02.07.2026 à 08:46
« La Provence », entre journalisme de préfecture et antitsiganisme.
- Racisme médiatique / La ProvenceLa Provence, entre journalisme de préfecture et antitsiganisme.
Le 14 juin 2026, une tentative d'installation de 170 caravanes de « gens du voyage » sur un hippodrome défraie la chronique dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le seul média apparemment présent sur place le soir de l'événement est le quotidien régional La Provence. Dans la foulée, ses journalistes publient en ligne un premier article, basé presque exclusivement sur des sources officielles : gendarmerie, préfecture, mairie. « Circulation bloquée », « secteur à éviter », La Provence ne lésine pas sur le sérieux du drame qui frappe la petite ville d'Oraison (2 800 habitants), un dimanche soir. « Reste à voir quelle sera la situation ce lundi matin, à l'heure des départs au travail… » s'inquiète le quotidien. Et de conclure avec un petit teasing sur une potentielle escalade de la situation, puisque « le recours à la force publique est évoqué par le maire ».
Finalement, le convoi quittera la commune dans la nuit, sans avoir pu pénétrer sur l'hippodrome. Mais le soufflé médiatique ne retombe pas pour autant – au contraire. Dès le lendemain, la préfecture convoque une conférence de presse à l'hippodrome. Les « gens du voyage » étant repartis, les seuls interlocuteurs face aux micros tendus sont les officiels : la préfète, le maire de la commune, et le président de l'agglomération.
Leurs déclarations alimentent alors une nouvelle salve de sujets dans la quasi-totalité des médias locaux. Qui s'alignent sur un même narratif : la « fermeté des autorités » aurait empêché une installation illégale, titre l'hebdomadaire Haute-Provence Info. « Gens du voyage à l'hippodrome : Oraison dit non », annonce de son côté la filiale locale de BFM-TV (BFM DICI). La Provence publiera dans la foulée un deuxième article, intitulé : « Des gens du voyage tentent d'envahir l'hippodrome d'Oraison : "Un comportement irresponsable", pour la préfète ». À l'unisson, les différents médias locaux reprennent les propos des officiels qui dénoncent le « manque de respect », « l'irresponsabilité » et « l'intransigeance » des Voyageurs. Quant aux occupants des caravanes, ils n'auront jamais la parole – pas plus que les riverains supposément impactés.
Qu'un tel événement, impliquant plusieurs centaines de protagonistes, débouche finalement sur une version médiatique unique, prémâchée par une poignée d'autorités locales, n'est pas anecdotique. Ce type de couverture, qui ne donne jamais la parole aux personnes mises en cause, tout en reprenant massivement des discours officiels qui les stigmatisent, est symptomatique de l'antitsiganisme qui imprègne une bonne partie des médias – notamment régionaux – et façonne les récits médiatiques entourant les « gens du voyage ».
Le terme « antitsiganisme » (ou « antitziganisme ») ne figure pas dans la plupart des dictionnaires français [1]. La Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) l'emploie pour désigner les « manifestations d'expression et d'actes individuels, de politiques et de pratiques institutionnelles de marginalisation, d'exclusion, de violence physique, de dévalorisation des cultures et des modes de vie des gens du voyage, et des personnes considérées ou se considérant comme Roms ». Il convient ici de noter que le terme « gens du voyage » est en réalité une catégorie administrative qui englobe de nombreux groupes distincts : Roms, Gitans, Tsiganes, Sintis, Yéniches... Dans les médias, le terme est d'ailleurs utilisé aussi bien pour désigner des personnes nomades que sédentaires, pour peu qu'elles soient associées à une origine « nomade » supposée.
Les différents groupes de « gens du voyage » partagent surtout un vécu de stigmatisation, auquel les récits médiatiques dominants contribuent activement. Le juriste William Acker, délégué de l'Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC) et auteur d'Où sont les « gens du voyage » ? (éditions du Commun, 2021), remarque après avoir analysé l'équivalent d'un mois de production journalistique que l'écrasante majorité des articles de presse couvrant les « gens du voyage » les dépeignent sous un angle négatif. Les médias ont tendance à parler de ces derniers via un prisme sensationnaliste, en s'emparant quasi-systématiquement du sujet des installations illégales ou en mentionnant systématiquement l'origine d'un suspect issu d'une communauté de « gens du voyage » lors d'un fait divers. Tout en oubliant généralement de s'intéresser aux autres problématiques que rencontrent ces personnes : exclusion sociale, insuffisance des infrastructures d'accueil, relégation dans des zones de vie polluées...
Et d'ailleurs, le premier article consacré par La Provence à l'installation avortée du 14 juin est catégorisé comme un « fait divers » sur le site du journal, et traité de cette façon par les journalistes. Ainsi, bien qu'un journaliste se soit rendu sur place pour prendre des photos (de loin) des caravanes, le média ne s'embarrasse pas à recueillir leurs témoignages – la version des gendarmes, du maire et de la préfecture étant considérée comme suffisante pour vérifier les faits. La position de la « communauté » de Voyageurs, dont les journalistes expliquent qu'elle refuse de s'installer sur une aire de grand passage située à proximité, tient en deux phrases, reléguées en pied d'article : « Du côté de la communauté évangéliste, on indique qu'il n'est pas possible d'aller sur cette aire, trop petite pour leur convoi. La proposition de s'étendre sur un terrain à côté de l'aire a également été refusée. »
Dans les articles publiés par la suite par les autres médias locaux, les Voyageurs mis en cause n'auront pas davantage la parole – un classique dans la couverture des installations illégales. Comment l'expliquer ? Citée dans un article de La Revue des médias, la journaliste Léa Gasquet, de StreetPress, émet l'hypothèse que les rédactions de presse régionale ne considèrent pas les « gens du voyage » comme des lecteurs potentiels. La journaliste évoque aussi une forme d'autocensure de la part des journalistes, qui ne veulent pas « se couper » des sources politiques locales en remettant en question leur version des faits. D'autres journalistes évoquent le manque de temps pour se rendre sur place, et la difficulté d'identifier des « porte-parole » pour s'exprimer au nom des Voyageurs. Biberonné aux sources institutionnelles, le journalisme de préfecture se heurte ici à l'écueil du réel : à qui s'adresser quand les protagonistes d'un événement n'ont pas de porte-parole « officiel » pour faire entendre leur voix ?
Dans le récit médiatique qui émerge le 15 juin 2026, un argument revient en boucle : une aire de grand passage vient d'être inaugurée sur la commune. Or, les gens du voyage ont refusé de s'y installer, ce que les officiels présentent immédiatement comme un « manque de respect ».
Pourtant, il aurait été intéressant d'examiner plus en détail cet argument, qui révèle aussi les défaillances historiques des pouvoirs locaux en termes d'accueil, dans un département où de nombreux « grands passages » de Voyageurs sont enregistrés chaque été. L'article de La Provence du 14 juin reprend brièvement l'argument avancé par « la communauté » selon laquelle l'aire de grand passage existante serait trop petite pour le convoi. Mais cette affirmation n'est jamais confirmée ou infirmée, comme si l'argument n'avait aucune valeur.
Par la suite, dans son deuxième article, paru le 16 juin, La Provence fait la part belle à la version « officielle » livrée la veille par la préfète et les élus locaux en conférence de presse. Ces derniers y sont cités in extenso à plusieurs reprises, leurs versions respectives s'étalant sur une page entière. Tous y mettent en scène leur « fermeté » face aux gens du voyage, un narratif qui sera repris par l'ensemble des médias locaux. Dans un reportage intitulé « "Nous avons résisté à l'envahissement" : des caravanes ont tenté d'occuper l'hippodrome d'Oraison », la chaîne TV BFM DICI reprend notamment un communiqué où le président de l'agglomération se félicite d'avoir « tenu une ligne d'autorité et de responsabilité » face à un « envahissement sauvage ».
Cette petite phrase, prononcée par un élu connu pour ses prises de positions hostiles aux gens du voyage, pourrait pourtant être nuancée par un retour aux faits… Par exemple en rappelant que l'agglomération en question, ainsi que le reste du département, accusent 25 ans de retard dans la mise en œuvre du schéma d'accueil des gens du voyage ?
À l'inverse, le fait qu'une aire de grand passage – la première du département – ait enfin été mise en service en 2025, sert immédiatement d'argument pour souligner la mauvaise volonté de la communauté concernée. Dans un entrefilet en bas de page de La Provence, le 16 juin, on apprendra tout de même que l'aire en question ne fait que 2,7 hectares, en dessous des 4 ha prévus par la loi. Ce chiffre aurait pu être le point de départ d'un questionnement plus approfondi : l'aire d'accueil a-t-elle été sous-dimensionnée ? Est-elle adaptée aux besoins ? Combien de caravanes empruntent d'ordinaire cet axe chaque été ? À la place, les journalistes expédient le sujet en indiquant qu'une seconde aire d'accueil verra le jour, à une date inconnue.
Ce n'est que le 25 juin 2026 que les lecteurs de La Provence en sauront plus sur les conditions d'accueil réelles de cette aire de grand passage, dans un troisième article intitulé « La première installation imprévue d'un convoi de gens du voyage dans l'aire de grand passage à Oraison ». Après avoir rappelé que l'aire de grand passage « a été boudée par la communauté des gens du voyage » pendant un an, l'article se réjouit qu'une vingtaine de caravanes et 40 voitures s'y soient enfin installées, y ayant été redirigées par les autorités locales. « C'était préférable que de les laisser continuer à tourner, et finalement s'installer en force sur un équipement public ou sur le terrain d'un agriculteur », explique une élue de l'agglomération, qui ne se prive pas d'insinuer que l'intention initiale des Voyageurs était de s'installer illégalement ailleurs. Cette fois-ci, pourtant, le journaliste donne aussi la parole à une famille de Voyageurs accueillie sur l'aire, et peu satisfaite des conditions sur place : « Je comprends pourquoi nous sommes les premiers à nous installer, et on sera sûrement les derniers vu l'état de cette aire [...]. Il n'y a pas de toilettes, et ce n'est pas de l'herbe ça. » Quelques photos prises sur place montrent effectivement un sol très caillouteux, et révèlent que l'aire est exposée aux crues (un point qui ne sera pas évoqué dans l'article). L'absence de sanitaires évoquée par les Voyageurs ne sera pas vérifiée par le journaliste.
L'effet produit par la reprise ad nauseam des éléments de langage « officiels » par les journalistes lors de la séquence médiatique du 14 au 16 juin est de déshumaniser les Voyageurs. Trois jours durant, au fil de multiples articles, ces derniers ont été présentés comme des « envahisseurs » sans nom et sans visage. Sur BFM DICI, le président de l'agglomération évoque un « envahissement sauvage » ; dans La Provence, la préfète parle elle aussi d'« envahissement ». Ces choix sémantiques éclipsent le fait que ces Voyageurs sont, dans ce cas précis, originaires d'un département limitrophe. En parallèle, le désintérêt pour les faits objectifs est tel qu'aucun journaliste ne se soucie de savoir combien de personnes étaient réellement présentes : « 120 familles » selon la préfète, 150 selon le maire, 170 caravanes selon la gendarmerie...
Le registre lexical mobilisé par les élus cités dans les médias est celui de la peur et de l'émotion : « Ça a été très tendu, je crois qu'ils n'ont pas accepté qu'on leur dise non. Ils sont arrivés à 150 sans s'annoncer, en essayant d'envahir un terrain public alors qu'il y a une aire de grand passage […] », explique ainsi le maire d'Oraison dans La Provence. Et au-delà des sources officielles, les journalistes eux-mêmes s'emparent de ce lexique. Ainsi, l'hippodrome aurait été « visé », ou encore « ciblé » par des gens du voyage (La Provence, 16/06) au cours d'une « nuit agitée », « sous tension ». Le quotidien reprend même en intertitre une déclaration du maire, qui parle de « ville en état de siège ». Pourtant, les reportages publiés dans la presse locale ne font état d'aucune dégradation matérielle, ni de débordements commis cette nuit-là.
In fine, le récit médiatique qui a émergé du 14 au 16 juin dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans le sillage de cette tentative d'installation, est tristement banal. Voilà des décennies que des chercheurs examinent la façon dont la plupart des médias s'emparent sans recul d'éléments de langage stigmatisants employés par des élus locaux envers les « gens du voyage », nourrissant ainsi les préjugés à leur égard. En 2021, William Acker identifiait la presse quotidienne régionale comme « le principal vecteur du traitement stigmatisant » des Voyageurs [2]. Mais les médias nationaux, s'ils couvrent moins souvent ce type de sujets, ne sont pas en reste [3].
Pourtant, une autre façon de médiatiser les Voyageurs est possible. En 2021 toujours, la journaliste Maya Elboudrari se penchait dans La Revue des médias sur les « nouveaux regards » journalistiques qui émergent autour de cet enjeu. Certaines rédactions se forment, adoptent des chartes, tentent d'évoquer la question des « gens du voyage » sous un autre prisme – comme dans ce récent article sur l'impact de la canicule sur les habitants d'une aire d'accueil. Ces démarches consistent aussi à rendre la parole aux premiers concernés, à vérifier les faits sans biais, à respecter le contradictoire quand une « communauté » entière est mise en cause, bref, à en revenir aux bases du travail journalistique.
Marion Moinet
[1] Ni dans le Larousse, ni dans le Petit Robert.
[2] Cité dans « Les journalistes changent de regard sur les "gens du voyage" », La Revue des médias, 08/07/2011.
[3] Citons ainsi l'émission « Capital » du 9 octobre 2022, intitulée : « Forains, gens du voyage : révélations sur une économie secrète », qui relaie de nombreux stéréotypes, et qu'Arrêt sur images qualifie tout simplement « d'escroquerie médiatique ».
01.07.2026 à 09:50
Au soir du 30 mai, une large partie des médias dominants s'est focalisée sur les violences qui ont émaillé les célébrations après la victoire du PSG en Ligue des champions. Le journalisme de préfecture tient le haut du pavé, au gré d'une rhétorique et d'un cadrage ayant fait la part belle au prêt-à-penser sécuritaire, autoritaire et raciste, produit de manière industrielle par CNews.
Au soir de la victoire du PSG, des « artisans du chaos » et des « voyous » « ensauvagés » ont déboulé dans Paris « par hordes entières ». À en croire le reportage du Figaro (01/06), en tout cas, plongé le 30 mai au cœur d'une « nuit ensauvagée ». « Tous ont répondu à l'appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines », ajoute le journaliste, bien en peine de réprimer ses élans racistes. Et de décrire le travail des policiers : « Dans la France de 2026, la violence est devenue leur routine et la haine ordinaire, une composante de leur quotidien. » Même tonalité dans Le Point (02/06), où l'expert sécuritaire Éric Delbecque fustige « une partie de la jeunesse socialisée dans une culture de la destruction » et désespère de la « culture de l'excuse et de l'impunité » qui règnerait en France.
Alors que le préfet de police de Paris fait état d'« une baisse grosso modo de 30% des faits [de violence] par rapport à l'année dernière » (RTL, 01/06), de nombreuses rédactions n'ont d'yeux que pour les vidéos postées sur les réseaux sociaux. Et l'effet de loupe joue à plein : ce sera le grand théâtre de « l'ensauvagement ». « Des images de chaos », un « déchaînement de violence » : le JT de France 2 (01/06) synthétise le ton des grands médias où défilent en masse les professionnels de la répression, des élus aux institutions coercitives. Un espace politico-médiatique qui s'est de fait « transformé en un grand concours de bilan sécuritaire d'un côté, d'interpellations et d'outrances racistes sur les "hordes" de banlieusards venus envahir Paris, de l'autre » [1]. Ainsi, tandis que la présentatrice Karine Le Marchand s'en prend aux « petits cons » sur les réseaux sociaux (Facebook, 03/06) et en appelle à de « la taule », Charles Consigny a la solution toute trouvée sur BFM-TV (01/06) : « Spontanément, je me suis dit que cela méritait des déchéances de nationalité. » Sur le plateau de « C ce soir » (France 5, 02/06), la directrice de la rédaction de Marianne Ève Szeftel campe la posture réactionnaire visiblement indispensable à la « bonne tenue » de l'émission :
Ève Szeftel : Cette haine, elle vient d'où ? Cette haine de la France, qui peut s'exprimer à des moments via la haine des institutions, la haine du flic, la haine des femmes, etc. ? Elle vient d'où cette haine-là ? Elle vient aussi des millions déversés par le Qatar, par toutes ses officines, via les chaînes satellitaires, via aujourd'hui les réseaux sociaux, etc. […] Ce dont je parle, enfin, on ne peut pas faire semblant, c'est toute cette propagande islamiste, islamo-wokiste, via les réseaux sociaux, etc.
Polarisé par les saillies outrancières, le traitement médiatique dominant cède une fois de plus le pas au commentaire. Les fins limiers du journalisme rivalisent d'analyses au doigt mouillé quant à « un fait nouveau » (qui ne l'est pas) et « sans équivalent ailleurs » (bien qu'on en identifie en d'autres endroits). À de rares exceptions près, et comme l'an passé [2], la séquence révèle alors tout autant l'incapacité des médias à rendre compte des phénomènes sociaux – au profit d'une médiatisation sensationnaliste ponctuée de jugements moraux expéditifs – que leur refus de questionner les politiques de maintien de l'ordre – au profit d'un déni des violences policières, lesquelles ont été une nouvelle fois superbement minorées et invisibilisées, en dépit, notamment, de nouveaux éborgnements [3].
Si les événements sont largement couverts par les grands médias, la chaîne amiral de Bolloré saute instantanément sur l'occasion pour mettre en branle son industrie de la haine. « Vous savez à quoi ça me fait penser ? En moins grave, Dieu merci, ça me fait penser au 7 octobre », ose par exemple Paul Amar (04/06), après que son confrère Gauthier Le Bret s'est essayé la veille à un plagiat de Jordan Bardella [4] :
Gauthier Le Bret : Ils sont montés dans les étages. Vous êtes une maman, vous êtes avec vos enfants et vous entendez tambouriner devant votre porte. Il y a plusieurs émeutiers de l'autre côté de la porte. Vous avez le droit d'avoir peur. La dernière protection, c'est la porte. Un jour, ils vont défoncer la porte. Un jour, ils seront dans votre salon. Un jour, ils seront dans votre chambre à coucher.
« La guérilla arrive !, prévenait déjà Pascal Praud. Parce que l'échelon supérieur, […] c'est dans les villes, au pied de vos immeubles, et après, le pillage, pillage partout ! » (01/06) Dans cette ambiance, inutile de tenter un quelconque parallèle historique : « L'argument "rien de nouveau sous le soleil" […] est insupportable », s'emporte Pascal Praud. Pourquoi ? Parce qu'« il vise simplement à occulter le lien avec l'immigration » (03/06), le sujet phare aux yeux du présentateur, qui fustige par conséquent des « jeunes gens qui cassent, qui pillent, qui attaquent et [qui] sont le plus souvent des enfants de l'immigration », (01/06) ou, dit autrement, « des Français francophobes », « des gens qui n'aiment pas la France » (02/06).
La peur fut entretenue de la sorte pendant plusieurs jours. Le visionnage de l'antenne au lendemain de la victoire du PSG, dimanche 31 mai, donne en ce sens un bon aperçu de la fonction « rouleau compresseur » qu'est capable d'endosser CNews lorsque ces dirigeants identifient un événement particulièrement propice au matraquage réactionnaire. Les mécanismes de cette machine de guerre sont désormais connus : monopole des plateaux de bavardage ; commentaire de tweets et de fragments choisis d'interviews de responsables politiques ; profusion de micros-trottoirs avec des riverains excédés ; surexposition d'images de « violences » commentées les unes à la suite des autres pour créer un « effet de masse », qu'elles soient piochées sur les réseaux sociaux ou rapportées par des journalistes dépêchés dans les rues pour filmer le grand saccage des villes de France – en duplex de la place Wagram à Paris, Nicolas Rogé décrit des individus venus « tout détruire, détruire tout ce qu'ils trouvent sur leur passage » ; posture théâtralisée des présentateurs/commentateurs, qui n'hésitent pas à surjouer un ton au choix catastrophé, indigné, courroucé ou acrimonieux. Le tout orchestré façon usine à gaz.
Un premier constat tient au pouvoir d'agenda de la chaîne : en dehors du programme d'actualité internationale « L'heure inter » et de l'interview « Le grand rendez-vous » – où le sujet a respectivement occupé un cinquième et un tiers du temps d'antenne –, les « scènes de chaos » sont érigées en événement n°1 dans toutes les émissions de plateau diffusées entre 6h du matin et minuit. Elles occupent la moitié de « La matinale Week-End » (6h-9h) et constituent même le seul et unique sujet à l'agenda des sept autres programmes de commentaire de la journée [5] ! Même l'arrivée des joueurs du PSG sur le Champ-de-Mars et la levée du trophée n'ont pas raison des logorrhées sécuritaires, interrompues quelques minutes à peine : « Ce que je vous propose, annonce le présentateur Thomas Bonnet, c'est qu'on mette ces images à l'antenne, qu'on continue de suivre évidemment ce qui se passe et qu'on revienne aussi sur ce qui a animé les dernières heures, c'est-à-dire les violences. »
Un deuxième constat tient à la structuration des programmes. Comme le veut la politique de la chaîne, la propagande s'y drape dans des « effets de réel » et des marques de distinction systématiquement amplifiés par les présentateurs/commentateurs. « Nous allons séquencer [et] vous montrer des images qui ne seront peut-être pas diffusées ailleurs, plastronne Eliot Deval. L'idée, c'est de parler du réel, de ce qui s'est passé. C'est notre boussole […], ne pas détourner le regard. » La même rhétorique prévaut tout au long de la journée. Là où Thomas Bonnet annonce aux téléspectateurs des images « que vous ne verrez sûrement pas ailleurs » en prenant le contrepied des médias qui « tenteraient de minimiser un peu l'étendue des dégâts », Gilles-William Goldnadel célèbre sa chaîne et ses confrères : « Nous sommes […] pratiquement les seuls à montrer le vrai, à montrer le cru. » Un fonctionnement en circuit fermé, renforcé par la mise à l'honneur d'autres marques du groupe Bolloré – « [Le JDD] est le seul journal disponible dimanche [à offrir] en Une et l'aspect historique légendaire de cette finale […] [et à parler] des casseurs pathétiques » (Eliot Deval) –, mais également par les allers-retours permanents des journalistes d'une émission à une autre. Lorsqu'Eliot Deval n'est pas aux commandes de « L'heure des pros » (à 9h puis à 20h) ou de l'émission « Face à face » (19h) par exemple, il endosse le rôle de commentateur sur le plateau de « Midi News Week-End » et de « Punchline Week-End » – soit environ 5h30 de présence à l'antenne sur une seule journée !
Un troisième constat tient à l'écrasement pur et simple du pluralisme. Outre le fait qu'aucun intervenant n'exprime de point de vue à l'encontre du prêt-à-penser ultrasécuritaire et raciste [6], le panel des invités se caractérise par une omniprésence des syndicalistes policiers. Avec un total de huit passages entre 6h et minuit – dont cinq pour Alliance –, ces derniers sont représentés sur tous les plateaux (en dehors de l'interview de 10h et du format « Face à face »), parfois secondés par des experts sécuritaires de haut-vol : l'ancien général de division de gendarmerie Bertrand Cavallier, par exemple, ou encore Claude Moniquet, présenté comme « spécialiste terrorisme et renseignements ». De quoi largement infléchir la teneur (réactionnaire) et le ton (martial voire militarisé) du commentaire ambiant. Mais aussi sécuriser l'impasse sur le sujet des violences policières – le terme ne sera pas prononcé une seule fois – au profit d'une exaltation de la force… et des mutilations. « On nous a retiré les cartouches de LBD, se lamente Axel Ronde, porte-parole du syndicat CFTC Police IDF. Maintenant, on a diminué l'impact, le joule : ça ne leur fait absolument rien ! C'est comme si on leur tirait [sic] avec un pistolet en mousse ! » Aucun journaliste/présentateur en plateau n'émettra la moindre remarque.
Et pour cause… Dans un tel dispositif, l'atmosphère de la chaîne ne peut être que celle d'une surenchère permanente, reposant en l'occurrence sur une amplification systématique des faits de violence, d'une part, et, d'autre part, sur une altérisation/essentialisation/racialisation des auteurs. « Il faut analyser ces images et ces faits pour ce qu'ils sont, prévient Thomas Bonnet. Ce ne sont pas des débordements en marge de célébrations du PSG, ce sont des scènes d'émeutes. » « Dans les émeutes, déclarait son confrère Eliot Deval dans une précédente émission, vous avez des crans […]. C'est Thibault de Montbrial qui alertait il y a quelques mois en disant qu'aujourd'hui, ils s'attaquent à des bâtiments publics, demain ils s'attaqueront aux bâtiments privés et aux honnêtes gens qui se barricadent. » Confortés dans leur entre-soi, les commentateurs renchérissent les uns sur les autres. Anthony Favalli parle de « la plus belle ville du monde saccagée », Kévin Bossuet évoque des « images de guerre civile », Karima Brick un « processus de décivilisation » et Caroline Pilastre une « France à feu et à sang », quand il ne s'agit pas plutôt d'une « guérilla urbaine [qui] va véritablement se finir en guerre civile ». Présent sur la quasi-totalité des plateaux pour commenter une carte de France où sont répertoriées onze villes où auraient eu lieu des « scènes de violence », le journaliste police-justice Tanguy Hamon gonfle les chiffres en affirmant que la victoire du PSG « a fait s'embraser absolument toute la France » : « Vraiment, c'est vraiment toute la France. Il faut le dire ! C'est toute la France qui s'est embrasée […] pour commettre des violences urbaines. »
Venu assister à certaines comparutions immédiates, Le Monde (13/06) coupera court à la théorie des « bandes organisées », en relatant notamment que « la justice dresse le constat d'actes spontanés d'auteurs aux "profils diversifiés" ». Et d'ajouter : « Quasiment pas d'armes, à l'exception notable de mortiers d'artifice. Et beaucoup moins de pillages et de dégradations de biens qu'en 2025. » Mais passés au tamis de CNews, ces faits se transforment. Et les mots d'ordre tels que les énonce le journaliste Joachim Le Floch-Imad forment le cadrage de toutes les émissions du dimanche : « Immigration massive extra-européenne qui n'a pas été intégrée et qui a encore été moins assimilée » ; « désarmement de l'exécutif par une justice toujours plus laxiste ». Ou, dans le langage fascisant d'Éric Naulleau :
Éric Naulleau : Il y a une partie de la population qui agresse l'autre à la moindre occasion. Il faut défendre la population française. […] Une partie de la population française, ou disons, des gens qui vivent sur le territoire français, a fait sécession. Voilà. Ils se comportent avec leur propres règles, ils vivent selon leurs propres lois, ils pillent quand bon leur semble, ils volent quand bon leur semble, ils tirent sur les policiers quand bon leur semble et ils ne sont pas punis.
Outre la falsification du réel, on assiste à la criminalisation – voire à la pathologisation – à outrance des « fauteurs de trouble », constamment exclus du « corps social » dominant. La ligne directrice des propagandistes de CNews repose ici sur la fabrication d'antagonismes ethno-sociaux, utilisés comme autant de leviers pour mieux politiser et attiser la haine de « l'autre ». « Injuste est cet instant où l'honnête se barricade [et] où le voyou exulte », synthétise Eliot Deval. Le présentateur Thomas Bonnet paraphrase en opposant « les honnêtes gens d'un côté, ceux qui se lèvent, qui font tourner l'économie, qui ouvrent leurs magasins, et puis ceux qui en quelques secondes […] vont tout casser ». Même procédé chez sa consœur Élodie Huchard : « On se dit parfois, ces racailles, ces casseurs, ils ont presque gagné parce que nous, on change nos habitudes ; eux, en revanche, ils continuent. »
Omniprésent, le diptyque « eux » / « nous » se décline à l'envi, assorti d'un champ lexical idoine (recension non exhaustive) :
L'exacerbation du ressentiment et de la haine raciale est continue, qu'ils s'expriment sans détour ou « à demi-mot », sur des plateaux où tous les intervenants parlent quoi qu'il en soit le même langage. « Les racailles, pour ne pas employer le mot "barbares" […], étaient de sortie », alerte Eliot Deval, là où Anthony Favalli décrit un Paris « ensauvag[é] par une partie de sa population qui n'aime pas la France, qui n'aime pas son propre pays ». Reconverti en commentateur tout-terrain, le général Bertrand Cavallier dépeint quant à lui « une France […] malade d'une maladie contractée il y a plus de 40 ans, qui est aujourd'hui la maladie des zones de non-droit, la maladie de professeurs qui vivent dans une terreur, qui ne peuvent plus enseigner librement, de médecins qui quittent certains quartiers, […] un antisémitisme qui a gagné des zones entières ». « Ils ont la haine chevillée au corps », ajoute l'éditorialiste Caroline Pilastre sur un autre plateau, tandis que le journaliste Radouan Kourak les qualifiera plus tard encore de « terroristes » : « Ils terrorisent la population, ils brûlent, ils cassent et vraisemblablement, ils peuvent tuer. […] Provoquer des incendies, provoquer de la casse met en danger la population. »
Joachim Le Floch-Imad ne prend lui non plus aucune pincette à l'heure d'en appeler à la « recivilisation de la société tout entière ». « L'essentiel d'entre eux est irrécupérable », soutient-il à propos de jeunes « qui sont pour une grande partie d'entre eux issus de l'immigration extra-européenne non assimilée » et qui « ne se sentent pas culturellement Français pour la plupart » : « On a aujourd'hui une partie du pays, minoritaire certes, qui en déteste la majorité. » Son confère Amaury Bucco confirme dans l'émission suivante : « Parfois, il y a des drapeaux algériens, moi j'ai vu des drapeaux africains, etc. Parfois, ils sont Français, mais je veux dire, on sent que leur identité revendiquée n'est pas française. » Et de travailler le racisme sans relâche :
Amaury Bucco : Si les Japonais n'agressent pas d'autres Japonais dans la rue, ce n'est pas parce qu'ils ont peur de la garde à vue, c'est une question de mœurs avant tout. Et pour moi le problème en France, c'est une question de mœurs, c'est pas tellement une question de réponse sécuritaire.
Gilles-William Goldnadel est évidemment sur la même longueur d'ondes dans l'émission « Face à face », qui en profite pour célébrer les manifestations du « vieux peuple anglais » contre « l'immigration invasive ». Pourquoi ? « Parce que le seul sujet, c'est celui-là ! Faut pas se tromper, c'est le seul sujet. » Et l'agitateur d'ajouter ses obsessions personnelles à la bouillie raciste :
Gilles-William Goldnadel : La France […] est le pays où sans doute, un parti taxé d'antisémite et d'anti-Français a chauffé à blanc – si j'ose dire ! – […] cette population jeune pour leur instiller, leur inculquer la haine de la France et des Français.
Et de stigmatiser sans relâche ces « fils d'immigrés […] qui ont été dressés à mordre », notamment par La France insoumise, décrit comme parti politique « raciste » et « haineux qui devrait être interdit à ce stade de la détestation de la France et des Français ». Le tweet de Clémence Guetté appelant à ne pas sombrer dans la « répression violente » ? « Elle est là pour émasculer le pouvoir français, fulmine Goldnadel. Elle a réussi à émasculer le pouvoir français et elle demande à ce que le pouvoir français continue d'être émasculé. » Il conclut en toute quiétude : « J'en veux beaucoup moins à cette population-là qui a été dressée contre les Français que contre les mauvais Français eux-mêmes qui leur ont inculqué la haine de la France et des Français. »
Le diagnostic étant unanimement partagé, ne reste plus aux commentateurs qu'à préconiser leurs « solutions ». Prison, peines planchers, loi anticasseurs et « casseur-payeur », massification des drones, assignations à résidence et interdictions de déplacements… De plaidoyers autoritaristes en surenchère pénale, en passant par une exaltation systématique de la force, le projet de société préconisé par CNews est parfaitement balisé. Il a d'ailleurs ses porte-parole tout trouvés : si Bruno Retailleau et le RN sont souvent cités en exemple par les journalistes, ces derniers ne manquent pas de s'en remettre aux syndicalistes policiers s'agissant du volet « revendicatif ». « Il faut maintenant que cette haine dans notre pays, qui circule dans les veines de ces personnes, cette haine, elle doit vraiment être contenue », résume le syndicaliste Benoît Barret (Alliance) sous les regards bienveillants du plateau. Quant à savoir comment les pouvoirs publics comptent contenir la haine bien réelle déversée à flux continu par une chaîne d'extrême droite bénéficiant d'une fréquence publique…
Pauline Perrenot et Nils Solari
[2] « PSG 2025 vs France 98 : et si les vrais ultras étaient chez Bolloré ? », Arrêt sur images, 02/06/2025.
[3] Mediapart (11/06) rapporte qu'« au moins deux adolescents de 13 et 14 ans ont perdu un œil lors d'interventions de police » et fait état de « 1 832 cartouches de LBD […] tirées [en une nuit] en France hexagonale et outre-mer », c'est-à-dire « presque la moitié des 4 047 munitions de LBD tirées par la police française pendant toute l'année 2024 ». Deux témoignages d'éborgnement supplémentaires ont été recueillis par Blast (23/06 et 25/06).
[4] Sur RMC (01/06), le responsable du RN a notamment déclaré : « Je dis aux Français : réveillez-vous parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements. »
[5] En dehors des « flashs infos » qui ponctuent ces plateaux de commentaire, totalement marginaux. Sont donc concernées les émissions suivantes : « L'heure des pros Week-End », « 100% Actu », « Midi News Week-End », « Punchline Week-End », « Face à face » et « L'heure des pros 2 Week-End », « 100% Politique Week-End ».
[6] En dehors de quelques bégaiements de… Sarah Saldmann, qui tentera de mettre un (semblant de) cadrage social sur la table !
30.06.2026 à 07:00
Été 2026
- Médiacritiques
Le Médiacritiques n°59 sortira de l'imprimerie le 10 juillet. À commander dès maintenant sur notre site ou à retrouver en librairie. Et surtout, abonnez-vous !
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29.06.2026 à 10:23
Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal sont entrés au Panthéon mardi 23 juin, sous un cortège de commentaires dépolitisants et de falsifications de la mémoire de l'historien résistant.
France Culture, jour de panthéonisation. Guillaume Erner reçoit l'historien au Collège de France Patrick Boucheron, qui signe la postface de Marc Bloch, l'histoire en résistance (Seuil, 2026). Les premières questions du présentateur des « Matins » sont convenues et attendues, en ce jour de célébration républicaine. Boucheron déroule sur la « révolution » apportée par Bloch dans la méthode historique, son ouverture aux autres sciences sociales et sur l'héritage épistémologique de ce dernier. Après le journal de 8h, Boucheron est rejoint en studio par l'historienne Alya Aglan, qui signe La double mort de Marc Bloch (Champs, 2026). L'entretien se poursuit sur de bons rails et la spécialiste de l'histoire de la Résistance se montre particulièrement éloquente. Jusqu'ici, tout va bien.
C'est après 30 minutes que l'entretien dérape : comme souvent, Guillaume Erner ne peut s'empêcher de ramener la discussion à ses obsessions personnelles. Le présentateur tente ainsi très maladroitement de s'appuyer sur une célèbre citation extraite de L‘étrange défaite – ouvrage dans lequel Bloch évoque son rapport au judaïsme – pour essayer de faire réagir ses invités à sa petite analyse sur l'antisionisme contemporain. Le rapport ? Il n'y en a aucun. Ce qui va avoir le don d'agacer les deux historiens.
Guillaume Erner : [Marc Bloch] conclut : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d'un antisémite. » Or, Patrick Boucheron en ce moment, il y a une résurgence – en tout cas, c'est mon analyse – de l'antisémitisme, et d'un antisémitisme qui parfois utilise d'autres visages, avec un certain nombre de termes. Comme l'antisémitisme est devenu un crime, l'antisémitisme politique n'est plus envisageable, alors on utilise d'autres termes, on traite des gens, par exemple, qui n'ont jamais pris de position particulière par rapport à Israël, de « sioniste » voire de « génocidaire »… Qu'est-ce que ça vous inspire cette période particulière, Patrick Boucheron ?
Le professeur au Collège de France se montre une première fois décontenancé par cette question très alambiquée, sans rapport avec Marc Bloch. Sa réponse est nette :
Patrick Boucheron : Et donc, il faudrait dire que Marc Bloch est sioniste parce que… ? […] C'est une faute, c'est une faute historique que de le dire, puisque objectivement, il ne l'est pas »
Erner, n'accepte pas cette tentative de recadrage et insiste lourdement :
Guillaume Erner : La question que je posais est différente, Patrick Boucheron […]. C'est celle de savoir tout simplement si un certain nombre d'effacements que l'on voit aujourd'hui et qui sont bien réels dans l'université française, effacements de personnes qui sont traités de « sionistes » […], est-ce que ceci ne s'assimile pas tout simplement à de l'antisémitisme ? Et la glorification de Marc Bloch n'est-elle pas l'une des stratégies de récupération […] ? Mais aussi une forme de célébration d'un juif mort qui est, dans ce contexte, moins gênant que d'autres juifs vivants ?
« Ne recommençons pas l'assignation », cingle alors l'historienne Alya Aglan, qui rappelle que « sous Vichy, c'est la loi qui […] désigne [Marc Bloch] comme juif ». Ce nouveau recadrage ne suffit pas à Guillaume Erner, qui revient à la charge. Cette fois, le très mesuré Patrick Boucheron refuse de coopérer :
- Guillaume Erner : Mais Patrick Boucheron, les résonances actuelles ?
- Patrick Boucheron : Non, non, mais ça, on vous laisse parler tout seul.
- Guillaume Erner : Mais pourquoi ?
- Patrick Boucheron : Mais parce qu'aujourd'hui on est dans un autre sujet…
L'échange installe un malaise dans le studio. Mais Erner n'entend rien et tente une relance évasive. Boucheron refuse à nouveau de mordre à l'hameçon : « Quelle est la question ? Je vous ai répondu… » Rien n'y fait : le présentateur s'obstine à (re)demander si l'antisionisme n'est pas « tout simplement de l'antisémitisme » en prenant une nouvelle fois l'historien panthéonisé en caution, lequel faisait dialoguer l'histoire avec le présent. « Oui, mais avec une responsabilité vis-à-vis du passé, et vis-à-vis du présent », rebondit sèchement Patrick Boucheron… Bref : Guillaume Erner, ou l'art de saboter une interview.
Le matinalier de France Culture n'est pas le seul éditocrate à avoir brillé au cours de cette séquence. Beaucoup vont notamment reprendre à leur compte le cadrage qui s'était imposé partout les jours précédents au cours d'un énième épisode de dépolitisation journalistique, sur fond d'appel à « l'unité nationale » : fallait-il exclure l'extrême droite de la cérémonie de panthéonisation, comme l'a expressément demandé la famille de Marc Bloch ?
Poser une question aussi absurde revient normalement à y répondre. Sur France Inter (23/06), Duhamel la formule quand même face à Suzette Bloch [1], petite-fille de Marc Bloch et dépositaire de son œuvre. « C'est naturel, répond cette dernière. Le RN sont les héritiers des Waffen-SS qui ont tué mon grand-père. […] Il faut être clair : Marc Bloch était antifasciste. […] c'était clairement un homme de gauche. » Voici donc ce qu'ont tenté de faire oublier les journaux et les plateaux des jours durant.
Il y a d'abord ceux qui, comme Libération (20/06), ont judicieusement tendu le micro à un homme politique… de droite, Édouard Philippe en l'occurrence, lui permettant de ne retenir de Bloch que ce qui l'arrange – ici le soldat et le patriote. Il y a ceux, ensuite, qui ont profité de l'événement pour écrire l'hagiographie non pas de l'historien résistant et antifasciste… mais d'Emmanuel Macron ! Ce fut le cas de Daïc Audouit sur France Info, par exemple, pour lequel « situer politiquement l'héritage politique de Marc Bloch n'est pas aisé », et qui est donc allé demander de l'aide à un ancien ministre macroniste (aujourd'hui député, membre de Place publique) pour ce faire : « Bloch, c'est ni droite, ni gauche »… dixit Aurélien Rousseau. Corinne Lhaïk creusait déjà le même sillon dans L'Opinion (22/06), dans un article supposément consacré à la panthéonisation de Marc Bloch, mais en réalité totalement à la gloire du président de la République, au terme duquel la journaliste cite anonymement « un ancien conseiller de l'Élysée » : « Macron, c'est Marc Bloch, capable de théoriser nos angles morts, nos points aveugles. Et il en est victime. »
Et puis il y a surtout ceux qui ont parasité la couverture de la panthéonisation de Marc Bloch, en accordant une place démesurée à la « polémique » (attisée par les droites) sur la présence – ou non – de l'extrême droite à la cérémonie. La question a semblé cruciale à de nombreux journalistes, qui l'ont déclinée sur tous les tons. Froid et informatif : « Marc Bloch : sa famille ne veut pas voir l'extrême droite au Panthéon » (France Info) ; neutre et dépolitisant : « France : la panthéonisation de Marc Bloch soulève des débats » (RFI) ; ou encore, outré et sensationnaliste : « Croisade contre l'"extrême droite", héraut du souverainisme… Pourquoi l'héritage intellectuel de Marc Bloch fait polémique ? » (Le Figaro) Quant à savoir pourquoi ce titre du Figaro n'en a déclenché aucune…
Comme souvent, Le Figaro s'est particulièrement distingué dans cet exercice. D'abord avec cet article du 24 mai, dans lequel Paul-François Paoli s'étonne que l'historien antifasciste, donné par des collabos français et abattu par la Gestapo, se fasse « embarquer » par « des historiens militants […] dans leur croisade contre "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont authentiques. Puis, le jour de la panthéonisation, le même Figaro publie un hommage somme toute classique, immédiatement modéré par un éditorial « contre-point » du rédacteur en chef, Guillaume Tabard (23/06). Son titre est sans appel : « Un hommage national ne peut exclure personne ». Son combat personnel ? Faire campagne pour que l'extrême droite puisse assister à l'hommage d'un homme qu'elle a assassiné il y a 90 ans : « Si l'avis d'une famille compte, le propre d'une entrée au Panthéon n'est-il pas de faire accéder une figure particulière à une sorte de propriété nationale, donc collective ? » Pour la première fois de sa vie, Guillaume Tabard est favorable à la propriété collective. Gourmand, le journaliste ajoute une autre insanité : « Faut-il interdire à un adversaire passé ou supposé de lui rendre hommage ? » Nous ne saurons pas qui, des fascistes français ou allemands, désigne Guillaume Tabard en parlant d'adversaire « passé ou supposé »…
La « polémique » sur la présence ou non de l'extrême droite a pris tellement de place dans la presse qu'une partie des commentateurs se sont retrouvés comme une poule devant un couteau face aux images de la cérémonie. En effet, la famille de Marc Bloch s'y est affichée en photo tout sourire aux cotés de l'état-major de La France insoumise.
Pas de quoi étonner celles et ceux qui avaient entendu Suzette Bloch rappeler sur France Inter que son grand-père était « clairement un homme de gauche », « antifasciste », et que ses valeurs s'étaient « transmises jusqu'à eux » ; mais de quoi provoquer un désarroi monumental chez tous les contempteurs de ce mouvement politique qui, comme Guillaume Erner, se sont auto-convaincus que l'antisémitisme était l'apanage des Insoumis – et le font savoir à grands cris.
Sur le plateau de « 28 Minutes » (Arte, 26/06), Renaud Dély peine ainsi à contenir son agacement – « C'est un acte politique, très clairement… C'est une forme de récupération… » – et s'empresse ensuite de couper court à la critique (sans doute un peu trop poussée à son goût) qu'exprime l'historien Léo Rosell à propos de la réécriture de l'histoire par l'extrême droite. La parole est à l'essayiste réactionnaire Noémie Halioua [2], qui profite du tapis rouge et ne sera, elle, nullement interrompue :
Noémie Halioua : La France insoumise ne représente pas du tout l'idéal républicain que portait Marc Bloch. […] La République, c'est l'intégration, c'est l'idée que les gens qui viennent d'ailleurs rejoignent l'idéal français. Or, la « nouvelle France » [de LFI], c'est exactement l'inverse ! C'est de dire : « Nous arrivons en France et nous voulons imposer nos codes aux autres. » Ce sont des logiciels extrêmement différents.
Croyez-en l'expertise de Noémie Halioua !
Sur le réseau social X également, les réactions déconfites pleuvent. Florilège du commentariat bourgeois en pleine panique, devant l'échec de son opération dépolitisation/récupération :
- Rudy Reichstadt : Cette photo, j'avoue que je n'étais pas prêt. Je veux croire que c'est l'une de ces ironies de l'histoire sur lesquelles Marc Bloch aurait probablement écrit des choses lumineuses.
- Géraldine Woessner : Je n'ai jamais compris cette révérence grotesque, largement entretenue par les médias, envers les enfants ou petits-enfants d'untel ou unetelle… La vertu ne s'hérite pas. Elle n'est pas inscrite dans les gènes.
- Eugénie Bastié : Illustration de la capacité infinie à s'indigner des turpitudes d'hier en se donnant le beau rôle tout en s'aveuglant complaisamment sur celles d'aujourd'hui.
- Denis Olivennes : On dit Marc Bloch ou Marc Bloche ? [3]
- Frédéric Haziza : Ainsi Manuel Bompard, le sous-chef de la meute « passionnément antisémite » ose se livrer à une opération de récupération politique en s'appropriant la mémoire de Marc Bloch assassiné par les nazis parce que né Juif. […]
- Jean Quatremer : On est souvent trahi par sa descendance... L'intelligence, la vertu, le courage ne sont pas héréditaires.
Etc.
Dans Causeur (24/06), Élisabeth Lévy, jamais avare d'une outrance, s'indigne elle aussi : « Emmanuel Macron, pourtant garant de l'unité de la nation […] en a donc profité pour faire la chasse à "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont encore une fois authentiques. Dans L'Opinion également, la panthéonisation de Bloch est l'occasion de parler de la « poussée des extrêmes » : « À gauche avec Jean-Luc Mélenchon et le discours antisémite développé par La France insoumise. À droite avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella pour le Rassemblement national et ses penchants autoritaires et antieuropéens. » Le « quotidien libéral » de Bernard Arnault ne met donc pas Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur le même plan, il fait pire : le premier porterait un « discours antisémite », quand la seconde n'a que des petits « penchants » problématiques.
Dans cette ambiance, la bride est lâchée sur CNews (24/06) : « Qu'est-ce qui restera de Marc Bloch hier ? La France Insoumise ! », s'emballe Pascal Praud. Sa chroniqueuse Eugénie Bastié, recrutée par le service public pour les futures interviews des candidats à l'élection présidentielle, donne un avant-goût de sa finesse d'analyse : « Voir Marc Bloch célébré par les centristes bureaucrates et le parti des nouveaux antisémites, il y a quelque chose de savoureux là-dedans. » Fustigeant ensuite le « tropisme d'extrême gauche » de Suzette Bloch, elle ajoute : « J'ai trouvé très choquant qu'elle appelle à ce que le RN soit exclu de la cérémonie. » « C'est une honte totale », renchérit Éric Naulleau avec des accents maurassiens : « Que cette cérémonie soit récupérée par ce qui est devenu un parti de l'étranger, c'est une honte pour la France. » Bref, pendant 25 minutes, le plateau d'extrême droite n'a que faire de Marc Bloch et ne discute que de La France insoumise. Praud verbalise d'ailleurs son désintérêt pour Bloch : « C'est-à-dire que c'est… Pfff… Y a vraiment, y a d'autres priorités, on va le dire comme ça… ». Et de livrer son bilan de l'événement : « On célèbre La France insoumise au Panthéon ! Emmanuel Macron célèbre La France insoumise au Panthéon ! On en est là… »
Au même moment sur France Inter, les deux matinaliers reçoivent le député RN Jean-Philippe Tanguy (24/06) et lui proposent… de répondre aux déclarations de Suzette Bloch, à sa place la veille. Mieux : la chaîne YouTube de France Inter met en scène cette réponse dans un « short » destiné à « buzzer » sur la plateforme américaine. Celui-ci est titré : « Jean-Philippe Tanguy répond à Suzette Bloch ». Ce qui nous amène à cette question : qu'aurait fait de différent la chaîne YouTube du Rassemblement National ?
Les flots de commentaires réactionnaires entourant la panthéonisation de l'historien résistant ne vont malheureusement pas s'arrêter là. Après La France insoumise, c'est au tour de Patrick Boucheron d'être repeint… en odieux antisémite. La contradiction qu'il opposa à Guillaume Erner dans la matinale de France Culture et son refus de parler d'autre chose que de Marc Bloch – c'est-à-dire d'entériner l'analyse droitière du « nouvel antisémitisme », apanage de la gauche (et des musulmans) –, n'est pas passée dans les rédactions de droite.
Le jour même de l'entretien, une offensive est lancée depuis les pages du Point, rapidement relayée par L'Express et Atlantico. Sous la plume de son « grand reporter » Saïd Mahrane, Le Point est à deux doigts de qualifier Patrick Boucheron d'antisémite : « Sur France Culture, le professeur au Collège de France a refusé de répondre à une question sur la montée contemporaine de la haine contre les juifs. » L'article, manifestement pondu à la hâte, parle de « trahison des clercs ». Les sphères réactionnaires s'enflamment sur les réseaux et redoublent de commentaires outranciers. Tous les habitués du comptoir sont au rendez-vous : Sophia Aram, Gilles-William Goldnadel, Ferghane Azihari, Anne Rosencher, etc. Et dans la journée, un illustre toutologue franchit allègrement le pas (X, 24/06) :
Jacques Attali : Le silence de Patrick Boucheron est une marque d'antisémitisme aussi terrible que les insultes les plus explicites. Le professeur d'histoire au Collège de France perd toute dignité et toute légitimité.
Comme d'habitude, ce commentariat radicalisé manie l'accusation d'antisémitisme avec une légèreté confondante et irresponsable, dont l'effet est de trivialiser un mot désignant un racisme pourtant bien réel – et dont Patrick Boucheron ne s'est évidemment pas rendu coupable en refusant, un jour de panthéonisation, d'avaliser les obsessions de Guillaume Erner et de toutes les sphères réactionnaires.
Que pouvait-on attendre du récit médiatique de la panthéonisation de Marc Bloch, dans des médias qui, il y a trois mois à peine, répétaient en chœur que « l'antifascisme est le nouveau fascisme » ? La réponse à cette question est, hélas, sous nos yeux : les mêmes biais et partis pris que n'importe quel autre jour de l'année. Mépris du savoir académique, falsifications historiques, diabolisation de la gauche et réhabilitation de l'extrême droite : un comble le jour où il s'agissait de rendre hommage à un universitaire de gauche assassiné par des fascistes.
Jérémie Younes
[1] Benjamin Duhamel : « Pourquoi est-ce que vous avez considéré que le RN n'avait pas sa place à cette cérémonie ? »
[2] Membre du comité éditorial de La nouvelle revue politique, dont la composition signe une orientation allant de la droite radicalisée à l'extrême droite.
[3] Denis Olivennes fait ici très probablement référence à la « polémique » sur la prononciation du nom du pédocriminel Epstein, qui a valu à LFI un énième procès en antisémitisme : l'un des pires épisodes de diabolisation de ces trois dernières années.
25.06.2026 à 17:33
France Culture, 24 juin.
Mercredi 24 juin, Guillaume Erner reçoit Marine Le Pen dans « Les Matins » de France Culture. Après 10 minutes de complaisance, Guillaume Erner en vient « aux répercussions de ce conflit israélo-palestinien en France, avec la question de l'antisémitisme ». Pour ce faire, le présentateur lance alors un « sonore », qu'il indique avoir lui-même « trouvé sur les réseaux sociaux ». Le principe de ce « petit montage » ? Dans les mots d'Erner : « [comparer] Jean-Luc Mélenchon et Jean-Marie Le Pen sur la question de l'antisémitisme ».
Résumons : Guillaume Erner tient face à lui une représentante du principal parti d'extrême droite ; ce parti a été fondé par des collabos et des Waffen-SS ; il s'est illustré tout au long de son histoire par son négationnisme et son antisémitisme ; on ne compte plus les déclarations pétainistes, antisémites ou racistes de nombre de ses élus. Dans cette situation, que fait le présentateur de la matinale de France Culture « sur la question de l'antisémitisme » ? Il diffuse un montage « trouvé sur les réseaux sociaux » pour suggérer que le principal parti de gauche est aujourd'hui antisémite… et même tout autant que le parti d'extrême droite. Peut-être même plus ? Car Erner ne s'en tient pas là et tend une nouvelle perche à son invitée : « Quand, Marine Le Pen, avez-vous décidé de rompre avec l'antisémitisme de votre père ? » La prémisse de sa question est très claire : le RN a rompu avec l'antisémitisme. Contrairement à la gauche, si l'on en croit le présentateur et son « petit montage ».
Le scandale ne s'arrête hélas pas là : le montage diffusé par Erner est en réalité… fallacieux. Il détourne des propos de Jean-Luc Mélenchon sur « les élites », extraits d'un entretien avec Natacha Polony en 2017, dans lequel il n'était absolument pas question des juifs… Le montage trompeur a en fait été produit par le média numérique Léon, sorte de Franc-Tireur pour les réseaux sociaux [1].
La séquence ne passe pas inaperçue : LFI saisit l'Arcom et face aux réactions qui se multiplient, France Culture publie un correctif sur son site et sur X : « Dans "Les Matins" de ce mercredi 24 juin, l'extrait audio diffusé à 10:35, qui n'avait pas été sourcé à l'antenne, provient de "Léon le média". C'était un montage fallacieux, ce que nous avons réalisé a posteriori. Cet extrait n'aurait donc pas dû être diffusé. La direction de la chaîne et Guillaume Erner tiennent à présenter leurs excuses aux auditrices et auditeurs. »
Mais comme le note Arrêt sur images (25/06), « ni le 24 juin, une fois l'entretien terminé, ni le 25 juin, malgré la polémique suscitée, Guillaume Erner n'a jugé utile de corriger, nuancer, ou s'excuser à l'antenne dans son émission Les Matins ». Comme de coutume, les « mea culpa » superficiels ne sont pas diffusés dans les mêmes conditions que l'intox : les réseaux sociaux pour les premiers, le direct d'une matinale pour la seconde.
Dans la foulée du communiqué de la station, les sociétés de journalistes de France Culture et de Radio France « se désolidarisent » à leur tour de Guillaume Erner, et réclament contre le producteur « les mesures qui s'imposent » [2].
Nous documentons cette dynamique médiatique depuis de longues années : le blanchiment de l'extrême droite se fait notamment au prix d'une diabolisation de la gauche. Nous en sommes au stade où le présentateur de la matinale de France Culture peut diffuser un faux grossier, qu'il a repris les yeux fermés d'un obscur média pour tenter de faire croire que l'antisémitisme est aujourd'hui l'apanage de la gauche. Devra-t-on, cette fois encore, se contenter de piteuses excuses ?
Jérémie Younes
Addendum (26/06) : Vendredi 26 juin, France Culture diffuse sur son antenne le message suivant :
Guillaume Erner : Bien que n'étant pas à l'antenne aujourd'hui – c'était prévu de longue date –, je tenais à revenir sur la matinale de mercredi, au sujet de laquelle je tiens à vous présenter mes excuses. À l'occasion de mon interview de Marine Le Pen, j'ai fait le choix de diffuser un montage audio, dans lequel on pouvait entendre des extraits de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Ce que j'ai omis de dire, et c'est une première erreur, c'est que ce montage audio je l'avais trouvé sur les réseaux sociaux, il provenait de Léon le média, j'aurais dû préciser cette source. Qui plus est, je n'avais pas vérifié scrupuleusement le contenu de ce montage audio, il s'avère qu'il était fallacieux. Je l'ai constaté a posteriori et je le regrette. On a supprimé cet extrait audio du replay de l'émission, sur le site et l'application Radio France. Je tiens à nouveau à vous présenter mes excuses. Ça n'est pas conforme à mon éthique professionnelle. Je ferai tout ce qu'il faut, je serai vigilant à l'avenir, pour que ça ne se reproduise plus. C'est essentiel puisque que ça touche à ce que nous avons de plus précieux : le lien de confiance qui nous unit. Chers auditrices et auditeurs, j'ai fait deux erreurs et je m'en excuse.
[1] Arrêt sur images le décrit comme un « média conservateur, défendant une ligne pro-israélienne et anti-LFI ».
[2] Signalons aussi le communiqué du SNJ-CGT Radio France (25/06). Mise à jour (26/06) : voir aussi le communiqué de la Société des Producteur·ices de France Culture (25/06).
18.06.2026 à 08:26
Pour signer la pétition, cliquez ici.
En 1944, le programme du Conseil national de la résistance (CNR) défendait la liberté de la presse et son indépendance « à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères ».
80 ans plus tard, le constat est alarmant : tout en captant la majorité des aides publiques à la presse et en bénéficiant de fréquences publiques, une poignée de capitalistes, pour la plupart milliardaires, contrôle les principaux médias du pays : Bouygues (TF1, LCI, TMC), Arnault (Le Parisien, Les Échos, Paris Match, Challenges), Saadé (BFM-TV, RMC, La Provence, Brut), Bolloré (Canal+, CNews, Europe 1, Le JDD, Capital, Voici), Kretinsky (Marianne, T18, Franc-Tireur, Elle), Dassault (Le Figaro), Pinault (Le Point), Niel (Le Monde, Le Nouvel Obs, Télérama, Nice Matin), Pigasse (Radio Nova, Les Inrockuptibles, Le HuffPost), etc.
Ces capitalistes n'hésitent pas à peser de tout leur poids sur les orientations éditoriales de leurs médias, soit par des interventions directes, soit en nommant des directions aux ordres qui influent en cascade sur les productions ;
– ils instrumentalisent leurs médias pour mener des campagnes politiques et, par temps d'élections, peser sur le débat démocratique en promouvant leurs candidats ou en dénigrant ceux qui leur déplaisent – avec un pôle réactionnaire de plus en plus puissant, œuvrant dorénavant activement à la victoire de l'extrême droite ;
– ils mettent les médias qu'ils possèdent au service de leurs intérêts et de leurs activités économiques parallèles ;
– ils utilisent leurs médias comme un levier d'influence pour construire, promouvoir ou restaurer leur image publique ;
Ça suffit !
Face à la complaisance des pouvoirs publics et à la faillite des principales institutions chargées de « réguler » le paysage de l'information, libérer les médias du pouvoir de l'argent est une urgence démocratique.
C'est pourquoi, dans le but de contrecarrer la financiarisation des médias, la concentration du secteur et l'uniformisation des contenus qui en découle, nous revendiquons la mise en œuvre d'une loi visant à :
– interdire le contrôle des entreprises médiatiques par des firmes qui sont présentes dans d'autres secteurs d'activité économique et, en particulier, par des firmes qui dépendent de l'obtention de marchés publics ;
– interdire le contrôle de plus d'un média par un même propriétaire ;
– interdire les concentrations verticales, en amont ou en aval de la chaîne de production et de diffusion de l'information et de l'édition (sociétés de production, infrastructures et opérateurs de télécommunications, agence de publicité, points de vente et de diffusion, etc.)
Ces revendications ne constituent ni des atteintes à la liberté de la presse, ni au pluralisme : elles sont au contraire des leviers indispensables pour les défendre. En particulier aujourd'hui, où loin de protéger l'exercice du journalisme, des capitalistes licencient en masse et dégradent davantage encore les conditions de travail.
L'objectif est simple : soustraire l'information à l'emprise des capitalistes milliardaires, sans la soumettre en retour au pouvoir politique. Mais la réappropriation démocratique des médias devra aller plus loin. Combattre les « puissances d'argent » implique aussi de leur opposer des alternatives et adopter ainsi un ensemble de mesures visant (entre autres) à renforcer les médias sans but lucratif – incluant le secteur public et le « tiers secteur » (médias associatifs, coopératives, etc.) – et à garantir les droits des journalistes et des salariés des médias. Un combat qui vaut aussi dans le champ culturel et de l'édition, avec les mêmes enjeux d'indépendance et de pluralisme.
L'information est un droit et la question des médias est une question politique de premier plan qui nous concerne toutes et tous. Ce ne sont pas de perspectives ou de moyens d'action dont nous manquons, c'est d'une mobilisation collective et d'une volonté d'action de la part des pouvoirs publics : il est temps d'agir !
Pour signer la pétition, cliquez ici.
17.06.2026 à 08:49
Face aux plans de licenciements en série dans la presse du capital [1], l'intersyndicale organise une journée de mobilisation ce jeudi 18 juin et des préavis de grève sont déposés. Entretien croisé avec trois journalistes : Geneviève Thivat, journaliste à La Montagne ; Agnès Briançon, journaliste au Dauphiné Libéré et porte-parole du SNJ ; et Emmanuel Vire, journaliste à Geo et porte-parole du SNJ-CGT.
Acrimed : Vous exercez dans trois groupes de presse différents qui mènent tous en ce moment des plans de licenciements. Quelle est la situation dans vos groupes de presse respectifs ?
Geneviève Thivat : Le groupe Centre France a annoncé un projet de suppression de 152 postes. Centre France, pour ceux qui ne connaissent pas, c'est huit titres quotidiens, ainsi que des hebdos. Nous sommes autour de 1 500 salariés pour le groupe. Le siège, c'est le journal La Montagne, le navire amiral comme on dit, le titre historique du groupe. Nous sommes un peu moins de 500 en CDI aujourd'hui à La Montagne. Dans le cadre de ce PSE, ce sont 65 postes qui sont menacés, parmi lesquels 25 de journalistes, car évidemment, pour faire marcher un journal, il ne faut pas que des journalistes.
La situation est moins claire dans le groupe Ebra. Là, vous savez que des postes seront supprimés, mais le plan de licenciements n'a pas encore été lancé officiellement, c'est bien cela ?
Agnès Briançon : En effet, c'est ça. Nous le savons depuis le mois de septembre dernier et l'arrivée de la nouvelle présidente du groupe Ebra qui est Sophie Gourmelen. L'actionnaire principal du groupe Ebra est le Crédit Mutuel. Quand Sophie Gourmelen est arrivée, elle nous a bien expliqué que le Crédit Mutuel demandait un retour à l'équilibre sous 2 ans. Elle a donc parlé d'un « plan de transformation ». Et on sait bien ce que ça veut dire un « plan de transformation » : c'est un plan de licenciements, évidemment. Donc depuis septembre, les salariés sont dans l'angoisse d'attendre ce plan de licenciements. Quand est-ce qu'elle va l'annoncer ? [2] Quelle sera l'ampleur de ce plan ? Qui est-ce que ça va toucher ? Des journalistes, des administratifs, des ouvriers du livre ? Est-ce qu'on ferme des rotatives ? Le groupe Ebra, c'est neuf titres qui couvrent toute la façade est et sud-est de la France : Les Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Alsace, Vosges Matin, L'Est républicain, Le Républicain lorrain, Le Progrès, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Bien public, Le Dauphiné libéré, et on descend jusqu'à Vaucluse Matin. Ce sont 800 000 exemplaires qui sont diffusés chaque jour. On compte 1 500 journalistes et environ 3 200 salariés au total. Depuis septembre, c'est l'inquiétude, et nous avons une multiplication des arrêts de travail liés à ce stress.
Nous arrivons maintenant à un cas un peu différent, celui du groupe Prisma. C'est donc un groupe qui a été racheté par Vincent Bolloré et c'est une véritable casse sociale depuis le rachat. Peux-tu nous faire un état des lieux ?
Emmanuel Vire : Oui, Prisma Media, c'est le leader de la presse magazine. 40 marques, plus de 40 millions de Français qui lisent, regardent ou écoutent une production du groupe chaque mois. C'est en gros 25% du marché de la presse magazine française, racheté en juin 2021 par Bolloré. À l'époque, ils ont laissé ouverte une « clause de conscience » pendant 18 mois pour les journalistes, ce qui était inédit et a abouti au départ de 47% des journalistes permanents. C'est-à-dire 197 journalistes, qui n'ont même pas été remplacés à 50%. Donc dès 2021, nous avions un PSE à bas bruit…
Bolloré ne fait pas grand-chose à part de la casse sociale avec Prisma Media. Il a mis à sa tête Claire Léost, passée par le groupe Lagardère et qui est restée PDG jusqu'à l'été 2025 – date à laquelle elle est devenue directrice de CMA Média (CMA-CGM). Elle a donc été remplacée il y a un an par Arnaud Lagardère. Et les Dalton sont arrivés, comme on les appelle, c'est-à-dire tout le staff Bolloré en plus d'Arnaud Lagardère : Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+, Serge Nedjar et Michel Sibony, membre des comités exécutifs des groupes Vivendi et Canal+, notamment. À partir de là, c'est la méthode Bolloré classique qui se met en place. D'abord, ils s'en prennent au magazine économique Capital, dont ils changent la ligne éditoriale au profit d'une ligne d'extrême droite, avec des couvertures sur les migrants, la gabegie de l'audiovisuel public, etc. Et surtout, ils les déménagent en même temps rue des Cévennes, là où il y a le pôle facho avec CNews, Le JDD, Le JDNews, Europe 1. Il y avait 27 journalistes à Capital, il n'y en a plus que 12 aujourd'hui. Idem au JDD : avant la grève, il y avait 120 équivalents temps plein, aujourd'hui, il en reste 27. Quant à Prisma, nous étions 900 au moment du rachat de Bolloré, en juin 2021. Nous sommes tombés à 650 aujourd'hui, en sachant que sur ces 650, il reste moins de 300 journalistes. Le nouveau plan social qui a été annoncé, c'est carrément 40% des effectifs : 265 postes supprimés, ce qui nous ferait tomber à moins de 400.
Les plans de licenciements que vous vivez s'inscrivent dans un contexte plus large. Il y a en ce moment une véritable vague de destruction d'emplois dans la presse. Quelles sont les raisons invoquées par vos actionnaires pour sabrer ainsi dans leurs activités médias ?
Agnès Briançon : Pour le groupe Ebra, l'objectif invoqué est vraiment le retour à l'équilibre financier, voire la rentabilité. Clairement, aujourd'hui, le Crédit Mutuel ne veut plus perdre d'argent avec sa branche média, même si elle représente peut-être 1% de tout son chiffre d'affaires. Dans son résultat d'exploitation, on ne représente rien, nos pertes ne représentent rien pour le Crédit Mutuel, mais il n'empêche : il faut revenir à l'équilibre et la directrice qui a été nommée n'a que deux ans pour le faire. On sait que pour revenir à l'équilibre en deux ans, il n'y a qu'une solution : couper, licencier. Il y a aussi eu, depuis, des tentatives d'avoir recours à l'IA, notamment à L'Est républicain, et on sait qu'elle va nécessairement s'appuyer sur cela pour supprimer des postes. Toujours avec ce même objectif : avoir une branche média qui serait rentable…
Geneviève Thivat : C'est un peu la même chose au groupe Centre France, et nous enchaînons les plans sociaux dans cet objectif depuis des années. On était sur un plan de départs volontaires autonome qui se terminait fin juin… et on en lance un nouveau avant même que celui-ci soit arrivé à son terme. Dans les causes structurelles qui plombent nos comptes, il y a bien sûr la baisse de la diffusion payée. À titre d'exemple, on est en dessous des 100 000 exemplaires vendus pour La Montagne. Quand j'ai été embauchée dans les années 1990, le journal était tiré à 250 000 exemplaires. Aujourd'hui, ce doit être environ à 120 000, et on doit en vendre peut-être 95 000. L'objectif d'avoir une part de chiffre d'affaires conséquent venant du numérique pour amortir cette baisse de diffusion payée n'a pas été atteint. C'est la conjugaison de tout ça qui fait qu'au final, ils tapent sur l'emploi.
Le problème, c'est que c'est un cercle vicieux. Supprimer des emplois, ça dégrade la qualité de l'information. Au Populaire du Centre par exemple, vont être fermées 2 agences locales, Bellac et Saint-Junien. L'an dernier : l'agence de Riom de La Montagne a été fermée. Trois personnes continuent de couvrir Riom, mais depuis Clermont-Ferrand, éloignant le titre de son lectorat. Dans les agences, vu la baisse des effectifs de journalistes et la surcharge de travail qui en résulte, il y a beaucoup de souffrance au travail. Les horaires de travail sont complètement délirants… En plus, désormais, la direction nous demande de tout miser sur l'« hyper proximité », mantra du directeur général qui est arrivé récemment à la tête du journal. Et dans les faits, où est-ce qu'on supprime des postes ? Encore dans les agences locales… C'est complètement absurde. Pour faire un journal de proximité et de qualité, il faut des moyens humains : ce n'est pas l'IA qui va aller interroger Mme Michu qui a repris une épicerie abandonnée depuis 30 ans, ou qui va aller couvrir une grève à La Souterraine.
En effet, cela ressemble à un cercle vicieux : on vous coupe les vivres parce que la diffusion payée baisse, mais en vous coupant les vivres, on dégrade la qualité de l'information, ce qui va continuer de faire baisser la diffusion payée. On peut penser qu'il faudrait faire exactement le contraire…
Agnès Briançon : On a des directions qui ne se rendent pas compte de l'importance de la presse quotidienne régionale et qui disent : « Il faut faire des papiers qui font du clic ». Or, les papiers qui font du clic, c'est du fait divers, c'est parfois le truc people, parfois les histoires d'animaux. Vous pouvez faire une jolie histoire avec un animal, un chien qui a été retrouvé 20 ans après, vous faites du clic à 100% avec ça. L'information pour le lecteur, elle est proche de zéro, mais ça fait du clic. On a par ailleurs moins de temps pour faire les reportages, donc forcément, on propose moins d'informations nouvelles, inédites, on révèle beaucoup moins de choses à nos lecteurs. Aujourd'hui, je reste une demi-heure voire trois quarts d'heure sur un reportage, alors qu'avant, je savais que je pouvais rester une heure et demie, deux heures, discuter avec les gens, trouver d'autres sujets, d'autres angles, d'autres contradictoires.
On nous demande aussi d'être extrêmement polyvalents, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, quand un rédacteur part en reportage, il fait son reportage, ses photos, éventuellement un petit bout de son parce qu'il faudra en faire un podcast, mais aussi un petit bout de vidéo parce qu'il faudra faire de la vidéo ; puis attendez, la vidéo, il l'envoie tout de suite, parce qu'il faut que ça aille sur le web tout de suite. Quand il rentre, il faut faire le diapo, et puis seulement après, on se met à faire le papier. Vous imaginez bien qu'après tout ça, l'article, il n'est plus à la hauteur de ce qu'on peut imaginer.
Donc je pense qu'on propose à nos lecteurs une offre qui est tout simplement de moins bonne qualité, non par la faute des journalistes, mais parce qu'on n'a plus les conditions de travail qui nous permettent de faire notre métier correctement. Plutôt que de se dire « on met l'argent nécessaire pour aller chercher de l'information que les autres n'ont pas, qui apporte une vraie valeur ajoutée », eh bien non : on décide de faire au plus vite, au plus simple, parce qu'il faut remplir des pages, et parce que plus de pages, ça veut dire plus de potentiels encarts de pub.
Du côté de Prisma, il n'y a même pas l'excuse de la rentabilité : le groupe est déjà bénéficiaire, mais licencie quand même…
Emmanuel Vire : Bolloré n'a en effet aucune raison de lancer un plan de cette ampleur-là. Il faut savoir qu'en 2025, comme chaque année depuis sa création en 1979, Prisma Media a été bénéficiaire avec 6 millions d'euros de bénéfices net. Mais évidemment, ça ne lui suffit plus. Il nous dit qu'il faut retrouver de la rentabilité, mais derrière, c'est un plan de décroissance et de fermeture de Prisma Media dont il est question. Un directeur m'a dit que la presse magazine, c'était fini, qu'elle n'avait aucun avenir et qu'il fallait arrêter avec ces conneries. Évidemment, nous, nous pensons tout à fait le contraire.
Et puis il y a un autre plan social dont on ne parle jamais, c'est celui qui touche les journalistes rémunérés à la pige, alors que la presse magazine ne pourrait pas fonctionner sans eux. C'est une armée de précaires qui fait les magazines du groupe Prisma. On avait 980 pigistes qui collaboraient avec Prisma Media en décembre 2020, c'est-à-dire avec un minimum d'une pige par an, pour une masse salariale de 6,5 millions d'euros par an. En décembre 2025, il n'en restait que 480 pour une masse salariale de 2,4 millions d'euros. Vous le voyez le PSE à bas bruit qui a couru sur les cinq dernières années ? On a liquidé tous les pigistes qui avaient peu de collaboration avec Prisma. Donc la seule question qui se pose ici et maintenant, c'est : pourquoi Bolloré a-t-il racheté Prisma Media ? Alors c'est une bonne opération financière : il l'avait racheté au groupe allemand Bertelsmann pour 170 millions… qu'il a récupérés rien qu'en vendant Gala et Paris Match. À ce moment-là, il était donc à zéro. Il a eu le coût des clauses de cession, 25 millions, mais avec le bénéfice total qu'il a pris entre 2021 et 2025, il a récupéré 60 millions d'euros grosso modo. On voit donc qu'il fait quand même une opération à plus 35 millions d'euros.
Vous n'êtes qu'un actif financier, en fin de compte…
Emmanuel Vire : Oui, et un instrument politique également puisque nous pensons que ces manœuvres ont un lien avec la présidentielle. La dernière lame qui nous est tombée dessus, il y a une semaine, c'est qu'ils veulent nous faire déménager nous aussi rue des Cévennes, avec le pôle facho dont je parlais tout à l'heure. Les journalistes de Prisma n'ont vraiment pas envie d'y aller. On imagine que ce sera plus facile de jouer avec certains de ses titres, en particulier les titres de presse « people » : on voit très bien les « couv' » de Bardella avec sa princesse qui pourraient arriver…
Agnès Briançon : Je pense qu'il y a là quand même une différence : le cas que vit Emmanuel à Prisma est quand même très particulier. Le motif économique n'existe pas de son côté. On parle d'une entreprise bénéficiaire. C'est le cas également avec Infopro Digital, où il n'y a pas de motif économique non plus. Dans leurs cas, on est sur de la spéculation, des manœuvres politiques et d'influence, une vraie concentration à visée politique.
Face à cette situation, vous avez lancé un appel intersyndical à la grève le 18 juin.
Emmanuel Vire : Ce qui est intéressant, c'est qu'on essaie d'agréger une réaction collective à des plans sociaux et à des destructions de l'information un peu partout. On essaie de se regrouper pour mener un front commun : aussi bien presse écrite que presse audiovisuelle, sans oublier les non-journalistes, parce que sans eux, on n'existe plus. C'est la raison pour laquelle le 18 juin est une journée très importante pour nous. C'est le début d'un mouvement qu'on espère plus large. Il s'agit de réagir, de réfléchir et aussi dire aux citoyens que pour nous non plus, ce n'est plus possible – on sait le niveau de défiance envers les journalistes.
Agnès Briançon : La mobilisation commune, c'est une idée lancée par le SNJ en effet, mais à laquelle l'ensemble des syndicats de journalistes et des professions du monde de l'information ont adhéré immédiatement. C'est un peu une prise de conscience. Au SNJ, les militants sont habitués à nous envoyer leurs accords, les annonces de plans sociaux, etc. puis à ce qu'on les accompagne et les conseille. Là, c'est la première fois que je voyais autant de plans arriver en même temps. Nous nous sommes dit : « C'est pas possible, on ne peut pas continuer à se battre chacun dans son entreprise, il faut que ça se sache. ». Le journaliste qui ne dit rien, qui se tait, qui accepte tout, c'est fini ! Il est temps qu'on dise ce qui se passe dans nos entreprises de presse, il est temps surtout qu'on se mobilise tous ensemble. Nous les journalistes avons parfois l'image de bourgeois qui ne nous mêlons pas au reste de l'entreprise de presse. Je l'ai entendu, et c'est faux. Aujourd'hui, on est tous dans la même merde, donc on s'est dit : « On se bouge, on alerte et on revendique, parce qu'on a plein d'idées à proposer. ». On aimerait, pour une fois, se faire entendre. Les éditeurs pensent qu'ils ont les réponses à toutes les questions, mais leurs réponses ne sont pas les bonnes, sinon on n'en serait pas là. On sait aussi que la solution, elle vient du public, parce qu'eux nous lisent, eux écoutent nos reportages, eux savent ce qu'ils ont envie de lire, ce qu'ils ont envie de voir, savent ce qui les intéresse, ce qu'ils nous demandent.
Pour se faire entendre, il faut aller à Paris, il faut se montrer ; donc on vient tous à Paris le 18 juin. C'est le moment : si on laisse faire cette fois-ci, si on ne dit rien, c'est mort. La rupture est là : on est vraiment à la limite d'une mort de l'information et de la démocratie derrière, parce que s'il n'y a plus d'information, eh bien votre démocratie, elle va s'appuyer sur quoi ?
Geneviève Thivat : De notre côté, ce n'est pas si facile de mobiliser pour une cause générale en plein PSE. À La Montagne, tout le monde est un petit peu sous le choc de la situation, donc j'espère réussir à mobiliser pour le 18. C'est ce que disait Agnès tout à l'heure : quand on vit un PSE, c'est bien normal qu'on ait la tête dedans…
Est-ce que cette crise de la presse qu'on décrit depuis tout à l'heure n'oblige pas à (se) poser des questions fondamentales, notamment sur la forme de propriété des entreprises de presse ? Est-ce que ça ne devrait pas être des entreprises à but non lucratif ? Ce sont des questions qui émergent périodiquement, mais est-ce que la période de crise aiguë que nous traversons n'est pas propice à un débat public beaucoup plus large sur ce sujet ?
Agnès Briançon : On peut se poser ces questions-là, tout comme on peut peut-être imaginer la presse de proximité comme un bien commun, celle qui a vocation à être un pilier de la démocratie et à permettre à tout le monde d'avoir une information fiable et de qualité. On doit arrêter de dire à nos éditeurs : « Vous gagnerez de l'argent en faisant de la presse. ». Une entreprise de presse n'est pas une entreprise comme une autre, ce n'est surtout pas un bien marchand. Je me marre encore en repensant à notre ancien PDG, Philippe Carli, qui avait vendu des machines à laver dans le passé et qui voulait appliquer les mêmes recettes au groupe Ebra... Non, non : un journal, ce n'est pas des machines à laver, on ne vend pas les deux de la même façon. Donc il faudrait peut-être imaginer un statut à part pour les entreprises de presse en effet, qu'on accepte de ne pas gagner d'argent parce que ces entreprises remplissent une mission publique. C'est un peu ce que ressentent les lecteurs : nous ne sommes pas un service public, mais nous remplissons une mission publique indispensable. Ils ont besoin de cette information.
Emmanuel Vire : Vous connaissez les positions du SNJ-CGT à ce sujet ! Nous voulons avancer sur nos deux jambes, je dirais. D'abord, évidemment, comme tu le dis, casser la concentration qui devient très inquiétante. Est-ce qu'il faut en arriver à un homme = un média ? Parce qu'il faut là aussi être clair : on ne cassera pas comme ça la libre propriété dans ce pays… Évidemment, il faut des systèmes à but non lucratif pour les entreprises de presse. Il y a beaucoup de choses à réfléchir là-dessus. Mais surtout, n'oublions pas notre deuxième jambe, à savoir la proposition que tous les syndicats poussent depuis maintenant 15 ans : la reconnaissance juridique de l'équipe rédactionnelle. Il faut que dans nos rédactions, les journalistes reprennent du poids par rapport à l'actionnaire ; qu'on ait notamment à dire sur la désignation des directeurs, mais ça va en réalité beaucoup plus loin que ça.
Je trouve qu'il y a quand même une hypocrisie sans nom de nos éditeurs, dont beaucoup sont des milliardaires, des banquiers ou des industriels. Nous, on n'est pas du tout étonné de la situation. Ça fait très longtemps qu'on dit que les milliardaires ne nous sauveront pas, bien au contraire. En 10 ans, on a déjà perdu 5 000 cartes de presse : on avait failli atteindre les 40 000, on en est à moins de 35 000 cartes. Les milliardaires disent avoir toutes les solutions, mais ils ont été incapables de négocier le virage du numérique, de développer des modèles payants solides comme Le Monde a su le faire par exemple. Je suis dans le magazine Geo et quand tu regardes le site, tu tombes de ta chaise. C'est d'un niveau lamentable. Et pourtant, ils cherchent quand même à récupérer de l'argent et des subventions. Donc je suis quand même assez scandalisé par l'attitude de tous ces éditeurs, qui ne font que pleurnicher et qui en plus d'être de très mauvais stratèges, détruisent désormais massivement l'emploi.
Propos recueillis par Jérémie Younes
[1] Pour un panorama non exhaustif, lire « Dans la presse écrite, les plans sociaux se multiplient, l'audience et la publicité étant vampirisées par les géants du Web », Le Monde, 20/04.
[2] Le PSE du groupe Ebra sera annoncé dans chaque titre le lundi 22 juin.
16.06.2026 à 07:00
Nous avons écouté le journal de 13h de France Inter pendant une semaine. Bilan.
« Vous avez le programme, merci de passer cette heure avec nous. » C'est avec cette formule bienveillante, digne d'un G.O. de l'information, que Jérôme Cadet ouvre la tranche d'actualité de la mi-journée sur France Inter. Elle condense à elle seule les ingrédients et les ressorts du 13h modernisé de la station publique : marketing de l'attention, expérience relationnelle, divertissement passager.
De fait, le 13h d'Inter ressemblerait presque davantage à un flux d'ambiance qu'à un journal d'information. Un dispositif d'accompagnement émotionnel du quotidien, où les conflits sociaux, politiques et économiques sont reconfigurés en expériences locales, anecdotes atypiques et récits d'adaptation. La réalité sociale n'est pas entièrement niée, mais la romantisation prend souvent le dessus.
Concrètement, le 13h d'Inter alterne sujets d'information générale d'envergure nationale et sujets de type magazine (sport, conseils conso, chronique des accidents de la route, pittoresque national ou régional, insolite de la vie quotidienne), le tout baigné dans un traitement généralement fait-diversier exhibant une prédilection toute particulière pour la coloration locale, volontiers chauvine. Les locales de Radio France (Ici) sont ainsi régulièrement sollicitées et occupent une bonne partie du 13h national – le journal se trouve lui-même délocalisé en région de façon récurrente.
En général, les sujets magazine (étrangers aux enjeux internationaux, à la politique nationale ou aux questions économique, sociale ou environnementale), sont placés sur un même plan narratif dans le conducteur du journal. Quantitativement, ils occupent environ un tiers du journal. Un mélange des genres accentué par la « vraie » partie magazine, qui débute à 13h30, tout en restant fondue dans la même tranche (celle du « 13-14 ») et un climat éditorial similaire : une atmosphère feel good artificielle, dont la voix sans cesse enjouée de Jérôme Cadet, ancien journaliste sportif aux manettes depuis 2023, donne le ton.
Souvent, le traitement de l'actualité semble glisser du politique vers le pratique, du structurel vers l'expérience individuelle, du conflit vers l'adaptation. Chez l'auditeur, on convoque moins le citoyen que le consommateur, l'usager, le riverain, le passionné (de foot, beaucoup), le témoin… bref, le « Français moyen ».
Avec l'objectif, selon les propres termes de la patronne de Radio France en poste depuis 2018, Sibyle Veil (une proche d'Emmanuel Macron), de susciter une « écoute familiale » en flattant les « besoins fondamentaux des gens qui sont : comprendre, apprendre, se divertir, s'évader, être aussi bien connectés que déconnectés ». Quitte à produire une offre informationnelle elle-même déconnectée des grands enjeux sociaux et politiques de l'époque (qui n'en manque pourtant pas).
C'est cette mécanique que nous avons pu observer en écoutant le journal de 13h de France Inter pendant une semaine (du lundi au vendredi, une autre équipe prenant le relai le week-end), en l'occurrence : du 27 avril au 1er mai 2026. Malgré un contexte géopolitique très dégradé et des difficultés économiques et sociales domestiques liées à l'inflation du prix des carburants, c'est la récurrence des faits divers (en particulier routiers), l'omniprésence du registre pratique et émotionnel, la multiplication des formats narratifs de proximité, la célébration du savoir-faire français et des passions joyeuses qui frappe. Autrement dit, le devenir Jean-Pierre Pernaut de France Inter.
Cette semaine-là, le 13h d'Inter nous emmène au plus près des péripéties du territoire. Le lundi, on visite par exemple une oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan. Le mardi, on nous prévient que le rallye automobile de la Fourme (Puy-de-Dôme) n'aura pas lieu cette année, ou qu'un incendie s'est déclaré dans un immeuble à Sète. Le mercredi, un mot pour Brest, où 200 litres de carburant ont été siphonnés sur des camions de pompiers. Le jeudi, nous partons au gouffre de Padirac, où Inter nous raconte la plongée passionnante d'un piano : « Protégé par une housse, harnaché à un palan et encadré par des cordistes en rappel, le piano à queue descend dans le vide, centimètre par centimètre : il est l'objet de toutes les attentions. » Le vendredi, nous allons à Rennes, où un homme de 62 ans déclaré mort par les médecins était à nouveau vivant 3h plus tard : « C'est ce qu'on appelle le syndrome de Lazare. » Heureusement, « le patient ne souffre d'aucune séquelle et va pouvoir rejoindre ses proches ». Nous voilà rassurés.
De façon générale, le transport occupe une place de choix dans la sélection des sujets. À plusieurs reprises sont par exemple évoqués les retards de train sur telle ou telle ligne, sorte de SAV de la SNCF. Les accidents de la route sont eux aussi régulièrement couverts (5 cette semaine-là), parfois même avec un reportage sur place. On apprend, le mercredi, que la Charente-Maritime met en place la suspension automatique du permis en cas de téléphone au volant. Le jeudi, une « image très spectaculaire » en troisième sujet : un bus est tombé dans la Seine à Juvisy-sur-Orge. Aucune victime à signaler, mais une journaliste est dépêchée sur place pour le traditionnel micro-trottoir, avec Élisabeth, « un peu sonnée », qui a vu la scène depuis un bus qui venait en face. Enfin, le vendredi, un reportage du correspondant en Allemagne à propos de la Trabant, où l'on a le plaisir d'entendre les états d'âme de Michel, un collectionneur, qui possède trois modèles, à Berlin : « Au volant de sa 601 beige, le modèle le plus répandu, Michel, 63 ans, se remémore ses vacances avec ses parents, dans les années 1970. »
Le sport est aussi très largement présent au programme de Jérôme Cadet. Ligue des champions, coupe d'Europe de basketball, nouveau record du marathon, participation de l'Iran à la Coupe du monde, retour des JO à Paris, état de santé du fils de Zinédine Zidane : une dizaine de sujets cette semaine-là.
Enfin, le journal fait la part belle au registre conseils conso et vie pratique. Par exemple, le mercredi, sujet sur la « chasse aux chèques » lancée par le Territoire de Belfort : une interview de la directrice départementale égrène alors les bonnes raisons qu'auraient les usagers de se passer de chèques, bissée ensuite par la journaliste d'Inter, qui nous rappelle qu'« arrêter de payer par chèque, c'est déjà un gain de temps ; car il faut compter le temps de l'envoi par courrier du chèque, ou bien le déplacement pour déposer. [...] Plus sécurisé aussi, parce que pendant tout ce processus, le bout de papier peut être perdu ou éventuellement volé. » Le jeudi, long focus sur une opération commerciale de la compagnie aérienne espagnole Volotéa, qui se réserve le droit d'augmenter le prix du billet si le baril dépasse un certain barème. Avec remboursement possible si le baril baisse, nous précise-t-on. Une avocate en droit du tourisme vient confirmer à Jérôme Cadet, qui se fait porte-parole du consommateur, que c'est bien légal. « Est-ce que c'est une première dans le secteur aérien ? relance-t-il. Est-ce que d'autres acteurs du tourisme pourraient faire la même chose ? J'ai réservé un gîte, j'ai réservé un camping cet été, j'ai réservé un trajet en bus, entre temps les prix ont grimpé et je dois repayer : c'est possible de l'étendre ? Au départ, le consommateur, il a pas payé à ce tarif-là... »
La plupart de ces sujets, qui pourtant reçoivent un temps d'antenne conséquent, sont illustrés plutôt qu'approfondis. La mise en contexte politique et sociale fait souvent défaut, au point d'évacuer toute approche critique au profit d'un effet catalogue dérisoire.
Le traitement de l'oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan est emblématique de cette tendance : « Il y avait les sardines bretonnes, il y aura dans quelques années l'huile qui va avec, l'huile d'olive produite en Bretagne c'est pour bientôt ! », badine Jérôme Cadet, avant de lancer le reportage d'un correspondant dépêché sur place, qui nous parle terre et cailloux, avant de nous apprendre que « Thierry adore cette idée » – lequel Thierry, dont le statut n'est pas précisé, nous informe qu'il « commence à imaginer des plats particulièrement sympathiques ». Si Jérôme Cadet mentionne la migration septentrionale des oliviers comme « une manifestation du réchauffement climatique », rien n'est dit ni sur sa gravité ni sur les ravages qu'il provoque, y compris dans le secteur agricole – ni a fortiori sur ses causes et le manque de politiques publiques adéquates pour l'enrayer. Mais faut-il d'ailleurs l'enrayer ? Le réchauffement climatique, ravalé à un élément de décor somme toute normal, est en effet présenté ici comme une opportunité économique proche du terroir, un élément de valorisation plus que de dégradation. « Déluge en fin d'hiver, puis régime sec » : même topo quand Jérôme Cadet nous emmène à Pont-Saint-Vincent, dans une ferme de maraîchage bio, pour entendre comment deux jeunes agriculteurs composent avec une météo devenue capricieuse. À aucun moment, le réchauffement climatique ou ses ressorts ne sont mentionnés dans le sujet. Les maraîchers vont simplement repousser la mise sur le marché de leurs produits : France Inter nous montre ainsi comment s'arranger avec les vicissitudes du climat, par de petits ajustements momentanés. Ou comment mettre en avant la résilience locale et l'adaptation économique plutôt que la causalité physique et l'analyse politique.
Mais ce traitement est également réservé à l'actualité « sérieuse », géopolitique par exemple. Ainsi de l'angle choisi pour parler de la guerre en Iran, mercredi 29 avril. Après avoir abordé la dévaluation de la monnaie iranienne et le nombre de victimes du régime iranien, Jérôme Cadet nous emmène aux États-Unis, où le ministre américain de la Défense doit s'exprimer devant les parlementaires pour la première fois depuis le début du conflit. Conflit « dont les Américains ne savent plus comment sortir, et [qui] leur va[u]t les critiques de certains de leurs alliés. C'est le cas du Royaume-Uni : le roi Charles III en visite en ce moment aux États-Unis a d'ailleurs profité d'un discours lors d'un dîner d'État à la Maison blanche, pour piquer Donald Trump qui était juste en face de lui ». La voix du monarque prend alors le relai : « Vous avez récemment fait remarquer, monsieur le président, que sans l'intervention des États-Unis, les Européens parleraient allemand. Oserais-je dire que sans nous, vous parleriez français ? » Rires dans la salle. « Allusion aux colonies britanniques qui ont chassé les colonies françaises en Amérique du Nord. Charles III, tout en humour British », sous-titre Jérôme Cadet. De l'état du débat parlementaire sur l'invasion en Iran, on ne saura rien. Ni sur le positionnement des alliés, ramené au registre de la blagounette diplomatique.
L'actualité économique est logée à la même enseigne, recevant un traitement relativement superficiel qui frôle parfois l'approche marketing. Comme ce sujet sur la hausse des ventes de voitures électriques, vendredi 1er mai, au cours duquel la journaliste fait elle-même un comparatif entre les constructeurs et modèles français, américains et chinois, sauce Auto-Moto. On n'apprendra rien sur l'impact des voitures électriques sur l'environnement ni sur les chaînes de valeur mondiales des métaux rares. Mais, « au passage, on découvre de nouvelles marques de voiture, avec vous », apprécie Jérôme Cadet. Ou ce sujet sur le géant chinois du textile, Shein, dont l'impact économique est réduit à un fait divers local, en l'occurrence un reportage à propos d'une créatrice de mode de Caen victime de contrefaçon : « Tous les jours, Margot écume les sites internet et les réseaux sociaux pour optimiser ses ventes en ligne, et grosse surprise la semaine dernière quand elle aperçoit ses bandeaux en dentelle sur le site de Shein ! » Nous apprenons aussi régulièrement la mise en liquidation judiciaire d'enseignes françaises, sans davantage de précisions (3 cette semaine-là, annoncées à la volée). Bref, un traitement de surface, qui ne permet pas de nourrir une appréciation critique des réalités économiques actuelles.
Le 13h de Cadet met aussi à mal l'exigence de hiérarchie dans l'information, offrant un patchwork de sujets mis sur un pied d'égalité et s'enchaînant parfois sans transition intelligible, au gré d'un conducteur complètement décousu. Les composantes de « l'actualité » sont alors nivelées dans un flux d'ambiance où disparaît toute mise en perspective politique.
Le sujet sur l'oliveraie bretonne, par exemple, fait carrément l'ouverture du 13h. Ce jour-là, c'est un accident de la route qui suit… puis des retards de train ! Il faut attendre le 5e sujet pour que la grève du personnel pénitentiaire, qui domine l'actualité sociale, soit enfin traitée.
Mais c'est surtout la proportion de temps d'antenne rapportée à chaque type de sujet qui interroge. Le lundi, nous passons autant de temps sur « l'huile d'olive 100% bretonne » ou sur les accidents routiers que sur la réponse diplomatique de l'Iran face à la guerre israélo-américaine. Les jours suivants, davantage de temps sur le foot que sur les derniers chiffres du chômage (mardi) ou les superprofits de Total liés à la flambée du cours du pétrole (mercredi). Le jeudi, on entend plus parler de la billetterie de Volotéa – le sujet le plus long du journal – et du bus dans la Seine que des indicateurs économiques français et européens, de la réponse du gouvernement à l'inflation des prix du carburant, des 9 morts au Liban, de l'arraisonnement de la flottille pour Gaza par Israël ou encore du blocage du détroit d'Ormuz. Le vendredi, une rave party ou le Lazare rennais bénéficient d'une couverture équivalente aux défilés syndicaux du 1er mai.
Enfin, et c'est le propre des journaux d'information, la nature des transitions, ou plutôt leur absence, ne laisse de surprendre. Le lundi par exemple, on passe d'un sujet sur le procès libyen de Sarkozy au record du marathon et à la nouvelle basket révolutionnaire d'Adidas. Ou le jeudi, du reportage dans l'exploitation maraîchère de Saint-Vincent au non-remplacement des profs, au placement en redressement judiciaire des Canelés Baillardran, au lancement réussi d'Ariane 6 pour le compte d'Amazon, aux concerts de Padirac. Etc.
Pour comprendre ces tâtonnements, il faut bien sûr se pencher sur les modalités de production : l'édition du jour étant discutée le matin même, il reste bien peu de temps pour produire les sujets. Pour les besoins du remplissage, la rédaction peut recycler des sujets déjà diffusés sur d'autres antennes de la radio publique : les sujets « insolites » et/ou d'information locale notamment, produits relativement au rabais [1] et centralisés sur un seul et même logiciel de Radio France, où le 13h vient donc faire son marché. D'où cette impression d'incohérence globale, mais aussi de musique artificielle au contact des infos locales du 13h.
C'est ainsi que la composition du 13h d'Inter, les sujets choisis et la façon dont ils sont traités, y compris les plus sérieux, vident l'information de sa substance. Car cette manière de produire et de mettre en récit le réel – alternance des intensités, « respirations » patrimoniales, traitement émotionnel des catastrophes, sujets insolites, personnalisation systématique, douceur de la banalité, dilution des causalités structurelles – conduit à une dépolitisation, où la distraction supplante la conflictualité. Sous couvert de proximité, d'écoute et de bienveillance, le journalisme de service public tend dès lors à se transformer en gestion atmosphérique du réel. Le monde qui parvient à nos oreilles n'est pas seulement filtré ; il est amorti, dispersé, allégé, anesthésié.
Le 13h d'Inter contribue ainsi à lisser les antagonismes, à convertir les crises en micro-récits humains, à transformer les rapports de force en anecdotes, à remplacer les structures par des affects. Bref, à entretenir le statu quo, comme un miroir sans dialectique. Rien que de très cohérent pour une station qui se pose en média de pacification culturelle à destination des classes moyennes diplômées, c'est-à-dire en stabilisateur de l'ordre établi.
Clément Sénéchal
[1] La production de ces reportages repose en partie sur un précariat organisé à Radio France, confiés à des journalistes en intérim qui, dans l'espoir d'être un jour titularisés, multiplient les reportages locaux avec un temps de travail relativement court sur leurs terrains.
15.06.2026 à 10:32
Mettre les moyens pour informer ou lancer un salon professionnel pour les start-up de la Tech ? Le Dauphiné Libéré et le groupe Ebra ont choisi.
Quotidien régional dominant à Grenoble, Le Dauphiné Libéré ne lésine pas sur les moyens pour se mettre au service du secteur de la Tech et de l'IA dans la « Silicon Valley française ». En 2024, il a notamment lancé sur ses fonds un grand festival destiné aux professionnels : Tech & Fest. Le grand raout a lieu tous les ans à Grenoble, réunissant écoles d'ingénieurs, responsables politiques, entreprises et start-up. En pleine adéquation avec la politique du groupe Ebra et de son actionnaire, le Crédit Mutuel – par ailleurs financeur de certaines des entreprises promues lors de ce festival. La boucle est bouclée.
Dès la première édition, l'objectif est affiché : « Si le Dauphiné Libéré doit couvrir uniquement les faits divers et l'ultra-local, c'est bien. Cela fait partie de notre ADN, mais je pense que ce n'est pas suffisant. Il faut aussi que l'on se tourne vers des secteurs porteurs d'avenir. L'événementiel et la technologie le sont assurément » déclarait ainsi Christophe Victor, co-fondateur du festival. Il faut dire que celui qui est alors directeur général du Dauphiné Libéré a le CV pour l'emploi : ex-directeur général délégué du groupe Les Échos, ex-directeur général adjoint du groupe Le Figaro, dirigeant d'un « cabinet de conseil en nouvelles technologies », Christophe Victor était auparavant co-directeur de la grand-messe Viva Tech à Paris, lors de sa première édition en 2016. Un événement qu'il importe donc huit ans après à Grenoble : « Je suis fasciné par le nombre d'entreprises technologiques, d'établissements d'enseignement supérieur et de recherche et de pôles universitaires présents dans notre région » se réjouissait-il dans Le Progrès (19/10/2023), un autre titre du groupe Ebra.
Le terrain était préparé : dans l'agglomération grenobloise, cela fait des années que des entreprises et des centres de recherche comme le CEA, Schneider Electric ou STMicroelectronics (tous partenaires du festival) sont implantés et bénéficient du soutien de la presse locale et des pouvoirs publics, comme le démontre régulièrement Le Postillon, journal indépendant grenoblois.
En 2024, la première édition du festival Tech & Fest, dont le budget s'élève à 1,6 million d'euros d'après France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, est entièrement financée par Le Dauphiné Libéré. Alors même qu'en parallèle un plan d'économie de 4,2 millions d'euros a été annoncé quelques mois plus tôt, comprenant notamment un plan de « départ volontaire de 20 salariés ».
Une concomitance qui va, pour le moins, agacer l'intersyndicale du quotidien : « Équipe recrutée spécifiquement à des salaires jamais vus au Dauphiné libéré, plusieurs salariés détachés de leur service pour cet événement, utilisation des pages du Dauphiné libéré à des fins de communication… On sait déjà que ce salon sera présenté comme une réussite. » [1]
Après deux éditions (2024 et 2025) portées par le titre de presse à bout de souffle, c'est l'agence événementielle du groupe Ebra, Ebra Event, qui reprend la main sur le financement du festival. En 2026, « c'est le groupe qui verse des salaires aux journalistes qui font des interventions sur le festival, alors qu'avant ils le faisaient sur le temps de travail du Dauphiné Libéré [...], ils considéraient que c'était la même chose », nous détaille la représentante syndicale SNJ du journal. Mais, si le quotidien ne finance plus le festival, il participe toujours largement à cette opération d'image, en affichant le Tech & Fest comme sa marque, et en en faisant une priorité dans ses pages.
Alors qu'un nouveau plan social au Dauphiné Libéré devrait être annoncé dans les semaines qui viennent, la représentante syndicale SNJ prévient : « Si en 2027 il y a encore le festival alors qu'on [...] réduit les effectifs, peut-être qu'on râlera de nouveau. Parce que ça voudra dire qu'on mobilise les équipes de journalistes pour le Tech & Fest alors qu'on diminue les journalistes sur le terrain et qu'on a du mal à remplir nos pages. »
Choix imposé par la direction et guidé par les relations publiques plutôt que par la mission d'information, la logique traverse en réalité la gestion globale du journal. Et pose de façon induite une question plus fondamentale : comment prétendre informer sur un secteur économique quand on se positionne soi-même comme un acteur à part entière dudit secteur ? Journal d'information ou événementiel et communication ? Entre les deux conceptions, les implications déontologiques sont fort différentes…
L'événement du Tech & Fest indique avant tout la volonté du Crédit Mutuel d'avoir de l'influence dans le milieu de la Tech et de donner l'image d'une banque « dans la mouvance » comme l'explique un syndicat du média. Mais en parallèle de l'utilisation de ses journaux pour promouvoir (et faire fructifier) ses investissements dans la Tech, le Crédit Mutuel œuvre aussi pour réduire les coûts de son pôle média, comme l'a mis en lumière Franck Dépretz dans son enquête sur l'empire médiatique du Crédit Mutuel (Blast), et sur le plan Carli en particulier : mise en place du Digital First (où on pense et élabore l'édition d'abord pour le web), rachat de contenu éditorial et utilisation de l'IA pour faire du « clic », externalisation des services, suppression de postes de journalistes... Tout un programme !
« Retour à la rentabilité » et « Diversification des activités du groupe » : tels étaient les mots d'ordre confiés par le Crédit Mutuel à Sophie Gourmelen, au moment de sa nomination à la présidence du groupe Ebra en 2025. Une nouvelle présidente qui avait déjà fait ses preuves au Parisien, en tant que directrice générale. À son actif : un plan social, une grève provoquée et une motion de défiance votée (Le Monde, 06/03/2025). Le pedigree parfait, en somme.
En 2026, Pierre Fanneau, jusqu'alors directeur général du Progrès, succède à Christophe Victor en tant que directeur général du Dauphiné Libéré. Lui aussi a fait ses preuves et est un habitué des restructurations – et conséquemment, des motions de défiance. La hiérarchie est en place pour continuer à « diversifier » les activités économiques du journal, à rogner dans les moyens pour informer et à sabrer dans les effectifs.
Il n'est pas un cas inédit, mais l'exemple du Tech & Fest illustre une nouvelle fois le mélange des genres entre journalisme et relations publiques. Quand les priorités sont moins éditoriales qu'économiques, c'est l'information qui en paie le prix, et la crédibilité de la presse qui en prend un coup.
Juliette Alonzo
[1] « Derrière un tech&fest clinquant, le démantèlement du Dauphiné libéré », intersyndicale du Dauphiné Libéré, 31/01/2024.
12.06.2026 à 16:23
Un communiqué du SNJ-CGT.
- « Indépendance » ? Pressions, censures et collusions / SNJ-CGT, Israël, Palestine, RFI
Nous reproduisons ce communiqué du SNJ-CGT.
Ce 10 juin, Alice Froussard, journaliste française, correspondante pour Radio France Internationale (RFI) et Radio France en Palestine et en Israël, a été interpellée dès son arrivée à l'aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, détenue toute la nuit, puis expulsée de force et renvoyée en France.
Elle disposait pourtant de tous les documents requis : visa en règle, accréditation presse et contrat officiel avec RFI. Elle couvre le conflit israélo-palestinien depuis six ans, depuis Jérusalem et Ramallah.
Israël l'accuse d'être un « soutien du Hamas », criminalisant ainsi le travail de notre consœur journaliste par des accusations infondées et par une rhétorique éculée, dont l'objectif est de poursuivre son contrôle du récit, en entravant la couverture de l'actualité au Proche-Orient.
Cette décision s'inscrit dans un contexte où Israël a délibérément ciblé et tué au moins 234 journalistes et professionnels des médias à Gaza (décompte de la Fédération internationale des journalistes, arrêté au 9 mars dernier), tout en verrouillant son accès aux médias étrangers. L'État hébreu poursuit par ailleurs ses attaques contre les professionnelles et professionnels des médias en Cisjordanie et au Liban. Les autorités israéliennes violent le droit à l'information et le droit de la presse à exercer son travail librement.
Le SNJ-CGT, qui apporte tout son soutien à Alice Froussard, exige la levée immédiate de l'interdiction d'entrée la visant et la fin du blocus médiatique à Gaza.
Nous appelons le gouvernement français à dénoncer publiquement et fermement les atteintes graves à la liberté de la presse commises par l'État d'Israël.
Nous demandons aux directions des deux rédactions de défendre et protéger Alice Froussard, injustement empêchée de faire son métier.
Montreuil, le 11 juin 2026.