Après six années à incarner cette autorité administrative indépendante, la successeure de Jacques Toubon s'apprête à céder le 21 juillet son rôle de vigie des libertés, avec un bilan sans appel: "Une aggravation dans l'accès aux droits dans notre société, dans tous les domaines", résume-t-elle dans un entretien avec l'AFP à un mois de l'échéance.
Les réclamations reçues par le Défenseur des droits (DDD), allant de la simple difficulté administrative aux cas de discriminations ou de menaces visant des lanceurs d'alerte, ont augmenté de 70% sous son mandat et devraient doubler pour s'élever à 200.000 saisines en 2026, contre 100.000 en 2020.
Celles qui l'inquiètent le plus concernent les contrôles au faciès visant les jeunes issus des quartiers populaires et les cas de violences commises par des forces de l'ordre. Pas tant à cause de leur augmentation, "plutôt en raison du manque de politique publique à la hauteur de la lutte contre les discriminations", explique Claire Hédon.
"Cette question des contrôles d'identité, elle est centrale. Je suis effrayée de ce que j'observe", insiste-t-elle, alertant en particulier sur le phénomène de la "multiverbalisation", des amendes à répétition qui entraînent de nombreux jeunes dans la spirale du surendettement.
- "Manque de sanctions"
En multipliant les contrôles d'identité visant principalement une population, on écorne "la confiance entre police et population" et "on met des jeunes en confrontation avec les forces de l'ordre dès tout petits".
"Je pars en me disant que sur ça, ça n'avance pas", regrette-t-elle.
L'aggravation concerne aussi "la déontologie des forces de l'ordre", sujet sur lequel la DDD déplore "un manque de sanctions" et de "transparence" de la part du ministère de l'Intérieur.
Pour la juriste de formation, le port et le déclenchement de caméras piétons par les policiers "devrait être systématique", autant pour protéger la population "que les forces de sécurité elles-mêmes".
"Quand c'est une politique publique aussi massive (les contrôles d'identité, NDLR), il faut une traçabilité", juge l'ex-journaliste et présidente du mouvement ATD Quart Monde.
Dans plusieurs dossiers emblématiques, comme l'agression par des policiers du producteur de musique Michel Zecler en novembre 2020 dans son studio ou encore l'affaire Nahel Merzouk, abattu en juin 2023 à Nanterre lors d'un contrôle routier, la Défenseure des droits a demandé des sanctions.
"Je pense que c'est important que ces poursuites disciplinaires aient lieu rapidement quand les faits sont aussi marquants. Ce n'est pas jeter l'opprobre sur la police, c'est au contraire montrer que quand il y a des dérives, il y a des sanctions suffisamment rapidement, parce qu'en fait ça écorne l'image de la police."
- Jeunesse "malmenée"
Les demandes de sanction de l'institution, qui n'a pas de pouvoir de contrainte, ne sont quasiment jamais suivies, reconnaît Claire Hédon.
Mais son utilité se situe ailleurs, assure-t-elle, prenant l'exemple des 165.000 réclamations, en 2025, que son institution a résolues huit fois sur 10 par la médiation.
"On rétablit les personnes dans leurs droits et on contribue à la cohésion et la paix sociale", se félicite-t-elle.
L'essentiel des saisines du DDD concerne encore des problèmes d'accès aux services publics, notamment celui des étrangers dont les demandes sont désormais entièrement dématérialisées en préfecture, ce qu'elle n'a cessé de dénoncer.
Au moment de céder son siège à un successeur qui doit être nommé par le président de la République, Emmanuel Macron, puis validé par le Parlement, Mme Hédon voit les nuages s'accumuler.
"Je suis excessivement inquiète de l'accumulation des interdictions de manifester. Une démocratie, c'est évidemment une élection au suffrage universel, mais c'est aussi le respect de libertés et de droits fondamentaux", assène-t-elle.
Elle cite en particulier des interdictions visant des mouvements écologistes. "Ça dit quelque chose sur le rapport qu'on a à la jeunesse. Je trouve qu'on est face à une jeunesse qui est malmenée, qui est en permanence critiquée, un peu accusée de tous les maux", ajoute-t-elle.
Son successeur prendra ses fonctions à quelques mois de la présidentielle. Elle dit n'avoir aucun conseil à lui donner: "La défense des droits n'est ni de droite, ni de gauche. C'est ce qui nous protège".
Texte intégral (727 mots)
Après six années à incarner cette autorité administrative indépendante, la successeure de Jacques Toubon s'apprête à céder le 21 juillet son rôle de vigie des libertés, avec un bilan sans appel: "Une aggravation dans l'accès aux droits dans notre société, dans tous les domaines", résume-t-elle dans un entretien avec l'AFP à un mois de l'échéance.
Les réclamations reçues par le Défenseur des droits (DDD), allant de la simple difficulté administrative aux cas de discriminations ou de menaces visant des lanceurs d'alerte, ont augmenté de 70% sous son mandat et devraient doubler pour s'élever à 200.000 saisines en 2026, contre 100.000 en 2020.
Celles qui l'inquiètent le plus concernent les contrôles au faciès visant les jeunes issus des quartiers populaires et les cas de violences commises par des forces de l'ordre. Pas tant à cause de leur augmentation, "plutôt en raison du manque de politique publique à la hauteur de la lutte contre les discriminations", explique Claire Hédon.
"Cette question des contrôles d'identité, elle est centrale. Je suis effrayée de ce que j'observe", insiste-t-elle, alertant en particulier sur le phénomène de la "multiverbalisation", des amendes à répétition qui entraînent de nombreux jeunes dans la spirale du surendettement.
- "Manque de sanctions"
En multipliant les contrôles d'identité visant principalement une population, on écorne "la confiance entre police et population" et "on met des jeunes en confrontation avec les forces de l'ordre dès tout petits".
"Je pars en me disant que sur ça, ça n'avance pas", regrette-t-elle.
L'aggravation concerne aussi "la déontologie des forces de l'ordre", sujet sur lequel la DDD déplore "un manque de sanctions" et de "transparence" de la part du ministère de l'Intérieur.
Pour la juriste de formation, le port et le déclenchement de caméras piétons par les policiers "devrait être systématique", autant pour protéger la population "que les forces de sécurité elles-mêmes".
"Quand c'est une politique publique aussi massive (les contrôles d'identité, NDLR), il faut une traçabilité", juge l'ex-journaliste et présidente du mouvement ATD Quart Monde.
Dans plusieurs dossiers emblématiques, comme l'agression par des policiers du producteur de musique Michel Zecler en novembre 2020 dans son studio ou encore l'affaire Nahel Merzouk, abattu en juin 2023 à Nanterre lors d'un contrôle routier, la Défenseure des droits a demandé des sanctions.
"Je pense que c'est important que ces poursuites disciplinaires aient lieu rapidement quand les faits sont aussi marquants. Ce n'est pas jeter l'opprobre sur la police, c'est au contraire montrer que quand il y a des dérives, il y a des sanctions suffisamment rapidement, parce qu'en fait ça écorne l'image de la police."
- Jeunesse "malmenée"
Les demandes de sanction de l'institution, qui n'a pas de pouvoir de contrainte, ne sont quasiment jamais suivies, reconnaît Claire Hédon.
Mais son utilité se situe ailleurs, assure-t-elle, prenant l'exemple des 165.000 réclamations, en 2025, que son institution a résolues huit fois sur 10 par la médiation.
"On rétablit les personnes dans leurs droits et on contribue à la cohésion et la paix sociale", se félicite-t-elle.
L'essentiel des saisines du DDD concerne encore des problèmes d'accès aux services publics, notamment celui des étrangers dont les demandes sont désormais entièrement dématérialisées en préfecture, ce qu'elle n'a cessé de dénoncer.
Au moment de céder son siège à un successeur qui doit être nommé par le président de la République, Emmanuel Macron, puis validé par le Parlement, Mme Hédon voit les nuages s'accumuler.
"Je suis excessivement inquiète de l'accumulation des interdictions de manifester. Une démocratie, c'est évidemment une élection au suffrage universel, mais c'est aussi le respect de libertés et de droits fondamentaux", assène-t-elle.
Elle cite en particulier des interdictions visant des mouvements écologistes. "Ça dit quelque chose sur le rapport qu'on a à la jeunesse. Je trouve qu'on est face à une jeunesse qui est malmenée, qui est en permanence critiquée, un peu accusée de tous les maux", ajoute-t-elle.
Son successeur prendra ses fonctions à quelques mois de la présidentielle. Elle dit n'avoir aucun conseil à lui donner: "La défense des droits n'est ni de droite, ni de gauche. C'est ce qui nous protège".