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26.05.2026 à 12:48

Thomas C. Jusquiame
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La vidéosurveillance algorithmique se déploie en France non seulement dans l'espace public, avec la loi JO, mais aussi dans les commerces, sans le cadre juridique nécessaire. Des startups comme Veesion ont lancé une campagne de lobbying de longue haleine pour obtenir la légalisation de ces pratiques, avec le soutien des géants de la distribution et de députés. Le tout au nom d'une « innovation » qui pose de nombreuses questions.
« Quand on a une technologie, qui n'est pas chère, qui est (…)

- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / , , , , ,
Texte intégral (4217 mots)

La vidéosurveillance algorithmique se déploie en France non seulement dans l'espace public, avec la loi JO, mais aussi dans les commerces, sans le cadre juridique nécessaire. Des startups comme Veesion ont lancé une campagne de lobbying de longue haleine pour obtenir la légalisation de ces pratiques, avec le soutien des géants de la distribution et de députés. Le tout au nom d'une « innovation » qui pose de nombreuses questions.

« Quand on a une technologie, qui n'est pas chère, qui est facile à installer, et qu'il y a juste un problème légal, eh bien, vous me trouvez sur votre chemin. Moi j'étais entrepreneur avant d'être député, dans la tech, et une des choses sur lesquelles je me bats, c'est comment on s'assure d'aller beaucoup plus vite, et d'enlever toutes les barrières qu'il y a dans notre pays pour développer l'innovation. »

Ces mots sont ceux du député Renaissance Paul Midy, prononcés le 19 mars 2026 lors de l'événement annuel de l'une des plus puissantes associations patronales du secteur de la distribution en France : le Perifem. Ses adhérents – parmi lesquels Leclerc, Carrefour, Fnac-Darty, Decathlon, Ikea, Marionnaud, Franprix, Boulanger, Casino ou encore Monoprix – représentent 35 000 magasins, 400 centres commerciaux et 70 millions de m² de surface commerciale pour un total de 300 milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Paul Midy était sur place pour faire la promotion sa proposition de loi « visant à améliorer la protection des commerçants grâce à l'usage d'outils numériques », âprement débattue à l'Assemblée nationale quelques semaines plus tôt. Proposition dont l'unique objectif est de normaliser une pratique déployée depuis quelques années sur le territoire français... en toute illégalité.

Un marché à 12 milliards d'euros

Le marché global de la vidéosurveillance est estimé à plus de 2 milliards d'euros en France et considéré comme le plus rentable du secteur de la sécurité privée [1]. Le poids spécifique de la vidéosurveillance algorithmique (VSA) reste difficile à quantifier, que ce soit en France ou à l'international. On estime cependant qu'à l'échelle mondiale, le marché global de la reconnaissance faciale représente 5,7 milliards de dollars avec des perspectives de croissance à 12 milliards en 2028. Parmi les dizaines de sociétés spécialisées dans la VSA qui se déploient en France, moins de dix proposent de détecter automatiquement les vols à l'étalage dans les magasins. Le leader français de ce sous-segment de la surveillance « augmentée » est la jeune société française Veesion.

Lancée en 2018 par Thibault David et Benoît Koenig, deux anciens élèves d'HEC, cet éditeur de logiciels revendique le chiffre difficilement vérifiable de 5 000 magasins équipés dans le monde, dont plus de la moitié en France. L'entreprise affiche des références clients prestigieuses telles que la Fnac, Monoprix Spar, Casino, Carrefour, Super U, Intermarché, Leclerc, Intersport et des groupements de pharmacies.

Relié à des caméras de surveillance, son logiciel repose sur la technologie dite de vision par ordinateur (une branche de l'intelligence artificielle qui analyse les pixels des images). Les données comportementales des clients tels que les mouvements du corps (tête, bras, mains, jambes, poitrine) et les éventuels attributs (chariot, poussette, sac à dos, à main ou de course) seraient analysés en continu dans les rayons du magasin pour tenter de déterminer si la personne qui est en train de manipuler un produit va commettre un vol ou non. Si l'algorithme identifie une situation « suspecte », l'application génère une alerte sur le téléphone ou l'écran en caisse. Selon Veesion, cette technologie permettrait, pour quelques centaines d'euros par mois, de sauver les commerçants de la faillite en « réduisant de 60 % les pertes liées au vol ». Il y a un seul hic : le déploiement de ces algorithmes de surveillance dans les magasins n'est à ce jour autorisé par aucun texte de loi, alors même qu'il soulève de nombreux problèmes.

Une pratique illégale ?

Ces technologies opèrent en effet un changement de nature dans la pratique de la surveillance par les caméras traditionnelles. Les personnes ne sont plus simplement filmées, mais analysées en temps réel et à leur insu, par un algorithme conçu en toute opacité par des entreprises privées. Ces outils de collecte et de traitement de données personnelles restent « invisibles » pour les clients du magasin, automatiquement considérés comme des voleurs potentiels. Pour les ONG comme Amnesty international, ils constituent une menace pour le droit à la vie privée et les libertés des citoyens. Ils opèrent également un changement d'échelle de la surveillance, conduisant à « un traitement massif de données personnelles », selon les termes de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil).

Selon Veesion, son logiciel est conforme au Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui fixe les standards européens dans ce domaine, puisqu'il s'agit d'une simple « analyse de gestes ». Pour le juriste et membre de La Quadrature du Net, Martin Drago cependant, il s'agit bien de données biométriques : « La réglementation européenne définit bien les données biométriques comme des données relatives aux caractéristiques “comportementales” d'une personne aux fins de son identification unique. L'identification unique signifiant ici non pas de retrouver son identité, mais de l'individualiser par rapport au reste des autres personnes. » Un client peut en effet être identifié comme un possible voleur puis appréhendé sans même recourir à un système de reconnaissance faciale.

« En principe, les dispositifs de caméras augmentées (…) sont interdits en l'absence de cadre légal spécifique », précisait déjà la Cnil en 2022. La loi du 19 mai 2023, dite loi JO, qui autorise à titre expérimental l'usage de la VSA en temps réel dans l'espace public pour lutter contre le terrorisme et les troubles graves à l'ordre public, comprend seulement huit situations de détection possible (départ de feu, bagage abandonné, présence d'armes, etc.), dont le vol dans les magasins est exclu. Pour les jeunes startuppers, obtenir un changement de législation est donc un enjeu existentiel.

Bras de fer avec la Cnil

Veesion s'attache les services de Tilder dès le lancement commercial de son logiciel en 2021. Comptant dans ses équipes d'anciens ministres tels que Marlène Schiappa et Michel Sapin, ou encore l'ancien président du Medef Pierre Gattaz, ce cabinet de conseil organise des rencontres avec de nombreux décideurs pour « évoquer le cadre juridique de la vidéosurveillance intelligente » et, à partir de 2022, d'« échanger sur l'avis de la Cnil » [2]. L'offensive communicationnelle de la start-up se joue également dans les médias. Des nombreux émissions télévisées (« Capital », C à vous », « Envoyé Spécial », etc.), les JT de France 2 et TF1, des radios (France Inter, RMC, RTL, Sud Radio, Europe 1) et la presse écrite (Le Figaro, Les Échos, Le Parisien, La Provence, Challenges, Forbes, etc.), vantent un outil innovant, rentable et efficace pour détecter les voleurs. Dans la foulée, Veesion réalise une première levée auprès de plusieurs fonds de capital-risque dont Aglaé Ventures, propriété de Bernard Arnault.

En novembre 2023, cependant, les services de la Cnil contrôlent les locaux de Veesion et inspectent quelques commerces qui utilisent leur logiciel. Dans un courrier envoyé aux dirigeants de la société le 6 juin 2024, l'autorité pointe les risques pour les libertés publiques (notamment celle « d'aller et venir ») générés par cette « surveillance automatique » des citoyens, tout en soulignant les insuffisances des dispositifs mis en place par la start-up pour faire respecter le droit d'opposition des individus soumis à ce contrôle algorithmique, droit consacré par le RGPD. La Cnil relève également l'inefficience du dispositif qui « génère un grand nombre d'alertes concernant des gestes finalement non qualifiés de vol par les clients » et considère que la base légale de « l'intérêt légitime » ne peut pas être utilisée par les commerçants pour justifier une telle surveillance de leurs clients. Un coup dur pour les jeunes entrepreneurs, en pleine négociation pour obtenir une seconde levée de fonds.

Ils tentent quelques jours plus tard de faire suspendre cette décision administrative par une procédure d'urgence auprès du Conseil d'État. Le juge administratif rejette la requête de Veesion, et l'entreprise finit par se désister peu avant la seconde audience qui devait avoir lieu en juin 2025, arguant que « le recours n'avait plus lieu d'être pour des raisons procédurales ». Entre-temps, elle avait bouclé sa deuxième levée de fonds, avec 53 millions d'euros, dont une partie glanée auprès de l'État français via Bpifrance, la banque publique d'investissement.

Droit d'opposition

Avec une activité commerciale en pleine expansion, Veesion cherche alors de nouveaux leviers d'influence pour faire légaliser l'usage de leur logiciel. Elle s'attache les services d'un nouveau cabinet, Vae Solis, cofondé par Philippe Manière, ancien directeur général de l'Institut Montaigne, pour lancer une nouvelle série de rendez-vous avec des décideurs. La start-up peut aussi compter sur le soutien du Perifem. L'organisation patronale, qui compte parmi ses adhérents, outre les grandes enseignes de distribution, des acteurs nationaux et internationaux de la vidéosurveillance dont Veesion, s'est lancé en parallèle depuis 2022 dans sa propre campagne de lobbying pour étendre l'usage de la « vidéosurveillance intelligente », avec une cible en particulier : faire exclure l'utilisation de caméras de vidéosurveillance augmentée du domaine du droit d'opposition prévu par l'article 21 du RGPD [3].

Présent en mars 2026 à la même table-ronde que Paul Midy, le délégué général du Perifem Franck Charton a raconté comment, accompagné par le cabinet d'avocats Momentum, son organisation a obtenu gain de cause auprès du « gendarme des données personnelles », qui finit par donner en mai 2025 un avis favorable (sous conditions). Mais ce feu vert relatif ne porte encore que sur l'autorisation du traitement algorithmique pour détecter les vols des clients aux caisses automatiques des magasins – et non dans les rayons comme le souhaite Veesion. « C'était un premier pas très important, maintenant on est sur la proposition de loi de Paul Midy », conclut Charton. De fait, l'extension de ce retrait du droit d'opposition est au cœur du texte soumis au Parlement.

Député « tech-friendly »

« C'est vraiment précieux d'avoir des élus tech-friendly et engagés au Parlement », fera savoir dans un post Linkedin le cofondateur de Veesion, Benoît Koenig, au sujet du député Renaissance venu leur rendre visite dans leurs locaux parisiens en 2025.

Paul Midy connaît bien le monde de l'entreprise qu'il défend. Consultant au sein du célèbre cabinet de conseil McKinsey pendant sept ans, il a ensuite pris les rênes de la filiale tourisme de Jumia Group, une multinationale du commerce en ligne opérant principalement sur le continent africain, dans laquelle il a conservé ses actions. Après un bref passage à la direction de l'entreprise de livraison de repas Frichti, il est propulsé en 2020 à la tête du parti La République en marche en 2020, et élu député de l'Essonne en 2022. Surnommé le « start-upper » par le magazine Marianne, membre du Conseil national de l'IA et du numérique, le député affiche un soutien sans faille pour le secteur de la French Tech.

Pour défendre la proposition de loi qu'il dépose en mars 2025, Paul Midy reprend allégrement les éléments de langage de Veesion et des autres acteurs du marché. L'exposé des motifsévoque ainsi le « véritable fléau du vol à l'étalage », pesant 120 milliards d'euros dans le monde et, en France, une perte qui pourrait « représenter jusqu'à 4 % des ventes annuelles » pour les magasins. Des chiffres quelque peu trompeurs puisque les 120 milliards correspondent au total de la « démarque inconnue », ce qui inclut les erreurs administratives, fraudes internes ou des fournisseurs et autres anomalies non identifiées – le vol à l'étalage ne comptant que pour 36 % du total [4]. La répercussion financière globale de la démarque inconnue sur les ventes annuelles des commerces se situe quant à elle autour de 1 % en moyenne, selon plusieurs sources du secteur. Le texte évoque également « l'impact majeur » des vols « occasionnels » et est illustrée par cet exemple : « Un vol de 20 € de marchandises, commis quatre fois par semaine, peut entraîner une perte de plus de 4 000 € par an. » Un exemple et un chiffre utilisés pendant des années dans les présentations commerciales et le logiciel de Veesion.

Lors des débats à l'Assemblée nationale le 2 février 2026, le député Paul Midy affirme que le dispositif permettrait de réduire jusqu'à 50 % des vols – là encore un chiffre très proche de ceux vantés par Veesion. Une argumentation qui fait bondir l'élue écologiste Cyrielle Chatelain : « Vous vous étiez engagé en commission à nous communiquer de manière transparente la méthodologie utilisée pour parvenir à ces chiffres. Sur quel échantillon ont-ils été calculés ? Qui les a fournis ? La réponse à cette question est d'autant plus intéressante qu'il existe une suspicion que la loi ait été conçue pour servir des intérêts privés. »

Pour la députée Élisa Martin, du groupe LFI, Paul Midy « essaye de nous vendre un projet de loi dans l'intérêt des petits commerçants, mais ces logiciels s'adressent aussi aux grands centres commerciaux ! Il y a d'autres façons de lutter contre le vol à l'étalage, qui sont pour la grande majorité des vols d'opportunité. » Pour elle, cette législation traduit la « volonté de la Macronie de mettre en place ces dispositifs de surveillance, mais aussi de soutenir les industriels français qui ont besoin d'images pour entraîner leurs logiciels ».

Derrière « l'IA », une analyse sous-traitée à Madagascar

L'accès aux images de vidéosurveillance collectées dans les commerce est en effet l'autre enjeu sous-jacent de cette proposition de loi. Si le cofondateur de Veesion, Thibault David, se vante d'avoir entraîné son algorithme « avec beaucoup de voleurs professionnels » embauchés en freelance et « dont certains ont fait de la prison pour ça », l'IA nécessite une très grande quantité d'images pour que le logiciel reconnaisse efficacement des situations de vols et n'émette pas un trop grand nombre de fausses alertes. Une enquête de France Info a révélé en 2024 que les images de surveillance des supermarchés français équipés par Veesion étaient visionnées et annotées par des travailleurs précaires chez des sous-traitants à Madagascar, payés 6 centimes la tâche, soit une centaine d'euros par mois. En lieu et place de la prétendue « détection automatisée grâce à l'IA » promise par la start-up française, ces travailleurs du clic doivent débusquer eux-mêmes « en direct, en temps réel » les situations de vols et envoyer une alerte pour arrêter les suspects – un travail humain, comparable à celui d'un opérateur de vidéoprotection derrière les écrans du magasin.

Les chercheurs Clément Le Ludec et Maxime Cornet, qui ont étudié à Madagascar le travail des annotateurs pour un éditeur de logiciel détectant les vols à l'étalage [5], soulignent la difficulté technique à différencier un geste d'achat d'un geste de vol : « Placer un objet dans un sac personnel et non un caddie n'indique pas forcément une volonté de ne pas régler le produit en caisse. » Ils décrivent aussi la « double casquette » des travailleurs malgaches, qui doivent à la fois classifier une situation de vol pour alimenter l'IA et émettre une alerte en temps réel aux salariés du magasin. Un doublement de rôles qui vaut aussi pour les caissiers et caissières dans les commerce en France, impliqués dans ce travail de sécurité provoqué par les alertes qu'ils reçoivent.

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Cavaliers législatifs

Adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale le 18 mars 2026 grâce au soutien de la droite et de l'extrême droite, la proposition de loi de Paul Midy est actuellement entre les mains du Sénat. Lors de la table ronde organisée par le Perifem, le député Renaissance a annoncé vouloir accélérer les choses en intégrant aussi ses propositions au projet de loi gouvernementale dit « Ripost » (censé lutter contre les rodéos urbains, les rave-partys, l'usage de stupéfiants, les feux d'artifice, etc.) débattu en ce moment à l'Assemblée nationale. Étrangement, il a promis d'en faire un « cavalier législatif pour réussir à aboutir rapidement » – ignorant probablement que le terme de « cavalier législatif » désigne une mesure introduite par amendement dans une loi en préparation sans rapport avec le texte en question, ce qui provoque normalement un rejet du Conseil Constitutionnel.

L'amendement à la loi Ripost a été déposé le 18 mai 2026 par le sénateur Les Républicains Antoine Lefèvre. Un nouveau véhicule législatif dont le calendrier n'est pas encore connu. Mais le conseil constitutionnel qui pourrait bien de toute façon se dresser sur le chemin de cette loi, selon Élisa Martin. Pour elle, le retrait du droit d'opposition serait une « contrainte » obligeant les citoyens à se « soumettre à l'analyse automatisée de leurs comportements, ce qui est tout simplement contraire au RGPD », et qui justifierait une censure.

Sur ce point aussi, la réponse de Paul Midy est quelque peu désarmante : « Concrètement, à l'entrée du commerce, il sera affiché le plus clairement possible qu'il y a des caméras augmentées, ce qui permettra aux clients potentiels, s'ils ne veulent pas être filmés par ces caméras, de ne pas y entrer. »

Les citoyens qui ne souhaiteraient pas subir une analyse algorithmique de leurs gestes pour alimenter les profits d'entreprises sans contrepartie auraient donc une solution : ne plus faire leurs courses.


[1] En toute sécurité. Atlas 2024

[3] Vae Solis organise en 2025, selon ses déclarations à la HATVP, des discussions informelles et des réunions avec des hauts fonctionnaires, membres du Gouvernement ou de cabinet ministériel du ministère de l'Économie, de l'Intérieur et des Finances, pour « échanger sur la législation en cours en matière d'analyse automatisée des images de vidéosurveillance dans les commerces ».

[4] National Retail Federation, National Retail Security Survey 2023

[5] « La politique numérique de la sécurité urbaine », Revue Réseaux, éditions La Découverte, mai-juin 2025.

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