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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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07.09.2026 à 17:13

Jérémie Younes
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Natacha Polony « se lance en politique »… et ça passionne les journalistes.

- Le journalisme d'élite /
Texte intégral (648 mots)

Natacha Polony « se lance en politique »… et ça passionne les journalistes.

Natacha Polony l'a annoncé officiellement sur RTL, lundi 31 août, après un été passé à ménager ses effets : elle « se lance en politique » ! Elle qui connaît bien les rouages du commentaire et la circulation circulaire du bavardage avait d'ailleurs posé un premier jalon, début juillet, sur le plateau du Figaro TV (03/07). Eugénie Bastié lui demandait alors : « Pourriez-vous être candidate à l'élection présidentielle ? » ; l'éditorialiste Polony rétorquait que « les choses sont ouvertes ». Puis, c'est dans un grand entretien au Parisien qu'elle annonçait le lancement de son mouvement, fin août, sans n'avoir toutefois rien de concret à proposer : « Le temps viendra de donner à cette dynamique un nom, des contours… » (28/08). Le microcosme journalistique ayant la passion de lui-même, la voici donc sur RTL quelques jours plus tard (31/08) :

- Céline Landreau : Cette situation, vous la commentez depuis des années… pourquoi vous entrez dans la danse aujourd'hui ?

- Natacha Polony : Parce que j'en ai assez de commenter le désastre […].

Ayant nous aussi patiemment subi les avis et les « analyses » de Natacha Polony ces 20 dernières années, nous pouvons entendre qu'une certaine lassitude se soit fait sentir. Quant à son choix de basculer « de l'autre côté », reconnaissons qu'il a au moins le mérite de la transparence : comme nous le répétons souvent, nombre d'éditorialistes (et pas seulement) jouent le rôle d'acteur politique à part entière. Natacha Polony rejoint d'ailleurs une longue liste d'éditorialistes et/ou présentateurs ayant franchi le Rubicon : de Bernard Guetta à Éric Zemmour, en passant par Bruno Roger-Petit, Aymeric Caron, Laurence Haïm, Claude Sérillon, Audrey Pulvar, Noël Mamère, Laurent Joffrin ou encore Phillipe Ballard – et la liste est loin d'être exhaustive ! Gageons qu'à l'avenir, le courage de Natacha Polony inspirera d'autres confrères ! Christophe Barbier ? Nathalie Saint-Cricq ? Yves Thréard ?

L'aveu de Natacha Polony permet enfin une dernière clarification : pour les éditorialistes de sa trempe, le « journalisme » est réductible au « commentaire ». Fatiguée de « commenter », l'éditorialiste aurait pu bifurquer vers une autre pratique du métier. Elle aura désormais, du reste, tout en même temps : la stature de femme politique, l'ancien plaisir du commentaire… et le confort habituel des plateaux télé !

Car le monde médiatique raffole de ce genre de « coup ». À peine entrée en politique en effet, Natacha Polony bénéficie d'une couverture abondante : après RTL, la voici sur BFM-TV le lendemain (01/09), puis sur LCI le surlendemain (02/09). Son « entrée en politique » fait l'objet d'articles sur le site de France Info (31/08), de Ouest-France (30/08) ou de la Nouvelle République (30/08). Empruntant comme les autres le passage obligé, Libération se fend d'un : « Natacha Polony candidate ? Laurent Ruquier, ce dénicheur de futurs politiques » (31/08), et Le JDD consacre une pleine page à l'information (02/09). Bref : le mouvement de Natacha Polony n'a pas une idée, pas un militant, pas même de nom, mais Polony Natacha fait déjà « l'actu » ! À quoi cela tient ? Au capital médiatique acquis en commentant à tort et à travers ces 20 dernières années.

Et c'est ainsi qu'une nouvelle vague de commentaires sur du vide fut déclenchée par celle qui déclarait « en avoir assez de commenter ». Pour la profession, cela aurait pu être un instant de lucidité. Encore raté !

Jérémie Younes

03.09.2026 à 10:38

Jérémie Younes
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Caricatures médiatiques… et prêt-à-penser.

- Médias et extrême droite /
Texte intégral (2070 mots)

Indifférence absolue ou matraquage simplificateur ? La presse ne sait toujours pas quoi faire des sciences sociales… à part les malmener. Retour sur une « note » analysant « la progression du vote d'extrême droite en France », au succès incontestablement médiatique.

Simplification à outrance, répétition et déclinaison sur tous les formats, exagération et extrapolation… Vis-à-vis des sciences sociales, l'attitude des grands médias passe d'un extrême à l'autre : soit le dédain et l'indifférence la plus absolue – le cas le plus fréquent ; soit le matraquage simplificateur et acritique jusqu'à indigestion – le cas qui nous occupe aujourd'hui. Dans les deux configurations, le savoir critique n'existe pas.

La note que les grands médias ont adorée

Le 30 janvier 2026, le CEPREMAP, un laboratoire de recherche en science économique, publie une note du chercheur Hugo Subtil : « Quand les bars-tabacs ferment. L'érosion du lien social local et la progression du vote d'extrême droite en France ». Le succès de cette courte note de recherche (8 pages) est immédiat : Le Monde, Libération, Le Figaro, France 2, France 24, France Inter, France Culture, Le Point, Le Nouvel Obs, Public Sénat, BFM-TV, mais aussi la fachosphère, de CNews à Boulevard Voltaire en passant par Valeurs actuelles… Entre le 2 et le 3 février, la quasi-totalité du spectre médiatique français produit à peu de choses près le même article : « La disparition des bars-tabacs, lieux de sociabilité, nourrit la progression du vote RN, selon une étude » (Le Monde, 02/02).

La floraison éditoriale est spectaculaire. Le 3 février, « l'étude » d'Hugo Subtil est par exemple le sujet de l'édito politique de Patrick Cohen sur France Inter : « Le grand mérite de l'étude signée Hugo Subtil est […] d'avoir montré un lien [entre la fermeture des bars-tabacs et le vote RN], mais aussi que la corrélation marche dans les deux sens : les ouvertures de cafés sont associées à une baisse du vote d'extrême droite ! » Pour Anne Saurat-Dubois sur BFM-TV (03/02), « l'étude » constitue même le « fait politique » du jour, qui inspire également à l'impayable Paul Sugy son édito sur CNews : « Bar-Tabacs, symbole politique de la France oubliée » (03/02). Sur RTL, Isabelle Saporta en remet une couche (03/02) : « L'intelligentsia qui moquait ces cafés du commerce se rend compte aujourd'hui, étude à l'appui, que quand ils ferment ces bars […], ben le vote RN progresse. » La veille, on trouvait des pages consacrées à cette « étude » dans tous les grands journaux, comme La Croix : « La fermeture des bars-tabacs peut-elle contribuer à la progression du vote pour l'extrême droite ? » (02/02)

Tartinée à toutes les sauces, la note d'Hugo Subtil est également l'occasion d'un débat animé entre Élisabeth Lévy et Éric Revel sur Sud Radio (3/02). Quelques jours plus tard, c'est Cécile Duflot qui en fait sa chronique sur RMC, dans l'émission « Apolline Matin » (05/02) : « [Il y a] une corrélation totale entre ces fermetures et le vote RN. » Puis c'est au tour de Jean-Michel Aphatie dans « Quotidien » (TMC, 09/02) : « On connaît la raison des succès électoraux du RN », lance Yann Barthès. « Oui, répond Aphatie, on pensait jusqu'ici que c'était dû au talent de Jordan Bardella, qui est quand même la 9e merveille du monde ! Eh bien non : si le Rassemblement National a du succès, c'est parce que les bars-tabac ferment ». C'est simple, non ?

Décidément très inspirante, l'étude suscite aussi des reportages (« Et si je vous disais que cet endroit peut faire basculer une élection ? », Huffpost, 18/03) et, quoique rares, des interviews d'Hugo Subtil lui-même, comme à Midi Libre, chez LCP ou France 3 Centre-Val de Loire. À cette occasion, le chercheur modère lui-même l'enthousiasme journalistique, en affirmant que ce qu'il a identifié est « une toute petite cause », et que les « variables les plus lourdes » restent « les classes sociales ». Il n'a manifestement pas été entendu – mais a-t-il été seulement lu ? –, car ces précautions étaient bel et bien présentes dans sa note.

La clé d'un succès médiatique

Comment expliquer le succès fulgurant de cette petite étude au sein de médias qui travaillent d'ordinaire contre les sciences sociales ? La reprise du Figaro (02/02) nous donne un premier indice, en insérant dans sa recension un vocabulaire « fourquettiste » reconnaissable entre tous : « Dans un pays qui s'archipélise, ils sont près de 18 000 [bars-tabac] à avoir disparu entre 2002 et 2022. » (02/02) La présence du concept « d'archipélisation » forgé par Jérôme Fourquet agit en effet comme une signature. La focalisation sur les « bars-tabacs » n'est d'ailleurs pas sans rappeler le travail publié l'an passé par le co-auteur de Jérôme Fourquet, Jean-Laurent Cassely, présenté par Le Point comme un « intello tendance sociologue ». Cet essayiste avait fait paraître une note sur la disparition des bars-tabacs, dont l'objet ressemble en tout point à celui d'Hugo Subtil. Largement promue par toutes les nuances de la presse de droite, la note n'avait toutefois pas atteint les pages du Monde ou de Libé, mais avait néanmoins fait le bonheur des magazines de milieu de semaine : « Déclassée, la France des bars-tabacs à la recherche d'un second souffle » (Le Point, 05/02/25).

Quoi qu'il en soit, ce précédent explique en partie pourquoi l'étude d'Hugo Subtil a pu se propager à une telle vitesse : parce qu'elle a rencontré un « déjà-là », des « évidences » et une pensée automatique déjà hégémoniques dans une très large partie de la presse. Comme nous l'écrivions dans le portrait que nous lui avons consacré, la « pensée » de Jérôme Fourquet et de son coauteur a l'avantage pour les journalistes de proposer une vision du monde extrêmement simpliste, ayant en outre ceci de pratique qu'elle évacue totalement la question des classes sociales : une double aubaine pour l'éditocratie ! De fait, comment ne pas voir cette dynamique à l'œuvre lorsque de gros titres en éditos, des journalistes racontent que la montée du vote RN s'explique (presque entièrement) par la disparition des bars-tabacs ? C'est là incontestablement l'une des clés du succès de cette étude : fournir une grille d'analyse simple, voire simpliste, à même d'« expliquer » un phénomène en permanence commenté dans l'actualité (la progression du RN dans les urnes). En bref, du prêt à l'emploi pour les journalistes pressés.

Un signe ne trompe pas : on retrouve Jérôme Fourquet sur le plateau de « C à Vous » (France 5) dès le 5 février pour prolonger avec Pierre Lescure la discussion autour de l'étude d'Hugo Subtil. L'occasion pour le faux sociologue de remâcher ses poncifs déclinistes sur « la France périphérique » et « la France des villages qui se meurt ». Dans Le Point, son co-auteur Jean-Laurent Cassely ne cache pas sa joie de voir une étude valider la non-science qu'il produit. « L'étude fait grand bruit », nous prévient Le Point (08/02)… et Cassely exulte :

Jean-Laurent Cassely : Je suis très enthousiaste de voir que le sujet des bars-tabacs, et plus généralement des cafés, fait réagir et qu'il bénéficie d'un tel capital sympathie. L'écho de ma note « La France des bars-tabacs, réinventer le dernier commerce populaire » d'il y a un an est sans équivoque : elle a été téléchargée plusieurs milliers de fois, alors qu'il s'agit d'un document assez technique... Et pour celle dont nous parlons, une dizaine de personnes m'a déjà écrit sur le sujet. C'est fou : l'impact médiatique est très fort, et la tonalité, extrêmement positive.

Sur ce point, nous ne pouvons le contredire.

Les médias et la méconnaissance des sciences sociales

Au-delà de la capacité de cette note à pouvoir se greffer sur un récit journalistique préexistant et qui, d'ordinaire, évacue les variables les plus lourdes de la montée du RN – au premier rang desquelles les questions de classe et de politisation du racisme –, d'autres raisons expliquent sans doute son succès éditorial… et son instrumentalisation.

Parmi celles-ci, l'incapacité manifeste des journalistes à estimer et à discuter la qualité d'une recherche scientifique – a fortiori quand leurs conditions de travail sont précaires. Pour cela, les professionnels font en général confiance au regard des pairs : dans quelle revue l'article est-il publié ? Par qui est-il cité ? Dans le cas présent, au moment de sa publication, l'auteur précise que la « note s'appuie sur un article académique en cours de rédaction ». Comprendre : il faut patienter pour juger sur pièces – une pratique clairement incompatible avec le tempo journalistique. Esquivant le temps de la critique scientifique, les journalistes se sont donc trouvés livrés à eux-mêmes, face à l'autorité intimidante d'un laboratoire de recherche, et aucun d'entre eux n'a su modérer ni même questionner les résultats présentés. « Ces fermetures doivent donc être comprises moins comme une cause directe que comme un marqueur et un accélérateur de la désagrégation des réseaux sociaux locaux », soulignait pourtant Hugo Subtil lui-même.

Cela n'empêchera pourtant pas Libération de ramasser le tout en deux temps, trois mouvements : « La fermeture des bars PMU favorise le vote d'extrême droite, selon une étude », titrait le quotidien le 30 janvier. Pire : d'ordinaire plus réticent que Le Figaro à endosser les analyses déclinistes « à la Fourquet », Libération n'a pas hésité à intégrer cette nouvelle thèse à son logiciel, au point de déployer les formats les plus « nobles » pour chercher à l'illustrer. Six mois plus tard, le quotidien gratifie en effet ses lecteurs d'un reportage en trois volets aux côtés d'« un envoyé spécial au comptoir » de bars de villages. Le lancement de ces trois longs articles ? « En soixante ans, 80% des bistrots de campagne ont fermé. Alors qu'une étude démontre l'effet de ces fermetures sur la montée du vote RN, "Libé" fait un tour de France des troquets ruraux, lieux de sociabilité essentiels. » « L'étude » d'Hugo Subtil fonctionne ici comme une simple accroche, et les reportages en question ne sont, au reste, pas du tout inintéressants. Mais le cadrage permet à nouveau d'installer cette fausse évidence dans le débat public : « fermeture des bars = montée du RN ». C'est avec ce genre d'équations que les rédactions en chef élaborent leurs grands reportages.

***

Voyant leur vision du monde sans classes sociales ni racisme confortée, les rédactions ne se sont posé aucune question quant à la validité d'une « note » à l'aura médiatique instantanée. Ils ne se sont pas davantage interrogés sur ce qu'ils lui faisaient dire un peu trop rapidement, et encore moins sur sa réception au sein des courants de recherche en sociologie électorale du RN, dont les travaux sont pourtant abondants. Bref : tout en continuant d'ignorer ou de reléguer aux marges à peu près tout ce que les sciences sociales produisent de plus sérieux sur l'enracinement du RN, les grands médias optent pour la caricature… et le prêt-à-penser.

Jérémie Younes

24.08.2026 à 10:05

Clément Sénéchal
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Du climatoscepticisme au climato-présentisme.

- Médias et écologie
Texte intégral (3268 mots)

Du climatoscepticisme au climato-présentisme.

Comme en 2022, l'été 2026 condense les manifestations les plus tangibles et les plus extrêmes du réchauffement climatique, avec des températures record et des phénomènes traumatiques, comme les canicules à répétition, la sécheresse qui dure et les incendies qui se propagent. Devant une telle crise, les rédactions n'ont pas pu faire l'impasse sur la question écologique. Avec leurs biais habituels : couverture événementielle et racoleuse, informations silotées d'une rubrique et d'un sujet à l'autre, dissonance discursive entre le traitement des catastrophes et la promotion du business as usual.

De fait, les catastrophes climatiques sont omniprésentes dans les médias cet été. Mais leurs causes structurelles, de même que les responsabilités et les transformations qu'elles impliquent, restent quant à elles souvent hors champ. On passe alors du climatoscepticisme au climato-présentisme. Le climatoscepticisme consiste à nier la réalité du changement climatique ou son origine humaine. Le climato-présentisme s'accommode au contraire de leur reconnaissance : il filme les flammes, affiche les températures en capitales, décompte les hectares brûlés, chiffre les pertes en PIB, discute indemnisation, rassure les touristes et vend des climatiseurs. Les conséquences du réchauffement climatique sont couvertes, parfois dramatisées, mais toujours confinées dans un présent indépassable : sauver les récoltes, maintenir la fréquentation, préserver la croissance, acheter un nouvel équipement, tenir jusqu'à l'hiver.

En ce mois d'août, cette mécanique est bien visible dans les médias traditionnels – surtout quand ils penchent à droite. Petit tour d'horizon.

Des conséquences climatiques redevenues « caprices »

Le jeudi 13 août, Le Figaro consacre sa Une et son édito aux événements climatiques. Gaëtan de Capèle, qui déplore les conséquences de la canicule sur l'économie française et sur le budget de l'État, commence sa diatribe échaudée par cette amorce : « L'économie française, déjà faiblarde, se serait bien passée des caprices de la nature. » Ou comment naturaliser un phénomène dont on sait pertinemment que la cause est principalement anthropique, en le ramenant à un aléa imprévisible et autonome dont il faudra bien « intégrer » les effets. Comme si les structures de « l'économie française » n'étaient pas elles-mêmes situées du côté des causes matérielles du réchauffement climatique, dont il ne sera du reste aucunement question dans ce billet.

D'ailleurs, si les conséquences du réchauffement climatique ont la légèreté d'un caprice, c'est aussi parce qu'il s'agit d'un excès momentané, que l'on pourrait presque prendre avec mansuétude. Le 14 août, alors que la cinquième canicule de l'année n'en finit plus de durer après un pic théorique la veille, la chronique météo de Sud Radio est titrée : « Météo du vendredi 14 août : un temps estival entre soleil, fortes chaleurs et orages localisés ». Elle évoque un « soleil généreux », « un début de journée qui s'annonce calme » et « des conditions météorologiques très favorables [...] à la veille du week-end prolongé de l'Assomption ». Ce qui n'empêche pas la station de relayer plus tard une dépêche AFP nettement moins riante : « Une grande partie du pays a traversé vendredi une énième journée de canicule, qui a accentué la sécheresse et favorisé les incendies, notamment dans les Landes. » Un symptôme de la dissonance persistante produite par ces médias.

Mais dans le discours médiatique, les catastrophes écologiques ne sont pas seulement des caprices de la nature. Ce sont aussi, si ce n'est surtout, les caprices des hommes ; ou plutôt de quelques individus dérangés, en l'espèce des criminels. Ainsi de la couverture privilégiée des incendies, en particulier à droite du spectre médiatique : la causalité est rabattue sur l'action de quelques pyromanes, qu'il suffirait de mettre hors d'état de nuire, et de RTL à France 3 en passant par Sud Ouest, on s‘arrache les experts pour sonder « la tête d'un pyromane » (Franceinfo, 30/07). C'est aussi l'angle retenu par Valeurs actuelles, le 8 août : « Incendies en France : qui sont les pyromanes ? » Idem sur CNews : le 7 juillet, la chaîne de Vincent Bolloré couvre l'interpellation et le placement en détention provisoire, dans l'Hérault, d'un jeune homme suspecté d'être à l'origine de plusieurs départs de feu volontaires. Dans la matinale du 17 juillet, un psychiatre intervient pour décrypter les pulsions des pyromanes. Le 18, un reportage dresse « l'inquiétant profil » des pyromanes. Le 29, CNews couvre l'interpellation de deux hommes, pris en flagrant délit d'incendies volontaires, à Nantes et à Grenoble, pendant les vagues de chaleur.

Le journalisme de préfecture n'est alors jamais bien loin… et CNews n'en a pas l'apanage : tandis que Le Figaro embarque avec des « gendarmes en patrouille nocturne pour prévenir les incendies » (08/08) ou « identifier pyromanes et incendiaires » (06/08), de la mi-juillet à la mi-août, nombre de médias se contentent de relayer la chronique des interpellations tenue par le ministère de l'Intérieur sans chercher à entrer dans le détail des chiffres, lesquels laisseront pourtant entrevoir des réalités beaucoup plus « contrastées » (Le Monde, 05/08) que les caricatures médiatico-politiques dominantes… Quitte à se contredire d'une semaine à l'autre ? On lisait ainsi dans la presse fin juillet que « 263 personnes ont été interpellées depuis le 28 juin » et que « dans deux tiers des cas, on parle d'incendies criminels, volontaires » (Franceinfo, 30/07), puis, quinze jours plus tard, que « selon premiers éléments d'enquête », « les plus gros incendies de la saison en France sont d'origine accidentelle, selon les premiers éléments d'enquête » (AFP, 14/08).

Et plus encore : avec la primauté médiatique donnée au pyromane, non seulement le registre de la criminalité polarise le récit médiatique sur les feux de forêt au détriment d'autres facteurs explicatifs [1], mais le départ de feu absorbe également l'explication du feu lui-même – et l'incendie devient fait divers. Car identifier celui qui craque l'allumette ne dit rien des conditions qui permettent à un feu de paille de devenir un brasier hors norme : assèchement des sols, chaleurs anormales, politiques forestières erratiques et aménagement du territoire défaillant.

Le 5 août, « L'Heure des pros » consacre vingt-cinq minutes à cette question : « L'Etat est-il à la hauteur face aux incendies ? » La politique revient donc dans le tableau, mais essentiellement sous la forme de la gestion de crise ponctuelle. La même émission organise alors le débat public autour du déjà-là incendiaire : « La France peut-elle s'en sortir face aux flammes ? » (27/07) ; « Incendies, bravo à la France courageuse » (27/07), ou encore « Incendies : quels impacts pour les sinistrés ? » (03/08). Autrement dit, beaucoup de politique émotionnelle autour de la catastrophe, beaucoup moins autour des causes structurelles qui la rendent plus probable et plus destructrice. Le changement climatique est alors enfermé dans le présent.

Le climat vu du PIB : quand la catastrophe devient un problème pour « l'économie »

L'économisation du réchauffement climatique, à partir de ses conséquences budgétaires, est un autre angle privilégié par les grands médias. Encore une fois, non pas pour instruire ses causes matérielles et ouvrir le débat sur un changement de modèle, mais simplement pour enregistrer les pertes et intégrer l'aléa au système actuel.

Le 13 août, BFM-TV sensibilise son public : « Une journée de chaleur à plus de 32 degrés, ça équivaut à une demi-journée de grève. » Un message déjà passé par la chaîne en mai dernier, lors d'une séquence au titre alarmant pour le patronat : « Au-delà de 33 °C, la productivité est divisée par deux. » Comme outil de vulgarisation, la chaîne de Rodolphe Saadé mobilise donc une comparaison qui rend commensurables les conséquences du réchauffement climatique avec une action collective volontaire de salariés depuis un point de vue bien précis : la perte de production. Le manque à gagner du patronat.

La Tribune s'inquiète également. Le 12 août, elle titre : « La croissance menacée par les vagues de chaleur au troisième trimestre » – sans se demander si cette même « croissance » ne menacerait pas la viabilité climatique de la planète. Le papier passe en revue les secteurs impactés par la chaleur, mais note un certain dynamisme dans celui du bâtiment, grâce aux « travaux de climatisation ». La canicule devient source de pertes en PIB, mais aussi d'opportunités économiques. On retrouve ici les accents du Figaro évoqués plus haut – dont la Une du 13 août accuse « la lourde facture de la canicule » – consistant à déchiffrer les ravages écologiques à l'aune d'une économie immuable, abstractisée par des données générales dont sont absentes les structures sociales et les inégalités. Dans son édito, Gaëtan de Capèle regrette « les coûts supplémentaires de dépenses de santé, la baisse de productivité dans les entreprises, la mollesse de la consommation ».

« L'économie », prise comme un « tout » décorrélé des classes sociales et des responsabilités politiques, apparaît alors comme une victime du réchauffement climatique. Jamais comme l'une de ses causes.

« Monter dans les canots » : s'adapter pour que rien ne change

Cas d'école avec l'édito de Jean-Marc Vittori, dans Les Échos, le 10 août : « Climat : l'urgence de l'adaptation ». Sans atténuation drastique, l'adaptation risque surtout de durer un long moment, jusqu'au jour pas si lointain où elle deviendra tout bonnement impossible. Mais cette réflexion élémentaire, tenue nuit et jour par les climatologues les plus avertis, reste secondaire pour le polémiste. Certes, « il est bien sûr urgent d'en limiter les causes, mais il est encore plus urgent de se protéger de leurs effets négatifs ». Car « quand le bateau coule, l'urgence n'est pas de lutter contre la cause du naufrage mais de monter dans les canots de sauvetage ». L'opération rhétorique est claire : changer d'organisation économique et baisser les émissions de CO2 peuvent attendre. Et les bonnes questions – qui a percé la coque ? qui agrandit sans cesse la fuite ? qui détient ces fameux canots ? y'en a-t-il assez pour tout le monde ? – ne seront pas posées.

Le service public n'est pas en reste. Sur France Inter, l'éditorialiste économique en chef, Dominique Seux, fait lui aussi de l'adaptation un petit feuilleton estival et sa priorité climatique. Le 22 juin, en pleine canicule, son édito consacré au « retard » français en matière de climatisation enchaîne tous les poncifs les plus délétères du climato-rassurisme et provoque suffisamment de réactions courroucées pour que la médiatrice de Radio France publie une longue série de protestations d'auditeurs. Seux leur répond en prenant soin de rappeler que la France doit bien réduire ses émissions (ce que sa chronique dédaignait), mais maintient son cadrage : « La climatisation, c'est un élément de l'adaptation parmi d'autres. » Deux semaines plus tard, un nouvel édito intitulé « Canicule, pourquoi c'est difficile » : le journaliste prétend cette fois que « davantage de moyens ont été consacrés à limiter le réchauffement qu'à s'y adapter », avant de nous inviter à « apprendre à raisonner différemment ».

Trois jours plus tard, nouvel épisode – au cas où ce n'était toujours pas clair : « La clim, ce n'est pas le Diable ». Seux affirme que la climatisation représente environ 0,6% de la consommation énergétique des logements – « ce n'est rien », tranche-t-il. L'éditorialiste souligne que ses émissions sont limitées par une énergie largement décarbonée et conclut qu'elle présente « moins d'inconvénient qu'on le dit souvent ». Autrement dit, il s'agit bien de déplacer le centre de gravité du débat vers un réchauffement désormais tenu pour acquis. Et de réduire les questionnements politiques à ce faux dilemme : pour ou contre la climatisation ?

Sur ce credo, les médias mainstream tiennent un bon client en la personne de François Gemenne, un ancien rédacteur du Giec. Omniprésent dans les médias depuis le début de l'été, il appelle lui aussi à « faire évoluer le débat sur la clim ». Sur LCI, le 18 juin, il estime que la climatisation ne constitue plus, dans une France où l'électricité est largement décarbonée, un problème climatique majeur. Le 2 juillet, c'est sur France 5, dans « C à vous », qu'il ânonne : « La climatisation fait partie de la solution et le débat doit évoluer en France. » Une antienne déjà étrennée sur le plateau de « C ce soir » (France 5) le 23 juin. À chaque fois, son autorité scientifique contribue à faire passer la climatisation (et l'adaptation avec elle) du statut de pis-aller controversé à celui d'une composante raisonnable – voire nécessaire – du nouvel horizon climatique.

Une canicule ? Il y a un marché pour ça

Dernier stade du climato-présentisme : puisque le réchauffement climatique est là et qu'il faut bien « s'adapter », autant convertir cette adaptation en acte de consommation. Le 10 août, 20 Minutes publie ainsi un guide d'achat intitulé : « La canicule est de retour : 5 ventilateurs et climatiseurs à adopter en août 2026 ». À l'urgence climatique répond celle de consommer. Et à l'exigence du journalisme… celle de la publicité : il ne s'agit pas d'informer des lecteurs sur les questions écologiques et les ravages du système capitaliste en la matière, mais de fournir à des consommateurs des informations pour « mieux vivre » au quotidien dans ce système.

Même réflexe du côté de Ouest-France, qui profite de la chaleur pour multiplier les « bons plans » sur la même gamme de marchandises. Le 13 août, le site du média conseille de ne pas attendre « le retour de la canicule » pour s'équiper d'un ventilateur Action à moins de 15 euros. Le 4 août, ce même site consacrait un article aux ventilateurs vendus sur Amazon, façon vie pratique : « Ce climatiseur mobile signé Dréo est un modèle incontournable sur Amazon, vendu au prix de 494,82 euros ». Le 6 juillet, il nous signalait « ce climatiseur mobile à récupérer à tout petit prix sur Amazon ». Avec ces contenus semi-commerciaux, signés « Ouest-France Shopping », le phénomène collectif devient un problème individuel : au lecteur de trouver, sur le marché, le moyen de supporter quelques degrés supplémentaires.

La Tribune pousse la logique jusqu'à la dissonance parfaite. Deux jours après s'être inquiétés d'une croissance « menacée par les vagues de chaleur », les « experts maison » de l'équipe shopping du média – présentée comme indépendante du reste de la rédaction – publient coup sur coup, le 14 août : « Chaleur estivale : ce mini ventilateur rechargeable à moins de 14 euros se glisse partout », puis une promotion Amazon pour un « rafraîchisseur d'air » portable. Après avoir transformé la canicule en coût pour « l'économie », il peut aussi la transformer en débouché commercial. Et percevoir, au passage, une commission sur certains achats réalisés depuis ses pages « sélection ». La dissonance se situe ici dans le modèle économique même du journal.

Le marché immobilier s'adapte lui aussi. Le 13 août, TF1 s'intéresse par exemple aux effets des fortes chaleurs sur la demande et nous propose une liste des « villes qui sont superbes pour investir et pour éviter les canicules », comme Chamonix (et ses luxueux chalets). Un angle déjà creusé le 28 juillet, dans un papier où le président du réseau immobilier Orpi expliquait que « les acquéreurs sont plus sensibles au confort d'été qui se retrouve sur toutes les lèvres. Nous valorisons davantage les logements avec une climatisation et une double exposition. » Au citoyen exposé au réchauffement de devenir un investisseur avisé, donc. Le business as usual peut même y trouver son compte, puisque de nouvelles activités lucratives voient le jour, comme l'industrie de la fraîcheur. Et à nouveau : est-ce bien aux médias censés nous renseigner sur le réchauffement climatique de nous servir les guides d'achat associés ?

Cette logique ne suppose d'ailleurs pas que les médias taisent le réchauffement climatique. Une étude de Quota Climat portant sur la vague de chaleur de mai 2026 le montre assez bien : sur France Info TV, plus de la moitié des séquences consacrées au phénomène faisaient le lien avec le réchauffement climatique – soit davantage que sur les chaînes privées. Mais lorsqu'il s'agissait des réponses apportées à la chaleur, la climatisation apparaissait dans 26% des séquences, contre 3,8% pour la végétalisation et 3,5% pour la rénovation.

***

C'est ainsi que les médias dominants évacuent progressivement leurs relents climatosceptiques… pour mieux les remplacer par un envahissant climato-présentisme, soit la tendance à raconter le dérèglement climatique presque exclusivement à travers ses manifestations immédiates et les moyens de les absorber. Ce qui disparaît n'est plus nécessairement le ravage écologique, mais son histoire politique. Qui émet ? Qui produit quoi, comment, et pour qui ? Quelles transformations sociales permettraient de supporter le réchauffement climatique, mais surtout d'en limiter l'ampleur ? Et surtout : quels intérêts matériels empêchent de bifurquer ? Ceux des industriels qui se partagent la propriété de l'essentiel du spectre médiatique ? À mesure que le climatoscepticisme devient intenable face à la multiplication des dégâts, le déni se déplace : de la négation de ce qui arrive, à la négation de ses causes matérielles et historiques.

Clément Sénéchal


[1] Comme on peut le lire sur le portail « Géorisques » du gouvernement, les actes de malveillance intentionnels ne représentent « que » 25% des départs d'incendies.

21.08.2026 à 17:57

Jérémie Younes
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Indépendance… ou hypocrisie ?

- Le journalisme d'élite / ,
Texte intégral (1385 mots)

Indépendance… ou hypocrisie générale ?

« Et si Léa Salamé ne revenait pas au 20 Heures de France 2 ? » La question, en appel de Une, a l'air prioritaire pour Le Parisien, qui a missionné deux de ses plus fins limiers sur cette enquête (18/08). Initialement, nous explique le quotidien, la présentatrice du JT, dont la première saison n'a pas été une franche réussite, devait revenir à l'antenne le lundi 24 août. Seulement voilà : l'entrée en campagne de son conjoint Raphaël Glucksmann se précise… « Le retour de Léa Salamé lundi me paraît très compliqué », souffle un cadre de France Télévisions au Parisien. En effet, la présentatrice a toujours affirmé, dès son embauche en juin 2025, qu'elle se déporterait du JT en cas de candidature de son compagnon. Mais pour le moment, rien d'officiel, et le quotidien de Bernard Arnault continue donc d'entretenir le feuilleton estival : « Nous y verrons plus clair à la fin du mois. »

Dans un autre titre détenu par Arnault Bernard, quelques jours plus tôt, une publication tapageuse semblait y voir déjà très clair : le couple Glucksmann/Salamé faisait la Une de Paris Match, en maillots de bain, en train de s'enlacer dans les vagues : « Plus amoureux que jamais, Léa Salamé et Raphaël Glucksmann, l'heure des grandes décisions » (13/08). Le reportage « people » qui accompagne ces photos de vacances est un monument de niaiseries et de dépolitisation : « Le temps d'un baiser, le débatteur et l'intervieweuse se réduisent tendrement au silence. » « La reine du 20h » est dans une « situation périlleuse, ose Paris Match. Elle le sait : quoi qu'il arrive, elle sera attaquée. » Mais encore : « C'est l'ironie de l'histoire : qu'elle, l'affranchie, […] voie son destin professionnel lié à celui d'un homme au point de devoir quitter, même momentanément, son poste au JT. » Le style désuet de cette fausse « paparazzade » culmine dans les légendes des photos : « Pause romantique au creux des vagues… Mais Léa l'hyperactive aura tout de même besoin de ses vingt minutes de natation quotidienne » ; « Fou rire après une glissade sur les galets, sur une plage du cap Corse, où ils aiment prendre un moment seul à seul, en fin de journée » ; « Presque incognito parmi les touristes, ils n'ont besoin de lunettes noires que pour se protéger du soleil. » Ad nauseam.

Dépolitisation, personnalisation, peopolisation : rien de très neuf. Tout est bon pour gonfler le capital médiatique et occuper l'espace. La fausse « paparazzade » fait ainsi ricochet en agitant le bocal médiatico-politique : de Libération à L'Opinion, en passant par les pages TV du Figaro, toute la presse y va de son petit commentaire – critique ou non – et de ses questionnements indigents. Et c'est ainsi que le bruit médiatique fait diversion.

Car cette couverture de Léa Salamé « l'affranchie », qui n'est pas sans rappeler celle de précédents couples « médiatico-politiques » – Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn, Christine Ockrent et Bernard Kouchner, Béatrice Schönberg et Jean-Louis Borloo, Isabelle Saporta et Yannick Jadot, Audrey Pulvar et Arnaud Montebourg, Valérie Trierweiler et François Hollande, etc. – se concentre comme de coutume sur les romances people et les enjeux de mercato médiatique… au détriment des (bonnes) questions que ne se posent jamais les journalistes : en premier lieu, celle de l'endogamie structurelle au sein des « élites » politiques et médiatiques françaises. Et comme nous l'écrivions déjà en 2010 au moment de la suspension d'Audrey Pulvar d'une émission politique sur i-Télé après l'annonce de la candidature d'Arnaud Montebourg aux primaires socialistes, le « débat » sur la proximité entre le pouvoir politique et les médias se trouve circonscrit au cas des « journalistes conjoints », éludant de ce fait « la variété et la multiplicité des connivences entre les journalistes et les centres de décision ».

Déjà en campagne, Léa Salamé se prête évidemment au jeu en laissant encore planer le doute sur son retour à la présentation du JT de France 2. Et les bruits de couloir de s'ajouter aux bruits de couloir… « Léa est au planning. Mais tout le monde est persuadé qu'elle part », glisse un salarié de France Télé au Figaro (20/08), tandis que la presse « people » se repaît de ses atermoiements : « Léa Salamé de retour au 20h de France 2 dans deux semaines ? Pourquoi ce n'est pas si simple… » (Gala, 14/08) ; « Léa Salamé écartée du 20h de France 2 ? » (Voici, 29/07) ; « Léa Salamé, son avenir menacé sur France 2 ? À cause de Raphaël Glucksmann, "on la sait torturée" » (Closer, 13/08).

Outre l'effet de peopolisation d'une star de l'information, tous ces titres entretiennent une fiction dépolitisante, dans laquelle le fait que la présentatrice du JT soit la compagne d'un homme politique de premier plan n'aurait d'effet sur son traitement de l'actualité politique qu'à partir du moment où ce dernier entre officiellement en campagne. Et encore : il s'agit plus précisément d'écarter tout soupçon, tant il est entendu que le reste du temps et en règle générale, Léa Salamé « l'affranchie » n'est jamais partisane. Du reste, personne ne songe à décorréler la question (posée ponctuellement) de « l'indépendance » d'une journaliste de celle de son compagnonnage amoureux : la position sociale de Léa Salamé, sa pratique du journalisme politique, l'entre-soi sociologique dans lequel elle évolue ne sont, eux, nullement en jeu. D'ailleurs, Le Figaro l'assure : « France Télévisions ne veut pas laisser de place à la confusion : il s'agit bien d'une mise en retrait temporaire », et Léa l'hyperactive retrouvera son fauteuil – et le certificat d'« impartialité » qui va avec ? – dès la campagne terminée. Comble de l'hypocrisie générale : elle gardera par ailleurs, le temps de la présidentielle, l'émission de divertissement, de bavardages et d'entre-soi qu'elle co-produit et présente en grandes pompes sur France 2, « Quelle époque ! ».

Toute cette comédie autour du retrait de la présentatrice du JT aurait pu nous être épargnée : dès fin juillet, LCI avait annoncé le premier débat télévisé de la campagne, organisé (comme un signe) en collaboration avec le MEDEF, le 27 août. Au programme, la plupart des « gros » candidats officiellement déclarés… ainsi que Raphaël Glucksmann. Mais la mise en scène de son retrait semble être une chose importante pour Léa Salamé, qui peut compter sur la bienveillance d'une large partie de la presse, à commencer par les titres « people ». Il y a quelques mois, le magazine Closer titrait carrément : « Léa Salamé bientôt Première dame de France ? Raphaël Glucksmann prêt à l'exploit pour lui offrir le titre » (04/10/25).

***

Les spéculations concernant son remplacement ne dureront elles pas longtemps : c'est le tout désigné Jean-Baptiste Marteau qui lui succèdera. Jamais partisan, lui non plus, ce sémillant journaliste fut par le passé président des jeunes UMP de l'Oise. Décidément…

Jérémie Younes

06.08.2026 à 07:00

Acrimed
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Été 2026

- Médiacritiques
Lire plus (271 mots)

Le Médiacritiques n°59 est sorti de l'imprimerie le 10 juillet. À commander sur notre site ou à retrouver en librairie. Et surtout, abonnez-vous !

Ce numéro ne sera pas plus diffusé en kiosques que les précédents. Vous pourrez cependant le trouver dans les librairies listées ici, ainsi que sur notre boutique en ligne.

Tous les anciens numéros sont (ou seront) en accès libre ici.

30.07.2026 à 12:18

Marion Moinet
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RSE partout, écologie nulle part.

- Médias et écologie /
Texte intégral (2787 mots)

Le titre du milliardaire Rodolphe Saadé cuisine l'écologie à toutes les sauces dans ses colonnes, inventant même d'audacieux oxymores, comme l'IA « écoresponsable » ou les Jeux Olympiques « zéro pollution ». De fait, La Provence est l'un des journaux régionaux qui parle le plus d'écologie, mais en parle-t-il mieux pour autant ?

Été 2026. Alors que les canicules se succèdent, l'écologie a fini par s'imposer dans les médias comme un sujet dont on ne peut plus faire l'économie. Quitte à en parler n'importe comment… Les exemples les plus emblématiques sont issus de la sphère Bolloré, dont les médias s'arc-boutent sur le sujet de la climatisation, au détriment d'une analyse des causes du dérèglement climatique. Mais au-delà du climatoscepticisme décomplexé de CNews, le manque de formation des journalistes fait aussi des ravages dans la presse quotidienne régionale, qui, avec la presse départementale, est lue par deux tiers des Français.

Le quotidien La Provence – détenu par CMA CGM [1] et Rodolphe Saadé, deuxième milliardaire plus grand émetteur de CO2 en France – en est un exemple flagrant. Dans ses colonnes, La Provence cuisine volontiers « l'écologie » à toutes les sauces, que ce soit pour parler d'intelligence artificielle ou de l'aménagement des zones commerciales. Les sujets économiques sont de plus en plus souvent saupoudrés de termes comme « décarbonation », « transition écologique » ou encore « innovation responsable », tandis que la section « environnement » du journal regorge d'articles dithyrambiques sur des entreprises « engagées » qui « s'investissent pour la biodiversité », et leurs projets « zéro pollution ».

Mais sous couvert de parler d'écologie, le titre véhicule surtout un discours pro-business, défendant la compatibilité supposée de la croissance économique avec la protection de l'environnement : la « croissance verte ». Rarement fondée sur l'analyse objective de faits scientifiques, la couverture médiatique proposée par La Provence permet aussi d'écoblanchir des choix politiques et des secteurs économiques pourtant critiquables sur le plan écologique.

RSE partout, écologie nulle part

Parmi les titres de la presse régionale, La Provence se démarque par une couverture plus importante que ses pairs (quoique toujours insuffisante) des sujets environnementaux. Selon l'association Quota Climat, qui se base sur les données de l'Observatoire des Médias sur l'Écologie, entre janvier et mars 2026 le journal marseillais se plaçait en tête des titres régionaux qui ont consacré le plus de place à l'environnement pendant la campagne des élections municipales, avec 6,4% de contenus liés à l'environnement, contre 5% pour Nice-Matin et Sud Ouest, qui complètent le podium. À titre de comparaison, les « meilleurs élèves » de la presse nationale, Le Monde et L'Humanité, ont quant à eux consacré environ 9% de leur couverture à ces sujets.

Mais à en juger par les articles publiés par La Provence à l'été 2026 dans la section « Environnement » de son site, son leadership au sein de la presse quotidienne régionale s'explique aussi par une prolifération de sujets « environnementaux » n'ayant que peu de rapport avec l'écologie, le climat ou la biodiversité.

Ainsi de cet article paru début juillet dans l'édition Alpes du journal sous le titre : « Les parcs d'activités de Manosque investissent en faveur de la biodiversité et pour leur transition énergétique ». Publié à l'issue de « l'assemblée générale de l'association des parcs d'activités de Manosque », l'article est anglé sur le « projet biodiversité » que compte développer la zone commerciale, décrit et commenté par une seule et même source, le président de l'association des parcs d'activité manosquins, au journaliste. Sans surprise, l'article a donc des allures de SAV : on apprendra notamment comment l'association compte réduire la pollution lumineuse en investissant dans des Led et des ampoules « qui s'éteignent la nuit », ou encore « développer une trame turquoise », des « ilots de verdure et de fraîcheur » et des « corridors » pour la faune : en clair, planter des haies sur les ronds-points ? Pour l'heure, le projet se résume à une étude préalable… financée à 90% par des fonds publics. Toutes proportions gardées, cet effort des entreprises au service de « la biodiversité et la transition énergétique », méritait-il réellement une demi-page dans le journal ?

D'autant que cet exemple n'est pas un cas isolé. Comme d'autres médias régionaux, La Provence couvre régulièrement les actions menées par les entreprises au titre de leur responsabilité sociale et environnementale (RSE). Si certaines de ces actions peuvent avoir un impact environnemental positif – souvent marginal –, rares sont les articles qui le quantifient et le remettent en contexte. De fait, la principale fonction de ces sujets (outre de combler des pages) est de soigner l'image de marque des organisateurs, qui ne manquent pas de solliciter le journal à chaque opération RSE. À chaque fois, les mêmes ressorts sont à l'œuvre : non-hiérarchisation des informations (une petite action débouche sur un article élogieux d'une demi-page, voire d'une pleine page), et absence totale d'analyse sur l'impact réel de ces opérations.

Ainsi, la réhabilitation d'une autre zone d'activité dans la Drôme permet au rédacteur de souligner « la volonté de la communauté de communes de concilier développement économique et transition écologique, grâce à une gestion plus durable des eaux pluviales, à la désimperméabilisation de certains espaces et au renforcement de la biodiversité ». En oubliant de préciser que l'essentiel de ces mesures sont déjà obligatoires depuis plusieurs années... Au Frioul, près de Marseille, c'est une opération « ramassage de déchets » financée par deux entreprises de la tech qui suscite l'enthousiasme du journal. En parallèle, le principal mécène de l'événement s'est payé un publireportage dans les colonnes du journal, pour mettre l'accent sur « son engagement en faveur de la protection des océans ». Pour que le vernis « vert » tienne, mieux vaut passer deux couches...

Des Jeux Olympiques « sans pollution » et une IA « écoresponsable »

Aux côtés de ces sujets sans fond, on retrouve aussi de nombreux articles qui reprennent sans recul des éléments de langage mettant en avant la dimension « durable » ou « décarbonée » de projets pourtant contestables sur le plan écologique. Souvent tirés des pages « Économie » du journal, ces articles ne mobilisent quasiment pas de données scientifiques ou de sources contradictoires, et contribuent régulièrement à écoblanchir des projets douteux.

Ainsi, le 6 juillet 2026, La Provence consacre un article très positif aux Jeux Olympiques d'Hiver 2030, intitulé « "Un coup de projecteur très très important" : la région Paca fait le pari de l'économie locale et durable ». Réalisé par une journaliste du service économie, en marge des Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, l'article rend compte d'une conférence de presse organisée par le président de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, co-organisatrice des JO 2030. Ce dernier annonce que « 70% » des contrats des JO 2030 seront attribués à des entreprises « régionales ». Voilà pour le côté « local ». Mais quid de la partie « durable » ? Sur ce point, la journaliste, qui n'a visiblement pas eu le temps de se procurer des chiffres sur l'impact environnemental des JO 2030, se replie sur les éléments de langage fournis par la Région :

Avec pour objectif zéro pollution, ces Jeux se veulent décarbonés. La région Sud compte ainsi « façonner et préparer » ses montagnes à horizon 2050 selon le président de la région. L'ambition affichée : réduire le réchauffement climatique et éviter la perturbation des futurs JO.

Ces affirmations pourraient être remises en perspective, puisque l'arc alpin devrait atteindre 2,7 degrés de réchauffement moyen à horizon 2050 – date à laquelle les trois quarts des glaciers locaux auront disparu. Quant au bilan carbone officiel de ces Jeux « décarbonés », il a été estimé par les organisateurs eux-mêmes à 804 000 tonnes d'équivalent CO2 (les émissions annuelles de 80 000 Français) [2]. Mais l'article ne fournira aux lecteurs, qui sont en droit d'attendre une analyse fondée sur des faits, que des éléments de langage hasardeux.

Autre exemple qui illustre bien l'emploi abusif de notions « écologiques » dans le journal : le 11 juillet, paraît le compte rendu d'une rencontre entre acteurs de l'éducation supérieure. Intitulé « À Marseille, Formasup Méditerranée dresse le bilan d'un apprentissage vert et inclusif », l'article s'attarde sur le défi de rendre l'intelligence artificielle « écoresponsable ». Si la journaliste prend le temps d'évoquer en détail les « projections environnementales alarmantes » qui auréolent l'IA – consommation d'électricité, d'eau, et déchets générés –, elle laisse ensuite le champ libre à un discours techno-optimiste qui met en avant « l'écoconception » comme solution : « Passer d'une IA rouge à une IA verte, c'est la transition incontournable à opérer », explique un interlocuteur. Voilà un sujet vite expédié…

La veille, le service Économie de La Provence avait déjà consacré une interview au président du syndicat patronal des entreprises du numérique. Après la très prévisible question « l'IA représente-t-elle une opportunité ou une menace pour votre secteur ? », le journal entrait dans le vif du sujet : « Au niveau du numérique responsable, la France est-elle sur la bonne voie ? » Réponse : « Nous, les Européens, on essaie d'aller dans le bon sens et on essaie de faire en sorte que l'énergie qui va être consommée pour alimenter les data centers soit la plus verte possible pour justement préserver la planète. » La Provence semble estimer que son rôle n'est pas ici de demander des précisions à son interlocuteur, ni de tempérer ou de confronter ces propos à des faits.

Dérouler le tapis rouge à la « croissance verte »

Que ce soit en couvrant des opérations RSE à l'impact anecdotique ou en « verdissant » des projets controversés, La Provence relaie une vision profondément dépolitisée de l'écologie, qui n'interroge pas les causes et ne désigne pas non plus les responsables des crises écologiques. Le sujet est traité comme une variable d'ajustement : une poussière « verte » dont il suffirait de saupoudrer les articles pour être dans l'air du temps. Vidés de tout sens, les adjectifs « durable », « responsable », « engagé », « décarboné », ponctuent ainsi le journal sans que ses auteurs s'interrogent sur la pertinence du terme choisi ou sur la réalité qu'il recouvre. Ce dévoiement du langage est particulièrement flagrant lorsque le journal réalise des interviews avec des élus, dont les propos sont rarement vérifiés, mis en perspective ou confrontés à des faits. Ainsi, le 2 juin 2026, dans un article intitulé « La biodiversité a besoin des entreprises », La Provence tendait le micro au ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre. Lequel attribuait les « reculs » de la transition écologique, sujet dont il est pourtant chargé... à La France insoumise. Tout en « se refusant à opposer croissance économique et protection de l'environnement », il déclarait : « La biodiversité a besoin des entreprises et vice versa. »

Ni climatosceptique, ni climato-dénialiste, la ligne éditoriale du journal s'apparente à ce que le sociologue Albin Wagener (également rédacteur en chef du média parodique Malheurs Actuels) qualifie de « climato-ségrégationnisme » dans une tribune pour Politis :

Un sceptique, c'est quelqu'un qui réfléchit et qui doute ; un dénialiste, c'est quelqu'un qui refuse de voir la réalité en face parce qu'elle lui semble insupportable. Or ce qui empêche l'action climatique, ce ne sont pas des individus qui douteraient ou refuseraient l'évidence ; au contraire, il s'agit d'un projet politique et financier, porté par des personnes qui ont connaissance du changement climatique, mais décident de préserver leurs intérêts économiques.

Plus loin, il développe :

Les médias ou les politiques qui optent pour l'inaction climatique ne sont pas seulement antiécologiques ; ils portent un projet politique cohérent, basé sur le conservatisme des mœurs, la préservation d'un ordre social inégalitaire, et une prédominance des intérêts économiques et financiers sur tout le reste.

À en juger par les nombreux articles consacrés par La Provence aux conséquences du changement climatique sur son territoire, le média est parfaitement au fait de la réalité du drame, même s'il s'attarde moins sur ses causes [3]. Mais cette connaissance n'entraîne pas de changement de cap dans sa couverture des enjeux politiques et économiques au sens large. À l'heure où la France brûle, La Provence (et de nombreux autres médias nationaux ou régionaux) reste plus encline à parler d'« écologie » quand il s'agit d'évoquer les petites actions mises en œuvre par les puissants ou de verdir un projet aux retombées juteuses, que de questionner les responsabilités du système de production, des super-pollueurs milliardaires et des élus dans la crise en cours.

Marion Moinet


[1] Voir également nos articles sur BFM-TV et sur la couverture de l'inauguration du dernier porte-conteneurs de la CMA CGM.

[2] Lire « Forêts rasées, montagnes bétonnées : la vraie carte des JO 2030 dans les Alpes », Reporterre, 18/07.

[3] Selon les calculs de l'Observatoire des médias sur l'écologie, les causes du dérèglement climatique ne sont mentionnées que dans 18,3% des articles de La Provence traitant des conséquences de la crise climatique.

15.07.2026 à 09:59

Patrick Michel
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« Affaire Erner », suite.

- Bidonnages et mensonges / ,
Texte intégral (1337 mots)

« Affaire Erner », suite.

Nous avions déjà exposé les premiers épisodes de cette triste affaire : le 24 juin, au cours de la matinale qu'il anime sur France Culture, Guillaume Erner a diffusé un montage sonore censé démontrer les similarités antisémites des discours de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Problème : un des extraits de ce montage était en réalité tiré d'une émission de 2017 dans laquelle Jean-Luc Mélenchon ne faisait en aucune façon référence aux juifs. Cette falsification n'étant pas passée inaperçue, Guillaume Erner a été contraint de produire des excuses, consistant en l'occurrence à déporter la faute sur la source de ce montage trompeur, que le journaliste avait omis de mentionner à l'antenne. Si, devant l'évidence, la station, l'animateur, les syndicats, les SDJ, le médiateur ont tous reconnu des « erreurs », voire une « faute grave », une poignée d'irréductibles éditorialistes ne l'ont pas entendu de cette oreille, et ont refusé mordicus de reconnaître le caractère « fallacieux » dudit montage. Démontrant, une nouvelle fois, que la vérité leur importe bien peu ?

Les irréductibles

C'est Raphaël Enthoven, dès le lendemain de l'entretien, qui ouvre le bal. Sous la communication de France Culture sur X, qui explique que le « montage fallacieux » et « [non] sourcé » n'aurait « pas dû être diffusé », Enthoven s'entête : « Fallacieux ? En quoi ? A quel titre ? » Le même jour, les sociétés des journalistes de Radio France et de France Culture produisent un communiqué commun, condamnant « les propos antisémites faussement attribués à Jean-Luc Mélenchon ». Jean Quatremer sort alors de ses gonds : « Le petit doigt sur la couture du pantalon, aux ordres de LFI. […] Et dites, la @SDJradiofrance, vous avez entendu parler des dog whistle ? Parce qu'il faudrait arrêter de nous prendre pour des demeurés. » Très remonté, et un rien obsessionnel, Quatremer publiera entre le 25 juin et le 8 juillet pas moins de 49 tweets (ou repost) sur « l'affaire Erner ».

Caroline Fourest n'est bien sûr pas en reste, et ajoute une couche de complotisme sur le déni de réalité : « La meute de Jean-Luc Mélenchon est en ordre de bataille. A un an de la présidentielle, ses militants, très actifs dans les rédactions et les Sociétés de Journalistes (SDJ), font feu de tout bois pour écarter les journalistes qui les dérangent. Il faut l'expliquer au grand public. Et résister à cette intimidation politique. » Résumons : plutôt que de constater, comme Guillaume Erner lui-même, que le montage était « fallacieux », la championne de l'anti-complotisme préfère s'imaginer qu'un groupe agit dans l'ombre et « fait feu de tout bois » contre ce pauvre Guillaume Erner, victime d'une cabale politique. Nos deux journalistes stars ne seront bien sûr pas les seuls sur cette ligne de défense fondée sur des « faits alternatifs » : tous les habitués du comptoir sont là. Brice Couturier (en réaction au communiqué des SDJ de Radio France) : « Les syndicats de gauche de Radio France ont choisi : ils soutiendront la candidature de Mélenchon aux présidentielles. Attendez-vous à ce que cela s'entende dans les journaux d'information de ses stations... » ; Céline Pina : « LFI ou comment aider à comprendre la montée du fascisme hier en regardant ses promoteurs aujourd'hui. Acte 1 l'intimidation et la menace des opposants et détracteurs » ; Éric Naulleau : « La chasse à l'homme menée par la meute insoumise s'attaque maintenant à Guillaume Erner, le brillant animateur de la matinale de France Culture, un des honneurs de la profession » ; Peggy Sastre (dans son éditorial du Point) : « France Culture, aussi, a reconnu la faute, quitte à jeter sous le bus son producteur et donner du fioul à une chaudière tyrannique qui n'en avait vraiment pas besoin » ; Marika Bret : « L'intimidation, la traque, la purge, c'est une vieille méthode, une passion totalitaire, tenace et mortifère ». Etc. Bref, le problème n'est pas le montage trompeur, mais la critique des médias.

Difficile de ne pas remarquer que les irréductibles défenseurs d'Erner gravitent autour de la galaxie printaniste. Une poignée de chroniqueurs, au pouvoir éditorial démesuré comparé à leur nombre, qui utilisent leurs journaux ou leurs structures comme tremplins pour truster des invitations à la télé ou à la radio. Dernier exemple en date ? L'Association française des grands reporters et correspondants (AFGRC), dont deux membres (Noémie Halioua et Emmanuel Razavi [1]) publient une tribune dans Le Figaro pour défendre Erner.

À la suite de son « erreur », le présentateur des Matins a en effet écopé d'un « avertissement », et son « billet d'humeur » lui a été retiré. Une punition d'une effroyable sévérité, inacceptable pour les « grands reporters » Noémie Halioua et Emmanuel Razavi qui, dans leur tribune, tiennent à alerter : « Affaire Erner : la France ne doit pas devenir le pays des ayatollahs ! »

En cause, les demandes exprimées par des militants insoumis de voir le journaliste présenter des excuses aux personnes calomniées. Le tableau est inquiétant : « Menaces, harcèlement, intimidation » ; « chasse à l'homme méthodiquement orchestrée par "la meute" LFI » ; « entreprise de mise à mort professionnelle » ; « soif de nuire au journaliste que rien ne semble apaiser », etc. Malheureusement aucun exemple ou citation n'est donné à l'appui de cette description. Et encore : LFI « menace gravement la santé démocratique de notre pays », en particulier par ses desseins à l'égard de la corporation des journalistes (disent nos « grands reporters », oubliant leurs diatribes contre le corporatisme des autres… pour voler au secours de ladite corporation) : « Tenter de bâillonner toute voix discordante ou critique de LFI quitte à répandre la terreur au sein de cette corporation », au sein de laquelle « parmi les voix à faire taire, [les insoumis jugeraient qu'il y a] d'abord celles des journalistes de confession juive, qui alertent sur la nouvelle judéophobie qui découle de l'antisionisme ». Ou comment surenchérir dans la calomnie.

La « post-vérité » jadis décriée est aujourd'hui un registre banal du discours éditocratique. La preuve ? Le site d'un quotidien national publie une tribune dans laquelle pas un fait tangible n'apparaît, et dans laquelle les faits avérés tels que la falsification de Guillaume Erner n'apparaissent que comme des éléments de décor, qui n'entrent pas en compte dans le « raisonnement » exposé. Ainsi devisent certains « grands reporters » …

Patrick Michel avec Jérémie Younes


[1] Noémie Halioua, ex-rédactrice en chef d'i24 news, est une habituée du genre. Quant à Emmanuel Razavi, on le croise de plus en plus fréquemment dans nos articles. L'association des « grands reporters », proche d'Atlantico, a été fondée, entre autres, par Benjamin Sire et Nora Bussigny.

13.07.2026 à 13:26

Nils Solari
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Texte intégral (1441 mots)

Pascal Praud veille.

Maintien à l'antenne de Jean-Marc Morandini, limogeage d'Olivier Nora, tribune des professionnels du cinéma… Depuis plusieurs mois, les protestations contre la prédation et les pratiques du groupe Bolloré se multiplient. Y compris, parfois, depuis l'intérieur [1]. Des positionnements inadmissibles sur CNews, qui enchaîne purges et mises au pas – exit Sonia Mabrouk, Élisabeth Lévy, Philippe Bilger ou encore Céline Pina (Libération, 17/05). Sur son plateau, Pascal Praud n'hésite pas à mener l'inquisition. Illustration, en deux épisodes.

Scène 1 : « L'heure des pros 2 », CNews, 3 juin

Sarah Saldmann refuse de « mettre l'immigration à toutes les sauces » pour expliquer les événements survenus après la victoire du PSG en Ligue des Champions et prend ses distances avec Frontières : « C'est sûr que je n'évolue pas au milieu de Frontières […]. Il n'y a pas que Frontières comme journal non plus ! » Première remontrance de Pascal Praud : « Écoutez ça ne sert à rien parce que vous défendez une posture [...] vous venez ici pour faire un numéro ! » Mais Sarah Saldmann persiste : « Ce n'est pas parce que je ne ressors pas la propagande de Frontières que je ne peux pas avoir un point de vue qui est le mien ! » C'en est trop pour Pascal Praud : « Ça fait 5 fois que vous citez Frontières, qui travaillent sur notre chaîne. Ça fait 5 fois. Vous pouvez le faire une 6e fois. Ça fait 5 fois... […] Je ne suis pas dupe de ce que vous faites, ça s'appelle une posture, et c'est pas bien, c'est pas bien pour la chaîne sur laquelle vous êtes ! […] Parce que ça suffit d'attaquer Frontières. Frontières, ils font le job. »

Et ainsi de suite :

- Sarah Saldmann : Mais pas du tout, c'est de la propagande d'extrême droite. Vous connaissez ce que je pense de Frontières.

- Pascal Praud : Non, non, non. Je récuse ce que vous dites. Parce que d'abord, c'est très grave ce que vous dites. Puisque vous nous accusez, nous, de faire de la propagande d'extrême droite...

- Sarah Saldmann : On n'est pas en plateau avec Frontières, là.

- Yoann Usaï : Moi, je travaille avec eux, je peux vous le dire !

- Gilles-William Golnadel [en fond] : Et moi je suis leur avocat […] et j'en suis fier !

- Pascal Praud : Attendez, Frontières, il faut vraiment défendre ce média…

- Sarah Saldmann : Non, je ne vais pas défendre ce média, non, non, non, je ne peux pas, je n'en suis pas capable…

- Pascal Praud : […] Moi, je travaille avec eux…

- Sarah Saldmann : On ne les reçoit jamais en plateau…

- Pascal Praud : Je travaille avec eux. Ils sont sur le terrain. […] Le travail qu'ils font est un travail journalistique, de témoignage.

- Sarah Saldmann : C'est pas vrai. Vous ne pouvez pas dire des choses comme ça.

- Pascal Praud : Je le dis parce que c'est vrai.

- Sarah Saldmann : Mais c'est pas vrai.

- Pascal Praud : Et on les écoute régulièrement…

- Yoann Usaï [en fond] : Ils font un travail formidable…

- Sarah Saldmann : Mais vous ne pouvez pas dire qu'ils font un travail formidable !

- Pascal Praud : Et heureusement qu'ils sont là. Et heureusement qu'ils sont là pour montrer une réalité que personne ne veut montrer en France…

- Sarah Saldmann : Mais parce que ce n'est pas la réalité !

- Pascal Praud : Ah bon ? C'est pas la réalité ? […]. Mais on va marquer une pause […]. Et je défends Erik Tegnér et ses équipes.

Scène 2 : « L'heure des pros », CNews, 29 juin

Le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, Tugdual Denis, est convié pour parler de son dernier ouvrage…

- Tugdual Denis : Mais j'ai envie […] que la droite obtienne des prix littéraires, […] que la droite ait des réalisateurs, que la droite…

- Pascal Praud : … et des télévisions peut-être aussi ?

- Tugdual Denis : Ben, les télés je crois que c'est un peu fait là maintenant [désignant l'animateur].

Et là… patatras !

- Pascal Praud : Oui mais là, vous ne nous avez pas beaucoup défendus, je trouve […].

- Tugdual Denis : Oh, c'est pas vrai…

- Pascal Praud : Si ! […] non là, je me suis dit « Tugdual Denis, il n'est pas très courageux pour nous ». Vous ne montez pas beaucoup au créneau pour nous…

- Tugdual Denis : Ah oui ? Écoutez, je peux vous dire, regardez toute la promo que j'ai faite, j'ai fait un certain nombre de plateaux, on a parlé de Vincent Bolloré sur France Culture la semaine dernière, j'étais face à un prof de science politique de l'École polytechnique qui caricaturait à outrance la pensée de Vincent Bolloré, et je l'ai tout à fait défendu.

Éric Naulleau s'empresse de seconder Pascal Praud : « Tugdual, je suis allé tourner un clip pour soutenir Valeurs Actuelles. Il n'y a pas eu de geste aussi spectaculaire dans votre sens. » Et l'incriminé tente de se dépatouiller : « Écoutez, les Unes que l'on a faites sur CNews ces dernières années, je pense que l'on en a fait 12. Je vous demande souvent des interviews [désignant Pascal Praud], là il y a une interview en cours avec Christine Kelly... » Ou encore : « Vous n'avez peut-être pas le temps mais regardez mes interventions sur BFM-TV, sur Franceinfo, sur France Culture, le dernier chapitre de mon livre... Je défends extrêmement ce que vous faites, enfin ce que vous faites tous globalement dans la famille du groupe Bolloré où j'ai de nombreux amis. »

Tant de zèle et si peu de reconnaissance !

***

Les deux cas étudiés ici rappellent – si besoin était – la position centrale qu'occupe la « chaîne championne des sanctions de l'Arcom » dans l'écosystème de l'extrême droite médiatique.

Nils Solari


[1] Lire « "On va se faire attraper par l'Arcom" : CNews laisse carte blanche au média d'extrême droite "Frontières" et crispe ses équipes », Mediapart, 10/06.

09.07.2026 à 15:32

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Un communiqué de la CGT Radio France.

- Radio France / , , ,
Texte intégral (682 mots)

Nous reproduisons ce communiqué de la CGT Radio France.

Marine Le Pen, montage et manipulation : le jour où Radio France a renié ses principes

Depuis l'interview de Marine Le Pen le mercredi 24 juin dans Les Matins de France Culture, et la diffusion d'une vidéo trompeuse de « LEON le média », un pure-player actif sur les réseaux sociaux, la colère des auditeur·ices, celle des équipes de France Culture et celle de la CGT Radio France ne faiblit pas. La réponse de la direction de Radio France semble bien éloignée de ses principes jusqu'ici exposés en matière de déontologie.

Ce jour-là, soit le producteur de la matinale Guillaume Erner savait qu'il s'agissait d'un montage fallacieux, et il a choisi délibérément de le diffuser contre l'avis explicite de son équipe et des journalistes, soit il n'a pas fait le travail minimum et élémentaire de vérification qui incombe à tout professionnel de l'information. Dans les deux cas, il s'agit d'une faute majeure qui entache la réputation de toutes les antennes de la radio de service public. Rappelons qu'en novembre 2023, la direction a mis en avant 8 grands « principes de l'information de Radio France », avec notamment le travail de vérification, la crédibilité des sources, la distinction entre opinions et faits, et l'indépendance pour « ne pas entamer la confiance du public », autant de principes incontournables bafoués par Guillaume Erner.

Comme l'a rappelé le SNJ-CGT Radio France, à la faute professionnelle, le producteur a ajouté la complaisance à l'égard du RN, parti d'extrême droite toujours pas purgé de ses racines antisémites, et participé à la diabolisation politico-médiatique de La France Insoumise. La CGT Radio France avait déjà dénoncé un précédent dangereux quand le même producteur avait osé un parallèle insoutenable entre les victimes de l'attentat de Charlie Hebdo et la mort de Charlie Kirk, l'influenceur américain d'extrême droite. La CGT Radio France s'inquiète d'une dérive éditoriale plus profonde. La veille de l'invitation de Marine Le Pen, lors d'un entretien avec l'historien et producteur sur France Culture Patrick Boucheron, ce dernier, malgré l'insistance de Guillaume Erner, a refusé d'instrumentaliser la mémoire et les écrits de Marc Bloch pour trancher un débat biaisé sur l'antisionisme. Depuis, Patrick Boucheron fait l'objet d'une campagne hostile et haineuse, alimentée par les réseaux sociaux.

Après tant de dérapages, l'avertissement adressé par la direction de Radio France à Guillaume Erner, ainsi que le retrait de son billet d'humeur, ne peuvent suffire. D'autres salariés de Radio France, bien connus des auditeur·ices, ont été directement licenciés ou privés de la reconduction de leur contrat suite à des cabales d'extrême droite. En vertu de ce dangereux précédent, suffira-t-il de s'excuser lors d'entretiens disciplinaires pour mériter et obtenir la clémence de la direction, ou celle-ci s'exerce-t-elle à géométrie variable ? La CGT Radio France soutient les personnels de France Culture dont l'éthique professionnelle est injustement remise en cause par la faute d'un seul homme. Elle interpelle la direction de Radio France sur son traitement partial de ces manquements graves, qui entame la confiance de tous·tes les salarié·ies de la radio publique et renie les principes déontologiques qui régissent nos antennes.

Nous ne voyons pas comment Guillaume Erner pourra encore présenter à la rentrée cette matinale dans des conditions satisfaisantes et sereines, à l'aube de campagnes pour les élections présidentielle et législatives qui seront traversées par des questions politiques cruciales, et qu'il sera impossible de ne pas évoquer. Le présentateur d'une matinale radio incarne la voix de son antenne. Guillaume Erner ne doit, ne peut plus être la voix de France Culture.

Paris, le 8 juillet 2026.

09.07.2026 à 09:10

Pauline Perrenot
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CMA CGM à l'honneur.

- Médias et écologie
Texte intégral (4392 mots)

« Géant français des mers », « symbole de la puissance maritime française », « fleuron d'une nouvelle génération de porte-conteneurs géants », « plus moderne que jamais », « pionnier du transport maritime écologique »… Entre deux canicules, les grands médias n'ont pas manqué de s'esbaudir devant le nouveau porte-conteneurs de la multinationale CMA CGM, détenue par le super-pollueur Rodolphe Saadé, industriel milliardaire également propriétaire de médias. L'écologie ? Exit.

« C'est l'attraction depuis le début de la semaine dans le port du Havre, s'emballe la présentatrice Élise Denjean à l'antenne de RMC (02/07). Des curieux viennent apercevoir un des plus gros porte-conteneurs du monde ! » « Il appartient à la compagnie CMA CGM, également propriétaire de la radio RMC », rebondit succinctement son confrère Quentin Vinet, avant d'introduire un sujet apologique illustré par des images directement fournies… par la CMA CGM. Au même moment sur BFM-TV (02/07), on entend aussi parler de « ce nouveau navire de la compagnie CMA CGM, propriétaire de BFM-TV » : la présentatrice Pascale de la Tour du Pin annonce un reportage « embedded » sur le porte-conteneurs, qui, précise-t-elle, « fonctionne au gaz naturel » – un « transport moins polluant », soutient le « reporter ». « Le premier d'une série de dix navires géants », lit-on encore sur le post de Brut (Instagram, 02/07), à l'origine d'une vidéo que ne renierait pas le service comm' de la multinationale : « Grâce à ces nouvelles capacités, CMA CGM, propriétaire de Brut, espère se hisser au deuxième rang des armateurs mondiaux d'ici 2027. »

Le lendemain (03/07), c'est sur le site de La Tribune que le gros bateau de Rodolphe Saadé, « l'armateur marseillais (propriétaire de la Tribune) », est mis à l'honneur. Supposément en reportage au port du Havre, le journaliste assure le SAV commercial du groupe, activité dont témoigne le panel des interlocuteurs cités : Rodolphe Saadé lui-même ; Emmanuel Delran, directeur des opérations du groupe CMA CGM ; « les dirigeants de CMA CGM » ; « une porte-parole du groupe » ; sans oublier Philippe Tabarot, le ministre des Transports. « Avec le CMA-CGM Notre-Dame, la souveraineté française prend le large », proclame le titre de La Tribune, où le journalisme, quant à lui, fait naufrage. Quelques jours plus tôt, l'hebdomadaire La Tribune dimanche (28/06) saluait déjà « le Notre-Dame de CMA CGM (propriétaire de La Tribune Dimanche) » dans sa rubrique « Good News » – un « porte-conteneurs d'exception » –, seulement quelques pages après un éditorial grandiloquent de Bruno Jeudy, appelant à ce que la « prise de conscience » quant au changement climatique « débouche sur des actes » : « La maison brûle davantage encore, désespère l'éditorialiste. Et nous continuons trop souvent de regarder ailleurs. » En direction des gros bateaux, par exemple ?

Au terme d'une semaine caniculaire en effet, le déni dont s'offusque Bruno Jeudy inclut-il la promotion du deuxième milliardaire français présentant la plus grande empreinte carbone financière [1], patron de la troisième entreprise mondiale de transport maritime, un secteur aujourd'hui responsable d'environ 3% des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon l'Ademe, c'est-à-dire, « à l'échelle planétaire, […] l'équivalent d'un grand pays industrialisé comme l'Allemagne ou le Japon » [2] ?

Et ce d'autant que les médias précédemment cités (RMC, BFM-TV, Brut, La Tribune et La Tribune dimanche) présentent la particularité, on l'aura compris, d'appartenir à Rodolphe Saadé lui-même. Est-ce à dire que ce rapport de propriété garantit, au sein des médias en question, l'absence de toute critique substantielle du gigantisme industriel et l'invisibilisation des ravages écologiques provoqués par l'un des plus grands armateurs mondiaux ? Assurément oui. Ce rapport de propriété constitue-t-il un élément suffisant – voire en lui-même probant – pour expliquer une telle promotion médiatique du dernier porte-conteneurs maison CMA CGM ? Deux fois non. La preuve ? Bien d'autres médias ont fait pareil… si ce n'est pire.

Économie partout, écologie nulle part

La couverture du « Notre-Dame » et de son inauguration, le 2 juillet, est en effet sensiblement identique d'un grand média à un autre, que ces derniers soient ou non possédés par Rodolphe Saadé, sous la coupe d'un autre capitaliste… ou de service public. Des dépêches AFP aux contenus produits par les journaux télévisés, les radios ou la presse écrite, les mêmes biais sont à l'œuvre : prime aux indicateurs économiques, détails logistiques, descriptions fascinées ou platement techniques du navire, aux dépens de toute réflexion et mise en perspective écologiques. Aucun des contenus observés ne mentionne par exemple la part du fret maritime – et encore moins celle de CMA CGM ou de Rodolphe Saadé, en particulier – dans le réchauffement climatique. Les journalistes s'interrogent encore moins sur l'impact écologique de la fabrication même de ce type d'engins aux proportions gargantuesques, le « Notre-Dame » étant capable de soutenir une charge de près de 300 000 tonnes en chargeant à son bord jusqu'à 24 000 conteneurs, c'est-à-dire l'équivalent de 600 trains de fret…

Le cas du Figaro est frappant. Le 27 juin, si le quotidien produit un long reportage (à bien des égards informatif) sur le chantier naval chinois où sont construits les porte-conteneurs de CMA CGM, il passe à côté de la problématique écologique. Pire : ces navires sont qualifiés dès le titre de « plus propres ». On lit en effet que le carburant principal utilisé pour les propulser, le gaz naturel liquéfié (GNL), « a permis de réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre » : « Pour le groupe, [cette énergie] est surtout considéré[e] comme une étape de transition vers une plus grande décarbonation du transport maritime, en attendant que les carburants zéro émission […] soient disponibles en volumes suffisants et à "coûts compétitifs". » C'est tout ? C'est tout. Le GNL est également présenté comme un « levier de décarbonation et d'innovation » dans Les Échos (02/07), en pâmoison devant les prouesses technologiques de « la nouvelle cathédrale des mers de CMA CGM ».

Pourtant, comme l'indiquait déjà Reporterre en mai 2022, le GNL, qui demeure un carburant fossile, est certes moins polluant que le fioul lourd et « émet autant de gaz à effet de serre que du gaz "classique" », « mais si l'on prend en compte l'ensemble de sa chaîne de valeur, il s'avère encore plus néfaste pour le climat ». Des analyses étayées par de nombreuses ONG [3], ainsi que par plusieurs experts auditionnés lors de la commission d'enquête sénatoriale de 2024 sur les obligations de TotalEnergies [4], tandis qu'en 2023 Les Jours enquêtaient sur la promotion de longue date du GNL par la CMA CGM : « son étendard vert ».

Cela dit, Le Figaro et Les Échos sont loin d'être les seuls médias à faire l'impasse sur ces informations. Dépendance à la communication commerciale, renforcée par des visites de presse « exclusives » à bord du porte-conteneurs sous l'égide de CMA CGM ; travail journalistique low cost ; inconséquence politique des chefferies éditoriales ; absence de transversalité de la thématique écologique au sein des rédactions ; « cocorico économique » ordinaire des productions médiatiques, où « l'évidence » a priori du capitalisme mondialisé n'est jamais remise en cause… Mis bout à bout, ces différents éléments expliquent en grande partie la pauvreté générale de l'information. Et que ce soit l'intention ou non des médias ne change rien à l'affaire : les productions journalistiques se font de facto les relais du plan comm' de CMA CGM, greenwashing inclus.

De la « prise de conscience »… à la célébration des super-pollueurs

Il y a d'abord celles où l'approche écologique est tout simplement introuvable. Passée la canicule, La Croix eut beau parler de « choc de conscience » à sa Une (29/06), ça ne l'a pas empêché de traiter de l'inauguration du « Notre-Dame » sous un prisme religieux trois jours plus tard – « CMA CGM confie son plus gros porte-conteneurs à la Providence » (02/07) –, le quotidien allant jusqu'à dévoiler en avant-première un extrait de la prière catholique du père Guy Pasquier, présent « pour placer le navire sous protection divine ». Même aveuglement au Parisien, qui fantasma « une prise de conscience » écologiste collective à sa Une le 29 juin… avant de s'enthousiasmer le 2 juillet devant « ce porte-conteneurs géant [qui] bat tous les records » [5].

On ne trouve dans ces deux articles aucune occurrence des termes « écologie » / « écologique » / « carbone » / « décarbonation », également absents de la couverture du Monde, où le bilan n'est pas plus glorieux. La rédaction a beau être dotée d'un solide pôle « Écologie », celui-ci ne se charge pas de la couverture du « Notre-Dame » : c'est dans la rubrique « Économie » (chapitre « Transports ») que paraît l'article sur le site du quotidien (02/07), dont une version raccourcie sera ensuite publiée dans le journal papier (04/07), section « Économie & Entreprise », quelques pages après les sujets « Environnement » consacrés ce jour-là au désarroi des élus locaux face aux canicules et aux incendies prématurés… Bilan des courses ? Les préoccupations écologiques sont reléguées aux oubliettes, au profit de considérants économiques mis en avant par des interlocuteurs triés sur le volet, célébrant tantôt « le choix du personnel français » – « Syndicalement, le Notre-Dame, c'est ce qu'on veut voir », soutient le syndicat de cadres CFE-CGC –, tantôt « le choix de la France [et] le choix de ses marins », selon les termes de Rodolphe Saadé lui-même. En guise de pluralisme, Le Monde laisse le mot de la fin au directeur de l'École nationale supérieure maritime, lequel tient à souligner que « CMA CGM aurait pu faire un pari très différent, mais a choisi de soutenir cette filière française. C'est une très grande fierté ». Circulez.

L'information au rabais

Dans d'autres rédactions, si les problématiques écologiques ne sont pas totalement invisibilisées, l'espace qui leur est alloué est réduit à peau de chagrin. Après avoir repris les éléments de langage de CMA CGM présentant le GNL comme « une solution moins polluante », l'AFP (27/06) indique entre deux virgules que ce carburant « est le plus souvent issu de ressources fossiles » [6]. Peut-on parler d'« information » ?

Sur France Inter (02/07), partie prenante du dispositif « embedded » mis en place le jour de l'inauguration, la rédaction diffuse un sujet « Sur le terrain » pour le moins compressé – deux minutes, ce que la radio publique appelle « un reportage long » –, dans lequel la narration est majoritairement prise en charge par la multinationale (commandant et second-mécanicien du navire, vice-président du groupe CMA CGM). Plus qu'une dépendance aux sources, l'effacement du journalisme produit inévitablement un dépliant publicitaire : il est ainsi question de « combustion beaucoup plus propre », de « bénéfices pour l'environnement » et même d'un « coup d'accélérateur sur la décarbonation ». La contradiction arrive en queue de comète : « Ce n'est pas une solution de décarbonation, répond l'ONG Transport & Environnement, qui rappelle que le GNL reste un gaz fossile. » Huit secondes : le temps de l'information sur France Inter. Et dire que sur le site de la radio, le chapô du reportage annonçait que si « le mastodonte se veut moins nocif pour l'environnement, [il] peine à convaincre les associations écologistes ». Associations que l'on n'entendra même pas : un cadrage pour le moins survendu au vu du résultat final.

Mêmes écueils dans les journaux télévisés de France 2 et TF1. Au « 13h » de la télé publique (02/07), le reportage parle à juste titre d'une « course au gigantisme », mais l'expression n'ouvre nullement la voie à la critique écologique. Au contraire : cette course « permet aux armateurs de répondre au développement rapide du commerce entre l'Asie et l'Europe », explique le journaliste… Tout juste apprend-on que le GNL « est composé de méthane, 80 fois plus polluant que le CO2 quand il s'échappe dans l'atmosphère ». Basta. L'inconséquence éditoriale frôle également des sommets au « 20h » de TF1 (28/06), où dès l'annonce des titres, Anne-Claire Coudray introduit des sujets liés à « la semaine la plus chaude enregistrée »… avant de promettre un reportage « embedded » « à bord [du] monstre des mers ». « Et preuve que la technologie permet de voir grand, s'exclame plus tard la présentatrice, ce porte-conteneurs, l'un des plus imposants du monde, […] fonctionne au gaz naturel ! » Vient alors un reportage de six minutes s'ouvrant sur une vue aérienne de l'« ogre d'acier » – « De là-haut, le géant, allongé sur son étendue bleue, semble presque endormi » –, où l'écologie devra encore se contenter de la portion congrue : « Qui dit gros moteur dit forcément grosse empreinte carbone », concède le reporter, avant de qualifier le fonctionnement au GNL d'« encourageant » , tout en rappelant que « de par la distance et le volume transportés, la marine marchande reste un secteur très polluant ». Fin de l'histoire.

Des logiques exacerbées dans la PQR

On retrouve les mêmes mécanismes (en pire) dans la presse locale. Du côté de Paris Normandie notamment, où la direction a mis les bouchées doubles. En une semaine, le journal a publié pas moins de dix contenus sur le porte-conteneurs CMA CGM. Mais comme le laissaient présager leurs titres, aucun ne parlera d'écologie.

D'interviews tapis-rouge en publicités déguisées [7], le journalisme se dissout entièrement dans la communication d'entreprise. Mention spéciale à cet article intitulé « "Notre Dame" ouvre une nouvelle voie pour le transport maritime vert », dont le web propose un titre encore plus cavalier : « "Nous basculons du fossile à un carburant vertueux" : Notre Dame, pionnier du transport maritime écologique" » (30/06). Le « vice-président du Bunkering & Energy Transition chez CMA CGM » (sic) étant la seule et unique source du journaliste, il n'est pas abusif de parler de « co-écriture » : l'impact environnemental des porte-conteneurs est dit « amoindri et vertueux », là où le GNL est célébré en tant que… « carburant de l'avenir ».

Journalisme et écologie sont aux abonnés absents à Ouest-France, également, qui publie certes deux fois moins de contenus que Paris Normandie à la même période (cinq entre le 27 juin et le 3 juillet), mais peut en tout état de cause s'enorgueillir d'une interview qui restera dans les annales du « contre-pouvoir », chapitre « Badinages médiatiques avec les puissants » :

« Bourreau de travail, ascète et secret, le milliardaire fuit la notoriété, prévient d'emblée le quotidien régional. Mais pour ce baptême exceptionnel, Rodolphe Saadé a accepté de se livrer comme rarement dans une interview, accordée […] à Ouest-France et à sa filiale spécialisée dans l'économie maritime, Le marin. » Et qu'on se le dise : là où le « si discret patron a accepté d'aborder toutes les facettes de son groupe tentaculaire », les intervieweurs ont laissé toutes les facettes du journalisme au vestiaire. Dans cette interview de 2 582 mots, le terme « écologie » n'apparaît pas une seule fois. La thématique passe totalement sous les radars des journalistes, qui eurent en revanche toute latitude pour faire valoir des questionnements autrement plus incisifs. Florilège non exhaustif :

- Pourquoi avez-vous choisi comme marraine Delphine Arnault ?

- Pourquoi baptisez-vous le CMA CGM Notre-Dame au Havre et pas dans votre ville de Marseille ?

- Comment choisissez-vous le nom de vos navires ?

- Votre groupe a affiché au premier trimestre de meilleurs résultats que ses concurrents. Quand allez-vous devenir n°2 mondial ?

- Comment voyez-vous l'avenir du Liban ?

- L'Iran représente-t-il un marché d'avenir ?

- Qu'attendez-vous de vos médias ?

- Vous en demandez davantage [de stabilité, NDLR]. Édouard Philippe, ancien Premier ministre d'Emmanuel Macron et maire du premier port français, Le Havre, l'incarne-t-elle ?

- Il existe un débat au sein du patronat : faut-il parler avec les extrêmes ? Qu'en pensez-vous ?

- Pourquoi avoir donné le nom de CMA CGM au stade Océane du Havre ?

Rideau.

Au terme d'une semaine ponctuée par la publication de contenus à caractère quasi-publicitaire, on pouvait lire dans Ouest-France que « la mer est aujourd'hui confrontée à un défi majeur : celui du changement climatique » (02/07). Sursaut de dernière minute ? Voyons plutôt : « Alors que la CMA-CGM baptise aujourd'hui le plus gros porte-conteneurs français, la présidente du Cluster maritime, Nathalie Mercier-Perrin, rappelle les enjeux majeurs de l'innovation et de la formation pour ce secteur clé de l'économie du pays dans le contexte du changement climatique. » Résumons : la seule et unique fois où le quotidien Ouest-France fait mine de traiter le gigantisme industriel au prisme de la question écologique, il confie l'exercice à la directrice d'une plateforme de lobbying qui défend les intérêts économiques de la filière maritime auprès des décideurs publics. Résultat ? Le « Notre-Dame » de la CMA CGM démontre qu'« il est possible de concilier échanges mondiaux, compétitivité économique et réduction de l'impact environnemental ». En d'autres termes : « innover pour naviguer, décarboner pour durer ». Et le journalisme se fracassa sur un slogan.

***

Dans son éditorial de La Tribune dimanche (28/06), Bruno Jeudy se réjouissait du fait que « les climatosceptiques ont quasiment disparu du débat public » : « Médias et journalistes ouvertement climatosceptiques sont contraints de la mettre en sourdine. C'est un progrès. » Sauf que rien n'est moins sûr… A fortiori si l'on prend la peine de ne pas réduire le phénomène au climato-négationnisme de CNews et d'autres médias d'extrême droite. Sans doute la désinformation scientifique s'incarne-t-elle tout autant – si ce n'est plus – dans les opérations massives de greenwashing comme celle-ci. Opérations auxquelles se livrent (consciemment ou non) les grands médias, incapables de se départir du ronron capitaliste qui conditionne toutes les productions consacrées à « l'économie », « thématique » que les chefferies éditoriales persistent à soustraire à la question écologique.

Pauline Perrenot


[1] Oxfam et Greenpeace, « Les milliardaires français font flamber la planète et l'État regarde ailleurs », février 2022.

[2] Ademe, « Décarboner le maritime : une opportunité industrielle », mars 2026.

[3] De la coalition d'ONG « Transport & Environnement » à la campagne mondiale de lutte pour la décarbonation du transport maritime « Say no to LNG ».

[4] Voir par exemple les auditions de Valérie Masson-Delmotte, climatologue et co-présidente du Giec (29/01/2024) et de Lou Welgryn (analyste au sein du cabinet Carbon4Finance et co-présidente de l'association Data For Good (08/02/2024).

[5] Le titre de l'article paru dans l'édition Aujourd'hui en France (02/07). Le même article paraît sur le site du Parisien (02/07) sous un titre différent : « "C'est le plus grand porte-conteneurs à battre pavillon français" : construit en Chine, ce géant des mers va être inauguré au Havre ».

[6] Le 2 juillet, l'AFP consacre une deuxième dépêche à ce « fleuron d'une nouvelle génération de porte-conteneurs géants » : pas un mot sur l'écologie.

[7] C'est le cas du contenu « Le géant des mers à travers votre objectif » par exemple, dans lequel Paris Normandie relaie une opération comm' de CMA CGM : un « concours photo », où, moyennant récompense (assister à l'inauguration), les participants sont priés de poster des clichés du porte-conteneurs sur Instagram, d'« identifier le compte Instagram de CMA CGM » et d'« ajouter le hashtag #CMACGMNotreDameAuHavre ». Bref : un travail (gratuit) de communicant qui ne dit pas son nom, assuré à la fois par les photographe amateurs… et par Paris Normandie.

10 / 10

 

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