médecines douces » avant de devenir « praticienne et enseignante Reiki ». C’est en juillet 2015 qu’elle découvre qu’on « nous a menti sur la Seconde Guerre mondiale » malgré ses connaissances en histoire qu’elle avoue « assez limitées ». C’est en visionnant un documentaire révisionniste américain de plus de six heures réalisé par un certain Dennis Wise, Adolf Hitler, la plus grande histoire jamais racontée, qu’elle a une véritable révélation. Une vidéo découverte au hasard d’un commentaire posté sur le site « d’information dissidente » Les Moutons enragés.

« La seule en France à fournir ce travail-là »

Bouleversée, elle décide désormais de consacrer sa vie à la traduction de contenus qui réécrivent l’histoire du point de vue… nazi. À un rythme effréné : travaillant « tous les jours non-stop », elle traduit ainsi en quelques années un nombre impressionnant de vidéos ainsi que de nombreux ouvrages, grâce notamment à son très bon niveau d’anglais, acquis pendant les longues années où elle a vécu au Canada.

Grâce à son hyperactivité en ligne, Valérie Dewonck se construit assez vite un important réseau de sociabilité néonazie, nouant en particulier des contacts avec des personnalités-clés de la sphère négationniste. Elle collabore ainsi avec Vincent Reynouardnégationniste français exilé en Grande-Bretagne, aux côtés duquel elle intervient dans des podcasts. Elle traduit d’ailleurs ses vidéos, ainsi que celles d’Hervé Ryssen, du français vers l’anglais.

Elle affirme également que Robert Faurisson l’aurait personnellement encouragée à poursuivre sa boulimique œuvre de traduction, puisqu’elle était « la seule en France à fournir ce travail-là ». Elle ne cache pas non plus ses contacts, passés comme actuels, avec plusieurs négationnistes étrangers de premier plan tels que l’Allemand Horst Mahler, qu’elle traduit en français, le néo-nazi allemand Ernst Zündel, qu’elle regrette de ne pas avoir rencontré avant sa mort en 2017, ou encore la négationniste allemande Ursula Haverbeck, dite « mamie nazie ».

Echantillons de vidéos mises en ligne par Valérie Dewonck (capture d’écran Odysee, décembre 2021).

Dissimulée derrière le pseudonyme de « Valérie Devon », elle a également entretenu des contacts étroits avec le vidéaste français Le Grand Monarque. Son blog était d’ailleurs hébergé, jusqu’en 2018 sur le site « The Savoisien », animé également par Le Grand Monarque. Mais en 2020, Valérie Dewonck lance son propre site, Didi18 Éditions – le chiffre « 18 » étant une allusion aux première et huitième lettres de l’alphabet, « A » et « H », pour les initiales d’Adolf Hitler.

Un antisémitisme obsessionnel

Fervente admiratrice du régime nazi, Valérie Dewonck en a gardé en principal héritage une haine obsessionnelle à l’égard des Juifs, accusés d’être responsables de tous les malheurs du monde. « Juif qui parle, bouche qui ment », explique-t-elle ainsi dans un entretien en ligne, précisant que l’« instinct nous signale qu’on est en présence d’un juif et qu’il vaut mieux s’en écarter ». Elle croit savoir que c’est « la circoncision au huitième jour » qui, à cause de ses « effets néfastes sur le développement du système nerveux ou du système glandulaire », transforme les Juifs en « monstres ».

Valérie Dewonck reprend les conclusions d’Arnold Leese, fondateur dans les années 1930 d’un parti nazi britannique, dont elle a traduit les ouvrages : selon elle, « toutes les guerres sont initiées par la même clique [comprendre, les Juifs – ndlr], dans un but de contrôle, d’asservissement, de prise de capitaux ». Elle s’inquiète aussi de l’existence de meurtres rituels perpétrés par les Juifs et prophétise que de nombreux morts sont à prévoir si l’on continue d’ignorer le complot juif, estimant que « nous sommes aujourd’hui pris en otage, avec cette fausse pandémie, par ceux qui contrôlent le monde, et vous savez de qui il s’agit », les mêmes qui orchestreraient en France un duel politique qui n’en serait pas un entre « le juif Mélenchon et puis le juif Zemmour » (sic)…

Selon Valérie Dewonck, nous vivons dans une « société dans laquelle les gens sont mentalement handicapés au point qu’ils sont totalement conditionnés » : « Nous baignons dans un mensonge perpétuel. […] Le national-socialisme est en nous. C’est l’ordre naturel des choses. Il coule naturellement dans nos veines, nous, le peuple des créateurs ». Elle déplore une « submersion migratoire » et un « génocide des Blancs », dans « un monde communiste qui est régi par le Talmud » aux ordres du « Nouvel Ordre Mondial ».

Valérie Dewonck a également fait siennes les croyances ésotériques et les positions anti-chrétiennes du nazisme. Reprenant la thèse d’une obscure auteure publiée et traduite en anglais par ses soins, Jacqueline Berger, qui fut notamment candidate du groupe catholique intégriste Civitas aux élections législatives de 2017, elle affirme que « le christianisme est une invention du judaïsme ». Elle prétend que « les chrétiens sont les esclaves des juifs » et qu’ils vénèrent un faux dieu, « Yahvé, le dieu des Juifs, Satan ». Valérie Dewonck souscrit plutôt à l’idée de « la réincarnation » de l’âme, et pense pouvoir découvrir, par l’interprétation des rêves, « qu’il se passe des choses dans les mondes invisibles ». Ses recherches l’ont également conduite à la conclusion que les hommes auraient été « capables de faire par le passé » des choses telles que« la téléportation » et « la télépathie »

Jonction

Les nombreux ouvrages traduits et édités par Valérie Dewonck, réhabilitant le nazisme ou défendant des thèses racistes et antisémites, se retrouvent en vente sur des grandes plateformes de e-commerces. Y figurent par exemple Le testament politique de Julius Streicher, directeur du journal antisémite de l’entre-deux-guerres Der Stürmer, publié en 2018 par les éditions néo-nazies Vettazedition, ou encore Meurtre rituel juif et La guerre de survie juive, d’Arnold Leese, édités par Didi18.

Pour violations répétées des règles proscrivant les contenus à caractère raciste, Valérie Dewonck a vu sa chaîne YouTube et son compte Twitter supprimés. Elle a cependant repris sa propagande sur des plateformes alternatives comme Odysee depuis septembre 2021, où sa chaîne propose bien sûr les nombreuse vidéos pro-nazies qu’elle a traduites, mais aussi par exemple une vidéo dénonçant Richard Boutry comme un « gourou » du complot « jésuite », des contenus contre les « enfants transgenres », le documentaire Vaxxed d’Andrew Wakefield, grand classique de la cause antivaccinale, ou encore une interview de David Icke, théoricien du « complot reptilien ».

Car les combats de Valérie Dewonck ne se limitent plus simplement au « révisionnisme », mot qu’elle utilise systématiquement pour présenter ses idéaux nazis : elle est également adepte des théories platistes. Dénonçant ce qu’elle appelle « l’hérésie du globe », elle est saluée par certains militants comme celle qui a réalisé « la jonction » entre les communautés « révisionnistes » et les platistes. Une croyance dans cette théorie complotiste radicale et considérée comme farfelue par une importante fraction de la « Dissidence », ce qui lui a valu des frictions avec plusieurs membres de cette dernière, comme avec Pierre Hillard.

Cette jonction prouve une nouvelle fois la perméabilité entre les différentes chapelles complotistes, comme sa propre adhésion aux thèses covido-sceptiques en fournit l’indice. Ainsi, Valérie Dewonck relaie-t-elle à partir de la mi-avril 2020 la vidéo « Le gouvernement mondial » de Valérie Bugault [archive] et conseille de « la visionner sur la chaîne de [Silvano] Trotta sur YouTube ».

Après avoir longtemps vécu au Canada, Valérie Dewonck s’est installée avec son époux, Claude Popelska, par ailleurs personnellement impliqué dans le travail de sa femme, au Belize, minuscule pays anglophone d’Amérique centrale. Le couple y tient une maison d’hôtes dans un village de pêcheurs sur la mer des Caraïbes, facétieusement appelée « Chez Didi ».

Leur fils, Alexandre, âgé de 20 ans, a quant à lui fait son coming-out national-socialiste au début du mois d’octobre dernier, dans un entretien avec une petite chaîne conspirationniste sur Odysee. Il y faisait étalage de toute l’admiration qu’il porte à sa mère et à ses combats « pour la vérité, pour le bien, pour la lumière », se félicitant de n’avoir pas été « endoctriné par l’école » et d’avoir du même coup échappé à cette société en « dégénérescence » qui « normalise l’homosexualité et, maintenant, la pédophilie ». Il y disait son « dégoût pour les chrétiens », accusait les Juifs d’être derrière l’immigration de masse, la diffusion de l’athéisme ou encore de la croyance en… une Terre sphérique.


05.12.2021 à 13:37

Conspiracy News #49.2021

La Rédaction
L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 29/11/2021 au 05/12/2021).

Texte intégral 2659 mots

L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 29/11/2021 au 05/12/2021).

CHRISTINE BOUTIN. Christine Boutin a cru lire dans la dénomination du variant Omicron une tentative de marteler, par consonance, « un mot proche du patronyme de notre président », Emmanuel Macron, dans le contexte électoral actuel (source : Aymeric Parthonnaud/Twitter, 28 novembre 2021). L’usage de la 15e lettre de l’alphabet grec répond pourtant à une logique bien précise de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) (source : BFM TV, 29 novembre 2021).

LE DESSIN DE LA SEMAINE. L’Oeil de Morgan Navarro pour Conspiracy Watch.

DÉCONSPIRATEURS. Dans le dernier épisode des « Déconspirateurs », David Medioni, Tristan Mendès France et Rudy Reichstadt ont reçu Sylvain Delouvée, enseignant-chercheur en psychologie sociale, co-auteur, avec Sebastian Dieguez, de Le Complotisme. Cognition, culture, société (éd. Mardaga, 2021). Au sommaire du sixième numéro : Florian Philippot ; le variant Omicron ; Hold on. Primum nocere, la suite du documentaire complotiste Hold-up ; Jacline Mouraud et le suicide d’un directeur d’hôpital allemand ; le regard de la psychologie sociale sur le complotisme.

ULTRADROITE. Un ancien militaire originaire de Haute-Vienne soupçonné d’avoir diffusé des messages d’apologie du nazisme, acquis des armes et effectué des recherches sur des lieux de réunion de la communauté juive, est renvoyé en procès pour « entreprise individuelle terroriste », a appris mercredi l’AFP de source judiciaire. Aurélien C. promouvait le thème du « Grand Remplacement » et se présentait en adorateur de Brenton Tarrant, le suprémaciste blanc australien accusé d’avoir tué 51 personnes dans deux mosquées de Christchurch (Nouvelle-Zélande) en mars 2019 (source : Le Parisien, 1er décembre 2021).

Les arrestations se multiplient ces dernières semaines au sein de cette mouvance d’ultradroite qui compterait en France près de 3 000 militants. Franceinfo s’est penché sur une nébuleuse très composite, bien décidée à imposer ses thèses dans la campagne présidentielle. « Ce qui inquiète surtout les services de renseignement, explique l’auteur de l’étude, c’est la volonté de ces groupuscules de faire converger des luttes nationalistes et xénophobes avec les théories complotistes à la mode » (source : Franceinfo, 29 novembre 2021).

ROMANA DIDULO. L’équipe antiterroriste de la Gendarmerie royale du Canada a interpellé le 27 novembre dernier Romana Didulo, une célèbre conspirationniste canadienne, autoproclamée « reine du Canada », qui a encouragé ses adeptes à « tuer » toute personne administrant des vaccins à des jeunes de moins de 19 ans. Un mandat de perquisition a été exécuté à sa demeure et Romana Didulo a été placée brièvement en garde à vue pour subir une évaluation psychiatrique (source : Radio-Canada, 30 novembre 2021).

KENNEDY. Des centaines d’activistes QAnon s’étaient réunis début novembre à Dallas pour assister au retour annoncé de John Kennedy Jr., le fils du président Kennedy assassiné en 1963. Lors de la Dallas Christmas Parade du 4 décembre, des groupes étaient à nouveau présents, arborant des pancartes sur lesquelles figuraient le visage du fils de l’ancien président, décédé en 1999 dans un accident d’avion, mais dont le retour est régulièrement annoncé, ainsi que celui de nombreuses autres célébrités décédées : celles-ci feraient partie d’une organisation secrète ayant pour objectif d’éliminer une cabale pédophile mondiale qui contrôlerait secrètement le monde… (source : Tristan Mendès France/Twitter, 4 décembre 2021).

QANON. Un adepte de QAnon mécontent a écrit une lettre ouverte à Donald Trump après que de nombreuses prédictions du mouvement complotiste ne se sont pas réalisées. Donny Warren a partagé sur Telegram cette lettre avec un groupe QAnon de plusieurs milliers de membres. L’auteur, qui s’était impliqué dans le mouvement depuis janvier 2021 et attendrait un événement subversif appelé « Octobre rouge » – qui n’a pas eu lieu –, y témoigne de sa frustration (source : Newsweek, 29 novembre 2021).

FACEBOOK. Meta – la maison mère de Facebook – a annoncé mercredi 1er décembre avoir supprimé un réseau de comptes associés à la mouvance conspirationniste et antivax V_VMeta reproche à ce groupe de s’adonner à du harcèlement de masse coordonné envers certains utilisateurs de Facebook. V_V, mouvement né au cours de l’année 2020 et actif principalement en Italie mais également en France, avait notamment pris pour cible ces derniers mois « des professionnels de santé, des journalistes et des élus », et ce pour « les intimider et les faire taire », écrit Meta dans un communiqué. C’est la première fois que le réseau social annonce la suppression d’un groupe de comptes pour ce motif (source : Le Monde, 1er décembre 2021 ; Numerama.com, 2 décembre 2021).

ANTIVAX. Militants d’extrême droite et antivax ont opéré depuis plusieurs mois une convergence dans leurs luttes, partageant des théories anti-gouvernementales et complotistes. Au même moment, les plateformes et réseaux sociaux ont permis aux deux mouvements de se fondre plus facilement que jamais et d’amplifier leur message – un message qui réactualise fréquemment les vieux mythes antisémites et les applique à la pandémie (source : Vice, 29 novembre 2021).

Raphaël Berland, un complotiste français évoluant dans la mouvance de la « Dissidence » vient de lever plus de 14 000 euros sur la plateforme de financement Leetchi aux fins de réaliser un documentaire sur les vaccins intitulé Effets secondaires : la face cachée des vaccins (source : Veille Extrême/Twitter, 1er décembre 2021).

MARTINE WONNER. Le journaliste Julien Pain s’est entretenu avec Martine Wonner. La députée du Bas-Rhin avait été exclue en 2020 du groupe La République en Marche en raison de ses prises de position contre les mesures sanitaires gouvernementales. L’élue répand depuis des mois de fausses informations sur la Covid, la vaccination… Julien Pain a mis en lignes des extraits de cette rencontre au cours de laquelle Martine Wonner explique notamment que le bilan des morts du Covid est faux (source : Julien Pain/Twitter, 1er décembre 2021).

FRANCIS LALANNE. La dérive complotiste de l’artiste se poursuite inexorablement. Sur Twitter, le compte officiel du chanteur a récemment relayé une iconographie empruntant aux codes du complotisme anti-judéo-maçonnique les plus explicites (source : Rudy Reichstadt/Twitter, 28 novembre 2021).

HOLD ON. Une certaine « Claire » (« Kler Eclaire » sur les réseaux sociaux), infirmière, s’exprime longuement dans le nouveau film complotiste de Pierre Barnérias, Hold on. Sur Twitter, elle attaque les antennes 5G, « arme à énergie dirigée » qui « rend malade les populations », que les autorités s’efforceraient de dissimuler aux yeux du public… (source : Debunker des Etoiles/Twitter, 29 novembre 2021).

ÉRIC ZEMMOUR. Le candidat nouvellement déclaré est inscrit sur un réseau social américain Gettr, une plateforme prisée par les personnalités d’extrême droite et les complotistes. Gettr a été lancée en juillet 2021 par Jason Millier, l’ancien porte-parole de Donald Trump, suite au bannissement de l’ancien président des États-Unis de Twitter et de nombreux autres réseaux sociaux. Donald Trump ne s’y est pas inscrit mais de nombreuses personnalités de l’alt-right américaine s’y retrouvent — de même que des figures de l’extrême droite française. Que trouve-t-on sur Gettr ? Et pourquoi Éric Zemmour s’y est-il inscrit ? (source : Numerama, 30 novembre 2021).

SYRIE. Le récit sur la « guerre programmée en Syrie » par Bernard-Henri Lévy et le Qatar, diffusé par le média Blast, est repris par la propagande officielle de Damas, sur la chaîne publique syrienne Alikhbaria Syria, qui évoque un « plan américano-sioniste » contre la Syrie. Une récente émission a fait intervenir le blogueur pro-Assad Pierre Le Corf, proche de SOS Chrétiens d’Orient, qui affirme sans preuve que ce complot « américano-sioniste » remonterait à 2009, mais aussi l’ex-eurodéputé frontiste Bruno Gollnisch, qui s’y livre à une critique de la politique européenne en Syrie (source : Élie Guckert/Twitter, 3 décembre 2021).

JEUNES. Dans une récente étude réalisée par l’institut de sondages CSA pour Milan Presse, 85% des jeunes de 10-15 ans interrogés disent être séduits par au moins une théorie du complot. Un quart estime que « ce n’est pas impossible que les médias nous manipulent » (source : La Croix, 1er décembre 2021). Il y a une certaine porosité de ce public aux théories du complot, car les jeunes « s’informent sur les canaux de diffusion privilégiés » par les complotistes (réseaux sociaux, YouTube…) pour faire prospérer leurs théories, explique Jérémie Peltier, directeur des études à la Fondation Jean-Jaurès. Il y a par ailleurs « quelque chose de gratifiant à croire dans une théorie du complot » (source : Franceinfo, 3 décembre 2021).

COLLOQUE. Le terme de « complotisme » n’est entré dans le dictionnaire qu’en 2016, mais le poison qu’il distille n’a pas d’âge. C’est la principale leçon du colloque « Théories du complot : mythes et mythologies à travers les siècles », qui s’est tenu les 18 et 19 novembre au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (Paris), en partenariat avec l’Observatoire du conspirationnisme et le magazine L’Histoire. Durant deux jours, il a réuni une quinzaine de chercheurs, principalement des historiens, pour redéployer l’histoire des récits paranoïaques à partir de leurs périodes et de thèmes d’expertise. William Audureau en a réalisé, pour Le Monde, un compte rendu détaillé (source : Le Monde, 4 décembre 2021).

PIERRE RABHI. Concert d’hommages à la suite de l’annonce, samedi 4 décembre, de la disparition de l’écrivain Pierre Rabhi. Ce proche de l’anthroposophie qui avait compagnonné avec les controversés Henry Joyeux ou Etienne Chouard ne se sera jamais désolidarisé publiquement des prises de position complotistes de ses fils, sur lesquelles nous avions enquêté (source : Conspiracy Watch, 22 septembre 2018).