L'autrice de 41 ans a reçu mardi soir à Londres ce prestigieux prix littéraire, qui récompense un livre traduit en langue anglaise. "Taiwan Travelogue" est le premier roman en mandarin à remporter ce prix. Il est sorti en 2020 à Taïwan mais n'a pas été publié en Chine.
L'ouvrage suit une romancière japonaise tout au long d'un périple culinaire à travers Taïwan sous occupation japonaise dans les années 1930, accompagnée d'une interprète locale qui partage sa passion pour la nourriture.
"Taiwan Travelogue", non traduit en français pour l'instant, est une fiction mais aborde des thèmes tels que les déséquilibres de pouvoir et l'effacement culturel, que l'autrice estime d'actualité à Taïwan, île sur laquelle la Chine revendique la souveraineté.
"J'ai d'innombrables fois ressenti de l'anxiété, me demandant si la littérature n'était pas trop lente", a dit Yang Shuang-zi à propos de l'avenir de Taïwan.
" Je m'inquiète souvent, je me dis parfois que je devrais faire des déclarations politiques, agir d'une certaine façon, ou m'engager dans d'autres formes de militantisme ", a‑t‑elle ajouté.
"Mais en réalité, en tant que romancière", Yang Shuang‑zi a "choisi de (...) croire au pouvoir de la littérature".
"Si ce livre parvient, d'une manière ou d'une autre, à arriver jusqu'en Chine et à être lu par des lecteurs chinois, je pense que cela pourrait nous offrir une opportunité de dialogue", a-elle encore souligné.
Cela "permettrait à davantage de Chinois de comprendre quel genre d'avenir souhaitent les Taïwanais — qui n'est pas celui que beaucoup en Chine imaginent".
"Un combat"
Pour la traductrice en anglais de "Taiwan Travelogue", Lin King, la littérature taïwanaise et le passé colonial de l'île sont moins connus dans le monde anglophone que l'histoire et des œuvres d'autres anciennes colonies comme Hong Kong.
"Pour Taïwan, cela a toujours été un combat d’être traduit en anglais, publié et reconnu. C'est donc évidemment un moment très important pour moi", a expliqué Lin King.
" J'espère que dans le monde sinophone cela pourra servir d'exemple : montrer que, dans un pays libre et démocratique comme Taïwan — un pays où je peux assumer ouvertement mon identité queer — nous pouvons écrire des œuvres comme celle‑ci", a ajouté Yang Shuang-zi.
L'attribution de l'International Booker Prize à "Taiwan Travelogue" a suscité une vague d'émotion parmi les lecteurs taïwanais sur les réseaux sociaux, qui y voient un moment important pour l'île, habituellement dans l'actualité pour ses relations tendues avec la Chine.
Mais pour Yang Shuang-zi, les thèmes universels qu'elle aborde dans le livre — ainsi que ses descriptions alléchantes des spécialités taïwanaises — ont aussi touché les lecteurs.
"J'ai intégré dans cette œuvre de nombreux éléments que j'aime personnellement — qu'il s'agisse du voyage, des trains, de la nourriture ou des amitiés féminines. Comme je suis très attachée à toutes ces choses, j'espère que mon enthousiasme sera contagieux pour mes lecteurs".
Pour Yang Shuang-zi, qui a dédié ce livre à sa sœur défunte, cette œuvre vise autant à préserver le passé de Taïwan qu'à se battre pour son avenir.
"Parfois, l'histoire disparaît brièvement, elle devient une page blanche. Mais tant qu'il y aura des descendants prêts à mener des recherches, je crois que l'histoire peut être reconstituée ", a estimé l'autrice.
Ce livre est " un appel aux lecteurs du monde entier : nous pouvons aller chercher les histoires autrefois perdues, les voix de nos mères, celles de nos grands‑mères. Nous devons les retrouver nous‑mêmes".