Sa main droite tient fermement le yabara, grande calebasse contenant des graines séchées qui, frappée contre sa paume gauche, s'entrechoquent et libèrent un cliquetis sec.
Le son rythme le "n'goussoumbala", grand balafon doté de calebasses particulièrement résonnantes propre au Bélédougou, région historique et culturelle du centre-ouest du Mali connue pour la richesse de ses sociétés rurales et de ses musiques anciennes.
La chanteuse tourne sur elle-même, rapide comme une toupie. Ses genoux fléchissent, son corps s'abaisse avant de se redresser, la tête part en arrière, puis revient. Encore et encore.
Peu avant, l'artiste avait mis ses bras dans son dos, en signe de respect aux "génies protecteurs" et aux griots, les dépositaires de la parole, pour prévenir tout malheur, avant d'entonner de sa voix puissante des traditions vocales bambara, rendant nostalgique des places de village au clair de la lune.
Véritable mémoire vivante du patrimoine malien, Mariam Bagayoko, surnommée le "rossignol du Bélédougou", a porté à l'international des cultures locales de ce pays longtemps restées en marge des grandes scènes.
Fin 2025, elle a été distinguée à Londres par les Aga Khan Music Awards pour l'ensemble de sa carrière, figurant parmi les onze lauréats finaux choisis sur plus de 400 candidats originaires d'Afrique, d'Asie, du Moyen-Orient et d'Europe.
Le jury, composé notamment de la diva malienne Oumou Sangaré ou du célèbre maître catalan de la musique ancienne Jordi Savall, l'a récompensée pour son "dévouement passionné et indéfectible à élever et transmettre le patrimoine musical du Mali, en particulier auprès des femmes et des jeunes filles, au travers de chants et de danses qui dynamisent, enchantent et ouvrent les coeurs à travers le monde".
"Chanter avant de savoir parler"
Née à Kolokani (127 km au nord de Bamako), dans le Bélédougou, où le chant et la danse rythment chaque étape de la vie sociale, Mme Bagayoko a appris à "chanter avant de savoir parler".
Toute petite, elle traînait auprès des femmes du village qui se réunissaient pour piler les noix de karité destinées à la fabrication du beurre, moments de travail rythmés par des chants.
"Je rejoignais ces femmes pour chanter avec elles, ma petite calebasse à la main. Au début, personne ne faisait attention à moi. Puis, peu à peu, ma présence est devenue indispensable", raconte-t-elle à l'AFP.
De simples mélodies qui allaient, des décennies plus tard, propulser Mariam Bagayoko au rang d'icône du patrimoine musical traditionnel du Mali.
Mais son père, instrumentiste et chansonnier dans les troupes Koteba, forme de théâtre traditionnel satirique et moraliste, s'oppose à sa carrière musicale dans un milieu bambara réputé pour ses croyances mystiques et ses sociétés secrètes.
"Il avait peur qu'en ayant vite du succès, je ne vive pas longtemps, que l'on ne m'empoisonne par jalousie...", explique l'artiste.
"La relève est assurée"
Sa musique, inspirée des chants traditionnels de son terroir, célèbre les valeurs du travail, dénonce des faits de société et donne des conseils selon l'actualité.
"C'est le privilège de l'artiste de pouvoir dénoncer. A travers le chant, on donne des leçons sans forcément heurter les gens, même s'ils se reconnaissent dans ce que l'on dit!", lance-t-elle.
L'une de ses interprétations les plus célèbres est "Ciwara", qui exalte le travail bien fait et la bravoure des cultivateurs.
Elle est aussi connue pour sa manière singulière de danser sur les lames du n'goussoumbala, qui devient une scène à part entière...
Sa renommée repose aussi sur son rôle dans la préservation des traditions musicales et chorégraphiques du patrimoine bambara. "J'ai formé beaucoup de jeunes qui volent de leurs propres ailes et qui me sont toujours reconnaissants. L'idée, c'est vraiment que tout cela ne disparaisse pas...", dit-elle.
Elle craint de voir cette musique traditionnelle perdre sa "valeur intrinsèque" et les rythmes qui "tombent dans l'oubli" sous l'effet des nouvelles technologies.
"Aujourd'hui, le n'goussoumbala et le yabara sont toujours présents dans nos musiques. Mais on n'y retrouve plus les rythmes du terroir. La nouvelle génération les a modernisés et adaptés aux rythmes d'autres pays", regrette-t-elle.
Avec son projet culturel "Tiébilentiè", l'artiste a contribué à faire vivre une danse acrobatique avec des masques - autrefois réservée aux cérémonies rituelles - dans les mariages et les fêtes populaires au Mali comme à l'étranger, "jusqu'aux Etats-Unis".
Officier de l'Ordre national du Mali, elle dit avoir le sentiment d'avoir transmis son héritage à ses enfants et aux jeunes.
Lors du concert au Palais de la culture le 14 août, "ma fille a chanté et dansé devant le public comme moi", confie avec joie Mme Bagayoko. "Elle est montée sur le balafon aussi, c'était mémorable. La relève est assurée!".
Texte intégral (841 mots)
Sa main droite tient fermement le yabara, grande calebasse contenant des graines séchées qui, frappée contre sa paume gauche, s'entrechoquent et libèrent un cliquetis sec.
Le son rythme le "n'goussoumbala", grand balafon doté de calebasses particulièrement résonnantes propre au Bélédougou, région historique et culturelle du centre-ouest du Mali connue pour la richesse de ses sociétés rurales et de ses musiques anciennes.
La chanteuse tourne sur elle-même, rapide comme une toupie. Ses genoux fléchissent, son corps s'abaisse avant de se redresser, la tête part en arrière, puis revient. Encore et encore.
Peu avant, l'artiste avait mis ses bras dans son dos, en signe de respect aux "génies protecteurs" et aux griots, les dépositaires de la parole, pour prévenir tout malheur, avant d'entonner de sa voix puissante des traditions vocales bambara, rendant nostalgique des places de village au clair de la lune.
Véritable mémoire vivante du patrimoine malien, Mariam Bagayoko, surnommée le "rossignol du Bélédougou", a porté à l'international des cultures locales de ce pays longtemps restées en marge des grandes scènes.
Fin 2025, elle a été distinguée à Londres par les Aga Khan Music Awards pour l'ensemble de sa carrière, figurant parmi les onze lauréats finaux choisis sur plus de 400 candidats originaires d'Afrique, d'Asie, du Moyen-Orient et d'Europe.
Le jury, composé notamment de la diva malienne Oumou Sangaré ou du célèbre maître catalan de la musique ancienne Jordi Savall, l'a récompensée pour son "dévouement passionné et indéfectible à élever et transmettre le patrimoine musical du Mali, en particulier auprès des femmes et des jeunes filles, au travers de chants et de danses qui dynamisent, enchantent et ouvrent les coeurs à travers le monde".
"Chanter avant de savoir parler"
Née à Kolokani (127 km au nord de Bamako), dans le Bélédougou, où le chant et la danse rythment chaque étape de la vie sociale, Mme Bagayoko a appris à "chanter avant de savoir parler".
Toute petite, elle traînait auprès des femmes du village qui se réunissaient pour piler les noix de karité destinées à la fabrication du beurre, moments de travail rythmés par des chants.
"Je rejoignais ces femmes pour chanter avec elles, ma petite calebasse à la main. Au début, personne ne faisait attention à moi. Puis, peu à peu, ma présence est devenue indispensable", raconte-t-elle à l'AFP.
De simples mélodies qui allaient, des décennies plus tard, propulser Mariam Bagayoko au rang d'icône du patrimoine musical traditionnel du Mali.
Mais son père, instrumentiste et chansonnier dans les troupes Koteba, forme de théâtre traditionnel satirique et moraliste, s'oppose à sa carrière musicale dans un milieu bambara réputé pour ses croyances mystiques et ses sociétés secrètes.
"Il avait peur qu'en ayant vite du succès, je ne vive pas longtemps, que l'on ne m'empoisonne par jalousie...", explique l'artiste.
"La relève est assurée"
Sa musique, inspirée des chants traditionnels de son terroir, célèbre les valeurs du travail, dénonce des faits de société et donne des conseils selon l'actualité.
"C'est le privilège de l'artiste de pouvoir dénoncer. A travers le chant, on donne des leçons sans forcément heurter les gens, même s'ils se reconnaissent dans ce que l'on dit!", lance-t-elle.
L'une de ses interprétations les plus célèbres est "Ciwara", qui exalte le travail bien fait et la bravoure des cultivateurs.
Elle est aussi connue pour sa manière singulière de danser sur les lames du n'goussoumbala, qui devient une scène à part entière...
Sa renommée repose aussi sur son rôle dans la préservation des traditions musicales et chorégraphiques du patrimoine bambara. "J'ai formé beaucoup de jeunes qui volent de leurs propres ailes et qui me sont toujours reconnaissants. L'idée, c'est vraiment que tout cela ne disparaisse pas...", dit-elle.
Elle craint de voir cette musique traditionnelle perdre sa "valeur intrinsèque" et les rythmes qui "tombent dans l'oubli" sous l'effet des nouvelles technologies.
"Aujourd'hui, le n'goussoumbala et le yabara sont toujours présents dans nos musiques. Mais on n'y retrouve plus les rythmes du terroir. La nouvelle génération les a modernisés et adaptés aux rythmes d'autres pays", regrette-t-elle.
Avec son projet culturel "Tiébilentiè", l'artiste a contribué à faire vivre une danse acrobatique avec des masques - autrefois réservée aux cérémonies rituelles - dans les mariages et les fêtes populaires au Mali comme à l'étranger, "jusqu'aux Etats-Unis".
Officier de l'Ordre national du Mali, elle dit avoir le sentiment d'avoir transmis son héritage à ses enfants et aux jeunes.
Lors du concert au Palais de la culture le 14 août, "ma fille a chanté et dansé devant le public comme moi", confie avec joie Mme Bagayoko. "Elle est montée sur le balafon aussi, c'était mémorable. La relève est assurée!".