Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits...

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03.10.2022 à 10:26

Digression sur les gens d'ordre

F.G.

Prenons l'exemple devenu banal à Paris ou ailleurs d'une manifestation autorisée de Gilets jaunes où, nassé de bout en bout par une police surarmée, provocante, pléthorique, le cortège marche au rythme des caprices des casqués et des ordres et contre-ordres qu'ils reçoivent, subissant, ici, des jets de gaz et là, des coups de matraques qu'aucun risque de débordement ne justifie. Ajoutons-y quelques drones violeurs d'identité survolant le tout en dérogation des dispositions actuelles du droit. Intégrons le (...)

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Prenons l'exemple devenu banal à Paris ou ailleurs d'une manifestation autorisée de Gilets jaunes où, nassé de bout en bout par une police surarmée, provocante, pléthorique, le cortège marche au rythme des caprices des casqués et des ordres et contre-ordres qu'ils reçoivent, subissant, ici, des jets de gaz et là, des coups de matraques qu'aucun risque de débordement ne justifie. Ajoutons-y quelques drones violeurs d'identité survolant le tout en dérogation des dispositions actuelles du droit. Intégrons le tout à une stratégie générale de la tension élaborée au plus haut niveau de la hiérarchie policière, pensée par Lallement-Bonaparte et pérennisée par Nuñez, ex-bras droit de l'ex-Castaner, et on aura une idée de ce qu'est devenue, en Macronie, la gestion policière de l'espace public.

Il faudrait couvrir de honte, disait à peu près Karl Kraus, le silence de complicité des gens d'ordre qui, en certains moments de l'histoire où le réel déborde d'infamie, préfèrent ne pas voir ou ne pas entendre ce qui crève les yeux et assourdit les tympans. C'est que leur tendance profonde, essentialisable en nature, les incline toujours, quelles que soient les circonstances, à préférer l'injustice au désordre.


L'accommodement à l'ordre du monde, surtout quand on a fini par l'admettre comme inchangeable, est le pire des esclavages, celui de la raison réduite par conformisme à l'acquiescement de l'abjection. « Le réalisme est la bonne conscience des salauds », disait déjà Georges Bernanos, qui n'était pourtant pas un homme de désordre. On verra dans cette inclinaison de l'âme une conformation aux injonctions médiatiques dominantes, celles du journalisme de préfecture, mais il y a sûrement davantage : une acclimatation psychologique irrémédiable à la bassesse et au compromis honteux de la classe moyenne – le nom lui va bien – de ces temps postmodernes. Car, à bien y penser, il y a une grande différence entre l'électeur de base qui, par pur ressentiment, peut voter pour les petits croisés de l'Ordre national en trahissant souvent les engagements passés de ses propres ancêtres et celui qui, rivé à sa misère intellectuelle cultivée, vote pour la pensée-de-marché, les consensus qu'elle est supposée instituer et les modes d'existence qu'elle induit. C'est que le premier peut, du jour au lendemain, devenir Gilet jaune et se rendre compte, dans l'éclat du collectif, qu'il s'est électoralement comporté comme un con quand le second, arrimé à son intime nullité d'être pensant la nuance, continuera, pauvre type, à s'imaginer rempart au désordre de l'extrême, catégorie fourre-tout où n'entre évidemment pas, à ses yeux, l'extrême-centre du marché, du drone et du LBD. C'est sans doute dans ce cadre qu'il faut penser, pour saisir les nouvelles configurations de l'ordre, qui sont aujourd'hui ces gens d'ordre qui le subjectivent jusqu'à y adhérer et pourquoi ils le font.


Le mouvement des Gilets jaunes a contribué à un authentique changement de paradigme. En avoir été, activement, dans l'intensité de la révolte qu'il incarnait sur les ronds-points ou dans ses manifs, ou passivement, dans la sympathie simplement humaine qu'il méritait, c'était, de facto, accorder au dissensus le mérite qui est le sien et que la culture du consensus néo-libéral avait fini par brouiller. En refondant sauvagement le paysage, en ramenant la confrontation sociale à sa plus simple expression entre, d'une part, l'État macronien, la caste journalistique et la police dont il dépendait, et, de l'autre, un acteur social inattendu, difficilement identifiable – des gueux, la plèbe, ceux d'en bas – qui, hors clous institutionnels et sans aspiration aucune à la respectabilité, exigeait simplement son dû. Par son seul effet, sa force de convocation, sa façon de réinventer le courage, son refus de condamner la dérive émeutière, ce mouvement clarifia d'un coup un paysage où la fausse confrontation relevait des seuls partis, syndicats ou groupuscules qui, tous à leur façon, participaient du consensus et qui, presque tous – massivement soutenus par l'intellectualité en chaire ou en dissidence – virent, dans cette révolte sociale, un retour d'irrationalité, de confusionnisme, d'infantilisme, de virilisme, et pérorèrent à l'infini sur sa courte vue et son manque de perspectives. Rarement aveuglement atteignit ce point de non-retour dans la perception, pourtant si évidente, d'un retour au dissensus social et d'un changement d'époque.


Il est possible que la Macronie reste dans l'histoire – pronostic que le second mandat de feu Jupiter pourrait confirmer – comme le régime qui aura contribué à rallumer la flamme éteinte de l'imaginaire incendiaire de la vieille et rageuse lutte de classe, la classe des origines s'entend, celle d'avant sa captation par une gauche institutionnalisable ne comptant sur elle que pour conquérir le pouvoir et ses prébendes. Preuve que l'histoire est assurément farceuse. Surtout quand, sûr de soi et apparemment dominateur, on ignore tout, comme Macron, de ses possibles revirements. C'est dans ce cadre et comme suprême incarnation du déficit d'histoire qu'a produit l'enseignement de l'ignorance jusque dans les grandes écoles du système de reproduction que le « Petit Homme » et ses médiacrates arnault-bolloréens ont cru jusqu'à l'arrogance qu'il suffisait de contrôler les esprits pour régner en maîtres. Sans même sentir que, pour quiconque voulait voir, tout se voyait de leurs saloperies. Bêtes à manger du foin, ils sont allés jusqu'à s'auto-convaincre, pauvres crétins, qu'il suffisait, par médias interposés, de salir la noblesse des aspirations des révoltés pour que s'estompât la sympathie évidente qu'elles suscitaient dans la population commune, c'est-à-dire celle qui vivait à peine mieux qu'eux. Ou encore jusqu'à penser que la gestion secrète et sans comptes à rendre de ladite « crise sanitaire » allait ouvrir un champ infini à leurs exactions de pères-fouettards. Ou encore jusqu'à croire que la terreur policière qu'ils font régner et couvrent de leur silence complice dans ce pays de non-droit allait suffire, sous peine d'éborgnement, à ramener les jojos gilet-jaunés à la maison. Pour le coup, à part pour les plus déters d'entre eux, les entêtés, la tactique a marché. Du moins apparemment, car si tout un chacun n'est pas en état d'aller à une manif comme on va au casse-pipe, cela fait baisser les chiffrages policiers – déjà notoirement sous-évalués avant même qu'on lâchât la bride aux flicards –, mais pas la colère qui, elle, couve, mijote.


Si l'on s'attachait à définir ce qui caractérise les gens d'ordre d'aujourd'hui, qui ne sont pas tout à fait ceux d'hier – hormis pour partie d'entre eux, notamment les vieux à tirelire qui continuent, dans l'enthousiasme, à voter Macron pour préserver leur coquette épargne –, c'est leur prédisposition à se complaire dans la moyenne, à se vivre et à se voir comme humain moyen, c'est-à-dire ayant trouvé leur centre de gravité dans une catégorie statistique à laquelle ils adhèrent : la classe moyenne-moyenne. Car cette classe est moyenne en tout, en revenus (si on les compare aux gros), en capital symbolique, en aspirations. Son truc, c'est, contrairement aux pulsions de l'homme ordinaire, l'adaptation, la conformité, la pondération, la détestation de l'excès. Modéré en tout, l'homme moyen croit aux chiffres, à l'accomplissement personnel, aux règles de l'économie et à la démocratie à bas bruit, celle qu'on lui vend comme humanitaire et bientôt comme écologique.


Il fut un temps, pas très lointain, où la critique sociale savait mettre des termes englobant des concepts sur les choses : séparation, dépossession, aliénation, réification, spectacle. L'homme moyen, souvent préposé à encadrer les autres, est par excellence l'homme séparé ayant vendu son être pour son avoir ou son paraître. Sans autre lien que celui qu'il a tissé avec le spectacle de la marchandise, son cauchemar est de redevenir ordinaire, et plus encore s'il s'est hissé au rang moyen en venant du bas. Pour lui, de l'ordre du monde tel qu'il est marchandisé dépend sa vie sociale, celle qu'il s'est donné du mal à construire en échappant au sort dont il s'est provisoirement émancipé. C'est à lui d'abord que s'adressent les médiacrates en flattant son ego. Il est objectivement soumis et consentant au « discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » (Debord) parce que la moindre fêlure le plongerait dans les abysses d'un doute existentiel que, en tant qu'homme moyen, il ne saurait affronter. Le spectacle, cette forme particulière du capital, c'est l'aliénation dans sa phase ultime, soit concrètement réalisée, mais aussi sa fabrication concrète à laquelle, par son adhésion à l'air dominant du temps, participe l'homme moyen, nécessairement homme d'ordre donc. Que tout change, si nécessaire, mais pour que rien ne change à ses fragiles aspirations conformistes d'homme moyen.

C'est ainsi que, pris de l'euphorie du stationnaire, il vote indifféremment, au premier tour, pour Macron, Jadot ou Hidalgo pour revoter Macron au second en barragiste hostile, par nature, aux archaïsmes et aux extrémismes d'où qu'ils viennent. Mais, par-dessus tout, c'est le chaos social qu'il déteste, ce moyen aux idées moyennes qui lit Télérama, Libé et occasionnellement Les Échos pour se nourrir l'esprit qu'il a forcément moyen.


Reste que, sous leurs yeux comme sous les nôtres, la planète martyrisée d'avoir été par trop tripotée par le Dieu-Capital et la Main invisible du Marché part en vrille et que, privés de tout, mais surtout de jugeote, les gens d'ordre, ce multiple aussi moyen dans ses aspirations à la vie bonne qu'anesthésié dans ses capacités d'indignation, risquent de comprendre trop tard ce à quoi les a conduits le déconcertant mensonge cyber-mercantile auquel, fiers de leur ralliement au consensus et incapables d'en sortir, ils ont adhéré ou simplement consenti.

En revanche, les petits, les cassés, les ordinaires, les sans-grade, ceux que les gens d'ordre ont honnis, calomniés et moqués pour avoir osé réinventer, en jaune, la politique la plus authentique qui soit, la seule qui vaille au demeurant – celle qui réclame, pour reprendre la belle expression de Jacques Rancière, « la part des sans-part » –, ceux-là savent, tout quelconques qu'on puisse les décrire, que rien n'est joué d'avance dans le Grand Jeu du combat social – et désormais écologique. C'est pourquoi, dans leur mouvement, celui dont aucun chefaillon n'a pu les déposséder, la conscience leur est venue très vite : « Pour l'honneur des travailleurs et pour un monde meilleur », « Fin du monde, fin du mois, même combat ». Par la force des choses, pourrait-on dire, en marchant samedi après samedi, ces ordinaires se réapproprièrent l'infinie singularité du geste par excellence – le pas de côté –, celui qui déborde toute routine et tout possible anticipé et, plus encore, qui fonda, en toute époque, cet héroïsme du quelconque : celui du niveleur de 1648, celui du sans-culotte de 1789 ou celui du résistant anonyme de 1941.


Je sais : certains verront dans ces commentaires comme un reliquat d'enthousiasme hors de saison, peut-être même un clair égarement de ma raison raisonnante. Mais quoi ? Au nom de quel Grand Effondrement à venir devrais-je, d'un coup d'un seul, devenir survivaliste ou collapsologue pour penser l'après-rien ? Nous vivons, au contraire, j'en ai l'intuition, un moment particulier de l'histoire où rien ne compte davantage, dans la perspective de destruction de l'humanité à laquelle nous mène le mouvement infini du capital, que de retisser le fil rouge des anciens et actuels combats pour l'émancipation et la préservation du vivant.

Freddy GOMEZ

26.09.2022 à 09:43

D'un avenir sans pardon

F.G.

■ Si les temps sont, pensons-nous, trop difficiles pour désespérer, on peut admettre, comprendre et même approuver que leur infinie noirceur puisse incliner, ne serait-ce que provisoirement, au pessimisme existentiel le plus radical. Cette adresse de l'ami Jean-Luc Debry – dont le titre sonne comme une claire allusion aux Années sans pardon de Victor Serge – se situe dans le registre littéraire de l'accablement, celui-là même qu'a cultivé Günther Anders, grand inventeur du principe de désespoir actif. (...)

- Marginalia
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■ Si les temps sont, pensons-nous, trop difficiles pour désespérer, on peut admettre, comprendre et même approuver que leur infinie noirceur puisse incliner, ne serait-ce que provisoirement, au pessimisme existentiel le plus radical. Cette adresse de l'ami Jean-Luc Debry – dont le titre sonne comme une claire allusion aux Années sans pardon de Victor Serge – se situe dans le registre littéraire de l'accablement, celui-là même qu'a cultivé Günther Anders, grand inventeur du principe de désespoir actif. Bonne lecture ! – À contretemps.



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Il n'y aura plus d'avenir où enterrer dignement une idée. L'ombre du passé, privé de sa linéature, aura disparu, et il faudra réinventer les émotions que suscita son évocation chez ceux qui exploraient les arcanes de sa complexion comme on déchiffre les quatrains de Nostradamus. Les rites seront devenus inutiles aux fossoyeurs de l'espérance. Ils ne s'encombreront pas de scrupules. Les idées en décomposition seront balancées sans ménagement dans les fosses communes par les complices du crime afin de brouiller les pistes et d'effacer toutes les traces de son accomplissement. Les assassins jugeront les criminels, les faussaires se feront accusateurs des contrefacteurs, les enfants des bourreaux accuseront les victimes de leurs pères d'avoir provoqué le désir des tortionnaires dont ils chériront la mémoire. On continuera d'accuser le Juif de tous les maux. Le mensonge aura la prétention de la vérité, le doute servira d'alibi aux prescripteurs de pogromes et « Dieu », bien aimable, se chargera de reconnaître les siens – en espérant que, ce jour-là, il ne se sera pas mis en repos comme après avoir créé le monde à son image. L'ennemi n'aura plus d'âme, il ne sera plus humain, il n'obligera à aucun examen de conscience. « Dieu », encore « lui », ne semblera pas s'en soucier, tout occupé qu'il sera à saigner le mécréant – belle preuve qu'il vivra encore, contrairement à ce que prétendit un philosophe devenu fou à force de chercher à comprendre d'où venait ce cadavre si encombrant. La mort de l'ennemi ne suffira plus, il faudra nier son existence, désavouer son souvenir, effacer des livres d'histoire la simple évocation de ses souffrances, détruire les charniers, falsifier les preuves, édulcorer l'ampleur du génocide, glorifier les armes et ceux qui s'en servent en assouvissant, fors l'honneur, la soif de vengeance des vainqueurs. La violence du raisonneur ne s'encombrera ni de la compassion ni de l'inconfort de la simple raison lorsque sombrera le désir morbide d'anéantissement des mots qui tentèrent de la constituer. Bombes dévastatrices, défoliants pénétrant le sang et la moelle épinière des enfants à naître, mitraillage des populations cultivant laborieusement leur sol privé d'eau, pillage des terres et des richesses, tout semblera permis dès lors que les témoins en seront réduits à prouver leur innocence et se verront suspectés de vouloir vivre en paix en jouissant des bienfaits de leur travail sans manifester la moindre pitié pour ceux qui auront asséché leur espoir. Marxistes en uniforme, curés ou mollahs, évangélistes ou traders, peu importera : les vautours se chargeront de détrousser les cadavres et les charognards de s'enrichir. Accusés, condamnés qu'ils seront par le tribunal de l'inhumanité, le sang, les larmes, les rires, les bonheurs ne feront plus témoignage. On aura ainsi dépouillé les dépossédés des restes de leur dignité et, de péroraison en péroraison, sera ridiculisée la solennité de leurs révoltes. La justice amplifiera le crime en innocentant les exécutants des basses œuvres au prétexte que le sacrifié méritait sa sanction, celle qui conférera au bourreau le devoir d'exécuter la sentence. Le temps court de l'actualité sera une tyrannie qui traquera la modestie des intelligences pétries de doutes et conscientes de leurs lacunes. Humanité, nulle part ; justice nulle part ; confusion partout ; ignorance à profusion.

Dès lors, l'avenir sera émancipé de tout penchant au pardon. Le passé s'oubliera si vite qu'il n'en demeurera que des traces éparses chahutées par des archéologues amateurs, plus trafiquants qu'historiens, et des liquidateurs d'archives qui les éparpilleront aux quatre coins de l'oubli. Exposées et mises en vente par des collectionneurs ayant reçu la bénédiction de conservateurs complaisants, il sera presque impossible d'en restituer la cohérence, ni même de les comprendre. Après eux, personne ne sera plus jamais habilité à les consulter. Dès lors, reconstituer les mouvements des corps qui eurent à cœur d'en glorifier l'âme, imaginer ce que fut la vie matérielle et spirituelle des hommes du passé, ces choses relèveront d'une utopie si folle que même les derniers illuminés qui s'y attelleront seront bien en peine de la nourrir. Aussi vaine que dérisoire, cette impossible quête se verra enveloppée d'un halo d'ignorance. On en niera le fondement, on décrédibilisera ses derniers adeptes, leur opposant une arrogance sans limites, des arguments outrancièrement fallacieux qui, eux-mêmes, constitueront autant de charges promises à une gloire médiatique de grande ampleur. Car, de toute façon, hormis quelques esprits portés à s'égarer dans une nostalgie dont on moquera l'humilité, qui ira exhumer ce passé devenu désormais inconvenant ? Qui ?


L'idée même d'espérance est devenue obscène. Il importe de masquer l'odeur insoutenable de sa décomposition en aspergeant ses restes de parfums capiteux. La balourdise a l'élégance des fossoyeurs de Shakespeare et la prétention des nouveaux riches de Tchékhov. De quoi regretter le temps où des oisifs esthètes cultivant le cachet de leur poésie ignoraient la souffrance des soutiers qui alimentaient en bois de chauffe la chaudière de leurs grandes et belles demeures pourvues de salles d'eau confortables et intimaient l'ordre à leurs cuisiniers de soigner leurs délicats palais en leur mitonnant des plats raffinés aux saveurs exotiques. Les barbares n'ont jamais rendu le monde meilleur. Ils ont utilisé l'espérance de nos pères, leur désir de justice et leur volonté de vivre une vie moins accablante que celle vouée à l'accumulation des richesses par un petit nombre pour piétiner leur dignité et brocarder leur sens de la décence commune. Désormais nous voilà déjà orphelins d'un monde et otages des monstres qui l'ensanglantent. Un monde devenu désert. Un monde où nul tombeau n'honore l'espérance qui fut constitutive de l'orgueil des révoltes logiques. Le deuil est impossible à faire. Alors, on chipote, on chicane, on éructe. Comme le fou se débat malgré la camisole qui l'isole des siens.

Jean-Luc DEBRY

21.09.2022 à 10:27

Sous les pavés, la terre

F.G.

■ Cet entretien avec Raoul Vaneigem a paru, le 20 août dernier, sur le site « Reporterre, le quotidien de l'écologie ». Reporterre : Le 10 mai dernier, des étudiants d'AgroParisTech dénonçaient publiquement l'enseignement reçu, complice à leurs yeux des « ravages sociaux et écologiques en cours ». Après d'autres, ils appelaient à bifurquer pour des « vies moins cyniques », notamment à la campagne. Sont-ce là les germes d'une rébellion que vous appelez depuis longtemps de vos vœux contre le capitalisme et son (...)

- En lisière
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■ Cet entretien avec Raoul Vaneigem a paru, le 20 août dernier, sur le site « Reporterre, le quotidien de l'écologie ».


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Reporterre : Le 10 mai dernier, des étudiants d'AgroParisTech dénonçaient publiquement l'enseignement reçu, complice à leurs yeux des « ravages sociaux et écologiques en cours ». Après d'autres, ils appelaient à bifurquer pour des « vies moins cyniques », notamment à la campagne. Sont-ce là les germes d'une rébellion que vous appelez depuis longtemps de vos vœux contre le capitalisme et son mépris de la vie ?

Raoul Vaneigem : Quitter les centres urbains pour reprendre contact avec la nature n'est plus comparable au repli champêtre qui motiva les hippies dans la retombée du mouvement des occupations de Mai 68. Aux rêveurs bucoliques, les pesticides auraient tôt fait de rappeler que le profit répand ses remugles en tous lieux. Le choix de la campagne va bien au-delà d'une réaction d'autodéfense de la vie en proie à la pollution urbaine.

L'ironie de l'histoire nous remet ici en mémoire les luttes communalistes qui, aux XIIe et XIIIe siècles, voient les villes naissantes se soulever, en Catalogne, en Italie du Nord, en Allemagne, en France occitane et picarde, contre la tyrannie des seigneurs féodaux. L'importance croissante du libre-échange, qui inaugure la lutte du capitalisme contre un immobilisme agraire, cadenassé par l'aristocratie, est alors l'élément moteur d'une lutte dressant la bourgeoisie des villes contre la puissance oppressive des féodaux [1]. Cependant, ce projet d'émancipation révèle très vite son ambiguïté. Dans sa Complainte des tisserandes, Chrétien de Troyes se fera l'écho de la nouvelle oppression. Pour avoir nourri les luttes communalistes, le slogan « l'air des villes rend libre » servira de tremplin à l'idéologie d'un bonheur terrestre débarrassé des dieux et de leur tutelle.

L'attrait de la campagne tient à ce qu'elle offre de nouvelles assises aux luttes qui s'esquissent aujourd'hui, inséparablement existentielles et sociales. Car, en dehors de l'obstination des Gilets jaunes, la stagnation des combats revendicatifs est atterrante. La révolte aspire à se frayer d'autres voies. La campagne offre à la perspective d'un bouleversement collectif et individuel ce que l'on pourrait qualifier de « champ de bataille démilitarisé », un lieu des possibles, ouvert aux gageures de la poésie créative.

Une évidence se fait jour : le mouvement d'émancipation universelle naîtra de petites entités fédérées, de microsociétés mues par la volonté de défendre et de développer le sens humain. C'en est fini de miser sur le grand nombre des protestataires, sur les foules trop aisément manipulables, sur les nations, les ensembles surpeuplés. Si la ville peut parer à l'étouffement du surnombre, c'est en ravivant ses anciennes structures villageoises, en recréant ces solidarités de quartiers qui ont toujours été propices aux émeutes et aux insurrections – Haussmann ne s'y trompait pas, qui les quadrilla et les éventra de grandes avenues.

En 1967, votre Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations appelait à sortir des déterminismes sociaux pour « se créer en recréant la société ». Aujourd'hui, ces jeunes adultes déserteurs qui cherchent à se réancrer dans une existence matérielle en lien avec le vivant (boulangerie, apiculture, etc.) répondent-ils à ce mouvement ?

Du haut de leurs bureaucraties – politique et syndicale – où ils gèrent les impuissances de la subversion, les rhéteurs de l'anticapitalisme ont toujours traité avec mépris ceux qui souhaitaient atténuer par des réformes une inhumanité dont ils réprouvaient viscéralement la cruauté. Les réformistes n'étaient pas révolutionnaires. Les grandes idéologies prolétariennes ne l'étaient pas davantage si l'on en juge par le démembrement de la conscience ouvrière, dont nous leur sommes redevables. À vrai dire, il ne faut pas se leurrer, la plupart des prétendues organisations à but humanitaire – du style Kouchner – sont une imposture. Elles relèvent de la philanthropie, du marché caritatif, bref des bonnes œuvres du capitalisme. Mais, là comme partout, c'est à nous de poser sans relâche la question « Cui prodest ? À qui cela profite-t-il ? » Il n'est pas d'autres moyens de départager, en les passant au crible, les entreprises délétères et les initiatives salutaires.

Ce qu'il y a d'attractif dans le projet de « se créer en recréant le monde » découvre sa pratique par l'entremise de groupes solidaires dont l'autonomie individuelle est l'élément central. Tandis que l'État et ses commanditaires multiplient les zones à détruire, un nombre croissant de collectivités lui opposent le rachat, à titre privé, de terrains qu'ils dédient à la permaculture, à l'agriculture renaturée, au maraîchage, à l'artisanat, à la recherche d'énergies non polluantes ; tout en excluant l'écologie marchande. De telles initiatives favorisent des révoltes inattendues, comme celles d'ingénieurs agronomes refusant de collaborer davantage à l'empoisonnement agro-alimentaire, de chercheurs ne supportant plus les technologies de l'inhumain, de techniciens devenus hostiles aux industries de la pollution climatique qui les emploient. Imaginez, dans la foulée, un sabotage des taxes et des impôts par les fonctionnaires devenus malgré eux les collecteurs de l'injustice !

Sous les couleurs de l'humour et de la bonne humeur, une « révolution maraîchère » s'emploie à récupérer une terre qui est la nôtre, il faut le rappeler. Les coups qui aboliront la tutelle des États et des intérêts privés jailliront de l'existentiel et de son tissu social. Il est de la plus haute importance qu'en ces lieux de fraternité retrouvée se redécouvrent la joie de vivre ensemble, l'efflorescence des passions, le désir sans fin. Que l'apiculteur se sente au sein de ses abeilles comme au sein d'un milieu naturel et de relations véritablement humaines, c'est toute la différence avec la même occupation exercée dans le monde marchand. Ce qui s'opère sous nos yeux est un basculement radical. La résurgence de l'entraide et de l'individu autonome annonce la fin du règne de l'individualiste, de l'esclave prédateur, du petit homme au calcul égoïste. C'est le déracinement de la servitude volontaire.

Réduire ces solidarités nouvelles à un folklore associatif, c'est oublier qu'elles peuvent être le ferment de plus amples développements. Le rejet de la barbarie a donné naissance à des zones à défendre tels le Chiapas zapatiste et le Rojava. La France l'illustre avec une revendication galactique d'une spécificité insolite et insolente. Si la présence imperturbable des Gilets jaunes rayonne humblement de résonances poétiques qui troublent le monde entier, ce n'est ni hasard ni magie, mais parce que la planète entière frémit du même désir d'une vie libre. Parce que partout, du Chili au Sri Lanka, le rêve d'une société radicalement nouvelle se conjugue avec l'histoire et se concrétise.

Ces gestes forts sont l'écho d'une conscience écologique qui s'affirme. Pensez-vous que l'écologie politique, avec ses luttes contre les grands projets inutiles (routiers, aériens, etc.), sa dénonciation du productivisme et du travail contraint (chez les pionniers), sa défense du vivant, peut être une chance de renaissance politique ? Dans quelle mesure ?

Si sympathiques qu'elles soient, les manifestations en faveur du climat servent d'exutoires au sentiment d'impuissance qu'éprouvent intimement les protestataires. Comment imaginer que des mesures pratiques et un tant soit peu conséquentes contre la pollution puissent être adoptées par des États et des monopoles qui en sont la cause et les bénéficiaires ? Ce n'est pas dans les capitales que la colère est requise, c'est aux côtés des zadistes en lutte contre la propagation des nuisances, des pesticides, des inutilités rentables – on n'a même pas obtenu l'interdiction des produits qui tuent les abeilles et nous empoisonnent !

De quelles vertus voulez-vous créditer la politique et le parlementarisme ? Les marchandises électorales sont interchangeables. L'envers vaut l'endroit. Le populisme fascisant réclame la liberté de ne pas se faire vacciner et le populisme gauchiste appelle à la vaccination obligatoire. Avons-nous jamais connu une telle disette de l'intelligence sensible et du sens humain ? Pendant que les pitreries médiatiques captent l'attention, les lobbies du nucléaire, du pétrole, de la pharmacie, de la 5G, du gaz de schiste, des malversations bancaires, triomphent avec le soutien d'une corruption et d'un parasitisme étatiques exhibés sans scrupules. Ce beau monde s'en donnerait à cœur joie s'il en avait un. En l'occurrence, la « totale » assurance de poursuivre son entreprise de destruction lucrative lui suffit.

Comment passer de la désertion individuelle à l'insurrection collective ?

L'État et ses commanditaires auraient intérêt à nous entraîner dans une guerre civile, ou du moins dans sa parodie. Ils en tireraient un double avantage. Ils nous acculeraient sur un terrain qu'ils connaissent assez pour nous écraser. Plus déplorable encore, ils nous militariseraient, ils nous mécaniseraient, nous engageant à contresens de la conscience humaine pour laquelle nous luttons. Libre à qui le souhaite de recourir à une de ces guérillas sans armes, selon le principe « ne jamais détruire un être humain, mais détruire les machines qui nous déshumanisent ».

Néanmoins, compte tenu de l'effondrement programmé par l'écart croissant entre l'économie réelle et l'économie spéculative, mieux vaut miser sur une insurrection pacifique comme celle qu'illustrent à leur façon les zapatistes, les Gilets jaunes et ces insurgés improbables qui surgissent de partout.

Le peuple avait fini par s'aviser que ses exploiteurs étaient des malades. Il lui apparaît maintenant que le pouvoir n'est plus assumé par des égrotants mais qu'il est géré par la terreur épidémique et l'épidémie de terreur. Le capitalisme moribond érige la morbidité en mode de gouvernement. La peur de la maladie est l'instrument d'une oppression automatisée. Une fois mise en branle, la machine fonctionne seule, elle s'accommode de dirigeants décérébrés, de créatures acéphales trébuchant de sottises en incompétences. L'État et ses commanditaires sont déchargés de toute responsabilité. Et nous, de tout devoir envers eux ! L'autodéfense sanitaire devient pour chacune et chacun la substance d'une autodéfense généralisée. Sous cet angle, l'autogestion – autrement dit l'organisation du peuple par lui-même – n'a plus rien de subversif, c'est une cure de santé parfaitement légitime !

[Illustration de tête : Lino.]


[1] On se reportera sur le sujet – en plus du livre de Raoul Vaneigem Le Mouvement du Libre-Esprit, L'Or des fous, 2005 – à son texte repris sur notre site : « Frères du Libre-Esprit »

19.09.2022 à 08:43

Néolibéralisme et étatisation

F.G.

« Parce que l'État est le plus grand ennemi du genre humain et que tous ceux qui y restent coincés se brouillent, attention ! Demeurez toujours libre, indépendant, ne gardez de comptes ouverts avec personne ! » (Benito Pérez Galdós, Miau) La question de la nature de l'État contemporain et de sa relation actuelle avec l'économie capitaliste dans une phase néolibérale avancée et hautement inflammable pour tout type de crise, est d'une grande importance pour la clarification théorique de la contestation (...)

- Odradek
Texte intégral (1862 mots)

« Parce que l'État est le plus grand ennemi du genre humain
et que tous ceux qui y restent coincés se brouillent, attention !
Demeurez toujours libre, indépendant,
ne gardez de comptes ouverts avec personne ! »
(Benito Pérez Galdós, Miau)

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La question de la nature de l'État contemporain et de sa relation actuelle avec l'économie capitaliste dans une phase néolibérale avancée et hautement inflammable pour tout type de crise, est d'une grande importance pour la clarification théorique de la contestation au sein des masses dominées. Cette clarification est une condition fondamentale de leur émancipation pratique. À la lumière de cela, il est bon de formuler quelques considérations à cet égard.

Pendant les périodes critiques, l'État est porté en procession. Si la récente crise sanitaire a mis en évidence son rôle fondamental dans le contrôle de la population et dans l'arrêt partiel de l'activité économique, sans traumatisme ni contestation significatifs, les urgences du réchauffement climatique de la planète et l'augmentation actuelle du prix des carburants n'ont fait que le réaffirmer. Les mécanismes mis en place pour garantir la tâche se sont transformés qualitativement : la numérisation a fait de grands progrès, la communication unilatérale s'est généralisée et la manipulation de l'information a franchi toutes les limites sans résistance perceptible. Les garanties légales et les droits sociaux sont progressivement supprimés tandis que l'appareil répressif continue de se renforcer. Ce qu'ils appellent aujourd'hui démocratie, transition écologique ou développement durable ne sont que des masques burlesques qui ne parviennent pas à dissimuler l'atmosphère autoritaire croissante et le primat anti-écologique de la finance. Le pouvoir réel est concentré, centralisé, tandis que les masses se voient dépossédées de toute capacité de décision, dépouillées de toute information objective. La domination est uniquement confrontée à une population non informée et largement résignée, accrochée à n'importe quelle bouée de sauvetage que le système veut lui fournir. Avec le peuple contrôlé et soumis, l'étatisation de la vie a le feu vert pour gravir quelques marches. Comme nous le dit le conservateur Carl Schmitt, ce qui définit l'État est précisément « la possibilité de disposer ouvertement de la vie des hommes » ; il n'est donc pas surprenant que, dans ce monde postmoderne, l'État pénètre jusqu'au plus profond de l'intimité. Par ailleurs, la professionnalisation de la politique et le spectacle déplorable de son exercice contribuent considérablement à la perversion de l'activité publique et à la désaffection sociale. La technicisation fait de même avec la vie privée. La technologie est actuellement une force productive directe. Paradoxalement, la doctrine néolibérale, dogme de la haute bourgeoisie exécutive, a élevé à des niveaux supérieurs la présence quotidienne de l'État dans chaque activité.

Contrairement à tous les postulats théoriques, la mondialisation financière va de pair avec l'étatisme. Le contrôle mondial des ressources – la géopolitique – a conduit à une militarisation accélérée et, par conséquent, à un énorme renforcement bureaucratique de l'État et à une concentration sans précédent de la prise de décision. Les dérives conflictuelles existant depuis la guerre du Golfe illustrent la tendance belliciste-étatiste des grandes puissances, et donc de toute la cohorte des puissances mineures. La sécurité d'une vie privée vouée aux loisirs, à la consommation et au tourisme, activités si prisées par la masse asservie, dépend désormais de l'interaction entre les stratégies de sécurité à l'échelle mondiale. Les déséquilibres de pouvoir engendrés par les crises politiques internationales dans un contexte de conflits multiples nécessitent un changement dans les relations entre la société, les États et les marchés mondiaux. L'autoritarisme – et donc la bureaucratisation et la hiérarchisation – s'impose à tous les niveaux, car un saut qualitatif dans la discipline et le contrôle de la société est nécessaire pour préserver la souveraineté des marchés et sauver le commerce mondial. Si, par temps calme, les institutions étatiques se soumettent aux impératifs de l'économie, en temps de crise, l'économie a besoin de l'intervention de l'État par absolue nécessité.

Le rapport entre Capital et État semble donc s'inverser, mais il ne s'agit pas d'un capitalisme d'État comme celui décrit en leur temps par Bruno Rizzi ou Friedrich Pollock, ni d'ingérences strictement limitées à l'activité économique comme celles proposées par Keynes à son époque. Sauf dans le cas de la Chine, les gouvernements n'assument pas le rôle du capitaliste le plus puissant, et les États ne sont pas non plus le facteur économique le plus important. Il n'y a pas de parti unique omniprésent et le groupe des dirigeants de parti ne remplit qu'une tâche secondaire, car la décision ne dépend généralement pas des parlements. Dans les systèmes de parti, les marchés ne reculent pas (ils ne subissent même pas des altérations minimes), les corporations financières maintiennent leurs positions et la propriété publique n'excède jamais certaines barrières. Pas de nationalisation ni de monopole. Nous sommes loin de l'État-nation du siècle dernier : une élite corporatiste transnationale plane au-dessus de tout. L'État ne contrôle pas l'argent, le crédit, les investissements ou les bénéfices des entreprises. Bref, il n'interfère pas avec le Capital ; il se contente d'obéir simplement à ses desseins. Tout au plus adopte-t-il quelques mesures budgétaires, contrôle temporairement les prix des denrées alimentaires et de l'énergie de base, réglemente la consommation de certains produits, accorde des subventions ou décrète des taxes extraordinaires, mais sans modifier substantiellement les lois économiques. Après tout, l'intérêt général exprimé dans la dynamique étatique n'est rien d'autre que la fusion entre l'intérêt privé de la bureaucratie politique et celui des oligarchies financières mondiales. Cette bureaucratie ne transforme pas directement son statut et sa position en instruments de pouvoir comme par le passé dans les systèmes totalitaires et les dictatures ; il les utilise simplement pour s'intégrer dans de grandes entreprises ou des organisations parapubliques grâce à des portes tournantes. En Occident, l'économie définit l'exercice du pouvoir et la récompense correspondante – et non l'inverse.

Malgré l'intense propagande en sa faveur, le libéralisme politique ne cadre pas avec les convictions de la majorité des dirigeants mondiaux, en particulier ceux des pays touchés par les mesures néolibérales, et de ceux qui les répudient dans les pays promoteurs parce que, ouvertement ou en cachette, ils tendent à donner priorité à la subsistance et à la croissance économique sur la préservation des apparences de démocratie et de garantie légale. Pour ces hérauts du populisme, le développement national est le meilleur outil de stabilisation politique et le modèle chinois, souvent désigné par les commentateurs comme « consensus de Pékin », demeure l'exemple inspirateur. En effet, l'expérience chinoise suggère que la « modernisation » économique et donc l'intégration dans l'économie-monde sont compatibles avec un autoritarisme extrême, à condition que la bureaucratie dominante sache s'adapter aux affaires, fonctionne selon des règles mercantiles et accepte d'être jugée sur ses résultats. Peu importe en fait le système politique. Le parlementarisme est dépassable sans perturber la stabilité interne puisqu'il dépend davantage de la croissance de l'économie que de la réforme politique (ce qui constituait déjà un axiome sous le régime de Franco). Malgré les inégalités et les poches de pauvreté, les classes dominées et contrôlées lient le plus souvent leur prospérité matérielle au système, si bien que toute opposition relève quasiment du témoignage. La classe dirigeante chinoise s'est faite protagoniste d'une croissance remarquable indifférente à la situation financière du capitalisme occidental, démontrant ainsi la possibilité d'une mondialisation qui préserverait la souveraineté de l'État, encouragerait le nationalisme, exalterait le style autoritaire de gouvernement et fermerait les yeux sur la répression. Ce modèle exige un rôle décisif pour le parti-État en tant que plus grand fournisseur de ressources, principal financier et acteur dominant dans des secteurs considérés comme stratégiques tels que les transports, la santé, l'activité extractive et les communications. Le secteur privé de l'économie chinoise n'est pas non plus négligeable, mais l'élite économique générée est plus intéressée à renforcer le système auquel elle appartient et dont elle bénéficie qu'à le changer. Ici, les portes tournantes mènent à la politique. Le contrôle est essentiel, mais le parti unique opère dans ce domaine avec une efficacité avérée. Bref, le modèle chinois montre que le capitalisme peut parfaitement fonctionner sans formes politiques représentatives et que le système de partis, malgré sa soumission aux diktats de l'économie et de la géopolitique, colle aux régimes occidentaux comme ornement hérité plutôt que comme outil médiatement utile.

Au bout du compte, les crises ont stimulé une involution autoritaire et de contrôle dans tout le monde capitaliste. Le despotisme est à l'ordre du jour. Dans les pays à classe moyenne importante, la sécurité prime sur la liberté. Ainsi, chaque jour plus nombreuses deviennent les mesures d'urgence et chaque fois plus évidents les conditionnements démocratiques. La tentation chinoise assiège la mentalité dirigeante, qui considère en grande partie les institutions politiques comme un obstacle au développement, voire un facteur de destruction de l'économie. Par conséquent, les portes sont grandes ouvertes pour une future épiphanie de systèmes dictatoriaux plus ou moins colorés de nationalisme.

Miquel AMORÓS
Traduit de l'espagnol par Sergio Ghirardi.
Illustration de tête : Jean-Pierre Paraggio.


12.09.2022 à 10:46

Digression sur l'affect

F.G.

Je ne sais pas vous, mais moi j'aime bien les rentrées politiques. Et particulièrement celle-ci, qui sent un peu la décomposition. On y respire, en effet, un drôle d'air aux embruns étranges. Moins bronzée que d'habitude, la Macronie s'est remise à cheval, mais ce qu'elle dit ne perfore aucun tympan. Son chef moumouté a beau en remettre, il parle dans le vide. Les médias mainstream ont beau y faire, le décrochage semble majeur. Comme si chacun savait désormais que, pour sapé slim bleu métal qu'il soit, le (...)

- Digressions...
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Je ne sais pas vous, mais moi j'aime bien les rentrées politiques. Et particulièrement celle-ci, qui sent un peu la décomposition. On y respire, en effet, un drôle d'air aux embruns étranges. Moins bronzée que d'habitude, la Macronie s'est remise à cheval, mais ce qu'elle dit ne perfore aucun tympan. Son chef moumouté a beau en remettre, il parle dans le vide. Les médias mainstream ont beau y faire, le décrochage semble majeur. Comme si chacun savait désormais que, pour sapé slim bleu métal qu'il soit, le roi de la parlotte est à poil. Du moins relativement, comme sa majorité parlementaire.

Sur l'autre rive, le faux perdant de la présidentielle – JLM – a l'air plus en forme que jamais. Pas abattu pour un sou et libéré de toute charge institutionnelle, il sait que le temps joue possiblement pour son camp, la gauche dite de rupture de notre époque dont il se pense le théoricien. Rien ne l'atteint, cet homme, pas même le sérieux revers que vient de subir, au Chili, la Constituante du jeune Gabriel Boric. Lui, doit-il se dire, il l'aurait joué autrement, en vieux singe qu'il est. En continuant d'oublier qu'il n'est nul moment constituant possible sans mouvement destituant réel, c'est-à-dire produit par une poussée révolutionnaire parvenue au bout de son processus.

Mais bon, pourquoi ne savourerait-il pas, JLM, l'infini plaisir qu'il doit éprouver à entendre l'ex-rocardien Olivier Faure faire campagne pour un référendum sur la taxation des superprofits et le Vert Julien Bayou plaider pour l'interdiction des jets privés et soutenir les nouveaux saboteurs écolos de golfs et de piscines ? C'est mérité, non, son plaisir à JLM ? Pourquoi s'en priverait-il, lui qui a tant mouillé sa chemise en battant les estrades électorales et qui rêve de réunir, à Paris, à la mi-octobre en principe, sous la bannière des Insoumis et de leurs nouveaux collègues, le petit peuple de France accablé par l'inflation et les mesures antisociales annoncées par Macron II, alias « le Petit Homme ». On ira, pour voir, en attendant mieux.

Bien sûr, peu portés à l'affect mais toujours affectés par la suspicion de tiédeur qu'ils pourraient inspirer, les hypercritiques de tout bord – mais surtout du nôtre – diront, comme d'habitude accablés et accablants, que tout ça c'est du pipi de chat, des épiphénomènes, un jeu de masques ou je ne sais quoi encore. Et ils auront raison, les camarades. En attendant le Grand Soir qui, à les suivre, ne viendra que quand toutes les conditions objectives seront réunies, c'est-à-dire à la saint Glinglin ou jamais, tout ce qui serait objectivement méprisable devrait être clairement méprisé. La force de la Théorie, c'est sa capacité d'inertie. On l'a déjà constaté quand l'insurrection jaune occupait les ronds-points et forait l'asphalte en quête de pavés, les soupentes de la Théorie demeurèrent closes [1]. Et puis, puisque de conditions objectives il s'agit, nul ne pourra nier que, sinon toutes, quelques-unes du moins semblent désormais faire chorus dans la cohorte des temps qu'il nous incombe de connaître, de comprendre et de tenter de subvertir. Si rien ne dit, en effet, que le slogan « Fin du monde, fin du mois, même combat » puisse, par sa propre force, présider à une levée en masse des damnés de cette Terre, sa justesse est de plus en plus admise par des franges de la population qui, il y a peu encore, doutaient – c'est le moins qu'on puisse dire – de sa pertinence. Car les consciences moyennes avancent au pas des affects, et ceux-ci vont vite quand il est aisément constatable que la planète chauffe à la même vitesse que progresse la misère sociale. À grandes enjambées.

À bien y penser, l'été brûlant que nous venons de vivre n'a pas fait qu'enrichir les marchands de climatiseurs, selon cette folle logique qui crée, dans un même temps, la nuisance et la contre-nuisance, elle-même nuisible. Il a aussi révélé à beaucoup de ceux qui en doutaient encore à quelle vitesse, désormais, ce monde pourrait devenir climatiquement invivable. Et c'est en cela que l'affect participe de la prise de conscience, de sa première étape en tout cas. Voir souffrir une terre crevassée par la sécheresse, sentir son infinie plainte, assister à l'incendie massif de forêts, c'est comprendre instantanément que rien ne va plus dans l'ordre du monde. Si l'on ajoute à cela que les canadairs ne viennent pas parce qu'ils sont en panne, que les pompiers, en sous-effectifs chronique, ne suffisent plus, épuisés qu'ils sont, à lutter contre les flammes, nos impuissances du moment agissent comme un puissant accélérateur de l'hypothèse d'une tiers-mondisation galopante et généralisée de notre société livrée aux ravages d'un ultra-libéralisme prédateur qui lui vole tout et ne la sauve de rien. Tout est là, dans ce moment du désastre, d'une leçon de choses qui, par force, ouvre les consciences – ou du moins les plongent dans un choc émotionnel de haute intensité.

Loin de moi l'idée de survaloriser la force de l'affect dans la prise de conscience politique. Pas mon genre. Comme la dialectique catastrophiste si chère à la collapsologie, la catastrophe climatique réellement existante – et plus encore son infinie déclinaison – peut affecter à l'envers : inciter au repli, favoriser le sauve-qui-peut, provoquer la dépression. Mais je ne doute pas que l'affect – entre infinie tristesse et ferme colère – qui naît de ce spectacle accablant que rien ne peut suspendre puisque rien ne marche pour l'arrêter, peut favoriser une corrélation active entre la cause et ses effets. À partir de là, les catégorisations d'anthropocène ou d' « androcène » (comme disent désormais Sandrine et ses copines) – pour ma part, je préfère « capitalocène » – perdent de leur effet savant. Ça crame et ça rame. Ça crame parce que le réchauffement climatique est le produit d'un système (capitaliste) d'exploitation insensée des ressources et ça rame parce que la paupérisation sociale qu'il génère nous prive de tout, même de canadairs en état de marche. « Fin du monde, fin du mois », gueulaient les Gilets jaunes, nos frères humains !

Un affect, c'est une inclinaison, un tremblement de je ne sais quoi – d'aucuns diront de l'esprit, d'autres du corps, d'autres de l'âme, d'autres du cœur – qui, au contact d'une cause extérieure, provoque une sensation, une humeur, une émotion, un sentiment susceptible de modifier, en l'augmentant ou en la diminuant, la puissance d'agir. L'état de misère sociale affecte sans mener nécessairement, comme on le sait, à la révolte, mais l'affect qui naît du tremblement d'âme, d'esprit, de corps et de cœur d'une improbable révolte en jaune peut, contre toute attente, faire sens et horizon communs pour qui n'étaient affectés que par leur misérable sort.

Ainsi, relisant Spinoza à la manière buissonnière qu'on lui connaît, Frédéric Lordon fait des affects la « matière même du social » et l' « étoffe de la politique ». Bien sûr, bien que talentueux dans l'exposé des motifs, on le sait aussi enclin à la surinterprétation que prolixe en allers-retours dialectiques [2]. Dans son approche, pourtant, quelque chose porte loin : l'idée que l'affect est une transformation simultanée « de la puissance d'agir du corps et de la puissance d'agir de penser ». Simultanée, insistons. En être, des Gilets jaunes, c'était ça : vivre simultanément l'expérience de la puissance d'agir du corps et de celle de penser, parfois contre soi-même, c'est-à-dire contre les réflexes d'une pensée amputée, car privée de corps. L'autre point fort de sa réflexion, c'est qu'il existe, dans l'infinie prétention de l'État du Capital à domestiquer les esprits, les âmes, les cœurs et les corps, des « seuils de l'offense » qui, relevant de sa seule hubris et échappant à toute normalisation institutionnelle, peuvent libérer, une fois franchis, un contre-affect émeutier. La « taxe carbone » imposée à celles et ceux qui, éloignés de tout et privés du reste, n'avaient que leur pauvre bagnole pour se déplacer, fut un de ces « seuils de l'offense ». On connaît la suite, mais pas la fin. Car c'est du côté de l'abaissement des seuils de tolérance à l'offense de l'État du Capital qu'il faut attendre une conjonction d'affects suffisamment puissants pour mettre en déroute les logiques mortifères du Léviathan. La multiplication des catastrophes dites naturelles et qui ne sont que le produit d'un système d'exploitation et de domination, la misère sociale augmentée suivant une courbe ascensionnelle, la très faible base sociale du bloc bourgeois, l'état de déliquescence avancé des institutions d'un monde ravagé par l'illimitation du Capital, le retour de l'autoritarisme sans limites des maîtres du monde et de leurs petits valets, tout se voit, ou peut se voir, et affecter durablement les consciences.

Parler de révolution sans avoir le moindre moyen de la faire ni même, en l'état des forces présentes, de la désirer, est un luxe d'esthète. C'est ailleurs qu'il faut placer son désir – ce désir qui affecte si durablement nos esprits, nos âmes, nos cœurs et nos corps. La double séquence à laquelle nous venons d'assister – électorale d'une part, estivale de l'autre – devrait nous inciter à réaffuter nos grilles de lecture en en limant les barreaux. Il est difficilement contestable que le paysage politique a changé, que la Macronie est affaiblie, que les pantins qui l'animent – et leur « Petit Homme » en premier – le savent, qu'ils jouent le pourrissement par le chaos jusqu'à envisager, en temps utile, de dissoudre le réel de leur défaite – soit l'Assemblée – en espérant tirer les bénéfices de ce pari douteux. De l'autre, l'opposition de gauche, apparemment réunifiée sous la houlette d'un JLM aussitôt refait que défait, a gagné en amplitude. Le reste, c'est une droite classique devenue croupion alliée pour l'essentiel à Macron et votant ses lois et une grosse extrême droite ravie d'avoir réussi son coup grâce à la Macronie, mais peu encline à autre chose qu'à la gesticulation. Tout ça fait un théâtre d'ombres dont les Insoumis – certains d'entre eux, du moins – perforent parfois la grisaille. Cette gauche, elle revient de loin, de si loin que personne ne songeait un seul instant il y a encore six mois qu'elle pouvait faire élire 151 députés. Sert-elle à quelque chose ou à rien, cette gauche ? Les avis sont partagés. Il suffit, pour ma part, qu'elle fasse chier le « Petit Homme » et sa bande pour que je lui accorde un peu de crédit.

L'été, on l'a dit, fut le temps de la catastrophe. Pour avoir sillonné ses routes du Sud, j'ai vu ses effets. Et plus encore combien le commun des mortels les percevait. Pas l'écolo, l'alterno, le collapso du coin, mais tout un chacun, et ce quelque fût son vote ou son abstention au printemps du peuple. Et puis j'ai vu des copains, de ceux à qui on peut parler librement, sans risque d'être jugés, catégorisés, stigmatisés, des copains, des copines aussi, qui vivent ce monde qui part en vrille avec toujours dans un coin de leur tête, le rêve fou de le ramener à la raison en lui faisant épouser les rêves d'utopie sociale auxquels ils – nous – continuons de croire passionnément. Car là est notre affect, celui qui nous accompagne et nous unifie. Au fond, le vin aidant, aux heures avancées de la nuit, quand la fraicheur rendait enfin l'air respirable et que la splendeur de la voûte céleste nous chavirait l'âme, venait toujours ce moment où, d'une bouche ou d'une autre, refaisait surface le désir de révolution. Pas celle de la Théorie, mais celle des vieux copains que l'histoire, cette pute, a oubliés, ceux d'Espagne notamment, la belle, celle de juillet 36. Et là, toujours, quelqu'un disait : « Leur force, c'était d'avoir le sens du concret sans jamais cesser de prendre leurs désirs pour des réalités. »

C'est peut-être ce qu'il nous manque : une certaine aptitude à comprendre que les temps sont trop durs pour déserter, au nom d'une conception aussi pure qu'abstraite de la révolution, les luttes concrètes de toute sorte qui ne manqueront pas de venir. Car elles viendront, c'est sûr, de partout et de nulle part, car ce monde est invivable.

Freddy GOMEZ


[1] Je me permets de renvoyer le lecteur à mon texte de mai 2019 « Misère de la Théorie en temps d'émeute ».

[2] Frédéric Lordon, Les Affects de la politique, Le seuil, 2016. Et plus largement toute son œuvre récente, copieuse, où la trace spinoziste est évidente.

01.09.2022 à 10:54

Walter Benjamin révolutionnaire

F.G.

■ « En réalité, écrivait Walter Benjamin (1892-1940) dans ses Thèses sur l'histoire, il n'existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire. » Au vu des catastrophes en tous genres qui nous cernent, cette chance demeure la seule perspective qui devrait nous animer : tirer, par tous les moyens possibles, le « frein d'urgence » du train emballé de l'Histoire qui nous conduit vers son irrémédiable fin, et la nôtre. Contre les survivalistes arrimés à leurs peurs et les collapsologues (...)

- En lisière
Texte intégral (747 mots)


■ « En réalité, écrivait Walter Benjamin (1892-1940) dans ses Thèses sur l'histoire, il n'existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire. » Au vu des catastrophes en tous genres qui nous cernent, cette chance demeure la seule perspective qui devrait nous animer : tirer, par tous les moyens possibles, le « frein d'urgence » du train emballé de l'Histoire qui nous conduit vers son irrémédiable fin, et la nôtre. Contre les survivalistes arrimés à leurs peurs et les collapsologues friands de droits d'auteur, Benjamin reste la source la plus incisive qui soit pour penser le rapport dialectique qui lie notre « maintenant » aliéné à « l'autrefois » de l'émancipation. Si, « d'abord et toujours », la révolution, comme il l'affirma, est interruption de la « mauvaise histoire », rupture dans le continuum des dominations, moment de « destitution » par excellence, aucun chemin balisé par aucune avant-garde autoproclamée n'y conduira sans la trahir. D'où l'impérative nécessité, pour réinventer une perspective combattante, de renouer imaginairement avec l'incandescence révolutionnaire des anciens assauts perdus contre l'ordre accablant du monde.

Cette forte étude de Dietrich Hoss [1] s'attache à ressusciter la pensée de Walter Benjamin dans toute son originalité révolutionnaire, en analysant de manière fouillée les diverses tentatives d'occultation ou d'étouffement dont elle fut l'objet – y compris de la part de ses propres amis de l'École de Francfort : Adorno et Horkheimer. Plus encore, elle restitue la volonté non démentie de Benjamin de ne jamais déroger, comme il l'écrivit lui-même, à « l'immensité écrasante de la tâche qui consiste à substituer une communauté de sujets de la connaissance à une corporation de fonctionnaires et de diplômés » (W. B., Œuvres, vol. 1, Gallimard-Folio, p. 125). Dietrich Hoss tisse ainsi, par le menu, les fils du cheminement, toujours « hors-piste » et saccadé, de la pensée en constante évolution de Benjamin vers l'élaboration et la mise à l'épreuve d'un « concept élargi et radicalisé de la révolution ».

« Le sujet de la connaissance historique est la classe combattante, la classe opprimée elle-même », postula Benjamin, énoncé qui lui valut, de la part d'Adorno, le reproche de céder à un « romantisme inacceptable » et, pis encore, au « défaitisme de la raison après que la transformation du monde eut échoué ». Resitué dans une histoire plus récente, celle qui vit la réémergence dans les années 1960-1970 d'une nouvelle perspective révolutionnaire, « l'adieu à la révolution » qu'Adorno, contre Benjamin, jugeait depuis longtemps indispensable, fut objectivement contrebattu par une jeune génération qui renouait avec « l'ivresse révolutionnaire » théorisée, sous forte influence surréaliste, par Benjamin en une époque déjà très ancienne.

Pour nous, il ne fait pas de doute que, dans l'actuel désert de la fausse critique postmoderne, Benjamin demeure un indispensable porteur de torche.

À contretemps

[PS.– Très nombreuses, les notes de l'auteur ont été, par commodité, renvoyées en fin de texte.]



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[1] Initialement parue, en novembre 2020 – sous le titre « Walter Benjamin révolutionnaire : éléments pour un portait en “image dialectique” » – sur le site « Lundi Matin ».

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