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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits...
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13.05.2022 à 08:36

De l'histoire sans fin d'une « fin de l'histoire »

F.G.

■ « Penser avec sa propre tête contre les entreprises de désinformation et de propagande de tout bord, mais aussi comprendre qu'une seule vérité est éclatante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-mêmes », disions-nous dans notre dernière livraison, en nous inscrivant, pour comprendre notre présent, dans la trajectoire tracée par Santiago Parane (Louis Mercier) dans un texte de 1977 – « Hors-jeu international et jeu internationaliste » – repris sur notre site. C'est dans cette même (...)

- Guerre d'Ukraine
Texte intégral (648 mots)


■ « Penser avec sa propre tête contre les entreprises de désinformation et de propagande de tout bord, mais aussi comprendre qu'une seule vérité est éclatante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-mêmes », disions-nous dans notre dernière livraison, en nous inscrivant, pour comprendre notre présent, dans la trajectoire tracée par Santiago Parane (Louis Mercier) dans un texte de 1977 – « Hors-jeu international et jeu internationaliste » – repris sur notre site.

C'est dans cette même perspective qu'il nous plaît de saluer ici le travail critique mené par Jean-Marc Royer, auteur de La Science, creuset de l'inhumanité [1] et Le Monde comme projet Manhattan [2], sur l'actuelle guerre d'agression menée par Poutine contre l'Ukraine, et plus généralement sur la géopolitique du désastre cogérée, depuis la décennie 1990, par le néo-libéralisme offensivement triomphant d'une « fin de l'histoire » si vantée et par la monstrueuse mutation libérale-mafieuse-totalitaire d'une Russie en quête de réinvention impérialiste.

Jean-Marc Royer travaille beaucoup, et produit de même, sur le site « Un autre futur », des textes où il cherche chaque fois à se détacher de tous les pièges propagandistes en dégageant l'histoire du passé de sa gangue de glorieux mensonges. C'est ainsi qu'il a récemment publié, sur la base d'archives déqualifiées, une excellente étude – « L'Anschluss de la RDA, une réussite néo-libérale spectaculaire » – dont nous recommandons vivement la lecture et que, sur le même site, il livre, depuis le début de cette sale guerre d'agression – « à caractère génocidaire », dit-il – des « notes » fournies sur l'invasion russe de l'Ukraine et le contexte où elle se déroule, mais aussi sur la folle logique des blocs réinventés ou en voie de réinvention.

C'est dans une même intention qu'il participe régulièrement à l'émission « Trous noirs » de Radio Libertaire pour analyser finement les tenants et les aboutissants de cette fin sans fin d'une « fin de l'histoire » aux échos sanglants. Datant du 9 mai, sa dernière prestation méritait, pensons-nous, d'être relayée par nos soins. Bonne écoute et bonne lecture !– À contretemps.

L'émission est écoutable et téléchargeable ici




[1] La Science, creuset de l'inhumanité : décoloniser l'imaginaire occidental, L'Harmattan, 2012.

[2] Le Monde comme projet Manhattan : des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée du vivant, préface d'Annie Thébaud-Mony et postface d'Anselm Jappe, Le Passager clandestin, 2017.

09.05.2022 à 09:18

Hors-jeu international et jeu internationaliste

F.G.

■ En certains moments historiques où la stupéfaction devant l'horreur d'une guerre d'agression nous lie de facto au camp de l'agressé, il n'est jamais vain de chercher notre voie – celle de la nécessaire raison critique – dans nos archives de mémoire. Ce texte datant de 1977 de Santiago Parane – pseudonyme de Louis Mercier (1914-1977), à qui nous avions consacré, il y a vingt ans de cela, un numéro thématique d'À contretemps – nous aide, pensons-nous, à réaffirmer certains principes : penser avec sa propre (...)

- Marginalia
Texte intégral (5053 mots)


■ En certains moments historiques où la stupéfaction devant l'horreur d'une guerre d'agression nous lie de facto au camp de l'agressé, il n'est jamais vain de chercher notre voie – celle de la nécessaire raison critique – dans nos archives de mémoire. Ce texte datant de 1977 de Santiago Parane – pseudonyme de Louis Mercier (1914-1977), à qui nous avions consacré, il y a vingt ans de cela, un numéro thématique d'À contretemps – nous aide, pensons-nous, à réaffirmer certains principes : penser avec sa propre tête contre les entreprises de désinformation et de propagande de tout bord, mais aussi comprendre qu' « une seule vérité est éclatante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons nous-mêmes ».– À contretemps.


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Le mouvement anarchiste se montre particulièrement discret dans ses analyses des relations et des conflits internationaux. Ses publications périodiques ou ses livres ne traitent que rarement, ou très circonstanciellement, des problèmes de politique étrangère. Il existe certes un certain nombre de principes généraux – contre tous les impérialismes, contre les nationalismes, contre la guerre, contre les armements –, rituellement répétés, qui planent quelque peu au-dessus des événements, des tensions ou des guerres lointaines. Cette répétition économise l'observation des faits et leur interprétation, plutôt qu'elle n'y invite.

Ce silence et ces généralités, présentent un danger sérieux, celui de voir le quotidien, fait de désinformation et de propagande, modeler progressivement les réactions des militants et conduire à ce que leur comportement pratique face à des situations de fait diffère de leur convictions affichées, ou les contredise.

Le piège du choix, identique en fin de compte à celui qui fonctionne si souvent pour les questions sociales, réside dans l'exploitation des sentiments pacifistes et internationalistes à des fins guerrières ou impérialistes. Il n'est pas question d'appeler les libertaires à s'engager dans une lutte entre régimes d'exploitation ou entre États visant à l'hégémonie régionale ou mondiale. Il est plus intelligemment, et plus utilement, fait appel aux sentiments anti-autoritaires, aux convictions antitotalitaires, aux nécessités de la défense de conquêtes ouvrières, de libertés acquises. De même qu'au nom des valeurs dont se sert la « gauche », il est demandé non de participer aux règles parlementaires, mais d'empêcher – par le vote – le triomphe d'un candidat de « droite ». Ou de faire bloc avec ceux qui défendent le « progrès » contre ceux qui s'accrochent aux privilèges du passé.

Le procédé donne des résultats. Il faut reconnaître qu'il n'est souvent pas besoin de le mettre au point du dehors ; il surgit spontanément, au sein même des milieux anarchistes. Ainsi le Manifeste des Seizeen 1914.

La prise de position des Kropotkine, Grave, Malato, Mella ou Moineau n'est pas exceptionnelle, ni conditionnée par une situation unique. On la retrouvera, sous un autre langage, en d'autres conjonctures, en 1936 en Espagne et en 1939 – comme on pourrait la détecter aujourd'hui même.

Tout au long de la guerre civile espagnole, en effet, l'idée d'un « camp démocratique » favorable à la République a été défendue, propagée, par les adversaires de la révolution sociale – républicains bourgeois et staliniens –, mais elle a pénétré jusque dans nos rangs. Et elle s'y est maintenue. Sans discussion. Dans l'équivoque.

Ainsi, dès le début de la Seconde Guerre mondiale, un homme de la taille de Rudolf Rocker a pu parler du Commonwealth britannique comme d'une « communauté de peuples libres »... Mais remarquons qu'entre les affirmations pacifistes, ce cri jeté sans aucune considération pour les données ou les perspectives de la réalité visible – le tract lancé par Louis Lecoin « Pour une paix immédiate » en fournit un modèle –, et les plaidoiries justificatrices de ceux qui se rallient à un camp, il existe surtout un immense no man's land d'ignorance et de sclérose mentale.

Malgré les nombreuses expériences, la somme de connaissances acquises et entrées dans notre mémoire collective est maigre. Il y eut, pendant la guerre 14-18 des manifestations de la pensée et de l'action anarchistes qui témoignèrent de la lucidité et du courage des compagnons. Il y eut Zimmerwald et cent exemples de la présence libertaire. De 1939 à 1945, il n'y eut pas grand-chose qui ressemblât à cette ténacité audacieuse et prometteuse. À quelques exceptions près. L'une collective : l'équipe de War Comentary à Londres. Les autres, individuelles ou à partir de petits noyaux, celui de L'Adunata dei Refrattari étant le plus solide. Le reste bascula dans l'illusion sanglante, le silence ou l'accommodement.

En pleine guerre, sous les bombes, l'effort de connaissance des éditeurs de War Comentary – succédant à Spain and the World – ne cesse pas. Avant toute chose, il s'agit de ne pas se laisser entraîner par les torrents de mensonges, accompagnement naturel des haines et des combats. Un effort qui pourtant ne s'imagine pas triomphant. Tout est difficile, lent, incertain, précaire. Marie-Louise Berneri – qui, avec Vernon Richards et l'équipe de Freedom Press, anime le journal – le dit explicitement : « Nous ne pouvons bâtir avant que la classe ouvrière ne se débarrasse de ses illusions, de son acceptation des patrons et de sa foi dans les chefs. Notre politique consiste à l'éduquer, à stimuler ses instincts de classe et à enseigner des méthodes de lutte. C'est une tâche dure et longue, mais à ceux qui préfèrent des solutions plus simples, comme la guerre, nous soulignerons que la grande guerre mondiale qui devait mettre un terme à la guerre et sauver la démocratie, n'a produit que le fascisme et une nouvelle guerre ; que la guerre présente provoquera sans nul doute d'autres guerres, tout en laissant intacts les problèmes fondamentaux des travailleurs. Notre façon de refuser de poursuivre la tâche futile de rapiécer un monde pourri, et de nous efforcer d'en construire un neuf, n'est pas seulement constructive, elle est la seule solution. [1] »

Il ne s'agit pas d'incantations à la paix, mais de suivre l'actualité et d'en extraire chaque jour la leçon, de dénoncer les bourrages de crâne, de rappeler par des exemples immédiats et évidents que la Grande-Bretagne est un empire qui règne sur des peuples esclaves, que les États-Unis vont mettre à profit leur entrée en guerre pour étendre leur aire de puissance, que la Russie soviétique est un totalitarisme qui écrase prolétariat, paysannerie et peuples ; que les mots perdent tout sens quand un Tchang Kaï-chek, tyran hier, devient grand démocrate le lendemain..., que les idéologies couvrent des intérêts indéfendables. « Ne nions pas que... l'opinion américaine, et peut-être Roosevelt lui-même, n'exprime pas une véritable sympathie pour les démocraties. L'opinion des masses – ou plutôt ce que la presse leur fait croire – n'a rien de commun avec les intérêts combinés des capitalistes et des impérialistes qui déterminent la conduite du pays. Mais on doit reconnaître que ces intérêts ont tout à gagner dans une guerre européenne. [2] »

Cette volonté de continuer à voir clair, de penser avec sa propre tête, va se manifester pour dire, exposer, propager les vérités crues. Par des publications, mais aussi par des tracts distribués aux soldats, ce qui donnera lieu à procès. Par une correspondance qui devra se faufiler dans la masse épaisse des censures et des contrôles, avec les isolés, les rescapés, les tenaces de quatre coins du monde – et qui sont l'Internationale.

Sans doute la tradition anglaise fournissait encore, restes sans cesse grignotés du libéralisme d'expression, un terrain plus favorable à cette affirmation et à cette recherche anarchistes qu'en des pays entièrement militarisés ou soumis à un régime de police toute-puissante. Mais ces possibilités sont exploitées à fond, et non pas escamotées en attendant des jours sans problèmes. Comme, ailleurs, l'illégalité et la clandestinité s'adaptent et répondent à la loi et à la répression. L'argument ne tient pas, quand il est avancé, que ces libertés doivent être défendues en se mettant à la disposition d'un pouvoir qui s'ingénie à les réduire. Ce qui est à noter, c'est que, dans les pays dictatoriaux, nombre d'éléments de résistance ont agi en liaison avec des services d'État « ennemis » en vue de participer à l'effort de guerre de l'autre camp, et non pour des objectifs propres.

C'est là que s'établit la différence fondamentale, pour les anarchistes, entre l'action favorisant le triomphe d'une coalition contre l'autre, et celle qui correspond à des buts de libération sociale. Différence qui était sensible en Italie, en France, aussi bien que dans les pays dits « neutres » – comme en Amérique latine –, là où les grèves étaient soutenues, déclenchées ou condamnées non par rapport aux intérêts de la classe ouvrière, mais suivant le critère du « bon » ou du « mauvais » bénéficiaire sur le plan international.

Il existe, en dépit des situations locales parfois très complexes, un fil conducteur : c'est la guerre sociale que nous menons, et non la guerre entre nations ou entre blocs. Les « forces de libération » ne s'y tromperont pas en Italie – 1944 – quand les autorités militaires nord-américaines autoriseront la parution de toutes les publications de toutes les tendances « antifascistes », sauf les journaux anarchistes. De même que, dans le port de Buenos Aires, les staliniens s'opposeront aux mouvements revendicatifs dès lors que la production des entreprises intéressées était destinée au ravitaillement des alliés – ennemis la veille – de l'URSS.

Reconnaissons que nous ne possédons pas de doctrine éprouvée. Nos « ancêtres » ne nous aident guère.

Dans la logique marxiste, et pour ce qui concerne la politique internationale, il existe la même croyance dans le caractère « progressif » de l'expansion capitaliste dans le monde – étape inévitable pour que soient réunies les conditions nécessaires à la victoire du prolétariat – que pour le développement économique des nations. Miklós Molnár résume fort bien cette théorie : « Si le progrès réalisé par la bourgeoisie conquérante grâce au développement de ses forces productives est l'étalon universel pour mesurer les peuples, leur place au soleil et la légitimité de leurs revendications nationales, il est tout aussi impossible de se placer aux côtés des peuples “asiatiques” qu'aux côtés des “sous-développés” du Vieux Continent. Autrement dit, si Marx et Engels avaient voulu adopter un concept anticolonialiste... ils auraient dû l'élaborer au sujet des peuples opprimés d'Europe également et vice-versa. Faute de se placer sur le terrain de l'autodétermination sans discrimination, ils s'enferment dans le carcan de leur vision matérialiste et, dirait-on ¬aujourd'hui, “productiviste“ du monde. Dans une position idéologique, donc ? Pas du tout, puisqu'il s'agit d'une idéologie fondée sur une analyse de la réalité et qui se voulait scientifique. Ce n'est pas un vœu, un programme, un idéal que Marx et Engels prétendaient exprimer par leurs thèses, mais bien la tendance générale du développement historique. [3] »

Il y aurait quelque cruauté à rappeler à nos bons simili¬-marxistes d'aujourd'hui qui se portent au secours des colonisés ou néo-colonisés (sauf quand il s'agit de colonies soviétiques) les positions de leurs maîtres à penser (il leur reste des maîtres, mais pas de pensée). Molnár le rappelle : « ... le contenu moral du colonialisme, son infamie et sa stupidité n'infirment pas aux yeux de Marx sa nécessité en tant que processus historique global. Quelque détestables que soient les motifs et les méthodes de colonisation britanniques, ils accomplissent une tâche historique somme toute progressiste » [4].

Côté Bakounine, le raisonnement est inverse : « La conquête faite par les nations civilisées sur les peuples barbares, voilà leur principe. C'est l'application de la loi de Darwin à la politique internationale. Par suite de cette loi naturelle, les nations civilisées étant ordinairement les plus fortes doivent ou bien exterminer les populations barbares ou bien les soumettre pour les exploiter, c'est-à-dire les civiliser. C'est ainsi qu'il est permis aux Américains du Nord d'exterminer peu à peu les Indiens ; aux Anglais d'exploiter les Indes orientales ; aux Français de conquérir l'Algérie ; et enfin aux Allemands de civiliser, nolens volens, les Slaves de la manière que l'on sait. [5] »

Mais si l'examen des relations entre Russie, Allemagne et Pologne donne l'occasion à Bakounine de conclure de manière tout à fait opposée aux opinions de Marx, le premier considérant l'Allemagne comme l'État le plus porté à l'expansion et le second estimant que la Russie tsariste est destinée à s'étendre par la nature même de son régime retardataire et absolutiste, il n'en reste pas moins que, pour le Russe, c'est le problème de l'État qui est essentiel. « L'État moderne ne fait que réaliser le vieux concept de domination [...] qui aspire nécessairement, en raison de sa propre nature, à conquérir, asservir, étouffer tout ce qui, autour de lui, existe, vit, gravite, respire ; cet État [...] a fait son temps. [6] »

Ici, déjà, le principe étouffe les analyses détaillées. Il n'est pas sûr qu'il soit suffisant pour dominer les entraînements de la passion

On ne peut mieux résumer une certaine mentalité qui régnait dans les rangs de l'émigration cénétiste en France qu'en citant la réponse faite en novembre 1944 à l'Union nationale espagnole (UNE) – fabrication du PC espagnol –, qui, lors d'un congrès tenu à Toulouse, avait décidé d'éviter de nouvelles effusions de sang en Espagne : « Magnifique déclaration avec laquelle nous sommes totalement d'accord. Mais pourquoi dit-on aux Anglais une chose et une autre totalement différente aux Français et aux Espagnols réfugiés en France ? Pourquoi les porte-parole de l'UNE appellent lâches les exilés espagnols qui se refusent d'entrer dans les rangs de leurs guérillas qui prétendent reconquérir l'Espagne l'arme au poing ? C'est nous qui portons le drapeau de l'unité de tous les Espagnols amants de la liberté et de la République. C'est nous qui, dans un Front populaire, avons défendu la République, une République que l'UNE considère morte. C'est nous qui disons aux Anglais, aux Américains, aux Russes et à tous les peuples démocratiques du monde – et très particulièrement aux Espagnols exilés en France – que l'on doit tenter de libérer l'Espagne en évitant une nouvelle tuerie cruelle entre Espagnols. [7] »

Que d'illusions, que de vaines et gloriolantes espérances, quel manque de connaissance des motivations qui déterminaient la politique des États « démocratiques ». Le livre de José Borras dont nous avons extrait cette citation abonde en enfantillages de ce type et en guimauve littéraire, en lieu et place d'une difficile mais indispensable analyse des conjonctures politiques internationales. La garde est baissée devant la froide détermination des États, égoïstes par nature. Après les désillusions, inévitables, viendront les aventures lancées à coups de jeunes, à coups de morts et d'arrestations, un prix aussi mal calculé que l'était la croyance en des gouvernements bourgeois démocratiques animés… des meilleures intentions.

Car le mouvement libertaire espagnol, du moins dans ce qu'il déclare officiellement, n'a rien appris de ce que vaut « l'antifascisme » national ou international : « Une des constantes qui ont nettement marqué le comportement politique des partis et organisations exilés a été de croire – et de faire croire – que si les antifascistes espagnols perdirent la guerre civile et s'ils ne sont pas encore parvenus à abattre la dictature franquiste, la faute en est aux puissances étrangères. [8] »

S'agit-il d'une interprétation particulière, marquée par les circonstances propres au conflit ibérique ? Il ne le semble pas, car nous retrouvons ce raisonnement, non plus à chaud, mais comme expression naturelle d'un courant de pensée, chez nombre de militants, et à propos d'autres guerres. Ainsi, sous la plume d'un excellent militant asturien, Ramón Álvarez, quand il parle d'Eleuterio Quintanilla, organisateur et propagandiste anarchiste du premier tiers du XXe siècle : « Tant que la guerre ne se manifesta pas par le choc brutal des armées sur les champs de bataille transformées en tombes gigantesques, de jeunes gens qui avaient rêvé d'une “belle époque” prolongée, Quintanilla se déchaîna contre la guerre. Il n'ignorait pas que les tueries collectives ont toujours assuré le salut du capitalisme, coïncidant chronologiquement avec les cycles de crises économiques, résultats des inévitables contradictions d'un système social basé sur l'exploitation et le profit. Une fois mortes les illusions reposant sur un internationalisme trop jeune pour être enraciné dans la conscience civique – bien qu'il doive constituer la première aspiration d'un idéaliste sincère –, Quintanilla décida rapidement de défendre le camp occidental, car il représentait une plus grande somme de libertés, où était possible l'ensemencement révolutionnaire. Alors que la victoire du kaiserisme aurait signifié un recul sensible, dont les conséquences seraient retombées de préférence sur les couches les plus pauvres de chaque nation. [9] »

Dans la plupart des cas, le choix d'un camp est déterminé par le sentiment d'impuissance chez le militant. Demeurer en dehors de l'affrontement public majeur lui semble l'exclure de toute action, de toute existence. Or, il ne s'agit pas d'être neutre, mais de refuser les règles d'un jeu qui n'est pas le sien. C'est le choix d'un camp qui fait disparaître sa personnalité propre. Son engagement signifie son suicide en tant que militant anarchiste.

Que les circonstances l'obligent à se trouver inséré, en uniforme ou en civil, dans les appareils de l'une des parties belligérantes, ne l'engage pas. Ce serait sa justification de ce qu'il n'a pas le pouvoir d'éviter qui le mettrait hors du combat social. C'est à partir de cette – de sa – situation de fait, non choisie, qu'il peut commercer – ou continuer – d'agir. Pour agir, il doit travailler à suivre et à comprendre les événements, tâche peu aisée mais possible. De même qu'il doit connaître le milieu où il se trouve placé, pour en saisir la diversité et les contradictions. Tous éléments de connaissance qui lui serviront, dans l'immédiat ou dans le temps. Les aspects sociaux d'un conflit, d'une tension, d'une guerre ne sont jamais absents longtemps. Non plus que les réactions individuelles. Là est son terrain.

Quant à la sempiternelle considération que tout acte, tout sentiment exprimé, toute attitude font le jeu de l'un ou l'autre antagoniste, elle est sans nul doute exacte. Le tout est de savoir s'il faut disparaître, se taire, devenir objet, pour la seule raison que notre existence peut favoriser le triomphe de l'un sur l'autre. Alors qu'une seule vérité est éclatante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons nous-mêmes.

Ne pas vouloir participer aux opérations de politique internationale, dans l'un des camps en lutte, ne signifie pas qu'il faille se désintéresser de la réalité de ces opérations, de ces formes de guerre permanente prenant les aspects les plus variés – commerciales, politiques, militaires –, de ces stratégies. Oublier que les États-Unis, par vocation et volonté de puissance, sont partout présents dans le monde, veulent assurer la défense et la garantie de leur métropole qui dépend d'un ravitaillement de nature intercontinentale ; oublier les tendances à l'hégémonie mondiale de l'Union soviétique ; oublier la capacité expansionniste de la Chine ; oublier que les poussées d'indépendance qui secouent l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine sont à la fois volontés populaires, surgissements de nouvelles classes dirigeantes et pions des rivalités entre grandes puissances, c'est se condamner à donner dans tous les panneaux. C'est au contraire par le tri continu des éléments décisifs entre manœuvres de type nationaliste ou impérialiste et courants de libération authentiques que la critique libertaire peut et doit s'exercer si elle veut être instrument de connaissance et de combat.

Or, à chaque fois que le militant prend position, avec l'espoir d'occuper une place dans la « marche de l'histoire », ou qu'il refuse de manifester son soutien à une poussée sociale par souci de ne pas favoriser une autorité gouvernementale, il erre ou perd toute existence. Il faut se rappeler à ce propos l'attitude d'intellectuels libertaires italiens estimant « progressiste » la liquidation de la féodalité tibétaine par l'Armée rouge chinoise (à quoi il était possible – aussi absurdement – de mettre en parallèle le rôle moderniste de la conquête mussolinienne de l'Abyssinie). Ou encore les réticences de milieux anarchistes français lors de l'insurrection hongroise de 1956, dans laquelle ils voyaient la main de la propagande nord-américaine. Plus tard, la critique des méthodes dictatoriales castristes fut assimilée à la défense de l'impérialisme yankee. Et plus récemment nous avons pu lire dans un journal anarcho-syndicaliste norvégien une défense inconditionnelle du MPLA d'Angola.

Ce sont exemples non de clairvoyance, mais de soumission aux artifices des propagandes, d'absence d'information directe ou de travail d'analyse. Exemples de l'inutilité des principes si ceux-ci ne sont pas constamment nourris et vérifiés par l'effort de connaissance.

Par contre, là où nous trouvons des alliés naturels, là où surgissent des forces sur le plan social qui brisent le faux dilemme des blocs bons ou mauvais, nous ne sommes ni assez vigilants ni assez solidaires. Du moins en tant que mouvement, car fort heureusement, individus, noyaux et initiatives agiles n'ont jamais manqué. Il va sans dire que nos alliés naturels ne sont pas, dans les pays de l'Est, les services nord-américains, ni, en Amérique, les hommes du KGB. Mais réduire la compréhension des situations nationales et la complexité des rapports internationaux à ces cirques – comme il est aisé et courant de le faire – serait lamentable pour des militants rétifs par principe aux sortilèges manipulés desmass media.

Si nos alliés naturels se trouvent parmi ceux d'en bas qui, sous des formes infiniment variées luttent ou se défendent dans les entreprises ou dans les quartiers populaires des villes ou des burgs bulgares, cubains ou sud-africains, russes ou chinois, argentins ou nord-américains, ou à Hong Kong ou au Japon, nos ennemis non moins naturels sont les systèmes et les régimes qui les dominent, les exploitent ou les répriment. De même que nos préoccupations portent sur l'évaluation des résultats des mille formes de résistance aux conflits – non pas théoriques, mais réels –, c'est-à-dire sur la façon de savoir, par exemple, si les dizaines de milliers de déserteurs ou de réfractaires nord-américains ont accéléré la liquidation de la guerre au Vietnam – ce qui ne nous place nullement à la traîne ni aux ordres du gouvernement de Hanoï.

À regarder de près, nous ne sommes pas absents du combat si nous menons le nôtre tout en connaissant et en dévoilant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étroitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trapes se préparent évidemment bien à l'avance. Pour ne pas y tomber, nos généralités préventives ne sont pas suffisantes. Il nous faut dès maintenant apprendre à détailler : antagonisme-collaboration entre États-Unis et URSS, eurocommunisme, libérations du type angolais, éthiopien ou cambodgien, démocratie à la japonaise, etc. Des détails qui nous renforceront dans notre hors-jeu international et notre possible action internationaliste.

Santiago PARANE
Interrogations, n° 11, juillet 1977, pp. 3-13.


[1] « Neither East nor West », Freedom Press, Londres, 1952.

[2] War Comentary, décembre 1939.

[3] Marx, Engels et la politique internationale, Paris, Gallimard, 1975.

[4] Ibidem, p. 199.

[5] Aux compagnons..., Archives Bakounine, II.

[6] Étatisme et anarchie, Archives Bakounine, III.

[7] José Borras, Políticas de los exiliados españoles 1944-1950, Paris, Ruedo Ibérico, 1976.

[8] Ibidem, p. 23.

[9] Ramón Álvarez, Eleuterio Quintanilla. Vida y obra del Maestro, Editores Mexicanos Reunidos, México, 1973.

02.05.2022 à 10:03

D'un anarchisme de guerre

F.G.

■ Parmi les témoignages qui circulent ici ou là sur l'intégration de volontaires anarchistes aux unités de défense territoriale placées sous le contrôle de l'armée nationale ukrainienne, l'entretien que Taras Kobzar a accordé à Perrine Poupin pour la revue Mouvements (La Découverte) – et qui a été mis récemment en ligne sur le site la revue – nous semble intéressant à divers titres. D'abord parce que Taras – que Mouvements nous présente comme étant un militant anarcho-syndicaliste ayant participé à de (...)

- Guerre d'Ukraine
Texte intégral (5046 mots)



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■ Parmi les témoignages qui circulent ici ou là sur l'intégration de volontaires anarchistes aux unités de défense territoriale placées sous le contrôle de l'armée nationale ukrainienne, l'entretien que Taras Kobzar a accordé à Perrine Poupin pour la revue Mouvements (La Découverte) – et qui a été mis récemment en ligne sur le site la revue – nous semble intéressant à divers titres.

D'abord parce que Taras – que Mouvements nous présente comme étant un militant anarcho-syndicaliste ayant participé à de nombreuses initiatives sociales à Donetsk depuis 1989, ville qu'il a dû fuir en 2014 à la suite de l'occupation du Donbass par les séparatistes pro-russes, et qui vit actuellement à Kiev – ne laisse planer aucun doute sur le seul choix qui s'offrirait aux anarchistes ukrainiens depuis l'agression russe contre le pays, à savoir leur ralliement actif à l'unité nationale autour de Zelensky. Ensuite parce que, au-delà de la sincérité non discutable de ses propos, il n'est non moins indiscutable que ce ralliement au grand récit national – voire nationaliste – ne va pas, comme on le constate dans cet entretien, sans adhésion idéologique au discours porté par le pouvoir et ce qui va avec : effacement des altérités, militarisme, unité de tous contre l'agresseur, minimisation du rôle joué par l'extrême droite au sein même des forces armées, destin historique commun du « nationalisme libérateur », « esprit patriotique ». Enfin parce que les références historiques qui ponctuent les propos de Taras – l'unité supposée de l'Espagne républicaine autour de Manuel Azaña pendant la guerre civile espagnole (dont Zelensky serait aujourd'hui l'alter ego en Ukraine), la symbolique de Guernica, l'équivalence établie entre le Poutine d'aujourd'hui et l'Hitler du Grand Reich, l'assimilation entre la répression anti-ukrainienne dans l'autoproclamée « République populaire de Donetsk » et la Grande Terreur stalinienne, entre autres – induisent que l'anarchisme de guerre ne déroge pas au principe qui sous-tend toute propagande de guerre : l'arrangement avec la vérité historique quand la vérité patriotique l'exige.

Bien sûr, tout un chacun peut se dire que, Taras étant sous les bombes et nous à l'abri, nos points de vue répondent à des contingences objectives radicalement différentes, mais ce serait ignorer que nos critiques ne portent pas sur l'opportunité de résister, tant que faire se peut, à l'agression russe, mais sur le glissement qui, en résistant, peut s'opérer, y compris chez les anarchistes les plus clairvoyants, entre la volonté de chasser l'agresseur – en n'oubliant pas, au passage, le petite peuple russe, qui paye lui aussi ses infamies – et l'adhésion acritique à la vision de l'autre bloc, celui de la Démocratie, qui, malgré les velléités auto-organisatrices et horizontalistes du petit peuple ukrainien, s'arrangera bien, une fois la guerre patriotique gagnée, pour le plier à sa paix de classe en le renvoyant à ses frustrations de petit peuple. Rien de plus, mais rien de moins.

En attendant, le meilleur à Taras. De notre part à tous.

Suerte, compañero !

À contretemps



Comment as-tu vécu le début de la guerre, le 24 février 2022 ?

Même si jusqu'aux derniers jours on parlait abondamment de la possibilité d'une guerre, je n'avais jamais voulu y croire. La plupart des Ukrainiens ordinaires ont été pris par surprise par l'attaque des troupes russes. Comme d'autres personnes, j'ai été réveillé tôt le matin par des bruits d'explosion qui ont retenti dans le ciel. Vers 5 heures, des avions russes (j'ai appris ensuite qu'il s'agissait de drones) ont attaqué l'aéroport de Boryspil (le plus grand aéroport civil d'Ukraine), situé aux marges de la ville de Kiev. Je suis sorti sur le balcon et j'ai entendu des échanges de tirs entre la défense aérienne de l'armée ukrainienne et l'aviation russe. Au début, je voulais croire qu'il ne s'agissait que d'une provocation militaire pour faire pression sur l'Ukraine. Et que cela se terminerait ainsi. Personne ne voulait croire à une guerre totale et prolongée. Malgré les avertissements des services de renseignement occidentaux, notamment états-uniens et britanniques, et de nombreux autres signes, personne ne voulait y croire. On ne croyait pas que Poutine se lancerait dans une telle aventure. La guerre a été un grand choc pour les Ukrainiens. J'éprouve un sentiment d'irréalité. J'ai vécu une expérience similaire à Donetsk en 2014.

Pourquoi, à ton avis, la Russie attaque-t-elle l'Ukraine maintenant ?

Cette guerre marque le retour des ambitions impériales du Kremlin et de Poutine, qui considère que sa mission historique est de rétablir les frontières de l'Empire russe ou de l'Union soviétique. Son aspiration est de faire à nouveau de la Russie un empire influent dans le monde, comme à l'époque soviétique, en « récupérant » les « terres russes » qui sont devenues des États indépendants il y a plus de trente ans, lorsque l'Union soviétique s'est effondrée. Poutine a été très encouragé par la réaction positive de la société russe à l'annexion de la Crimée. Je pense également qu'il a considéré l'absence d'une réaction forte de l'Occident à ses activités criminelles comme une preuve de faiblesse et comme le signe que l'Occident ne constituerait pas un obstacle à ses plans.

Une autre raison de cette guerre est que Poutine a décidé, en vue de la prochaine élection présidentielle russe en 2024 (dont l'issue est déjà jouée d'avance), d'offrir à la majorité chauvine du pays une autre victoire spectaculaire, qui prouverait la grandeur de la Russie, personnifiée par un grand président. C'est une façon de s'assurer que sa cote de popularité monte en flèche auprès de cet électorat. Poutine veut entrer dans l'histoire comme le grand-père de la nation, un peu comme Staline. L'Ukraine fait obstacle à ses projets, par son attitude indépendante, pro-occidentale et antirusse.

Beaucoup d'analystes font un parallèle avec la guerre en Syrie. Qu'en penses-tu ?

De nombreuses villes ukrainiennes ne se distinguent déjà guère d'Alep : elles sont en totalité ou en partie en ruines. Les soldats russes tirent sans scrupules sur les civils et les quartiers résidentiels. Nous ne pardonnerons jamais et n'oublierons jamais cela. La machine militaire réputée de la Russie fait face en Ukraine à un peuple qui se battra jusqu'au bout. L'expérience acquise par les Russes dans les guerres qu'ils ont menées ces dernières années, que ce soit en Syrie ou ailleurs, ne leur suffira pas pour nous vaincre. La machine militaire russe, malgré sa terrible réputation, se révèle être un colosse aux pieds d'argile, tout comme l'Empire russe dans son ensemble. Cette guerre va détruire le régime de Poutine. L'armée et la société ukrainiennes ont beaucoup changé depuis 2014. Tout comme on disait de l'Irlande qu'elle était un oiseau qui dévorerait le foie de l'Empire britannique, l'Ukraine est aujourd'hui un pays petit, mais redoutable, qui provoquera la chute du dernier empire fasciste de ce monde.

Comment le paysage politique a-t-il évolué en Ukraine depuis la révolution de Maïdan [1] ? Quelles sont les différentes forces politiques en présence ? Qu'en est-il du poids des mouvements d'extrême droite ?

Au départ, j'étais sceptique à l'égard du mouvement de Maïdan. Au cours des premières semaines, j'avais l'impression qu'il ne s'agissait que d'une mascarade politique destinée à préparer les élections en Ukraine. Mais, avec le temps, ce soulèvement est clairement apparu comme une authentique révolution nationale, comme une profonde refondation de la communauté politique et sociale ukrainienne à partir d'une réelle auto-organisation de la société civile.

Les oppositions entre droite et gauche s'effacent désormais devant la nécessité impérieuse d'affronter un problème commun : défendre la vie des gens, l'intégrité territoriale du pays et l'avenir de notre jeune démocratie. Aujourd'hui, des valeurs telles que la liberté politique, l'auto-organisation par la base, les réformes sociales, la possibilité pour le peuple de s'armer, l'alternance du pouvoir appuyée sur un processus électoral, le respect des droits fondamentaux, la conscience de soi du peuple sont au cœur de la lutte menée par l'ensemble des Ukrainiens. Ces principes distinguent radicalement la société ukrainienne unie par un destin historique commun de l'agresseur autoritaire, chauvin et raciste contre lequel nous nous battons.

Trois tendances aux traditions historiques propres, issues de la révolution et de la guerre civile d'il y a un siècle (1917-1922), se retrouvent aujourd'hui organiquement liées en Ukraine : la Makhnovtchina, la Petlyurovtchina et la Hetmanvtchina. La Makhnovtchina puise ses racines dans la tradition anarchiste du peuple ukrainien, qui s'incarne aujourd'hui dans l'auto-organisation dont ce peuple fait preuve, notamment à travers le mouvement des volontaires et la défense territoriale ; la Petlyurovtchina, c'est l'armée et les associations nationales républicaines ; la Hetmanvtchina, c'est le pouvoir d'État et le monde des affaires. Toutes ces tendances se retrouvent maintenant unies par un même désir de défendre le pays, par un même souci de voir ce pays se développer de façon libre et indépendante. Ce n'est qu'après la guerre que l'on pourra voir ce qu'il se passera vraiment, mais aujourd'hui on vit une situation unique : tout le monde se tutoie. Cela me rappelle l'Espagne républicaine de 1936. Le président Zelensky rappelle d'ailleurs le président Manuel Azaña. Donc actuellement, on ne peut en aucune façon parler d'une concurrence ou d'une opposition entre ces différents courants politiques.

Je sers dans une unité créée par des nationalistes – qui est approvisionnée par les autorités municipales et par des volontaires et financée par des entreprises privées. Nous donnons des cours sur l'anarchisme aux combattants et nous organisons des comités de soldats qui veillent au bien-être des combattants et au respect de leurs droits sans que cela ne pose aucun problème. On peut trouver, arme à la main et dans une même tranchée, un anarchiste, un nationaliste, un euro-optimiste, un simple paysan, un ouvrier ou un informaticien sans opinion politique précise. Tous sont unis par un même désir de protéger leur peuple, et l'indépendance et la liberté de l'Ukraine. Nous sommes tous frères et sœurs, nous sommes le peuple ! C'est le slogan universellement partagé et la seule idéologie qui règne aujourd'hui. La Révolution française de 1789 a créé une nation française, la révolution ukrainienne de 2013-2014 et surtout la guerre de 2022 sont en train de créer une nouvelle nation : la nation ukrainienne. Le peuple s'est réveillé. Les six cents années de lutte et de souffrance du peuple ukrainien touchent à leur fin.

Quelles sont les personnes qui s'engagent ? Pourquoi et dans quel but ? Que peut-on dire du nationalisme en Ukraine, sujet qui passionne certains commentateurs, ici, en France ?

Il est difficile de dire maintenant ce qui se passera après cette guerre. Quelle que soit son issue, l'Ukraine a déjà gagné. Elle a gagné moralement, spirituellement, politiquement et socialement. Peut-être que des années de maturation, des années de batailles sociales nouvelles et de luttes de classe au sein de la société nous attendent. Des luttes pour la transformation sociale, une série de nouvelles révolutions. Mais tout cela, c'est la guerre d'aujourd'hui qui le rendra possible, cette guerre qui est à la fois une guerre de libération et une guerre sociale. Une guerre entre un Empire et une république, entre la loi et le mépris de la loi, entre la vie et la mort, entre la liberté et l'esclavage.

Dans ce contexte, le nationalisme ukrainien s'apparente au nationalisme des Irlandais dans leur lutte contre l'Empire britannique. C'est un nationalisme libérateur et créatif. C'est une lutte de libération nationale menée par le peuple. L'influence des groupes radicaux n'est pas aussi importante qu'il n'y paraît de l'extérieur. Cette guerre fait peser sur le peuple ukrainien une menace de génocide. Face au danger que représente cet anéantissement, l'unité s'impose comme nécessaire, même si elle s'estompera avec le temps. Mais c'est l'essence du mouvement qui compte, l'élan de libération qui parcourt l'Ukraine face au racisme social russe qui nous refuse par principe le droit d'exister. Les mots, les bannières et les marqueurs d'identification historiques ne relèvent plus que de l'esthétique ou du symbole. Ils ont depuis longtemps cessé d'avoir les significations que l'on essaie de leur attribuer. Le drapeau rouge et les mots « antifascisme » ont un sens complètement différent aujourd'hui de celui qu'ils avaient il y a un siècle. Alors même que les autorités russes réduisent les villes ukrainiennes en ruines (on peut parler de Guernica du XXIe siècle), elles se préparent à organiser un « congrès international antifasciste ». Est-ce de l'ironie ? Une moquerie ? Ou la réalisation de la brillante prophétie de George Orwell ? Poutine est le Hitler d'aujourd'hui. Il n'y a rien d'autre à dire.

Qui est le président Zelensky ? Comment a-t-il accédé au pouvoir ?

Zelensky était un comédien et un homme de spectacle très populaire en Ukraine. Son élection à la présidence reflétait le désir du peuple de voir émerger des personnes qui ne soient pas associées à l'ancien establishment politique d'avant-guerre, le désir d'un renouvellement de la classe politique. Le slogan de campagne de Zelensky était « la paix ». De nombreux Ukrainiens avaient placé leurs espoirs en lui car ils étaient fatigués par la guerre qui durait depuis 2014. Zelensky avait promis de trouver une issue à la situation actuelle dans le Donbass et de régler le conflit militaire. En outre, l'équipe de Zelensky s'était engagée à mener des réformes économiques et politiques qui bénéficieraient aux gens ordinaires. Mais ces attentes ont été déçues et le gouvernement de Zelensky tout comme Zelensky lui-même ont été sévèrement critiqués par différentes segments de la société. Il est de tradition en Ukraine de constamment et publiquement critiquer toute autorité plutôt que de la sacraliser.

Au départ, le parti de Zelensky était donc perçu comme le parti de la paix. Mais les accords de Minsk imposés par la Russie se sont révélés impossibles à appliquer, car cela aurait signifié un éternel chantage à la guerre de la part du Kremlin et une dépendance totale de l'Ukraine à la volonté de Poutine. Ces accords prévoyaient en effet la reconnaissance forcée de « républiques » séparatistes au sein de l'Ukraine, lesquelles auraient été entièrement dépendantes des désirs du Kremlin. L'invasion de l'Ukraine en février 2022 a mis un terme à cette situation ambiguë et a montré que la paix n'était pas une option envisageable pour les Ukrainiens. La Russie ne souhaite en rien collaborer avec un pays partenaire indépendant, elle veut un vassal, un protectorat, un territoire entièrement dépendant. L'invasion a révélé une fois pour toutes au grand jour les véritables intentions de Poutine envers l'Ukraine, des intentions qui datent de bien avant 2014. Alors que le président Zelensky avait jusque-là été un homme politique à l'autorité contestée, otage des circonstances, depuis l'invasion il s'est transformé en un dirigeant fort qui bénéficie du soutien de la quasi-totalité des citoyens.

Quelle est la situation au Donbass ? Comment analysez-vous celle-ci, vous qui êtes originaire de la région ?

Tout ce qui se passe dans le Donbass depuis 2014 est une opération bien planifiée par le Kremlin. Le développement de sentiments séparatistes au sein de la population de ces régions, qui a précédé la création des supposées « républiques », a été orchestrée de toutes pièces par les services spéciaux russes. Je me souviens de la façon dont tout a commencé : j'ai assisté de mes propres yeux à la mise en scène théâtrale du « référendum populaire » sur l'indépendance du Donbass et j'ai été témoin du nombre réel de personnes qui y ont participé. Les sentiments pro-russes dans le Donbass en 2014 étaient très limités. La situation a beaucoup évolué au fil du temps. Selon la propagande russe, le nombre des partisans de la Russie s'est fortement accru, mais cela s'est fait progressivement, par étapes. Au printemps 2014, dans les grandes villes comme Donetsk, les pro-russes étaient en fait des citoyens russes convoyés jusque-là en autobus (notamment depuis la région de Rostov, en Russie) pour soutenir les actions pro-russes en se faisant passer pour des locaux. Au même moment se tenaient des rassemblements pro-ukrainiens à Donetsk qui ont réuni un très grand nombre de véritables habitants, comme le montrent de nombreuses photos et vidéos, et comme j'ai pu en être témoin. Des combats de rue entre manifestants pro-ukrainiens et pro-russes ont éclaté au printemps 2014 qui ont provoqué des blessés du côté ukrainien. Les partisans de la Russie étaient activement approvisionnés en armes par des bases spécialement établies à Rostov. Donetsk a été inondée d'agents des services de sécurité russes aux ordres du Kremlin, supervisés en particulier par Sergey Glazyev, un responsable politique de premier plan. C'est alors que les assassinats de militants civils ukrainiens et la persécution de la population ont commencé.

La situation a ensuite radicalement changé lorsque des groupes militants russes se sont mis à arriver à Donetsk et ont fait pression pour créer une milice séparatiste dirigée par le FSB [2]. En été, la situation a dégénéré en hostilités directes avec des unités de l'armée ukrainienne avec emploi de l'artillerie et de l'aviation. Les services de sécurité pro-russes ont effectués des tirs de mortier dans des zones résidentielles en accusant l'armée ukrainienne d'en être responsables. Ces provocations ont permis de susciter le climat souhaité par les occupants.

La troisième étape, visant à créer un sentiment pro-russe, a consisté à proclamer la « République populaire de Donetsk », dont le territoire fut isolé du reste de l'Ukraine. Dans ce régime d'isolement, avec l'aide des médias pro-russes, l'opinion publique a été livrée à la propagande du Kremlin. Dans les institutions, les universités et les établissements scolaires est montée une atmosphère à la « 1937 » (lorsque les purges staliniennes ont provoqué l'exécution et la déportation vers des camps de travail soviétiques de plusieurs millions d'Ukrainiens).

Actuellement, d'après les informations que j'ai, une partie importante de la population des enclaves séparatistes est favorable à l'Ukraine et n'accepte pas l'état des choses dans les « républiques ». En 2014, Donetsk était une région riche et développée, où le niveau de vie était bien plus élevé que dans de nombreuses autres régions d'Ukraine, comme celles autour des villes de Zaporijjia ou de Dniepr. Le Parti communiste ukrainien (KPU) avait peu d'influence dans la région de Donetsk. Par exemple, ses partisans n'étaient pas beaucoup plus nombreux que les anarchistes lors des manifestations du 1er mai. Il est donc étrange de parler d'une quelconque nostalgie de l'Union soviétique. Tous ces sentiments ont été artificiellement fabriqués dans le cadre du projet du « Printemps russe ».

Comment l'armée ukrainienne a-t-elle évoluée depuis 2014, époque où elle était quasiment inexistante ?

En 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée et déclenché la guerre dans le Donbass, l'armée ukrainienne était en effet très affaiblie et insuffisamment mobilisée. Au cours des trente années d'indépendance de l'Ukraine (1991-2014), le gouvernement ukrainien a échoué à réformer l'armée, à la réarmer, à créer une conscience civique élevée chez les militaires et à leur assurer une formation effective à la guerre moderne. Survivance de l'ancienne armée « soviétique », l'armée ukrainienne était davantage une entité décorative qu'une véritable force armée. Il en va de même pour la marine ukrainienne. En outre, la Russie n'a jamais été considérée comme une menace militaire et il n'y avait aucun plan pour assumer un éventuel conflit militaire. La direction militaire de l'armée ukrainienne était composée pour l'essentiel de personnes à l'esprit plus bureaucratique que militaire, pro-russes et issues d'une « tradition militaire soviétique » qu'ils partageaient avec leurs « collègues » russes. Par conséquent, il y avait, en 2014, très peu d'unités de l'armée ukrainienne en capacité de résister à l'invasion russe. Peu d'Ukrainiens étaient psychologiquement préparés à tirer sur les Russes. De ce fait, au cours des premières années de la guerre, l'effort de défense a été pour l'essentiel pris en charge par des formations de volontaires ukrainiens, des citoyens à l'esprit patriotique et des unités de partisans mal équipées et inexpérimentées au combat. Les huit années de guerre (2014-2022) ont vu cette situation changer radicalement. Une armée efficace et bien équipée s'est mise en place, très motivée et dotée d'une véritable expérience du combat. Une force de défense territoriale capable d'être déployée en cas de guerre générale a été créée, avec des centres de formation communautaires tenus par des volontaires où les civils pouvaient recevoir une formation militaire de base. Tout cela a permis d'opposer une résistance efficace aux troupes russes lors de l'invasion de février de cette année. L'armée, le peuple en armes et les volontaires civils fonctionnent à présent de façon coordonnée dans tout le pays, ce qui a permis de contrer la tentative de guerre éclair du Kremlin, qui espérait traverser la frontière et s'emparer rapidement des centres les plus importants de l'Ukraine. En outre, la population ukrainienne est bien plus organisée et unie qu'en 2014. L'armée russe n'a été accueillie favorablement par personne, et il n'y a eu aucune tentative de la population civile de former de nouvelles enclaves pro-russes.

Cette guerre suscite beaucoup de discussions et de tensions dans le monde militant occidental. Comment vous positionnez-vous par rapport au débat OTAN versus Russie ?

Chez les partisans d'une Ukraine démocratique et républicaine, le désir d'intégrer l'Europe et l'adhésion aux valeurs de la démocratie occidentale ne font aucun doute. S'il faut choisir entre le régime totalitaire de l'empire de Poutine et la démocratie occidentale (tout en restant lucide sur ses défauts), le choix en Ukraine est clairement et irrévocablement en faveur de l'Occident. Face à la perspective d'être écrasés par les ambitions impériales du Kremlin (la Russie ne reconnaît même pas l'existence des Ukrainiens en tant que peuple indépendant), l'idée de devenir un allié de l'OTAN, de l'UE et des États-Unis ne semble pas être une chose bien terrible. Le problème de l'expansion de l'OTAN vers l'Est (même s'il s'agit d'une réalité plutôt que d'un épouvantail ou d'une chimère comme à l'époque de la guerre froide) n'est pas un problème pour l'Ukraine, mais pour la Russie. On ne peut pas accepter que la Russie résolve ses problèmes géopolitiques par le génocide du peuple ukrainien. Ces questions auraient pu être résolues par la tenue de négociations internationales. Mais maintenant Poutine a perdu cette opportunité, et il n'y a pas d'autre stratégie que la destruction du régime agresseur russe. Il est évident pour tout le monde que la machine militariste russe ne s'arrêtera pas en Ukraine. Après l'Ukraine, la guerre s'étendra aux États baltes et plus loin encore en Europe de l'Est, via la Pologne. Le Kremlin parle d'un espace d'influence allant de l'océan Pacifique à l'océan Atlantique. Donc il ne faut pas se faire d'illusions sur ce qui va se passer ensuite. C'est une répétition de l'histoire avec Hitler et le Grand Reich. Le désir de l'Ukraine de s'allier aux démocraties occidentales est donc justifié, il relève de l'évidence. La guerre en Ukraine est une question de survie non seulement pour l'Ukraine, mais aussi pour l'Europe. Si la Russie actuelle se croit autorisée à réagir ainsi pour éviter d'avoir l'OTAN à ses frontières (en admettant un instant que cette rhétorique soit recevable), alors que cette Russie aille au diable !

Une question distincte pour les gauchistes et les anarchistes est de savoir quelle stratégie adopter qui soit en accord avec leurs principes idéologiques. Pour moi, la solution est simple. Tant qu'Hitler existe (personnellement ou collectivement), la gauche doit s'opposer à lui et le combattre, et les ennemis d'Hitler sont nos alliés. Après la défaite d'Hitler s'ouvrira une époque nouvelle où les stratégies de classe, locales et internationales, auront toute leur place. C'était le cas pendant la Seconde Guerre mondiale, il devrait en être de même aujourd'hui.

D'après moi, la vie publique en Ukraine depuis la révolution de Maïdan est traversée de toutes parts par des tendances que je considère comme plutôt libertaires. Les noms, les couleurs et les formes diffèrent de ceux des forces anarchistes traditionnelles, mais, dans leur essence, ces dynamiques s'inscrivent dans les principes de l'anarchisme : électivité et alternance au pouvoir, démocratie directe, auto-organisation et développement de liens horizontaux, armement universel du peuple, spontanéité et sens de l'initiative, capacité des groupes civiques de base à contrôler le gouvernement, information libre et transparente au sein de la société civile et entre les citoyens et le gouvernement. Certes, beaucoup de choses existent à l'état embryonnaire et coexistent avec les institutions bourgeoises et la corruption, mais tout est en évolution et il est en notre pouvoir de poursuivre ce que nous avons commencé depuis Maïdan. Dans la Russie de Poutine, il n'y a rien de tout cela : il s'agit d'un État policier où règne le culte des dictateurs sanguinaires et où le militarisme, le chauvinisme et le racisme sont élevés au rang de religion d'État qui imprègne toutes les couches de la société. De ce point de vue, il n'y a aucune comparaison possible avec la présence ou l'influence de groupes radicaux d'ultra-droite en Ukraine : ces groupes restent très minoritaires dans le pays. Bien sûr, je préférerais que notre guerre se place sous la bannière de Nestor Makhno (fondateur de l'Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, qui, après la révolution d'Octobre, et jusqu'en 1921, combat à la fois l'armée tsaristes contre-révolutionnaire et l'armée rouge bolchevique) et non de Stepan Bandera (homme politique et idéologue nationaliste ukrainien qui a collaboré avec l'Allemagne nazie), encore que la figure de Makhno soit assez populaire ici ! Je souhaiterais bien sûr combattre au nom de l'Anarchie plutôt que de la Nation, mais il ne s'agit que de symboles et de mots qui ne changent rien à la nature réelle du mouvement qui traverse l'Ukraine. En tout cas, actuellement, à choisir entre « Vive le Roi ! » et « Vive la Nation ! », je choisis sans hésiter la Nation !


[1] En février 2014, des manifestants ont occupé la place de Maïdan (« place de l'Indépendance ») et ont obtenu la destitution du président Viktor Ianoukovitch, proche de Moscou, après cinq jours d'affrontements avec la police. [Note de « Mouvements ».]

[2] Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie.

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