03.11.2026 à 08:00
Nous publions un extrait du rapport Le Système Bolloré. De la prédation financière à la croisade politique, produit par Attac et l'Observatoire des multinationales en 2025 mais actualisé il y a quelques jours.
Le groupe Bolloré se résume désormais, mis à part quelques activités industrielles relativement modestes, au secteur des médias et de la culture. Une partie de ces actifs est mise directement au service des idées et parfois des partis politiques d'extrême droite, enjambant la frontière entre le politique et l'économique. Le reste de cet empire médiatique et culturel – pour l'instant du moins – continue à se présenter comme une entreprise « normale », tout en servant d'alibi et de source de financement aux premiers.
Empire construit selon une logique financière au fil des opportunités boursières, le groupe Bolloré n'a cessé de se décomposer et de se restructurer au fil du temps. Il ne reste presque plus rien de la papeterie familiale dont Vincent et son frère ont pris les rênes en 1981.
Sous la direction de Vincent Bolloré, le groupe s'est successivement lancé dans et/ou a abandonné les activités papetières, la culture du tabac, la production et la vente de cigarettes, le transport maritime, la gestion de ports, les activités logistiques, la gestion de lignes de train, la banque, les télécommunications, les tubes à usage industriel, le cinéma… Aujourd'hui, le groupe s'est recentré quasi exclusivement sur les activités de communication, à savoir Vivendi et ses anciennes filiales : Universal Music, Canal+, Havas et Hachette.
Fin 2023, après cession des dernières activités logistiques, la branche communication représentait 95 % des effectifs et 77 % du chiffre d'affaires contributif et même… 111% du bénéfice [1] (les activités industrielles du groupe étant déficitaires en 2023, comme d'ailleurs toutes les années précédentes). Les activités « communication » étaient aussi les plus profitables, rapportant à Bolloré SE plus d'un milliard d'euros en 2022 et 2023, contre 141 [2] et 44 millions pour les activités pétrolières et -125 et -114 millions pour les activités industrielles (batteries et films plastique).
C'est un vrai recentrage du groupe puisqu'en 2021, avant cession des activités portuaires et logistiques à Mediterranean Shipping Company (MSC) et CMA-CGM, les activités communication ne pesaient que 49 % des effectifs (contre 47 % pour le transport et la logistique), 48 % du chiffre d'affaires (37 % pour la logistique) et 56 % du résultat opérationnel (53 % pour la logistique, les activités industrielles étant toujours déficitaires).
Depuis 2024, après la scission de Vivendi en quatre entités distinctes (voir infra), les documents financiers de Bolloré SE ne donnent plus la répartition du chiffre d'affaires ou des effectifs, la plupart des activités de communication n'étant plus consolidées. Ils montrent encore cependant à quel point la performance financière du groupe reste dépendante de Canal+, Universal, Havas et Hachette, qui contribuent pour 476 millions d'euros au résultat opérationnel ajusté de Bolloré SE, alors que les autres branches engendrent une perte de 190 millions (dont -90 millions pour les activités industrielles) [3].
L'offre annoncée en 2025 par le fonds Pershing Square pour racheter Universal Music contre 7,5 milliards de dollars est notamment venue rappeler le poids de cette entreprise dans le résultat du groupe Bolloré. Avec ses 18% de détention directe (auxquelles s'ajoutent 10% détenus via Vivendi), Bolloré SE en tire environ 250 millions d'euros de dividendes chaque année. La valeur de sa participation dans le groupe, 7,5 milliards d'euros, est presque huit fois supérieure à la valeur de ses parts dans Canal+. Elle représente à elle seule les deux tiers de la valorisation du groupe Bolloré dans son entier [4]. Les Bolloré ont jugé l'offre de reprise « pas intéressante ».
C'est à partir des années 2000 que le milliardaire investit le secteur des médias et de la communication qui constitue aujourd'hui l'essentiel de son empire financier. Son offensive manquée sur le groupe Bouygues quelques années auparavant pourrait déjà avoir été motivée par le désir de mettre la main sur la chaîne de télévision TF1. Le groupe Bolloré prend le contrôle d'Havas en 2005, crée la même année la chaîne Direct 8 (devenue C8) sur la TNT, et se lance en 2006 dans la presse papier gratuite avec les titres Direct Soir et Direct Matin. La revente en 2012 de Direct 8 et de sa chaîne sœur Direct Star lui permettent de mettre un premier pied au capital de Canal+ et de Vivendi. Vincent Bolloré en prend définitivement le contrôle en 2014. Avec le rachat des parts de Bolloré dans Havas en 2017, Vivendi devient pendant quelques années le pôle où se concentrent tous les actifs de Bolloré dans la communication, les médias, l'édition, les jeux vidéo et l'industrie culturelle – jusqu'à sa scission en quatre parties distinctes (mais toujours étroitement contrôlées par Bolloré) en décembre 2024 (voir infra).
Entre 2014 et aujourd'hui, l'ensemble Vivendi n'a cessé de se recomposer et de se décomposer au gré des opportunités politiques et financières sans qu'il soit possible de distinguer une stratégie industrielle et commerciale cohérente. Vivendi a ainsi revendu ses participations dans les télécommunications (SFR) ou les jeux vidéo (Activision Blizzard, Ubisoft) pour y revenir plus tard ou en acquérir d'autres (Telecom Italia, Gameloft). Le groupe entre au capital de la Fnac puis en ressort. Il s'étend dans le secteur de l'édition avec le rachat d'Editis (Nathan, Robert Laffont, Julliard, La Découverte, Plon, etc.), qu'il est contraint de revendre quelques années plus tard pour mettre la main sur son principal concurrent, Hachette-Lagardère (Fayard, Larousse, Grasset, Calmann-Lévy, etc.). La direction Concurrence de la Commission européenne a en effet refusé la perspective d'une fusion pure et simple entre le numéro un et le numéro deux du secteur [5]. En 2021, Vivendi revend une partie de ses actions dans Universal Music, essentiellement pour lever des fonds.
La constitution par Bolloré et son groupe d'un vaste empire médiatique à travers le rachat et/ou la reprise en main brutale d'un certain nombre de titres historiques a largement défrayé la chronique [6]. La prise de contrôle de Canal+ s'accompagne de la disparition de nombreuses émissions emblématiques et irrévérencieuses comme « Les Guignols de l'info », et la censure d'un documentaire d'enquête sur le Crédit mutuel [7]. La grève d'i-Télé en 2016 est la plus longue de l'histoire de l'audiovisuel français depuis 1968 (31 jours) et se solde par le départ des trois quarts de la rédaction. I-Télé est rebaptisée CNews en 2017, et devient le porte-voix des idées d'extrême droite dans le paysage médiatique. En 2021, Bolloré met la main sur Prisma Media, le leader de la presse magazine (Femme actuelle, Voici, GEO, Gala, Capital, Télé Loisirs, etc.). En prenant le contrôle du groupe Lagardère, il ajoute à son tableau de chasse le Journal du Dimanche et Europe 1, et encore Paris Match (revendu depuis à LVMH). Le JDD et la station de radio subissent la même réorientation idéologique brutale que i-Télé auparavant, avec le départ de la majorité des journalistes. Reporters sans frontières estime qu'au moins 500 journalistes au total qui ont quitté leurs médias suite à la prise de contrôle par Bolloré ont signé des « clauses de silence » [8] qui leur interdisent de s'exprimer sur leur ancien employeur.
La prise de contrôle des médias va de pair avec des plans d'économie et d'austérité qui permettent à Vincent Bolloré et ses lieutenants de ramener les contestations à des motivations économiques plutôt qu'à une défense de l'éthique du journalisme et à un refus d'une ligne d'extrême droite. Cessions d'activités, plan de rationalisation, regroupement de sièges sociaux sont autant d'occasions de couper dans les effectifs et de maintenir ceux qui restent sous la menace. L'ensemble du groupe Canal+ a été soumis à une cure de « cost-killing » qui affecte aussi bien ses salarié·es que ses fournisseurs et se poursuit jusqu'à aujourd'hui [9].
En janvier 2025, ce sont les titres de Prisma Media qui ont été contraints d'accepter un plan visant à supprimer une centaine de postes et à réaliser 10 millions d'euros d'économies [10]. Ce régime d'austérité était le prélude à une reprise en main idéologique progressive à laquelle ils avaient jusque-là échappé. Durant l'été 2025, plusieurs porte-flingues habituels de Vincent Bolloré, à commencer par Serge Nedjar, le patron de CNews, sont installés à la tête des rédactions. Certains titres Prisma intéressent en effet tout particulièrement Bolloré pour ses projets politiques, notamment le magazine économique Capital, qui pourrait être transformé en hebdomadaire dédié à la défense affirmée des « entrepreneurs ». Ses équipes ont d'ailleurs rejoint début 2026 les locaux de Lagardère News, aux côtés de celles du JDD, d'Europe 1 et de CNews, avec lesquelles les collaborations sont appelées à se multiplier [11]. En novembre 2025, une « une » sur la prétendue « gabegie » de l'audiovisuel public – cheval de bataille du milliardaire réactionnaire – a été confiée à une journaliste du JDD, personne dans la rédaction de Capital n'ayant souhaité répondre à la commande des dirigeants. Rédaction qui s'est déjà largement vidée au moment de la prise de contrôle par Bolloré [12]. D'autres titres Prisma, comme Femme Actuelle, ont commencé à ouvrir leurs colonnes à des journalistes de la Bollosphère ou à des figures prisées du milliardaire, comme le cardinal Bustillo [13]. A minima, ces titres sont mis à contribution pour aider à promouvoir le JDD et JDNews à travers des offres conjointes.
Dans le même temps, Bolloré a continué à élargir la gamme de ses magazines en mettant la main fin 2025 sur France Dimanche et Ici Paris, deux titres rachetés au groupe CMI France du milliardaire Daniel Kretinsky. Le bruit a aussi couru en 2025 d'un rachat par Vincent Bolloré du Parisien, aujourd'hui détenu par son ami et complice Bernard Arnault. Le patron de LVMH y a finalement renoncé, entre autres du fait de la fronde des salariés du quotidien et de la mauvaise image qu'une telle faveur faite au milliardaire d'extrême droite aurait pu occasionner [14]. Fin août 2026, Vincent Bolloré rachetait la revue Front Populaire du philosophe réactionnaire Michel Onfray. Quelques jours plus tard, Erik Tegnér, fondateur de Frontières, annonçait une entrée du groupe Bolloré à hauteur de 25 % du capital du média d'extrême droite, et se réjouissait « d'intégrer un écosystème médiatique [...] puissant » – il assurait déjà une émission, « 100% frontières », sur CNews. La rédaction de Frontières va également s'installer dans la « tour Lagardère » à Paris.
Avec l'affaire Grasset, au printemps 2026, les ambitions politiques de Vincent
Bolloré se sont à nouveau imposées avec brutalité dans le monde de l'édition.
Auparavant, depuis la prise de contrôle du groupe Hachette, une seule des maisons du groupe, Fayard, avait été intégrée à la machine de guerre du milliardaire réactionnaire, en publiant des personnalités comme Jordan Bardella, Xenia Fedorova ou Philippe de Villiers, ou des « chouchous » de l'homme d'affaires comme les cardinaux Sarah et Bustillo.
Le 14 avril, on a appris que le patron historique de la maison Grasset, Olivier Nora, était congédié par Vincent Bolloré et remplacé par un de ses proches lieutenants, Jean-
Christophe Thiery, suite à un différend autour du livre à paraître de Boualem Sansal. Le lendemain, 115 auteurs publiés par Grasset, aux profils et positionnements très divers, de Virginie Despentes à Bernard-Henri Lévy, signent une tribune affirmant leur solidarité avec Olivier Nora et leur souhait de ne plus être publiés chez Bolloré [15]. Le nombre des signataires augmentera encore après la publication de la lettre ouverte, et ils seront rejoints par des écrivains internationaux dont les traductions paraissent chez Grasset. 140 auteurs de Stock, une autre maison Hachette, dont les prix Nobel de littérature Annie Ernaux et Jean-Marie Le Clézio, affirment à leur tour leur solidarité [16].
En réponse au scandale, Vincent Bolloré prend lui-même la plume dans le Journal du dimanche pour dénoncer la rémunération d'Olivier Nora et affirmer que le départ de ces dizaines d'auteurs permettra à d'autres d'être publiés à leur place – une logique qui rappelle de manière frappante celle appliquée aux médias dont les rédactions ont été quasi entièrement remplacées après la prise de contrôle par le milliardaire. Au point que l'affaire a conduit à envisager la création d'une « clause de conscience » pour les auteurs vis-à-vis de leurs maisons d'édition, comme cela existe pour les journalistes.
Longtemps resté silencieux sur les controverses autour de Vincent Bolloré et de sa croisade réactionnaire, le secteur du cinéma français a également connu un réveil brutal au printemps 2026. Alors que celui-ci est déjà très dépendant financièrement de Canal+, l'annonce de la prise de contrôle progressive de UGC – avec ses nombreuses salles mais aussi ses activités de production et de distribution – par Bolloré a suscité l'inquiétude. Face au soutien de plus en plus assumé du milliardaire et de son groupe aux droites extrêmes et suite à l'affaire Grasset, 600 personnalités du milieu dont Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud et Arthur Harari ont co-signé une tribune à l'occasion du festival de Cannes dénonçant « l'emprise croissante de l'extrême droite » dans le milieu du cinéma.
La réaction ne s'est pas faite attendre. Le patron de Canal+, Maxime Saada, a déclaré que son groupe ne souhaitait plus financer de films auxquels participeraient les signataires de la tribune, accusés d'ingratitude. La menace d'une telle liste noire a semé la panique dans le milieu. Canal+ et ses alliés se sont posés en défenseurs de la « diversité ». Au même moment, on apprenait que Canal+ mettait fin à son partenariat avec le festival de courts-métrages de Clermont-Ferrand. Bien qu'aucune raison officielle n'ait été donnée, plusieurs médias ont fait le lien avec le fait que le logo de Canal+ ait été sifflé durant des projections [17].
Lors de l'assemblée générale 2026 du groupe Bolloré, son PDG Cyrille Bolloré a appelé à « l'apaisement » et a semblé rejeter la perspective d'une liste noire. Fin juillet, cependant, à l'occasion de la signature d'un nouvel accord de financement du cinéma français à hauteur de 980 millions d'euros sur cinq ans, Maxime Saada a réitéré son intention de ne plus financer de films de « gens [qui] portent préjudice à l'image de Canal » [18].
Si ce sont surtout les participations de Bolloré dans les médias et dans une moindre mesure dans l'édition et le cinéma qui retiennent l'attention, l'empire qu'il s'est bâti va bien au-delà. Il contrôle également de manière plus ou moins étroite des studios, des boîtes de production audiovisuelle, des salles de spectacle, des plateformes de diffusion en ligne, des enseignes commerciales, des éditeurs de jeux vidéo. C'est un véritable empire culturel constitué par concentration horizontale (en rachetant des concurrents) et verticale (en contrôlant tous les maillons de la chaîne de production et de diffusion), qui favorise les synergies et les coopérations entre les différentes composantes – ainsi les chaînes Bolloré pourront faire la promotion des livres Bolloré avec le soutien des agences de comm' Bolloré, leurs auteurs pourront avoir accès aux salles Bolloré et leurs ouvrages pourront être mis en avant dans les points de vente Bolloré. Les pouvoirs publics français ont largement laissé faire par naïveté ou parce qu'ils se sont laissés convaincre de la nécessité de créer un « champion national » pour résister aux américains Apple ou Netflix.
C'est une véritable « machine de guerre » culturelle qui a ainsi été créée et qui est aujourd'hui, pour partie, mise au service de l'extrême droite. Les boutiques Relay (groupe
Hachette) ont par exemple abondamment mis en avant le livre de Jordan Bardella, publié chez Fayard (groupe Hachette), amplement relayé par les médias comme CNews ou le Journal du Dimanche. Une enquête coordonnée par l'Observatoire des multinationales dans une trentaine de magasins Relay dans les gares françaises a montré qu'il y avait effectivement une surreprésentation des essais Fayard, dont seule une partie pouvait s'expliquer par le succès commercial ou le renom de leurs auteurs. Même constat côté magazines, pour JDNews, qui bénéficie d'une visibilité disproportionnée par rapport à son audience réelle [19]. Cette instrumentalisation est en partie masquée, les Relay prenant soin d'afficher tout de même aussi d'autres essais pour éviter les critiques, mais cette enquête de terrain a fait remonter des anomalies claires et systématiques. On rappellera que Relay bénéficie d'un monopole dans les gares françaises grâce à une concession passée avec la SNCF, une entreprise publique – concession dont une pétition citoyenne réclame la fin [20]. Durant l'été 2026, Relay a annoncé une « charte de pluralité et de non-discrimination » censée mettre fin à certaines pratiques de mises en avant anormales [21].
Le pouvoir d'influence de Bolloré dépasse largement le cercle de ses propres médias et de ses propres maisons d'édition. Grâce à sa puissance de chambre d'écho, il est en mesure d'imposer des débats et des idées dans le débat public, qui seront reprises d'abord par des politiques d'extrême droite, puis par des politiques de centre-droit et même au-delà. Il force par là d'autres médias à emboîter le pas. D'autres titres qui ne sont pas la propriété de Bolloré, comme Le Figaro (détenu par la famille Dassault), eux-mêmes engagés dans un processus de « droitisation » reprennent les mêmes thèmes, recrutent d'anciens collaborateurs des médias Bolloré et donnent la parole aux mêmes personnes. Il n'est pas jusque les médias de service public qui, sous pression constante de l'extrême droite, en viennent à recruter des chroniqueurs issus de ou très présents dans la Bollosphère, comme Eugénie Bastié à France 2 ou Nathan Devers et Paul Melun à France Info, sous prétexte de « diversité » et à pratiquer l'auto-censure. La commission d'enquête parlementaire portée par des députés proches de la Bollosphère et largement médiatisée par les titres de l'empire (voir infra) s'inscrit dans une volonté délibérée de réduire les voix indépendantes et d'intimider les critiques.
Certains acteurs de l'édition ou de la presse défendent les choix des magasins
Relay voire des médias Bolloré en estimant qu'ils ne font que mieux refléter l'état de l'opinion publique française. C'est ignorer le fond du problème, que Bolloré est précisément en mesure de présenter à l'opinion un miroir déformant d'elle-même en renforçant la légitimité et la visibilité des idées d'extrême droite.
Après la mise au pas depuis un an de davantage de maisons d'édition et des magazines Prisma, on peut se demander dans quelle mesure Vincent Bolloré pourrait aller encore plus loin dans l'instrumentalisation de son empire. Dans le domaine de la musique, il peut sembler difficile de mettre Universal au service des idées d'extrême droite ; cette activité sert essentiellement de source d'argent frais. Dans le domaine du cinéma et de l'audiovisuel en revanche, après la tribune anti-Bolloré de dizaines de professionnels, on peut craindre que se renforce le mouvement de censure plus ou moins rampante de certains projets qui déplaisent au propriétaire de Canal+, ou de production de davantage de films « chrétiens » ou présentant une vision révisionniste de l'histoire de France.
Le milliardaire dispose également de moyens financiers pour acquérir d'autres médias ou entreprises pour muscler encore sa force de frappe. Le récent livre-enquête La droite de dieu révèle ainsi que le milliardaire a tenté d'acheter deux médias en ligne influents, Konbini et Brut, sans succès, en 2025 [22].
Un autre secteur suscite beaucoup de craintes, celui de l'édition scolaire. Hachette contrôle en effet plusieurs maisons produisant des manuels scolaires (Hachette Éducation, Hatier, Dunod, Larousse, Didier, etc.), qui pourraient devenir un puissant instrument pour diffuser les idées de Vincent Bolloré ou sa vision de l'histoire. Le collectif EducNat contre Bolloré a lancé en 2025, avec le soutien des syndicats, un appel à boycott de ces titres par les enseignants et les établissements scolaires, pour prévenir tout risque et pour cesser de financer l'empire de Bolloré [23].
Les pratiques du groupe Bolloré dans les médias, et aujourd'hui dans l'édition et la production audiovisuelle, démontrent à quel point nos lois sont inadaptées pour faire face à des monopoles de ce type, qui couvrent les différents maillons de la chaîne culturelle dans plusieurs secteurs à la fois. Par naïveté ou par manque de volonté politique, beaucoup continuent d'alimenter la machine en s'exprimant dans les médias Bolloré ou en le laissant piétiner les règles du jeu avec impunité.
Une autorité indépendante, l'Arcom, est censée veiller au respect du pluralisme dans les médias et régimenter les appels à la haine et autres propos condamnables. Force est de constater qu'elle manque à la fois de détermination et de moyens d'action. Les sanctions prononcées contre C8 et CNews, par exemple, ne sont pas suffisamment dissuasives pour empêcher que des propos racistes, islamophobes ou climato-sceptiques continuent à y fleurir. Dans les médias comme dans les autres secteurs, la culture du groupe Bolloré a toujours été de jouer avec les règles et d'aller aussi loin qu'il pouvait tant qu'il ne faisait pas l'objet de véritables sanctions.
Ce n'est qu'en 2024, après des années de scandale, que l'Arcom a décidé de ne pas renouveler la licence TNT de la chaîne C8. En juin 2026, pour la première fois, suite à une saisine de Reporters sans frontières, l'Arcom a adressé une mise en demeure à CNews pour l'enjoindre de respecter le pluralisme et cesser de donner une place démesurée à « un courant de pensée et d'opinion ». Quelques jours plus tôt, l'Autorité a annoncé qu'il ne serait plus possible aux chaînes d'utiliser les heures de la nuit pour respecter leurs obligations de pluralisme en termes de prises de parole politiques. CNews s'était en effet fait une spécialité de cantonner les personnalités de gauche à ces heures de très faible écoute. Une réaction très tardive de la part du régulateur qui fait espérer qu'à l'approche des élections de 2027, il prenne enfin ses responsabilités au sérieux.
Attac et l'Observatoire des multinationales, Le Système Bolloré. De la prédation financière à la croisade politique, 23 octobre 2026, p. 14-25.
[1] Résultat opérationnel ajusté.
[2] Comme tout le secteur pétrolier et pétrochimique, Bolloré Energy a vu ses résultats bondir (relativement) en 2021 et 2022 à l'occasion de la crise énergétique qui a fait suite à l'invasion russe de l'Ukraine.
[3] Source : Document d'enregistrement universel 2025 Bolloré SE.
[4] Tous ces chiffres sont tirés des résultats financiers 2025 de Bolloré SE.
[5] « Fusion avortée entre Editis et Hachette : comment les rêves de grandeur de Bolloré se sont envolés », Le Monde, 9 juin 2023.
[7] Cet épisode est relaté en ouverture de Vincent tout-puissant de Jean-Pierre Canet et Nicolas Vescovacci (Jean-Claude Lattès, 2018). Les auteurs déclarent être en possession d'un enregistrement confirmant la réalité du coup de téléphone de Michel Lucas à Vincent Bolloré. Devant une commission d'enquête sénatoriale, c'est Maxime Saada qui assumera devant son patron l'unique responsabilité de cette censure.
[8] « L'achat du silence : enquête RSF sur les clauses de confidentialité qui font taire les journalistes en France ».
[10] « Prisma Media : Dégraissage à tous les étages », Le Canard enchaîné, 23 janvier 2025.
[11] « La tentation de Vincent Bolloré pour une relance de Capital en vue de 2027 », La Lettre, 16 juillet 2026.
[12] « Déménagement, clause de conscience… les journalistes de Capital veulent résister à Bolloré », L'informé, 17 novembre 2025.
[13] « À Prisma Media, les salariés craignent d'être à leur tour avalés par Bolloré », Mediapart, 18 octobre 2025.
[14] « Bernard Arnault renonce à vendre "LeParisien" à Vincent Bolloré », Les jours, 16 septembre 2025.
[15] « Grasset : après le limogeage d'Olivier Nora, la prestigieuse maison d'édition confrontée à l'hémorragie de ses auteurs », Le Monde, 16 avril 2026.
[17] « Canal+ cesse de soutenir le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand », Le Monde, 3 juillet 2026.
[18] « Cinéma : le patron de Canal+ confirme ne plus vouloir financer des films dont les initiateurs portent "préjudice" à son groupe », AFP, 28 juillet 2026.
[19] « "Le dernier maillon de la chaîne". Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré », Observatoire des multinationales, 30 juin 2026.
[21] « À l'aube de la campagne présidentielle, Relay adopte une charte de pluralité et de non-discrimination », Le Figaro, 3 août 2026.
[22] « Vincent Bolloré a tenté d'acheter Brut puis Konbini avant l'élection présidentielle de 2027. Voici pourquoi », Le Nouvel Obs, 11 septembre 2026.
02.11.2026 à 08:01
Le démantèlement silencieux de l'information scientifique.
- Journalisme et sciences / Science, Journalisme scientifique, Reworld Media, Le groupe Prisma presse, Sciences et AvenirLa concentration des médias aux mains des milliardaires et le désengagement de l'État frappent de plein fouet les rédactions scientifiques. De la décapitation de Sciences et Avenir – La Recherche à la purge au sein du groupe Prisma de Vincent Bolloré, jusqu'à la privatisation de 60 millions de consommateurs, enquête sur le démantèlement silencieux de l'information scientifique.
Le déclin du journalisme scientifique spécialisé, qui s'inscrit dans une crise de la presse plus vaste, fait peser un risque majeur sur la place des sciences dans le débat public. « Dans un contexte de désinformation, de crise climatique et de montée des pseudosciences, affaiblir les rédactions scientifiques crée un vide immédiatement occupé par des fake news », explique Charles Behr, journaliste et président de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI). Et d'ajouter : « Le journalisme scientifique est un acteur démocratique indispensable. »
Dans la période actuelle, trois cas particuliers illustrent la fragilité de la place de l'information scientifique dans l'espace médiatique : le rachat puis la revente de Sciences et Avenir – La Recherche par LVMH, le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs, et le plan de licenciement massif qui ravage le groupe Prisma Media, géant de la presse magazine et propriété de Vincent Bolloré.
S'ils ne font pas les gros titres, les bouleversements causés par la concentration des médias n'épargnent pas la presse scientifique. Le cas des deux titres historiques Sciences et Avenir et La Recherche, qui ont subi deux rachats successifs en l'espace de moins d'un an, par LVMH puis par Unify Group (ex-Reworld Media), l'illustre parfaitement. Propriété jusqu'ici du patron de presse Claude Perdriel (aux côtés de Challenges, au sein des Éditions Croque Futur), les deux titres scientifiques avaient vu leurs rédactions fusionnées en 2020. Mais depuis plusieurs années, le fondateur du Nouvel Obs prépare sa succession. Après un premier pacte avorté avec Renault, c'est finalement vers le groupe de luxe LVMH que Perdriel se tourne, en lui cédant 40 % du capital des Éditions Croque Futur (ECF) en 2021. En janvier puis à l'automne 2025, le calendrier s'accélère avec la cession annoncée des 60 % du capital restant.
Cette cession est officialisée le 30 décembre 2025 dans un communiqué, dans lequel LVMH – qui détient désormais 100 % de Sciences et Avenir – La Recherche et Challenges – annonce sa volonté de contribuer à la « pérennité » de ces titres, et de « promouvoir une information de qualité et la culture scientifique ainsi que sa vulgarisation ». Une opération qui permet surtout à Bernard Arnault d'agrandir sa collection de titres de presse économique, qui compte déjà Les Échos et L'Opinion. « Il était évident que LVMH ne s'intéressait pas aux titres scientifiques lors du rachat », confie Nicolas Gutierrez, journaliste pigiste à Sciences et Avenir et membre du Comité social et économique (CSE) des ECF. « C'était Challenges qui était dans leur viseur et nous, on était une pièce rapportée. Il était probable qu'ils veuillent se débarrasser de nous le plus vite possible, et c'est ce qui est arrivé. »
En interne pourtant, ce rachat n'était pas vu d'un mauvais œil, notamment pour le développement numérique des deux titres scientifiques. « Quitte à être racheté, on se disait qu'on allait pouvoir faire quelque chose de bien et avoir des moyens pour se moderniser et restructurer les sites web, qui patinaient depuis plusieurs années », explique Nathalie* [1], journaliste restée à Sciences et Avenir plus de 20 ans. Elle va pourtant rapidement déchanter durant les mois qui vont suivre, comme l'ensemble des salariés de Sciences et Avenir – La Recherche, qui vont payer les pots cassés de ce rachat et de l'appétit médiatique vorace de Bernard Arnault.
« De décembre à juin, ça a été les montagnes russes », résume Nathalie*. « Le climat était très anxiogène avec beaucoup d'incertitudes sur l'avenir des deux titres, et des informations contradictoires de la part de LVMH. » Agathe Beaujon, journaliste à Challenges et secrétaire du CSE des Éditions Croque Futur, ne dit pas autre chose : « On avait vraiment le sentiment qu'ils saucissonnaient l'information et traitaient les salariés comme des pions sur un échiquier qui les dépasse, avec aucun engagement pérenne de leur part. »
Une inconsistance particulièrement perceptible concernant la clause de cession proposée aux salariés. Initialement fixées au minimum légal, les indemnités de départ seront finalement doublées pour atteindre 2 mois de salaire par année d'ancienneté. Une façon de gentiment pousser un maximum de monde vers la sortie. Résultat : sur les 33 salariés permanents de Sciences et Avenir – La Recherche, 25 ont pris leur clause de cession bonifiée, laissant, depuis début juillet, la rédaction des deux titres scientifiques décimée. « Une clause doublée comme ça, ça ne se voit jamais dans la presse », pointe Philippe Pajot, rédacteur en chef de La Recherche depuis 2017, qui a bénéficié de ces conditions de départ avantageuses et quittera son poste à la fin de l'année. « On sentait qu'on voulait nous foutre dehors », s'agace Nathalie*, qui a également pris la clause de cession et se dit très attristée de la situation : « Je ne serais pas partie sans ce contexte de rachat, j'avais un boulot en or. C'est un vrai gâchis pour ces magazines vivants et dynamiques, tout a été décapité. » Contacté, LVMH n'a pas souhaité faire de commentaire.
Au printemps 2026, nouveau coup de théâtre : LVMH fait machine arrière et annonce que Sciences et Avenir – La Recherche va être revendu. La raison de ce revirement ? Une volonté de concentrer ses moyens sur ses titres économiques. Son attachement à la « culture scientifique » semble déjà bien loin. Une situation qui confirme ce que l'AJSPI dénonçait déjà dans une tribune publiée le 15 mars : les deux titres scientifiques n'étaient qu'une « variable d'ajustement économique » pour LVMH, qui « fait peser sur le pôle science seul le résultat du plan d'économie qu'il souhaite mener globalement ». Pour celles et ceux qui avaient cru aux belles promesses du groupe de luxe, à l'instar de Philippe Pajot, le constat est amer : « Peut-être que j'étais naïf, mais quand on est passé sous la houlette de LVMH, j'étais plutôt positif. Mais lorsque l'on a appris qu'ils allaient nous revendre, j'ai compris que je me trompais et qu'il n'y avait rien à attendre d'eux. »
Le 10 septembre, après plusieurs semaines de négociation, un communiqué vient révéler l'identité du repreneur potentiel des deux titres scientifiques : il s'agit de Unify (ex-Reworld), un groupe de presse régulièrement sous le feu des critiques à cause de sa stratégie de « miser avant tout sur le capital publicitaire des médias qu'ils rachètent, en faisant produire leurs contenus par des non-journalistes », écrit Libération. En 2019, en mettant la main sur le groupe Mondadori, Unify avait déjà racheté Science & Vie, un autre titre phare de la presse scientifique, à la suite de quoi de nombreux journalistes avaient quitté la rédaction en guise de protestation et fondé le magazine scientifique Epsiloon.
Dans son communiqué, Unify ne cache pas son ambition : « Conforter [sa] place parmi les acteurs majeurs de l'information scientifique en France ». C'est précisément ce qui inquiète Nicolas Gutierrez : « Le plus grand risque que je vois, c'est le quasi-monopole qu'ils auraient sur la presse scientifique. » Pour Agathe Beaujon, du CSE de Croque Futur : « Une des raisons de ce rachat pour Unify est de se racheter une crédibilité. Ils font beaucoup de promesses pour conserver la qualité des titres, mais pour l'instant il n'y a rien de concret derrière. » Prochaine étape : une experte missionnée par le CSE doit rendre un avis sur la revente d'ici le 15 novembre, avec une signature finale prévue fin novembre, d'après nos informations. Joint par Acrimed, Unify n'a pas répondu à nos demandes de clarification.
Bernard Arnault n'est bien sûr pas le seul milliardaire à jouer les patrons de presse. Passé sous la coupe de Vincent Bolloré en 2021, le groupe Prisma Media entame sa troisième vague de départs massifs en l'espace de deux ans. « Le plus grand plan social de l'histoire de la presse française », selon l'AJSPI dans une tribune publiée en avril 2026. L'association « porte un regard particulièrement inquiet sur le sort réservé aux titres qui font vivre la culture scientifique au quotidien ». Annoncé en mars 2026, le « plan de sauvegarde de l'emploi » (PSE) prévoit la suppression de 261 postes, soit 40% des effectifs totaux de l'éditeur de magazines tels que Capital, Femme Actuelle ou encore Ça m'intéresse. Les Jours ont révélé le 6 octobre que 270 à 280 salariés ont finalement pris la porte de sortie, dépassant ainsi l'objectif initial du groupe. Avant l'arrivée de Bolloré, Prisma Media comptait 950 salariés. Aujourd'hui, ce nombre va probablement passer sous la barre des 400. Une véritable hémorragie.
Au-delà des suppressions de postes, l'entreprise met fin à la publication de plusieurs titres, dont GEO Histoire et ses hors-séries, Ça m'intéresse Histoire, Ça m'intéresse Questions Réponses ou encore Dr Good et ses hors-séries. « Ce qui se joue ici, c'est le rejet d'un journalisme de qualité, au profit d'une idéologie de la rentabilité immédiate, précise l'AJSPI. En sacrifiant les journalistes spécialisés qui travaillent pour ces titres, Prisma Media décapite la fiabilité de l'information scientifique. » D'autres titres du groupe voient leur pagination réduite, comme le mensuel GEO qui passe de 120 à environ 100 pages.
Ce n'est pas tout : « Il y a une éviction totale des pigistes du PSE, c'est surréaliste », d'après Émilie Gillet, journaliste scientifique pigiste depuis plus de 25 ans et collaboratrice régulière pour plusieurs magazines édités par Prisma. Plusieurs pigistes du groupe ont confirmé s'être vu refuser les dispositions prévues par l'accord collectif dans le cas d'un licenciement économique, y compris concernant l'arrêt des titres, sous prétexte qu'ils sont rémunérés à la pige. Une décision qui contrevient directement à la loi Cressard de 1974, qui précise les droits des pigistes réguliers, considérés comme salariés, et les obligations des entreprises de presse à leur encontre. Contacté, Prisma Media n'a pas souhaité donner suite à nos sollicitations.
Émilie Gillet pointe aussi l'opacité dont fait preuve la direction du groupe : « Tous les mois, on envoie le même courrier à nos rédacteurs en chef et au DRH pour dire qu'on aimerait avoir des infos. Toujours zéro réponse. Officiellement, j'ai encore des commandes pour un prochain numéro d'un titre dont je sais qu'il ne paraîtra pas. » Reste à savoir quels seront les potentiels débouchés judiciaires et s'ils donneront raison aux revendications des journalistes évincés par Prisma Media.
Ce n'est pas sur la puissance publique qu'il faut compter pour défendre l'information scientifique, en témoigne le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs aux mains de Xavier Niel, actuellement dans les tuyaux. Créé en 1970, ce magazine est dédié à l'information et à la protection des consommateurs en publiant notamment des essais comparatifs et des enquêtes, et est édité par l'Institut national de la consommation (INC), un établissement public sous la tutelle du ministère de l'Économie. 60 millions de consommateurs collabore régulièrement avec des journalistes scientifiques et des ingénieurs, notamment sur les questions de santé et d'alimentation, et fut à l'origine de nombreuses révélations d'intérêt général, par exemple sur la nocivité des produits ménagers.
Pourtant, l'État a progressivement délaissé l'INC et son magazine, avec notamment des baisses régulières de subventions, jusqu'à décider de privatiser 60 millions de consommateurs, qui fait face à une chute de ses ventes et de son nombre d'abonnés. Son déficit dépassait les 700 000 euros en 2024 mais le magazine était revenu dans le vert en 2025, note Libération, mettant à mal l'argument budgétaire avancé par le gouvernement. L'INC est malgré tout finalement liquidé au printemps 2026 et le magazine est mis en vente. C'est alors que le milliardaire Xavier Niel entre en piste via sa holding NJJ en déposant une offre de rachat pour un montant « qui tournerait autour de 1,5 million d'euros », écrit Le Monde, suscitant des craintes de « conflits d'intérêts » et pour « l'indépendance éditoriale » du magazine, rapporte Libération.
Malgré les inquiétudes, Bertrand Loiseaux, secrétaire du CSE de 60 millions de consommateurs et membre de la rédaction depuis plus de trente ans, se félicite de la survie du magazine : « Pour l'instant, nous ne sommes pas mécontents que ce soit Xavier Niel qui nous reprenne, surtout dans le paysage médiatique actuel. La reprise est une inquiétude mais surtout un soulagement. » Le 26 octobre, le CSE a rendu un avis « favorable avec réserves » sur la cession. « Le repreneur a clairement exprimé sa volonté de préserver le titre, de le développer et d'évoluer vers une majorité numérique, sans abandonner le magazine papier », souligne Bertrand Loiseaux. Il évoque aussi les « garanties d'indépendance » avancées : une charte opposable, le maintien des méthodes de travail et l'interdiction pour les actionnaires d'intervenir dans les enquêtes. Les 21 membres de la rédaction permanente et les 8 salariés des services techniques seront repris... mais pas les 22 pigistes réguliers, ni une vingtaine d'autres salariés, notamment dans les services juridique et administratif, précise-t-il. Ça promet !
Autre zone de flou : les investissements prévus par Xavier Niel restent incertains. « Il y a des promesses d'investissement mais on n'a aucun budget prévisionnel, les engagements restent très généraux », regrette le secrétaire du CSE. Plusieurs postes « indispensables à la continuité de l'activité » ne sont pas non plus garantis, notamment ceux de juriste en droit de la consommation, de maquettiste et de secrétaire de rédaction. Surtout, l'avenir éditorial demeure en suspens : « Il reste encore tout un projet à construire : va-t-on continuer à avoir cette ligne éditoriale pour la défense des consommateurs ? », s'interroge Bertrand Loiseaux. Les premiers licenciements devraient être actés d'ici fin décembre, et le déménagement est prévu d'ici début 2027. « Nous serons particulièrement vigilants à ce que cette bascule dans le champ du privé préserve les moyens alloués au titre et que son éthique soit garantie », prévient Charles Behr.
La question du financement de la presse reste primordiale, mais, d'après Émilie Gillet, la crise actuelle « n'est pas une crise d'audience » – le succès du magazine Epsiloon en témoigne. « Le besoin est là et je ne comprends pas que les patrons de presse ne le voient pas, souffle Émilie Gillet. C'est un mauvais calcul de penser que la science est la cinquième roue du carrosse. » Philippe Pajot le confirme et s'enthousiasme : « L'information scientifique existe toujours, et sous de nombreux formats ! » Les sujets scientifiques de santé, d'écologie, d'énergie et de technologie sont et seront encore omniprésents dans le débat public. La question est donc de financer et de protéger le journalisme scientifique, afin de produire un travail indépendant des pressions extérieures. « Que ce soit face aux actionnaires privés, aux lobbies ou aux institutions de recherche, la presse scientifique doit garder son rôle d'espace critique, rappelle Charles Behr, président de l'AJSPI. Si la rigueur scientifique a un coût, sa disparition aura un prix inestimable pour la société. »
Thomas Lefèvre et Pierre-Alexandre Lhotellier
[1] *Le prénom a été modifié à la demande de la personne concernée par souci d'anonymat.
30.10.2026 à 08:38
Dès la soirée du 17 octobre et dans les jours qui ont suivi, la plupart des grands médias ont repris sans distanciation le récit du gouvernement : LFI serait responsable des débordements et des pillages en marge des manifestations. Des accusations qui ne reposent sur aucun fait et relèvent de la pure propagande d'État.
Depuis plusieurs années, nous documentons le traitement médiatique que subissent Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Longtemps, malgré le mépris et les coups bas, les médias s'efforçaient de leur opposer des arguments relevant encore du débat d'idées. Désormais, et singulièrement depuis le 7 octobre 2023, tout semble permis pour combattre les idées de ce mouvement politique : calomnies, injures, fake news – qui, même après avoir été « débunkées », selon le jargon imposé, continuent d'être proférées [1].
Le traitement des événements du 17 octobre s'inscrit pleinement dans cette fabrique de la désinformation. Lors des mobilisations sociales, les médias ont pour coutume de relayer aveuglément les informations de la préfecture (ce qu'ils n'ont pas manqué de faire), et de s'aligner sur les discours et le récit officiels. Ce suivisme se caractérise d'ordinaire par un recyclage des éléments de langage gouvernementaux visant à promouvoir telle ou telle contre-réforme en cours d'examen. Aucune n'est en jeu dans les mobilisations actuelles, mais le mécanisme demeure le même : un alignement sur le contre-feu du gouvernement qui, dans le cas présent, repose sur la diabolisation de LFI.
Un article de Mediapart daté du 19 octobre a révélé que les renseignements territoriaux avaient reçu pour consigne de déclarer LFI responsable des débordements survenus lors des mobilisations du 17 octobre. Extrait :
Un commissaire du renseignement territorial (RT) n'en revient pas : « Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT, forcément on a des décisions politiques. »
Coauteurs, avec un large spectre de la classe politique, du récit selon lequel le mouvement lycéen serait « un grand complot de LFI et de ses "proxys d'ultra-gauche" », de nombreux médias ont aisément repris l'idée d'une responsabilité de LFI dans le « chaos » du 17 octobre... Avec à la clé une double faillite journalistique, puisque l'article de Mediapart taillant en pièces ce scénario n'a eu quasi aucun écho, et n'a en tout cas pas modifié le cadrage médiatique des événements.
Le 18 octobre, à l'instar de nombreux médias et en particulier des chaînes d'information en continu, L'Opinion offre par exemple une tribune à la police qui défend la thèse du gouvernement en titrant : « Maintien de l'ordre : comment LFI a planifié le chaos du 17 octobre selon la police ». On y lit que, selon une source policière, « on récolte ce que LFI a semé. […] Le parti de Jean-Luc Mélenchon a encouragé, accompagné le mouvement sachant très bien ce qui allait se passer. » Le Figaro du même jour dénonce « le jeu trouble de Jean-Luc Mélenchon dans l'engrenage de la violence » et donne la parole à un « expert en sécurité intérieure » bien connu d'Acrimed, Éric Delbecque, qui déroule la propagande du gouvernement : « La responsabilité morale et politique de LFI dans la désinhibition de la violence est évidente. »
Sur CNews, on pointe « la responsabilité de LFI » (20/10), dont les cadres sont qualifiés de « vautours du chaos » (19/10). Serge Raffy, sur le site du Point, accuse : « En attisant la violence, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon pourraient bien avoir ouvert la voie du pouvoir à Marine Le Pen. » (18/10) Le même jour dans le même média, Franz-Olivier Giesbert s'emporte : « Le 17 octobre, ce n'est pas le peuple qui a défilé mais la populace, marteaux en main. Mélenchon jubile, l'État recule : c'est le vent de la Terreur qui souffle de nouveau sur la France. » Dans Le Télégramme, Hubert Coudurier se déchaîne : « Réalisant, samedi soir, que sa stratégie du chaos risquait de se retourner contre lui, Jean-Luc Mélenchon opérait un repli tactique. […] Samedi 17 octobre, ce ne fut pas la convergence des luttes mais celle des violences associant black-blocs et racailles… » (18/10)
Sur les réseaux sociaux, le dessinateur Xavier Gorce propose, comme à son habitude, de prendre un peu de recul : « Lfi est un groupuscule factieux. Il doit être dissout, interdit et ses cadres poursuivis. […] Il est largement temps de taper fort. Très fort. » (17/10) Et Bernard-Henri Lévy relaie en bon soldat le discours du gouvernement : « Honte à ceux (Mélenchon et Cie) qui répètent depuis des mois que "la police tue" ou que "la violence" est parfois légitime […] Responsabilité écrasante. » Et de tweeter un peu plus tard : « Il faut une Commission d'enquête parlementaire sur les dires, outrances, agissements et éventuelles responsabilités de LFI dans les semaines précédant ce désastre démocratique. »
Sur France Inter, au lendemain des révélations de Mediapart, Sophia Aram cible LFI et Jean-Luc Mélenchon pour la sixième fois depuis la rentrée (sur 8 chroniques), suggérant que certains manifestants violents auraient répondu à « l'appel de Mélenchon » (20/10). Selon L'Express, toujours le même jour, « Jean-Luc Mélenchon [serait] pris au piège de sa propre stratégie ». Sur le site du JDD, le 21 octobre, on accuse « les membres » de LFI d'avoir « excité les lycéens puis les manifestants du week-end dernier ». Dans Franc-Tireur, Caroline Fourest arbore même un complotisme bon teint : « La responsabilité de LFI et de ses élus, celle des Écologistes, qui n'ont cessé de trouver des excuses à cette violence politique, sont immenses. Ils ont trop de culture pour ne pas avoir vu le risque d'une telle manifestation un 17 octobre... Précisément le jour où des policiers ont jeté à la Seine des manifestants algériens pendant la guerre d'Algérie. Qui ne voit pas le calcul ? »
Dans un esprit encore plus vindicatif, on retrouve le grand Xavier Gorce sur X, que l'article de Mediapart n'a manifestement pas apaisé :
On monte encore d'un cran dans la propagande quand, le 21 octobre, la journaliste Alix Bouilhaguet, désormais célèbre pour ses mensonges et son militantisme forcené contre LFI, assène sur Franceinfo : « Jean-Luc Mélenchon, tout en se réclamant de la non-violence, n'a jamais nettement condamné les violences du 17 octobre, ni les pillages, ni les intrusions et dégradations des bâtiments publics comme la mairie de Limoges. » Des propos sidérants – puisque faux : trois jours plus tôt, le leader insoumis s'était longuement exprimé en direct sur LCI, affirmant que la violence est « une stratégie qu'[il] n'a jamais approuvée » et condamnant, puisqu'on le lui demandait, les violences du 17 octobre : « Aller mettre le feu à la mairie de Limoges, c'est un crime, parce que c'est la maison du peuple, elle est à tout le monde. Et la même chose pour la mairie de Marseille. » [2]
Les révélations de Mediapart n'ont eu aucun effet non plus sur Renaud Dély : dans son éditorial de France Info (20/10), l'éditorialiste affirme que Mélenchon « joue à l'apprenti sorcier […] [et] prête le flanc aux attaques de ses adversaires et du gouvernement en cultivant volontairement l'ambiguïté ».
« Ambiguïté » : le terme revient en boucle. Non pour commenter l'attitude pour le moins ambiguë du gouvernement face au mouvement lycéen (en prétendant écouter et en réprimant), ni son discours sur celui-ci (entre reconnaissance de la « justesse des revendications », accusation de manipulation et disqualification), mais bien et seulement pour alimenter le feu nourri contre La France insoumise. Le Nouvel Obs (22/10) rappelle ainsi que « le leader de LFI tient un discours ambigu depuis le début de la contestation ». Marianne s'attarde longuement sur « l'éternelle ambiguïté de Jean-Luc Mélenchon sur les épisodes de violence ». Et Sophie Coignard, dans Le Point, s'agace : « Comme si, depuis des jours, son mouvement ne pratiquait pas l'ambiguïté à l'égard de la violence. »
Ambigus, les médias ne le sont guère dès qu'il s'agit de LFI. Les journalistes de Mediapart apportent-ils des informations majeures sur la fabrication délibérée d'un bouc émissaire par le pouvoir en place, en plein mouvement social de masse ? La grande majorité des médias n'y voit pas le moindre problème. Et pour cause, ils semblent n'y avoir pas prêté la moindre attention… et choisissent quoi qu'il en soit de ne pas en tenir compte : la sous-médiatisation de ces révélations est symétrique à la surmédiatisation du récit gouvernemental.
Cette séquence n'est pas un accident : elle est une énième étape dans le processus de diabolisation méthodique, à l'œuvre depuis quinze ans, de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. Un traitement où « l'ambiguïté » – le mot d'ordre de la disqualification – est toujours imputée à LFI, jamais au pouvoir, et dans lequel la responsabilité politique des débordements est attribuée systématiquement à la gauche politique, en ignorant, au besoin, les faits. En refusant de questionner la propagande d'État (et en la relayant jusqu'à plus soif), les médias dominants ne trahissent pas seulement leur fonction : ils participent activement à la criminalisation d'un parti d'opposition et à la construction d'un récit fallacieux, au détriment de toute compréhension du mouvement social en cours.
Mathias Reymond
[1] Voir les articles consacrés à Rima Hassan et, plus généralement, les rubriques concernant LFI et Jean-Luc Mélenchon.
[2] Après avoir diffusé sa fake news, Alix Bouilhaguet a fait un très bref mea culpa le lendemain à l'antenne et sur X, en reconnaissant de nouveau « une erreur »… sans fournir plus d'explications. Une récidive est à craindre.
29.10.2026 à 07:39
« Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants » : dans un précédent article, nous analysions la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Autre grand quotidien régional, même constat : dans les pages du Dauphiné Libéré, le projecteur est braqué sur « le chaos ». Un traitement qui ne fait pas l'unanimité en interne.
Dans son billet du 21 octobre, le rédacteur en chef adjoint du Dauphiné Libéré, Frédéric Aïli, a le cœur lourd :
Frédéric Aïli : On aurait aimé parler d'autre chose, des vacances de la Toussaint par exemple […], de la pluie, du beau temps, d'une éclaircie, d'un coin de ciel bleu, bref, de légèreté. D'autre chose pour ne plus seulement commenter les violences du 17 octobre. Impossible. À l'image des magasins éventrés, des bâtiments incendiés, la plaie va mettre du temps à cicatriser. La France est touchée, blessée […].
« Impossible »… ou impensable du point de vue d'un rédacteur en chef ? Comme la plupart de ses confrères et consœurs, le cadre du quotidien régional fait passer un choix éditorial pour une fatalité.
Ce 21 octobre, « les émeutes » du 17 octobre à Grenoble font la Une du Dauphiné Libéré pour la quatrième fois d'affilée… et resteront en couverture toute la fin de semaine, jusqu'au samedi suivant. Selon la CGT, 22 000 personnes défilaient dans les rues le 17 octobre : « La manifestation a rassemblé lycéens, étudiants, syndicats et gilets jaunes », rapporte un reportage d'Ici Isère, tous réunis « pour demander plus de moyens pour l'éducation nationale mais aussi plus de justice sociale ». Mais les lecteurs du Dauphiné Libéré n'y ont vu littéralement que du feu : en une semaine, les manifestants et leurs revendications ne figureront nulle part à la Une, ni en gros titre, ni en photo. À bien lire le quotidien, le 17 octobre est et restera ce « samedi noir » (Une du 23/10) où « Grenoble [a] bascul[é] en plein chaos » (Une du 18/10).
Entre le samedi 17 et le vendredi 23 octobre, une cinquantaine d'articles ont été consacrés à la journée du 17 octobre dans l'édition « Grenoble » du Dauphiné Libéré. À l'instar des grands médias nationaux, le journal local place donc les dégradations au centre de l'attention, et sa rédaction… au chevet des commerçants. Bilans des « pillages », témoignages à foison d'habitants sous « le choc » et de petits commerçants, dévaluation de la note de la France sur les marchés, « qui va payer la facture ? », etc. : différents angles sont déployés dans différentes rubriques au service d'un seul et même cadrage, lequel domine la production du Dauphiné Libéré. Florilège d'articles parus entre le 18 et le 24 octobre :
À l'image des titres hyperboliques – « Le centre-ville de Grenoble est devenu un désastre à ciel ouvert » (18/10) – ou normalisant de facto la loi de la jungle – « "S'il y en a un qui rentre, je lui coupe la main" : face aux casseurs, la tentation de se défendre soi-même » (24/10) –, le lexique utilisé pour parler des bâtiments dégradés donne le ton.
Dès le 18 octobre, la rédaction du quotidien avait du reste appelé « les victimes » à témoigner dans ses pages. Mais pas n'importe lesquelles : alors que localement, le journal se garde d'évoquer les blessures des manifestants liées au dit « maintien de l'ordre », il sur-sollicite les « victime[s] [des] pillages et dégradations matérielles » : « Au lendemain de cette journée du 17 octobre chaotique, quel est votre sentiment ? La colère ? L'amertume ? L'écœurement ? L'insécurité ? La peur ? » Et de l'appel à témoins, on passe « naturellement » à l'appel à délation dans l'édition du 22 octobre, Le Dauphiné libéré n'hésitant pas à sortir définitivement de son rôle de média d'information pour se faire auxiliaire de police :
Depuis dimanche, les services de police sont destinataires de nombreux témoignages mais également de photos et de vidéos de particuliers montrant les exactions commises le samedi 17 octobre. Pour faciliter la collecte de ces éléments qui contribuent à l'avancée des enquêtes et à l'identification des auteurs, une adresse fonctionnelle a été ouverte par la direction départementale de la police nationale de l'Isère. Il s'agit de : […]
Ainsi le cadrage du Dauphiné Libéré définit-il donc clairement ce qu'est « la-violence », quelles en sont les victimes légitimes – les biens matériels et la police –, mais également les responsables, de « casseurs » et « pilleurs » en militants de « l'ultra-gauche », laquelle est qualifiée de « détonateur » des « émeutes à Grenoble » dans un titre du 20 octobre. Normalisé, le journalisme de préfecture se traduit par un soutien palpable aux forces de l'ordre dans les pages du journal local – leur état allant jusqu'à faire la Une de l'édition du 21 octobre –, tandis que les mesures répressives et autoritaristes sont la plupart du temps légitimées via des comptes rendus platement descriptifs et dépolitisés, notamment sous la plume de la cheffe de rubrique « Faits divers / Justice » du quotidien.
Informer ou contribuer à rétablir l'ordre ? Le journal semble avoir choisi son cap, qu'indiquait clairement le journaliste Stéphane Pulze dans son billet du 23 octobre, à la veille de l'acte II :
Stéphane Pulze : Transports suspendus, couvre-feu élargi, manifestations interdites ! À la veille de la mobilisation du 24 octobre, qui fait redouter un climat insurrectionnel un peu partout en France tant la colère gronde, le gouvernement a décidé de prendre les devants, musclant sa réponse face à d'éventuels débordements. Difficile de lui en tenir rigueur, lui qui a semblé dépassé par les événements samedi dernier, à l'image des forces de l'ordre bousculées dans de nombreuses villes sous tension.
La répression ? Adoubée. Le mépris des libertés publiques ? Légitimé.
Ce traitement caricatural a beau avoir suscité des débats en interne, les journalistes que nous avons sollicités ont bien souvent tendance à euphémiser les biais, quand la ligne éditoriale n'est pas plus simplement revendiquée…
La déléguée syndicale SNJ du Dauphiné Libéré ne cache pas le « parti pris » à l'œuvre, « avec des images sensationnelles et une mise en avant du chaos et des dégâts... Au niveau du syndicat, il y a quelques remarques sur Grenoble de collègues qui disent que le traitement est un peu déséquilibré. Ils se demandent : "Est-ce qu'on n'en fait pas trop ?" » « Un peu » seulement ? Au lendemain du 17 octobre, sur neuf pages consacrées à la mobilisation dans le journal, seulement une et demie était consacrée aux revendications des manifestants. « Est-ce que le journal utilise le sensationnalisme pour faire du clic […] ? C'est possible », ajoute-t-elle timidement.
« On était dans le rush de la journée, c'était pas les meilleures conditions pour avoir un peu de recul », concède Stephan*, mobilisé ce jour-là. Sur les cinq journalistes sur place, il a été le seul, « par la force des choses », à couvrir les cortèges « traditionnels », ses collègues ayant tous fini par couvrir « les affrontements » et « les débordements ». « Même moi, à un moment, j'ai fait un crochet pour aller voir », rapporte-t-il. Une disproportion largement assumée par d'autres. Pour Bruno* par exemple, un autre journaliste présent sur le terrain : « C'est une expertise journalistique que de savoir discriminer ce qui constitue le fait majeur de la journée. Et le samedi 17 octobre, c'était bien les pillages et la casse ; cette superposition de colères auxquelles se sont agglomérées l'ultra-gauche et une partie des manifestants. » [1]
Autre exemple d'« expertise journalistique » ? Le journalisme de préfecture et, plus généralement, le relais des paroles institutionnelles, avec une rapidité parfois douteuse. « Le dimanche après-midi, un collègue apprend qu'il y aurait eu un tir à balle réelle sur un fourgon de police », rapporte par exemple un journaliste ; un papier est alors instantanément publié sur le site du Dauphiné Libéré. Et de poursuivre : « Mais comme ça vient de source syndicale côté police, je suis pas sûr qu'il ait cherché beaucoup plus, comme une photo du fourgon par exemple, etc. J'ai l'impression qu'il y a moins de précautions que si c'était avec d'autres sources. » Une problématique inhérente au métier de fait-diversier, comme le reconnaît, un poil trop magnanime, le même rédacteur : « Je ne leur jette pas la pierre non plus, parce que si tu te brouilles avec des sources, le lendemain tu peux avoir un accès fermé à des infos. »
Le journalisme KO ? Dans les rédactions, les dissensions existent. Mais le rapport de forces est difficile à mener, poursuit-il : « On a l'impression que ces sujets-là sont un peu chasse gardée des collègues qui font les faits divers et, par défaut, ce sont des sujets qui leur sont confiés. Comme on est une rédaction assez jeune, avec des CDD ou des personnes en poste depuis pas longtemps, on n'a pas forcément envie de s'opposer frontalement aux collègues qui sont en poste depuis longtemps. » Quant aux chefferies, rédactions en chef et direction du journal, il ne fallait pas compter sur elles pour jouer les garde-fous contre le traitement partiel et sensationnaliste de l'information : dans la presse locale, le maintien de l'ordre a encore de beaux jours devant lui.
Juliette Alonzo
[1] Mise à jour, 30/10 : la version initiale de cette citation a fait l'objet d'une reformulation, afin de mieux rendre compte de la position du journaliste interrogé. Ce dernier tient par ailleurs à insister sur le fait que Le Dauphiné Libéré a publié un nombre important d'articles sur le mouvement lycéen. Note d'Acrimed.
28.10.2026 à 09:34
Nous publions, sous forme de tribune [1], un texte de l'écrivain franco-libano-palestinien Jadd Hilal.
Il est gênant de constater, aujourd'hui comme hier, que la question palestinienne n'est pas saisie par tous à la même vitesse. D'un côté, nous, Palestiniens, sentons bien qu'une reconnaissance est attendue de notre part, maintenant que nous ne sommes enfin plus les seuls à évoquer l'horreur sur nos territoires. Maintenant que des artistes, des footballeurs, des stars, nous portent leur soutien. De l'autre, ceux qui détournaient hier le regard s'emparent de la cause palestinienne avec un succès si déroutant qu'on se sent quelque part comme Cassandre. On a prédit le piège dans le cheval de Troie mais personne ne nous a écoutés. Et maintenant on écoute, seulement on ne nous écoute pas nous, on écoute d'autres dire ce qu'on disait. Et on applaudit.
Qu'on nous comprenne bien : personne ne refuse le soutien. Mais il existe une manière d'être soutenu qui ressemble à une dépossession. Quand la solidarité s'exprime à notre place, elle nous laisse entendre que notre voix seule ne suffisait pas ; qu'il fallait un relais, un visage connu, une caution venue d'ailleurs pour que l'on consente enfin à tendre l'oreille. Nous voilà devenus les bénéficiaires d'un combat qui est pourtant le nôtre, invités à remercier là où nous aurions voulu être lus. Le paradoxe est là : nous nous réjouissons que les mots circulent, tout en constatant qu'ils semblent devoir changer de porte-voix pour être entendus. Il ne s'agit pas de revendiquer un monopole sur la souffrance ou sur son interprétation, mais de rappeler qu'une solidarité digne de ce nom devrait élargir l'espace de notre parole, non s'y substituer. Ce n'est pas récent, bien sûr. Combien de Palestiniens ont prononcé le mot « génocide » avant qu'on ne l'emploie aujourd'hui ? Combien ont évoqué bien avant cela l'apartheid, la colonisation, la Nakba ? Combien ont répété et répété ces termes des années durant pour les entendre n'exister que très récemment dans le discours public en France ? Edward Said le formulait dès 1984 : les Palestiniens se voient refuser la permission de raconter. Quarante ans plus tard, la permission semble accordée, mais à des conditions qui n'ont pas changé : que le récit passe par une bouche jugée plus fiable parce que plus lointaine, moins concernée. La distance serait un gage d'objectivité, la proximité un biais. Au témoin, on réserve le soupçon ; à celui qui n'a rien vu, l'autorité. Ce qui était vrai hier l'est plus encore aujourd'hui : l'information circule et pourtant, la parole palestinienne demeure frappée d'un discrédit persistant. Il y a quelque chose qui porte à croire davantage, à laisser moins de place à quelqu'un de là-bas plutôt qu'à quelqu'un d'ici. Comme si venir de l'endroit dont on parle était devenu la preuve la plus manifeste que l'on ne sait pas en parler. Être concerné ne signifie pourtant pas être incapable de penser, de décrire ou d'analyser.
Nous, les Palestiniens, avons vécu et continuons de vivre une censure à plusieurs étages. D'abord, par la place qu'on nous a donnée. Souvent occasionnelle. Il faut un temps fort sur la Palestine pour que nous soyons regroupés, étriqués dans un article ou autour d'un plateau. Notre présence devient alors liée à l'urgence, comme si nous n'avions rien à dire entre deux images de destruction, comme si nos analyses et nos vies ordinaires n'existaient pas hors de la séquence dramatique. Souvent, aussi, relative. Il s'agit de se tenir à un devoir de neutralité lorsqu'un Palestinien est rendu visible. On lui oppose quelqu'un du « camp » opposé, en commettant à cet égard une erreur double : confondre l'angle politique et l'angle humanitaire (qui est pour la mort de dizaines de milliers d'enfants ?) et oblitérer les rapports de pouvoir : la parole d'un Palestinien vaut-elle réellement autant, en France, que la parole d'un autre ? La symétrie du dispositif donne l'apparence de l'équilibre, mais ne garantit pas l'équité des conditions de parole. La contradiction est nécessaire ; l'effacement ne l'est pas.
Aujourd'hui, une nouvelle censure a libre cours : on veut bien entendre nos mots, mais on ne veut pas nous entendre nous. Cette mise à l'écart des personnes, malgré l'acceptation de leurs idées, est encore à l'œuvre dans bien des rédactions, des milieux artistiques et politiques. Nous voyons régulièrement la preuve de notre inexistence dans l'estime accordée à ceux qui disent la même chose que nous sans être nous. La couverture de certains grands médias ainsi récemment accordée à Delphine Horvilleur, et plus précisément autour de son point de vue sur Gaza, pose une question qui dépasse sa personne. Pourquoi ce récit en particulier devient-il un événement médiatique quand la parole de Palestiniens, pourtant premiers concernés, et décrivant depuis longtemps la réalité de leur territoire, peine encore à bénéficier d'une reconnaissance comparable ? Poser cette question, du reste, vise moins à blâmer les médias en question qu'à encourager une forme d'autocritique, salutaire et nécessaire, pour espérer tout progrès dans le traitement de la question palestinienne.
Nous, les Palestiniens, faisons face en somme à ce sentiment que tout le monde connaît et que nous éprouvons quant à nous chaque jour : la frustration. Celle que chacun a déjà ressentie une fois dans sa vie, en demandant ou en se demandant : « Mais, n'est-ce pas exactement ce que je viens de dire ? ». Celle de Cassandre, donc. Mais cette frustration ne concerne pas seulement ceux qui la vivent : elle révèle une dérive plus générale, qui devrait alarmer tous ceux qui ont en partage le souci d'informer. Veut-on réellement, enseignant, journaliste, que l'information importe moins que la personne qui la donne ? N'est-ce pas la mort de l'information elle-même ? Le début de l'opinion ? N'est-ce pas, au fond, la fin de l'histoire qu'on raconte, et le début de celle qu'on se raconte ?
Jadd Hilal
L'illustration qui accompagne ce texte est l'œuvre du dessinateur palestinien Mohammad Sabaaneh. Dans sa version originale (ici il est coupé), ce dessin faisait la couverture du Médiacritiques n°49 (janv.-mars 2024).
[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed.
27.10.2026 à 08:49
Questions sur un silence.
- Mouvement des lycéens (2026)Questions sur un silence.
Samedi 17 octobre, un manifestant est mort à Paris, non loin de la place de la République. L'information est annoncée le dimanche matin par la préfecture de police de Paris et plusieurs journaux se fendent aussitôt d'une brève ou de quelques lignes dans leur « live » (ou dans leur compte rendu de la journée) : Le Monde, Libération, TF1, et même CNews (18/10). Dans sa communication initiale, la préfecture parle d'un « malaise » ou d'un « arrêt cardiorespiratoire ». « Selon nos informations, il s'agit d'un manifestant qui a été victime d'un malaise boulevard Magenta. […] On ignore son âge et les circonstances exactes de ce malaise », écrit Le Parisien. « L'homme mort a fait un malaise boulevard Magenta qui ne serait pas imputable à des violences […] », évacue Matthieu Suc dans Mediapart le même jour.
Puis, c'est le silence. Faut-il y voir un gage de prudence le « temps de l'enquête » ? Ou fait-on face à un cas banal de suivisme et d'alignement sur la communication préfectorale ? Dans un deuxième temps, la quasi-totalité des médias choisissent en tout cas d'évacuer cette mort des bilans de la journée. L'information disparaît des radars.
Nous sommes le dimanche 18 octobre, et BFM-TV est en édition spéciale sur les événements de la veille. En boucle, les présentateurs rappellent le nombre de blessés côté police, diffusent les images de l'incendie de la mairie de Limoges, ou de l'intrusion dans la mairie de Marseille. Pas la moindre trace du manifestant décédé à Paris. Pas même une mention ou une simple phrase dans le bandeau déroulant « Alerte info », qui recèle pourtant des informations de bien moindre importance. La cécité est volontaire : on trouve sur le site de BFM-TV une brève équivalente à celle qu'on lisait dans Le Monde. Mais en plateau, c'est l'omerta. Ou pire, lorsque Nicolas Domenach va plus vite que la musique en se fendant de ce commentaire, alors que la mort d'une personne est avérée en dépit de circonstances encore floues : « Si, ce que je ne souhaite surtout pas, il y avait un mort, là… chacun craint et redoute que ça se produise. »
La scène se répète à l'identique sur LCI (18/10). Comme sur BFM-TV, les événements de la veille sont le sujet unique de la journée, mais on observe le même silence sur la mort de Christophe M. Et comme sur BFM-TV, un éditorialiste de plateau pérore. Ici, c'est Alain Bauer : « Il y a un objectif qui est "pas de tués, pas de blessés" chez les manifestants. Chez les manifestants. Depuis le syndrome Malik Oussekine […], on accepte la casse, mais on n'accepte pas la mort. »
Le lendemain matin, lundi 19 octobre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez est de retour dans la matinale de France Inter (pour la deuxième fois en moins de quinze jours) : Benjamin Duhamel ne lui adresse aucune question sur le sujet. Mieux encore : un peu plus tard dans la journée, à l'issue d'une cellule de crise interministérielle, dans un point presse tenu devant la quasi-totalité de l'audiovisuel français, le Premier ministre Sébastien Lecornu déclare : « Il n'y a pas eu de personnes tuées, et c'est un miracle. C'est un miracle que le bilan ne soit pas plus lourd. » Aucun journaliste ne songe à questionner cette affirmation.
Dans les six journaux télévisés de TF1 et de France 2 des 17 et 18 octobre que nous avons minutés, on ne trouve qu'une seule et unique mention du manifestant décédé : 11 secondes dans le 13h de France 2 (18/10). Même cuisine dans les journaux de France Inter : aucune mention dans les journaux de 8h des lundi 19 et mardi 20 octobre, pourtant largement consacrés aux événements du 17. Bref, un non-sujet médiatique.
Le 20 octobre, une dépêche AFP tombe enfin : « Mobilisation à Paris : enquêtes ouvertes sur les causes de la mort de deux hommes samedi et lundi » (Le Monde) [1]. Le chapô fait son possible pour ne pas souligner le caractère explosif d'une telle information : « Les deux enquêtes "ont été ouvertes sur ces deux décès survenus sur la voie publique sans qu'aucune responsabilité d'un tiers ne soit suspectée à ce stade", a fait savoir la Préfecture de police de Paris. »
Après quatre jours de silence presque total, des premiers éléments sont publiés. C'est le service « Checknews » de Libération qui dégaine : « Mort d'un manifestant le 17 octobre à Paris : la famille de Christophe M. envisage de porter plainte pour "violences volontaires" » (22/10). « C'est le mort du 17 octobre. Celui sur lequel les autorités communiquent au compte-goutte et à reculons. » Le flou entretenu autour de sa mort n'était pas réservé qu'aux lecteurs de presse : « Quatre jours après sa mort, on n'a toujours aucune information », explique l'avocat de sa famille à Libération. Dans son papier, le quotidien rapporte le témoignage de Lucas B., un manifestant présent sur place : « J'ai vu quelqu'un d'allongé, avec deux ou trois médics qui essayaient de faire un massage cardiaque. J'ai couru pour aller chercher des secours, et des pompiers sont arrivés. […] C'était le chaos tout autour. » Plus tard dans la journée, le même avocat, Youri Krassoulia, accusera dans Loopsider : « [Les autorités] veulent éviter qu'une autopsie donne le résultat qui est que : Christophe est mort à cause de gaz lacrymogène. »
Quelles que soient les causes véritables de la mort de Christophe M., un constat s'impose : ces premières informations et déclarations n'ont pas d'impact majeur sur la médiatisation de l'affaire, qui continue d'être royalement ignorée.
Pire : au lendemain de la parution de l'article de Libération, le 23 octobre, Laurent Nuñez présente le « dispositif de sécurité du samedi 24 octobre 2026 » devant un parterre de journalistes. Cinq questions sur les six qui lui sont adressées [2] portent sur les manifestations passées et à venir. Aucune ne mentionne les révélations de Libération ; aucun journaliste ne cherche à éclaircir les zones d'ombre pointées par le quotidien.
Le même jour, dans « Les Matins » de France Culture, on entendait le secrétaire général du Syndicat des commissaires de la Police nationale, Frédéric Lauze, se réjouir d'un « miracle » : « Moi, je dis, c'est un miracle presque au sens religieux du terme de la part d'un agnostique, qu'il n'y ait pas eu de mort. » Si le commissaire général de la police nationale évoquait à l'évidence le contexte des « pillages », la journaliste n'a pas jugé bon de signaler l'article de Libération aux auditeurs, ni de mentionner que ce dernier imposait a minima davantage de prudence dans ce registre. Elle ne le fit pas davantage quinze minutes plus tard, lorsque le même interlocuteur déclara : « Mais vous savez qu'on a de la chance ! Vous avez beaucoup de gens qui ont pas envie de se laisser piller […] le commerce de leur vie. Le jour où on va avoir un drame, et on va avoir… moi j'en suis persuadé, et je tiens pas de discours anxiogène mais j'en suis persuadé. C'est miraculeux. Il y a eu mille policiers [blessés, NDLR]. » Réaction de la journaliste ? « Vous l'avez déjà dit et je voudrais qu'on avance. »
« Circulez ! » : telle semblait être également la doctrine en vigueur la veille sur BFM-TV (22/10). Huit heures après la parution de l'article de Libération, l'ancien directeur général de la Police nationale, Frédéric Péchenard, était l'invité de Sonia Mabrouk. Et l'on assistait à cet échange :
- Frédéric Péchenard : La police française est une police qui a une seule idée en tête lors du maintien de l'ordre, c'est : pas de mort, zéro mort.
- Sonia Mabrouk : Le syndrome Malik Oussekine…
- Frédéric Péchenard : […] Vous avez dit le nom, mais la dernière fois qu'un jeune homme est mort lors d'une manifestation à Paris, je dis bien à Paris hein, avec la police parisienne, tout le monde se souvient de son nom, c'est Malik Oussekine. C'était en 1986, il y a quarante ans.
- Sonia Mabrouk : Et depuis, la main de l'État tremble quand il s'agit de donner des ordres et des consignes claires aux forces de l'ordre ?
[…]
- Frédéric Péchenard : La règle absolue, c'est : il faut pas qu'on ait de mort sur les manifestations. Voilà. Et en ce sens, dans le raté et le chaos du week-end dernier, on peut quand même se féliciter d'une chose, c'est qu'on n'a pas eu de mort. Et je vais vous dire, j'espère que ça va continuer, parce que quand on voit…
- Sonia Mabrouk : Vous avez l'air inquiet.
- Frédéric Péchenard : Oui, je suis inquiet parce que quand on voit la violence de certains black blocs, encouragée par une partie minoritaire […] de la classe politique, on voit bien qu'ils cherchent l'affrontement, ils cherchent les blessés, ils cherchent le chaos, il y a un moment où il y a un risque qu'il y ait des morts. Voilà. Et ça, ça serait… on changerait de catégorie, ça serait un drame.
- Sonia Mabrouk : On changerait de catégorie.
- Frédéric Péchenard : […] La France est un pays où on ne tue pas en maintien de l'ordre. Alors on va me dire : « Si, si, y a machin ». Oui OK… Y'en a deux ou trois. Et c'est regrettable. Et d'ailleurs on les connaît, d'ailleurs on les suit. Et je pense qu'il faut vraiment rendre hommage aux policiers qui en prennent parfois plein la figure, qui font attention, et qui ont toujours une riposte graduée. Voilà. Il n'y a pas de mort. Et il faut absolument que ça continue.
Fin de la discussion.
Chacun admirera la puissance du « contre-pouvoir », incarné ici par Sonia Mabrouk : non contente de passer outrageusement les plats en ne relevant aucune des outrances proférées par son interlocuteur, l'intervieweuse trouve le moyen de balayer sous le tapis les informations révélées le matin-même par Libération, tout en déplorant la prétendue « mollesse » de l'État au terme d'une semaine d'accélération autoritaire et répressive [3].
Insistons-y : si l'on ne peut attendre de la présentatrice ni d'aucun de ses confrères et consœurs qu'ils dissertent sur un événement dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants – et donc encore moins qu'ils en imputent la responsabilité à tel ou tel acteur –, on ne peut que déplorer le fait qu'ils ne cherchent pas à tempérer ce que leurs interlocuteurs assènent en revanche comme des certitudes, en dépit des (quelques) informations existantes.
Rebelote le surlendemain (24/10), sur la même chaîne, avec l'éditorialiste Dominique Rizet, porte-parole perpétuel des « forces de l'ordre » : « Pour l'instant, pour l'instant, il y a des drames, il y a des malheurs, il y a des forces de l'ordre blessés, 1 000, y a des manifestants blessés, y en a qui ont été blessés gravement, en ramassant des grenades ou autrement… pour l'instant, pour l'instant, il n'y a pas de mort. » Là encore : l'avocat de la famille s'exprimait la veille dans L'Humanité (23/10) en relayant de nombreux questionnements et en regrettant que « pour l'instant, on n'a pas énormément d'information, on est laissé dans le silence et dans le flou par les autorités judiciaires », mais Dominique Rizet semble, lui, avoir tranché… et classé l'affaire sans suite.
On continue avec Benjamin Duhamel face à Mathilde Panot dans l'émission « Franc-Jeu » (France 2 et France Inter, 25/10). Alors que la députée insoumise évoque la mort de Christophe M., le journaliste se montre étonné, comme s'il ignorait tout de cet événement : « Vous parlez de qui, là ? La semaine dernière, là ? », lâche-t-il, les yeux écarquillés. Avant de balayer le propos de la responsable politique d'un revers de main : « Il y a des enquêtes qui sont en cours, et je crois qu'il n'y a aucun lien avéré avec le maintien de l'ordre euh… pour l'instant. » Se prenant pour un auxiliaire de police, le journaliste va jusqu'à s'interdire de penser : un manifestant est mort, « des enquêtes sont en cours » selon ses propres dires, mais Duhamel ne voit pas de contradiction dans le fait de se ranger préventivement du côté de la préfecture. En d'autres termes, ce que l'intervieweur fait passer pour un attachement aux faits est en réalité le signe… d'un arbitrage éditorial.
Autant d'exemples qui permettent d'opérer une distinction : s'agissant de Christophe M., certains médias ont choisi de prendre le temps pour enquêter – ce qui est louable ; d'autres ont choisi d'office de fermer les yeux ou de suivre la communication préfectorale – ce qui est tristement banal. Mais le résultat à l'antenne est impitoyable : un manifestant est mort… et personne n'en parle.
Jérémie Younes
[1] Nous avons fait le choix, à ce stade, de concentrer notre critique sur le traitement de la mort de Christophe M., ignorant encore tout des circonstances et de l'identité du second homme, mort à Chatelet dans la nuit du 18 au 19 octobre. Notons tout de même que l'absence totale d'information sur cette seconde mort, une semaine après qu'elle est survenue, est une information en soi.
[2] Par des professionnels de BFM-TV, France2/Franceinfo, CNews, Le Parisien… et Boulevard Voltaire – au passage, l'accréditation par le gouvernement de l'une des vitrines les plus actives de la fachosphère laisse pantois.
[3] « Jamais il n'y a eu en France autant d'interpellés et autant de déférés qu'en cette semaine, relevait par exemple Romain Boulet, avocat et coprésident de l'Adap (Association des avocats pénalistes). C'est sans doute la semaine la plus répressive de l'histoire de la cinquième République. » (France Inter, 23/10)
26.10.2026 à 16:50
Clash sur LCI.
Lundi 19 octobre, la députée Ensemble pour la République Prisca Thevenot est l'invitée d'Éric Brunet sur LCI. Comme tous ses camarades macronistes, l'ancienne porte-parole du gouvernement entonne un refrain désormais bien connu : « c'est la faute à LFI ». Mais, pour une fois, elle tombe sur un os. L'éditorialiste Isabelle Saporta, probablement échaudée par les images du week-end, n'était visiblement pas disposée à écouter sa chanson. Au point de faire dérailler le disque, dans un « échange violent » (Télérama, 20/10) que nous retranscrivons en longueur, et en deux parties distinctes :
- Isabelle Saporta : Pardon madame Thevenot, je vous ai écoutée tout à l'heure ressortir votre loi sur les mineurs alors que le ministre de l'Intérieur a dit qu'il s'agissait majoritairement de majeurs…
- Prisca Thevenot : Et des mineurs, écoutez les commerçants madame.
- Isabelle Saporta : Je vous écoute…
- Prisca Thevenot : Mais ne faisons rien !
- Isabelle Saporta : Pardonnez-moi madame Thevenot…
- Prisca Thevenot : Ne faisons rien !
- Isabelle Saporta : Je vous écoute et j'ai du mal à garder mon sang froid. Hein. Parce que, franchement, ça fait dix ans…
- Prisca Thevenot : Vous mélangez manifestants et casseurs…
- Isabelle Saporta : … ça fait 10 ans. C'est absolument pas ce que je viens de dire, si vous écoutiez… Mais le problème de la macronie, vous voyez madame, c'est qu'ils n'écoutent pas. Ils font la leçon. On avait aujourd'hui…
- Prisca Thevenot : Non je ne fais pas la leçon, je propose des propositions concrètes.
- Isabelle Saporta : Mais ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir madame. Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir.
- Prisca Thevenot : Et je fais des propositions concrètes…
- Isabelle Saporta : Y a un moment, je ne comprends pas même comment vous vous permettez de dire quoi que ce soit sur le Premier ministre qui serait comme ci comme ça…
- Prisca Thevenot : et je ne fais pas la diff… et je fais la différence entre manifestants et casseurs.
- Isabelle Saporta : Vous faites partie de la même vague saumâtre dans laquelle nous sommes et qui a mis le pays depuis dix ans à genoux. Et vous êtes là, sur ce plateau, en train de nous faire une leçon de vertu. Mais je ne comprends même pas…
- Prisca Thevenot : Ben on m'invite ! M'invitez pas ! Dites à Éric Brunet de ne pas m'inviter, elle est marrante !
- Isabelle Saporta : Je ne comprends même pas qu'on continue à donner la parole à la macronie ! Quand je vois le Premier ministre qu'est en train de dire des… des… des choses totalement…
- Prisca Thevenot : Mais c'est incroyable ! Prenez-vous en … écoutez, vous êtes éditorialiste, vous êtes payée pour être là, moi je suis une politique, on m'invite, je viens, c'est poli…
- Isabelle Saporta : Parce que vous êtes pas payée, vous, en tant que politique ?
- Prisca Thevenot : Ben là moi j'aurais pu être ailleurs aussi.
- Isabelle Saporta : Ben très bien, soyez ailleurs !
- Prisca Thevenot : C'est trop facile madame Saporta, c'est trop facile de faire ce que vous faites. Engagez-vous et venez ! Venez défendre le budget à l'Assemblée nationale, venez faire des propositions…
- Isabelle Saporta : Écoutez, ça fait 10 ans que vous coulez le pays, et vous faites des leçons de vertu ! Ben écoutez, continuez !
- Prisca Thevenot : C'est trop facile de s'asseoir sur un fauteuil et de commenter à longueur de journée ! Prenez votre risque et venez vous engager !
- Isabelle Saporta : Et vous, vous faites quoi, vous ? Vous faites quoi, vous ?
- Prisca Thevenot : Ben je m'engage en fait.
- Isabelle Saporta : Qu'est-ce que vous faites ? À part couler la France ?
- Prisca Thevenot : Mais c'est trop facile…
- Isabelle Saporta : Ah, c'est ça. Ben ça fait 10 ans que vous coulez la France.
Reprenons notre souffle, alors que la tension est à son comble. Les deux élèvent la voix pour recouvrir l'autre (avantage Saporta), et Éric Brunet tente de remettre de l'ordre : « L'une après l'autre ! » S'ensuit un ping-pong inaudible dans lequel on distingue, en vrac, le « quoi qu'il en coûte », « les problèmes des étudiants », « les casseurs » et « les manifestants » : « Vous racontez n'importe quoi » ponctue encore Saporta. « Vous essayez juste de faire une capsule et du buzz, ça n'apporte rien », lui rétorque Thevenot. « Il n'y a pas de capsule sur LCI madame, renvoie l'éditorialiste, comme quoi vous dites vraiment que des billevesées ». Les grands mots ayant été lâchés, notre bataille de plateau gagne encore un palier d'intensité :
- Prisca Thevenot : Les gens attendent des réponses…
- Isabelle Saporta : Mais vous n'en avez pas !
- Prisca Thevenot : Ben si j'en ai proposé !
- Isabelle Saporta : La preuve, vous voyez bien dans quel état est la France ? Enfin madame, mais comment vous osez encore faire des leçons de vertu ? En ayant des résultats aussi médiocres !
- Prisca Thevenot : Madame Saporta…
- Isabelle Saporta : Mais c'est honteux en fait !
- Éric Brunet : Prisca Thevenot…
- Prisca Thevenot : J'ai proposé…
- Isabelle Saporta : Moi, je n'ai même plus envie d'entendre la macronie…
- Prisca Thevenot : Ben m'écoutez pas alors…
- Isabelle Saporta : Mais vous non plus vous n'écoutez pas !
- Éric Brunet : Prisca Thevenot…
- Prisca Thevenot : J'ai proposé trois choses très concrètes…
- Isabelle Saporta : … idiotes !
- Prisca Thevenot : … renforcer les moyens de police et d'assurer la sécurité des bâtiments…
- Isabelle Saporta : Bravo ! Ça a bien marché ! Remarquable ! Bravo, alors ça a été… ça a été formidable… Le 17…
- Prisca Thevenot : Mais moi, je suis d'accord, ça n'a pas marché !
- Isabelle Saporta : Mais vous faites partie de ce gouvernement, vous faites partie de ce monde, en fait ! Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir ! 10 ans !
- Éric Brunet : Pas en même temps, mesdames, pas en même temps, parce que c'est passionnant parce que…
- Isabelle Saporta : 10 ans ! 10 ans que vous êtes au pouvoir ! Mais comment vous osez encore ouvrir en fait la bouche, quoi ?
- Prisca Thevenot : Pardon ?
- Isabelle Saporta : Moi, je comprends même pas ! Moi, j'aurais honte ! Mais je me couvrirais de cendres tellement j'aurais honte à la place de la macronie !
- Prisca Thevenot : Madame Saporta…
- Isabelle Saporta : Mais c'est pas grave, on continue de nous faire la morale, c'est génial, c'est génial.
- Prisca Thevenot : Insupportable, insupportable…
- Isabelle Saporta : c'est vous qui l'êtes madame, vraiment quoi !
Dans la minute qui suit cet échange, l'ambiance en plateau ne s'améliore pas : Isabelle Saporta refuse purement et simplement d'écouter les propositions de Prisca Thevenot : « Ça ne m'intéresse pas, comme ça fait 15 fois que vous racontez les mêmes choses, ça ne m'intéresse pas. » « C'est lunaire, là c'est un manque de respect », répond dépitée Thevenot.
Épilogue : au lendemain de cette passe d'armes, Télérama nous apprenait qu'Isabelle Saporta était sanctionnée par une suspension provisoire d'antenne de LCI.
Si nous avons pris la peine de retranscrire presque in extenso cette séquence effectivement « lunaire », c'est parce qu'elle nous inspire plusieurs remarques :
1. Si la séquence a surpris, et qu'elle a fait le tour des réseaux sociaux en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « éditorialiste », c'est parce que la cible de ce traitement particulier était… une macroniste et ancienne ministre. En un mot, le pouvoir. La scène n'est pas inédite, mais il faut bien convenir que le registre est habituellement réservé à celles et ceux qui sortent du « cercle de la raison » : syndicalistes, grévistes, manifestants, activistes, opposants politiques, etc. Tous subissent fréquemment des interrogatoires médiatiques dont la virulence, l'insolence et le mépris n'ont rien à envier au traitement réservé (pour une fois) à Prisca Thevenot, et cela n'a jamais provoqué le moindre émoi – sans même parler de mise à pied. Les archives d'Acrimed regorgent d'exemples.
2. Pour autant, considère-t-on qu'un tel traitement, qui vire à la joute verbale, est souhaitable ? On reconnaîtra aisément qu'Isabelle Saporta a franchi lors de cette séquence les limites du débat contradictoire, lui préférant le terrain du clash, outrepassant largement la discussion de faits ou d'idées, enchaînant les « moi je ». Au-delà de la légitimité ou non de l'agacement d'Isabelle Saporta, la séquence illustre surtout le caniveau dans lequel les interminables bavardages de plateaux entraînent la discussion publique. Ce n'est pas la rupture de la bienséance bourgeoise le problème : c'est que cette séquence n'a aucune valeur informative ! Se réjouir de voir une ancienne ministre subir un sort déploré pour d'autres reviendrait à appliquer un double standard… qui ne mène à rien d'un point de vue journalistique.
3. Un double standard que nous dénonçons, au contraire, dans la suspension immédiate d'Isabelle Saporta : force est de constater que la célérité avec laquelle elle fut suspendue ne s'explique que par le fait que sa cible était, pour une fois, le pouvoir. Le hasard fait bien les choses : une élue de gauche, Sandrine Rousseau, subissait quelques heures plus tôt un traitement remarquablement similaire sur BFM-TV. L'éditorialiste Charles Consigny lui assénait, avec un mépris incommensurable, les mots suivants : « Je trouve insensé que […] des gens de gauche osent venir dans un média. Vous devriez présenter vos excuses aux Français. Tout ça, c'est le résultat de la politique de la gauche. C'est le résultat de l'immigration de masse, de la mollesse judiciaire et des réformes abandonnées. Je n'en peux plus de vos conneries. Je trouve que vous devriez vous écraser aujourd'hui, et vous venez tout heureux dans les médias faire votre numéro pathétique. » Nous ne sachons pas que Charles Consigny ait été immédiatement suspendu de BFM-TV.
La « morale » de l'histoire est toujours la même : il faut, d'urgence, couper le micro aux éditorialistes, et les remplacer par des journalistes. Si possible dotés d'une conception du contradictoire qui ne consiste pas à organiser un concours d'éloquence ou un pugilat.
Jérémie Younes
23.10.2026 à 18:35
Jouer le maintien de l'ordre contre « le chaos » de la rue, au point d'abandonner le journalisme en rase campagne ? C'est le bilan que l'on peut dresser après avoir patiemment observé la manière dont les « 13h » et « 20h » de TF1 et France 2 ont rendu compte des mobilisations du 17 octobre et de ses suites. Analyse des six journaux télévisés diffusés les 17 et 18 octobre, pour un temps d'antenne cumulé, sur le sujet, de 2 heures, 56 minutes et 9 secondes (hors gros titres).
« Madame, monsieur, bonjour, bienvenue dans ce journal intégralement consacré aux violences d'hier. » Au 13h de TF1, le 18 octobre, Anne-Claire Coudray ne fait aucun mystère de la ligne éditoriale qui sera celle de la chaîne amiral du groupe Bouygues tout au long du week-end. Affrontements entre policiers et manifestants, mairies incendiées ou vandalisées, « violences urbaines », « émeutes », « pillages » en centres-villes, etc. : le répertoire des violences survenues le 17 octobre, grande journée de mobilisation où ont convergé révoltes lycéennes et lutte « contre la vie chère », a été décliné sur tous les tons.
De quoi reléguer les centaines de milliers de manifestants du 17 octobre à une note de bas de page ou à une mention en fin de sujet… Les 17 et 18 octobre, sur TF1 comme sur France 2, les rédactions des journaux télévisés ont accentué une tendance lourde de la grand-messe : dépolitisation de la mobilisation, invisibilisation des cortèges, des revendications des manifestants et de leurs organisations syndicales, sans oublier l'occultation quasi-totale des violences, des blessures graves et des mutilations infligées par la police.
Sur un ton faussement contrit, les présentateurs ânonnent de JT en JT le même message automatique : « Les cortèges d'hier qui ont rassemblé dans le calme plus de 550 000 personnes sont, eux, totalement éclipsés par la violence » (Anne-Claire Coudray, 13h de TF1, 18/10). Comme si cette « éclipse » n'était pas un choix éditorial… La preuve ? Dans le JT en question, la rédaction de TF1 aura consacré 86,3% du temps d'antenne aux « quartiers dévastés » après une « nuit d'émeute » (8 sujets sur 9), auxquels s'ajoutent 12,8% dédiés à différents questionnements autour du « maintien de l'ordre » (1 sujet sur 9) : au total, 99,1% du JT a gravité ce jour-là autour des violences du 17 octobre. Les « cortèges […] qui ont rassemblé dans le calme plus de 550 000 personnes » ? 9 secondes, soit 0,4% du temps d'antenne. Qui « éclipse » quoi ?
Dans les cinq autres JT que nous avons observés, si la disproportion n'est pas toujours aussi spectaculaire, l'asymétrie est en revanche systématique. La catégorie « "Chaos", violences et dégradations » arrive toujours en tête, occupant 68,9% de l'antenne sur TF1 et même 81,1% si on lui adjoint la catégorie « "Maintien de l'ordre" et renseignements en question » – 60,4% et 72,5% aux journaux télévisés de France 2. L'information sur les centaines de milliers de manifestants est quant à elle partout résiduelle : sur les trois JT de TF1 confondus, elle représente 6,6% du temps d'antenne consacré au 17 octobre ; 13,1% du côté de France 2.
Ce bilan n'empêchera pas la journaliste Anne-Claire Coudray d'alerter ses téléspectateurs – « Beaucoup craignent que les violences ne rendent les revendications totalement inaudibles » (20h de TF1, 18/10) –, ni la présentatrice Leïla Kaddour-Boudadi de parler d'un « message contre la vie chère […] étouffé » (13h de France 2, 18/10), et encore moins Laurent Delahousse d'évoquer, dans le 20h du même jour, « cette violence qui occulte […] les revendications exprimées par les lycéens et sur les questions de la vie chère ». À nouveau : qui « étouffe » ? qui « occulte » ? qui « rend inaudible » ?
Réponses illustrées concernant les deux principaux JT du pays, à l'audience de masse, ayant rassemblé en moyenne plus de 5,5 millions (TF1) et près de 3,5 millions de téléspectateurs (France 2) sur la période observée, soit environ 9 millions de personnes cumulées [1].
Ces données statistiques soulignent en outre à quel point l'agenda et les cadrages – mais aussi, nous le verrons, les modes de traitement de l'actualité – sont tendanciellement identiques entre les journaux du puissant groupe privé et ceux du service public. Et ce, jusqu'aux gros titres annoncés par les présentateurs, grâce auxquels les téléspectateurs savaient d'emblée à quoi s'en tenir :
Il est incontestable que les mobilisations du 17 octobre ont donné à voir un très haut degré de conflictualité sociale et des destructions matérielles d'ampleur, tout particulièrement dans les plus grandes métropoles. Cependant, le choix de braquer ses caméras uniquement sur cet aspect et de livrer une couverture à la fois dépolitisée et sensationnaliste des événements – de ce point de vue totalement alignée sur le prêt-à-penser gouvernemental, partagé par une large partie du champ politique –, alors même que des cortèges massifs ont déferlé dans tout le pays, demeure bel et bien une prise de position éditoriale hautement biaisée. Interpellé par des téléspectateurs, le médiateur de France Télévisions, Pascal Doucet-Bon, l'assume néanmoins de bout en bout (Franceinfo, 20/10) :
Pascal Doucet-Bon : Le 17 octobre, j'ai interrogé les reporters les plus expérimentés. Ils sont unanimes : ils n'avaient pas connu un tel niveau de violences depuis les affrontements en marge d'une des manifestations de gilets jaunes, à Paris. À mon sens, le critère arithmétique ne peut dicter à lui seul l'équilibre d'une couverture. Le niveau rare de violence justifie cette proportion. Elle n'est pas, par ailleurs, représentative de l'ensemble de la couverture du mouvement social qui a débuté en septembre.
Ainsi, pour le médiateur de France TV, consacrer cinq fois plus de temps aux images de violences qu'aux cortèges et aux revendications est une « proportion » qui se « justifie », selon un critère validé par des reporters expérimentés : un « niveau rare de violence ». Dont acte. C'est oublier un peu vite que nous avions documenté la même tendance pour les journaux du 28 septembre au 1er octobre. Le directeur de la rédaction nationale de France Télévisions, Julien Duperray, pousse quant à lui le déni et l'autosatisfaction un cran plus haut au moment de décrire la ligne éditoriale supposément suivie par la télévision publique :
Julien Duperray : Raconter d'une part comment des centaines de milliers de personnes manifestent dans la rue et pour quelles raisons, raconter d'autre part comment dans de nombreuses villes les violences et les pillages se sont déroulés. L'un n'empêche pas l'autre et l'un n'annule pas l'autre. Il s'agit pour nous de trouver le bon équilibre journalistique par rapport aux faits.
C'est en réalité tout le contraire : l'un annule l'autre dans des proportions telles qu'aucune revendication d'« équilibre » ne résiste à l'observation de l'antenne. Mais le cadre dirigeant de France Télévisions n'en est pas à une facétie près : « Et surtout, soutient-il, nous continuons de donner la parole à ceux qui se mobilisent dans le calme ». Vraiment ? Sur les trois JT de France 2 observés, cette largesse équivaut à 3 minutes de micros-trottoirs – dont 33 secondes pour n'évoquer que les difficultés à rejoindre un cortège –, éclatées entre une quinzaine d'interlocuteurs ; soit environ 3,5% du temps d'antenne consacré aux manifestations du week-end. Une seule syndicaliste (étudiante) s'exprimera : Elisa Boinet, représentante de la Fage, disposera de 13 secondes pour dénoncer une surenchère sécuritaire… (13h du 18 octobre) À titre de comparaison, on dénombre 5 prises de parole de syndicalistes policiers. Les micros-trottoirs des passants, touristes, commerçants et manifestants sollicités pour commenter les violences sont quant à eux d'une durée deux fois supérieure : 6 minutes et 8 secondes (6,9% de l'antenne). Et qu'on se le dise : dans les deux cas, la valeur informative frôle quasi systématiquement le néant.
Au total, la mobilisation et ses revendications ne seront presque jamais traitées en tant que telles, tantôt parasitées par des commentaires sur « les-violences », tantôt « traitées sous l'angle […] du "sentiment de gâchis des manifestants" », comme l'a justement dénoncé la CFDT France Télévisions (19/10). Elles sont en tout cas toujours reléguées en fin de cortège. Au 20h du 18 octobre par exemple, « il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que "les revendications sont toujours là" », souligne le syndicat. Il en allait de même la veille : alors que le 17 octobre occupe les dix-sept premières minutes du journal, le sujet intitulé « Des centaines de milliers de Français dans la rue » arrive au bout de treize minutes après l'annonce des titres. Dans la plupart des JT observés, le mouvement social et ses mots d'ordre n'apparaissent donc que par bribes, dans des collections de micros-trottoirs et de « sonores » fragmentés que nous avons (généreusement) glanés çà et là pour arriver à une somme dérisoire. Tant et si bien qu'un téléspectateur lambda se trouverait dans l'incapacité de restituer les raisons pour lesquelles près d'un million de personnes défilaient ce jour-là partout en France… « en marge » de scènes de chaos, à en croire les JT !
Accordons-nous néanmoins sur un point avec le médiateur : le « critère arithmétique » ne suffit pas. Voyons donc pour le qualitatif. Et disons-le d'emblée : une partie des journalistes ne partage pas le point de vue de leur hiérarchie. « Avec [son] édition spéciale "La France sous le choc" [diffusée au 20h du 18 octobre, NDLR], France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant […] le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits. » Ces mots sont ceux de la CFDT, déplorant une « spéciale qui tourne en rond » et, plus généralement, un « traitement médiatique qui […] fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France ». Et de conclure : « Nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier. » Si le syndicat avance plusieurs exemples à l'appui de sa critique, le cas du reportage intitulé « Au cœur des violences » (20h du 18/10) concentre à juste titre son indignation, comme celle de la CGT France Télévisions, à l'origine d'un communiqué publié le lendemain (20/10) portant singulièrement sur cette séquence.
D'une durée de 11 minutes et 30 secondes, le sujet est présenté par Laurent Delahousse comme un document d'« une de nos équipes [qui] était hier en immersion au cœur de cette journée du 17 octobre. Elle a assisté à cette bascule dans cette violence désinhibée au cœur de la capitale ». « Au cœur de cette journée du 17 octobre »… ou place de la République à Paris ? Montées quasiment sans voix off à la manière d'une longue séquence cinématographique, les images du « documentaire » juxtaposent de manière saccadée des plans d'affrontements et des plans de destructions ; et pour 85,5% d'entre elles, elles ont été tournées sur la place parisienne… ou dans un rayon de 400 mètres autour [2] : l'effet de loupe journalistique est, en effet, particulièrement saisissant. Il l'est même doublement : sur 11 minutes et 30 secondes, 10 minutes et 11 secondes correspondent à des images de violences, 1 minute et 19 secondes à la photographie du cortège « traditionnel », zoomant de surcroît sur la présence de Jean-Luc Mélenchon.
La CGT ne mâche pas ses mots. En plus de dénoncer « un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession » revenant à diffamer le candidat LFI, le syndicat déplore qu'« un mouvement social d'ampleur nationale [soit] réduit à un message de haine sans filtre » et à « un clip de propagande ». « Même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux », cingle la CGT, qui conclut en affirmant que « le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence » [3], se « désolidarise complètement de ce JT de désinformation », avant d'enfoncer le clou de manière assez inédite avec cet appel final : « Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner. » Une reconversion auprès des équipes de Michael Bay semble toutefois à portée de caméra !
Et dire qu'un peu plus tôt, en introduction du sujet intitulé « Les 24 heures qui ont bouleversé le pays » – au cours duquel seulement « six secondes [ont été] données à une lycéenne qui manifeste », selon le décompte de la CFDT –, Laurent Delahousse déclarait doctement : « Alors n'oublions pas que la journée d'hier était d'abord celle d'un rassemblement contre la vie chère réunissant syndicats, étudiants, lycéens avec plus de 550 000 personnes dans les cortèges. » Un rappel que les journalistes seraient inspirés de s'auto-adresser lors de leurs propres conférences de rédaction.
Ce d'autant que le court-métrage made in France 2 est loin d'être la seule pratique journalistique problématique à l'appui d'un cadrage quasi exclusivement focalisé sur les affrontements, les actes de casse et de vol. Visiblement non repues, les deux rédactions se sont par exemple délectées d'un supplément « violences » en médiatisant les Unes et/ou les images de la presse étrangère, France 2 ayant été jusqu'à sélectionner l'extrait d'un journal télévisé chinois sur le sujet ! Dépourvues là encore de toute épaisseur analytique, ces séquences ne servent que la télégénie du chaos, laquelle fonctionne à plein régime, au rythme où le commerce de la peur fait florès.
Ivres d'un sensationnalisme low cost, les deux chaînes n'ont pas hésité non plus à diffuser plusieurs fois les mêmes images et/ou micros-trottoirs au sein d'un seul et même JT. Le 17 octobre par exemple, les téléspectateurs de TF1 ont eu droit à une double ration de l'incendie de la mairie de Limoges et du buste de Marianne au nez égratigné, renversé un peu plus tôt dans la mairie de Marseille. Le lendemain, ceux de France 2 entendront quant à eux deux fois le même témoignage de deux Limougeauds… à seulement quatorze minutes d'intervalle !
Que les JT s'inspirent toujours davantage des chaînes d'information en continu n'est pas nouveau, mais de là à repasser la même séquence dans le même JT, il y a une marche ! Le 17 octobre toujours, vingt-six minutes après avoir clos le chapitre sur la mobilisation de la journée, Anne-Claire Coudray relance d'un jeton peu après la 41ème minute : « Avant de refermer cette édition, revenons quelques instants sur les violences […]. On refait un dernier point ». Pour le plaisir de recycler les mêmes images, agrémentées de légères variations dans le commentaire en voix off. La présentatrice avait du reste prévenu dès son lancement :
Anne-Claire Coudray : Des centaines de casseurs ont pris en otage cette journée de mobilisation, commençant bien avant le départ des cortèges qui, eux, se sont déroulés dans le calme. Contraste saisissant entre ces deux réalités. Mais ce soir, ce sont les images de vandalisme que l'on retient.
Et tant pis pour les manifestants mobilisés partout en France. Et ailleurs : « Pour être tout à fait complète, lancera plus tard la présentatrice sans ironie, sachez que d'autres manifestations ont eu lieu hier en Europe sur la question du pouvoir d'achat et de la vie chère. À Milan, le rassemblement a dégénéré avec là aussi des pillages, la ville de Bruxelles en Belgique a aussi connu de forts moments de tensions. » Bref, dans l'univers de TF1, le monde s'embrase sans raison apparente, ou, en tout cas, sans contexte ni revendication qui méritent d'être médiatisés au-devant des rideaux de flammes.
Le dernier constat que nous dégageons est le suivant : si la couverture générale est « tout feu tout flamme » et braquée sur les violences matérielles des « casseurs », les violences d'État sont un sujet proprement inexistant. Ou tout comme : sur les 2 heures 56 minutes et 9 secondes ayant porté sur le 17 octobre et ses suites dans les six journaux télévisés que nous avons observés, les rédactions ont consacré seulement 77 secondes aux blessures et aux mutilations infligées par la police à des manifestants ou à de simples passants, évoquées comme telles. Soit 0,73% du temps d'antenne.
Un chiffre sidérant, qui ne correspond évidemment à aucune réalité de terrain [4] tant de très nombreux témoignages, émanant de manifestants, d'élus ou de journalistes, convergent pour raconter la même histoire : une répression d'ampleur dans plusieurs villes, parfois déchaînée et gratuite, qui survint en outre très tôt dans la journée. Lorsqu'elles sont tout de même évoquées, les blessures et mutilations des manifestants sont reléguées à des fins de phrases, des transitions, et ne doivent bien souvent leur médiatisation qu'à l'existence… d'une enquête de l'IGPN. Ainsi, au 20h de TF1 le 17 octobre, une main arrachée à Saint-Étienne vaut 9 secondes d'antenne ; 11 secondes au même moment sur France 2. La chaîne publique progresse de deux secondes le lendemain. Transcription in extenso (20h de France 2, 18/10) :
Laurent Delahousse : Autre information après l'enquête de l'IGPN à Saint-Étienne hier après la main arrachée d'un mineur par une grenade, l'Inspection générale de la police a également été saisie après la grave blessure à l'œil d'une manifestante de 17 ans à Mulhouse.
Cette dernière sera éborgnée à vie : l'information était déjà connue, mais Laurent Delahousse ne prendra pas la peine de le signaler.
En lieu et place, le présentateur annonce un retour à Marseille, « où le chiffre annoncé est édifiant : plus de 30 000 pilleurs auraient été dénombrés ». Si Laurent Delahousse ne juge pas nécessaire de donner sa source, il s'agit évidemment du chiffre « édifiant » et néanmoins totalement fantaisiste de la Préfecture des Bouches-du-Rhône, dont France 2 amplifie la voix sans demander son reste. De quoi plagier une remarque de la CFDT : en définitive, que valent la main arrachée et l'œil en moins de deux adolescents « face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ? »
Et ce pour ne rien dire de cette autre information qui, quoique confirmée par la Préfecture de Paris, n'a pas été jugée digne d'intérêt : un homme est mort le 17 octobre. La presse a fait état de la nouvelle au matin du 18 octobre et celle-ci fut rapportée en ces termes par Leïla Kaddour-Boudadi au 13h de France 2 : « Et on a appris ce matin qu'un homme était mort hier pendant la manifestation parisienne d'un arrêt cardiorespiratoire. Il aurait fait un malaise boulevard Magenta où passait le cortège autorisé par la Préfecture. » Sur les six JT observés, ce sera la seule et unique occurrence de cette information. Ou plutôt de cette non-information… Si les éléments sont encore parcellaires à l'heure où nous écrivons ces lignes [5], et si l'on ne saurait reprocher à des journalistes de ne pas médiatiser un événement dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants, force est de constater que cette information n'a trouvé place nulle part, pas même dans sa forme minimale : un homme est mort, mais les zones d'ombre autour des circonstances de son décès n'intéressent nullement les journaux télévisés.
« Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es [de France Télévisions], de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? », demande solennellement le syndicat Sud France Télévisions. Le SNJ-CGT élargit la focale au reste des grands médias, dont les « choix rédactionnels majoritaires jouent davantage sur le sensationnalisme et la peur que sur la réflexion ». À ce stade, on peut parler sans mal de chaos médiatique. Si les représentants syndicaux de la télévision publique se sont élevés de façon salutaire contre le traitement univoque infligé au mouvement social, à notre connaissance, la SDJ de la rédaction nationale de France Télévisions n'a pour l'instant fait part d'aucune réaction publique. Rien non plus du côté de TF1. Quant aux directions, rédactions en chef et médiateurs des deux chaînes, l'autosatisfecit semble pour l'instant de mise. Et pour cause… Comment, en effet, ne pas rappeler la doctrine journalistique à suivre par temps de crise, que formulaient Élie Cohen et Gérard Grunberg à la veille de l'acte IV des Gilets jaunes, le 7 décembre 2018 ? « Les journalistes doivent se rappeler qu'ils ne sont pas de simples observateurs mais qu'ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos. »
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Du côté de TF1, on compte 4,8 millions de téléspectateurs pour le 20h du 17/10 ; 5,1 millions pour le 13h et 6,8 millions pour le 20h du 18/10. Sur France 2, ce sont 3,6 millions de téléspectateurs pour le 20h du 17/10 ; 2,38 millions pour le 13h et 4,4 millions pour le 20h du 18/10.
[2] 6,5% des plans (45 secondes) correspondent à la tête du cortège où se trouvait notamment Jean-Luc Mélenchon. Les 8% restants (55 secondes) ont été tournés ailleurs… dans Paris, introduits par la voix off comme suit à la toute fin du documentaire : « Paris reste belle vue de Montmartre, malgré les émeutes qui l'ont par endroits saccagée ».
[3] « Elles sont magnifiques les images d'aujourd'hui, hein ! », entend-on d'ailleurs au cours du documentaire. Gageons que la citation ne soit pas le fait d'un journaliste de l'équipe…
[4] Lire par exemple « "J'ai cru mourir" : enquête sur les blessés du 17 octobre », Mediapart, 23/10.
[5] Lire « Mort d'un manifestant le 17 octobre à Paris : la famille de Christophe M. envisage de porter plainte pour "violences volontaires" », Libération, 22/10.
22.10.2026 à 12:09
Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.
- Mouvement des lycéens (2026) / La Provence
Nous avons étudié la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Bilan : registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.
« Le chaos », puis « La désolation ». C'est ainsi que le quotidien régional La Provence décrit en Une, au lendemain et surlendemain du 17 octobre, la situation à Marseille. Poubelles en flammes, vitrines fracassées, nuages lacrymogènes et jets de pierre : les pages du quotidien regorgent d'images choc, assorties de titres mobilisant le registre de la violence et de la peur : « Marseille à feu et à sac » [1], « C'était pire que les émeutes de Nahel » [2], « Samedi noir dans l'Hexagone » [3]…
On l'aura compris : la seule chose qui mérite d'être retenue du 17 octobre, pour les responsables éditoriaux de La Provence, c'est les pillages et les violences qui ont mis la ville sens dessus dessous. Mais uniquement celles imputables aux contestataires : les titres des articles ne mentionnent ni gazages, ni nassages, ni manifestants blessés par les « forces de l'ordre » – ou seulement dans les brèves [4]. Comme dans de nombreux médias nationaux [5], le récit qui émerge dans La Provence au lendemain des manifestations est sensationnaliste. Il ne cherche pas à comprendre la mécanique des débordements qui ont conduit à ces « scènes honteuses » de chaos – qu'il se délecte d'ailleurs à décrire ad nauseam. Manichéen, ce récit médiatique oppose les « casseurs », « pilleurs » et autres « émeutiers » aux « forces de l'ordre », auxquelles il convient d'apporter un « soutien évident » (édito du 19/10). Quant au mouvement social porté par des milliers de manifestants, il a purement et simplement disparu – et leurs revendications avec.
De quoi s'interroger sur les choix éditoriaux de la hiérarchie du journal, dans l'édition du lendemain et du surlendemain : les angles qui ont été retenus, le choix des titres, la sélection des images et des interlocuteurs à qui le quotidien régional a donné, ou non, la parole.
Au lendemain du 17 octobre, l'indignation est de mise dans la plupart des médias dominants. La Provence n'est pas en reste : l'éditorial du 18 octobre, intitulé « Arrêtons avec les excuses », donne le ton. « Ce à quoi nous avons assisté dans plusieurs villes françaises hier, en particulier à Marseille, est une honte », affirme le directeur de la rédaction, Olivier Biscaye. « Ça ne mérite ni compassion, ni circonstances atténuantes, ni excuses […]. Ce à quoi nous avons assisté est très grave, avec, sous nos yeux, des scènes d'émeutes, de pillages organisés, de guerre civile. » Et de conclure : « Cette insurrection […] doit être condamnée sans la moindre nuance. »
La comparaison des violences avec « des scènes de guerre civile » revient à plusieurs reprises dans le dossier de huit, puis de onze pages spéciales dans le journal du 18 et du 19 octobre. Celui du 18 octobre ne contient qu'une page et demie sur les manifestations [6] – contre 6,5 consacrées aux « émeutes », « casseurs », « pilleurs », ou encore à la « mise à feu et à sac » de la ville. L'édition du 19 octobre est exclusivement anglée sur la « casse », les « saccages », les « pillages » et les « violences ». Aucun titre ne fait référence aux manifestations pacifiques ou au vécu des manifestants. En pied de page, un article promet pourtant de s'intéresser à une « victime collatérale » des événements : s'agirait-il enfin de parler de manifestants blessés, de revendications invisibilisées ou d'une mobilisation tuée dans l'œuf aux premières heures du 17 octobre ? Non, il s'agit d'évoquer le report d'une course caritative, « annulée en raison des émeutes survenues la veille » [7].
Dans la titraille de ces deux journaux, La Provence mobilise presque exclusivement le registre émotionnel de la peur et de la violence : « "On a peur pour la suite" : la vie continue malgré tout sur la Canebière » [8], « Des plaies à l'âme qu'on ne peut oublier » [9], « Des attaques jamais vues » [10], ou encore « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes » [11]. Les journalistes semblent avoir reçu pour consigne de sillonner les rues les plus dévastées de la ville pour en tirer des « témoignages », quand bien même les interlocuteurs ne sont pas tous des « témoins » à proprement parler, n'ayant pas assisté aux événements de la veille. Devant les micros tendus, les passants, commerçants ou touristes rivalisent de comparaisons martiales. « On dirait un lendemain de guerre » [12], confie un habitant qui estime que « dans ces cas-là, il faut faire venir l'armée ». « Je n'ai jamais vu ça sauf chez moi au Pérou, où cela avait été considéré comme du terrorisme » [13], explique une autre. « On a assisté à des scènes de guerre » [14], ajoute un troisième.
Grâce à la multiplication de ce genre de micros-trottoirs, le pathos est omniprésent dans ces deux dossiers spéciaux. Mais les faits, les chiffres et l'analyse manquent cruellement. Du déroulement des manifestations elles-mêmes (présence policière, stratégie déployée contre les manifestants, composition des cortèges), on n'apprendra rien – si ce n'est au détour d'un énième micro-trottoir : « Ils ont tout fait pour nous voler la manif. J'ai été gazé cinq fois depuis ce matin » [15], dit un manifestant. « J'ai eu peur avec toute la lacrymo qu'on a reçu dessus » [16], indique un lycéen. « On voulait manifester mais on a été bloquées et gazées et on est vite rentrées » [17], ajoutent deux Marseillaises.
Ces témoignages, épars et vite expédiés, ne permettent pas d'en savoir plus sur le dispositif policier mis en place, si tôt dans la journée que « des affrontements entre policiers, casseurs et manifestants » [18] avaient démarré avant même l'heure du rassemblement, empêchant des manifestants de rejoindre le cortège. Mais pour La Provence, là n'est pas le sujet ! D'ailleurs, les manifestants ne seront jamais dénombrés : le seul article consacré au déroulement des cortèges à Marseille [19] y renonce, expliquant que « la Préfecture n'a pas souhaité communiquer de chiffres précis ». Un décompte de « 30 000 pilleurs » sera cependant fourni le lendemain [20] – chiffre que les journalistes eux-mêmes présentent comme peu fiable puisque la préfecture a « refusé de dissocier les manifestants pacifiques (…) et les pilleurs en action ».
Dans cette flopée d'articles sensationnalistes, quelques papiers (un peu) plus informatifs surnagent tant bien que mal. Ainsi de cet article paru le 19 octobre et intitulé « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », qui a le mérite de s'interroger sur les choix politiques ayant conduit à une telle situation : le journaliste y confronte les chiffres avancés par le préfet (30 000 « pilleurs », dont 8 000 « émeutiers ») à ceux de sources syndicales policières, de certains gradés et journalistes présents lors des émeutes. Regorgeant de chiffres (avancés par la préfecture), il contraste avec les autres articles du dossier, qui n'en contiennent presque aucun.
Enfin, l'abondance de micros-trottoirs contraste aussi avec l'absence de sources susceptibles d'éclairer les ressorts sociaux, économiques ou politiques de ces violences, leur signification, ou de les comparer avec des mouvements sociaux passés. Aucun sociologue, politiste, historien ou spécialiste du « maintien de l'ordre » n'a été mobilisé dans les éditions du 18 et du 19 octobre pour analyser les événements. La Provence ouvre cependant ses colonnes à deux reprises à une voix critique des actions des « forces de l'ordre » : le maire de la ville, Benoît Payan, qui pose des questions que les journalistes n'ont osé formuler dans aucun article. « Quels ordres ont été donnés [aux policiers nationaux, aux gendarmes] ? Leur a-t-on demandé uniquement de lancer des lacrymos sur les manifestants mais de ne pas s'occuper des pillages ? » [21]
Décrites comme « honteuses » à plusieurs reprises par les journalistes, dans l'édition du 18 comme du 19 octobre, les scènes du 17 octobre méritaient-elles pour autant que le journal y consacre la quasi-totalité de ses deux éditions spéciales, au détriment de la couverture des manifestations elles-mêmes, des revendications, des réactions des organisations syndicales après ces débordements, ou d'une analyse plus fine des causes – et conséquences politiques – de ce « chaos » ?
Oui, répond sans hésiter La Provence, qui estime même, dans le chapô de l'article ouvrant le dossier du 18 octobre [22], que ces violences font « oublier toutes les revendications qui sont, pourtant, légitimes ». Voilà une question trop vite expédiée : les journalistes pourraient pourtant s'interroger sur leur propre responsabilité dans cette invisibilisation des revendications, qui relève de leurs propres pratiques journalistiques, sinon de choix éditoriaux, et non d'un état de fait, conséquence inévitable de l'intensité des pillages. « [Les] casseurs ont, hélas, fait totalement oublier la véritable manifestation », insiste le journaliste, qui, après un minutieux état des lieux des dégradations, ne consacrera pas une ligne de son article aux revendications des manifestants. Il tendra néanmoins le micro en fin d'article à Violaine, 62 ans, qui déplore que les manifestants aient été « dépossédés du mouvement, spoliés ». Par les casseurs, suggère entre les lignes le journaliste. Mais aussi par La Provence, qui s'est rendue volontairement complice de cette spoliation.
Marion Moinet
[1] 18/10, p. 2.
[2] 18/10, p. 5.
[3] 18/10, p. 8.
[4] La page 9 du journal du 18/10 contient une brève intitulée « Une main arrachée à St-Etienne », en 4e position (sur 5) dans la colonne de brèves.
[5] Lire par exemple ces communiqués à propos du 20h de France 2.
[6] Un article en page 4 sur la manifestation marseillaise (« On en a vraiment ras-le-bol et ce n'est que le début »), et un article d'une demi-page en page 9 (« Les manifestants étaient bien présents »). Il est placé juste sous un premier article intitulé « Les pilleurs arrivent en ville », illustrant la hiérarchie de l'information selon le journal : d'abord les pillages, ensuite les manifestations.
[7] « On essaie de rebondir après ce coup de massue », 19/10, p. 5.
[8] 19/10, p. 3.
[9] 19/10, p. 2.
[10] 19/10, p. 3.
[11] 19/10, p. 6.
[12] 19/10, p. 2.
[13] 19/10, p. 2.
[14] 19/10, p. 2.
[15] 18/10, p. 4.
[16] 18/10, p. 4.
[17] 19/10, p. 2.
[18] 18/10, p. 4.
[19] 18/10, p. 4.
[20] « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », 19/10, p. 6.
[21] « Je veux savoir quels ordres ont été donnés aux CRS », 19/10, p. 4.
[22] « Marseille à feu et à sac », 18/10, p. 2.
21.10.2026 à 15:50
Des communiqués CGT, CFDT, SNJ et SUD suite au JT du 18 octobre.
- Mouvement des lycéens (2026) / CFDT-Journalistes, SNJ-CGT, France 2Nous reproduisons ci-dessous quatre communiqués : un premier de la CGT France Télévisions (20/10), un deuxième de la CFDT France Télévisions (19/10), un troisième de Sud France Télévisions (21/10), et un quatrième du SNJ France Télévisions (21/10). Les quatre font suite au même JT : le 20h du 18 octobre, sur France 2.
Le ministère de l'Intérieur en a rêvé, le 20h de Laurent Delahousse l'a fait ! Un clip de propagande intitulé « Au cœur des violences » qui décrédibilise les manifestants du 17 octobre. Un mouvement social d'ampleur nationale réduit à un message de haine sans filtre. Le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence, une obsession.
12 minutes d'images de casse jusqu'à la nausée. Comme dans un film trash, s'inspirant des 3 règles du théâtre classique : unité d'action, de lieu, de temps. Lancé de pavés des casseurs, Place de la République à Paris, l'après-midi du 17 octobre.
Ça saute aux yeux : l'équipe a les deux pieds dans le même sabot, même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux. On tourne en rond autour des poubelles en feu, le démontage du mobilier urbain, dans les nuages de gaz lacrymogènes. Leur mission ? Filmer les casseurs en action qui jettent des pavés à répétition, sous le nez des CRS et des manifestants piégés. C'est sans fin.
Des manifestants qui ne parlent pas de leurs revendications
Les manifestants au milieu du chaos ont répondu présents Place de la République. Ils étaient venus porter leurs revendications. On attendait des sonores puissants, mais on est loin ici de Victor Hugo et de ses descriptions des barricades de juillet 1830 dans « Les Misérables ».
Le 20h de France 2 reste au ras du bitume et nous livre pêle-mêle avec des ambiances sonores captées à l'arrachée : « c'est toujours plus ou moins le bordel mais aujourd'hui ça commence tôt », « Marianne est en train de cramer », « ça m'a atterri dessus… ils tirent à bout portant… ils commençaient à utiliser les bombes au poivre... et tout le monde est parti et ils m'ont lancé une grenade assourdissante dessus… ça a impacté ma main… ».
Tant pis pour les revendications des manifestants, on ne les entendra pas. Des pompiers passent devant la caméra, on espère l'interview des hommes du feu, mais non, rien : le néant.
Une histoire sans parole ou presque, qui vise Mélenchon
Après 4 longues minutes de violence, de chaos, de feu, d'effroi, de peur, de malheur, la voix de la journaliste refait surface, comme si de rien n'était. Sans transition elle annonce :
« À quelques mètres de là, dans une ambiance bon enfant, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ».
J-L Mélenchon : « Une mise en mouvement de toute la jeunesse du pays, moi je ne suis pas capable là comme ça de trouver une comparaison, c'est plus puissant que Mai 68, au sein de la jeunesse, donc c'est vraiment un événement qui nous apprend des choses sur notre pays et surtout c'est incroyable ! »
Vous l'aurez compris, le leader insoumis répond à une question sur les revendications des manifestations, et non sur la violence et les casseurs que l'on nous a servi tout au long du sujet. Un contre-sens évident, assumé par l'autrice du reportage et sa rédaction en chef. Un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession et qui par la même occasion éclabousse la crédibilité de toutes les rédactions de France Télévisions, de toutes les équipes qui peuvent en subir les conséquences sur le terrain.
Après les tags de l'extérieur des locaux de France 3 à Grenoble le 18 septembre, c'est France 3 à Caen qui en a fait les frais en début de semaine avec le tag « Journaliste collabo. La Pref vous parle tous les soirs ».
Appel à la démission de l'équipe du 20h week-end
Le 20h week-end a choisi son camp. Desservir la cause des revendications légitimes portées par les lycéens et les citoyens : redonner des moyens à l'école, l'amélioration des conditions d'accès à l'éducation, l'égalité des chances, la fin de Parcoursup.
Le 20h week-end ne représente en aucun cas l'opinion de l'ensemble des journalistes de France Télévisions. Seule une fraction bâtit ce narratif nauséabond.
La CGT se désolidarise complètement de ce JT de désinformation, porte-parole du ministre de l'Intérieur. Une télé de préfecture. La politique du pire à France Télévisions est à l'œuvre. Nous attendons des réponses claires du directeur de l'information pour savoir quelles suites il compte donner à ce crash éditorial. Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner.
Voilà quelque temps déjà que ce tract couvait. Comme un feu de poubelle.
Le traitement des manifestations lycéennes par France Télévisions.
Mais, hier soir, comment dire, avec cette édition spéciale « La France sous le choc », France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant à l'instar des casseurs qu'elle dénonce, comme insane, le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits.
Un choc, oui.
Une tendance préoccupante
Acrimed avait déjà épinglé France 2 au début du mois pour sa « hiérarchie » de l'information. Du lundi 28 septembre au jeudi 1ᵉʳ octobre, 13 h et 20 h cumulés, l'observatoire des médias note que le traitement des « violences » en marge du mouvement a été neuf fois plus important que les causes ou les revendications du mouvement lui-même. Les violences policières, elles, n'existant quasiment pas.
Les accusations du gouvernement contre LFI devancent même les revendications des lycéens dans la hiérarchie de l'info.
Le 13 octobre, c'est Arrêt sur images qui fait ses comptes sur France info. De 6h à 22 h, ce jour-là, les lycéens ont eu droit à 13 mn et 16 s, soit 1,38 % du temps d'antenne.
En comptant les porte-parole du mouvement, non lycéens, et en ajoutant les étudiants interrogés dans les cortèges, la chaine plafonne à 25 minutes, soit 2,6 % du temps d'antenne.
Plein gaz (lacrymo)
Hier soir, nous avons voulu faire nos propres comptes lors de cette édition spéciale sur France 2 intitulée « La France a peur », heu non pardon « La France sous le choc ».
Précision : nous ne critiquons évidemment pas ici les équipes de reportage qui se sont mobilisées tout le week-end dans des conditions extrêmement difficiles.
Ce que nous dénonçons, ce sont les choix éditoriaux, les angles des sujets, les « commandes » qui ont pu leur être passées.
Pour nous mettre dans l'ambiance avant l'allocution du président de la République, sujet de 2 min consacré aux violences du week-end, cinq secondes sur les revendications.
« En regardant ces images, nous nous sommes tous demandé : qu'ont-ils en tête, comment des Français peuvent faire cela à la France ? » déclare fort à propos le président.
Vient-il de visionner le reportage de France 2 ? « Comment peuvent-ils en arriver là ? »
Justement, retour plateau, Laurent Delahousse se pose la même question. Exactement. « Comment en est-on arrivé là ? »
Là, on était en droit d'attendre du service public des réponses.
Un éclairage politique, social et économique, des sujets sur le budget de l'éducation nationale, sur le schéma du maintien de l'ordre « à la française », sur la baisse du pouvoir d'achat… Du fond, quoi.
Que nenni. On est là et on y restera. Pendant 56 minutes. Et, le fond, on l'a touché, oui. Les sujets s'enchaînent, les mêmes images tournent en boucle et les synthés sont anxiogènes au possible : « Tensions maximales dans les centres-villes », « sidération à Limoges », « les forces de l'ordre dépassées ».
C'est la circulation circulaire de l'information, au sens propre. Effet siphon (cérébral) garanti.
– Dans « Sidération à Limoges », le maire accuse même « l'ultra-gauche » d'avoir brûlé le beffroi, « elle a signé son crime », assène Sherlock… sans la moindre once de preuve ni parole contradictoire. On le laisse tranquillement dérouler.
C'est pourtant à Limoges, souvenez-vous, que l'extrême droite a eu le privilège de connaître le contenu d'un reportage sur Oradour avant même sa diffusion, au nom du même sacro-saint contradictoire.
– Dans le sujet « 24 h qui ont bouleversé le pays » : sur les 4 minutes de reportage, six secondes données à une lycéenne qui manifeste, 24 secondes sur les manifestations « pacifiques ». Tout le reste n'est que pillage, casse, incendies…
Règle de trois basique : si 24 h font 4 min, il y a eu dans cette journée « bouleversante » : 3 h de manifestations et 21 h de chaos.
S'ensuit évidemment un direct sur les 2300 interpellations, le profil des 550 gardés à vue. En pied, grand-écart, « autre information », en bref, très bref, 5 secondes, montre en main, sur les enquêtes de l'IGPN suite aux blessures graves de mineurs à St-Etienne et Mulhouse. Retour aussitôt sur les « 3000 pilleurs à Marseille ». C'est quand même plus grave. Que vaut une main arrachée face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ?
Il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que « les revendications sont toujours là » traitées sous l'angle, faut pas abuser non plus, du « sentiment de gâchis des manifestants ».
Au cœur des violences
Les « médias internationaux manquent de mots ce soir », entend-on. Visiblement France 2 aussi. Pour boucler cette spéciale qui tourne en rond, France 2 propose un sans commentaire (ou presque) de onze minutes. C'est dire la bizarrerie du concept : on a cru à un énième bug de la box.
« Au cœur des violences », soit Orange Mécanique, sans chapeau mais avec le melon. Une « immersion » que, soit dit en passant, tout le monde peut désormais vivre en direct sur les réseaux sociaux grâce à la foultitude de manifestants vidéastes amateurs, sans com et avec un même son dégueulasse.
Ça commence par une minute de manifestations disons « normales », on ne sait plus quel mot employer à force, avant d'embrayer sur quatre minutes de « scènes chaotiques de pure violence », sans commentaire, sans recul, sans explication.
Là, accrochez-vous, l'enchainement est très douteux. On retrouve « à quelques mètres de là, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon qui analyse la situation ». Quelle situation, on ne sait pas, et c'est là tout le problème. Ce dernier, ravi, sourire aux lèvres, répond : « C'est plus puissant que mai 68 dans sa genèse… C'est incroyable ! »
Inséré au chausse-pied entre deux séquences de « pure violence », le moment est lunaire. Soit le montage est mal foutu, soit il est orienté. Dans les deux cas, c'est très grave. Retour sans transition sur les violences qu'on a déjà vues et revues. Elles durent cette fois six minutes supplémentaires.
Sur les 48 min d'émission spéciale (hors allocution présidentielle), selon nos comptes, moins de deux minutes ont été consacrées aux revendications lycéennes et au plus de 600 000 manifestants dans les rues de France.
Nous poserons tous les points soulevés ci-dessus en commission déontologie.
En attendant, la CFDT FTV déplore ce traitement médiatique qui, ne soyons pas naïfs, fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France.
Nous nous tirons aussi une balle de LBD dans le pied et dans l'œil. Dans le pied, car TF1, qui a beaucoup moins tartiné que nous hier soir, a réuni 2,5 millions de téléspectateurs de plus que nous. Dans l'œil, parce que nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier (il suffit pourtant de lire leurs pancartes).
Ce que nous devons à la société française. Une information équilibrée, froide, vérifiée, de l'analyse, du recul.
France Télévisions voulait « rassembler » les Français, là elle les divise. Pire, elle les occulte. Comment, oui, en est-on arrivé là ?
« La France sous le choc » : c'est le titre qu'a choisi France 2 pour son JT spécial du 18 octobre. D'entrée de jeu, le cadrage est clair, on ne parlera pas d'une France en colère, mobilisée, ou révoltée, d'une France qui manifeste ou qui s'exprime, mais d'une France « sous le choc ». Et ce n'était que le début d'une heure catastrophique d'antenne, qui nous a donné la nausée. Déontologie bafouée, information maltraitée, journalisme piétiné : tout était fait pour recracher le narratif du pouvoir en place et alimenter les discours de l'extrême droite.
La voix de son maître : un JT au service du gouvernement
« Sous le choc », c'est ainsi que nous laisse ce journal télévisé ni fait ni à faire. 56 minutes sans queue ni tête journalistique, centrées en grande partie sur les dégradations de biens, que les journalistes qualifient en boucle de « violences ». On vous laisse apprécier la mesure dans le choix des mots : « violences extrêmes », « guérilla urbaine », « centres-villes dégradés », « commerces saccagés », « riverains médusés », « sidération »… En revanche, il y a des termes que vous n'entendrez jamais : « nasse », « charge policière », « manifestants blessés »… Au total, dix secondes seulement seront consacrées à traiter à la fois une main arrachée par une grenade, et une adolescente éborgnée. Pas une seule fois, la stratégie du maintien de l'ordre décidée par le gouvernement ne sera interrogée ou remise en question.
Pourtant, juste après l'allocution d'Emmanuel Macron, Laurent Delahousse pose la question : « Comment en est-on arrivé là ? » On s'attend alors à de l'analyse, à du recul, à des explications. Raté : on revient aux images, en boucle, de pillages des magasins, d'affrontements, sans jamais les interroger, ni les mettre en perspective. On devra se contenter d'un enchainement de micros-trottoirs et d'interviews, comme celle du maire de Limoges qui assure que « l'ultra-gauche a signé son crime ». Que fait-on avec ça ? Aucun contradictoire, aucune preuve, aucune recherche d'information, aucune remise en question journalistique. Ces accusations seront assenées à trois reprises dans le JT. On apprendra pourtant, le lendemain, par la bouche de la procureure de Paris, qu'elle ne peut « absolument pas confirmer » que les auteurs des violences sont des « personnes politisées vers l'ultragauche ».
Par le choix des titres, par les angles des reportages, par la hiérarchisation des informations, par le manque criant de recul et d'analyse, Laurent Delahousse s'est transformé en idéologue et le JT est devenu un organe de propagande au service du ministère de l'Intérieur. Notez d'ailleurs que les seuls syndicats interrogés, au lendemain d'une mobilisation sociale historique, sont ceux… de la police.
CNews n'aurait pas fait pire
Mais c'est au bout de 43 minutes qu'arrive le clou du spectacle, le plus sordide. Le présentateur promet « une immersion au cœur de cette journée du 17 octobre ». C'est en fait 11 minutes 30 d'images d'affrontements, de sons d'explosions dans la capitale… le tout presque sans commentaire. On se demande ce qu'il se passe. La régie est-elle en train de diffuser par erreur un bout à bout de rushes bruts ? Ah non ! Après cinq minutes d'images de chaos sans aucun contexte, la rédactrice annonce : « à quelques mètres de là, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ». Une tournure bien malhonnête : on croirait qu'il s'exprime sur les images de chaos qu'on vient de voir, alors qu'il se trouve, lui, dans un cortège tout à fait calme. Le candidat à l'élection présidentielle dira une phrase, à peine audible tant le son est médiocre. Il parle d'une « mise en mouvement de la jeunesse » et ajoute que « c'est plus puissant que mai 68, (…) et surtout, c'est incroyable ». Puis, la journaliste enchaîne : « et pendant ce temps-là, place de la République… » Et c'est reparti pour six minutes d'images de chaos, toujours sans analyse ni commentaire. La manipulation est grossière.
Comment ne pas être d'accord avec nos confrères de Télérama, qui écrivent : « France 2 assume de renoncer totalement au journalisme » ? Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es du même groupe, de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? Comment ne pas avoir peur, en tant que reporters de France Télévisions, d'être assimilé·es à ce simulacre de journalisme ?
Sud dénonce avec force cette heure d'antenne consacrée à faire la propagande du gouvernement et le lit de l'extrême droite. Notre carte de presse ne doit pas être qu'un symbole, elle nous oblige. Défendons-la. Sud exige une réponse du directeur de l'information aux nombreuses critiques internes et externes à France Télévisions.
Nous n'étions pas d'accord.
Ce qui a été diffusé ce week-end dans les journaux télévisés de France 2 ne reflète pas le choix de toute la rédaction. Le message porté aujourd'hui en assemblée générale est sans équivoque. Et il est important de se le dire entre nous, journalistes à la rédaction nationale de France Télévisions, mais aussi de l'écrire pour notre public, dont les courriers inondent notre médiateur.
Le « sujet » de 11 minutes diffusé dans le 20h de dimanche fait particulièrement réagir. Un enchaînement d'images violentes sans contextualisation, avec quelques mots de commentaire et un leader politique perdu au milieu de ce bric-à-brac, interviewé dans la manifestation pacifique, et dont les paroles sont totalement hors contexte.
La ligne de défense de la direction ? Ce format dépendait de la partie magazine, pas des équipes du journal. Seul le rédacteur en chef de cette partie magazine, missionné par le directeur de l'information, l'a donc validé. Plusieurs responsables de la rédaction ont découvert le désastre en direct ! De manière plus globale, depuis plusieurs semaines, nous faisons remonter nos questionnements, nos désaccords, nos inquiétudes sur la couverture de cette crise, initiée par des lycéens de tous les horizons. Les éditions ont parfois écouté nos messages, mais un déséquilibre demeure.
C'est désespérant, la fascination pour la violence des images, leur caractère inédit, ce qui peut faire du buzz sur les réseaux sociaux, l'emportent sur le cœur de notre mission : le droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste. Notre charte de déontologie, rédigée dès 1918, est pourtant claire : cette responsabilité vis-à-vis du citoyen prime sur toute autre.
Voilà donc où nous en sommes : nos journaux racontent aujourd'hui le réel à travers un prisme qui néglige d'autres images : celles de manifestants pacifiques, parfois joyeux, qui ont des arguments à faire valoir et que l'on entend si peu.
Oublié ce décryptage qui fait tout l'ADN de notre métier. Oubliées les questions qui se posent sur la doctrine du maintien de l'ordre. Pas de sociologues dans nos journaux pour en débattre, plutôt des vitrines cassées, des magasins pillés et des poubelles qui brûlent. Oubliée aussi la salutaire confrontation des idées dans un collectif mobilisé sur ses missions, mais soumis à la pression et à une hiérarchie devenue sourde. Une hiérarchie qui depuis des mois refuse des sujets explicatifs sur l'univers de l'éducation, des reportages en banlieue pour montrer autre chose que la casse, des sujets politiques sur l'absence de réponse du pouvoir aux différentes revendications des citoyens. Non, elle opte pour ce qui choque, ce qui frappe les esprits et renonce à expliquer comment on en est arrivé là.
Le sentiment est largement partagé : nous avons renoncé à donner des clefs pour comprendre la complexité du monde. Le week-end dernier est l'apothéose de ce naufrage éditorial, reconnu par la direction elle-même, noyée sous les réactions de notre public sidéré, qui réclame le retour d'un vrai service public et non un nouveau canal pour attiser la haine et la peur dans notre pays.
Un tel traitement de la crise actuelle met d'ailleurs nos équipes en danger sur le terrain. La télévision de service public est désormais assimilée à toutes celles dont le seul modèle est la course à l'audience, quitte à renoncer à toute déontologie.
À 6 mois d'un rendez-vous électoral majeur, cette trajectoire nous fait honte, elle est indigne. La grande majorité des journalistes de France 2 a bien conscience des enjeux de 2027 et des responsabilités qui sont les siennes. Elle réclame aujourd'hui un retour à la raison.
Le Syndicat national des journalistes revendique une nouvelle fois un débat éditorial interne à la hauteur de cet enjeu. Nous voyons aujourd'hui toutes les limites et les vices d'un fonctionnement en vase clos qui exclut la grande majorité des journalistes (considérés comme des exécutants) de l'essentiel des discussions éditoriales. Il faut en finir avec la confiscation du « journal de la rédaction » par un tout petit nombre de hiérarques tout-puissants. La direction doit recréer des espaces réguliers d'échange, de débat, de confrontation parfois. Nous ne cesserons de l'exiger, dans l'intérêt collectif.