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Le Monde Moderne - Directeurs de publication Alexis Poulin et Antoine de Decker

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23.10.2020 à 12:49

CORONAVIRUS : CE QU’IL RESTERA DE NOUS

Samuel Dock

COUVRE-FEU. Comme à chaque fois, depuis que le coronavirus a surgi et déchiré la toile de notre civilisation, j’ai cherché dans les médias les éléments de débats qui avaient présidé aux dernières mesures prises pour le contrer, les alternatives qui avaient été envisagées, des fragments, juste quelques bris de pensée qui en envisageaient les conséquences […]

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Article intégral (2139 mots)

COUVRE-FEU.

Comme à chaque fois, depuis que le coronavirus a surgi et déchiré la toile de notre civilisation, j’ai cherché dans les médias les éléments de débats qui avaient présidé aux dernières mesures prises pour le contrer, les alternatives qui avaient été envisagées, des fragments, juste quelques bris de pensée qui en envisageaient les conséquences anthropologiques, psychologiques, sociologiques… et politiques.  Et comme à chaque fois, après avoir épuisé la pléthore d’articles qui réexpliquaient les directives présidentielles, les tutoriels en tout genre, les témoignages d’approbations ou de désapprobations médicales, je ne trouvais rien, si ce n’étaient quelques vagues protestations politiques d’une opposition vouée à retomber dans les limbes de l’opinion à peine celles-ci tweetées.

Plutôt que d’apprendre comment maintenir ma vie sociale avec le couvre-feu ou comment ne pas avoir de buée sur mes lunettes, j’aurais aimé, c’est peu dire, découvrir comment avait été décidé cet énième saccage de la liberté d’aller et de venir. Je suis allé sur les réseaux sociaux, qu’on me pardonne cette méthodologie, et comme à chaque fois, j’ai découvert, que nombre de personnes chérissait cette décision « qui évitait le pire », puisque le pire c’est de mourir, qu’il était considéré qu’elle était  « prise pour notre bien et pour protéger les plus faibles », pour le reste, que la guerre des uns contre les uns se poursuivaient, pro-masque contre anti-masque, pro-couvre-feu contre anti-couvre-feu, Marseillais contre Parisiens, jeunes contre vieux, tout le monde contre tout le monde, et puissent les hommes et femmes politiques demeurer sains et saufs tandis qu’ils veillent à ce que nous le restions. Comme à chaque fois, je me suis senti seul et inutile. Je me suis donc tourné, en dernier recours, vers mes amis les plus proches. Pas n’importe lesquels, ceux dont je savais qu’ils subiraient le plus douloureusement le couvre-feu. « Mais enfin, il n’y avait pas d’autres solutions Samuel. » Je rappelais qu’il aurait été possible de remettre en place le système d’attestations employeurs dans les transports, de renforcer les dispositifs médicaux, après tout cette deuxième vague avait été anticipée, de durcir les contrôles des restaurants ne respectant pas les protocoles sanitaires. J’ajoutais que le couvre-feu aurait un coût qui serait également humain et social. « Le système économique doit tenir, au moins en tant que parole politique », me rétorquait-on.

Je n’ai jamais eu le sentiment qu’une « parole politique » ce soit un homme qui décide et impose quoi que ce soit à son peuple sans qu’une parole contradictoire, ou au moins dissonante, se fasse entendre, qu’il s’agit là plutôt d’un agir autoritariste, une variation tyrannique. « Tu veux tuer les vieux ! Ne pas être pro-mesure, c’est être pro-décès. » Un seul discours. Une seule solution. Une seule interprétation. J’ai cédé. Tout est évident, automatique, réglé, pourquoi s’opposer, pourquoi discuter encore ? Il n’y a plus à parler, plus à réfléchir ni à comprendre, juste à plier dans cette étrange hécatombe de notre humaine verticalité. 

Comme à chaque fois, j’ai considéré qu’il était inutile d’écrire, de jeter de l’encre sur le brasier de l’effroi, d’ébrécher le consensus. La crise me semble ancienne. Lyotard, en désignant la mort de la modernité et l’extraction de la postmodernité de son cadavre, avait déjà désigné l’anéantissement des « métarécits », de la pensée, qui préexistait à l’engloutissement de l’individu en lui-même.  Tout y était, avant même que Lipovetsky consacre le procédé en y affiliant le narcissisme contemporain et cette « indifférence par saturation », dont nous faisons tous l’expérience aujourd’hui. Nous étions tous pelotonnés dans la chaleur cotonneuse du foyer, nous serons contraints d’y rester, c’est pour notre bien. Nous étions tous penchés sur le néant de nos nombrils pour y chercher un sens, cette vérité que ni l’État, ni la religion, ni les médias, ne pouvaient nous apporter, nous nous y précipiterons pour de bon. 

Nous désapprenions déjà l’Autre, derrière des préjugés, derrière nos priorités, bien avant qu’il soit masqué. Nous consommions, nous nous divertissions derrière un écran, nous ne ferons pas différemment. David Le Breton l’annonçait dès ses premiers essais : l’alter-ego a remplacé l’égo. 

Nous avions tous saisis que le système économique était condamné bien avant que quelque part en Chine un pangolin ou une chauve-souris, en deviennent les bourreaux providentiels. Nous savions que la civilisation commençait à changer, qu’aux névrosés d’antan succédaient les Narcisse d’aujourd’hui ; comment s’étonner que la « distanciation sociale » soit devenue la clé de la survie de cette foule solitaire ?  Nous étions un peu moins capables de nous parler, d’échanger, de maintenir un lien familial et filial : aimer sa famille consistera maintenant à céder pour de bon à son éviction, ne plus la fréquenter sera un gage d’amour vrai. Nous perdions le contact avant qu’une poignée de main ne devienne dangereuse. Nous avions vu, partout sur la planète, les gouvernements s’unir et s’uniformiser, proclamer d’une même voix les lois à durcir, d’un même index désigner les frontières à redresser, ils seront tous cohérents et solidaires, de Trump à Macron nous les laisserons encore nous sauver de nous-même, de notre si juvénile irresponsabilité. Nous nous fichions pas mal, c’est vrai, des vieux, des faibles, des malades, des soignants qui les prennent en charge. Nous nous fichions pas mal de tout ce qui ralentissait un système épuisé, de tous ceux qui grippaient la machine, mais nous évoluerons, nous nous transformerons, oblatifs et empathiques, car c’est pour eux aujourd’hui que rien ne doit changer, que tout doit changer, pour eux et rien que pour eux, car un jour peut-être nous serons à leur place, les malades, les vieux, les cas, les funambules sur le fil du rasoir, ce sera nous.

Nous avions fait nos adieux au langage, aux auteurs trop compliqués, à tout ce qui rappelait ce manque qui en nous n’en finissait pas de brûler. Nous n’étions plus capables de nommer, de nous représenter, ce conflit intérieur qui nous déchire, celui à l’extérieur de nous, celui qui nous soumet à mesure qu’il nous apeure. Nous étions rôdés, nous avions tous essayés, de penser l’injustice et la brutalité, de les entraver  avec les mots d’hier, nous avons parlé en France de fascisme et de dictature, quand la violence physique avait prolongé la violence de l’innomé et que certains s’étaient, dans le sang, opposés. Mais les liens tombaient à nos pieds, les signifiants ne suffisaient jamais, ils n’étaient pas justes, pas corrects, pas assez précis, un déficit lexical pour apprivoiser la frénésie, nous avions pris le reflexe ; nous les abandonnions sans difficulté. Personne n’est plus choqué depuis bien longtemps que ce soit une « doctrine » qui préside l’organisation de la vie dans la Cité. Nous cédions tout à l’image, comme Baudrillard le présageait, nous nagions dans des simulacres auxquels seuls des chiffres pouvaient succéder. Nous étions à notre juste place, satisfaits de notre capital, nous ne rêvons toujours pas de mieux, nous ne quitterons pas l’échiquier. Nous étions hébétés, sidérés par un renversement traumatique que nous pressentions sans pouvoir le dire, nous dormions, nous ne nous sommes encore pas réveillés, pas relevés. 

Vous dites « crise inédite » ? Je dis radicalisation de l’ancienne. Une dernière mue avant les regrets. Un vertige, peut-être.  il n’y avait aucun autre moyen de chuter.

Nous étions cramponnés à nos corps, prêts à tout sacrifier pour parer et préserver le seul vaisseau pour fendre notre existence sécularisée, la seule condition d’une vie avant la mort, bien avant qu’il risque d’être infecté. Cette biopolitique n’est pas nouvelle, Foucault la dénonçait déjà dans les années 70, sûrement sourirait-il aujourd’hui de voir sa théorie s’incarner jusqu’à la plus nauséeuse caricature. Certes, pour assujettir un être il faut d’abord soumettre son corps, et à ce corps nous nous harnachons de plus belle depuis qu’un nouvel ennemi invisible et invincible a surgi, depuis que la science nous a déçu, que nous nous souvenons que nous sommes mortels mais que nous demeurons incapables de penser cette destinée physiologique. 

Alors nous accepterons tout. Nous applaudirons quand il faut, nous signerons encore les attestations qui burineront dans nos âmes notre infantile servilité, nous claquerons nous-même la porte de notre cage, nous fermerons les écoles et les universités, les commerces, nous abdiquerons sans la moindre discussion sur la liberté d’entreprendre, d’aller et venir, sur les plus inaliénables, sur les plus naturels de tous les droits, nous exploserons le socius, nous pardonnerons tout, en France comme ailleurs, toutes les violences, tous les mensonges, toutes les injustices. Nous serons tous bien sages, bien élevés, bien réduits, pour survivre, pour vivre un jour de plus. Nous renoncerons à la révolte, nous l’avons déjà fait. Nous cèderons nos organismes au vaccin policier. Nous digérerons les lames de la colère, nous les laisserons déchirer ces tripes devenues inutiles. Nous ne quitterons plus nos écrans, nous suivrons attentivement la courbe, les cours et les décours du virus, les contradictions médicales, les injonctions politiques, nos nouvelles amputations. Enfin, nous serons morcelés par les ordres contraires, il ne sera plus possible de nous briser. Enfin, aveuglés et abasourdis, plus besoin d’entendre ni de dire.

Nous paierons au centuple notre vulnérabilité. Nous ne serons plus que des enfants à la merci de cette entité politique cannibale, reconnaissants pour les plus infimes miettes de libertés accordées, nous haïssant les uns les autres à la moindre transgression, nous nous maudirons sans une once de pudeur pour un masque porté sous le nez, pour un pas de côté.  Nous paierons cher, oui, notre silence et notre docilité, notre illégitime gratitude, notre bonne santé.  Nous vivrons à genoux pour respirer. Nous vivrons embaumés. Mais nous nous habituerons. Percevrons-nous la transition entre l’autorité légitime et l’aliénation incorporée ? L’écart, entre la pression et la dislocation ? Mesurerons-nous l’extension de l’assujettissement ?  Son voile recouvrant le monde, comprendrons-nous qu’il a changé ? Saurons-nous dire l’obscurité ? Décrire la ruine de notre humanité ? Peut-être ne réaliserons-nous jamais ce que nous aurons perdu quand le virus aura disparu. Nous trouverons confortable la corde autour de notre cou, rassurant ce collet à notre cheville. Nous serons des guerriers, je vous le promets, tous des vikings, tous des samouraïs insoupçonnés, capables de démolir nos intimités, tout ce qui nous appartient, tout ce qui nous est le plus précieux. Nous sacrifierons sans la moindre honte le lien social comme notre individualité, la famille comme le foyer, la culture et la beauté, le sens dans l’absurdité, la dignité dans une poisseuse félicité, notre courage dans une extase sanitaire, nous sacrifierons tous et tout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que notre corps et l’État, une valse immortelle.  Nous ne pourrons plus mourir. Nous serons déjà morts. 

Nous voici enfin déposés sur la grève. Voici nos corps. Narcisses rois. Narcisses couronnés de faiblesse, immenses et impuissants, des planètes enfermées, des titans plus minuscules que jamais. Mais si puissants tout de même, inatteignables, intouchables, si proches du cosmos, si sages enfin, reposés du fardeau de la liberté. 

Nous voici en vie, en vie à en crever.

Malades comme jamais. 

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