Vêtues de tenues traditionnelles colorées, elles enfilent des charlottes avant de pénétrer dans l'espace de production, où les cacahuètes qu'elles cultivent sont transformées en beurre de cacahuètes et autres produits dérivés, commercialisés sous la toute nouvelle marque "Mothers of Chibok" ("Mères de Chibok"), destinée à financer l'éducation de leurs enfants.
"Si nous restons les bras croisés, si nous cessons d'envoyer nos enfants à l'école et d'aller travailler dans nos champs, cela reviendrait à accepter ce que Boko Haram veut : interdire l'éducation occidentale. Nous ne sommes pas d'accord avec cela", affirme Yana Galang, 55 ans, mère de huit enfants, dont Rifkatu, enlevée à l'âge de 18 ans et qu'elle n'a jamais revue.
"Le peu d'argent dont nous disposons, nous le dépensons uniquement pour l'éducation de nos enfants, afin de les envoyer dans les meilleures écoles", poursuit la mère de famille.
En 2014, l'enlèvement de 276 lycéennes à Chibok, dans l’État de Borno, avait provoqué un tollé international. 12 ans plus tard, une centaine d'entre elles n'ont toujours pas été retrouvées, laissant les familles dans une angoisse permanente.
Un avenir meilleur
À Chibok, village agricole pauvre où les habitants vivent surtout de la culture du maïs, des cacahuètes, du mil et du riz, la menace d'attaques et d'enlèvements n'a pas disparu.
Boko Haram et son rival, l’État islamique en Afrique de l'ouest (ISWAP), continuent de kidnapper et terroriser les populations locales.
Au total, neuf habitantes de Chibok collaborent avec Zenfix Nigeria, société vendant des cacahuètes et produits à base de noix, et Ajrena Foods, producteur de la marque de beurre de cacahuète Nutzy, très populaire au Nigeria. Ce partenariat s'est fait grâce à l'aide de Joel Kachi Benson, auteur du documentaire "Mothers of Chibok", sorti en salles la semaine dernière, qui retrace le parcours de ces mères de famille.
"Le message est clair, le mal ne triomphera jamais. Ces femmes ne sont pas brisées. Elles sont peut-être en deuil, mais elles ne sont pas brisées. Tout ce dont elles ont besoin, c'est de soutien, de collaboration, d'encouragements pour tenir bon, pour garder espoir", explique Joel Kachi Benson, entouré de ces mères de famille dont beaucoup ignorent si leur fille est encore vivante.
Avant la création de Mothers of Chibok, leurs récoltes étaient vendues brutes à des intermédiaires du village, générant des revenus faibles et imprévisibles.
Aujourd'hui, elles souhaitent mieux valoriser leur travail, obtenir un revenu stable et toucher un public plus large.
La production de cacahuètes de ces femmes est passée de 15 sacs de 100 kg à 27 sacs entre 2024 et 2025.
Maryam Ali Maiyanga, 28 ans, ancienne lycéenne kidnappée qui a réussi à s'échapper en 2016, contemple pendant de longues minutes les pots et sachets étiquetés. Chaque produit symbolise pour elle la promesse d'un avenir différent pour son fils Ali, neuf ans, né pendant sa captivité d'un mariage forcé avec un combattant de Boko Haram.
"S'il grandit sans instruction, il risque de suivre les traces de son père", confie-t-elle.
Inspirer d'autres femmes
Ruth Kwakwe, 48 ans, est heureuse d'avoir pu étiqueter elle-même certains produits lors de la visite.
Pour cette mère de 10 enfants, Mothers of Chibok porte aussi la revendication de vivre en paix à Chibok.
"Je n'ai jamais quitté Chibok. Je n'ai plus peur, mais même si j'avais peur, où serais-je allée ?", demande Mme Kwakwe, dont la fille Awa avait 17 ans au moment de l'enlèvement.
Pour Ajrena Foods et Zenfix Nigeria, l'initiative s'inscrit dans un projet de reconstruction sociale et économique qui pourrait inspirer d'autres mères dont les enfants ont aussi été enlevés par Boko Haram, d'autres groupes jihadistes ou des gangs criminels.
"Notre rôle est de leur fournir un moyen de sortir du traumatisme qu'elles ont vécu et de créer un commerce durable, pour elles, leurs enfants et leurs communautés", explique Ajay Ramnani, directeur général d'Ajrena Foods.
De son côté, Taibat Dayo-Amzat, fondatrice de Zenfix Nigeria, se dit optimiste pour l'avenir de cette collaboration. "Cela crée des emplois, améliore la vie des gens, et a un impact qui va loin. C'était un vrai gagnant-gagnant", se réjouit-t-elle.
L'équipe de Mothers of Chibok espère que d'autres femmes les rejoindront bientôt et se prend même à rêver de faire rayonner la marque à l'international.
Une décennie après l'enlèvement des lycéennes de Chibok, les kidnappings de masse restent une réalité dans le nord et le centre du Nigeria et sont devenus "une industrie structurée et lucrative" qui a rapporté quelque 1,66 million de dollars (1,43 million d'euros) entre juillet 2024 et juin 2025, selon un rapport récent de SBM Intelligence, un cabinet de conseil basé à Lagos.