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06.12.2021 à 17:06

La maison individuelle est-elle vraiment une impasse écologique ?

Damien Barré
En invitant les Français à arrêter de rêver d’un pavillon, au nom de la contrainte écologique, la ministre du logement s’est attaqué à un totem du modèle français. Depuis les années 1980, le pavillon est devenu un symbole de réussite, en opposition aux grands ensembles de HLM. Cette polémique place le logement comme un sujet […]

Texte intégral 3377 mots

En invitant les Français à arrêter de rêver d’un pavillon, au nom de la contrainte écologique, la ministre du logement s’est attaqué à un totem du modèle français. Depuis les années 1980, le pavillon est devenu un symbole de réussite, en opposition aux grands ensembles de HLM. Cette polémique place le logement comme un sujet de la campagne à venir. Entre performance énergétique des immeubles neufs, et durabilité d’un bâti existant dispersé dans les campagnes, le débat reste ouvert. Pourtant, en sortant d’une vision manichéenne et moralisatrice, la maison peut devenir une réponse au déficit de logement. En effet, il existe un potentiel inédit de logements vacants dans le pays mais mal répartis. Ainsi, la solution à la question du logement ne peut être qu’une véritable politique d’équilibre du territoire.

L’immobilier est assurément une passion française. Au point que deux tiers des français confessent consulter les annonces même sans avoir de projet. Entre le souci porté à son intérieur, partie intégrante de notre art de vivre, et la recherche de prestige, dans un pays qui compte 45 000 châteaux. La ministre du logement est venue troubler ce rêve le 14 octobre, en condamnant l’habitat individuel comme une impasse écologique. Face à la polémique, elle a été contrainte de revenir sur ses propos.

Le déclin du pavillon individuel

Si de nombreux Français y restent attachés, la maison individuelle ne répond toutefois plus nécessairement à l’aspiration des ménages. Qu’il s’agisse du bâti ancien, souvent dispersé, ou des pavillons récents concentrés dans les zones périurbaines, le format du logement individuel était conçu pour le modèle de la famille nucléaire des années 70. Or, celui-ci a explosé, et l’augmentation du nombre de personnes vivant seules induit également de nouveaux besoins. En outre, le modèle du pavillon construit sur son garage ne correspond plus aux exigences croissantes d’accessibilité qu’entraîne le vieillissement de la population. Enfin, le logement individuel présente un vrai défi pour le chauffage, l’un des principaux postes de dépense en énergie.

La maison individuelle a perdu de sa superbe et ne répond plus nécessairement à l’aspiration des ménages.

En outre, le logement individuel fut associé à un vaste mouvement d’accession à la propriété, et ainsi à une certaine forme de promotion sociale. Cette politique a été encouragée par de nombreux dispositifs publics, non sans arrière-pensée politique. En effet, il s’agissait pour ses promoteurs de dresser un portail de petits propriétaires face à la tentation communiste. Le Plan épargne logement, créé en 1969, est l’un des instruments de cette politique. Il est devenu au fil du temps l’un des produits d’épargne les plus répandus, cumulant quelques 300 milliards d’euros d’économies.

Cette politique ne correspond désormais plus à un horizon sérieux. Tout d’abord elle a soutenu un marché spéculatif. Ainsi, fin 2017, l’immobilier et le foncier représentaient 56% du patrimoine des ménages. Or, ce marché demeure très volatile, et pourrait fragiliser l’épargne populaire. Sous l’effet de cette politique, le budget logement des Français est devenu l’un des plus importants en Europe. Enfin, compte-tenu des parcours de vie, moins linéaires qu’auparavant, l’acquisition d’un logement n’est pas toujours la meilleure option. En effet, l’achat implique déjà des frais fixes importants (frais de notaire, d’agence…). En outre, en raison des prix élevés, dans certaines villes comme Nantes, Bordeaux ou Lyon, il faut attendre huit ans d’occupation pour que l’achat devienne plus avantageux que la location.

Enfin, le logement individuel est maintenant mis en cause pour son bilan environnemental. Il est indissociablement associé à l’artificialisation des sols et à l’étalement urbain. Il brasse un imaginaire de voitures, de centres commerciaux et de nombreux trajets, cristallisé par la révolte des gilets jaunes. En effet, l’absence de densité contraint à envisager des services dispersés et ce faisant autant de trajets. Mal isolés, ils constitueraient une partie du parc de « passoires thermiques ».

Derrière ce discours, porté par la ministre, se déploie un nouveau paradigme urbain. Longtemps, le logement individuel, agrémenté d’un jardin, a représenté une certaine forme de lien avec la nature. Par opposition, la vie urbaine en immeuble et dans des villes polluées apparaissaient comme une fatalité malheureuse. Voilà que désormais la ville se retrouve à la pointe du combat climatique. Derrière les façades des éco-quartiers, se dessine la possibilité de rehausser les immeubles, et lutter ainsi contre l’étalement urbain. La ville nouvelle permet une gestion centralisée des besoins, en chauffage par exemple, une autonomie au travers de l’agriculture urbaine, et le développement des transports en commun.

Les logements vacants, un potentiel trop négligé

Or, la concentration des habitants, au même titre que la concentration des richesses, relève d’une vision libérale du territoire. La suivre consiste à l’accepter comme un phénomène inévitable, alors qu’une politique d’équilibre est pourtant possible. Sous ce régime, les grandes agglomérations ont capté 87,6 % des 5,4 millions de nouveaux habitants entre 1999 et 2013.

Cette tentation pour la densité se trouve renforcée par l’objectif de zéro artificialisation des sols. Cette démarche, louable, vise à réduire l’étalement urbain et son impact pour l’environnement. Compte tenu des besoins en logement, cet impératif écologique semble donc condamner le logement individuel, qui nécessite des surfaces importantes, pour lui préférer la densification de l’habitat. Toutefois, cette vision prend uniquement en compte la construction de logements neufs pour répondre en besoin en habitat, alors même que l’impact environnemental de la construction est souvent bien supérieur à celui de la rénovation. À ce titre, on observe depuis les années 1980, une baisse tendancielle de la construction de logements individuels. Elles restent néanmoins à un niveau important, en passant de 50 % à 25 % des mises en chantier. Au point que certains promoteurs restent spécialisés dans cette activité.

Les mises en chantiers en France selon le type de construction. Source : SDES, Sit@del2, estimations sur données arrêtées à fin septembre 2021 (publication de fin octobre)

Pourtant, cette optique laisse de côté deux faits importants. S’il est évident que ce modèle d’habitat ne peut être offert à tous les Français, faut-il pour autant le condamner ? Il reste que celui-ci ne correspond pas à une aspiration pour une majorité de Français. Ainsi, un sondage de 2020, montrait que 60 % des Français citadins cherchent à s’installer dans une ville moyenne, et non en banlieue ou dans les territoires ruraux. La période de confinement a mis à jour les aspirations de la population, parfois divergentes, entre recherche d’une certaine autonomie et d’espace pour les uns et besoin de socialisation et de densité pour les autres.

Le deuxième trait porte sur le stock inédit de logements vacants dans notre pays : environ trois millions de biens, un chiffre à rapprocher des besoins non pourvus. Ces derniers sont difficiles à évaluer précisément. Le nombre de sans-domiciles en France est évalué par la Fondation Abbé Pierre à 835 000 sur la base de données de 2013. Dans le même temps, le nombre de demandeurs en attente d’un logement social a atteint 1,7 million, selon l’USH, en hausse de 20 % sur les huit dernières années. Enfin, toujours selon la fondation Abbé Pierre, le nombre de mal-logés, c’est à dire prêts à quitter leur logement pour un autre de meilleure qualité, atteindrait lui les quatre millions de personnes.

Le type de logement dans lequel on vit est moins important que l’environnement dans lequel il se situe.

Cette inadéquation entre la demande et l’offre résulte principalement d’un déséquilibre géographique. En effet, la vacance atteint les 10 % du parc de logement dans un cercle à la jonction des régions Centre-Val-de-Loire, Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté, selon la fameuse « diagonale du vide ». Bien sûr, ces logements étant souvent anciens et inadaptés, ils posent la question du défi de la rénovation. Toutefois, ils sont une immense opportunité, tant pour les personnes à la recherche de logement que pour les communes dépeuplées, pour peu que l’on accepte une politique globale d’équilibre du territoire.

Part des logements vacants dans le total du parc immobilier par bassin de vie. Source : Observatoire des territoires – sur les données de l’Insee et RP 1968-2018

En effet, ce modèle de la maison individuelle en milieu rural n’a pas perdu totalement de sa pertinence. Tout d’abord, contrairement aux apparences, et aux propos de la ministre, ce mode de vie n’est pas particulièrement polluant. Au contraire, la distance domicile-travail et les temps de trajet sont moins élevés en milieu rural qu’en zone urbaine. En raison de la grande disponibilité, il y est en effet plus facile de trouver une maison proche de son lieu de travail.

Distance en km entre le domicile et le travail. Source : Observatoire des territoires – sur les données de l’Insee et RP 1968-2018

En conséquence, le type de logement dans lequel on vit est moins important que l’environnement dans lequel il se situe. À ce titre, les territoires ruraux souffrent de l’éloignement des services publics, ou encore des soins médicaux, ce qui se traduit par des déplacements toujours plus longs et nombreux. Il s’agit d’ailleurs là de l’un des principaux facteurs de manque d’attractivité de ces territoires. De plus en plus, vivre hors des villes devient un acte de résistance, face aux effets de la dédensification. Il est dans un autre registre éloquent qu’à l’exception de l’ancien périmètre du Limousin, le plan de relance dans les transports laisse de coté le cercle rural enclavé du centre de la France.

Les projets liés aux transports et faisant l’objet d’un financement dans le cadre du plan de relance. Source : https://www.economie.gouv.fr/plan-de-relance/tableau-de-bord# – consulté le 1e novembre 2021

Lever les freins pour un équilibre du territoire

Les moyens alloués à la construction en zone tendue coûtent « un pognon de dingue ». Ainsi, le dispositif Pinel (ex-Scellier, ex-Duflot) est très coûteux et ses effets sont controversés. De tous les avantages fiscaux, celui-ci, focalisé sur l’investissement locatif en zone tendue, présente le coût moyen le plus important : 6 000€ par an et par bénéficiaire. Ardemment défendus par les promoteurs immobiliers, ces dispositifs visent à combattre la pénurie de logements en zone tendue plutôt que de la recherche d’un équilibre territorial.

Dans ce contexte, que vaut la proposition du candidat Montebourg d’engager la rénovation d’un million de logements vides en milieu rural ? Séduisante sur le papier, elle ne répond que partiellement au sujet de la concentration de l’habitat. En effet, les obstacles à l’installation en milieu rural ne sont pas liés au logement, plutôt bon marché. Selon une étude de Familles rurales de 2018, les premiers motifs portaient sur le manque de service public, d’emplois et les difficultés de transports. Or s’est établi un cercle vicieux, par lequel la baisse de densité compromet les services publics et la viabilité des commerces locaux. Pour le briser, il faudrait une volonté politique forte, et notamment en matière d’emploi, par exemple avec une vraie politique globale de retour à l’emploi.

Passé son côté spectaculaire, la proposition de mettre à disposition un million de logements apparaît donc peu réaliste et mal ciblée. Tout d’abord elle viserait un tiers du parc de logements vacants, ce qui semble très ambitieux. Pour rappel, l’objectif de construire 300 000 logements par an reste un horizon indépassable. Avec un montant moyen d’acquisition à 50 000€, sans doute sous-estimé, cette opération coûterait au bas mot 50 milliards d’euros, soit 10 milliards par an, auxquels s’ajouteraient surtout les dépenses de rénovation, qui risquent d’être très conséquentes. Qui plus est, ce chantier surmobiliserait les entreprises du BTP, déjà engagées sur les travaux de rénovation des logements habités, au risque de faire grimper la facture pour les particuliers acquéreurs. Enfin, les expériences réalisées dans certaines collectivités présentent des résultats équivoques. Compte-tenu de l’incertitude de conserver les nouveaux occupants sur place, l’État devrait également assurer les travaux pour mutualiser le risque de dérapage des coûts. L’opération promet aussi d’être mal ciblée, car les logements disponibles en zone rurale sont en majorité à vendre. Les ménages les plus modestes ou les plus jeunes, en recherche de location, peinent ainsi à s’implanter dans certains villages, ce qui les pousse vers les zones urbaines.

La proposition d’Arnaud Montebourg de rénover un million de logements en milieu rural est séduisante. Elle apparaît pourtant peu réaliste et mal ciblée.

Ainsi, plutôt qu’une politique d’accession à la propriété, il faudrait envisager une politique locative de revitalisation des campagnes. Une vision plus modeste du dispositif consisterait tout simplement à accompagner davantage les collectivités dans la rénovation de logements, au plus près des besoins. La mise en location peut alors se révéler être une source de revenus intéressante et mieux maîtrisables. Face à des dotations en baisse, les revenus locatifs des collectivités, qui représentaient seulement 2,5 milliards d’euros en 20141, pourraient fournir de nouvelles ressources financières très utiles.

Une autre option consisterait à réorienter l’action des bailleurs sociaux, qui ont déserté les zones rurales, par des mécanismes incitatifs. En raison d’une faible demande et des besoins techniques, la gestion d’un parc dispersé de logements sociaux s’avère plus complexe. À tel point qu’il n’est pas rare que des organismes procèdent à la démolition d’une partie de leur patrimoine. Enfin, plus modestement, on pourrait imaginer des mécanismes encourageant les particuliers à proposer à la location leurs logements vides, souvent issus de successions, plutôt que de les vendre. Quoi qu’il en soit, toutes ces pistes nécessitent d’abord d’engager une vraie dynamique dans les milieux ruraux, reposant sur la création de nouvelles activités, le retour des services publics et de meilleurs réseaux de transports. Autant d’éléments malheureusement très peu abordés dans la campagne présidentielle actuelle.

1Rapport de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales 2020 – page 61


05.12.2021 à 10:12

« Pourquoi les femmes ont davantage d’orgasmes en régime socialiste » : interview de Kristen Ghodsee

Politicoboy
Kristen Ghodsee est ethnographe et anthropologue à l’Université de Pennsylvanie (UPenn). Dans son ouvrage Why women had better sex under socialism, and other arguments for economic independence (Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, plaidoyer pour l’indépendance économique – traduit de l’anglais aux éditions Lux, 2020), elle synthétise les études réalisées […]

Texte intégral 3804 mots

Kristen Ghodsee est ethnographe et anthropologue à l’Université de Pennsylvanie (UPenn). Dans son ouvrage Why women had better sex under socialism, and other arguments for economic independence (Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, plaidoyer pour l’indépendance économique – traduit de l’anglais aux éditions Lux, 2020), elle synthétise les études réalisées à partir des données socio-économiques et anthropologiques depuis l’effondrement du bloc de l’Est pour montrer l’importance de l’indépendance économique dans l’émancipation des femmes. Elle défend l’idée que si le capitalisme est néfaste pour la condition féminine, un système politique davantage « socialiste » permettrait une plus grande émancipation de la femme, qui se traduirait par une vie sexuelle plus riche, satisfaisante et épanouie.

LVSL – Le titre de votre ouvrage fait référence au « socialisme ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par ce terme, et ce qu’il recouvre dans votre analyse ? 

KG Dès les premières pages de mon livre je fais la distinction entre ce que j’appelle le “socialisme démocratique” (democratic socialism) et le “socialisme Étatique” (State socialism). Par socialisme démocratique, j’entends une forme de social-démocratie proche de ce qu’on observe par exemple en Norvège, où l’État détient certains moyens de production et finance un haut niveau de protection social par un système fiscal redistributif qui coexiste avec une économie de marché florissante, au sein d’un système politique démocratique. Et par socialisme étatique, j’entends un système où le rôle de l’État est poussé à l’extrême, avec une économie planifiée et contrôlée par l’État, mais sans démocratie, comme on a pu l’observer en URSS entre 1917 et 1991 et dans l’Europe de l’Est entre 1945 et 1989.  Je pense que le terme couvre un spectre assez large et existe sous différentes versions, éco-socialisme, socialisme-féministe par exemple. Ce qui m’intéresse est surtout de le réinsérer dans le champ politique. Mais je ne parle pas de communisme, car selon la théorie marxiste cela désigne un système où l’État est en retrait et les moyens de productions sont détenus collectivement et démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes, ce qui n’était pas le cas dans le bloc de l’Est. Ils concevaient leur socialisme comme une étape vers le communisme.

« Les femmes d’Allemagne de l’Est rapportent un bien meilleur niveau de satisfaction sexuelle que leurs homologues de l’Ouest »

LVSL L’un des points principaux développé dans votre livre porte sur la sexualité. Les femmes auraient “une meilleure vie sexuelle” en régime socialiste. Sur quelles éléments et données vous appuyez-vous pour justifier cette affirmation ?

KG Les données centrales sur lesquelles je m’appuie proviennent d’une série d’études réalisés en Allemagne entre 1985 et 1993. Certaines avant la chute du mur, d’autres après la réunification. Dans ces enquêtes, les sociologues ont posé toute une série de questions très intéressantes, par exemple : “la dernière fois que vous avez eu un rapport sexuel, est-ce que vous vous sentiez satisfaite ?” ou “étiez-vous heureuse après votre dernière expérience sexuelle ?”. Ils demandaient avec un certain euphémisme le niveau de satisfaction des gens vis-à-vis de leur vie sexuelle. Et ce qui est remarquable, c’est que quel que soit la manière dont les questions étaient formulées, jusqu’en 1993, les femmes vivant en Allemagne de l’Est rapportaient systématiquement un plus haut niveau d’épanouissement sexuel que les femmes de l’Allemagne de l’Ouest. Pour des chercheurs en sciences humaines, on considère cela comme une expérience naturelle car ces deux groupes de femmes sont essentiellement identiques. Elles partagent la même culture, vivaient dans le même pays jusqu’en 1945 et la seule différence notable est le système économique sous lequel elles ont vécu pendant 45 ans. Lorsque vous cherchez à établir une corrélation, et bien que corrélation n’équivaille pas nécessairement à une causation, il n’est pas possible de mettre au point un protocole expérimental éthiquement responsable. Si on veut étudier l’impact du système économique sur la qualité de la vie sexuelle des femmes, on ne peut pas placer en isolement deux groupes de femmes pendant des années. Évidemment.  Mais avec la réunification de l’Allemagne, on dispose d’une expérience fascinante. Suite à ces résultats, de nombreux chercheurs se sont penchés sur les autres pays du bloc de l’Est pour étudier leur approche de la sexualité. Comment elle était vécue, étudiée, discutée et en quoi cela diffère de ce qu’on peut observer dans les pays capitalistes avant 1991.

LVSL On ne peut pas réfuter ces résultats en évoquant des différences culturelles, mais peut-on les mettre en doute en évoquant la propagande et l’absence de liberté d’expression en Allemagne de l’Est, qui aurait pu conduire les femmes de la RDA à donner des réponses moins sincères ?

KG Cette objection est facilement réfutable, car ces études ont été répliquées après la réunification, une fois que les femmes de l’Est pouvaient parler librement, sans que cela ne remette en cause les résultats. Mais il y a d’autres données intéressantes, lorsqu’on compare les pays catholiques, par exemple la Pologne avec l’Espagne ou l’Italie. Même dans ces pays plus conservateurs en termes de mœurs, on voit que les polonaises disaient avoir une bien meilleure vie sexuelle que les femmes des pays catholiques de l’Ouest. Cela dit, il est vrai que les données provenant d’enquêtes basées sur les réponses des personnes interrogées auront toujours une certaine limitation, comme je le reconnais dans mon livre.

© Lux Éditeur

LVSL Comment expliquez-vous ces observations, d’où vient cette différence de qualité de vie sexuelle ?

KG – Globalement, que ce soit entre les deux Allemagnes ou de manière plus générale entre l’Est et l’Ouest, c’est le plus grand niveau d’indépendance et d’émancipation économique des femmes de l’Est. Cela leur confère une plus grande capacité à choisir leur partenaire pour des raisons liées à l’amour, l’affection, l’attraction mutuelle, les centres d’intérêts et toutes ces choses qui permettent une relation harmonieuse, comparé aux femmes de l’Ouest qui ont d’avantage tendance à choisir un partenaire pour des raisons économiques liées à sa capacité à subvenir à leurs besoins et remplir le frigo.

Dès 1879, avec August Bebel, les intellectuels socialistes se sont penchés sur la façon dont le capitalisme marchandise la sexualité des femmes. Kateřina Lišková a récemment publié un livre intitulé Sexual liberation, socialist style où elle analyse l’ex-Tchécoslovaquie. Une autre collègue, Agnieszka Kościańska, a écrit un livre sur la sexologie polonaise. On voit que ces pays du bloc de l’Est avaient investi des ressources considérables pour l’éducation sexuelle, l’accès à l’avortement et dans certains cas la contraception. Les pays du bloc soviétique n’étaient pas tous égaux, mais l’investissement dans les crèches, les maternelles, l’emploi des femmes, les congés maternels, les logements subventionnés ont donné aux femmes une indépendance économique qui leur a permis de choisir leurs partenaires sur des bases affectives plutôt qu’économiques, ce qui change la nature de ces relations.

LVSL À vous lire, la manière dont les socialistes approchent la sexualité et la sexologie diffère fondamentalement de l’approche dite “capitaliste”. Quels sont les principales différences et en quoi permettent-elles d’expliquer les écarts qu’on observe en terme d’épanouissement sexuel ? 

KG – La sexologie de l’Ouest a tendance à se limiter à la théorie de la réponse sexuelle en quatre étapes de Masters et Johnson, qui approche le sujet par l’angle de la stimulation. Ce qui conduit à ce que j’appellerai la “médicalisation” ou approche pharmaceutique, qui consiste à prescrire la bonne pilule, le bon sextoy ou produit érotique que vous pouvez acheter et consommer pour répondre aux éventuels troubles ou dysfonctionnements sexuels. Peu importe si ces dysfonctionnements sont causés par votre stress, votre fatigue ou par une relation intime dégradée. La solution capitaliste est de vous fournir une pilule, un jouet ou une application de rencontre en ligne pour vous aider à changer de partenaire.

Dans les régimes socialistes, en particulier en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l’Est, l’approche de la sexologie était très différente. Leur premier réflexe n’était pas de vous vendre des choses, mais de comprendre la complexité de la sexualité et les facteurs qui l’influencent. Ma collègue Agnieszka Kościańska pointe le fait que les sexologues de l’Ouest sont souvent des psychiatres ou médecins alors que ceux de l’Est sont également formés en philosophie et sociologie. Ils conçoivent la sexualité comme un phénomène social et, de ce fait, sont plus conscient de l’usure psychologique que peut produire la précarité économique propre au capitalisme contemporain. Il est difficile de prendre soin de nos relations intimes lorsque nous sommes soumis à la précarité. Quand vous êtes épuisés, que vous êtes angoissés par les questions d’argent ou la peur du chômage, quand vous êtes en situation précaire et inquiet pour votre avenir, il est bien plus difficile de trouver l’énergie nécessaire au maintien d’une relation épanouie.

« Vous ne fermez pas la porte de votre chambre en laissant le Capitalisme dehors, il vous suit dans votre lit »

Je pense que le problème qui caractérise le moment politique que nous traversons est que les gens se tiennent pour responsables des difficultés personnelles qu’ils traversent, comme si ce n’était pas déjà assez compliqué de trouver le bon partenaire. Ils ne voient pas que le système économique impact notre vie personnelle. Vous ne fermez pas la porte de votre chambre à coucher en laissant le Capitalisme à l’entrée. Il vous suit à l’intérieur. Trop de gens oublient que les malheurs que nous vivons dans notre vie publique, hors du foyer, impactent souvent notre vie intime.

LVSL Une objection que l’on pourrait apporter à votre thèse serait qu’elle est limitée à une région et une époque. Que la condition de la femme s’est améliorée matériellement et culturellement, avec un meilleur accès au marché du travail, à la contraception, au divorce et ainsi de suite. Alors qu’en parallèle, comparé aux années 1980, la condition des hommes s’est dégradée matériellement, en terme de sécurité de l’emploi et d’accès aux services publics. Si on postule que l’écart entre les hommes et les femmes s’est réduit… 

KG – En réalité, je dirais que la condition de la femme s’est dégradée. La crise du Covid a montré que lorsque les crèches et les écoles ferment, ce sont surtout les femmes qui quittent leur emplois pour revenir s’occuper du foyer. Après trente ans d’indépendance accrue, les attentes de la société n’ont pas évolué : les femmes sont toujours supposées s’occuper du foyer et faire ce travail gratuitement. Oui, il y a d’avantages de femmes PDG et ministres mais en moyenne les femmes, surtout celles qui ont des enfants, souffrent toujours de ce qu’on nomme la discrimination statistique au travail. Leurs salaires sont plus bas car la perception est qu’elles ont plus de responsabilité au foyer, donc qu’elles sont moins fiables pour l’entreprise. Et dans le cas d’une pandémie comme le Covid, lorsque l’un des conjoints doit rester à la maison, cela semble logique que ce soit la femme puisqu’elle a un plus bas salaire, en moyenne. Du coup les employeurs constatent que les femmes sont davantage susceptibles de se sacrifier, ce qui les encourage à continuer de moins bien les payer. Le marché ne peut pas résoudre ce cercle vicieux. Et cela s’est empiré depuis les années 1980. Du moins pour les femmes qui ont ou souhaitent avoir des enfants.

Mais je pense que vous avez raison au sujet des hommes. Leurs conditions se sont dégradées ces trente dernières années. L’existence du bloc soviétique en tant que menace crédible contribuait à forcer le patronat à mieux traiter ses employés. L’effondrement du bloc de l’Est a érodé la condition économique des hommes. Je suis convaincu qu’ils bénéficieraient autant que les femmes d’un système économique plus socialiste.

Mais vous avez omis une critique liée à la temporalité, qui est plus pertinente. Il y a trente ans, nous n’avions pas de smartphone. Nous n’étions pas autant distraits par la technologie. Si vous aviez une après-midi ou une soirée de libre, vous étiez davantage susceptible de coucher avec votre partenaire. Au lieu d’enchaîner les épisodes d’une série Netflix… donc oui la temporalité, l’époque, à une influence. Cela dit nous avons les preuves empiriques que dans une société plus égalitaire, les gens tendent à avoir des rapports sexuels plus fréquents, plus tôt dans leur vie, plus souvent. Donc vous avez une société plus libérée sexuellement lorsque les inégalités hommes-femmes sont moins importantes. A l’opposé, dans une société moins égalitaire, où les femmes sont entièrement dépendantes des hommes, le prix à payer pour un rapport sexuel est généralement le mariage. Il y a beaucoup moins de rapport sexuel et bien plus d’hommes sont privés d’accès à la sexualité.  Donc, même si ces études ont trente ans, je pense qu’on peut encore en tirer des leçons importantes aujourd’hui, en particulier lorsqu’on analyse la marchandisation des émotions qui a lieu dans notre société capitaliste contemporaine.

LVLS Vous faites référence à la “Sexual economic theory” qui analyse les relations romantiques homme- femme via le prisme micro-économique et la loi de l’offre et de la demande, pensez-vous que cette théorie soit pertinente ?

KG – Ce qui est amusant avec la “Sexual economic theory” c’est que ses auteurs ne réalisaient pas qu’ils reproduisaient une critique du capitalisme formulé par des auteurs socialistes du 19e siècle, le concept de la sexualité comme un marché où le prix du sexe est déterminé par l’offre et la demande. Ce qui est influencé par le fait que les femmes ont des opportunités économiques en dehors du mariage ou non. Donc, dans une société où les femmes n’ont pas d’opportunité ni d’éducation en dehors de leur cercle familial, le prix du sexe est très élevé. En gros, il faut se marier pour y avoir accès. Dans une société où les femmes n’ont pas besoin des hommes pour subvenir à leurs besoins, le prix du sexe est très bas. Les femmes ne le vendent pas, elles l’offrent gratuitement ! C’est donc une théorie très controversé, et qui s’appuie sur des hypothèses fausses, comme l’idée que la libido des femmes serait moins élevée que celle des hommes. On sait que cela dépend du contexte social et culturel, que c’est faux dans l’absolu. Mais leur modèle qui analyse les relations romantiques comme une transaction décrit de manière remarquable la manière dont beaucoup de gens appréhendent ces relations dans notre société capitaliste. C’est pourquoi je cite cette théorie pour montrer comment l’économie influence la façon dont on appréhende la sexualité. Le but de Tinder est de vous pousser à rester sur l’application le plus longtemps possible, si vous trouvez un partenaire et vous mettez en couple, c’est contre l’intérêt de Tinder. Donc le principe du dating et toutes les manières dont le capitalisme cherche à marchandiser les relations intimes est expliqué de manière intéressante par ce prisme économétrique, ce que les auteurs socialistes du 19e avait déjà critiqué.

LVSL On pense généralement que les conquêtes féministes ont eu lieu dans les sociétés capitalistes, en particulier au cours des années 1960-1970. Mais, comme vous l’écriviez récemment dans Le Monde diplomatique, le bloc de l’Est était en avance sur l’Ouest sur ces questions. Peut-on dire que l’Ouest doit beaucoup aux féministes du bloc soviétique ?

KG – Oui, les droits comme l’avortement, le divorce, l’emploi, l’éducation et (dans certains cas) l’accès à la contraception étaient déjà en place, bien que tous les pays du bloc de l’Est n’étaient pas au même niveau. Le droit à l’avortement date de 1920 en URSS, alors qu’à l’Ouest les femmes se battaient pour le droit de vote, au divorce, à l’éducation supérieur et l’accès à la propriété et certains emplois. Ces mouvements féministes n’étaient globalement pas intéressés par la relation entre le capitalisme et le patriarcat. Le mouvement de libération des femmes était très différent dans le bloc de l’Est. Et le progrès obtenu à l’Ouest dans les années 1960 était lié au progrès réalisé à l’Est. Les féministes de l’Ouest échangeaient avec celles de l’Est. Et la guerre froide a aidé : les États-Unis étaient inquiets du nombre de femmes qui recevaient une éducation supérieure en Russie. Je ne dis pas que les femmes de l’Ouest doivent tout aux femmes de l’Est, ces dernières ont également profité du mouvement féministe occidental. Mais en matière de lutte, pour l’égalité raciale et les droits des travailleurs également, le bloc de l’Est a indirectement aidé les luttes de l’Ouest.

« Le bonheur humain est mauvais pour une économie capitalisme »

LVSL Votre livre va au-delà des questions de sexualité, vous vous attachez à défaire de nombreux “mythes” associés au bloc soviétique. Quand on pense à l’URSS, les premières images qui viennent généralement en tête sont celles de goulags, des famines, de la répression politique, des longues files d’attentes devant les magasins vides et des voitures Lada de piètre qualité. Mais aux cours de mes voyages dans les anciens pays soviétiques j’ai rencontré chez de nombreuses personnes cette forme de nostalgie pour la période soviétique que vous évoquez dans votre livre. Quels sont les principaux “mythes” qui expliquent cela et méritent d’être mentionnés ?

KG – Il y en a de nombreux. Les pays de l’Est était très en retard sur les pays de l’Ouest lorsqu’ils ont commencé leur développement économique. L’écart d’espérance de vie entre la Russie et la France était de 16 années en 1917. En 1970, il n’était plus que de 3 ans. En termes de confort matériel, ils ont resserré l’écart avec l’Ouest très rapidement. Bien sur, ce n’était pas parfait, je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait revenir à ce modèle. Mais en termes de conditions d’existence, il y avait un sentiment de sécurité. Sécurité de l’emploi, d’accès aux services publics, aux logements, aux soins, à l’éducation. Et en dehors de la sexualité, je suis très intéressé par les relations d’amitié et de camaraderie. Même en Roumanie, qui était un endroit terrible y compris comparé aux autres pays de l’Est, vous parlez aux roumains et ils vous disent “nous étions des gens meilleurs, plus altruistes, moins compétitifs, on prenait le temps de chérir nos relations sociales, la vie avait un rythme plus calme”. De manière générale dans le bloc de l’Est, les gens sont nostalgiques de la qualité des relations humaines. Pas uniquement au niveau individuel mais aussi au niveau de la société. Il y avait une plus grande confiance dans la société, davantage que ce qu’on pouvait observer en France ou aux États-Unis. Les gens ne regrettent pas les files d’attente pour faire leurs courses. Par bien des aspects, leur socialisme était désastreux. Je ne veux surtout pas ignorer les terribles abus de ce système. Mais il était performant lorsqu’il s’agissait d’offrir une stabilité et une sécurité économique et sociale, qui n’est pas aisément compatible avec le consumérisme. Si les gens ne sont pas en insécurité, anxieux ou malheureux, ils risquent de faire moins de shopping. Le bonheur est préjudiciable à une économie capitaliste, malheureusement.


02.12.2021 à 20:04

Le Burkina Faso au bord de l’effondrement, la présence française en question

Bruno Jaffré
Depuis plusieurs mois la situation se dégrade au Burkina Faso : les attaques se multiplient, la population manifeste sa colère contre le gouvernement et l’intervention française n’a jamais été aussi impopulaire. Bruno Jaffré, spécialiste du Burkina Faso, biographe de Thomas Sankara et auteur de L’insurrection inachevée. Burkina Faso 2014 (Syllepse, 2019), analyse ici les conséquences politiques […]

Texte intégral 5688 mots

Depuis plusieurs mois la situation se dégrade au Burkina Faso : les attaques se multiplient, la population manifeste sa colère contre le gouvernement et l’intervention française n’a jamais été aussi impopulaire. Bruno Jaffré, spécialiste du Burkina Faso, biographe de Thomas Sankara et auteur de L’insurrection inachevée. Burkina Faso 2014 (Syllepse, 2019), analyse ici les conséquences politiques des attaques terroristes et des manifestations contre la présence de l’armée française au Burkina Faso. Ce texte a initialement été publié sur son blog, hébergé par le Club de Mediapart.

Jamais depuis l’indépendance une crise au Burkina Faso n’a été aussi grave. Le pays semble s’enfoncer dans une crise politico-militaire, sans qu’aucune perspective ne se dessine.

Dans un de nos récents articles [1], nous évoquions déjà l’électrochoc ressenti après l’attaque de la ville de Solhan, située dans la région Nord à proximité d’un site d’orpaillage. Cette attaque terroriste avait fait 132 victimes, sans que l’armée n’ait été capable d’intervenir à temps, alors qu’une garnison n’était distante que d’une quinzaine de kilomètres.

De nombreuses attaques se produisent très régulièrement, faisant de nombreuses victimes. Il y a peu, lesdits terroristes s’en prenaient aux civils et parfois aux religieux, avec pour objectif clair de faire fuir les personnels administratifs et les habitants s’ils ne respectaient pas leurs consignes. Les incursions menaçantes touchent désormais de nouvelles régions plus au sud, alors que, jusque-là, elles ne touchaient que le grand nord. Les terroristes semblent se déplacer à leur gré dans de nombreuses régions, souvent par groupe de dizaines ou centaines de motos. Ils se promettent même de revenir s’ils ne sont pas entendus, donnant l’impression d’être les maîtres de ces territoires. L’armée paraît dépassée et manquant de renseignements.

Progression des attaques terroristes depuis 2017 (Source : Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED)) © Free Afrik.

L’audio ci-dessous, datant de quelques jours, illustre le désarroi de la population. Il provient d’un habitant de la province de Nayala, située dans la région Nord à environ 150 km de Ouagadougou et est révélateur de leur progression et de leur avancée vers le sud.

Écouter ici le témoignage d’un habitant de la région de la Boucle du Mouhoun.

La population n’en peut plus. Si Ouagadougou semble vivre dans une certaine insouciance, de nombreuses villes voient affluer des déplacés fuyant l’insécurité. Depuis déjà plusieurs mois, de nombreuses manifestations se déroulent dans les grandes villes du Nord et de l’Est, les plus touchées par les attaques. Les manifestants dénoncent l’incompétence du gouvernement et l’incapacité de l’armée. Ils sont souvent sortis dans les rues à la suite d’appels de coalitions locales qui les encadraient ; d’autre fois, ils sont sortis avec un certain décalage avec les appels de l’opposition politique dirigée par le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti de Blaise Compaoré, au pouvoir de 1987 à 2014. La guerre frappe souvent aux portes de ces villes qui, dans un élan de solidarité sans faille, accueillent des dizaines de milliers de déplacés.

Inata, l’attaque de trop

L’attaque d’Inata du 14 novembre dernier fait l’effet d’un électrochoc. Cette localité du Nord du pays a subi l’assaut d’une dizaine de motos accompagnées de pickups munis de mitrailleuses. L’assaut est attribué au Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaida. Son bilan est lourd : 57 tués dont 53 gendarmes, sur 113 gendarmes et 5 civils présents dans le camp. Le carnage est doublé d’une grave défaite militaire. Le même jour, une autre garnison, située à Kelbo, dans la région du Sahel, était attaqué. Mais, selon un communiqué officiel de l’armée, les Forces de défense et de sécurité (FDS) et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ont pu la repousser. Et le 21 novembre, l’attaque d’un détachement de gendarmerie de Foubé, dans la région du Centre-Nord, a tué une dizaine de civils et neuf gendarmes.

Alors que de nombreux partis ont rejoint la majorité présidentielle après les élections présidentielles de 2020, le chef de l’État apparaît bien seul et bien faible pour affronter la crise, si tant est qu’il ait vraiment la volonté politique de le faire.

Une défaite militaire écrasante ! Chacune de ces défaites est ressentie comme une humiliation pour ce pays. Pays qui, hier encore, était fier de son insurrection de 2014, qui a chassé Blaise Compaoré, et de la victoire contre le putsch du général Diendéré, fomenté en 2015. Le général Diendéré, déjà condamné à vingt ans de réclusion pour sa tentative de putsch, est actuellement jugé pour l’assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons. Sept ans après, le Burkina Faso est méconnaissable.

Lire sur LVSL notre entretien avec Bruno Jaffré : « Au Burkina Faso, l’insurrection de 2014 n’a pas détruit le système mis en place sous Compaoré »

Il y a peu, on lisait encore régulièrement sur Facebook des sarcasmes de Burkinabè à l’encontre des militaires d’autres pays, notamment au Mali, qui a entamé des négociations avec les Russes de la milice Wagner pour affronter les terroristes.

Mais la colère grandit au fur et à mesure que les informations sur ce dernier drame se précisent. Informations dramatiques et révoltantes s’il en est ! LeFaso.net, média numérique de référence, est, fait rarissime, sorti de sa neutralité le 23 novembre. On peut lire, dans un éditorial intitulé « Inata ! : la grande honte de la grande muette ! », des extraits d’un message radio, daté du 12 novembre et issu de la garnison, dans laquelle elle se plaint « d’une rupture totale de provision alimentaire » obligeant les soldats à abattre les animaux alentours pour se nourrir, et ce depuis deux semaines. Et, plus loin, un groupe de gendarmes « qui se présente comme les “gendarmes de la mission Dablo/Foubé” révèlent qu’”avant le mois de mars 2021, tous ceux qui ont effectué des missions dans ces deux zones n’ont reçu que la moitié des primes. Aucune prise en charge sanitaire”. “Pourquoi ?” exclame le groupe qui dit n’avoir eu que des promesses de la part de ses supérieurs qui sont responsables de ces coupures ». Les gendarmes étaient donc abandonnés à eux-mêmes sans nourriture depuis près de deux semaines !

Nouvelles promesses du président Roch Marc Christian Kaboré

Une première réaction du président intervient d’abord le 17 novembre sous forme de condoléances. Et, après un très long silence gouvernemental, la réponse aux manifestations qui se multiplient dans le pays intervient dans un discours le 25 novembre, à 23h30 ! Il annonce le lancement d’une enquête administrative suivie de sanctions et de poursuites judiciaires contre les responsables, des changements dans la hiérarchie militaire, l’envoi sur le terrain des chefs militaires souvent accusés sur les réseaux sociaux de rester en sécurité à Ouagadougou et la constitution d’une nouvelle équipe gouvernementale plus resserrée. Mais aussi, ce qui est nouveau et était très attendu, c’est une opération mains propres et le traitement tous les dossiers pendants de corruption, afin de « mettre fin aux dysfonctionnements inacceptables qui sapent le moral de nos troupes combattantes et entravent leur efficacité dans la lutte contre les groupes armés terroristes. »

Quelle crédibilité accorder à ces déclarations ?

Alors que de nombreux partis ont rejoint la majorité présidentielle après les élections présidentielles de 2020, le chef de l’État apparaît bien seul et bien faible pour affronter la crise, si tant est qu’il ait vraiment la volonté politique de le faire. Même le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) – méga-parti issu d’une scission interne au CDP, peu avant l’insurrection de 2014 – disposant pourtant de la majorité absolue, semble aphone devant la gravité des évènements. Il s’est contenté d’appeler à « fédérer des énergies contre le terrorisme ». Seul est monté au créneau l’Union pour la renaissance / Mouvement patriotique sankariste (UNIR/MPS), appartenant à la majorité présidentielle. Son président, maître Bénéwendé Sankara [2], a proposé, lors d’une conférence de presse, des changements dans l’armée, la mise en place de l’état d’urgence et de l’état de siège.

Pourtant, la majorité présidentielle est écrasante après le ralliement de nombreux partis au lendemain des dernières élections. Leurs militants, surtout formés pour mener des campagnes électorales, s’avèrent incapables d’affronter cette grave crise politique et de se mobiliser pour défendre la politique gouvernementale. En revanche, les journaux sont envahis de déclarations ou comptes-rendus de conférences de presse de petites organisations sans envergure, affirmant leur soutien ou demandant la démission du président.

Déjà, lors des nombreuses grèves des années 2016 et 2017 à l’appel des syndicats demandant des augmentations de salaire, des voix s’exprimaient dans le pays dénonçant la faiblesse du gouvernement qui satisfaisait à leurs revendications alors que la guerre s’amplifiait. En réalité, la corruption et les dysfonctionnements de l’armée sont dénoncés depuis de nombreuses années sans que le gouvernement n’ait engagé d’action pour y remédier.

Des officiers corrompus, des moyens aériens déficients

Les FDS, qui affrontent les terroristes, subissent de très graves revers suivis parfois de quelques communiqués de victoire annonçant la mise hors d’état de nuire de dizaines de terroristes. Malheureusement le doute s’est installé depuis que, par le passé, de simples civils ont été qualifiés de terroristes. Des organisations de la société civile, comme le Mouvement burkinabè des droits humains (MBDHP) dénoncent régulièrement les exactions des militaires envers les populations.

Lire sur LVSL : « Sur quoi prospère le “djihadisme” au Burkina Faso », par Tangi Bihan.

La population, qui ne ménage pas ses déclarations de soutien aux FDS, ne cesse de déplorer les pertes militaires et civiles. Mais elle découvre, avec une stupeur mêlée d’une colère grandissante, les très graves dysfonctionnements de l’armée.

À Inata les gendarmes n’étaient plus approvisionnés en nourriture depuis plus de deux semaines, faute de disponibilité d’un hélicoptère. Ils en étaient réduits à abattre les animaux alentours, ce qui n’est pas la meilleure façon d’acquérir la sympathie et la collaboration des habitants de la ville. Et ils s’apprêtaient même à quitter leur position après avoir demandé, sans succès, à leur hiérarchie que l’évacuation se fasse par hélicoptère. Mais ce n’est pas tout. La relève devait être assurée depuis début novembre [3]. C’est un cantonnement isolé et abandonné par sa hiérarchie qui a été massacré : environ la moitié des gendarmes ont été tués et on ne sait pas ce que sont devenus les autres, s’ils ont été blessés, évacués ou enlevés.

Ra-Sablga Seydou Ouedraogo [4], directeur de l’institut de recherche indépendant Free Afrik, était interrogé sur 3TV le 25 novembre. Dès janvier 2017, a-t-il déclaré, l’institut Free Afrik a publié un rapport, intitulé Burkina Faso 2016/2017 : s’éloigner du précipice ; engager le renouveau, dans lequel les dysfonctionnements actuels étaient déjà signalés, et notamment la corruption des officiers. « Rien n’a été fait depuis » a-t-il lancé avec colère. Selon la presse, les militaires au front ne touchent plus leurs primes depuis plusieurs mois. Par ailleurs, il a fustigé les députés de l’actuelle Assemblée nationale dont beaucoup se sont fait élire pour bénéficier de l’immunité parlementaire.

Concernant les moyens aériens de l’armée, questionné lors du débat à l’Assemblée nationale, le ministre de la Défense, le général Aimé Barthélémy Simporé, a déclaré : « Vous avez parlé des capacités aériennes, nous les renforçonsBientôt, d’ailleurs, nous allons vous présenter de nouvelles acquisitions en matière d’outils aériens ».Ce débat a permis de rendre public les chiffres prouvant l’accroissement des moyens mis à la disposition de la défense. Ainsi, le portefeuille de la Défense et de la Sécurité est passé de 157,97 milliards de francs CFA en 2016 à 428,32 milliards de francs CFA en 2021 !

Récemment, des communiqués de l’armée rapportaient les différentes sorties aériennes pour soutenir l’armée ou le retour des civils dans leurs villages. Pourtant, lors de l’attaque de Sohlan, le ministre de la Sécurité, questionné sur l’absence d’hélicoptère, avait déclaré « L’hélicoptère ne vole pas à toute heure. Il faut un certain équipement pour pouvoir voler de nuit » [5]. Plus grave, un bruit récurrent court, et dont j’ai fait vérifier la véracité par deux sources sérieuses, selon lequel des hélicoptères achetés par l’armée ne sont pas opérationnels. Ce serait l’œuvre de circuits mafieux d’achat d’armes que dénoncent Ra-Sablga Seydou Ouedraogo à la télévision. D’ailleurs, 48 heures après l’attaque d’Inata, des troupes d’élite de la gendarmerie ont pu reprendre le contrôle de cette position. Et c’est un avion Transall C-160 de l’armée française qui les a transportés avec leur matériel, d’abord à Djibo, la ville la plus proche, puis un hélicoptère français a ensuite fait la navette à partir de Djibo pour les transporter sur place [6].

Un convoi militaire français bloqué à Kaya

Kaya, ville située à centaine de kilomètres au nord-est de Ouagadougou, accueille des milliers de déplacés. Elle se trouve sur la route du nord qu’empruntaient, jusqu’ici très régulièrement et sans incidents, les importants convois militaires composés de plusieurs dizaines d’engins espacés parfois de plusieurs kilomètres.

Les incidents ont en réalité commencé quelques jours avant, à Bobo-Dioulasso, la seconde ville du pays. Des activistes peu connus de la Coalition des patriotes du Burkina Faso (COPA/BF), avaient annoncé, lors d’une conférence de presse en juin 2021, vouloir organiser une manifestation pour demander le départ des troupes françaises. Pour assurer le succès de leur manifestation, ils ont invité Kemi Seba à Bobo-Dioulasso [7]. Celui-ci est finalement expulsé du pays avant de rejoindre la ville. Quelques centaines de manifestants se réunissent cependant, à l’appel du COPA/BF, du Mouvement panafricain de rejet du franc CFA et d’Urgences panafricanistes de Kemi Seba, rapidement dispersés par les forces de l’ordre [8].

Des manifestations et tentatives de blocage, rassemblant plusieurs centaines de jeunes et rapidement dispersés, ont émaillé le passage du convoi militaire à Bobo-Dioulasso le 16 novembre et à Ouagadougou le 17 novembre.

Mais c’est une manifestation d’une toute autre ampleur qui va se dérouler à Kaya à partir du 18 novembre. Les échos de ces précédentes tentatives de blocage et des appels à la radio locale ont rapidement fait sortir des centaines puis des milliers de personnes après que les organisateurs sur place, mal identifiés, aient fait le tour des différents établissements scolaires de la localité pour ramener des renforts. Les appels à manifester vont jusqu’à raconter que ce convoi, à destination de Gao, contient des armes à destination des « djihadistes » !

Alors que partout dans le pays les manifestations fustigent le gouvernement et ses insuffisances et exigent souvent la démission de président Roch Marc Christian Kaboré, à Kaya, seule l’armée française est visée. Cette fois, le convoi est bloqué et bien bloqué et les réseaux sociaux sont envahis de messages de soutien aux bloqueurs. Plusieurs leaders d’opinion tentent vainement d’expliquer que si ce convoi est là, c’est en raison des accords entre le gouvernement et l’armée française et qu’il convient plutôt de s’adresser au gouvernement. Un communiqué du Balai citoyen, publié le 20 novembre et silencieux sur le blocage de Kaya, remet les responsabilités gouvernementales au premier plan.

Les notables du pays – les autorités politiques et les chefs traditionnels et religieux – essayent de négocier pour que le convoi puisse repartir, sans succès. Les FDS burkinabè tentent de maintenir la foule avec beaucoup de retenue. Des vidéos ont montré des jeunes ayant réussi à ouvrir un container et à vider quelques caisses à la recherche d’armes. Deux des camions appartenant à l’armée burkinabè, remplis de nourriture à destination des garnisons du nord du pays, furent finalement autorisés à passer.

Par la suite, une militaire française va tirer, occasionnant plusieurs blessés, comme l’indique la journaliste Agnès Faivre dans un reportage publié dans Libération. Elle a pu interroger plusieurs manifestants et rapporter leur état d’esprit. « “Pendant que les attaques s’amplifient chez nous, on voit passer ces convois, tous les trois ou quatre mois. Si nos soldats avaient eu l’armement des Français à Inata, ils auraient pu combattre, [indique] Abdoulaye Ouedraogo, étudiant de 27 ans et secrétaire de l’association des élèves et étudiants de Kaya. Et puis nos soldats tombent. Leurs convois sont visés par des engins explosifs. Les Français passent sur les mêmes axes, mais on n’a jamais appris qu’un convoi français a été attaqué.” Et l’homme de s’interroger sur les “armes puissantes” des djihadistes. “Qui leur donne ?” On demande : dans quel but la France les armerait-elle ? “Nous, ce qu’on sait, c’est que la France n’a pas d’amis. Elle n’a que des intérêts”, balaie calmement Ouedraogo. »

En réalité, en raison d’une communication déficiente, les explications manquent sur les revers de l’armée. Est-ce le secret défense ? La colère et le désarroi laissent la population à la merci d’activistes peu scrupuleux qui diffusent des informations mensongères. Le Balai citoyen a été contraint de diffuser un communiqué démentant être à l’origine de collectes destinées à soutenir les manifestants. Ce n’est pas nouveau, à chaque nouvelle attaque d’envergure, les Burkinabè se demandent : avec tous ces satellites, les réseaux de renseignements occidentaux ne sont-ils pas informés des attaques ? Pourquoi ne préviennent-ils pas nos soldats ? Ce déficit de communication sur les accords entre l’armée française et les FDS burkinabè laissent la place à toute sorte de supputation. Selon nos informations, au Burkina Faso, l’armée française n’intervient que lorsque les autorités burkinabè la sollicitent. La coopération est-elle efficace ? N’y a-t-il pas de la part du Burkina Faso une volonté d’indépendance ? Autant de question sans réponse.

Pour éviter de nouvelles manifestations et éviter la communication entre les manifestants, le gouvernement a coupé l’Internet mobile, rajoutant un motif supplémentaire de mécontentement.

Le convoi va rester bloqué six jours avant de pouvoir reprendre la route vers le Niger, où il se trouvera de nouveau confronté à des manifestants dans la localité de Tera. Deux manifestants vont perdre la vie, après des tirs de l’armée française pour dégager la voie, tandis que 18 sont blessés dont 11 gravement, selon un communiqué de l’armée nigérienne [9].

Nouvelles manifestations antigouvernementales

Les attaques d’Inata et de Kelbo ont de nouveau fait descendre dans la rue des milliers de manifestants exprimant leur colère contre le gouvernement, avec parfois même des appels à un coup d’État. Ce qui est nouveau, ce sont les appels nombreux et récurrents à la démission du président. Un véritable ras-le-bol s’est emparé des Burkinabè. Si le blocage de Kaya a entraîné un véritable engouement parmi la jeunesse, de nombreuses voix moins juvéniles, notamment le très respecté maire de Dori, la grande ville du Nord, appellent à plus de retenue, expliquant qu’un coup d’État ne ferait qu’aggraver la situation.

Une coalition dite du 27 novembre appelait depuis plusieurs jours à manifester à cette date [10]. De nombreuses échauffourées ont éclatées à Ouagadougou, avec notamment des dégradations de bâtiments publics. Le nombre de manifestants est resté modeste au vu des photos publiées dans la presse. La manifestation étant interdite, les forces de l’ordre ont dispersé toute tentative de rassemblement. Et la presse a raillé les leaders ayant appelé à manifester, pour leur absence sur les lieux.

Les réflexions critiques sur l’échec de politique française se sont aussi multipliées en France

Quant au Chef de file de l’opposition (CFOP), il a lancé un ultimatum au gouvernement pour le 9 décembre : « Si dans un délai d’un mois, rien de sérieux et de concret n’est entrepris pour maîtriser la situation sécuritaire, l’Opposition politique, en concertation avec des organisations soucieuses de l’avenir de la Nation, appellera à des manifestations fortes pour exiger purement et simplement la démission immédiate du chef de l’État et de son gouvernement » [11]. Selon maître Guy Hervé Kam, le CDP de Eddie Komboïgo n’aurait guère le rayonnement suffisant pour drainer des foules derrière lui.

Le pouvoir à bout de souffle, les potentialités internes existent encore pour éviter le pire

Les jours qui viennent seront déterminants. La réaction risque d’être vive si le président ne respecte pas ses dernières promesses. Mais la situation n’a rien à voir avec celle ayant précédé la fuite de Blaise Compaoré. Il n’y a pas de leaders capables de canaliser la jeunesse, alors qu’à l’époque, les Sams’K Le Jah ou Smockey, alors respectés et écoutés en tant que leaders du Balai citoyen, avaient de l’autorité et réussissaient à limiter la violence. Et les manifestations de rue massive étaient parfaitement encadrées. Par ailleurs, l’opposition, qui alors parlait d’une seule voix, paraissait en mesure d’assumer le pouvoir, même si ce sont finalement les leaders de la société civile, hors du Balai citoyen d’ailleurs, qui ont essentiellement œuvré à la mise en place de la transition. Les partis politiques semblaient laisser les choses se faire… avant de rejoindre le processus enclenché.

Comme nous l’avons dit, le Burkina Faso est fier de son histoire. Il regorge de personnalités compétentes et intègres aptes à affronter les problèmes d’aujourd’hui. Il existe cependant une vive compétition dans les excès verbaux, amplifiée par les réseaux sociaux, et sans qu’il soit tenu compte de la véracité des informations diffusées, entre des aspirants leaders souvent plus jeunes. Mais c’est aussi l’expression d’une prise de conscience des responsabilités du peuple Burkinabè et pas seulement les dirigeants, qui ont laissé le pays sombrer petit à petit en perdant toute la rigueur morale dont le pays était si fier par le passé. C’est en se ressourçant auprès de ses potentialités que ce pays pourra éventuellement sortir de cette grave crise, inédite dans l’histoire du pays. Mais rien n’est possible sans une lutte implacable contre la corruption, ce qu’avait entrepris rapidement Thomas Sankara et qui avait entraîné cette immense popularité.

La présence française en question

Les blocages, qui ont gravement perturbé le convoi de l’armée française en route pour Gao, ont démontré une impopularité jamais égalée de la présence militaire française. Même si ce convoi a représenté un exutoire à la colère des populations après l’attaque d’Inata, la désinformation affirmant que les armes étaient destinées aux terroristes ne peut à elle seule expliquer le développement de cette colère, qui, nous l’avons vu, a bien d’autres motifs. À ce propos, une communication conjointe plus efficace et plus transparente entre les militaires et les dirigeants politiques des deux pays, expliquant la réalité de la collaboration entre les militaires locaux et les militaires français, paraît nécessaire.

Lire sur LVSL : « Que fait l’armée française au Sahel ? », par Raphaël Granvaud.

Les réflexions critiques sur l’échec de politique française se sont multipliées aussi en France. Citée par Mediapart, Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), explique : « Dictée par des considérations humanitaires – la France craignait des exactions des soldats maliens contre les Touaregs – mais surtout stratégiques – le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), qui contrôlait Kidal, était un allié de la France dans la traque aux djihadistes –, cette décision a très vite retourné l’opinion contre l’opération Serval. Elle est aujourd’hui utilisée comme un argument pour dénoncer le “double jeu” de la France au Mali. »

Et le Burkina Faso de Blaise Compaoré, très proche de la France, n’était pas en reste. En mars 2018, nous écrivions : « C’est encore un hélicoptère burkinabè qui viendra sauver in extrémis les chefs du MNLA, qui avaient aussi les faveurs de la France, en déroute le 26 juin 2012 », et qu’« Iyad Ag Ghali fut lui-même un des protégés de Blaise Compaoré. »

Aujourd’hui, Iyad Ag Ghali est en quelque sorte devenu l’ennemi public numéro. Reste qu’il apparaît désormais difficile pour le gouvernement français de ne pas repenser sérieusement sa stratégie. Car chaque convoi risque dorénavant d’être perturbé. Coincée entre sa volonté de défendre sa place de grande puissance dans la lutte contre le terrorisme et les difficultés des régimes en place au Sahel – peu mobilisés pour résoudre les problèmes sociaux des populations éloignées des capitales et disposant d’armées affaiblies par de graves dysfonctionnements internes – la France n’a guère de véritable marge de manœuvre.

Se retirer en ordre ? Ce serait reconnaitre la défaite. Renégocier les interventions avec les gouvernements ? Est-il encore possible d’éviter un retrait ? Gardons-nous de nous poser en donneur de leçon, tant les questions sont complexes. Mais nous souhaitons par cet écrit alerter et exprimer notre forte inquiétude.

Mais on reste en droit de se poser la question : y a-t-il eu un acte terroriste en France ou en Europe commis à la suite d’un ordre donné depuis le Sahel ? Sans se détourner du drame qui se joue au Sahel, n’est-il pas temps de réfléchir à des nouvelles formes de solidarité à négocier avec les gouvernements en place ?

Notes :

[1] Bruno Jaffré, « Enfin le procès de l’assassinat de Sankara et de ses compagnons », Le Club de Mediapart, 10 octobre 2021. Voir notamment la dernière partie de l’article.

[2] Maître Bénéwendé Sankara a exprimé de nouvelles ambitions à l’issue de son récent congrès, affirmant : « l’objectif ultime c’est de conquérir le pouvoir d’État ». L’UNIR/MPS est issu d’un congrès de réunification de plusieurs organisations, partis et associations, dont surtout l’ancien Mouvement patriotique pour le salut (MPS). L’ancien MPS était dirigé par Augustin Lada, ancien chercheur et ancienne figure de la société civile et son président d’honneur n’était autre que le général Isaac Zida, ancien officier supérieur du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) de Blaise Compaoré et qui fut le Premier ministre lors de la transition.

[3] « Burkina Faso : problèmes de ravitaillement, absence de relève… Ce que l’on sait de l’attaque d’Inata », Jeune Afrique, 20 novembre 2021.

[4] C’est une des personnalités les plus en vue de la société civile, grâce à son intégrité, son engagement, ses qualités pédagogiques et ses compétences. Il multiplie les conférences dans son institut. Nous en avons déjà parlé dans notre blog. Il a joué un rôle important lors de la mise en place de la transition en 2014. (Voir Bruno Jaffré, L‘insurrection inachevéeBurkina Faso 2014, Syllepse, 2019). Son portrait y figure, ainsi que ceux de nombreux autres de personnalités du pays.

[5] « Sécurité : “L’hélicoptère ne vole pas à toute heure” le ministre Ousséni Compaoré explique les difficultés face à certaines attaques terroristes », Toute Info, 23 juin 2021.

[6] « Attaques terroristes : les Burkinabè reprennent le contrôle d’Inata », WakatSéra, 19 novembre 2021.

[7] Kemi Seba a d’abord côtoyé en France Alain Soral, proche des idées d’extrême droite et plusieurs fois condamnés pour racisme. À son tour condamné pour violence en France, il s’est installé en Afrique, d’abord au Sénégal puis au Bénin. Polémiste, « suprématiste noir » comme le surnomment les médias français, ses excès de langage relayés par une communication importante sur les réseaux sociaux l’ont rendu populaire en Afrique, notamment après son engagement contre le franc CFA et maintenant contre la présence française sur le continent.

[8] Romuald Dofini, « Marche-meeting contre le néocolonialisme : Les manifestants dispersés à coups de gaz lacrymogène à Bobo-Dioulasso », LeFaso.net, 31 octobre 2021.

[9] « Niger : le convoi de la mission Barkhane enfin arrivé à Gao après de nombreux heurts », France 24, 29 novembre 2021.

[10] Deux des personnalités à l’origine de la manifestation, Hervé Ouattara et Michel Tankoano, se sont fait connaître lors de l’insurrection et de la transition. Le premier a depuis un itinéraire sinueux, proche du MPP durant l’insurrection, il deviendra le responsable de la jeunesse du MPS (le parti qui a rejoint la coalition UNIR/MPS) tout en se rapprochant de Kemi Seba.

[11] « Ultimatum lancé par le CFOP au chef de l’État », Le Pays, 15 novembre 2021.


01.12.2021 à 17:37

La longue agonie du fret ferroviaire

Ugo Thomas
Le 22 octobre dernier, le premier ministre inaugurait en grande pompe la reprise du train des primeurs : le Perpignan-Rungis. Après 2 ans de suspension, ce retour fait écho aux mesures annoncées le 27 juillet pour relancer le fret ferroviaire. Cette initiative semble pourtant déjà s’inscrire dans une longue liste de plans de relance qui n’ont pas donné les effets escomptés. Alors, comment expliquer ce déclin du fret ferroviaire ?

Texte intégral 4541 mots

Le 22 octobre dernier, le premier ministre inaugurait en grande pompe la reprise du train des primeurs : le Perpignan-Rungis. Après deux ans de suspension, ce retour fait écho aux mesures annoncées le 27 juillet pour relancer le fret ferroviaire. Cette initiative semble pourtant déjà s’inscrire dans une longue liste de plans de relance qui n’ont pas donné les effets escomptés. Alors, comment expliquer ce déclin du fret ferroviaire ?

En 1827, la première ligne de chemin de fer ne transportait pas des voyageurs mais des marchandises. Avec seulement 18 kilomètres de voies, la ligne de Saint-Étienne à Andrézieux, tractée par des chevaux, servait à transporter de la houille depuis le port fluvial. Le transport de marchandises par train s’est ensuite développé de manière exponentielle au travers de compagnies privées. En 1882, la France possède alors la plus forte densité de chemin de fer au monde avec 26 000 km de voies. Les marchandises sont échangées dans des halles adjacentes aux gares, avant que le trafic ne soit peu à peu séparé des voyageurs.

En 1950 les deux tiers des marchandises sont transportées par le rail.

En 1938, la création de la SNCF unifie le réseau. Il y a alors 6 500 embranchements jusqu’aux entreprises (les ITE) et plus de 42 500 km de voies. Cette situation continue dans l’après-guerre : en 1950 les deux tiers des marchandises sont transportées par le rail et c’est le transport de marchandises qui fait vivre la SNCF. Alors que les frontières entre cheminots du service voyageur et du service fret ne sont pas établies, on estime que 200 000 d’entre eux travaillent directement ou indirectement dans le transport de marchandises. Pourtant, la concurrence avec la route a déjà commencé. Les camions se multiplient et, en 1984, le ferroviaire ne représente déjà plus que 30% du transport de marchandises1. La baisse est brutale : ce chiffre passe à 20% en 1990, puis 17% en 2000 et 9% en 2010. Aujourd’hui, il reste moins de 5 000 cheminots au service de SNCF Fret et seulement 32 milliards de tonnes-kilomètres2 sont transportées sur les voies ferroviaires contre 317,3 milliards de tonnes-kilomètres sur les routes.

Le fonctionnement du fret ferroviaire

Pour expliquer cette baisse, il faut d’abord comprendre comment fonctionne le fret ferroviaire. En France, les trains de marchandises circulent le plus souvent sur le même réseau que les trains de voyageurs. Ils occupent donc des sillons horaires de la même manière que les autres trains. Ces sillons sont des laps de temps durant lesquels les trains utilisent une infrastructure donnée (aiguillage, gare, voie ferrée). Ils sont gérés par un gestionnaire de réseau qui les facture au travers de péages ferroviaires.

Pour le transport de marchandises, il existe deux types de trains. Le premier est le train massif qui transporte d’un point à un autre des marchandises sans réorganisation du convoi. Il peut s’agir par exemple d’un train au départ d’une usine agro-alimentaire qui va directement à une autre de transformation. Le second est le train de lotissement. Il est composé de wagons isolés qui doivent être réorganisés dans une gare de triage pour aller dans des directions différentes. Ce serait par exemple le cas d’une usine de voiture en Bretagne qui doit envoyer la moitié de ses wagons dans le Nord et l’autre moitié en Alsace. Le train s’arrête alors dans une gare de triage où les wagons sont remaniés avec d’autres wagons qui vont dans la même direction afin de former un train complet.

Réalisation personnelle

Pour les marchandises ne faisant qu’une partie de leur trajet en train, le reste étant effectué par voie maritime ou routière, il existe des terminaux de transport combiné. Il peut s’agir de conteneurs récupérés dans un port et qui sont ensuite déposés sur des wagons. Le transport combiné peut également avoir lieu entre le rail et la route avec la prise en charge de la remorque du camion ou du camion entier avec sa cabine (dans ce cas, il s’agit de ferroutage).

Réalisation personnelle

Enfin, si les trains sont chargés dans des terminaux gérés par la SNCF, certaines voies desservent directement des entreprises, usines ou entrepôts particuliers, on parle alors d’installation terminale embranchée (ITE) ou d’embranchement particulier. Il existe une autre spécificité : les Opérateurs Ferroviaires de Proximité (OFP). Ces entreprises gèrent une petite partie du réseau ferroviaire avec leurs propres matériels. Au port de La Rochelle par exemple, un OFP se charge des activités ferroviaires sur le port. Ces OFP peuvent soit gérer de manière étanche un réseau entre différents terminaux soit le gérer jusqu’au réseau SNCF où un autre opérateur ferroviaire prend le relais pour des plus longues distances.

Réalisation personnelle

Un déclin plus marqué que chez nos voisins

Le fret français transportait 57,7 milliards de tonnes-kilomètres en 1984, contre 32 milliards de tonnes-kilomètres en 2018. Cette diminution est également visible dans le mix modal du transport de marchandises : en 34 ans, la part du ferroviaire dans le transport de marchandises a diminué de 70%.

Évolution du mode de transport des marchandises depuis 1984 en France, INSEE. Réalisation personnelle

Si la situation est assez inquiétante dans toute l’Europe, le sort de la France est plus dramatique que celui de ses voisins. En Allemagne, le trafic de fret ferroviaire a connu une hausse de 50% entre 2003 et 20183. La dynamique est aussi positive en Autriche, en Suède et de manière plus nuancée en Italie. Si l’Espagne et le Royaume Uni ont, comme la France, subi une diminution de leurs volumes transportés par le fret ferroviaire (environ -10% pour les deux depuis 2003), seule la France connaît une chute aussi importante. Ainsi, alors que les trafics allemands et français étaient équivalents dans les années 1990, le trafic français est aujourd’hui quatre fois moindre que celui de l’autre côté du Rhin. Enfin, alors que la part moyenne du fret ferroviaire dans le transport de marchandise en Europe est de 18%, cette même valeur se situe en France dix points en deçà, à 9%.

Évolution du trafic du fret ferroviaire européen en tonne-kilomètre, base 100 = valeur en 2003, EUROSTAT. Réalisation personnelle

Qui a tué le fret ?

Témoignage de la diminution du fret, la gare de triage de Sotteville est devenue un cimetière ferroviaire. © Frédéric Bisson

On peut trouver trois explications au déclin du fret ferroviaire. 

Tout d’abord, il faut prendre en compte la situation industrielle et portuaire. La désindustrialisation a diminué de manière importante les marchandises à transporter sur de longues distances à l’intérieur du pays avec, par exemple, la fin des exploitations minières.

D’autre part, la France n’arrive pas à capter une part importante du trafic maritime international sur ses ports. Le tonnage de l’ensemble des ports français équivaut aujourd’hui au seul port de Rotterdam aux Pays-Bas. Anvers en Belgique est parfois même qualifiée de premier port français, une particularité surprenante vue la taille de la façade maritime de l’Hexagone, son positionnement stratégique et le nombre de ports prêts à accueillir des marchandises comme Marseille, Le Havre ou Saint-Nazaire. À cette situation s’ajoute une mauvaise liaison entre les ports français et les voies ferrées. Alors qu’à Hambourg près d’un tiers des marchandises transitent par le rail, seules 10% des marchandises dans les ports français font de même.

La concurrence de la route met aussi à mal le fret ferroviaire. Le transport routier présente pour les entreprises de nombreux avantages : fiable, peu coûteux, les transporteurs y bénéficient également d’un réseau très dense permettant de desservir directement tout le pays. De plus, l’arrivée d’entreprises de transports routiers d’autres États membres de l’UE permet aux transporteurs d’utiliser de la main-d’œuvre étrangère avec des prétentions et des droits salariaux moindre que ceux attendus normalement en France.

Pourtant ces différents facteurs n’expliquent pas l’ensemble du déclin du fret ferroviaire. La situation dans des pays comme l’Espagne, l’Italie ou le Royaume-Uni montre que malgré la désindustrialisation et l’émergence du transport routier, le fret ferroviaire peut persister et maintenir une part de marché plus importante que celle que nous connaissons en France. De plus, le fret ferroviaire demeure moins coûteux que le transport par camion sur les longues distances. Un kilomètre avec un camion de 40 tonnes coûtait ainsi 1,20 euro en 2007 contre 0,51 euro pour un train de 1 800 tonnes ramené au même poids4.

La violente libéralisation et mise en concurrence voulue par Bruxelles est également responsable de ce déclin. En 1991, l’Union européenne impose une première réforme ferroviaire exigeant la séparation entre l’exploitation des lignes (pour le transport voyageur et fret) et la gestion de celles-ci. Cette réforme donne lieu à la création, en 1997, de Réseau Ferré de France (RFF), le gestionnaire des infrastructures ferroviaires. Pour se financer, RFF dispose des revenus des péages ferroviaires, ce qui représente en parallèle un nouveau coût pour les exploitants (même s’ils en payaient déjà indirectement une partie). Au cours des années 2000, sous la pression des gouvernements et de l’UE, la séparation entre les activités fret et voyageurs à la SNCF est renforcée. L’objectif ? Que l’État et les collectivités territoriales évitent de financer le fret avec des subventions à destination des services voyageurs (comme les TER).

L’ouverture à la concurrence du « deuxième paquet ferroviaire » est une véritable saignée pour le fret SNCF.

Cette évolution entraîne un dédoublement des postes auparavant mutualisés, ce qui augmente les coûts d’exploitation. Dans la même période, l’Union européenne, qui ne jure que par le culte du « marché libre et non faussé », interdit aux États de financer leurs activités de fret, une situation d’autant plus compliquée en France que le service fret de la SNCF n’est plus équilibré budgétairement depuis 1998. En 2004, face à la dette du fret ferroviaire, l’État obtient la permission de l’Union européenne de le recapitaliser à hauteur de 800 millions d’euros (qui s’ajoutent aux 700 millions apportés par la SNCF), en contrepartie de quoi, la France ne doit plus refinancer le fret pendant 10 ans et doit ouvrir cette activité à la concurrence (2005 pour les lignes avec l’étranger puis 2006 sur les lignes intérieures). L’ouverture à la concurrence de ce « deuxième paquet ferroviaire » est une véritable saignée pour le fret SNCF. Si celle-ci garde la majorité des parts du marché ferroviaire, les opérateurs étrangers vont prendre en charge les trains massifs plus rentables et laisser les wagons isolés, plus coûteux, à la SNCF.

Face à un tel déséquilibre, la crise du fret s’accentue et, deux plans de relance se succèdent en 2004 et en 2007 (plans Véron et Marembaud), tentant de limiter les pertes en abandonnant les dessertes de wagons isolés les moins rentables, menant à une baisse directe du volume transporté et des effectifs cheminots. En 2008, alors qu’il reste moins de 10 000 cheminots dans le fret, la SNCF achète GEODIS, un transporteur routier, et instaure de facto la concurrence au sein même de l’entreprise. La même année, la crise économique frappe de plein fouet le fret ferroviaire. Les plans s’enchaînent sans enrayer la crise. Les liaisons avec des wagons isolés sont restreintes et les ITE fermées (4 535 en 2002, 1 400 en 2015). En 2012, alors qu’un tiers du fret est assuré par des opérateurs extérieurs, la SNCF assure encore 400 trains de wagons isolés par semaine. Malgré cette saignée, la Cour des comptes demande en 2017 une nouvelle réduction du nombre de wagons isolés et la cession d’une partie de la flotte de locomotives. Un an plus tard, le rapport Spinetta demande la recapitalisation et la filialisation du fret ferroviaire. Cette même année, Fret SNCF supprime 754 postes et se fixe comme objectif de restreindre à 4 724 les effectifs en 2021. Enfin en 2020, à la suite de la réforme du ferroviaire, FRET SNCF devient une Société par Action Simplifiée, prélude à une cession du capital, c’est-à-dire une privatisation.

Le plan Castex, une nouvelle tentative de sauvetage du fret

Le 27 juillet dernier, un énième plan en faveur du fret ferroviaire a été présenté par le Premier ministre, qui a annoncé vouloir s’appuyer sur le développement d’autoroutes ferroviaires, des transports combinés et a garanti la gratuité des péages ferroviaires pour 2020 et la division par deux de leurs prix pour le fret en 2021. A ces annonces s’ajoute une recapitalisation de 150 millions d’euros.

Cette subvention prouve que la libéralisation du fret ferroviaire est un échec. Elle va toutefois permettre à Fret SNCF de repasser dans le vert temporairement. Les syndicats de cheminots s’amusent à dire que cette même subvention, en 2000, aurait permis, au fret, qui transportait alors 17% du trafic de marchandise avec 10 000 cheminots, d’être excédentaire. Désormais, cet argent va uniquement permettre à Fret SNCF de maintenir son trafic actuel, et non d’investir dans les infrastructures.

Les autoroutes ne servent à rien sans routes départementales et communales !

Laurent Brun, secrétaire général de la CGT Cheminot

Une autre annonce concerne les autoroutes ferroviaires. Il nous faut ici expliquer ce terme. On le sait, le transport combiné est composé d’une partie du trajet en camion et une autre en train à partir d’un terminal de transport combiné. L’autoroute ferroviaire allie le transport combiné avec d’importants corridors qui traversent la France et s’inscrivent dans une logique européenne. Ce système, déjà mis en avant par les plans de relance Véron, Marambaud et Nadal, a pourtant de sérieuses limites. Comme son nom l’indique, il ne relie que peu de points de dessertes et montre donc assez peu de flexibilité. De plus, le transport combiné s’appuie sur un simple ferroutage : on met un camion sur un wagon. Une technique bien moins économique que le remplissage d’un wagon standardisé. L’annonce de Jean Castex, qui s’appuie déjà sur de précédents projets d’autoroutes, ne peut donc pas entraîner un report massif vers le fret ferroviaire. Et pour cause, en France, 63% du transport de marchandises concerne le trafic intérieur. Comme le dit Laurent Brun, secrétaire général de la CGT Cheminot, « Les autoroutes ne servent à rien sans routes départementales et communales ! »

Un intérêt écologique, mais des entreprises sceptiques

Si les plans de sauvetage ou de relance du fret ferroviaire ont pour l’instant tous échoué, la demande citoyenne d’une relance est très présente, notamment pour des raisons écologiques. Le transport routier, aujourd’hui largement majoritaire en France, est à l’origine d’une forte pollution atmosphérique. En 2018, il génère à lui seul 28,6% des gaz à effet de serre (en équivalent CO2), contre 21,3% en 1990. Au sein des transports routiers, les poids lourds représentent en 2018 un quart des émissions (41,3% si on y inclut les véhicules utilitaires). L’ensemble du transport ferroviaire ne représente quant à lui que 0,1% des gaz à effet de serre.

Selon le rapport Bain, le transport routier émet en France 82 grammes de CO2 par tonne-kilomètre (g/t-km) contre huit g/t-km pour le ferroviaire. Pour l’Agence européenne de l’environnement, ce chiffre serait plutôt de 20,97 g/t-km, à l’échelle européenne, contre 75,33 g/t-km pour le routier. Quoi qu’il en soit, le constat est sans appel : le fret ferroviaire émet quatre à dix fois moins de CO2 que la route. En outre, la forte électrification du réseau ferré français et notre important recours à l’énergie nucléaire garantissent une pollution très faible. En 2010, un rapport du Sénat, chiffrait ainsi le bilan écologique du transport de marchandises : 2 grammes/km de CO2 pour un train électrique et 55 grammes/km pour un train thermique contre 196 grammes/km pour un seul camion semi-remorque de 32 tonnes et 982 grammes/km pour un utilitaire léger. Par ailleurs, au-delà du bilan écologique, le fret ferroviaire participe à l’équilibre du territoire en reliant des régions parfois mal desservies par la route.

Toutefois, malgré ces divers avantages, les clients de Fret SNCF ne manifestent pas un grand attachement pour le ferroviaire. Plus de quatre clients sur dix s’en disent peu ou pas satisfaits et la moitié déçus du rapport qualité-prix. La ponctualité est également mise en cause : le rapport du Sénat de 2008 pointait ainsi une ponctualité dans la journée de seulement 70% pour les wagons isolés contre 80% dans l’heure pour les trains massifs. Les clients du fret ferroviaire réclament donc une fiabilité plus importante et un meilleur rapport qualité-prix, deux éléments qui les font pencher en faveur du transport routier.

Les solutions pour relancer l’activité

Pour aller au-delà des annonces, plusieurs projets existent. En 2008, le projet EuroCarex a ainsi essayé de créer un TGV fret de nuit. Après un essai en 2012 entre Lyon et Londres, le projet est aujourd’hui au point mort à cause de sa rentabilité à court terme. En 2014, le projet Marathon a mis sur pied le plus long train de fret d’Europe. Long de 1,5 km, il a transporté 70 wagons, contre 35 habituellement. En 2015, dans le prolongement de ce projet, le train le plus lourd du réseau ferroviaire, long de 947 mètres et avec une masse de 5 410 tonnes a relié Somain dans le Nord à Uckange en Moselle. Ces deux projets sont aujourd’hui au point mort. Depuis 2017, c’est le projet de train autonome qui est sur les rails. L’objectif est de développer divers niveaux d’autonomie pour un train (conduite assistée, conduite à distance, voire absence de conducteur) à horizon 2023. Si les conséquences sociales de ce projet ne sont pas encore connues, celui-ci devrait permettre d’améliorer la ponctualité des trains grâce au calcul informatique.

Le TGV Postal proposait entre 1984 et 2015 un service de transport de courrier à grande vitesse, il a été arrêté à la suite de la diminution du volume de courrier et l’envoi à J+2 à J+3 par La Poste. Aucun projet de train fret à grande vitesse n’a pour l’instant repris. © Florian Fèvre

Ces différentes innovations nous amènent à regarder de l’autre côté de l’Atlantique. Aux États-Unis, les trains de fret impressionnent par leurs dimensions, avec deux étages de conteneurs sur un seul wagon et une longueur pouvant atteindre plus de trois kilomètres. Des chiffres d’autant plus spectaculaires quand on les comparent aux 750 mètres des trains français. Comment expliquer ces différences qui pourraient largement augmenter la compétitivité du fret SNCF ? Le problème réside dans le réseau. Le réseau américain a été adapté au niveau des ponts et des tunnels pour que les trains puissent mesurer plus de 6 mètres de haut contre 4,28 mètres en France. Pour prétendre à ces dimensions en France, il faudrait adapter un nombre très important d’ouvrages. Pour la longueur, le problème vient également des infrastructures. Le réseau français a été construit historiquement pour des trains de 500 mètres de long puis de 750 mètres. Cela signifie que l’ensemble du réseau a été adapté sur ces distances avec des voies de garage et des triages à ces tailles. Aux États-Unis, le réseau est extrêmement long et permet de doubler des trains de plusieurs kilomètres de long. Pour obtenir les mêmes performances que le réseau américain, c’est tout le réseau ferroviaire, les wagons et les infrastructures qui devraient être adaptés en conséquence, ce qui demanderait d’importants investissements.

Le principal problème du fret ferroviaire ne vient pas d’un manque d’innovation mais bien de la concurrence avec le transport routier. Or, ce dernier n’est plus compétitif qu’en raison de la non-prise en compte des externalités négatives, notamment environnementales, qu’il génère.

Le principal problème du fret ferroviaire ne vient pas d’un manque d’innovation mais bien de la concurrence avec le transport routier. Or, ce dernier n’est davantage compétitif qu’en raison de la non-prise en compte des externalités négatives, notamment environnementales, qu’il génère. Outre la pollution, les ballets de camions ont aussi un impact fort sur l’usure des infrastructures routières, sur les nuisances sonores, les embouteillages et les accidents de la route. Autant de facteurs qui plaident pour l’augmentation des impôts et droits de péages sur le fret routier.

Depuis le début du déclin du fret ferroviaire, ce sont 1,8 million de camions qui ont été mis sur les routes. Un report modal massif du routier vers le ferroviaire aurait pourtant de nombreuses conséquences positives. Mais pour ce faire, trois éléments seront nécessaires : des investissement massifs dans le fret ferroviaire (cheminots, infrastructures, réseau), la remise en cause de la libéralisation du fret ferroviaire et une nouvelle façon de prendre en compte l’ensemble des conséquences négatives du transport routier.

Notes :

1 : Transport intérieur terrestre de marchandise par mode, Données annuelles de 1984 à 2018, INSEE
2 : Le tonne-kilomètre est une unité de mesure de quantité de transport correspondant au transport d’une tonne sur un kilomètre.
3 : Goods transported by type of transport (2003-2018), EUROSTAT
4 : Pertinence du fret ferroviaire, diagnostic, SNCF, avril-mai 2009


30.11.2021 à 12:16

La bifurcation écologique n’est pas un dîner de gala

Cédric Durand
Après un été marqué par des événements climatiques extrêmes et un nouveau rapport du GIEC confirmant ses prévisions les plus inquiétantes, une grande partie de la planète est désormais traversée par une crise énergétique qui préfigure d’autres troubles économiques à venir. Cette conjoncture a enterré le rêve d’une transition harmonieuse vers un monde post-carbone, mettant […]

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Après un été marqué par des événements climatiques extrêmes et un nouveau rapport du GIEC confirmant ses prévisions les plus inquiétantes, une grande partie de la planète est désormais traversée par une crise énergétique qui préfigure d’autres troubles économiques à venir. Cette conjoncture a enterré le rêve d’une transition harmonieuse vers un monde post-carbone, mettant au premier plan la question de la crise écologique du capitalisme. À la COP26, la tonalité dominante a été celle de l’impuissance, où les malheurs imminents ont laissé l’humanité coincée entre les exigences immédiates de la reproduction systémique et l’accélération des désordres climatiques. Texte de Cédric Durand, économiste et auteur de Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique (Zones, 2020), initialement publié par la New Left Review, traduit par Giorgio Cassio et édité par William Bouchardon.

À première vue, on pourrait penser que des mesures sont prises pour faire face à ce cataclysme. Plus de 50 pays – plus l’ensemble de l’Union européenne – se sont engagés à atteindre des objectifs de « zéro émission nette » qui verraient les émissions mondiales de CO2 liées à l’énergie diminuer de 40% d’ici à 2050. Pourtant, une simple lecture des données scientifiques montre que la transition écologique est loin d’être sur la bonne voie. Si nous ne parvenons pas à atteindre l’objectif mondial de zéro émission nette, les températures continueront d’augmenter, dépassant largement les +2°C d’ici à 2100. Selon le PNUE (Emissions Gap Report 2021, 26 octobre 2021), les contributions décidées au niveau national avant la COP2 permettraient de réduire les émissions à échéance de 2030 de 7,5%. Or, une baisse de 30% est nécessaire pour limiter le réchauffement à +2°C, tandis qu’une baisse de 55% serait nécessaire pour +1,5°C.

Comme le soulignait un récent éditorial de Nature du 31 mars 2021, nombre de ces pays ont pris des engagements de « zéro émission nette » sans avoir de plan concret pour y parvenir. Quels gaz seront visés ? Dans quelle mesure cet objectif net repose-t-il sur une réduction effective plutôt que sur des systèmes de compensation ? Ces derniers sont devenus particulièrement attrayants pour les pays riches et les entreprises polluantes, car ils ne réduisent pas directement les émissions et impliquent le transfert de la charge de la réduction des émissions de carbone vers les pays à revenu faible et moyen (qui seront les plus durement touchés par le dérèglement climatique). Sur ces questions cruciales, on ne trouve nulle part d’informations fiables et des engagements transparents, ce qui compromet la possibilité d’un suivi scientifique international crédible. En résumé, sur la base des politiques climatiques mondiales actuelles – celles qui sont mises en œuvre et celles qui sont proposées – le monde est sur la voie d’une augmentation dévastatrice des émissions au cours de la prochaine décennie.

La crise de l’énergie a déjà commencé

Malgré cela, le capitalisme a déjà connu le premier choc économique majeur lié à la transition bas carbone. La flambée des prix de l’énergie est due à plusieurs facteurs, notamment une reprise désordonnée après la pandémie, des marchés de l’énergie mal conçus au Royaume-Uni et dans l’UE qui exacerbent la volatilité des prix, et la volonté de la Russie de sécuriser ses revenus énergétiques à long terme. Toutefois, à un niveau plus structurel, l’impact des premiers efforts déployés pour restreindre l’utilisation des combustibles fossiles ne peut être négligé. En raison des limites imposées par les gouvernements à la combustion du charbon et de la réticence croissante des actionnaires à s’engager dans des projets qui pourraient être largement obsolètes dans trente ans, les investissements sont en baisse dans les combustibles fossiles. Si cette contraction de l’offre n’est pas suffisante pour sauver le climat, elle s’avère néanmoins trop importante pour la croissance capitaliste.

Plusieurs événements récents nous offrent un avant-goût de ce qui nous attend. Dans la région du Pendjab, en Inde, de graves pénuries de charbon ont provoqué des pannes d’électricité imprévues. En Chine, plus de la moitié des administrations provinciales ont imposé des mesures strictes de rationnement de l’électricité. Plusieurs entreprises, dont des fournisseurs clés d’Apple, ont récemment été contraintes d’interrompre ou de réduire leurs activités dans la province de Jiangsu, après que les autorités locales aient restreint l’approvisionnement en électricité. Ces restrictions visaient à respecter les objectifs nationaux en matière d’émissions en limitant la production d’électricité à partir du charbon, qui représente encore environ deux tiers de l’électricité en Chine. Pour contenir les retombées de ces perturbations, les autorités chinoises ont mis un frein temporaire à leurs ambitions climatiques, en ordonnant à 72 mines de charbon d’augmenter leur approvisionnement et en relançant les importations de charbon australien, interrompues pendant des mois en raison des tensions diplomatiques entre les deux pays.

Alors qu’une réduction de l’offre d’hydrocarbures est en cours, l’augmentation des sources d’énergie durables ne suffit pas à répondre à la demande croissante. Il en résulte une inadéquation énergétique qui pourrait faire dérailler la transition.

En Europe, c’est la flambée des prix du gaz qui a déclenché la crise actuelle. Hantés par le souvenir du soulèvement des Gilets jaunes contre la taxe carbone de Macron, les gouvernements sont intervenus avec des subventions énergétiques pour les classes populaires. Mais de manière plus inattendue, les hausses du prix du gaz ont précipité des réactions en chaîne dans le secteur manufacturier. Le cas des engrais est révélateur : un groupe américain, CF Industries (Deeefild, Illinois), a décidé d’arrêter la production de ses usines d’engrais au Royaume-Uni, devenues non rentables en raison de la hausse des prix. En tant que sous-produit de ses activités, l’entreprise fournissait auparavant 45% du CO2 de qualité alimentaire du Royaume-Uni – dont la perte a déclenché des semaines de chaos pour l’industrie, affectant divers secteurs, allant de la bière et des boissons non alcoolisées à l’emballage alimentaire et à la viande. Au niveau mondial, la flambée des prix du gaz affecte le secteur agricole par le biais de l’augmentation des prix des engrais. En Thaïlande, le coût des engrais est en passe de doubler depuis 2020, augmentant les coûts pour de nombreux producteurs de riz et mettant en péril la saison de la plantation. Si cette situation perdure, les gouvernements pourraient être amenés à intervenir pour garantir les approvisionnements alimentaires essentiels.

Les répercussions mondiales et généralisées des pénuries d’énergie et des hausses de prix soulignent les effets complexes qu’implique la transformation structurelle nécessaire à l’élimination des émissions de carbone. Alors qu’une réduction de l’offre d’hydrocarbures est en cours, l’augmentation des sources d’énergie durables ne suffit pas à répondre à la demande croissante. Il en résulte une inadéquation énergétique qui pourrait faire dérailler la transition. Dans ce contexte, les pays peuvent soit revenir à la source d’énergie la plus facilement disponible – le charbon –, soit provoquer un recul de l’économie en raison de la flambée des coûts et de ses effets sur la rentabilité, les prix à la consommation et la stabilité du système financier. A court terme, il s’agit donc d’un compromis entre les objectifs écologiques et la nécessité de favoriser la croissance. Mais ce dilemme énergétique est-il valable à moyen et long terme ? Un choix entre le climat et la croissance finira-t-il par s’imposer ?

Décroissance et investissement : les deux volets de la transition écologique

La réussite de la transition vers un monde décarbonné implique le déroulement harmonieux de deux processus complexes et interdépendants, aux niveaux matériel, économique et financier. Premièrement, un processus de démantèlement doit avoir lieu : les sources de carbone doivent être réduites de manière drastique, et avant tout l’extraction d’hydrocarbures, la production d’électricité à partir de charbon et de gaz, les systèmes de transport à base de carburant, le secteur de la construction (en raison du niveau élevé d’émissions liées à la production de ciment et d’acier) et l’industrie de la viande. Il s’agit ici de décroissance au sens le plus simple du terme : les équipements doivent être mis au rebut, les réserves de combustibles fossiles doivent rester dans le sol, l’élevage intensif doit être abandonné et toute une série de fonctions professionnelles relatives à ces secteurs doivent être supprimées.

Toutes choses égales par ailleurs, l’élimination des capacités de production implique une contraction de l’offre qui entraînerait une pression inflationniste généralisée. Ceci est d’autant plus probable que les secteurs les plus touchés occupent une position stratégique dans les économies modernes. Se répercutant sur les autres secteurs, la pression sur les coûts entamera les marges des entreprises, les profits mondiaux et/ou le pouvoir d’achat des consommateurs, déclenchant de violentes spirales de récession. En outre, la décroissance de l’économie carbonée est une perte nette du point de vue de la valorisation du capital financier : d’énormes quantités d’actifs perdus doivent être effacées puisque les bénéfices sous-jacents attendus sont abandonnés, ouvrant la voie à des ventes à la sauvette et ricochant sur la masse de capital fictif1. Ces dynamiques interdépendantes s’alimenteront mutuellement, les forces de la récession augmentant les défauts de paiement des dettes tandis que la crise financière gèle l’accès au crédit.

L’autre aspect de la transition est un effort d’investissement majeur pour faire face au choc de l’offre causé par la décroissance du secteur du carbone. Si le changement des habitudes de consommation pourrait jouer un rôle, notamment dans les pays riches, la création de nouvelles capacités de production décarbonées, l’amélioration de l’efficacité, l’électrification des transports, des systèmes industriels et de chauffage (ainsi que, dans certains cas, le déploiement de la capture du carbone) sont également nécessaires pour compenser l’élimination progressive des émissions de gaz à effet de serre. D’un point de vue capitaliste, cela pourrait représenter de nouvelles opportunités de profit, tant que les coûts de production ne sont pas prohibitifs par rapport à la demande disponible. Attirée par cette valorisation, la finance verte pourrait intervenir et accélérer la transition, propulsant une nouvelle vague d’accumulation capable de soutenir l’emploi et le niveau de vie.

L’impasse du marché carbone

Cependant, il faut garder à l’esprit que le timing est primordial : réaliser de tels ajustements en cinquante ans est complètement différent que de devoir se désengager radicalement en une décennie. Or, au vu de la situation actuelle, les perspectives d’un passage en douceur et adéquat aux énergies vertes sont pour le moins minces. La réduction du secteur du carbone reste incertaine en raison de la contingence inhérente aux processus politiques et du manque persistant d’engagement des autorités nationales. Il est révélateur qu’un seul sénateur, Joe Manchin, élu de Virginie-Occidentale, parvienne à bloquer le programme des démocrates américains visant à faciliter le remplacement des centrales électriques au charbon et au gaz.

Au vu de la situation actuelle, les perspectives d’un passage en douceur et adéquat aux énergies vertes sont pour le moins minces.

Comme l’illustrent les perturbations actuelles, le manque d’alternatives facilement disponibles pourrait également entraver l’abandon progressif des combustibles fossiles. Selon l’AIE – Agence internationale de l’énergie : « Les dépenses liées à la transition […] restent bien en deçà de ce qui est nécessaire pour répondre à la demande croissante de services énergétiques de manière durable. Ce déficit est visible dans tous les secteurs et toutes les régions. » Dans son dernier rapport sur l’énergie, Bloomberg (New Energy Outlook 2021estime qu’une économie mondiale en croissance nécessitera un niveau d’investissement dans l’approvisionnement et les infrastructures énergétiques compris entre 92 000 et 173 000 milliards de dollars au cours des trente prochaines années. L’investissement annuel devra plus que doubler, passant d’environ 1700 milliards de dollars par an aujourd’hui à une moyenne comprise entre 3100 et 5800 milliards de dollars par an. L’ampleur d’un tel ajustement macroéconomique serait sans précédent.

Du point de vue de la théorie économique dominante, qui ne jure que par le marché, cet ajustement passe par la détermination du bon prix. Dans un récent rapport commandé par le président français Emmanuel Macron, deux économistes de premier plan dans ce domaine, Christian Gollier et Mar Reguant, affirment que « la valeur du carbone doit servir de jauge pour toutes les dimensions de l’élaboration des politiques publiques ». Bien que les normes et les réglementations ne soient pas à exclure, une « tarification bien conçue du carbone », via une taxe sur le carbone ou un mécanisme de plafonnement et d’échange, doit jouer le rôle principal. Les mécanismes de marché sont censés internaliser les externalités négatives des émissions de gaz à effet de serre, permettant ainsi une transition ordonnée tant du côté de l’offre que de la demande. La tarification du carbone présente l’avantage de se concentrer sur l’efficacité en termes de coût par tonne de CO2, sans qu’il soit nécessaire d’identifier à l’avance les mesures qui fonctionneront. Reflétant la plasticité de l’ajustement du marché, « contrairement à des mesures plus prescriptives, un prix du carbone laisse le champ ouvert à des solutions innovantes ».

Cette perspective techno-optimiste et de libre marché garantit la conciliation entre la croissance capitaliste et la stabilisation du climat. Cependant, elle souffre de deux défauts principaux. Le premier est l’aveuglement de l’approche de la tarification du carbone face à la dynamique macroéconomique impliquée par l’effort de transition. Un récent rapport de Jean Pisani-Ferry (août 2021), rédigé pour le Peterson Institute for International Economics, minimise la possibilité d’un ajustement en douceur conduit par les prix du marché, tout en anéantissant les espoirs d’un Green New Deal qui bénéficierait à tous.

Puisque « la procrastination a réduit les chances d’organiser une transition ordonnée », le rapport note qu’il n’y a « aucune garantie que la transition vers la neutralité carbone soit bonne pour la croissance ». Le processus est assez simple : 1) comme la décarbonation implique une obsolescence accélérée d’une partie du stock de capital existant, l’offre sera réduite; 2) dans l’intervalle, il faudra investir davantage. La question qui se pose alors est la suivante: y a-t-il suffisamment de ressources dans l’économie pour permettre un accroissement des investissements parallèlement à une offre affaiblie ? La réponse dépend de la quantité de ressources inutilisées dans l’économie, c’est-à-dire de capacités de production inutilisées et du chômage. Mais compte tenu de l’ampleur de l’ajustement et de la brièveté du délai, cela ne peut être considéré comme acquis. Selon Jean Pisani-Ferry, « l’impact sur la croissance serait ambigu, l’impact sur la consommation devrait être négatif. L’action pour le climat est comme une montée en puissance militaire face à une menace : bonne pour le bien-être à long terme, mais mauvaise pour la satisfaction du consommateur. » Le transfert de ressources de la consommation vers l’investissement signifie que les consommateurs supporteront inévitablement le coût de l’effort.

En dépit de sa perspective néo-keynésienne, Pisani-Ferry ouvre une discussion éclairante sur les conditions politiques qui permettraient une réduction du niveau de vie et une lutte des classes verte menée en fonction des revenus. Pourtant, de par son attachement au mécanisme des prix, son argumentation, comme celle de l’ajustement du marché, repose de manière irrationnelle sur l’efficacité de la réduction des émissions de CO2. Le deuxième défaut de la contribution de Gollier et Reguant devient apparent lorsqu’ils appellent à « une combinaison d’actions climatiques dont le coût par tonne d’équivalent CO2 non émise soit le moins élevé́ possible ». En effet, comme les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, la fixation du prix du carbone est très incertaine. Les évaluations peuvent aller de 45 à 14 300 dollars par tonne, selon l’horizon temporel et la réduction visée. Avec une telle variabilité, il est inutile d’essayer d’optimiser le coût de la réduction du carbone de manière intertemporelle. Ce qui importe n’est pas le coût de l’ajustement, mais plutôt la certitude que la stabilisation du climat aura lieu.

Pourquoi la planification est indispensable

Dans un travail sur les spécificités du modèle japonais d’Etat développeur (c’est-à-dire étant à l’origine du développement économique, ndlr), le politologue Chalmers Johnson fait une distinction qui pourrait également être appliquée au débat sur la transition écologique. Selon lui, « un Etat régulateur – ou rationnel par rapport au marché – se préoccupe de la forme et des procédures – les règles, si vous voulez – de la concurrence économique, mais il ne se préoccupe pas des questions de fond […] Au contraire, l’Etat développeur – rationnel par rapport au plan – a pour caractéristique dominante de fixer précisément de tels objectifs sociaux et économiques de fond. »

En d’autres termes, alors que la première vise l’efficience – en faisant l’usage le plus économique des ressources – la seconde s’intéresse à l’efficacité, c’est-à-dire à la capacité d’atteindre un objectif donné, qu’il s’agisse de la guerre ou de l’industrialisation. Etant donné la menace existentielle que représente le changement climatique et le fait qu’il existe une mesure simple et stable pour limiter notre exposition, nous devrions nous préoccuper de l’efficacité de la réduction des gaz à effet de serre plutôt que de l’efficience économique de l’effort. Au lieu d’utiliser le mécanisme des prix pour laisser le marché décider où l’effort doit porter, il est infiniment plus simple d’additionner les objectifs aux niveaux sectoriel et géographique, et de prévoir un plan de réduction cohérent pour garantir que l’objectif global sera atteint à temps.

Au lieu d’utiliser le mécanisme des prix pour laisser le marché décider où l’effort doit porter, il est infiniment plus simple d’additionner les objectifs aux niveaux sectoriel et géographique, et de prévoir un plan de réduction cohérent pour garantir que l’objectif global sera atteint à temps.

Ruchir Sharma, de Morgan Stanley, aborde cette question dans le Financial Times du 2 août 2021 et soulève un point qui plaide indirectement en faveur de la planification écologique. Il note que la poussée d’investissement nécessaire à la transition vers une économie bas carbone nous pose un problème matériel trivial : d’une part, les activités polluantes – en particulier dans les secteurs de l’exploitation minière ou de la production de métaux – ne sont plus rentables en raison de la réglementation accrue ou de la hausse des prix du carbone; d’autre part, l’investissement dans le verdissement des infrastructures nécessite de telles ressources pour accroître les capacités. La diminution de l’offre et l’augmentation de la demande sont donc la recette de ce qu’il appelle la « greenflation ». Ruchir Sharma affirme donc que « bloquer les nouvelles mines et les plates-formes pétrolières ne sera pas toujours la décision la plus responsable sur le plan environnemental et social ».

En tant que porte-parole d’une institution ayant un intérêt direct dans les matières premières polluantes, Sharma est loin d’être neutre. Mais le problème qu’il présente – comment fournir suffisamment de matières polluantes pour construire une économie à énergie propre ? – est réel et renvoie à un autre problème lié à une hypothétique transition axée sur le marché : la tarification du carbone ne permet pas à la société de faire la distinction entre les utilisations fallacieuses du carbone – comme envoyer des milliardaires dans l’espace – et les utilisations vitales comme la construction de l’infrastructure d’une économie bas carbone. Dans le cadre d’une transition réussie, le premier usage serait rendu impossible et le second serait aussi bon marché que possible. En tant que tel, un prix unique du carbone devient une voie évidente vers l’échec.

Contre le marché, le socialisme

Cela nous renvoie à un argument ancien mais toujours décisif : la reconstruction d’une économie – dans ce cas, une économie qui élimine progressivement les combustibles fossiles – nécessite la restructuration de la chaîne de relations entre ses divers segments, ce qui suggère que le sort de l’économie dans son ensemble dépend de son point de moindre résistance. Comme l’a noté Alexandre Bogdanov dans le contexte de la construction du jeune Etat soviétique, « en raison de ces relations interdépendantes, le processus d’expansion de l’économie est soumis dans son intégralité à la loi du point le plus faible ». Cette ligne de pensée a été développée plus tard par Wassily Leontief dans ses contributions à l’analyse des entrées-sorties (input-ouput). Il soutient que les ajustements du marché ne sont tout simplement pas à la hauteur de la transformation structurelle. Dans de telles situations, ce qu’il faut, c’est un mécanisme de planification prudent et adaptatif capable d’identifier et de traiter un paysage mouvant de goulets d’étranglement.

Avec sa préoccupation de longue date pour la planification et la consommation socialisée, le socialisme international est une piste évidente pour assumer cette tâche historique.

Lorsque l’on considère les défis économiques que représente la restructuration des économies pour maintenir les émissions de carbone en phase avec la stabilisation du climat, cette discussion prend une nouvelle tournure. L’efficacité doit primer sur l’efficience économique dans la réduction des émissions. Cela signifie qu’il faut abandonner le fétichisme du mécanisme des prix pour planifier la manière dont les ressources polluantes restantes seront utilisées au service d’infrastructures propres. Cette planification doit avoir une portée internationale, car les plus grandes possibilités de décarbonation de l’approvisionnement en énergie se trouvent dans le Sud. En outre, comme la transformation du côté de l’offre ne suffira pas, des transformations du côté de la demande seront également essentielles pour rester dans les limites planétaires. Les besoins en énergie pour assurer un niveau de vie décent à la population mondiale peuvent être réduits de manière drastique, mais outre l’utilisation des technologies disponibles les plus efficaces, cela implique une transformation radicale des modes de consommation, y compris des procédures politiques pour établir des priorités entre des demandes de consommation concurrentes.

Avec sa préoccupation de longue date pour la planification et la consommation socialisée, le socialisme international est une piste évidente pour assumer cette tâche historique. Bien que l’état médiocre des courants socialistes n’incite guère à l’optimisme, la conjoncture catastrophique dans laquelle nous entrons – ainsi que la volatilité des prix et les spasmes continus des crises capitalistes – pourrait accroître le caractère mouvant de la situation. Dans de telles circonstances, la gauche doit être suffisamment flexible pour saisir toute opportunité politique qui fera avancer la voie d’une transition écologique démocratique.

Note : ce texte a également été republié en français par le magazine Contretemps.


30.11.2021 à 09:57

Zemmour : outsider ou homme du système ?

David Fontano
La candidature d’Éric Zemmour est présentée comme l’aboutissement d’une mobilisation de la société française, passant par la vente d’ouvrages grand public, l’apparition de groupes militants locaux, la mise en avant de sondages favorables et l’omniprésence de l’éditorialiste sur la place publique. Elle bénéficie pourtant de l’appui discret, mais déterminant, d’une partie des élites traditionnelles – […]

Texte intégral 1803 mots

La candidature d’Éric Zemmour est présentée comme l’aboutissement d’une mobilisation de la société française, passant par la vente d’ouvrages grand public, l’apparition de groupes militants locaux, la mise en avant de sondages favorables et l’omniprésence de l’éditorialiste sur la place publique. Elle bénéficie pourtant de l’appui discret, mais déterminant, d’une partie des élites traditionnelles – patrons de presse, banquiers et hommes d’affaire, parmi lesquels par exemple dernièrement l’ex-DRH de l’Oréal. En réactivant le mythe plébiscitaire d’un homme donnant de sa personne pour le salut de la patrie, Éric Zemmour prétend s’inscrire dans la veine gaulliste ou bonapartiste. Voilà pourtant une candidature rappelant cruellement que l’Histoire tend à se répéter, « la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce ».

Faire un article sur les prétentions présidentielles d’Éric Zemmour, pour dire qu’il y a un emballement médiatique autour d’Éric Zemmour ? Ce dilemme apparent semble devenir depuis quelques mois un gimmick de la vie politique et journalistique française. Il est vrai que l’éditorialiste d’extrême droite se prétendant régulièrement censuré bénéficie d’une couverture médiatique massive. Le rouleau compresseur des plateaux télé, des unes de presse et des éditoriaux, qu’ils lui soient favorables ou défavorables, s’est mis en branle bien avant l’annonce de sa candidature officielle.

Le monde médiatique, qui avait propulsé Emmanuel Macron sur le devant de la scène en 2017, offre aujourd’hui un boulevard à une personnalité au parcours et aux idées bien différentes. Avec complaisance parfois, avec des postures offusquées souvent, les acteurs du paysage audiovisuel, de la presse et de la radio martèlent l’idée selon laquelle Éric Zemmour serait le porte-parole d’une population obsédée par les thématiques identitaires. Pourtant, l’immigration ne constitue pas la principale préoccupation des électeurs. De nouvelles enquêtes d’opinion (notamment l’enquête « Fractures françaises » d’Ipsos Sopra-Steria pour Le Monde) viennent rappeler qu’elle se situe derrière la précarité économique ou la question environnementale.

Mais la recherche du buzz et la paresse intellectuelle dues au modèle économique actuel des principaux médias constituent le terreau idéal pour les polémiques superficielles, originaires des réseaux sociaux comme Twitter tout en y trouvant une immense caisse de résonance. Une personnalité telle qu’Éric Zemmour est parfaitement en phase avec cet environnement. Ses interventions déclenchent des torrents de commentaires, assurant une visibilité certaine – et donc des bénéfices conséquents. Le pendant logique de cette omniprésence des thèses réactionnaires est leur impact sur le débat public façonné par ces clivages. L’évolution actuelle de cette « bataille culturelle » rappelle le rôle de pompier pyromane de la macronie : le martellement de références et de sujets conservateurs dans le but d’incarner le parti de l’ordre, à rebours des accents progressistes de 2017, ont contribué à légitimer en retour les thèmes chers à l’extrême droite.

Mais qui soutient Éric Zemmour ?

Il serait alors illusoire de croire que des succès en librairie doublés de passages réussis sur les plateaux télé façonnent un présidentiable. Une telle candidature, dans un paysage jusqu’alors dominé par l’hypothèse d’une réédition du duel Emmanuel Macron-Marine Le Pen, révèle des mouvements de fond traversant les classes dominantes françaises. Le poids croissant de Vincent Bolloré dans le champ médiatique – et, derrière lui, de toute la tendance ultra-conservatrice qu’il représente – se fait sentir chaque jour un peu plus. La reprise en main d’Europe 1 et la perspective de rachat du Figaro en sont les derniers exemples, après la prise de contrôle de Canal+ et le développement d’un contenu politique uniforme sur CNews.

Un simple contrepoids à d’autres milliardaires patrons de presse aux idées plus libérales, tels que Xavier Niel ? A voir. On connaissait les investissements utiles d’autres oligarques tels que, Patrick Drahi (RMC, LCI), Iskandar Safa (Valeurs Actuelles), ou les familles Dassault (Le Figaro) et Bouygues (TF1, LCI). La campagne Zemmour montre que la tendance s’accentue. Le quotidien La lettre A révélait ainsi le 27 octobre que Laurent Meeschaert, propriétaire de l’Incorrect et proche de Marion Maréchal, s’était engagé à avancer des fonds. Ironie de l’histoire, il s’agit de l’ancien DRH de l’Oréal, entreprise dont le fondateur Eugène Schueller s’était compromis durant la collaboration. La cellule investigation de Radio France a également mis en lumière la présence de start-upers et surtout d’anciens banquiers issus de Rothschild ou de JP Morgan, tels que Julien Madar ou Jonathan Nadler. Les fonds ne manqueront pas : les alliés du polémiste peuvent être rassurés.

Sur le terrain, des comités locaux sont apparus sous le nom de « Génération Z » pour diffuser tracts et affiches ou organiser les meetings de la précampagne. Ces comités sont aujourd’hui un point de convergence des droites. On y retrouve des militants de l’UNI, syndicat étudiant d’inspiration gaulliste proche des Républicains, mais également de nombreux monarchistes de l’Action française, organisation traditionnellement royaliste et antisémite, jusqu’à des membres de l’alt right française – ex identitaires, déçus du lepénisme, « trolls » s’étant ralliés sur les réseaux sociaux. Cette force de frappe hétérogène constitue aussi un risque pour le sérieux de la candidature, tant les profils sulfureux y pullulent.

Démagogue plus que populiste

Une candidature souvent présentée comme antisystème, hors des partis, mais dont l’architecture se rapproche de manière troublante de celle d’Emmanuel Macron cinq ans plus tôt. Les lignes politiques des deux hommes diffèrent cependant largement, et représentent deux options distinctes, correspondant à des parties concurrentes des classes dominantes : le pari européen et atlantiste pour l’actuel président, contre le recentrage nationaliste de Zemmour, plutôt tourné vers la Russie. Il est intéressant de constater que ce dernier a articulé son programme politique autour de thèmes très réduits. Au-delà des questions identitaires ayant valu au polémiste des condamnations pour ses dérapages racistes, il était jusqu’alors difficile de trouver une seule proposition touchant au social ou à l’international.

Éric Zemmour n’est pas un populiste. Il n’essaie pas d’incarner les demandes des classes populaires, se prononçant par exemple pour la hausse de l’âge de la retraite. Et il ne s’attaque pas aux élites traditionnelles, bénéficiant du soutien direct d’une partie d’entre elles. Il serait plus juste de le qualifier de démagogue. Ses propositions concernant l’immigration ou la préservation de l’identité française sont autant d’outrances permettant d’occuper le champ médiatique comme l’avait fait Donald Trump en son temps. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès rappelle pourtant que le « peuple » n’est presque jamais mentionné. La catastrophe environnementale ? Elle serait due à l’explosion démographique en Afrique et en Asie. Tout ramène au « choc des civilisations ». Et les autres thématiques sont à l’avenant. Ainsi le 24 octobre Éric Zemmour s’est prononcé contre le permis à point et pour l’abolition de certaines limitations de vitesse. Cette caricature de poujadisme est soutenue par un discours pessimiste, actant le déclin d’une France au bord de la disparition, détournée d’un passé impérial glorieux.

Repli national et stratégie du cavalier seul

Les positions internationales du candidat constituent cependant de meilleurs indicateurs de la tendance qu’il incarne. L’idée de « choc des civilisations » avait permis aux néoconservateurs américains de justifier leurs expéditions catastrophiques au Moyen-Orient durant les années 2000. Éric Zemmour souscrit à la même théorie avec des conclusions différentes. Dans son meeting du 22 octobre à Rouen, il affirme la nécessaire indépendance de la France par rapport aux Etats-Unis et à l’UE (dont il ne préconise plus la sortie), conforme à sa volonté de quitter l’OTAN. Mais le but serait de se projeter directement dans les conflits futurs avec une démarche ouvertement impérialiste, notamment dans le Pacifique face à la Chine. Au risque d’entraîner le pays dans de nouvelles guerres désastreuses.

On comprend alors qu’Éric Zemmour n’est pas le héraut d’un souverainisme social et pacifique. Tout au contraire, il représente l’option d’une remise au pas à marche forcée de l’entreprise France, couplée à une stratégie géopolitique de cavalier seul justifiée par un discours nationaliste hystérisé. A l’intérieur des frontières fermées de la nation, pas de changement pour les classes populaires : sa politique économique se place dans la droite ligne de celle d’Emmanuel Macron. Pour l’instant, ces positions ne convainquent guère les concernés, bien qu’elles progressent dans les classes populaires, notamment parmi les hommes favorables à un projet national-libéral (la variable de genre est très marquée, conclusion logique des positions masculinistes du candidat). Les intentions de vote pour le polémiste proviennent originellement des classes urbaines diplômées et conservatrices, déçues des Républicains, mais considérant Marine Le Pen comme une populiste incapable de gouverner.

Cette dernière commence à faire les frais de la progression de son rival à l’extrême droite. Comme Emmanuel Macron, elle devra adapter son discours pour lui répondre, au risque de tomber dans la surenchère ou de passer pour une modérée fade. Ce bouillonnement réactionnaire a eu une conséquence inattendue. En sapant l’avance de la candidate du Rassemblement National, il pourrait faire baisser le seuil nécessaire à un candidat pour se qualifier au second tour, rebattant légèrement les cartes du scrutin. Le scénario d’une désespérante redite de 2017 n’est plus si certain. Au point d’ouvrir la voie à une configuration à la 2002 inversée, ouvrant la voie à une candidature inattendue ? Rien n’est joué. Les prochains mois seront très certainement déterminants – et agités.


28.11.2021 à 11:47

Créolisation : d’Édouard Glissant à Jean-Luc Mélenchon

Laëtitia Riss
« Créolisation » : le mot est entré dans le débat public. Emprunté par Jean-Luc Mélenchon au poète martiniquais Édouard Glissant et mobilisé notamment lors de son face à face avec Éric Zemmour, il paraît néanmoins difficilement audible. La faute, certes à la progression médiatique des grilles de lecture de l’extrême droite, mais aussi à la nature […]

Texte intégral 4036 mots

« Créolisation » : le mot est entré dans le débat public. Emprunté par Jean-Luc Mélenchon au poète martiniquais Édouard Glissant et mobilisé notamment lors de son face à face avec Éric Zemmour, il paraît néanmoins difficilement audible. La faute, certes à la progression médiatique des grilles de lecture de l’extrême droite, mais aussi à la nature de l’héritage glissantien. La créolisation n’a en effet pas vocation à être une politique, elle désigne à l’inverse une utopie réalisable et un processus inarrêtable. « Et que la Caraïbe créole parle au monde qui se créolise » suggère Édouard Glissant, avant d’ajouter que « cela n’est pas un Appel, ni un manifeste ni un programme politique ». Tout au plus, s’agit-il pour l’écrivain de révolutionner les imaginaires et de se protéger contre les réflexes identitaires. Une tâche nécessaire mais qui ne peut constituer la seule contre-offensive dans le climat actuel de guerre civilisationnelle – au risque sinon de transformer la poésie en idéologie et la politique en morale.

Le « miracle créole » de l’archipel antillais

La « créolisation » pour Édouard Glissant, écrivain français né en Martinique en 1928 et mort en 2011, débute en terres antillaises. C’est l’expérience de la Caraïbe créole, vaste archipel au large de l’Amérique centrale, qui donne au poète la preuve vivante de la mise en contact des cultures et des imprévisibles qui peuvent surgir depuis cette dernière. Ce processus n’a cependant rien d’irénique : l’histoire de la Caraïbe est d’abord celle d’un traumatisme. La pratique esclavagiste est en effet à l’origine du rapprochement géographique des cultures africaines, amérindiennes et européennes, dont la rencontre est fonction de la réalité brutale de l’exploitation. Esclaves et colonisés sont ainsi arrachés à leurs terres, à leurs histoires et à leurs langues et expérimentent la violence des identités trouées, menacées et dérobées. À la faveur pourtant des siècles, les Caraïbes permettent l’émergence d’une « communauté créole », qui a trouvé la force de se construire sans « identité-racine » à revendiquer.

Le miracle créole désigne alors le processus par lequel s’est réinventée une modalité du vivre-ensemble ancrée dans ce qu’Édouard Glissant appelle, à la suite des philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari, une « identité rhizome », en référence aux racines multiples des plantes. Une identité, dont l’élaboration dépend des cultures en présence, et dont le contenu ne peut être fixé à l’avance ; une identité qui rassemble, plus qu’elle n’oppose. Si la formule peut paraître naïvement creuse, elle est à la lumière de l’expérience antillaise significative, tant l’archipel semblait prédestiné à une guerre des ressentiments plutôt qu’à une renaissance culturelle. « Ce que nous avons toujours cru être l’impossible, de nos pays » relève Édouard Glissant s’est ainsi transformé en expérimentation inédite, ayant permis l’avènement d’un humanisme nouveau – les lieux d’Haïti, de Cuba, de Guyane, de Martinique ou encore de Guadeloupe portant en eux la trace d’une promesse, selon laquelle le pire n’est jamais certain.

Profondément marqué par cette puissance créatrice, Édouard Glissant n’aura cesse de l’amplifier à travers son œuvre : « Ce que la Relation nous donne à imaginer, la créolisation nous l’a donné à vivre » précise-t-il dans son Traité du Tout-Monde (1997). Auteur d’une Poétique de la Relation devenue, à l’aube de ses derniers jours, Philosophie de la Relation (2009), le poète entend fabriquer depuis la singularité de son archipel natal une nouvelle manière d’habiter et de penser le monde, échappant aux logiques unitaires et oppressives. La grammaire qu’il déploie (archipélisation, créolisation, Tout-Monde, tremblement, trace…) est caractérisée par sa capacité à envisager la rencontre des altérités et cherche à révéler les chances qui s’y logent, dès lors qu’est abandonné l’absolutisme des certitudes. « La trace va dans la terre, qui plus jamais ne sera territoire. La trace, c’est manière opaque d’apprendre la branche et le vent : être soi, dérivé à l’autre »1 ajoute Édouard Glissant, comme pour annoncer le vœu qu’il formule pour notre contemporanéité, promouvant une conception plurielle et ouverte des flux qui conduisent les hommes par-delà les rives de leur pays.

Les récents travaux de sciences sociales nuancent la thèse de l’exceptionnalité créole et ne manquent pas de souligner les conflits qui continuent d’abîmer l’archipel antillais.

L’optimisme de l’écrivain ne doit néanmoins pas être adopté sans prudence. Le « miracle créole » apparaît pour certains comme une fiction des origines, transmuant le négatif en positif afin de mieux panser les blessures du passé, plutôt que comme une expérience historique indélébile. Les récents travaux de sciences sociales, consacrés à la question, nuancent la thèse de l’exceptionnalité créole et ne manquent pas de souligner les conflits qui continuent d’abîmer l’archipel antillais2. On en trouve d’ailleurs déjà des indices auprès des détracteurs d’Édouard Glissant, à l’instar de Toni Morrison, qui refuse les stratégies d’embellissement3 et pointe le risque d’une réappropriation par le discours colonial des « chances » de la créolisation – c’est entendre déjà à bas bruit le refrain de l’heureuse mondialisation. Avant « d’ouvrir au monde le champ de [son] identité »4, encore faut-il en effet reconstruire les biographies sinistrées et reconquérir son humanité. La négritude césairienne, le noirisime haïtien, ou l’universalisme de Frantz Fanon, sont autant de critiques adressées au « Tout-Monde » glissantien dont les conditions de possibilité ne semblent pas encore réunies.

Créolisation(s) : pays réel, pays rêvé

La créolisation pose également le problème de sa pertinence en dehors de l’archipel caribéen. Dans L’intraitable beauté du monde (2009), Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau soutiennent qu’un processus de créolisation est à l’œuvre dans nos sociétés globalisées : il met en relation des aires géographiques et culturelles, des peuples et des populations, des identités figées et des identités en quête d’elles-mêmes. La créolisation est dès lors présentée comme un fait anthropologique, dont le devenir est incertain. L’Archipel-Monde, s’il devait advenir, pourrait se matérialiser sous forme fragmentaire ou unitaire, comme le laisse penser l’ambivalence de la métaphore archipélique. Mais la créolisation comme fait cède progressivement sa place à la créolisation comme projet. Dans le même texte, les deux écrivains relèvent un événement : l’élection de Barack Obama, un « blanc-noir » hissé à la plus haute fonction d’État, auquel est adressé L’intraitable beauté du monde. La victoire de ce dernier, impensable quelques décennies auparavant, témoignerait d’une ouverture croissante à l’altérité et d’une « défense et illustration de la pensée de la diversité »5.

Si l’espérance d’Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau est compréhensible à la lumière contrastée de l’histoire raciale et ségrégationniste américaine, la « preuve » Obama n’en demeure pas moins insatisfaisante. Le président cool des États-Unis incarne bien davantage les trois « mondes » qui entrent en contradiction dans la philosophie glissantienne : le créolisme, le mondialisme et l’identitarisme. Le premier est synonyme de reconnaissance et d’accueil de la différence ; le deuxième d’homogénéisation des civilisations et d’extinction des singularités ; le troisième d’exacerbation des particularités et de fermetures communautaires. L’accès d’Obama à la Maison Blanche est à ce titre imputable à des électorats aussi incompatibles que prêts à tout pour « s’identifier » à un candidat. Classes supérieures abreuvées à l’idéologie de la diversité, classes moyennes biberonnées à l’American Way Of Life et convaincues des vertus du libéralisme généralisé, classes populaires issues des minorités récemment politisées et adversaires déclarées de l’Amérique « blanche », tous concourent à l’obamania des années 2010. Le président « blanc-noir » serait par conséquent moins le produit de la créolisation que de la réunion contingente des blancs et des noirs autour d’une audacieuse campagne politique.

La créolisation, en voulant désigner à la fois un processus et une utopie, prend le risque de s’ériger comme prophétie auto-réalisatrice – le monde se créolise, alors créolisons-nous.

Le nuance mérite d’être rappelée, non pour discréditer l’hypothèse créole, mais pour mettre en évidence le paradoxe au sein duquel elle est prise. La créolisation, en voulant désigner à la fois un processus et une utopie, prend le risque de s’ériger comme prophétie auto-réalisatrice – le monde se créolise, alors créolisons-nous. Polarisée entre Pays rêvé, pays réel, à l’instar du titre d’un recueil du poète paru en 1985, elle est une « offrande »6 aussi féconde que funeste pour ceux qui voudraient s’en saisir. En tant que croyance en un monde meilleur, elle peut constituer un horizon partageable ; en tant que réalité empirique indiscutable, elle est un piège redoutable et – surtout – un pain béni pour l’opposition. « Le monde se créolise ? Alors, refusons d’être créolisés ! » C’est en substance ce qui s’est joué au cours du débat entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour, plaçant le premier dans une position justifiée par l’évidence, et le second dans une position fondée sur le volontarisme. Zemmour en sort gagnant : lui-seul, dans ce cas précis, donne l’impression de défendre l’insoumission de la France à des processus globaux et de pouvoir inverser le cours des choses. C’est qu’en effet, la créolisation n’est pas une politique mais une vision du monde. « Je crois qu’Obama est un visionnaire, mais qu’il ne veut pas le laisser voir » concède finalement Édouard Glissant7, confirmant implicitement que la politique créole – s’il y en a – ne peut être qu’affaire de voyants.

Poétique ou politique créole ?

Les hésitations inscrites au cœur de la créolisation invitent à comprendre la nature de l’héritage glissantien, qui relève d’une poétique et non d’une politique. La figure du « voyant » est elle-même empruntée à la tradition littéraire, qui érige les poètes en artisans d’avenir, capables de chanter l’harmonie secrète du monde et d’en élargir les rêves. « Qu’est-ce ainsi, une philosophie de la Relation ? Un impossible, en tant qu’elle ne serait pas une poétique » reconnaît Édouard Glissant8. La question de « la traduction » politique de la créolisation est par conséquent inopérante ; c’est bien davantage celle de la fonction politique de la poésie que nous invite à reposer l’écrivain martiniquais. Il en assume pour sa part le puissant pouvoir : « Les poétiques ne cessent de combattre. Les poétiques particulières survenues au monde sont des politiques réalisables partout. » Poétiser la politique, ainsi du projet glissantien qui cherche à faire résonner l’extraordinaire du poème dans l’ordinaire du quotidien, en révélant les liens qui unissent les présences peuplant l’étendue terrestre – de l’humus des forêts vierges aux humbles qui partout s’éveillent.

Lorsqu’Éric Zemmour qualifie la créolisation de « chimère pseudo-poétique », on ne saurait alors que trop le prendre en mot – l’ignorance et le mépris en moins. Car, contrairement à ce que le polémiste suggère, la dimension utopique de l’œuvre d’Édouard Glissant n’est un problème que si, précisément, elle est dévoyée en idéologie. Une stratégie conservatrice classique pour décrédibiliser les propositions alternatives et écraser l’avenir sous le poids des représentations présentes. L’utopie créole n’a pourtant ni vocation à être un modèle normatif auquel se conformer, ni un programme applicable ici et maintenant. Elle est avant tout « un cri, tout simplement un cri »10, comme l’écrit le poète, avertissant face aux dangers des conceptions étroites du monde. En choisissant d’invoquer « la créolisation », Jean-Luc Mélenchon oppose en ce sens un autre imaginaire aux discours de ses adversaires, fabriqués à partir d’une grammaire – l’identité, le territoire, les racines, l’origine – à laquelle Édouard Glissant s’est toujours opposé. « La grande question qui se pose pour nous est celle de la révolution de nos imaginaires » affirmait ce dernier en 2005. Si changer les imaginaires ne suffit guère pour changer la vie, force est néanmoins de reconnaître qu’ils participent de la lutte politique : ils nourrissent des propositions contre-hégémoniques et reconfigurent nos interprétations du réel.

La créolisation est une arme dans la bataille des imaginaires, elle ne peut rien contre la guerre civilisationnelle que s’attelle à préparer l’extrême-droite.

Comment mesurer toutefois l’efficacité stratégique de cette réappropriation ? Si la créolisation s’est imposée comme une variable nouvelle dans l’équation politique actuelle – en témoigne la succession d’articles de presse à son sujet et les débats qu’elle a suscités –, elle paraît aussi avoir produit davantage de perplexité que d’adhésion. Les raisons qui expliquent cette confusion, outre la complexité de la notion glissantienne et les caricatures véhiculées par ses opposants, sont plus profondes : si la créolisation est une arme dans la bataille des imaginaires, elle ne peut rien contre la guerre civilisationnelle que s’attelle à préparer, depuis des années, l’extrême-droite. L’erreur qui consiste à croire qu’il s’agit de répondre à cette dernière sur le terrain culturel est, d’une certaine manière, le produit du gramscisme appauvri qui sature l’arène politique. Dès lors que la politique est réduite à « une bataille d’idées », il suffit de formuler le vœu pieu qu’une idée en chassera en une autre – que la créolisation finira par l’emporter sur le grand remplacement. La réception mitigée de cette « proposition créole » apporte néanmoins un démenti à cette politique idéaliste, qui fait abstraction des forces en présence. Elle manifeste, de ce point de vue, moins un chauvinisme enraciné, que la conscience vive de l’inadéquation des ressources mises à disposition pour contrer l’offensive adverse.

L’impératif est donc de prendre acte d’une disjonction : la puissance poétique de la créolisation est fonction de son impuissance politique. Edelyn Dorismond a d’ailleurs largement interrogé l’impensé politique de la créolisation, en démontrant que si l’on pouvait créoliser la politique, l’inverse n’était pas vrai11. Édouard Glissant, lui-même, dans l’un de ses derniers ouvrages, semble parvenir à une conclusion similaire. Il écrit longuement : « La puissance des imaginaires est d’utopie en chaque jour, elle est réaliste quand elle préfigure ce qui permettra pendant longtemps d’accompagner les actions qui ne tremblent pas. Les actions qui ne tremblent pas resteraient stériles si la pensée de la totalité monde, qui est tremblement, ne les supportait. C’est là où la philosophie exerce, et aussi la pensée du poème. »12 L’œuvre de Glissant, s’il faut aujourd’hui s’en inspirer, exige d’assumer une politique qui ne tremble pas, au nom d’une pensée du tremblement – et non le contraire. Un équilibre précaire, mais qui peut concrètement s’éprouver dès lors que la politique organise des solidarités et des conflictualités nouvelles, sans faire le choix de l’essentialisation de la différence. Autrement dit : la victoire ne sera pas celle de ceux qui accueillent la créolisation contre ceux qui la refusent – du camp du bien contre le camp du mal –, mais de ceux qui reconstruisent une maison commune et donnent des gages de sa solidité ainsi que de son hospitalité.

République et créolisation : l’avenir de l’universel

La créolisation lègue in fine l’épineuse question de sa capacité à revitaliser le faire-commun. Car, même à se saisir précautionneusement de la poétique glissantienne, cette dernière n’en comporte pas moins une méfiance fondamentale à l’égard de la pensée républicaine qu’elle invite à dépasser. Édouard Glissant, interrogé en 2009 par Philosophie Magazine, n’a pas hésité à soutenir : « L’universalisme attaché à la République et à l’esprit français est une valeur usée, une négation des humanités au pluriel. Il ne permet pas d’appréhender le « tout-monde ». L’idéal républicain de la fraternité, l’idée de patrie universelle, de nation élue sont des aspirations qui datent d’une époque où le monde n’était pas encore monde. » C’est dire combien l’écrivain remet en question plus de deux siècles d’histoire et de clivages politiques, qui ont été structurants pour la France, en faisant de la famille républicaine un monolithique et en oubliant la pluralité de ceux qui s’en réclament. La position de Jean-Luc Mélenchon n’en est que plus délicate, lui qui tente de réconcilier – peut-être – l’irréconciliable et répondait dans les lignes de L’Insoumission que « l’universalisme de la Révolution française permet à la France d’être un pays créolisé »13. Une affirmation qu’Édouard Glissant aurait très probablement récusée, au regard du dialogue qu’il a mené avec Régis Debray à propos des mêmes sujets. À la République universelle, l’écrivain martiniquais oppose la République diverselle14, qui appelle nécessairement une tout autre conception de la communauté politique.

La « République créole » participe à reconduire un moralisme implicite, comme s’il fallait « créoliser » la république pour la rendre à nouveau acceptable.

La « République créole » n’a donc rien d’évident et constitue une hybridation audacieuse, dont la capacité à fédérer reste à démontrer. À l’heure actuelle, elle court le risque de la confusion généralisée, en brouillant les héritages auxquels il s’agit de se rattacher. Pis encore, elle participe à reconduire un moralisme implicite, comme s’il fallait « créoliser » la république pour la rendre à nouveau acceptable. Or, et c’est là l’honneur de Jean-Luc Mélenchon, d’avoir traditionnellement défendu la République contre tous les républicains proclamés et d’avoir rappelé, qu’en dépit de son nom usé, ses promesses de liberté, d’égalité et de fraternité se donnaient encore aujourd’hui comme une tâche à accomplir. La négation des humanités dont Édouard Glissant rend responsable l’universalisme est d’autant plus injuste, qu’il n’a jamais été question d’homogénéiser les cultures, mais de les faire accéder à la même dignité. Les Jacobins noirs, dont C. L. R. James fait le récit15, en sont un symbole éloquent : c’est au nom des idéaux révolutionnaires que Toussaint Louverture mène la libération d’Haïti en 1791 et rompt plusieurs siècles de déshumanisation. Le paradoxe de la créolisation glissantienne n’en est que plus manifeste : l’égalité radicale demeure la condition d’une poétique de la différence.

La passion française de l’égalité, comme le titrait encore un hors-série de L’Humanité paru en 2019, est pourtant aujourd’hui celle qui nous fait le plus défaut. Les mondes qui se font face – l’identitarisme, le créolisme et le mondialisme – ont tous en commun la subordination du principe d’égalité à d’autres exigences : égaux dans l’exclusif de la communauté, égaux dans la différence, égaux dans la concurrence. C’est dire combien le vieil universalisme paraît démodé, lui qui défendait l’égalité du genre humain. La pétition de principes a néanmoins des conséquences politiques : la communauté démocratique se dévitalise à mesure que ses fondements s’abîment. Il n’est guère étonnant que les sociétés « s’archipélisent », en un sens contraire à celui qu’Édouard Glissant n’a cessé de promouvoir. Se pourrait-il alors que le détour par les îles nous ramène au continent ? Gageons, qu’en poète, l’écrivain martiniquais puisse renouer avec les rêves d’avenir qui n’exigent en rien de renoncer au passé : « J’ajouterai qu’il nous faut avoir une vision prophétique du passé. (…) Il ne faut pas avoir du passé une vision qui détermine le présent, mais une vision qui ouvre à tous les présents possibles. »16

[1] Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997, p.20.

[2] Voir par exemple : « Un miracle créole ? », L’Homme, 2013/3-4 (n° 207-208).

[3] Voir François Simasotchi-Bronès, « La créolisation, une poétique qui est un miracle », dans François Noudelmann et al., Archipels Glissant, Vincennes, PUV, 2020.

[4] Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, op.cit., p.68.

[5] Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, L’intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Paris, Éditions Galaade & Institut du Tout-Monde, 2009.

[6] Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, op.cit., p.26.

[7] « Glissant – Chamoiseau : un regard aigu sur Barack Obama », L’Humanité, 21 janvier 2009.

[8] Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, Paris, Gallimard, 2009, p.82.

[9] Ibid., p.85.

[10] Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, op.cit., p.233. La citation prolonge celle du chapô.

[11] Edelyn Dorismond, « Créolisation de la politique, politique de la créolisation. Penser un « im-pensé » dans l’œuvre d’Edouard Glissant », dans Cahiers Sens public, n°10-11, 2009.

[12] Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, op.cit., p.54.

[13] « Qu’est-ce que la créolisation ? Entretien avec Jean-Luc Mélenchon », L’insoumission, 4 septembre 2021.

[14] Voir Edelyn Dorismond « Créolisation et communauté. République diverselle et politique de la rencontre » dans François Noudelmann et al., Archipels Glissant, op.cit.

[15] C. L. R. James, Les jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2017.

[16] « Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau : de la nécessité du poétique en temps de crise », L’Orient littéraire, n°7, 2009.


27.11.2021 à 14:39

Cry Macho, ou le naufrage du « Ken Loach américain »

Luca di Gregorio
Clint Eastwood, 91 ans cette année, se met in extremis à flairer l’air du temps – ou, pour être plus précis, à flairer la dimension (discursivement) progressiste de l’air du temps. Après avoir été confiné de nombreux mois, enfin Cry Macho sort en salles. On y retrouve bien entendu le réalisateur au casting de son […]

Texte intégral 976 mots

Clint Eastwood, 91 ans cette année, se met in extremis à flairer l’air du temps – ou, pour être plus précis, à flairer la dimension (discursivement) progressiste de l’air du temps. Après avoir été confiné de nombreux mois, enfin Cry Macho sort en salles.

On y retrouve bien entendu le réalisateur au casting de son propre film (pour la première fois depuis The Mule, 2018), mais aussi le cow-boy remisé depuis Unforgiven (1995), dans un western contemporain qui, il est vrai, apparaît cette fois quelque peu déplacé, voire dégradé, au plan de la géographie, de l’histoire, de la sociologie. Le périple du nonagénaire se fait principalement en voiture et ne conduit plus à l’Eldorado, mais au Mexique. Il s’agit aussi d’un périple subi : parce qu’il ne peut subvenir seul à ses besoins, Mike Milo (Eastwood), gloire déchue du rodéo entretenu par un ancien patron, est contraint par ce dernier de se rendre à Mexico pour y récupérer son jeune fils Rafo (Eduardo Minett), censément maltraité par une mère alcoolique.

Entre un aller et un (début de) retour, le film s’emploiera à lever les masques du mensonge familial, renversera méthodiquement les rôles et les responsabilités entre homme et femmes, Américains et Mexicains, jeunes et vieux – autant de thématiques actuelles qui ne rendent ici, hélas, que l’effet d’un cahier des charges désossé, pour un film toujours prévisible et jamais sincèrement touchant. On évitera le plaisir perfide de lister les incohérences de l’histoire, les arcs narratifs bâclés ou interrompus, les bonnes idées scénaristiques galvaudées en cours de route, les scènes frisant le ridicule ou la caricature – soit trop invraisemblables, soit mal dialoguées. Et c’est Easwood, peut-être, qui est la première victime de son propre film. À le voir ainsi se traîner d’une scène à l’autre de cet Arlequin cinématographique tout rapiécé, à force de déverser une mièvrerie de bon ton sur toute la Création (bêtes, femmes, Mexicains confondus), mais sans jamais convaincre d’un sentiment vrai à l’égard d’aucun. « Être macho, ça sert à rien », lance-t-il ainsi vers la fin du film, comme pour expliciter in extremis la morale d’un métrage qui n’est déjà tout entier qu’une lourde explicitation. Il arrve d’ailleurs que l’ange fasse la bête, puisque ces « amis » Mexicains, sous couvert de fraternité, redeviennent la poignée de clichés popularisés par les épisodes de Speedy Gonzales : le gosse des rues, la matrone accueillante, la farouche amazone brune, des bandits partout…

Quelques figures intéressantes viennent néanmoins suggérer ce que le film aurait pu être, si seulement il avait bénéficié de davantage d’intelligence et d’inspiration. On peut penser au coq de combat qui accompagne les deux héros : cette belle idée thématique et narrative, mieux filmée, mieux utilisée, moins invisibilisé par des intrigues parasites, aurait pu incarner comme fil rouge cette virilité chétive dont le film veut faire la démonstration. On s’en prendrait à rêver à un nouveau Uccellacci e uccellini (1966), le chef-d’œuvre de Pasolini, où deux marginaux d’âges opposés déambulaient déjà en compagnie d’un volatile humanisé. On peut penser, aussi, au jeu économique et grognon d’Eastwood, qui pourra furtivement faire mouche auprès des plus bienveillants ; même si, là encore, au chapitre de la furtivité, le rôle de cow-boy de macadam atteint peut-être la limite de ce que peut camper un nonagénaire, encore si crédible pourtant dans The Mule – où un scénario sensible et solide se prêtait à l’âge du protagoniste.

Si Cry Macho déçoit à pleurer, c’est bien parce qu’il s’emploie de façon artificielle à satisfaire à un programme qui, même quand son cinéma s’est voulu « social », a toujours été étranger à l’art de son réalisateur. Premier film « politiquement correct » d’Eastwood ? Agiter pareille polémique a sans doute peu d’intérêt ; reste que le résultat est triste, forcément triste. On pourra en tout cas reprocher à l’auteur d’avoir abandonné ce que beaucoup de spectateurs peinent toujours à admettre dans son cinéma, mais qui, depuis vingt ans, avait fait la valeur de films comme Million Dollar Baby, Gran Torino, The Mule ou Richard Jewell. Eastwood brillait d’intelligence et de sensibilité en tant que cinéaste de la common decency américaine, c’est-à-dire comme réalisateur de films dédiés à la working class à la fois contradictoires et problématiques – comme peuvent l’être les existences des « vrais » gens ordinaires, et comme ne le sont jamais, à l’inverse, les automates d’un scénario constructiviste mal ficelé. On a tout à fait le droit, surtout en Europe, ne pas aimer Eastwood, ne pas adhérer à ce cinéma. Mais pour le goûter, il semble bien nécessaire d’admettre – au moins le temps d’un film – qu’il aura été le Ken Loach américain, c’est-à-dire un Ken Loach qui, parce qu’il est américain, considère le port d’armes comme un acquis social parmi les autres. L’ayant lui-même oublié au crépuscule de sa carrière, Eastwood nous condamne, pour qui le souhaite, à revoir ses anciens films, ou alors ceux, « interculturellement » plus confortables, du vrai Ken Loach.


27.11.2021 à 11:01

« Des néolibéraux à bicyclette » : quand les Verts allemands gouvernent

Sascha Döring
Les annonces du nouveau gouvernement allemand ont trouvé un écho au sein de la gauche française – l’ex-ministre Benoît Hamon allant même jusqu’à écrire sur son compte twitter : « je suis allemand ». En cause, son orientation « progressiste » et sa coloration écologiste. Les Verts allemands ont en effet la charge de plusieurs ministères clefs, tandis que […]

Texte intégral 2352 mots

Les annonces du nouveau gouvernement allemand ont trouvé un écho au sein de la gauche française – l’ex-ministre Benoît Hamon allant même jusqu’à écrire sur son compte twitter : « je suis allemand ». En cause, son orientation « progressiste » et sa coloration écologiste. Les Verts allemands ont en effet la charge de plusieurs ministères clefs, tandis que le chancelier Olaf Scholz a d’ores et déjà fait de la protection du climat son cheval de bataille. On aurait tôt fait d’y voir un changement de paradigme. Ce n’est en effet pas la première fois que les Verts allemands participent à une coalition gouvernementale, à l’échelle fédérale ou régionale. Leur bilan n’est pas des plus reluisants : sans même évoquer leur adhésion enthousiaste au libéralisme économique et leur allégeance aveugle aux États-Unis, les Verts allemands se sont révélés capables de larges accommodements avec les entreprises polluantes. Par Sascha Döring, traduction de Mathieu Taybi.

Les deux dirigeants des Verts, Annalea Baerbock et Robert Habeck, ont respectivement hérité du ministère des Affaires étrangères et du ministère de l’Économie, de l’Énergie et de la Protection du climat. En d’autres temps, c’eût été une révolution. Mais les Verts allemands ne sont plus ceux des années 1980.

Cette force composite agrégeait en son temps des courants pacifistes et anti-nucléaires, ainsi que divers vestiges de la gauche radicale des années 1970. Aujourd’hui, les Verts sont largement perçus comme des centristes aussi désireux que familiers du pouvoir politique. Leurs dirigeants ont donné au parti une image de force libérale et pragmatique : clairement pro-européens, progressistes quant aux droits des femmes et des minorités, modérés quant à la régulation des grandes entreprises. Comme l’ont déclaré Annalena Baerbock et son co-secrétaire Robert Habeck dans une chronique de premier plan de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, les Verts sont le parti des mouvements sociaux mais aussi des entreprises.

Le succès électoral de ce parti en plein coeur du moteur économique de l’Union européenne (UE) peut surprendre, et les Verts apparaissent comme une alternative intéressante à de nombreux partis de gauche à travers le continent. Il n’est pourtant pas inutile d’analyser le bilan de ses expériences gouvernementales, au cours desquelles aucune rupture avec le statu quo n’a été entamée.

Que la dirigeante des Verts Annalena Baerbock ait loué des initiatives telles que la nouvelle usine Tesla dans le Brandebourg – bien qu’Elon Musk ait déclaré qu’il n’y permettra ni syndicats ni conventions collectives – n’est donc pas pour surprendre.

Verdir le néolibéralisme

Les dirigeants des Verts Robert Habeck et Annalena Baerbock ont fait des efforts conséquents pour améliorer leur image auprès de l’industrie allemande. En 2019, Baerbock s’est attiré la sympathie du Bundesverband der Deutschen Industrie (BDI), la première fédération d’industriels et d’entreprises d’Allemagne, en proposant un programme économique particulièrement agressif à l’égard de la Chine. Elle a insisté sur le fait que l’Allemagne devrait apporter sa pierre à l’édifice d’une infrastructure numérique indépendante des entreprises chinoises. Elle a ajouté que les nouvelles lois en faveur du climat pourraient être avantageuses pour les entreprises allemandes, en particulier si les concurrents chinois qui violent ces réglementations étaient soumis à des impôts supplémentaires.

Les dirigeants d’entreprise allemands ont salué les saillies de Baerbock en faveur d’une politique économique verte anti-chinoise. Ils y adhèrent d’autant plus facilement que les questions relatives au droit du travail sont absentes du programme des Verts. Qu’Annalena Baerbock ait loué des initiatives telles que la nouvelle usine Tesla dans le Brandebourg – bien qu’Elon Musk ait déclaré qu’il n’y permettra ni syndicats ni conventions collectives – n’est donc pas pour surprendre…

Dans le Land Bade-Wurtemberg, les Verts se sont révélés être des partenaires de choix pour les industriels allemands. Winfried Kretschmann le préside depuis dix ans. Il est le premier et pour l’instant le seul cadre du parti à diriger un Land. Le Bade-Wurtemberg était une forteresse du CDU, mais Kretschmann l’a emporté à l’aide d’un programme qui donne un vernis vert aux partis conservateurs.

Kretschmann a fait de son parti la première force du Land, mais a également contrarié sa base militante en protégeant les intérêts des constructeurs automobiles comme Daimler-Benz et Porsche, et du fait de sa position prudente quant à la transition vers les véhicules électriques. Tandis que l’administration de Kretschmann a assisté à un délitement des infrastructures publiques et un accroissement de la pauvreté – particulièrement auprès des enfants et des bénéficiaires d’allocations – elle a vigoureusement repoussé plusieurs initiatives sociales, telles qu’une pétition populaire pour des garderies gratuites. Elle demeure attachée à une politique fiscale libérale.

Les responsables des Verts préfèrent mettre en avant leur « progressisme » culturel que tenir un positionnement marqué sur les questions relatives au logement, au droit du travail ou à l’État-providence.

Les Verts se sont également opposés à des mouvements en faveur de la justice climatique. Ce fut le cas dans le Land de la Hesse, où la coalition entre la CDU et les Verts a affirmé son soutien à l’extension de l’autoroute A49 et, par là, à l’abattage d’une partie de la forêt Dannenröder. Les manifestants qui tentaient d’empêcher l’abattage en novembre 2020 ont été victimes de nombreuses violences policières – le gouvernement de la Hesse et de son ministre des transports Tarek Al-Wazir, membre des Verts, ont par la suite été la cible de nombreuses critiques à ce sujet.

« Socialement responsable »

Ces dernières années, le parti était dans une position délicate, balloté entre son désir d’entrer au gouvernement fédéral et sa volonté de ne pas s’aliéner de larges fractions de sa base électorale nouvellement acquise. Jusqu’ici, les Verts ont profité du fait que les autres partis — particulièrement Die Linke et les sociaux-démocrates — ne sont pas parvenus à convaincre les électeurs de leur capacité à prendre en charge les problématiques de justice sociale et de protection de l’environnement. La popularité des Verts n’a pas encore été entachée par leur gestion souvent contradictoire dans les Länder. Leur tentative de se présenter comme à la fois pro-entreprise et socialement responsable ne fait pourtant pas l’unanimité.

Le message du parti séduit principalement un électorat jeune, de classe moyenne et ayant fait des études supérieures, attachés à une réforme de la consommation individuelle et à la fermeture des mines de charbon. Cette approche mène souvent à des conflits entre les Verts et les syndicats, dans les régions où un nombre important d’emplois dépend de ces industries, telles la Lusace ou la Rhénanie.

Les Verts n’ont pas proposé de stratégie sérieuse de transition énergétique qui n’aboutirait pas à une augmentation massive du chômage dans ces régions. Si s’aliéner les voix des syndicalistes ne semble pas constituer une crainte particulièrement forte pour les Verts, ils sont confrontés à d’autres difficultés dans la gestion de conflits liés à des problématiques plus larges de justice sociale.

L’encadrement des loyers en est l’illustration parfaite. C’est devenu l’une des questions les plus brûlantes de cette campagne. À Berlin, les Verts forment un gouvernement de centre-gauche avec les sociaux-démocrates et Die Linke. Les loyers ayant connu une augmentation astronomique pendant des années, Die Linke a lutté pour de nouvelles mesures exceptionnelles d’encadrement des loyers. En 2020, une interdiction d’augmenter les loyers pendant cinq ans a été mise en place, et les propriétaires ont été contraints de baisser les loyers s’ils étaient au-delà de limites fixées par la municipalité. Cette loi a été annulée en suivant par la Cour constitutionnelle, jugeant qu’une telle mesure ne pouvait être adoptée qu’au niveau national.

À Berlin, les Verts se sont ralliés à Die Linke dans leur campagne en faveur du blocage national des prix des loyers, mais ils ont également soutenu une autre demande populaire en faveur de l’expropriation des sociétés immobilières de la ville. Le co-secrétaire Habeck a réagi en rejetant l’idée d’une loi nationale portant sur le blocage des loyers, proposant un plan de contrôle beaucoup plus léger, qui n’apportera très probablement pas d’aide significative aux familles qui souffrent des augmentations du coût de la vie dans de nombreuses régions.

L’absence de liens entre Verts et mouvements syndicaux, leur refus de considérer l’accumulation des entreprises comme l’une des causes majeures du désastre climatique, les empêche de mettre en place un programme conséquent qui mette fin à la stagnation politique dont l’Allemagne souffre depuis des décennies.

La vision géopolitique des dirigeants Verts allemands est marquée par un néoconservatisme ouvert ou latent, similaires en cela à leurs homologues français.

Ses responsables préfèrent mettre en avant leur « progressisme » culturel que tenir un positionnement marqué sur les questions relatives au logement, au droit du travail ou à l’État-providence. Ce « progressisme » culturel s’exprime sous la forme d’une allégeance à l’idéal européen, aux « valeurs » de la démocratie libérale, ainsi qu’au soutien à diverses mesures anti-autoritaires.

Allégeance à l’OTAN

Ces dernières années, les Verts se sont érigés en fervents défenseurs de la démocratie européenne. Ils sont devenus les bretteurs infatigables contre un nouvel axe de régimes autoritaires – qui s’étend, selon eux, de la Chine aux gouvernements ultra-conservateurs d’Europe de l’Est, en passant par les régimes islamistes du monde arabe et l’administration Trump. Pour le « Star Wars Day » de l’année 2021 (le 4 mai, « May the 4th [be with you] », ndt.), l’ancien secrétaire Cem Özdemir a tweeté que le « côté obscur de la force à Ankara, Moscou, Pékin, Téhéran, Riyad, et Budapest » ne voudrait pas d’un gouvernement Vert en Allemagne.

Au-delà de sa médiocrité, cette blague est symptomatique de la vision du monde des dirigeants Verts, marquée par un néoconservatisme ouvert ou latent, similaires en cela à leurs homologues français. Ils conçoivent les relations internationales à travers le prisme d’une toile qui unirait tous les mouvements et gouvernements perçus comme les ennemis du libéralisme à l’occidentale. Cette vision du monde leur permet bien sûr de brandir leur anti-autoritarisme en étendard contre les mouvements nationalistes, comme l’Alternative für Deutschland ; elle leur permet aussi de le faire contre leurs critiques à gauche.

Habeck a récemment déclaré que tout gouvernement de coalition comprenant les Verts et Die Linke ne serait possible que si ces derniers acceptaient la participation à l’OTAN. Cela en dit long sur l’évolution Verts, autrefois fortement liés au mouvement pacifiste. Tandis que Die Linke continue de promouvoir la sortie de l’OTAN et la pacification des relations avec la Russie, les Verts manifestent un soutien inconditionnel à l’alliance militaire occidentale ; ils comptent au nombre des forces politiques les plus hostiles à la Russie.

S’ils plongent leurs racines dans le mouvement pacifiste, les Verts se sont rapidement convertis aux interventions humanitaires menées par l’OTAN en faveur de la démocratie occidentale. En 1998, alors que l’Allemagne envoyait des troupes au Kosovo, entrant pour la première fois en guerre depuis 1945, le ministre des Affaires Étrangères et membre des Verts Joschka Fischer a été jusqu’à affirmer que, du fait des atrocités de l’Holocauste, il en allait de la responsabilité de l’Allemagne de s’engager dans la guerre contre le gouvernement autoritaire serbe ! Cette déclaration avait provoqué un scandale jusque dans ses rangs. Mais elle était symptomatique de l’adhésion nouvelle des Verts à la doctrine d’interventionnisme humanitaire mise à l’agenda par l’administration Clinton – que l’on retrouve aujourd’hui encore dans leur programme et leurs prises de position.

Le bilan des Verts, marqué par un refus de mettre en cause le paradigme néolibéral, de soutenir les luttes sociales et de questionner l’alignement géopolitique allemand sur les États-Unis, ne présage donc aucune rupture avec l’ère Merkel pour le nouveau gouvernement.


25.11.2021 à 11:57

« La seule transition énergétique a été le passage du travail aux énergies fossiles » : entretien avec Alessandro Stanziani

Jules Brion
Le circuit agricole mondialisé provoque une pollution massive à l’échelle mondiale. Source massive d’émissions de gaz à effet de serre et de déplétion de la biodiversité, il ne fait nul doute que son fonctionnement doive être amendé. Pourtant, ces institutions modernes sont la résultante de processus historiques longs. Nous avons interrogé l’historien Alessandro Stanziani, directeur […]

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Le circuit agricole mondialisé provoque une pollution massive à l’échelle mondiale. Source massive d’émissions de gaz à effet de serre et de déplétion de la biodiversité, il ne fait nul doute que son fonctionnement doive être amendé. Pourtant, ces institutions modernes sont la résultante de processus historiques longs. Nous avons interrogé l’historien Alessandro Stanziani, directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherches au CNRS, qui vient de signer Capital Terre aux éditions Payot. Dans cet ouvrage, il nous invite à penser le système globalisé par un prisme historique et économique. Entretien réalisé par Jules Brion et retranscrit par Dany Meyniel.

LVSL : Thomas Piketty, qui a préfacé votre livre, décrit votre approche comme étant éco-historique, en référence à la « socio-histoire » développée par l’historien Gérard Noiriel. Vous tentez ainsi de dresser un tableau complet des institutions d’antan pour mieux appréhender la situation contemporaine et orienter nos choix présents. Pourquoi une telle démarche est-elle pertinente selon vous ?

Alessandro Stanziani : J’ai jusqu’à présent essayé d’adopter des perspectives historiques pour en tirer des réflexions économiques. Il s’agissait de remettre en discussion certains lieux communs de la pensée économique en s’appuyant sur la diversité des expériences historiques, dans le temps comme dans l’espace (étude de mondes non européens en particulier).

En revanche, dans mon nouvel ouvrage, je m’attelle à reconstituer des dynamiques historiques et économiques sans renoncer pour autant à avancer des politiques économiques et des mesures politiques. J’ai beaucoup fréquenté les groupes d’historiens qui essaient de raisonner avec une rationalité non économique tout en critiquant l’orthodoxie économique. Certains essaient de trouver des mentalités économiques différentes que celles que nous connaissons. D’autres auteurs, comme Thomas Piketty, cherchent à montrer qu’indépendamment de la rationalité des acteurs, il peut y avoir des dynamiques économiques qui conduisent à des inégalités structurelles. J’ai essayé de faire un mélange des deux approches ; j’ai notamment insisté sur les différentes formes d’organisation agricole qui s’opposent à l’homo œconomicus. Je pense qu’il est également possible, par la multiplication d’attitudes économiques, d’identifier des politiques macro alternatives à celle de l’économie actuelle.

LVSL : Vous écrivez que, trop souvent, les variables environnementales ne jouent qu’un rôle marginal dans l’analyse et la description des institutions. Dans votre ouvrage, vous défendez plutôt la thèse selon laquelle les deux s’influent mutuellement. Pouvez-vous expliquer cette démarche ?

A.S. : Dans les schémas économiques orthodoxes, l’environnement est considéré comme une variable exogène (qui provient de l’extérieur d’un système, ndlr). J’ai d’abord essayé de rendre l’environnement endogène ; il peut en effet se modifier en fonction des politiques, des comportements économiques. À partir de ce constat, j’essaie de distinguer trois périodes historiques du capitalisme à l’intérieur desquelles il existe une relation particulière entre les institutions et l’environnement. C’est à partir de ces « trois capitalismes » que l’on peut mieux comprendre et appréhender nos relations avec l’environnement. Ma périodisation est un peu particulière, j’en ai bien conscience. Je passe en effet à travers des grandes coupures contemporaines, comme la révolution industrielle ou les révolutions politiques du tournant du XVIIIe et du XIXe siècle. J’amorce l’idée qu’il existe un continuum entre le XIIe et la fin du XIXe siècle. Ensuite, la deuxième période va de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1970 tandis que la troisième période s’étale jusqu’à nos jours.

La première période se caractérise principalement par le rôle crucial du travail comme facteur de production. Contrairement aux idées reçues, le travail, plutôt que le capital, domine les économies européennes jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, surtout dans l’agriculture. Ce constat est a fortiori valable en dehors de l’Europe jusqu’au XXe siècle avancé. Le travail n’est pas seulement un facteur de la production, il est également une source d’énergie. Ce rôle a toujours été minimisé alors que jusqu’au milieu du XIXe siècle – y compris en Europe – le travail humain et animal représentait environ 60% de l’énergie utilisée. Néanmoins, le prix à payer pour ce rôle central du travail était qu’il demeurait contraint, soumis à un contrôle très strict de la part des maîtres, employeurs, chefs de famille et autorités. Les travailleurs n’avaient guère de droits, non seulement les serfs et esclaves partout répandus, mais également les « salariés », en réalité des sortes de domestiques soumis à des contraintes extrêmes.

Les contraintes environnementales différentes donnent vie à des institutions différentes

Ce monde de la contrainte et du travail n’était pourtant pas celui de l’autoconsommation. Ces sociétés agraires étaient certes soumises à des aléas climatiques, cependant les marchés y interviennent très tôt, pas seulement en Europe mais également en Asie, et ont un impact fondamental. Environnement et marché sont deux phénomènes intimement liés dès le XIIe siècle et pas juste de nos jours. Les disettes étaient déjà à cette époque le résultat conjoint de mauvaises récoltes et de spéculations marchandes.

Il existe bien entendu des spécificités environnementales entre l’Europe et d’autres régions mais ces dernières n’expliquent pas le soi-disant retard des autres continents. Ceux-ci ont, au contraire, un taux de croissance qui ne diffère pas fondamentalement du taux européen jusqu’au XIXe siècle. Ainsi, dans l’océan Indien, l’environnement se distingue par le rôle central de la mousson qui rend les activités économiques saisonnière. Des institutions comme la fiscalité, le recrutement, dépendent de la périodicité de la mousson ; ce n’est pas le cas en occident. Ces contraintes environnementales différentes donnent vie à des institutions différentes. On a souvent encensé l’Europe en affirmant que grâce à ses institutions, nous avons bénéficié de progrès techniques et d’innovations considérables. Prenons en particulier le cas des fleuves qui, dans les opinions courantes, auraient pu être aménagés grâce à cette action conjointe des institutions et du génie européen. Pourtant, les morphologies de la Tamise ou de la Seine sont fondamentalement différentes, ce qui rend difficilement navigables les fleuves himalayens, indiens ou chinois. Leurs cours violents, tributaires de la force du déneigement et des inondations changent assez souvent. Pour rendre navigable ces fleuves, il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle ; seulement à ce moment les connaissances techniques permettent d’en avoir raison. La relation entre environnement et technique est ainsi radicalement différente entre l’Asie et l’Europe et il est erroné d’expliquer la supériorité européenne dans ce domaine par ses institutions et ses prouesses techniques.

À partir de ce constat, comment se manifeste l’interrelation entre institutions et environnement ? Du XIIe au XIXe siècle, les grands empires sont essentiellement agraires et on peut imaginer qu’ils sont très fragiles face à une mauvaise récolte. Cette affirmation n’est pas erronée mais il faut éviter de tomber dans un déterminisme environnemental ; j’insiste au contraire sur le fait qu’il existe une interrelation forte entre institutions, marchés et environnement. Les marchés sont particulièrement importants pour éviter qu’une mauvaise récolte, même dans un empire agraire, ait un impact majeur. La société doit intervenir, de fait il n’est pas inévitable qu’une mauvaise récolte provoque nécessairement une famine. En Europe comme en Asie, on a mis en place des institutions, notamment des réserves céréalières sur l’année. Les communautés locales organisent ces réserves pour faire face aux mauvaises récoltes dans une logique économique qui n’est pas celle du profit mais de celle du « juste prix ». On récupère alors une partie de la récolte sur la base de principes éthiques, religieux et redistributifs et on la garde pour faire face à l’aléa climatique. Ce n’est pas un hasard si ces réserves commencent à être complètement détruites à partir du XIXe siècle. Ce phénomène montre la place que prend le profit lors de la révolution industrielle.

L’étude des variables environnementales permet également de comprendre et d’analyser des événements climatiques passés

L’étude des variables environnementales permet également de comprendre et d’analyser des événements climatiques passés. On a découvert depuis une dizaine d’années que la combinaison de mauvaises récoltes et de la petite glaciation ont provoqué nombre de révoltes paysannes partout en Europe, en Asie et en Afrique. Ainsi, la crise de l’Empire Ming remplacé par les Mandchous (des Mongols) correspond précisément à la période de la petite glaciation. À cette même époque, au XVIIe siècle, les révoltes qualifiées de révolutions paysannes en Europe sont en réalité liées à ces changements climatiques, auxquels s’ajoutent, comme d’habitude, les spéculations marchandes.

Qu’est-ce qui change après 1870 ? Les géographes ont montré qu’il commence à y avoir des dérèglements climatiques importants à partir de la fin du XIXème, en lien direct avec l’accélération et l’usage des énergies fossiles. Les lignes commencent à se modifier, avec un impact général fort en Europe, comme aux Amériques, en Afrique et en Asie. Le problème est que ces dérèglements climatiques s’ajoutent au colonialisme qui a provoqué une destruction des réserves de céréales sur lesquelles s’appuyaient ces sociétés. Une spéculation mondiale commence à se mettre en place à ce moment sur les céréales, notamment lors de mauvaises récoltes.

Les colonisateurs commencent à détruire tout ce qui s’apparente à des mouvances locales, prétextant qu’elles n’étaient pas assez efficaces. Les famines empirent nettement, notamment dans le Sud. Elles ne sont pas juste le résultat d’une mauvaise météo, mais de l’action conjointe d’un premier réchauffement climatique et des pratiques prédatrices des colonisateurs européens. Certains parlent pour cette époque de génocides coloniaux. Encore moins connu, la crise de 1929 ne se résume pas à des krachs boursiers, mais elle s’accompagne de sécheresses, d’inondations sur fond de spéculations globales qui frappent certaines régions d’Afrique et d’Asie au début des années 1930.

Après les années 1970, le néolibéralisme s’installe dans le Nord et on assiste à une destruction des institutions locales dans le Sud, lors de la décolonisation. Les impacts économiques sont accentués par cette interrelation entre institutions entre environnement. Ainsi, les institutions locales et villageoises sont détruites, alors même que les écosystèmes locaux sont bouleversés et que, du fait de la globalisation, les spéculations mondiales portent non seulement sur les céréales, mais aussi sur les terres. Le pire est que des spéculations mondiales portent sur des denrées virtuelles, des céréales qui ne voient jamais le jour, mais qui s’échangent et font flamber les prix au profit de quelques spéculateurs et multinationales, et aux frais de millions de petits consommateurs. L’environnement joue donc un rôle, cependant ce rôle constitue le résultat de siècles de capitalisme inégalitaire, s’appuyant sur des institutions censées justement favoriser les plus forts.

LVSL : Vous consacrez justement une large part de votre ouvrage à évoquer le système de colonisation qui se met en place par les Européens dès le XVIe siècle. Quelles ont été selon vous les conséquences de ce système sur le fonctionnement et l’organisation de l’agriculture moderne ?

A.S. : Le système colonial se met vraiment en place à partir du XIXe siècle et se prolonge sous différentes formes jusqu’à nos jours. Les colonisateurs ont essayé d’imposer certaines cultures là où elles étaient inutiles, comme en Inde où est produit l’indigo. De même, les Anglais ont essayé de faire pousser et de développer du blé plutôt que du riz en Inde pour pouvoir mieux contrôler le pays. Ces transformations ont provoqué de graves destructions des écosystèmes. Dès le début du XXe siècle, les Américains ont tenté d’implanter en Afrique leur propre variété de maïs en détruisant les cultures locales. Ensuite, au XXe siècle, c’est l’essor en laboratoire de ce qu’on appelle les semences hybrides. Ces espèces hybrides, protégées par des brevets, permettent aux pays du Nord d’avoir un contrôle total sur l’agriculture. Même la France a dû accepter l’importation d’essences hybrides aux Américains lors de la ratification du plan Marshall.

Le problème majeur avec les semences hybrides – outre le fait qu’elles doivent être renouvelées au bout de deux ans – est qu’elles nécessitent une quantité énorme de fertilisants chimiques. Ce même procédé a été exporté d’abord des États-Unis vers l’Europe et ensuite de tous les pays du Nord vers les pays du Sud à partir de la fin des années 1970.

LVSL : D’aucuns plaident pour la mise en place d’une transition énergétique, notamment au sein du système agricole, afin de se détacher de notre dépendance aux énergies fossiles. Qu’est-ce qu’une approche historique peut apporter à ce propos ?

A.S. : Avant de commencer l’ouvrage, je lisais avec attention les travaux de Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil. Ces derniers soulignent qu’il n’y a jamais eu de véritable transition énergétique. En effet, il y a eu au fil des siècles des superpositions : le charbon s’ajoute à l’utilisation de bois, puis le nucléaire ou le pétrole s’y superposent. Selon leur point de vue, la transition énergétique n’a jamais existé.

J’adhère à leur propos mais il me semble que nous pouvons pousser l’analyse plus loin. Selon moi, la seule véritable transition énergétique à laquelle nous avons assisté sur mille ans est le passage du travail aux énergies fossiles. Nombre de travaux historiques mettent en évidence qu’en Europe, jusqu’au milieu du XIXe siècle, le travail animal et humain représente 60% de l’énergie utilisée. Dans le Nord, le travail commence à péricliter comme source d’énergie lors de la deuxième révolution industrielle, à la fin du XIXe siècle, et baisse ensuite drastiquement tout au long du XXe siècle. Les pays du Sud ont continué à utiliser le travail comme source d’énergie jusqu’aux années 1970. Des machines et des fertilisants chimiques sont ensuite introduits et on assiste à des exodes massifs des campagnes vers les villes et les bidonvilles.

Cette approche permet de remettre en perspective notre utilisation de l’énergie. On n’a jamais remplacé une énergie par une autre, il n’y a eu que des superpositions. Seulement, tant que le travail était central, il s’agissait d’un travail contraint, où le salarié avait très peu de droits. Ensuite, avec la libération du travail, l’énergie fossile s’est imposée. Que nous reste-t-il à faire aujourd’hui ? Sans aucun doute, je ne souhaite pas un retour à l’esclavage ; nous n’avons pas besoin non plus de toute l’énergie que nous utilisons. Je ne souhaite pas revenir à un état franciscain mais il est important d’interroger les surconsommations dans notre société. De ce point de vue-là, je considère qu’une taxation sur la consommation de luxe pourrait constituer une des mesures pour l’environnement et contre les inégalités. Je pense que nous avons beaucoup de mal à réguler et à réduire l’énergie que nous consommons. Il nous incombe de refiscaliser, à savoir taxer les entreprises, les riches, les produits de luxe mais pas l’essence, ça je n’y crois pas un instant… Les gilets jaunes avaient totalement raison, nous n’avons pas besoin d’impôts régressifs mais bien d’impôts progressifs.

Des débats subsistent quant à la mise en place de cette réduction de nos consommations. Certains s’interrogent sur la pertinence de garder un parc nucléaire tandis que d’autres restent critiquent des stratégies énergétiques renouvelables. Selon moi, il est important de renverser cette démarche. Tant que l’on se pose la question de savoir si le nucléaire est une solution aux problèmes environnementaux, on ne remet pas en question notre système de production/consommation. J’ajoute que la question de l’usage de l’énergie et de l’hyperconsommation est indissociable de celle des inégalités. Les inégalités expliquent et alimentent ultérieurement l’hyperconsommation, la production en excès et la destruction de notre planète.

LVSL : Vous montrez avec brio qu’un nombre restreint de multinationales contrôle une large part du système agricole mondial. De même, vous analysez que, depuis les années 2000, des banques d’investissements comme la Deutsch Bank ou Morgan Stanley spéculent sur le prix des denrées alimentaires. Quelles sont les conséquences d’une telle hégémonie du privé sur le secteur agricole mondial ? 

A.S. : Comme nous l’avons vu, les spéculations et les marchés spéculatifs existent depuis le XIIe siècle au moins. Pourtant, les spéculations massives et sans frein n’ont été légitimées que tardivement, à la fin du XIXe siècle. Les spéculations sur les denrées, sur les terres, ont été autorisées dès les années 1980, comme je l’ai montré dans mon ouvrage Rules of exchange (Cambridge, 2012). En France, le décret Chirac de 1986 a ouvert les vannes de la spéculation. On a des spéculations sur des denrées qui n’existent même pas, on achète et on vend des denrées virtuelles, et cela cause une flambée extraordinaire des prix. Cette inflation n’est liée a priori à aucune pénurie mais bien à des spéculations.

Je trouve qu’on focalise excessivement notre attention sur les bourses des valeurs et que l’on oublie le fait que la plupart des conflits internationaux spéculatifs se font pour ces marchandises, les matières premières et les denrées alimentaires. Ces spéculations provoquent des inégalités non seulement à l’échelle mondiale Nord/Sud mais également à l’intérieur des pays.

Je préconise l’interdiction totale de la bourse de ces marchandises, mais aussi les spéculations sur les terres. Je ne veux plus voir des multinationales qui achètent la moitié d’un pays africain. C’est encore une question d’institutions…

LVSL : Pouvez-vous nous parler des conséquences d’une telle hégémonie du privé sur la standardisation du vivant ? 

A.S. : Vers la fin du XIXe siècle, les travaux de Mendel permettent de faire des études pour sélectionner les semences. On se rend compte à ce moment qu’il est possible de créer des brevets sur ces semences et donc de privatiser le vivant et d’en contrôler les marchés. Il est urgent de relocaliser l’agriculture et, comme l’on peut avoir des médicaments et des logiciels « libres », donc sans brevets, avoir des semences « libres » dont l’accès est garanti à tous. Les semences doivent devenir un patrimoine de l’humanité, libres de droits.

Cela implique de modifier aussi les règles de la recherche : je connais parfaitement les pressions qu’exercent nos ministres sur la recherche publique pour nous inciter à mettre en place une coopération avec le privé. Cependant, contrairement à ce qu’on raconte, ce n’est pas le privé qui aide le public, mais, au contraire, le privé qui a recours aux infrastructures du public pour déposer des brevets. Il faut que la recherche redevienne publique, surtout dans le domaine agronomique.

NDLR : Pour en savoir plus sur la privatisation du vivant, lire sur LVSL l’article de Baptiste Detombe : « Standardisation du vivant : une menace pour l’Humanité ».

LVSL : De même, vous demeurez critique vis-à-vis des plans de développement mis en place par des entreprises comme Rockfeller ou par de riches philanthropes comme Bill Gates. Pourquoi adopter une telle posture ?                                                                                                                                                          

A.S. : Ce qui a été proposé aux pays du Sud jusqu’à maintenant a provoqué des faillites considérables. Tous les plans de développement après la Seconde Guerre mondiale ont consisté à exporter vers les pays du Sud des méthodes, des semences, des machines, des fertilisants qui ont fait avant tout le bonheur des multinationales du Nord. À court terme, ces solutions semblaient résoudre les problèmes de famine et de faim. À moyen et à long termes, elles ont juste détruit les écosystèmes sans résoudre pour autant les questions d’inégalité et de faim dans le monde.

La philanthropie et l’État social sont vraiment incompatibles, c’est l’un ou l’autre

Il en va de même pour la philanthropie : cette dernière et l’État social sont vraiment incompatibles, c’est l’un ou l’autre. En effet, il existe de nouvelles politiques de développement qui, comme sait très bien le faire Bill Gates, s’appuient sur la philanthropie. De mon point de vue c’est vraiment une fausse piste parce que la philanthropie émerge au moment où l’État social et économique s’effondre. Les mêmes acteurs qui critiquent l’intervention de l’État, parce qu’ils ont besoin de développer leurs multinationales, relégitiment la philanthropie qui était auparavant centrale dans plusieurs sociétés européennes avant la création de l’État providence. Ces mêmes philanthropes utilisent ces plans de développement pour défiscaliser leurs profits. Ils proposent également des « politiques vertes » particulières qui permettent aux entreprises multinationales du Nord de payer leur pollution en plantant des forêts dans les pays du Sud. Ces politiques sont d’une extrême violence : dans les pays du Sud, on commence désormais à expulser des producteurs locaux de leurs terres avec l’idée que même la cueillette ou les chasseurs traditionnels ne respectent pas l’environnement.

NDLR : Pour en savoir plus sur les politiques vertes menées par différentes organisations non gouvernementales, lire sur LVSL l’entretien réalisé avec Guillaume Blanc par Tangi Bihan : « Aux origines du colonialisme vert ».