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04.06.2026 à 07:00

Anne-Sophie Simpere
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Palantir, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C'est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son (…)

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Texte intégral (5437 mots)

Palantir, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C'est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son troisième marché mondial, Palantir fait pour l'instant surtout affaire avec des grands groupes privés, mis à part un contrat controversé avec la DGSI.

« L'adoption de la tech constitue un problème très grave et très structurel en Europe », s'inquiétait Alex Karp lors du Forum économique mondial de janvier 2026. La question du retard et de la faiblesse de l'Europe n'est pas nouvelle dans les analyses du patron de Palantir (on la retrouve par exemple dans son essai The Technological Republic, paru en 2025) : le vieux continent serait trop réglementé, et n'investirait pas suffisamment dans sa défense, ni dans la course à l'IA.

Derrière ces critiques, souvent entendues du côté de l'administration Trump et de la Silicon Valley, mais aussi des leaders européens eux-mêmes, il y a un point de vue politique, mais il y a également un intérêt commercial. Palantir cherche activement à étendre ses activités en Europe, que ce soit auprès de gouvernements ou de grandes entreprises. En surfant sur les crises et par des jeux de lobbying, de réseaux et de portes tournantes, la multinationale a pu se faire une place sur le marché du vieux continent en dépit de sa réputation sulfureuse. Ni ses liens avec la CIA et l'armée américaine, ni sa collaboration à la traque des migrants aux États-Unis, ni son partenariat étroit avec le gouvernement israélien ne semblent dissuader des dirigeants européens de céder à la fascination pour les logiciels du géant américain et leur pouvoir de traitement et d'interprétation de jeux massifs de données (lire le premier volet de notre enquête).

De la DGSI française aux médias suisses

En 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés par des entités publiques dans dix pays de l'Union européenne.

Selon un décompte publié par Euractiv en août 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés dans treize pays de l'Union européenne (UE), par des sociétés privées, mais aussi par des entités publiques dans dix d'entre eux. Dont la France, puisque la DGSI, le service de renseignement intérieur, a recours au logiciel Gotham de Palantir depuis 2015. D'autres agences de renseignement européens utilisent les outils de la multinationales, notamment le Danemark, tandis que plusieurs polices allemandes les ont adoptés. Europol, l'agence de l'UE dont la mission est de combattre la criminalité internationale et le terrorisme, a quant à elle fait appel aux solutions Palantir de 2016 à 2021. La Grèce et les Pays-Bas s'en sont servis dans le cadre de la gestion du Covid. En Espagne, Palantir est utilisé par le renseignement militaire depuis 2022, et en 2025, le ministère de la Défense britannique a signé un contrat à 240 millions de livres sterling avec la firme américaine.

En Suisse, comme le montre une enquête du magazine Republik qui est à ce jour l'éclairage le plus approfondi dont on dispose sur ses méthodes commerciales, Palantir a démarché les autorités pendant sept ans pour obtenir de tels contrats. Sans succès. Mais elle a obtenu de meilleurs résultats dans le secteur privé du pays, avec des sociétés comme Novartis. Ringier, l'un des plus gros groupes helvétiques de médias, a également noué un partenariat avec Palantir en 2018. Aujourd'hui, les plateformes Foundry et AIP (Artificial intelligence Plateform) de la multinationale américaine sont utilisées dans ses salles de rédaction et pour « exploiter le potentiel des données afin de mieux servir et informer les lecteurs ». En 2021, Ringier affirmait que 85 % de ses journalistes regardaient Foundry tous les jours, la plateforme leur fournissant des informations pour décider quels contenus publier. Republik a aussi révélé que la vice-présidente exécutive de Palantir a siégé au conseil d'administration de Ringier, et que Palantir était membre de DigitalSwitzerland, une organisation de promotion de la tech fondée par le directeur général de Ringier.

Amundi, deuxième plus gros investisseur européen dans Palantir

Les outils de Palantir équipent de nombreuses autres entreprises privées en Europe, notamment Airbus, Stellantis, Axa, la Société générale ou encore Engie en ce qui concerne les françaises. Le secteur privé ne semble donc pas très inquiet de la réputation sulfureuse de Palantir, et le même constat vaut pour les investisseurs. Selon une enquête parue en mars dernier, entre 2024 et 2025, plus d'une centaine de grandes banques, de gestionnaires d'actifs, d'assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre total d'actions dans Palantir. Fin 2025, Amundi, gestionnaire d'actifs et filiale du Crédit agricole, était le deuxième plus gros investisseur européen dans Palantir derrière Norges Bank, avec des actions valorisées à près de 3 milliards de dollars. BNP Paribas est également dans le top 20 des investisseurs Palantir, tandis que Natixis se retrouve plus loin dans le classement.

Une centaine de grandes banques, de gestionnaires d'actifs, d'assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre d'actions dans Palantir entre 2024 et 2025.

Contacté pour cette enquête, Amundi nous a répondu « ne pas avoir de commentaire à faire à ce sujet ». Dans son Rapport d'engagement 2024, il est pourtant écrit que « le non-respect des droits de l'homme peut, et doit, avoir des conséquences négatives sur la réputation et les résultats financiers des entreprises ». Et sa politique d'investissement générale assure : « En tant que gestionnaire d'actifs responsable, nous évaluons la manière dont les entreprises prennent en compte les droits humains et traitent les violations des droits de l'homme dans le cadre de leurs activités. »

Ce fait longtemps que Palantir fait l'objet d'alertes. Dès 2020, Amnesty International concluait que l'entreprise n'appliquait pas la diligence requise dans ses contrats avec ICE, et qu'il était fort possible qu'elle contribue à des violations des droits humains en raison de la façon dont sa technologie facilite les opérations visant des personnes migrantes ou demandeuses d'asile. L'ONG rappelait que par le passé, ICE avait déjà utilisé la technologie de Palantir pour mener des raids massifs et séparer des enfants de leurs parents. Avec l'intensification des opérations de l'ICE sous le deuxième mandat de Donald Trump, ces risques n'ont fait qu'augmenter.

Les liens de Palantir avec ICE ou avec Israël, ainsi que les guerres menées par les États-Unis avec son logiciel Maven ont cependant commencer à inquiéter certains investisseurs. En octobre 2024, Storebrand, l'un des principaux gestionnaires d'actifs de Norvège, a désinvesti de Palantir en invoquant le risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains en Israël. Il a été suivi par le fond de pension néerlandais Stichting Pensioenfonds ABP en avril 2026.

Dépendance et protection des données

Du côté des pouvoirs publics, c'est surtout la question de la souveraineté qui suscite des inquiétudes – en particulier quand les logiciels de l'entreprise américaine sont utilisé pour traiter des données liées à des fonctions régaliennes. En mars 2026, interrogé par la Commission d'enquête parlementaire sur les dépendances de la France sur le contrat de la DGSI avec Palantir, Henri Verdier, l'ancien ambassadeur de la France pour le numérique, a répondu : « J'ai toujours pensé que c'était une erreur. » Et de souligner la dépendance que ces outils créent vis-à-vis d'une entreprise étrangère : « Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu'auparavant et se rend indispensable. Lorsqu'éclate un conflit commercial ou que change la grille tarifaire, si vous êtes en désaccord, l'entreprise peut menacer de vous priver de ses services que vous n'êtes plus capables d'assurer vous-mêmes. » Les logiciels Palantir ne se contentent pas de traiter les informations : ils en tirent des conclusions et proposent des actions. Utiliser ces outils implique donc aussi de dépendre, pour des prises de décision, d'algorithmes sur lesquels l'entreprise américaine a la main. Y compris quand il s'agit choisir des cibles à frapper ou des personnes à surveiller.

Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu'auparavant et se rend indispensable.

Palantir assure que les données traitées restent dans les mains de ses clients, qu'elle ne propose pas de solution d'hébergement (en recourant aux clouds d'autres opérateurs), que les données sensibles peuvent être chiffrées et stockées dans des datacenters cloisonnés, et que tout accès est suivi et traçable. Une ligne de défense qui n'est pas sans failles. Il peut y avoir, par exemple, accès aux données du client par les ingénieurs de Palantir quand ils installent les systèmes. En mai, dernier le Financial Times révélait que les autorités britanniques avaient accordé à l'entreprise américaine un accès illimité à certaines données de patients, avant qu'elles soient anonymisées, afin de mettre en place une plateforme intégrée pour la NHS, le service national de santé publique. Toujours au Royaume-Uni, le média The Nerve a publié des témoignages émanant du ministère de la Défense s'inquiétant du fait que, même si Palantir n'a pas accès aux informations confidentielles, l'entreprise dispose de suffisamment de données pour, en les combinant, en déduire des informations classifiées comme la localisation d'un sous-marin nucléaire.

En 2024, Republik a rendu public un rapport d'évaluation de l'armée suisse qui écartait le recours aux logiciels de Palantir, notamment en raison des risques de fuites de données vers les États-Unis et de la dépendance que cela créerait vis-à-vis d'une expertise étrangère. Une révélation que l'entreprise américaine ne semble pas avoir beaucoup apprécié, puisqu'elle a immédiatement engagé des poursuites judiciaires contre le média suisse.

« Les mauvaises périodes sont bonnes pour nous »

Palantir est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015.

Tout ceci n'a pas empêché l'OTAN, en mars 2025, de choisir le logiciel Maven, développé par Palantir, pour équiper son Commandement allié Opérations (ACO), qui planifie et exécute les opérations de l'alliance. Un contrat signé en six mois, l'ACO estimant qu'il « souffrait d'une rupture capacitaire », a expliqué le général de division Dominique Luzeaux à l'Assemblée nationale. Ce choix est présenté comme n'ayant pas vocation à être définitif, mais dans leur rapport d'information sur les dépendances militaires de la France, les députés François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul s'inquiètent : « Les solutions américaines pourraient se généraliser et façonner l'ensemble des procédures au nom de l'interopérabilité et empêcher le développement d'outils souverains. » Les états-majors européens, habitués au logiciel dans le cadre de l'OTAN, pourraient trouver plus simple de généraliser son utilisation plutôt que de développer une solution propre.

« Il est vrai que les mauvaises périodes sont bonnes pour nous », reconnaissait Alex Karp dans une interview au Nouvel Obs en 2023. L'entreprise est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015. « Nous devons acquérir ce big data immédiatement. (…) La moindre perquisition nous permet de récupérer des milliers de données. Nous avons donc besoin d'outils de big data pour répondre immédiatement à nos besoins », expliquait alors Patrick Calvar, directeur général de l'agence de renseignement. Signé au nom de l'urgence en 2016, le contrat vient encore une fois d'être reconduit dix ans plus tard.

Plus récemment, Palantir s'est invité dans la guerre en Ukraine. « Palantir a proposé dès 2022 des services variés, allant de la détection de cible, du renseignement, déminage à la logistique militaire mais aussi civile, pour gérer les déplacement de réfugiés », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « C'est un labo pour les système IA. » Chaque usage permet en effet à Palantir d'améliorer ses outils, mais aussi de mettre un pied dans la porte pour de prochains contrats, grâce à l'expérience acquise sur ceux obtenus « dans l'urgence ». En 2020, la pandémie de Covid avait ainsi été l'occasion de proposer ses solutions à plusieurs pays européens, dont la France, qui n'a pas donné suite. En revanche, cette stratégie s'est avérée extrêmement efficace au Royaume-Uni.

Main basse sur les données de santé des Britanniques

Palantir s'est intéressée dès 2019 au NHS, le système de santé publique du Royaume-Uni qui traite des millions de patients chaque année et représente ainsi une source de données exceptionnelle. Le secrétaire d'État Liam Fox et des responsables du ministère du Commerce avaient alors tenu des réunions à huis clos avec les dirigeants de la firme américaine à Davos pour discuter de ce potentiel « inexploité ». Palantir décroche finalement son premier contrat en 2020, alors que les procédures de conclusion des marchés publiques sont suspendues en raison de la crise sanitaire. Martha Dark, directrice de l'ONG britannique Foxglove, raconte : « Quand Palantir a obtenu ce contrat pour la gestion du Covid, ça a été fait en secret et le gouvernement n'a pas rendu public quelles compagnies géraient les données de santé, qui y avait accès, et dans quelles conditions. » FoxGlove et OpenDemocracy ont du engager une bataille judiciaire pour obtenir la publication des accords.

En 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d'une plateforme pour fédérer toutes les données du système de santé publique.

« Ils [Palantir, NdE] ont donné accès à Foundry [un logiciel de Palantir] pour 1£ symbolique, pour 3 mois dans le cadre de l'urgence Covid. C'était généreux, il y avait un besoin. Mais la pandémie n'a pas duré trois mois, et après, ce contrat a été renouvelé pour un million de livres sterling », explique Duncan McCann de l'ONG GoodLaw Project. Le contrat suivant s'élevait à 23 millions de livres, et il a été suivi d'une extension pour 11,5 millions. Enfin, en 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d'une plateforme de données centrale afin de fédérer toutes les données du système de santé publique. Pour Martha Dark, « Palantir a bénéficié de l'expérience qu'elle avait après ses premières années de travail avec le NHS, ce que ses concurrents n'avaient pas. Cela leur a donné un avantage significatif pour gagner le marché. »

Des associations, médecins et même les analystes de données du NHS s'alarment des problèmes éthiques et pratiques liés à ce partenariat. « Palantir est une entreprise particulièrement complexe et problématique. Une société de surveillance qui a travaillé sur des contrats militaires, initialement financée par la CIA, étroitement liée aux milliardaires de la Silicon Valley et fondée par Peter Thiel, un partisan de Trump qui a déclaré ne plus croire que démocratie et liberté soient compatibles. Elle n'inspire pas confiance, or la base du travail de santé c'est la confiance. Les gens ne vont pas au NHS, chez le médecin, s'il n'y a pas de relation de confiance », poursuit Martha Dark.

Pour Duncan, « les outils Palantir ne sont pas simplement des systèmes informatiques qui seraient neutres. Leurs activités aux États-Unis suscitent d'énormes inquiétudes, comme par exemple le système ELITE, qui utilise des données de santé pour traquer les migrants ». Le parti d'extrême droite ReformUK vient de faire une percée aux dernières élections locales outre-Manche. Son programme prévoit explicitement la création d'une base de données pour procéder à des expulsions de masse, en croisant les données de plusieurs agences pour identifier les migrants. Une mission pour laquelle les plateformes Palantir seraient parfaitement adaptées, et les données du NHS très utiles.

Des contrats impossibles à résilier ?

Les activistes sont néanmoins confiants sur les chances que le gouvernement travailliste fasse valoir la clause de retrait prévue en 2027, compte tenu de la mobilisation autour de ce sujet, y compris de la part de parlementaires. Et parce que de nombreux centres de santé n'utilisent pas encore les solutions du géant américain. Un rapport parlementaire qui vient d'être publié qualifie la dépendance du Royaume-Uni envers Palantir et d'autres géants américains pour ses services publics de « faiblesse inacceptable ».

Ne plus utiliser les logiciels Palantir pourrait d'ailleurs, à terme, conduire à des économies. En avril dernier, le ministère du Logement britannique annonçait qu'avoir résilié son contrat avec la société américaine pour passer sur un système interne lui permettait déjà d'économiser des millions de livres sterling par an en frais de fonctionnement. Ce contrat concernait la gestion de l'hébergement des réfugiés ukrainiens, et Palantir l'avait obtenu en suivant la même stratégie que pour la NHS. L'entreprise avait commencé par offrir au gouvernement six mois d'assistance gratuite, avant d'obtenir un contrat d'un an de 4,5 millions de livres sterling sans aucun appel d'offre, renouvelé en septembre 2023 pour 5,5 millions de livres.

Un audit relate que début 2023, le coût de la migration vers un système interne avait été considéré comme complexe et coûteux, migration qui a toutefois eu lieu en septembre 2025. Ces durées interrogent sur la difficulté pour le secteur public à sortir des solutions Palantir. En France, la DGSI tente de passer sur un autre système depuis dix ans.

« Il y a de véritables portes tournantes entre Palantir et le gouvernement »

Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques.

La santé et le logement sont loin d'être les seuls secteurs où Palantir a conclu des contrats avec le gouvernement britannique. En janvier 2026, The Nerve comptabilisait au moins 34 contrats pour un total d'au moins 670 millions de livres sterling, du ministère de la Défense au NHS en passant par des collectivités territoriales. Comme aux États-Unis, des enquêtes de journalistes et d'ONG ont mis en lumière les diverses formes de collusions entre la multinationale américaine et les responsables politiques. « Il y a de véritables portes tournantes entre Palantir et le gouvernement. Si vous regardez Keir Starmer, lors de son premier voyage aux États-Unis pour rencontrer Donald Trump, il est d'abord allé à la Maison Blanche, et ensuite au siège de Palantir », raconte Martha Dark. Le premier ministre était accompagné de Peter Mandelson, alors ambassadeur du Royaume-Uni à Washington, mais également fondateur et actionnaire de Global Counsel, une firme de lobbying dont Palantir était l'un des clients.

Selon The Nerve, Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques. Ainsi, l'ancien haut responsable du ministère de la Défense en charge de l'IA, qui a co-rédigé le document stratégique de l'armée sur ce sujet, est ensuite devenu conseiller principal du patron de Palantir Alex Karp en matière de « géostratégie ». L'ancienne directrice de l'IA de la NHS est devenue directrice de la santé, de la recherche et de l'IA chez Palantir en 2022, avant de quitter l'entreprise en 2024. Quatre membres de la Chambre des lords ont également été rémunérés par Palantir, dont l'ancien président de la commission spéciale sur la science et la technologie. Depuis 2021, Palantir a embauché ou engagé sous contrat deux anciens ministres, un conseiller du Premier ministre, deux généraux de l'armée et un ancien chef du MI6 (les services de renseignements britanniques), ainsi que d'autres responsables des services de renseignement.

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Les réseaux Palantir en France, de Airbus...

Si le Royaume-Uni ainsi ouvert grand les portes à Palantir, les autorités françaises se sont montrées un peu plus prudences. Si l'Hexagone est aujourd'hui le troisième marché mondial de Palantir, le seul contrat public du géant américain dans le pays est, à ce jour, celui signé avec la DGSI. Les clients de Palantir se trouvent surtout dans le secteur privé, et c'est du côté des grandes entreprises. Fabrice Brégier, qui a été le président de la branche française de la firme américaine de 2018 à 2024, semble avoir joué un rôle clé. Brégier venait d'Airbus, l'un des principaux clients de Palantir (les deux sociétés ont noué un partenariat dès 2015). Il est aussi membre du Conseil d'administration d'Engie, président du groupe de réassurance Scor et membre du conseil d'administration de Safran. Engie et Scor ont tous les deux fait appel aux produits Palantir.

Selon la CGT, Capgemini « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans.

La multinationale étasunienne semble aussi travailler de près avec Capgemini : selon la CGT, le groupe « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans, la filiale de Bouygues spécialisée dans les services énergétiques. Un rôle similaire à celui joué par des cabinets comme Accenture et Deloitte.

Issu de Polytechnique, Brégier a sans doute contribué à attirer des diplômés de l'école dans les rangs de l'entreprise. Selon un décompte que nous avons réalisé sur le réseau Linkedin et dans l'annuaire de Polytechnique, ils sont actuellement plusieurs dizaines. Depuis plusieurs années, Palantir a un stand au X-Forum, le salon de l'école, et l'entreprise a aussi pu participer à des événements organisés par les alumnis (dîner, visite du siège…). Autre cible de Palantir en France : les start-ups. En 2021, l'entreprise s'est installée pendant un an à la Station F, l'incubateur créé par l'homme d'affaires Xavier Niel à Paris, pour proposer à celles qui étaient présentes d'utiliser ses outils.

... au gouvernement

Si Palantir ne déclare aucune activité de lobbying auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), ses dirigeants ont de nombreuses occasions de fréquenter les responsables politiques français. Son patron Alex Karp apparaît dans le groupe consacré au « futur du travail » de l'initiative Tech for Good, lancée par Emmanuel Macron en 2018. Il était également présent au sommet Choose France, au château de Versailles, en 2023, accompagné de Gautier Cloix, alors directeur à Palantir. Ce dernier remerciera les ministres Gabriel Attal, Clément Beaune et Hervé Derville pour les discussions qu'ils ont eu à cette occasion. Basé à l'époque aux États-Unis, Gautier Cloix avait aussi reçu cette année là l'ambassadeur de France à Washington Philippe Etienne, accompagné de la consule générale de France à Los Angeles, dans les bureaux de Palantir à Denver, en présence du directeur de la technologie de Palantir Shyam Sankar.

En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères.

Plus récemment, le directeur général délégué de Palantir France Pierre Lucotte était auditionné pour la préparation de la stratégie européenne industrielle de défense de 2025, dont le rapport recommande de ne pas rater l'opportunité de développer un Palantir « à la française ». Selon des informations d'Intelligence Online, des membres de l'entourage du ministre de l'Économie et des finances auraient échangé avec des représentants de Palantir au sujet du traitement des déclarations de soupçon de blanchiment des banques reçus par Tracfin. Le ministère a assuré qu'aucune démarche officielle n'avait été entreprise. En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour échanger sur la régulation numérique, la démocratie et la relation transatlantique.

Selon Le Monde, le directeur de cabinet du ministre serait un proche de Jacob Helberg, ancien conseiller d'Alex Karp à Palantir, devenu sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, à l'Énergie et à l'Environnement de Donald Trump. Helberg aurait également de bons rapports avec Louis Sarkozy et Richard Attias, a critiqué publiquement les décisions judiciaires contre Nicolas Sarkozy, François Fillon et Marine Le Pen (qu'il a rencontrée), et c'est lui qui aurait invité Sarah Knafo, du parti d'extrême-droite Reconquête, à l'investiture de Donald Trump en janvier 2025. Des penchants très droitiers, alignés avec le soutien affiché de l'administration Trump pour les « partis patriotes » en Europe, mais aussi avec les connexions de dirigeants de Palantir avec des réseaux réactionnaires (voir le premier volet).

À ce jour, la France fait plutôt partie des pays qui résistent à l'intrusion de Palantir, au moins dans la gestion des services publics. Malgré la reconduction du contrat avec la DGSI en 2026, les autorités tentent toujours de développer des outils alternatifs, et c'est d'ailleurs Chapsvision, une solution française, que les services de renseignement allemands ont choisi pour éviter d'avoir recours aux outils américains. Compte tenu des prises de positions de Donald Trump, de plus en plus de pays européens pourraient vouloir s'affranchir de tout risque de dépendance envers des outils provenant des États-Unis, et qui plus est profondément associés à la vision politique de l'internationale réactionnaire.

Infographie : Zelda Mauger
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