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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits...

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23.01.2023 à 10:20

Demeure du sens

F.G.

■ Jean-Luc SAHAGIAN L'EXPÉRIENCE GIONO Illustrations de Lucien Jacques La Bibliothèque, 2022, 192 p. C'est d'abord en curieux que je me suis plongé dans L'Expérience Giono, de Jean-Luc Sahagian . En curieux d'autant plus dubitatif que Jean Giono (1895-1970) n'a jamais fait partie de mes auteurs de prédilection. Malgré quelques souvenirs, plus musicaux que littéraires pourrais-je dire, liés pour l'essentiel à une lecture adolescente de Que ma joie demeure (1935), sorte de suite bachienne en mots de (...)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (2932 mots)


■ Jean-Luc SAHAGIAN
L'EXPÉRIENCE GIONO
Illustrations de Lucien Jacques
La Bibliothèque, 2022, 192 p.



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C'est d'abord en curieux que je me suis plongé dans L'Expérience Giono, de Jean-Luc Sahagian [1]. En curieux d'autant plus dubitatif que Jean Giono (1895-1970) n'a jamais fait partie de mes auteurs de prédilection. Malgré quelques souvenirs, plus musicaux que littéraires pourrais-je dire, liés pour l'essentiel à une lecture adolescente de Que ma joie demeure (1935), sorte de suite bachienne en mots de feu et de terre, Giono demeurait pour moi un auteur navigant entre individualisme, particularisme et paganisme mystique avant de trouver sa voie, après-guerre, dans une nouvelle manière et un second cycle – celui d'Un roi sans divertissement (1947) et du Hussard sur le toit (1951).

Je n'ignorais pas, pourtant, l'attrait que la prose première manière du « prophète » de Manosque, lui-même petit-fils d'un carbonaro piémontais et fils d'un cordonnier libertaire « illuminé et généreux », avait pu exercer sur certains anarchistes de son temps, proches de son pacifisme, attirés par le retour à la terre et tous admirateurs des Vraies richesses (1936), de Refus d'obéissance (1937), de sa Lettre aux paysans sur la liberté et la paix (1938) et du Poids du ciel (1938), textes souvent liés à l'expérience communautaire du Contadour, dont il fut l'initiateur et sur laquelle je reviendrai. Mais, pour moi, Giono, que ma génération politique ignora dans les grandes largeurs, sauf peut-être à la marge, du côté de certaines « communautés » de l'après-68, Giono donc, était comme un astre mort. Ainsi, forte fut ma surprise de constater que, dans un livre paru en 2018 à L'Échappée – Le Sens des limites contre l'abstraction capitaliste –, Renaud Garcia, un auteur qui ne m'est jamais indifférent, inscrivait Giono, contre les « tenaces préjugés » dont il était victime, « au cœur de nombre d'analyses » qui nourrissaient sa réflexion sur « l'aplatissement capitaliste du monde » et « la dégradation de l'art d'habiter ». Il y rappelait aussi le juste combat de Giono, au début des années 1960, c'est-à-dire en pleine gloire et reconnaissance littéraires, contre l'implantation du centre nucléaire de Cadarache en plein milieu du pays manosquin. Peut-être alors faut-il voir, dans le retour de Giono, un effet du temps désolé et désolant que nous traversons en sentant bien, même pour les moins effondrés d'entre nous, que les maîtres des horloges du Pouvoir et du Capital nous conduisent assurément, en gestionnaires de leur néant, vers la catastrophe.


« Il ne me restait plus rien, écrit d'entrée Jean-Luc Sahagian. J'avais échoué au fond de cette vallée, juste au pied des montagnes, chassé par des souvenirs aux contours tranchants. » C'est là que Giono l'attend, sur l'étagère d'une bibliothèque d'un petit village cévenol perclus dans son hiver. On n'en sait pas plus, sauf qu'il vient, l'auteur, « de la ville et de ses décombres » et qu'il cherche une fenêtre à sa vie. Une fenêtre, un ouvreur de fenêtre et le grand vent des renaissances. Ce qui fait la force de ce livre, c'est précisément cela : un constant va-et-vient entre la vie et le vent qui chasse ou ramène le sensible, le mal de vivre, l'abandon et la joie. Le Giono qui l'attend, c'est précisément celui de Que ma joie demeure, dans une édition habillée d'une « couverture avec un épi de blé et un soleil ». Il y a des rencontres – littéraires et humaines – qui se tissent ainsi, dans la brèche des sentiments, dans un malheur qui cherche à guérir, dans le tremblement d'une vie qui tangue. « C'était une nuit extraordinaire, écrit ce Giono en joie. Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l'herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d'or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit. » Le lecteur Sahagian est conquis – et d'autant que, là, au cœur du monde, il lui suffit de laisser la fenêtre de sa masure ouverte pour ressentir les mots de Giono au tréfonds de son âme chavirée. Fenêtre, ouvreur et renaissance, oui, il y a bien de cela : un silence qui s'habite d'une délivrance au mot à mot.

Je suis de ceux qui pensent que les livres peuvent sauver. Un livre plus particulièrement, celui qui, à un moment donné et par des cheminements de hasard, semble avoir été écrit pour le seul lecteur que nous sommes. Je le pense et je le sais. Ce qu'il y a de plus précieux dans L'Expérience Giono tient à la description de ce phénomène mystérieux de la connivence intime ressentie, dans un temps donné, pour une œuvre et pour son auteur. « Giono avait enchanté mon hiver solitaire, écrit Jean-Luc Sahagian. Une fois le livre refermé, le printemps était là et j'étais prêt pour la rencontre. » Elle viendra au singulier. Elles viendront au pluriel.

Peut-être, plus largement, ne faut-il lire certains auteurs, certaines œuvres, qu'in situ, au croisement des temps, pour qu'opère, comme sous la plume de Jean-Luc Sahagian, cette dialectique secrète où s'entrecroisent des subjectivités interdépendantes, celles qui, dans et contre l'histoire, se font écho dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et dans « quelques-uns des livres d'avant-guerre (la seconde) » de Giono : des « visions du monde » et des « gestes communs » partagés. Une même veine poético-vitaliste, aussi.


Peut-être que l'esprit d'utopie est ce qui manque le plus au monde tel qu'il est devenu, mais d'une utopie à rebours, renouant avec un temps ancestral où les gestes premiers de la civilisation paysanne laissaient place et durée pour la vie passante, rêveuse, celle qui faisait histoire, mythe et légende. Le commun de ce monde perdu, c'était la terre nourricière que, par fragments d'utopie, chaque révolte paysanne s'entêtait à transformer en propriété communale où l'on aurait travaillé et vécu ensemble. L'auteur évoque à juste titre – en écho avec le tous pour tous des paysans du « plateau de Grémone » dans Que ma joie demeure – la belle révolte des Diggers anglais du XVIIe siècle.

Ce « plateau de Grémone », c'est en réalité celui de Contadour – et Contadour, c'est la part d'utopie de Giono, celle qui le tient et qu'il mettra à l'épreuve d'un monde qui s'avance irrémédiablement vers la guerre, cette guerre contre laquelle son pacifisme, partagé avec ses compagnes et compagnons d'utopie, ne pourra rien. Cette expérience communautaire parfois moquée, souvent réduite à sa part d'exotisme pastoral, Jean-Luc Sahagian la prend pour ce qu'elle fut, c'est-à-dire au sérieux, mais sans emphase ni rejet : « Le Contadour fut une histoire où passaient le vent et parfois même le fracas de la mer. Et Giono en était le capitaine, le vieux marin de la légende (…), solide à son poste comme un “Ulysse costaud”, inventant au fur et à mesure le monde dans lequel s'étaient engouffrés tous ces jeunes gens. Mais ce monde aux dimensions de la légende ne pouvait s'accorder avec la petitesse du réel. » On sait que Giono eut une puissante influence sur les jeunes inquiets qui l'entouraient. L'auteur rappelle la lettre que lui adressa, en 1939, le très perspicace Georges Hyvernaud, futur auteur de La Peau et les Os (1949) et du Wagon à vaches (1953) : « Vous, Giono, vous êtes un chemin d'évasion. C'est pourquoi nous vous aimons, à cause de ce que vous éludez […] Vos fables entretiennent en nous, de soir en soir, on ne sait quelle attente exaltante et vaine [2]. » Sans doute y avait-il de cela, une sorte d'enchantement simple dans un cadre superbe où trônait un Giono pratiquant, dans une grâce partagée, la « palabre interrogative ». Peu de chose, en somme, dans le réel du temps, mais qui fonde une mémoire commune d'un autre possible, dont Jean-Luc Sahagian se fait le complice. Car, là encore, il sait faire le lien entre sa propre vie et l'histoire perdue d'une utopie provisoire, entre ce qu'il vit dans les Cévennes avec sa petite communauté et ce qu'ont vécu, dans l'ombre ardente de Giono, des jeunes gens portés à croire qu'ils avaient trouvé, au Contadour, l'introuvable lieu de nulle part. Qu'importe alors, comme l'écrit l'auteur, que, dans cette « communauté des égaux », Giono « [ait] semblé] un peu plus égal que les autres », qu'importe encore qu'in fine son travail d'écrivain ait toujours été pour lui plus important que l'expérience communautaire en elle-même. Elle exista, cette expérience, et elle fut marquante pour la plupart de ses expérimentateurs. Pour eux, Giono, l'écrivain, l'imaginatif, n'en était pas le Messie, mais « le grand Conteur, celui qui vient dispenser rêveries et espoir » en terre d'utopie.

Les « rencontres de Contadour » furent au nombre de neuf, de 1935 à 1939, la dernière s'achevant au temps de la mobilisation générale. Un retour de réel, en somme. Brutal, mais attendu. Alfred Campozet, participant actif de cette expérience, sera l'un des rares à choisir, par pacifisme, la voie de l'insoumission. Jean-Luc Sahagian rapporte son témoignage : « Au Contadour, rien n'était organisé pour une action commune que nous n'avions jamais sérieusement envisagée. Il appartenait à chacun de décider de ce qu'il ferait. Et nul – Giono pas plus qu'un autre – n'avait un plan de conduite. »

Comment ne pas penser ici aux prophéties de Georges Hyvernaud écrivant à Giono [3] : « On n'efface pas le monde. Ce n'est que dans les rêves que tout s'efface, que tout revient à son commencement. Mais le monde, force nous est de l'accepter comme il est, avec toutes les saloperies qui ont poussé dessus et qu'on ne peut plus arracher. […] On n'efface pas le monde, on ne nie pas le monde. Mais on change le monde. Ce qui veut dire d'abord qu'on l'accepte, qu'on ne peut faire autrement, qu'on prend tout, pas seulement l'herbe des vallons et les villages des collines, et pas seulement le laboureur et le berger, mais tout… »


Ce « tout » à prendre dont parlait Hyvernaud est au cœur de la démarche de Sahagian, et c'est sans doute ce qui rend ce livre très attachant. En atteste sa manière de nous parler des zadistes de Notre-Dame-des-Landes, de leurs rêves, de leurs aspirations. En témoigne sa capacité, déjà prouvée, à restituer dans le détail ce qui refit « désir collectif » et émotion partagée à l'occasion du mouvement des Gilets jaunes – la « Horde d'or » marseillaise. En répond ce permanent aller et retour qui anime sa prose, vibrante jusque dans sa tenue, quand elle s'arrime à nous dire les ombres et les lumières, le mal et la joie de vivre, le presque-rien et le plus-que-tout de la vie.

Qu'importe, alors, que Giono ait manqué de constance, que son pacifisme ne l'ait pas poussé, l'heure venue, vers d'autres choix, qu'il ne soit pas entré en résistance, qu'il se soit arrangé avec les circonstances et même qu'il se soit renié plusieurs fois pour renaître d'une autre manière à la littérature, la seule chose qui comptait pour lui. Ce qu'on sait, c'est qu'il choisit pour lui-même un autre chemin. En avoir fait à la Libération un « collabo », comme l'entreprit, après que le PC eut cherché à le rallier, le Comité national des écrivains en l'inscrivant, dès septembre 1944 – et comme, plus tard, le poète anarchiste Armand Robin [4] – sur sa « liste noire », relève du trait d'époque : le stalinisme avéré du tardif « parti des fusillés » pouvait faire des ravages. Et il en fit.

L'Expérience Giono n'est pas un livre d'histoire. Et pas davantage un portrait d'écrivain. C'est la suite d'une quête patiente qui, de Victor Serge à Jean Giono en passant par l'Arménie, dont Jean-Luc Sahagian est originaire, conduit l'auteur à s'intéresser aux êtres, à leurs incandescences, contradictions et limites, en leur empruntant cette part indestructible de vérités partiellement acquises qui sont autant d'armes, individuelles et collectives, pour résister au « malheur en marche » du monde.

Rien de mieux, pour conclure, que de lui céder la parole : « Beaucoup parlent aujourd'hui, avec une joie mauvaise, du désenchantement du monde. Voire de sa fin prochaine. C'est même le thème favori de tant de livres qui encombrent les étals des librairies. Ressasser ce malheur fait vendre. Mais pourtant, je sais bien qu'il suffit de me retrouver dans le miroitement du monde pour éprouver de nouveau la joie. Ce monde est là, et même s'il semble prêt de disparaître, c'est notre propre fin que nous imaginons. Notre joie consiste, par-delà la peur, à relever ces vraies richesses, à s'y mêler tant qu'on peut, en s'en prenant aussi, inlassablement, à ceux qui veulent nous en priver. »

Oui décidément, cette expérience vaut la peine d'être partagée.

Freddy GOMEZ


[1] Deux précédents livres de Jean-Luc Sahagian ont été chroniqués sur nos pages : Victor Serge, l'homme double (2011) et L'Éblouissement de la révolte (2020). Par ailleurs, Jean-Luc Sahagian est lui-même l'auteur de deux textes sur les Gilets jaunes, signés « un parmi tant d'autres » et repris sur notre site : « Dérives en jaune marseillais » et « Les mots jaunes ».

[2] Cette lettre est disponible ici.

[3] « Lettre à Giono », ibid.

[4] Sur le sujet, on se reportera à la superbe lettre ouverte d'Armand Robin à « Messieurs les officiels commis à la poésie » – publié dans Le Libertaire du 29 novembre 1946 – « pour obtenir d'être sur toutes les listes noires ».

19.01.2023 à 09:22

Le moment

F.G.

■ En ce jour, 19 janvier 2023, où s'engage la bataille pour le retrait de la contre-réforme des retraites Macron II, il nous plaît de reprendre ce texte roboratif de Frédéric Lordon, tout juste paru sur « La Pompe à phynance », blog hébergé par Le Monde diplomatique. Même l'éditorialiste du Monde s'en est aperçu : une situation est en train de se former – une « confrontation ». Entre « deux visions irréductibles », dont l'issue sera tranchée par une « bataille politique ». Tant de mots belliqueux dans (...)

- En lisière
Texte intégral (2433 mots)


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■ En ce jour, 19 janvier 2023, où s'engage la bataille pour le retrait de la contre-réforme des retraites Macron II, il nous plaît de reprendre ce texte roboratif de Frédéric Lordon, tout juste paru sur « La Pompe à phynance », blog hébergé par Le Monde diplomatique.



Même l'éditorialiste du Monde s'en est aperçu : une situation est en train de se former – une « confrontation ». Entre « deux visions irréductibles », dont l'issue sera tranchée par une « bataille politique ». Tant de mots belliqueux dans l'organe de la démocratie libérale avancée (Giscard, Le Monde est essentiellement giscardien) : l'heure est grave. C'est tellement sérieux qu'il y a un lien associé à « deux visions irréductibles ». Forcément on clique. On attendait une gigantomachie, peut-être même une évocation de la lutte des classes. À la place de La Guerre des mondes on tombe sur Martine s'est disputée.

Deux « visions » donc. Première vision : la réforme se fait en froissant Laurent Berger. C'est assez grave. Cependant : la réforme. Deuxième vision : la réforme se fait avec la bénédiction de Laurent Berger. On est soulagé, on dit « dialogue social », « démocratie apaisée » — c'est une « autre vision ». Retraites réformées avec Laurent Berger / sans Laurent Berger : deux visions irréductibles.

Nouvelle illustration de l'écart parfois béant qui peut exister entre les contenus d'un journal et leur montage éditorial, les articles (raisonnablement) critiques sur la réforme des retraites n'empêchent pas que la ligne, celle qui est faite par les prises de position explicites, livre une vision, cette fois c'est le cas de le dire, une vision de la « confrontation irréductible » d'une ampleur assez comparable à la différence de moustache entre Dupond et Dupont. Voilà l'intensité du conflit pensable dans une tête d'éditorialiste. Dans la vision éditorialisée du Monde les « confrontations » ont pour objet le deuxième chiffre après la virgule – le premier chiffre avant est le cela-va-de-soi.

La-Réforme (signifiant vide)

Tout le monde (éditorialistes mis à part) a désormais bien compris que « réforme » était le mot-codé pour dire « service du capital » : lui donner directement de l'argent (nous avons découvert récemment dans quelles proportions astronomiques), étendre ses latitudes stratégiques (par démantèlement du cadre légal et réglementaire), accroître le périmètre de ses activités (par démolition programmée et remise au privé de tout ce qui était collectif et hors-marché), augmenter sans fin son pouvoir sur le travail. « Réforme » n'est pas qu'un mot-codé, c'est un recouvrement. Car il va sans dire qu'aucune des finalités réelles des « réformes » ne supporterait un instant d'être exposée en pleine lumière.

Il se trouve que le capital peut compter sur toute une sous-classe de laquais intellectuels, éditorialistes médiocres, interviewers du matin, pochtrons de talk-shows, économistes vendus, Nicolas Bouzou, pour faire vivre ce recouvrement et blatérer sans fin « réforme, réforme… ». Et même, pour finir : « la Réforme ». C'est à ce moment d'ailleurs qu'on entre dans un autre régime discursif. Car « la Réforme » devient une créature autonome, une injonction sans cause ni raison, autotélique : elle est à elle-même sa propre fin. Pourquoi réformer ? Parce qu'il faut réformer. En raccourci : pourquoi réformer ? Parce que.

La-Réforme se vide alors de toute justification discutable – étant entendu qu'elle conserve toutes les intentions imprésentables du service du capital. Certes, pour les gouvernants, il faut bien continuer de dire « quelque chose » dans l'espace public, « quelque chose » qui soit répétable en boucle par les libres automates du micro et de la colonne. Mais comme on sait, dans une discussion publique aussi mal régulée par des médiateurs toujours déjà gagnés à La-Réforme (il suffit d'écouter une seule interview de Léa Salamé ou de Caroline Roux pour savoir à quoi s'en tenir), dans une discussion publique aussi mal régulée, donc, en guise de « quelque chose », il est toujours possible de dire n'importe quoi sans crainte de rencontrer la moindre contradiction.

On n'aura sans doute jamais aussi bien illustré cette possibilité qu'à propos de la présente réforme des retraites dont les justifications successives finissent par ressembler à un rayon renversé du Bazar de l'Hôtel de Ville. On nous dit d'abord qu'il s'agit de dégager des ressources financières pour « investir massivement » : l'éducation, l'hôpital, la transition écologique – qui, conformément à l'essence du macronisme, seront essentiellement payés de mots et ne verront pas la couleur d'un euro réel. Et puis un beau jour : envolés les investissements d'avenir. En fait, on réforme car « le système est en péril » (comme depuis trente ans). Il faut donc bien « le sauver » et, là aussi, selon une méthode très propre au macronisme : à coups de pelle – il n'est que de voir comment depuis 2017 on « sauve » l'éducation nationale, l'hôpital, EDF, les transports publics, l'assurance-chômage, etc. Réflexion faite, finalement « l'objectif, c'est que les salariés n'arrivent pas cassés à la retraite ». Objectif qui devrait être atteint assez facilement puisque, la pénibilité ayant été récusée sur avis présidentiel, puis ses critères supprimés, personne ne peut plus trouver le travail pénible.

La politique des signes

Des indiscrétions rapportent que les macronistes eux-mêmes finissent par ne plus trop savoir pour quoi on fait cette réforme. En fait, pour en retrouver le fil, il suffit de se rapporter aux déclarations du chef lui-même qui a assez souvent la candeur des grands malades mentaux. « Ce qui se joue, c'est mon autorité […] On ne reculera pas ». Un caïd en costume trois-pièces. Voilà pourquoi des millions de salariés vont passer à l'équarrissage, connaître la retraite à l'état de complète déglingue, s'ils l'atteignent jamais : pour que le morveux reçoive sa satisfaction d'avoir fait acte d'« autorité ». Voilà de quoi le vide de La-Réforme peut se remplir. On peut y mettre ça : l'autorité du morveux.

Quand La-Réforme devient intransitive, quand elle devient la réforme pour la réforme, le champ politique, lui, devient un empire du signe, un théâtre d'ombres entièrement occupé par des émissions de signes, sans plus aucune considération pour la réalité – pour les effets réels, pour les conséquences réelles. Dans les politiques publiques, ne comptent plus que les signes qu'elles envoient, à des publics remarquablement restreints, marchés financiers, éditocrates, autres agents du champ politique institutionnel. Ce qui n'est pas illogique d'une certaine manière : puisque les institutions politiques, surtout celles de la Ve République, organisent la parfaite séparation des gouvernants et des gouvernés, autant ne parler qu'à ceux qui comptent : les marchés, les patrons, les possibles partenaires de futures alliances électorales, les journalistes qui répètent sur le mode de la libre conviction.

Ainsi, par exemple, Darmanin peut-il lâcher à intervalles réguliers ses petits étrons fascistoïdes avec pour seule rationalité d'envoyer des signes – à l'électorat du RN, à la presse fascistoïde, à de futurs alliés fascistoïdes. Pendant ce temps-là, toute la société est entraînée vers le fascisme, poisson pourri par la tête. Pendant ce temps-là, la police tue dans les quartiers, la surveillance généralisée tourne chinoise, la contestation politique est criminalisée. Mais quelle importance ? Les intéressés n'ont pas voix au chapitre. Seuls comptent les effets des signes dans le dé à coudre où ils ont vocation à porter.

Pour Macron, les retraites sont une occasion d'émettre un signe : il est un « réformateur ». Il est tout entier commis à la réforme – à La-Réforme. Tel quel, ça ne veut rigoureusement rien dire. C'est pourtant au nom de ce non-sens qu'on envisage l'âme claire de briser le corps des salariés. Car les signes coupés de la réalité n'en ont pas moins des effets dans la réalité – hors du dé à coudre : des vies sont massacrées.

Une vision

Évidemment, le contenu de politique publique qui porte le signe ne peut pas être totalement arbitraire. En France, par exemple, les retraites, et plus généralement l'État social, plus exactement la démolition de l'État social, figure honnie de ce qui résiste encore au marché, est par excellence le lieu du signe « La-Réforme ». Pour émettre un vrai bon signe « Réforme », il faut s'en prendre à l'État social, c'est-à-dire à tout ce qui prémunit les gens de tomber dans la capture par le marché, dans ses discriminations des clientèles par les prix, ses inégalités structurelles, sa précarité instituée. Le Monde cherchait des « visions » en « confrontation irréductible ». En voici une.

C'est la vision de la classe gavée. Celle du travail saccagé par PowerPoints interposés, du travail rendu odieux, destructeur, meurtrier parfois, dont on s'étonne alors que les salariés ne veuillent pas y consacrer une année de plus. La valeur-travail se perd, blatère le camp unifié de La-Réforme. Et ça n'est pas faux : la valeur-équarrissage est en baisse.

C'est la vision de la pensée-startup, dont l'insondable bêtise a été portée aux commandes de la société tout entière. La vision de la corruption généralisée, Macron-McKinsey, Macron-Uber, Kohler, Pannier-Runacher, Pénicaud, liste interminable des mis en examen, des conflits d'intérêt et des pantouflages honteux de la « République exemplaire » – qu'on n'aurait vus se maintenir dans aucun autre pays à démocratie minimale.

Et puis, et surtout, la vision de l'obscénité, l'obscénité crasse, sans frein, propre aux fins de régime, obscénité des exosquelettes et des genouillères pour carreleurs, obscénité des gavés qui dissertent du travail en général à partir de leur situation de travail en particulier (ils ne tiendraient pas le choc trois semaines sur un chantier, en Ehpad, devant une classe ou dans un entrepôt), obscénité du mensonge stupéfiant (« Une réforme de justice sociale »), obscénité de Marie-Antoinette en promenade : « En France on a de la chance, dans quel pays c'est mieux, l'éducation, la santé ? » quand des patients meurent par dizaines aux urgences ou sont allongés par terre, une coulée continue d'obscénité qui n'en finit plus de croître, de passer cap après cap.

On ne sait pas si c'est avec ou sans Laurent Berger, mais, en effet, c'est une « vision » (en fait on sait : globalement, avec). On sait aussi que les retraites n'en sont que l'emblème, particulièrement glorieux. On n'oublie pas non plus qu'il y a tout le reste avec, que c'est de tout le reste aussi qu'il faut se débarrasser. Et qu'il se présente un moment.

La goutte de trop et le moment

Dans une intervention qui gagnerait à être rendue largement publique pour que les gens mesurent mieux leur pouvoir réel de contestation quand elle se réveille et se donne une forme débordante, Édouard Philippe fait part de son propre étonnement à avoir réussi à imposer l'invraisemblable série des contre-réformes Macron-1 : « On est en 2017, on fait les ordonnances Travail. Moi je me dis ça va être terrible. Mais on fait les ordonnances Travail, et ça passe. On fait la réforme SNCF, et ça passe. On impose la sélection à l'entrée des universités, et ça passe. » Résumons : on monte cran après cran dans la régression sociale, on serre les fesses à chaque fois, et à chaque fois ça passe, c'est à peine croyable, c'est merveilleux. « Et donc on se dit que, même quand ça crispe, il faut y aller. Et on y va ». « On y va » et « ça passe », voilà ce qu'il est temps d'effacer de leurs pensées d'antichambre, comme ces sourires d'ahuris de leurs visages.

Édouard Philippe est une brute, mais il n'est pas aussi fou que l'autre à l'Élysée. Il a vaguement conscience des limites : « On peut savoir si le vase est bientôt rempli. [Mais] on ne sait jamais laquelle des gouttes est la dernière ». Voyons : inflation terrassante pour les plus pauvres, pénuries de médicaments de base, services publics détruits, massacre des chômeurs, montée de la précarité médicale, est-ce que ça fait un vase convenablement rempli ? Plutôt, oui. C'est le bilan de « la vision ». Il est sans équivoque.

Le renversement d'une « vision » a peu de chances de se faire à froid. Mais comme avec la taxe carbone pour les « gilets jaunes », voilà que le gouvernement, juste pour faire « Réformateur » avec les retraites, a l'obligeance d'allumer tous les brûleurs. Donc de nous préparer l'occasion d'un moment. C'est une opportunité sans pareille. Le macronisme décide de jouer son signe « Réformateur » sur les retraites ? C'est le moment de le mettre en échec tout entier. Surtout ne pas le louper. Maintenant il est temps de s'expliquer.

Frédéric LORDON
La Pompe à phynance, 17 janvier 2023

16.01.2023 à 10:39

Crise écologique et capitalisme

F.G.

Les sociétés hautement techniques et financiarisées où prévalent les conditions postmodernes de production et de consommation – l'économie y fonctionne sur la dette, le gaspillage et l'accumulation de déchets – sont depuis longtemps dans une phase critique de rendements décroissants. Cela signifie qu'elles doivent poursuivre leur logique prédatrice à un rythme plus soutenu, soumettant à la fois la population salariée et le territoire aux besoins de l'économie, afin d'atteindre des niveaux de croissance (...)

- Odradek
Texte intégral (3122 mots)


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Les sociétés hautement techniques et financiarisées où prévalent les conditions postmodernes de production et de consommation – l'économie y fonctionne sur la dette, le gaspillage et l'accumulation de déchets – sont depuis longtemps dans une phase critique de rendements décroissants. Cela signifie qu'elles doivent poursuivre leur logique prédatrice à un rythme plus soutenu, soumettant à la fois la population salariée et le territoire aux besoins de l'économie, afin d'atteindre des niveaux de croissance capables de compenser la baisse des profits. La course à la productivité provoquée par les difficultés de l'accumulation capitaliste bouleverse gravement la planète, détériore les cycles biologiques naturels et aggrave les conditions de survie de la population. En ce moment même, la destruction de la terre est plus grande que sa capacité de récupération. La marchandisation de l'environnement implique son artificialisation dévastatrice. La crise écologique – aujourd'hui définie comme réchauffement global ou changement climatique – n'est que la pointe de l'iceberg d'une crise multiple qui touche toutes les sphères de l'activité humaine et qui annonce à moyen terme ce que certains auxiliaires de l'État appellent effondrement, voire point critique au-delà duquel le système se dégradera de manière irréversible. Face à l'incompatibilité absolue entre une société équilibrée et horizontale et une société productiviste et hiérarchisée – ou, si l'on préfère, entre une civilisation industrielle et un environnement sain, ou enfin entre le profit privé et la vie –, la dynamique du développement, même qualifié de « durable », ne fera qu'exacerber les innombrables contradictions qui continuent d'émerger et d'approfondir les crises. En gonflant les bulles du crédit, en accentuant l'exploitation des ressources, en atteignant les « pics » de tout, en polluant à volonté et en gaspillant l'énergie, l'humanité entière sera inévitablement destinée à en subir les conséquences. Les trous financiers, la paralysie institutionnelle et les altérations dangereuses de l'environnement, accompagnés de pénuries alimentaires, d'épidémies et de décomposition sociale, seront notre pain quotidien. Il n'est pas nécessaire de se regarder dans le miroir des guerres en cours pour savoir que nous approchons d'un scénario d'effondrement systémique qui souligne l'entrée dans une ère dure, dans laquelle l'adaptation sera beaucoup plus difficile, qui impliquera des régressions vers des situations insupportables, des déséquilibres aggravés et des crises exacerbées.

Un langage apocalyptique a émergé parmi les aspirants dirigeants pour évoquer avec des mots ce qui ne peut être résolu par des actes. Croître, c'est accumuler du capital, c'est-à-dire convertir de plus en plus de choses – produits, terres, temps libre – en argent. Au-delà des cris d'alarme rhétoriques, le système doit continuer à croître – à accumuler – pour échapper à ses crises, même si la croissance ne fait que les accentuer. Par exemple, dans le domaine écologique, comment cultiver sans polluer ? Changer le mix énergétique est la solution selon les experts intergouvernementaux. Le capital est toujours à la recherche d'une issue dans la technologie. Comment réduire les émissions de gaz à effet de serre, principales causes du réchauffement climatique ? Les conseillers gouvernementaux recommandent de réduire progressivement la dépendance aux énergies fossiles en recourant aux énergies renouvelables industrielles, qui leur sont étroitement associées. La proposition coïncide avec celle des dirigeants d'entreprise prônant un capitalisme mondial « décarboné ». À partir du Sommet mondial sur le développement durable (Johannesburg, 2002), des lobbies transnationaux ont émergé visant une « nouvelle économie climatique » issue d'une « troisième révolution industrielle », c'est-à-dire la numérisation, dont la « transition énergétique » ne serait que le premier pas. La finance s'est depuis longtemps aventurée dans des entreprises « vertes » et numériques telles que les bâtiments « intelligents », les toits solaires, l'éclairage LED, les voitures et scooters électriques, les batteries à hydrogène, les enchères d'énergie ou les marchés des émissions. En attendant, on réfléchit aux taxes, actions, obligations et péages « verts », on calcule les emplois « verts » et on promeut un consumérisme alternatif « inséré dans la matrice de l'Internet des objets ». C'est un capitalisme « vert » 5G qui – encouragé par le prix toujours plus bas des énergies renouvelables et le prix toujours plus élevé des énergies fossiles et de l'électricité – se développe et promet de se multiplier à travers la création d'un « réseau électrique intelligent » à l'échelle internationale. Pour un secteur de la classe dirigeante, le basculement vers l'environnementalisme de marché grâce à une « transition réaliste » qui inclut le gaz et l'uranium dans le paquet, autrement dit le saut hyper-productiviste au sens de ce qu'ils appellent la « durabilité » (ce qui n'est pas vrai), signifie une opportunité de changer le monde sans rien changer, c'est-à-dire en gardant intactes les structures politiques et économiques actuelles et, par conséquent, sans affecter d'un iota les intérêts acquis qui les sous-tendent. Il faut dire que d'autres secteurs, négationnistes, sans poser de limites aux affaires, sont plus enclins au repli nationaliste, à l'autoritarisme pur et à la course aux armements.

Si l'on examine cette situation – désastreuse – d'un point de vue politique, un nombre considérable de cadres, de conseillers et de politiciens proposent un « Nouveau Pacte Vert » entre multinationales, gouvernements et « partenaires sociaux » (partis, syndicats et ONG) passant par la déclaration de l'état d'urgence climatique. Il s'agirait d'une vaste opération disciplinaire visant à maintenir la population sous contrôle doux – ce qui n'exclurait pas les couvre-feux, les confinements et d'autres modalités –, la préparant à affronter les mesures d'austérité que les gouvernements décréteraient pour « décarboner » ou pour démanteler « l'État-providence » des classes moyennes lorsqu'il ne peut plus être maintenu. Par exemple, les restrictions sur les transports, l'électricité et l'approvisionnement en eau ; le rationnement du carburant, du sucre, de la viande et des produits laitiers ; l'augmentation générale des prix, etc. Ce serait en fait l'intronisation d'une économie d'exception sans autre objectif que le renouvellement du complexe industriel et de l'État politique qui assure sa domination dans des conditions de survie extrêmement altérées. Les politiques préfèrent parler de « résilience », arme d'adaptation massive à tous les sacrifices imposés par ce qu'ils appellent le « progrès ». Reste cependant à savoir si ce type de mesures saura surmonter les obstacles qui résulteront à la fois de la nature du système – fils des hydrocarbures et de la servitude volontaire – et des mécanismes de blocage inhérents à sa complexité structurelle et aux dysfonctionnements du contrôle social, ainsi qu'à la construction, en marge, d'économies supervisées de type coopératif destinées à « réduire le coût humain de l'effondrement », ou plutôt à neutraliser le potentiel explosif de l'exclusion sociale.

L'orchestration médiatique et politique des politiquement correctes protestations de la jeunesse contre le changement climatique cache à peine l'aube d'une période tardive du capitalisme caractérisée par le caractère éminemment destructeur de ses forces productives, sa difficulté à croître suffisamment pour payer les dettes, les retraites et les salaires, créer des emplois, maintenir une énorme bureaucratie et encourager « l'électrification » totale des transports, de l'agriculture et de l'industrie. Les dirigeants applaudissent les revendications que les jeunes protestataires leur adressent de manière pacifique et joyeuse, car elles ne remettent en question ni rien ni personne, comme si le conflit social et même les désobéissants et frondeurs botellones n'existaient pas. Il y aura donc ceux qui tenteront de profiter de la situation, propice à l'alarmisme, pour mettre en place une intermédiation « verte » à travers des « observatoires » subventionnés et imposer ainsi une « politique majoritaire » sous-tendue par des arguments catastrophistes. Il s'agit plus là d'un stratagème pour légitimer le capitalisme « vert » que d'autre chose. Pour cette espèce opportuniste, l'État serait l'instrument idéal de la transition économico-énergétique promue par les multinationales du pétrole, du gaz et de l'électricité elles-mêmes. Profiter du nouveau courant de transition du capitalisme mondial – qui se manifeste dans le New Green Deal, les Accords de Paris, les travaux du GIEC, l'Agenda 2030 ou l'offre croissante de produits financiers verts – pour en devenir les champions parlementaires, serait comme « marquer un but contre son camp ». Contre quoi et qui ? Nous nous posons la question. Comme il fallait s'y attendre, la « nouvelle gauche » qui a émergé à la suite de spéculations électoralistes, de discours sur la décroissance et de parades festivalières se mêle à l' « ancienne gauche » dans sa défense du capitalisme et de l'État. Cela est d'autant plus évident qu'elle respecte la croissance à tout prix et le gaspillage de la consommation. En témoignent le rythme de ses politiques de « développement », ses projets de remodelage des métropoles et ses projets d'aménagement du territoire. Quand l'économie se sert de la politique, l'État se confond avec le Capital. On peut dire, du moins depuis que la bourgeoisie a pris le pouvoir, que les États ont été conçus pour cela, que c'est leur véritable tâche, même si pour les « éco-socialo-démocrates » autoproclamés, il est question de peindre l'exploitation capitaliste d'un vert démocratique.

S'il n'y a pas de véritable réaction populaire, elle est d'autant plus redoutée que les antagonismes entre dominants et dominés ne se sont pas évanouis. Ainsi, la moindre broutille pourrait la déclencher : une bulle immobilière, une hausse des prix, un problème d'approvisionnement, une catastrophe naturelle, la perte d'un avantage, un acte brutal de la police, etc. Le système thermo-industriel étant globalisé, des dommages dans une zone spécifique peuvent avoir des répercussions sur l'ensemble. C'est la fragilité de son énorme pouvoir. La décision doit donc continuer à résider au sommet de la hiérarchie. C'est pourquoi tous efforts seront faits pour empêcher l'apparition d'espaces autonomes où la confrontation libre puisse avoir lieu et où un mouvement auto-organisé conscient de l'incompatibilité entre l'État et la protection de l'environnement puisse apparaître, un mouvement conscient de l'opposition insoluble entre développement capitaliste et durabilité authentique, entre accumulation et égalité, un mouvement également conscient de la contradiction entre les économies « circulaires » au sein du marché et l'occupation de zones résistantes hors de l'économie, capables d'autodéfense, où pourraient s'esquisser des modèles sociaux de coopération égalitaires, solidaires et non industriels. Où, en somme, naîtraient des pratiques à travers lesquelles les individus reprendraient la décision sur tout ce qui concerne leur existence, leur mode de vie et le type de société qu'ils désirent. « Il n'y a pas de temps pour ça », disent les éco-citoyens extincteurs de la rébellion. Il y a du temps, en revanche, semble-t-il, pour promouvoir une contestation conditionnée, inoffensive et superficielle fondée sur la mobilisation spectaculaire, sur la cooptation payante de personnalités dites « indépendantes » et sur l'isolement des radicaux ou « puristes ». Le but ultime de tant de discours survivalistes, de cette politique à bon marché et des manœuvres publicitaires qui l'accompagnent n'est que de servir de soutien supplétif à l'État du capital, cet État-pivot des partis qui cherchent à être l'expression politique des classes moyennes inquiètes des crises du capitalisme tardif.

La rareté des réponses populaires aux crises ou, ce qui revient au même, l'inexistence d'un sujet social, historique – d'une classe véritablement antagoniste – s'explique par le simple fait que la majorité de la population est l'otage de l'économie, dépendante entièrement d'elle car prisonnière de ses besoins. Son imaginaire et tous ses moments vitaux ont été colonisés par le capital. Sous une pluie d'informations biaisées et d'un étonnant manque de communication, elle ne peut penser qu'à ses affaires quotidiennes. Il n'y a pas en Europe de groupes traditionnels en marge, comme en Amérique, capables de constituer une alternative radicale au système. Le décollage capitaliste s'est produit grâce à la destruction de ce que Rosa Luxemburg appelait « l'économie naturelle » et E. P. Thompson « l'économie morale ». Dans la société de consommation européenne, la classe majoritaire n'est pas le tout-petit prolétariat industriel, ni les précaires, dépourvus de moyens de défense, mais la classe moyenne salariée liée au secteur tertiaire non productif : professions libérales, fonctionnaires et surtout employés de bureau. Cette classe est le principal pilier du consumérisme et la base sociale du parlementarisme et de la partitocratie. Elle ne se considère pas comme antisystème ou ennemie de l'État, bien que les crises aient réduit ses effectifs et qu'un tiers d'entre elle admette qu'elle est dans une position difficile. Le cas échéant, elle choisit le compromis face à l'intransigeance, la sécurité face à la liberté, l'obéissance face à la révolte. Malgré la dévalorisation de ses diplômes, la pression des dettes et la suppression des emplois qui lui correspondaient, elle conserve sa mentalité bourgeoise et ses aspirations à la promotion qu'elle a su transmettre à son entourage. Sa confiance dans les gouvernements, même si elle s'est émoussée, n'a pas disparu et les partis ont gardé auprès d'elle de la légitimité. Par conséquent, la crise politique est restée stagnante. En bref, étant donné que, pour l'instant, tant la catastrophe financière que la crise énergétique et la dégradation de l'État ont été contenues jusqu'à un certain point, les dimensions de la crise (sanitaire, démographique, culturelle et sociale), tout en étant devenues visibles, n'ont pas encore atteint leur ampleur maximale. Les services publics et les transports réguliers fonctionnent moins bien, mais ils sont toujours là. On peut parler de crise morale, de perte des valeurs, de méfiance à l'égard des institutions, de symptômes anomiques, d'irrationalité et de violence urbaine, mais la crise sociale n'a pas encore atteint sa limite. Pour l'instant elle demeure circonscrite.

Ce serait une erreur de croire à un effondrement imminent du système capitaliste, car il s'agit là d'un processus de décomposition non linéaire pouvant prendre des chemins différents et des vitesses variables selon les scénarios qu'il rencontre et les phases qu'il surmonte. N'oublions pas ce qu'avant le règne de la philosophie de la « différence » on appelait des « conditions historiques particulières » : pouvoirs de fait, classes éclairées, polarisation sociale, traditions de lutte, poids de la caste politique, conscience sociale, droits acquis, organisations non bureaucratisées, etc. Ce genre de conditions peut accélérer le processus ou le ralentir. En général, un effondrement se produit lorsque la satisfaction des besoins de base n'est plus possible pour la majorité et que l'État est impuissant face aux troubles que cela entraîne. Ce n'est pas le cas pour la plupart des États. L'investissement ne faiblit pas et le prix de l'énergie, aussi élevé soit-il, est soutenable, de sorte que l'économie peut encore essayer de croître en contenant l'exclusion avec des mesures d'aide et des moyens de contrôle calculés, en surexploitant les immigrés et en poursuivant des voies « vertes ». Les moteurs de la civilisation thermo-industrielle – pétrole, gaz et crédit – continuent indemnes. Tant que les programmes de protection de l'environnement créeront des emplois, dus à l'écotourisme ou à toute autre activité peinte en vert capable de s'industrialiser, l'effondrement de la classe moyenne pourra être retardé, la crise socio-écologique ne suscitera pas une colère trop forte dans les masses, et par conséquent n'émergeront pas assez de formes collectives de coexistence radicalement transformatrices. Les protestations contre les inégalités et les déséquilibres environnementaux ne pourront pas converger et n'oseront donc pas remettre en cause l'État, ni déroger aux règles du marché forçant ainsi une sortie de l'économie, au sein de laquelle ne peuvent être éliminés ni l'exclusion, ni la métropolisation, ni le réchauffement global, ni la dégradation des écosystèmes, ni la destruction du territoire.

Ce qui est plus clair, c'est que la croissance économique ne pourra jamais se passer des énergies fossiles et nucléaires, et ne cessera donc jamais d'empoisonner la planète. Le retour à l'équilibre avec la nature et à la stabilité territoriale – la durabilité –, s'il est encore possible, commence par l'arrêt immédiat de la production et de la consommation d'énergie fossile et nucléaire en parallèle d'un démantèlement de l'industrie et de l'exploitation minière, c'est-à-dire avec l'effondrement de l'économie de marché et de la civilisation thermo-industrielle. En bref, cela suppose le renversement complet de l'ordre mondial et la fin du capitalisme sous toutes ses formes, y compris le capitalisme vert. Il n'y a pas une force sociale capable de provoquer une fin pareille, mais l'implosion du système lui-même est tout à fait probable. Son effondrement prévisible à combustion lente permettrait de créer de petites zones autonomes – déjà déconnectées d'une économie mondiale en ruine – qui satisferaient les besoins primaires des populations d'unités géographiques comme les quartiers.

Les expériences de ce genre sont la partie la plus prometteuse de quelques luttes actuelles. Sans la conformation d'un sujet collectif né des luttes anticapitalistes avec des objectifs clairs de désindustrialisation, au lieu d'une transition vers un système communal, autogéré, écologique et décentralisé, nous aurons la barbarie étatique fasciste, la barbarie mafieuse ou certainement les deux. De plus, aucune transformation de ces caractéristiques ne peut être entreprise par l'État, dernier refuge de toutes les classes livrées à la ruine.

Miguel AMORÓS

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