Dans sa maison en pisé du village de Ghunjan (ouest), sa mère, Mah Jan, évoque la misère qui a poussé son fils à partir. Elle préfère taire son nom de famille.
"Nous n'avons pas de quoi manger. La maison où je vis n'a ni électricité, ni eau. Nous n'avons rien pour allumer un feu" et se réchauffer, confie à l'AFP cette veuve de cinquante ans couverte d'un hijab noir brodé de discrètes fleurs bordeaux. Dans sa main, une photo de Habibullah, tee-shirt à imprimé coloré, ses yeux noirs fixant l'objectif.
En Afghanistan, l'adolescent fut un temps cireur de chaussures mais il ramenait au mieux 15 afghanis (20 centimes d'euros) par jour.
"Il était prêt à être berger pour gagner 2.000 afghanis (26 euros par mois), à travailler dans une boutique, mais il n'a rien trouvé. Alors, il n'a pas eu le choix, il a dit à sa mère +Ayons confiance en Dieu, je vais aller en Iran+", raconte son demi-frère, Gul Ahmad.
Ce pays dont les Afghans parlent la langue est vu comme offrant davantage d'opportunités.
Mi-décembre, quelque 1.600 Afghans "qui risquaient de périr en raison des conditions climatiques" lors de la traversée clandestine, ont été secourus, selon un commandant des gardes-frontières iraniens, Majid Shoja, cité par l'agence de presse Ilna.
D'autres sont morts de froid, dont Habibullah. Les corps d'au moins quinze hommes ont été rendus par l'Iran à l'Afghanistan puis à leurs familles, a indiqué à l'AFP une source à la frontière sous couvert d'anonymat. Trois autres migrants ont été retrouvés morts côté afghan.
Terre et cailloux
Habibullah repose désormais dans une modeste tombe de terre et de cailloux.
En 2026, 21,9 millions de personnes - soit 45% de la population - auront besoin d'aide humanitaire en Afghanistan, selon l'ONU.
Gouverné depuis 2021 par les talibans qui appliquent une version ultra-rigoriste de la loi islamique excluant les femmes de nombreux emplois, ce pays marqué par des décennies de guerre a subi deux tremblements de terre majeurs en 2025 et des sécheresses.
Renvoyés de façon expéditive par le Pakistan et l'Iran, "cinq millions d'Afghans sont arrivés depuis septembre 2023, soit une augmentation de 10% de la population estimée du pays", souligne Mutya Izora Maskun, cheffe adjointe de l'Organisation internationale des migrations (OIM) en Afghanistan.
Un tel afflux serait difficile à gérer dans n'importe quel pays, souligne-t-elle.
Malgré les aides du gouvernement taliban et des organisations internationales pour ceux qui rentrent, nombre d'Afghans interrogés par l'IOM se disent contraints par "l'insécurité alimentaire", le manque d'emploi et de services, d'envisager d'émigrer.
Quitte à emprunter "les points de passage illégaux très dangereux en raison du froid et des risques de trafic d'êtres humains", explique Mme Maskun. L'obtention de visas iraniens est de plus en plus difficile.
"Si démunis"
Le gouvernement afghan a durci "sérieusement" la lutte contre les passeurs, souligne auprès de l'AFP le porte-parole du ministère de l'Intérieur Abdul Mateen Qani.
Fin décembre, 347 personnes tentant d'aller clandestinement en Iran ont été arrêtées, a indiqué samedi une unité militaire dans l'ouest du pays.
Abdoul Majid Haidari, 25 ans, avait aussi tenté sa chance mi-décembre. Cet ouvrier dans un four à briques du village de Qaysan (ouest) n'arrivait plus à payer les médicaments pour son fils d'un an souffrant d'un problème cardiaque.
"Nous sommes partis sous la pluie, par ce temps, radars et caméras des gardes-frontières marchent moins bien. Mais le passeur s'est perdu", raconte à l'AFP son demi-frère Yunus qui l'accompagnait.
Ils ont voulu faire un feu pour se réchauffer "mais le sol était humide et nous n'avions plus de carburant", ajoute-t-il.
Il s'est mis à neiger, les hommes ont recommencé à avancer. "Mon (demi) frère a dit +Je ne peux plus marcher+. Certains nous disaient de le laisser pour ne pas mettre en danger les autres personnes du groupe", poursuit-il.
Mais Yunus et d'autres cousins le portent, à bout de force, pendant deux heures : "Puis ses yeux ne se sont plus fermés, son corps est devenu plus lourd."
Une famille iranienne passant en voiture les a emmenés à l'hôpital. "Ils lui ont fait des électrochocs mais ils ont dit qu'il était déjà mort", dit Yunus, aujourd'hui revenu au village. Il lâche : "Nous sommes partis parce que nous étions si démunis."