16.06.2026 à 07:00
Nous avons écouté le journal de 13h de France Inter pendant une semaine. Bilan.
« Vous avez le programme, merci de passer cette heure avec nous. » C'est avec cette formule bienveillante, digne d'un G.O. de l'information, que Jérôme Cadet ouvre la tranche d'actualité de la mi-journée sur France Inter. Elle condense à elle seule les ingrédients et les ressorts du 13h modernisé de la station publique : marketing de l'attention, expérience relationnelle, divertissement passager.
De fait, le 13h d'Inter ressemblerait presque davantage à un flux d'ambiance qu'à un journal d'information. Un dispositif d'accompagnement émotionnel du quotidien, où les conflits sociaux, politiques et économiques sont reconfigurés en expériences locales, anecdotes atypiques et récits d'adaptation. La réalité sociale n'est pas entièrement niée, mais la romantisation prend souvent le dessus.
Concrètement, le 13h d'Inter alterne sujets d'information générale d'envergure nationale et sujets de type magazine (sport, conseils conso, chronique des accidents de la route, pittoresque national ou régional, insolite de la vie quotidienne), le tout baigné dans un traitement généralement fait-diversier exhibant une prédilection toute particulière pour la coloration locale, volontiers chauvine. Les locales de Radio France (Ici) sont ainsi régulièrement sollicitées et occupent une bonne partie du 13h national – le journal se trouve lui-même délocalisé en région de façon récurrente.
En général, les sujets magazine (étrangers aux enjeux internationaux, à la politique nationale ou aux questions économique, sociale ou environnementale), sont placés sur un même plan narratif dans le conducteur du journal. Quantitativement, ils occupent environ un tiers du journal. Un mélange des genres accentué par la « vraie » partie magazine, qui débute à 13h30, tout en restant fondue dans la même tranche (celle du « 13-14 ») et un climat éditorial similaire : une atmosphère feel good artificielle, dont la voix sans cesse enjouée de Jérôme Cadet, ancien journaliste sportif aux manettes depuis 2023, donne le ton.
Souvent, le traitement de l'actualité semble glisser du politique vers le pratique, du structurel vers l'expérience individuelle, du conflit vers l'adaptation. Chez l'auditeur, on convoque moins le citoyen que le consommateur, l'usager, le riverain, le passionné (de foot, beaucoup), le témoin… bref, le « Français moyen ».
Avec l'objectif, selon les propres termes de la patronne de Radio France en poste depuis 2018, Sibyle Veil (une proche d'Emmanuel Macron), de susciter une « écoute familiale » en flattant les « besoins fondamentaux des gens qui sont : comprendre, apprendre, se divertir, s'évader, être aussi bien connectés que déconnectés ». Quitte à produire une offre informationnelle elle-même déconnectée des grands enjeux sociaux et politiques de l'époque (qui n'en manque pourtant pas).
C'est cette mécanique que nous avons pu observer en écoutant le journal de 13h de France Inter pendant une semaine (du lundi au vendredi, une autre équipe prenant le relai le week-end), en l'occurrence : du 27 avril au 1er mai 2026. Malgré un contexte géopolitique très dégradé et des difficultés économiques et sociales domestiques liées à l'inflation du prix des carburants, c'est la récurrence des faits divers (en particulier routiers), l'omniprésence du registre pratique et émotionnel, la multiplication des formats narratifs de proximité, la célébration du savoir-faire français et des passions joyeuses qui frappe. Autrement dit, le devenir Jean-Pierre Pernaut de France Inter.
Cette semaine-là, le 13h d'Inter nous emmène au plus près des péripéties du territoire. Le lundi, on visite par exemple une oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan. Le mardi, on nous prévient que le rallye automobile de la Fourme (Puy-de-Dôme) n'aura pas lieu cette année, ou qu'un incendie s'est déclaré dans un immeuble à Sète. Le mercredi, un mot pour Brest, où 200 litres de carburant ont été siphonnés sur des camions de pompiers. Le jeudi, nous partons au gouffre de Padirac, où Inter nous raconte la plongée passionnante d'un piano : « Protégé par une housse, harnaché à un palan et encadré par des cordistes en rappel, le piano à queue descend dans le vide, centimètre par centimètre : il est l'objet de toutes les attentions. » Le vendredi, nous allons à Rennes, où un homme de 62 ans déclaré mort par les médecins était à nouveau vivant 3h plus tard : « C'est ce qu'on appelle le syndrome de Lazare. » Heureusement, « le patient ne souffre d'aucune séquelle et va pouvoir rejoindre ses proches ». Nous voilà rassurés.
De façon générale, le transport occupe une place de choix dans la sélection des sujets. À plusieurs reprises sont par exemple évoqués les retards de train sur telle ou telle ligne, sorte de SAV de la SNCF. Les accidents de la route sont eux aussi régulièrement couverts (5 cette semaine-là), parfois même avec un reportage sur place. On apprend, le mercredi, que la Charente-Maritime met en place la suspension automatique du permis en cas de téléphone au volant. Le jeudi, une « image très spectaculaire » en troisième sujet : un bus est tombé dans la Seine à Juvisy-sur-Orge. Aucune victime à signaler, mais une journaliste est dépêchée sur place pour le traditionnel micro-trottoir, avec Élisabeth, « un peu sonnée », qui a vu la scène depuis un bus qui venait en face. Enfin, le vendredi, un reportage du correspondant en Allemagne à propos de la Trabant, où l'on a le plaisir d'entendre les états d'âme de Michel, un collectionneur, qui possède trois modèles, à Berlin : « Au volant de sa 601 beige, le modèle le plus répandu, Michel, 63 ans, se remémore ses vacances avec ses parents, dans les années 1970. »
Le sport est aussi très largement présent au programme de Jérôme Cadet. Ligue des champions, coupe d'Europe de basketball, nouveau record du marathon, participation de l'Iran à la Coupe du monde, retour des JO à Paris, état de santé du fils de Zinédine Zidane : une dizaine de sujets cette semaine-là.
Enfin, le journal fait la part belle au registre conseils conso et vie pratique. Par exemple, le mercredi, sujet sur la « chasse aux chèques » lancée par le Territoire de Belfort : une interview de la directrice départementale égrène alors les bonnes raisons qu'auraient les usagers de se passer de chèques, bissée ensuite par la journaliste d'Inter, qui nous rappelle qu'« arrêter de payer par chèque, c'est déjà un gain de temps ; car il faut compter le temps de l'envoi par courrier du chèque, ou bien le déplacement pour déposer. [...] Plus sécurisé aussi, parce que pendant tout ce processus, le bout de papier peut être perdu ou éventuellement volé. » Le jeudi, long focus sur une opération commerciale de la compagnie aérienne espagnole Volotéa, qui se réserve le droit d'augmenter le prix du billet si le baril dépasse un certain barème. Avec remboursement possible si le baril baisse, nous précise-t-on. Une avocate en droit du tourisme vient confirmer à Jérôme Cadet, qui se fait porte-parole du consommateur, que c'est bien légal. « Est-ce que c'est une première dans le secteur aérien ? relance-t-il. Est-ce que d'autres acteurs du tourisme pourraient faire la même chose ? J'ai réservé un gîte, j'ai réservé un camping cet été, j'ai réservé un trajet en bus, entre temps les prix ont grimpé et je dois repayer : c'est possible de l'étendre ? Au départ, le consommateur, il a pas payé à ce tarif-là... »
La plupart de ces sujets, qui pourtant reçoivent un temps d'antenne conséquent, sont illustrés plutôt qu'approfondis. La mise en contexte politique et sociale fait souvent défaut, au point d'évacuer toute approche critique au profit d'un effet catalogue dérisoire.
Le traitement de l'oliveraie en cours de plantation dans le Morbihan est emblématique de cette tendance : « Il y avait les sardines bretonnes, il y aura dans quelques années l'huile qui va avec, l'huile d'olive produite en Bretagne c'est pour bientôt ! », badine Jérôme Cadet, avant de lancer le reportage d'un correspondant dépêché sur place, qui nous parle terre et cailloux, avant de nous apprendre que « Thierry adore cette idée » – lequel Thierry, dont le statut n'est pas précisé, nous informe qu'il « commence à imaginer des plats particulièrement sympathiques ». Si Jérôme Cadet mentionne la migration septentrionale des oliviers comme « une manifestation du réchauffement climatique », rien n'est dit ni sur sa gravité ni sur les ravages qu'il provoque, y compris dans le secteur agricole – ni a fortiori sur ses causes et le manque de politiques publiques adéquates pour l'enrayer. Mais faut-il d'ailleurs l'enrayer ? Le réchauffement climatique, ravalé à un élément de décor somme toute normal, est en effet présenté ici comme une opportunité économique proche du terroir, un élément de valorisation plus que de dégradation. « Déluge en fin d'hiver, puis régime sec » : même topo quand Jérôme Cadet nous emmène à Pont-Saint-Vincent, dans une ferme de maraîchage bio, pour entendre comment deux jeunes agriculteurs composent avec une météo devenue capricieuse. À aucun moment, le réchauffement climatique ou ses ressorts ne sont mentionnés dans le sujet. Les maraîchers vont simplement repousser la mise sur le marché de leurs produits : France Inter nous montre ainsi comment s'arranger avec les vicissitudes du climat, par de petits ajustements momentanés. Ou comment mettre en avant la résilience locale et l'adaptation économique plutôt que la causalité physique et l'analyse politique.
Mais ce traitement est également réservé à l'actualité « sérieuse », géopolitique par exemple. Ainsi de l'angle choisi pour parler de la guerre en Iran, mercredi 29 avril. Après avoir abordé la dévaluation de la monnaie iranienne et le nombre de victimes du régime iranien, Jérôme Cadet nous emmène aux États-Unis, où le ministre américain de la Défense doit s'exprimer devant les parlementaires pour la première fois depuis le début du conflit. Conflit « dont les Américains ne savent plus comment sortir, et [qui] leur va[u]t les critiques de certains de leurs alliés. C'est le cas du Royaume-Uni : le roi Charles III en visite en ce moment aux États-Unis a d'ailleurs profité d'un discours lors d'un dîner d'État à la Maison blanche, pour piquer Donald Trump qui était juste en face de lui ». La voix du monarque prend alors le relai : « Vous avez récemment fait remarquer, monsieur le président, que sans l'intervention des États-Unis, les Européens parleraient allemand. Oserais-je dire que sans nous, vous parleriez français ? » Rires dans la salle. « Allusion aux colonies britanniques qui ont chassé les colonies françaises en Amérique du Nord. Charles III, tout en humour British », sous-titre Jérôme Cadet. De l'état du débat parlementaire sur l'invasion en Iran, on ne saura rien. Ni sur le positionnement des alliés, ramené au registre de la blagounette diplomatique.
L'actualité économique est logée à la même enseigne, recevant un traitement relativement superficiel qui frôle parfois l'approche marketing. Comme ce sujet sur la hausse des ventes de voitures électriques, vendredi 1er mai, au cours duquel la journaliste fait elle-même un comparatif entre les constructeurs et modèles français, américains et chinois, sauce Auto-Moto. On n'apprendra rien sur l'impact des voitures électriques sur l'environnement ni sur les chaînes de valeur mondiales des métaux rares. Mais, « au passage, on découvre de nouvelles marques de voiture, avec vous », apprécie Jérôme Cadet. Ou ce sujet sur le géant chinois du textile, Shein, dont l'impact économique est réduit à un fait divers local, en l'occurrence un reportage à propos d'une créatrice de mode de Caen victime de contrefaçon : « Tous les jours, Margot écume les sites internet et les réseaux sociaux pour optimiser ses ventes en ligne, et grosse surprise la semaine dernière quand elle aperçoit ses bandeaux en dentelle sur le site de Shein ! » Nous apprenons aussi régulièrement la mise en liquidation judiciaire d'enseignes françaises, sans davantage de précisions (3 cette semaine-là, annoncées à la volée). Bref, un traitement de surface, qui ne permet pas de nourrir une appréciation critique des réalités économiques actuelles.
Le 13h de Cadet met aussi à mal l'exigence de hiérarchie dans l'information, offrant un patchwork de sujets mis sur un pied d'égalité et s'enchaînant parfois sans transition intelligible, au gré d'un conducteur complètement décousu. Les composantes de « l'actualité » sont alors nivelées dans un flux d'ambiance où disparaît toute mise en perspective politique.
Le sujet sur l'oliveraie bretonne, par exemple, fait carrément l'ouverture du 13h. Ce jour-là, c'est un accident de la route qui suit… puis des retards de train ! Il faut attendre le 5e sujet pour que la grève du personnel pénitentiaire, qui domine l'actualité sociale, soit enfin traitée.
Mais c'est surtout la proportion de temps d'antenne rapportée à chaque type de sujet qui interroge. Le lundi, nous passons autant de temps sur « l'huile d'olive 100% bretonne » ou sur les accidents routiers que sur la réponse diplomatique de l'Iran face à la guerre israélo-américaine. Les jours suivants, davantage de temps sur le foot que sur les derniers chiffres du chômage (mardi) ou les superprofits de Total liés à la flambée du cours du pétrole (mercredi). Le jeudi, on entend plus parler de la billetterie de Volotéa – le sujet le plus long du journal – et du bus dans la Seine que des indicateurs économiques français et européens, de la réponse du gouvernement à l'inflation des prix du carburant, des 9 morts au Liban, de l'arraisonnement de la flottille pour Gaza par Israël ou encore du blocage du détroit d'Ormuz. Le vendredi, une rave party ou le Lazare rennais bénéficient d'une couverture équivalente aux défilés syndicaux du 1er mai.
Enfin, et c'est le propre des journaux d'information, la nature des transitions, ou plutôt leur absence, ne laisse de surprendre. Le lundi par exemple, on passe d'un sujet sur le procès libyen de Sarkozy au record du marathon et à la nouvelle basket révolutionnaire d'Adidas. Ou le jeudi, du reportage dans l'exploitation maraîchère de Saint-Vincent au non-remplacement des profs, au placement en redressement judiciaire des Canelés Baillardran, au lancement réussi d'Ariane 6 pour le compte d'Amazon, aux concerts de Padirac. Etc.
Pour comprendre ces tâtonnements, il faut bien sûr se pencher sur les modalités de production : l'édition du jour étant discutée le matin même, il reste bien peu de temps pour produire les sujets. Pour les besoins du remplissage, la rédaction peut recycler des sujets déjà diffusés sur d'autres antennes de la radio publique : les sujets « insolites » et/ou d'information locale notamment, produits relativement au rabais [1] et centralisés sur un seul et même logiciel de Radio France, où le 13h vient donc faire son marché. D'où cette impression d'incohérence globale, mais aussi de musique artificielle au contact des infos locales du 13h.
C'est ainsi que la composition du 13h d'Inter, les sujets choisis et la façon dont ils sont traités, y compris les plus sérieux, vident l'information de sa substance. Car cette manière de produire et de mettre en récit le réel – alternance des intensités, « respirations » patrimoniales, traitement émotionnel des catastrophes, sujets insolites, personnalisation systématique, douceur de la banalité, dilution des causalités structurelles – conduit à une dépolitisation, où la distraction supplante la conflictualité. Sous couvert de proximité, d'écoute et de bienveillance, le journalisme de service public tend dès lors à se transformer en gestion atmosphérique du réel. Le monde qui parvient à nos oreilles n'est pas seulement filtré ; il est amorti, dispersé, allégé, anesthésié.
Le 13h d'Inter contribue ainsi à lisser les antagonismes, à convertir les crises en micro-récits humains, à transformer les rapports de force en anecdotes, à remplacer les structures par des affects. Bref, à entretenir le statu quo, comme un miroir sans dialectique. Rien que de très cohérent pour une station qui se pose en média de pacification culturelle à destination des classes moyennes diplômées, c'est-à-dire en stabilisateur de l'ordre établi.
Clément Sénéchal
[1] La production de ces reportages repose en partie sur un précariat organisé à Radio France, confiés à des journalistes en intérim qui, dans l'espoir d'être un jour titularisés, multiplient les reportages locaux avec un temps de travail relativement court sur leurs terrains.
15.06.2026 à 10:32
Mettre les moyens pour informer ou lancer un salon professionnel pour les start-up de la Tech ? Le Dauphiné Libéré et le groupe Ebra ont choisi.
Quotidien régional dominant à Grenoble, Le Dauphiné Libéré ne lésine pas sur les moyens pour se mettre au service du secteur de la Tech et de l'IA dans la « Silicon Valley française ». En 2024, il a notamment lancé sur ses fonds un grand festival destiné aux professionnels : Tech & Fest. Le grand raout a lieu tous les ans à Grenoble, réunissant écoles d'ingénieurs, responsables politiques, entreprises et start-up. En pleine adéquation avec la politique du groupe Ebra et de son actionnaire, le Crédit Mutuel – par ailleurs financeur de certaines des entreprises promues lors de ce festival. La boucle est bouclée.
Dès la première édition, l'objectif est affiché : « Si le Dauphiné Libéré doit couvrir uniquement les faits divers et l'ultra-local, c'est bien. Cela fait partie de notre ADN, mais je pense que ce n'est pas suffisant. Il faut aussi que l'on se tourne vers des secteurs porteurs d'avenir. L'événementiel et la technologie le sont assurément » déclarait ainsi Christophe Victor, co-fondateur du festival. Il faut dire que celui qui est alors directeur général du Dauphiné Libéré a le CV pour l'emploi : ex-directeur général délégué du groupe Les Échos, ex-directeur général adjoint du groupe Le Figaro, dirigeant d'un « cabinet de conseil en nouvelles technologies », Christophe Victor était auparavant co-directeur de la grand-messe Viva Tech à Paris, lors de sa première édition en 2016. Un événement qu'il importe donc huit ans après à Grenoble : « Je suis fasciné par le nombre d'entreprises technologiques, d'établissements d'enseignement supérieur et de recherche et de pôles universitaires présents dans notre région » se réjouissait-il dans Le Progrès (19/10/2023), un autre titre du groupe Ebra.
Le terrain était préparé : dans l'agglomération grenobloise, cela fait des années que des entreprises et des centres de recherche comme le CEA, Schneider Electric ou STMicroelectronics (tous partenaires du festival) sont implantés et bénéficient du soutien de la presse locale et des pouvoirs publics, comme le démontre régulièrement Le Postillon, journal indépendant grenoblois.
En 2024, la première édition du festival Tech & Fest, dont le budget s'élève à 1,6 million d'euros d'après France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, est entièrement financée par Le Dauphiné Libéré. Alors même qu'en parallèle un plan d'économie de 4,2 millions d'euros a été annoncé quelques mois plus tôt, comprenant notamment un plan de « départ volontaire de 20 salariés ».
Une concomitance qui va, pour le moins, agacer l'intersyndicale du quotidien : « Équipe recrutée spécifiquement à des salaires jamais vus au Dauphiné libéré, plusieurs salariés détachés de leur service pour cet événement, utilisation des pages du Dauphiné libéré à des fins de communication… On sait déjà que ce salon sera présenté comme une réussite. » [1]
Après deux éditions (2024 et 2025) portées par le titre de presse à bout de souffle, c'est l'agence événementielle du groupe Ebra, Ebra Event, qui reprend la main sur le financement du festival. En 2026, « c'est le groupe qui verse des salaires aux journalistes qui font des interventions sur le festival, alors qu'avant ils le faisaient sur le temps de travail du Dauphiné Libéré [...], ils considéraient que c'était la même chose », nous détaille la représentante syndicale SNJ du journal. Mais, si le quotidien ne finance plus le festival, il participe toujours largement à cette opération d'image, en affichant le Tech & Fest comme sa marque, et en en faisant une priorité dans ses pages.
Alors qu'un nouveau plan social au Dauphiné Libéré devrait être annoncé dans les semaines qui viennent, la représentante syndicale SNJ prévient : « Si en 2027 il y a encore le festival alors qu'on [...] réduit les effectifs, peut-être qu'on râlera de nouveau. Parce que ça voudra dire qu'on mobilise les équipes de journalistes pour le Tech & Fest alors qu'on diminue les journalistes sur le terrain et qu'on a du mal à remplir nos pages. »
Choix imposé par la direction et guidé par les relations publiques plutôt que par la mission d'information, la logique traverse en réalité la gestion globale du journal. Et pose de façon induite une question plus fondamentale : comment prétendre informer sur un secteur économique quand on se positionne soi-même comme un acteur à part entière dudit secteur ? Journal d'information ou événementiel et communication ? Entre les deux conceptions, les implications déontologiques sont fort différentes…
L'événement du Tech & Fest indique avant tout la volonté du Crédit Mutuel d'avoir de l'influence dans le milieu de la Tech et de donner l'image d'une banque « dans la mouvance » comme l'explique un syndicat du média. Mais en parallèle de l'utilisation de ses journaux pour promouvoir (et faire fructifier) ses investissements dans la Tech, le Crédit Mutuel œuvre aussi pour réduire les coûts de son pôle média, comme l'a mis en lumière Franck Dépretz dans son enquête sur l'empire médiatique du Crédit Mutuel (Blast), et sur le plan Carli en particulier : mise en place du Digital First (où on pense et élabore l'édition d'abord pour le web), rachat de contenu éditorial et utilisation de l'IA pour faire du « clic », externalisation des services, suppression de postes de journalistes... Tout un programme !
« Retour à la rentabilité » et « Diversification des activités du groupe » : tels étaient les mots d'ordre confiés par le Crédit Mutuel à Sophie Gourmelen, au moment de sa nomination à la présidence du groupe Ebra en 2025. Une nouvelle présidente qui avait déjà fait ses preuves au Parisien, en tant que directrice générale. À son actif : un plan social, une grève provoquée et une motion de défiance votée (Le Monde, 06/03/2025). Le pedigree parfait, en somme.
En 2026, Pierre Fanneau, jusqu'alors directeur général du Progrès, succède à Christophe Victor en tant que directeur général du Dauphiné Libéré. Lui aussi a fait ses preuves et est un habitué des restructurations – et conséquemment, des motions de défiance. La hiérarchie est en place pour continuer à « diversifier » les activités économiques du journal, à rogner dans les moyens pour informer et à sabrer dans les effectifs.
Il n'est pas un cas inédit, mais l'exemple du Tech & Fest illustre une nouvelle fois le mélange des genres entre journalisme et relations publiques. Quand les priorités sont moins éditoriales qu'économiques, c'est l'information qui en paie le prix, et la crédibilité de la presse qui en prend un coup.
Juliette Alonzo
[1] « Derrière un tech&fest clinquant, le démantèlement du Dauphiné libéré », intersyndicale du Dauphiné Libéré, 31/01/2024.
12.06.2026 à 16:23
Un communiqué du SNJ-CGT.
- « Indépendance » ? Pressions, censures et collusions / SNJ-CGT, Israël, Palestine, RFI
Nous reproduisons ce communiqué du SNJ-CGT.
Ce 10 juin, Alice Froussard, journaliste française, correspondante pour Radio France Internationale (RFI) et Radio France en Palestine et en Israël, a été interpellée dès son arrivée à l'aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, détenue toute la nuit, puis expulsée de force et renvoyée en France.
Elle disposait pourtant de tous les documents requis : visa en règle, accréditation presse et contrat officiel avec RFI. Elle couvre le conflit israélo-palestinien depuis six ans, depuis Jérusalem et Ramallah.
Israël l'accuse d'être un « soutien du Hamas », criminalisant ainsi le travail de notre consœur journaliste par des accusations infondées et par une rhétorique éculée, dont l'objectif est de poursuivre son contrôle du récit, en entravant la couverture de l'actualité au Proche-Orient.
Cette décision s'inscrit dans un contexte où Israël a délibérément ciblé et tué au moins 234 journalistes et professionnels des médias à Gaza (décompte de la Fédération internationale des journalistes, arrêté au 9 mars dernier), tout en verrouillant son accès aux médias étrangers. L'État hébreu poursuit par ailleurs ses attaques contre les professionnelles et professionnels des médias en Cisjordanie et au Liban. Les autorités israéliennes violent le droit à l'information et le droit de la presse à exercer son travail librement.
Le SNJ-CGT, qui apporte tout son soutien à Alice Froussard, exige la levée immédiate de l'interdiction d'entrée la visant et la fin du blocus médiatique à Gaza.
Nous appelons le gouvernement français à dénoncer publiquement et fermement les atteintes graves à la liberté de la presse commises par l'État d'Israël.
Nous demandons aux directions des deux rédactions de défendre et protéger Alice Froussard, injustement empêchée de faire son métier.
Montreuil, le 11 juin 2026.
10.06.2026 à 12:27
Le capital médiatique fait le capital médiatique. Depuis janvier 2026 et la parution d'un livre-entretien avec un ponte du Figaro, Alain Finkielkraut est en tournée. Célébré depuis quatre décennies comme « l'un de nos plus grands intellectuels » (Léa Salamé), il est en outre sollicité en tant qu'expert de tout pour commenter « l'actualité ». Des séquences au cours desquelles la complaisance des journalistes nous rappelle le rôle des grands médias dans la sacralisation d'un acteur majeur de la fascisation du débat public.
« J'ai besoin d'être rassuré, s'épanche Alain Finkielkraut auprès de la présentatrice Élisabeth Quin. C'est d'ailleurs aussi pour ça que j'accepte de passer à la télévision. » Sur le plateau d'Arte ce jour-là (23/03), la séance de câlinothérapie dispensée par l'équipe de « 28 Minutes » lui aura donné entière satisfaction. La présentatrice s'est inquiétée de ses « vulnérabilités » ; bien sûr, elle « aurait adoré » qu'il évoque sa « passion pour Pierre Dac, insurpassable humoriste », mais elle a préféré solliciter l'avis de « l'ex-gauchiste devenu socialiste conservateur libéral » (sic) – auquel elle ne manque pas de donner du « cher Alain Finkielkraut » – sur les résultats des élections municipales. C'est dans cette ambiance tout en courtoisie, propre aux plateaux du « cercle de la raison », que les trois journalistes ont accueilli sans broncher les considérations du philosophe médiatique sur le « Paris des bobos et des logements sociaux ». C'est encore sans une once de contradiction qu'ils l'ont écouté analyser la défaite du candidat LFI François Piquemal à Toulouse [1] comme l'expression d'un « sursaut républicain de la gauche dreyfusarde et républicaine », et confier le « véritable réconfort » que ces résultats lui ont procuré. Cela non sans l'avoir au préalable félicité pour son dernier ouvrage, dans lequel Élisabeth Quin a su évidemment reconnaître quelques « passages très beaux, très émouvants, très surprenants ».
Le plateau d'Arte est loin d'être isolé : à l'occasion de la parution de ce livre-entretien conduit par le directeur délégué de la rédaction du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, nombre de rédactions de presse écrite et audiovisuelle se sont postées au chevet de l'académicien-toutologue pour ausculter son « cœur lourd », le titre de l'essai. « Chacun de ses livres est un événement », reconnaît volontiers David Pujadas (LCI, 29/01), qui ne poussera pas l'audace jusqu'à caractériser la nature de « l'événement » en question, d'abord – si ce n'est exclusivement – médiatique. Depuis le 1er janvier 2026, ce sont au moins vingt recensions dans la presse, auxquelles s'ajoutent une quinzaine d'interventions télé et radio [2]. Produit du capital social et médiatique de Finkielkraut lui-même, cette tournée est également sponsorisée par la prestigieuse maison Gallimard, où Finkielkraut fut directeur de collection et qui accompagne depuis quarante ans son prêt-à-penser réactionnaire.
Car la marque médiatique « Finkie » aura bel et bien résisté à toutes les outrances. En 2021, ses propos sur l'affaire Olivier Duhamel lui avaient bien coûté son poste de chroniqueur sur LCI [3], mais de logorrhées xénophobes en éloges de Renaud Camus, il aura, contre vents et marées, conservé les grâces de France Culture. « Toujours plus sollicité, plus omniprésent, plus bavard, écrivaient Sylvie Tissot et Pierre Tevanian à propos des décennies 1990 et 2000, [Finkielkraut] n'a cessé de se caricaturer lui-même, de se droitiser, de se radicaliser en somme dans ce que Jacques Rancière a résumé sous le nom de "haine de la démocratie" : haine de la jeunesse, haine de la massification de l'enseignement, haine des cultures populaires, du féminisme, de la Gay Pride et plus généralement de tout ce qui est festif et de tout ce qui est revendicatif – et enfin, de plus en plus explicitement et obsessionnellement, haine du rap, de "l'immigration", des "banlieues" et de "l'islam". » Ainsi le philosophe est-il de longue date l'une des figures médiatiques les plus en pointe dans la banalisation des obsessions de l'extrême droite et la disqualification de « toute pensée progressiste ». Fast-thinker par excellence [4], il est indéboulonnable : livre après livre, il n'en finit pas d'être promu dans et par les grands médias.
Sur France 5, Thomas Snégaroff s'émeut ainsi de « passages sur l'amour qui sont très beaux » après avoir mis cartes sur table : « C'est un livre que j'ai beaucoup aimé, confie-t-il à son auteur. D'abord parce qu'il est très bien écrit, d'abord parce qu'il est très drôle aussi. » (« En société », 10/05) Même tonalité sur Franceinfo, où le poulain de BHL Nathan Devers ménage son (médiocre) effet de surprise : « Il y a un paradoxe Alain Finkielkraut dans votre livre, s'amuse-t-il. Il s'appelle "Le cœur lourd", mais quand on le lit, on a une impression de légèreté ou plutôt d'élévation. » (07/02) Ce sont également trois journalistes conquis qui se succèdent dans l'émission « 24h Pujadas » sur LCI (29/01). « [Ce livre] est une promenade en vérité, assez délicieuse il faut bien le dire, dans votre vie, dans vos sentiments », démarre David Pujadas, talonné par Ruth Elkrief pour la question qui fâche – « Est-ce que vous espérez retrouver un cœur léger ? » – et d'Hervé Gattegno pour la contradiction : « On vous admire en vous lisant. Et on admire votre façon de jouer avec les idées, avec la langue. ». De « La grande librairie » aux plateaux de CNews, la pugnacité des journalistes est à l'image de l'uppercut décroché par Benjamin Duhamel dans la matinale de France Inter : « Vous êtes encore un angoissé, un éternel angoissé à 76 ans, Alain Finkielkraut ? » Un registre dans lequel excelle plus que tout autre sa prédécesseuse, Léa Salamé : « Moi, j'ai grandi avec vos livres, j'ai à peu près tout lu », fayote l'éditocrate dans « Quelle époque » (France 2, 24/01), après avoir peut-être réalisé l'un des lancements les plus éloquents de sa carrière :
Léa Salamé : Je suis très contente de vous recevoir ! Ça fait presque dix ans qu'on ne vous a pas vu sur une émission du samedi soir. À l'époque, vous veniez tout le temps chez Ardisson, chez Ruquier. Là, ça fait longtemps que vous ne venez pas et vous n'étiez jamais venu dans « Quelle époque ». Je suis très contente de vous recevoir. Je vous ai beaucoup interviewé, Alain Finkielkraut, dans d'autres formats. Vous êtes l'une des personnes que j'aime le plus interviewer avec Fabrice Lucchini parce qu'on sait jamais ce qui va se passer et que vous mettez tellement d'intensité dans vos réponses qu'au moins, on se dit : « On ne va pas s'ennuyer ! ».
Tout en parlant d'elle-même, la journaliste donne la clé des invitations du philosophe : son aura médiatique, mais aussi le potentiel télégénique du « bon client » que savent exploiter les faiseurs de grands « moments »… médiatiques [5]. On tourne en rond !
Dans la presse écrite également. Avec ce nouveau livre, son hagiographe attitré au Monde, Jean Birnbaum, ne pouvait pas ne pas découvrir « un homme différent de celui que l'on croyait connaître » et qui « se rafraîchit les idées » (05/02). « Un nouveau livre d'Alain Finkielkraut est toujours une bonne nouvelle », confirme Transfuge (18/02), plein de compassion face au « désarroi » de cet « enfant du siècle ». Dans le numéro de Marianne consacré à « la folie racialiste » de LFI (29/01), une journaliste prend le temps de flatter « un personnage attachant, à la personnalité réjouissante » et au « charme d'antan » (29/01). Challenges acclame des « entretiens libérateurs » (22/01), L'Express un « beau succès » témoignant de la « profonde intranquillité du philosophe » (05/03) et La Tribune dimanche, un livre « poignant et profond », « bellement littéraire » (15/02) – l'occasion pour l'auteur de cette recension de faire d'une pierre deux coups (de brosse à reluire) : « La subtilité du journaliste Vincent Trémolet de Villers fait merveille pour escorter et aiguiser l'intensité d'Alain Finkielkraut. »
On a là « deux esprits fins et sensibles » corroborent Les Échos (11/02), où Finkielkraut est décrit comme une « voix libératrice », « une lame essentielle au cœur sensible » ; « toujours soucieux de la nuance dans une époque où le sensationnalisme triomphe », poursuit le quotidien économique, qui pousse la facétie jusqu'à le qualifier de « penseur à contre-courant ». Un « éternel empêcheur de penser en rond », renchérit Paris Match (15/01), qui fait preuve d'un « courage » inébranlé « pour affronter l'idéologie dominante », insiste L'Express (05/03), et signe « une ode à la liberté de penser, y compris contre soi » selon Le Point (21/01), où le rédacteur en chef Saïd Mahrane ne tarit pas d'éloges à propos de cette « voix érudite, humble et anxieuse, mais d'abord vraie » : bref, un « homme généreux, car éducateur, qui, inlassablement, indique à tous où trouver la clé d'or ». Les entretiens-fleuve participent de la légende dorée. Ce sont par exemple six pages dans Lire magazine (01/02) et pas moins du double dans Valeurs actuelles (01/04) : couverture, interview et recension d'un ouvrage placé sous le signe de la « sagesse » d'un « homme qui ne parle de lui que pour mieux donner à voir la France ».
La presse d'extrême droite fait assurément dans la dentelle [6]. On entend parler de « subtile pudeur », de « tendresse » et « mélancolie » dans Le JDD (08/02) ; de « joie de vivre » et de « génie de la conversation féconde » dans le JDNews (25/02) : « Nous pourrions tous, je crois, disciples de "Finkie", nous rassembler dans un bouquin décrivant notre première rencontre avec lui, et pour les plus chanceux, raconter la naissance d'une amitié. » L'auteur de ces lignes, l'inénarrable Mathieu Bock-Côté, cultive au passage son entregent : il recevait le toutologue dix jours plus tôt sur CNews dans l'émission (naturellement) nommée « Face à Bock-Côté » (14/02), et le réinterrogera quelques semaines plus tard sur Europe 1 dans « Le grand rendez-vous » (24/05). Vous avez dit « circuit fermé » ? Quant à Causeur, ce sont pas moins de trois articles dithyrambiques qui paraissent en février, transportés « par la pensée rendue bohème d'Alain Finkielkraut » : « Finkie est encore là […], gentilhomme en partance vers un ailleurs pas encore tout à fait défini. » (09/02)
Néanmoins, la moisson ne fut nulle part meilleure qu'au Figaro. Promouvoir à la fois l'un de ses chefs, Vincent Trémolet de Villers, et l'un de ses intellectuels favoris – « invité d'honneur » du bicentenaire du quotidien, en janvier dernier ? Une aubaine ! Dans sa chronique du nouvel an rédigée sous forme de liste de vœux (1/01), Jean-Christophe Buisson espérait « un succès de librairie pour Le Cœur lourd ». Le Figaro s'en est donné les moyens. Cinq interviews/recensions en à peine trois semaines [7]... pour un même tapis rouge : l'un des livres « les plus poignants du philosophe », « sensible et profond » pour Alexandre Devecchio (23/01), « mélancolique et nuancé » aux yeux d'Eugénie Bastié (28/01), qui ne lésine sur rien à l'heure du copinage. « Être trop intelligent dans un monde livré à l'idiocratie vous expose à la tristesse », pontifie l'éditocrate, avant le bouquet final :
Eugénie Bastié : Ce livre est une consolation au milieu du sectarisme et de l'étroitesse d'esprit de nos contemporains. L'esprit de finesse au royaume des bourrins. […] Finkielkraut se fait avec élégance l'orfèvre d'un art oublié : celui du scrupule et de la nuance.
« Élégance », « finesse », « scrupule », « nuance » : autant de caractéristiques qui viennent immédiatement à l'esprit quand on pense « Finkielkraut ». Sur Public Sénat (27/03), Claire Chazal ajoute au cocktail un peu de « douceur » : « [Ce livre est] peut-être plus doux que les livres précédents que vous avez écrits ». Suivie par Isabelle Schmitz, dans Le Figaro (02/02), qui complète avec un soupçon de « sagesse » : Finkielkraut « se garde de l'hubris et des jugements hâtifs ». Bref, comme nous allons le constater par la suite, « il s'est juste un peu assagi » (Transfuge, 18/02). À cette mystification s'ajoute un autre exercice de zèle : Finkielkraut serait « de gauche ».
« Alain Finkielkraut et ses compagnons de traversée […] ont inventé une manière de gauche d'être réactionnaire », ose par exemple Claude Askolovitch dans Vanity Fair (29/04), au détour d'une « tentative de portrait » courant sur huit (interminables) pages, relevant plutôt d'une (nouvelle) tentative de réhabilitation contrite. Symptomatique de la posture de cette petite bourgeoisie journalistique ayant « le Finkielkraut un peu honteux », le portrait carbure à la dépolitisation. Comme souvent, il n'est question que de morale… et de copinage : « Vincent Trémolet de Villers est un homme gentil. J'apprécie l'affection qu'il porte à Alain Finkielkraut. » Mais aussi de complaisance et de narcissisme : Askolovitch reconnaît que l'académicien « est l'incarnation même de la réaction »… mais s'attendrit pour ses « bouffées de morale » et ses « élans d'amour ». Ou encore : « J'ai appris de lui que l'on peut aimer un homme que l'on désapprouve. Je le sépare de ses opinions », déclare le journaliste à qui de droit. « Je n'ai jamais voulu perdre Alain Finkielkraut. Le voudrais-je que je ne saurais pas », insiste-t-il, avant de garantir que lui-même, pour sa part, se trouve du « bon côté de la barricade » – gare au malaise : « Nous nous sommes parfois disputés. En 2013, il me reprochait à l'antenne de France Inter d'avoir offert une belle édition du Coran à la nounou de mon fils. » Bref, Asko écrit pour son copain Finkie, et nage dans le pathos pour se tranquilliser d'avoir Finkie comme copain.
L'ambiance est plus franche sur LCI (« 24h Pujadas », 29/01), mais le confusionnisme bat également son plein :
Hervé Gattegno : Dans cette identité malheureuse, il y a cette identité d'homme de gauche, vous la revendiquez encore aujourd'hui. Donc on sent que vous êtes un homme de gauche malheureux, mais vous avez une caractéristique par rapport à tous les hommes de gauche que nous connaissons, c'est que vous dites très peu de mal de la droite. Et donc je suis surpris de cela parce que pour exprimer votre malaise d'homme de gauche qu'on peut comprendre, et que vous argumentez fort bien, est-ce que vous ne passez pas complétement à côté de la critique de la droite ?
Il y a de l'idée !
Dans un mimétisme confondant, les journalistes jonglent les uns après les autres avec une poignée de citations, parmi lesquelles « une phrase dans votre livre qui nous a marqués, certifie Florence Paracuellos. Vous dites : "C'est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche". » (France Inter, 19/01) La scène se répète à l'identique dans un nombre incalculable de studios, et sans débat ni contradiction, Finkielkraut se contente alors généralement d'étriller LFI, de citer « la gauche danoise » en guise de modèle [8], de répéter l'idée qu'il se fait d'un deuxième tour idéal pour la prochaine élection présidentielle – Bruno Retailleau contre Raphaël Glucksmann ou Jérôme Guedj ! – mais aussi de prendre ses idoles à témoin, comme ici dans « C à vous » (France 5, 20/01) : « Mon maître à penser en cette matière [la gauche, NDLR], c'est Jacques Julliard, un homme de gauche. Pendant ses dernières années, il écrivait un éditorial dans Le Figaro et la gauche aurait dû s'interroger sur cette trajectoire. » Défense de rire. On le pourrait si parmi tous ces entretiens audiovisuels, il existait quelque journaliste disposé à siffler la fin de la récré. Las, la plupart d'entre eux – comme bon nombre de responsables politiques – préfèrent l'introniser « politologue », et même le légitimer en tant qu'arbitre de la gauche partisane en France.
Enfin, alors que Finkielkraut fut un fervent soutien de l'État d'Israël après le 7 octobre 2023 [9], mais également l'un des artisans de l'amalgame mortifère entre Juifs et Israël [10], il tient désormais le beau rôle en plateau. Comme face à tous les résistants de la 25e heure, les journalistes ne manquent pas d'applaudir le courage avec lequel il dénonce les « répugnants fanatiques » du gouvernement Netanyahou (Europe 1, 24/05) ou les destructions d'oliveraies de Cisjordanie par les colons [11]. Pour Claude Askolovitch, cela suffit à panthéoniser son homme : « Son public inattentif, qui depuis des années le prenait pour l'avocat inconditionnel des juifs et d'Israël, s'est étonné de le retrouver de gauche. » (Vanity Fair, 29/04) Il fallait oser.
Si nous nous sommes longuement attardés sur la complaisance journalistique et la poétique des recensions médiatiques, c'est pour montrer à quel point elles contrastent avec la brutalité parallèlement déployée par l'académicien dans son livre et chacune de ses interviews. Si prompts à dénoncer la « brutalisation » du débat et à stigmatiser des personnalités publiques, face à Finkielkraut, les journalistes préalablement cités ne mettent jamais le holà et renoncent à contrecarrer ses thèses. Comme en 2021 face à Zemmour, la grande presse fait œuvre de blanchisseuse : elle légitime le racisme et promeut la réaction. Finkielkraut l'« assagi » a donc toute latitude pour nous balader dans son musée des horreurs. Florilège garanti sans « jugements hâtifs », 100% « nuancé » et « doux ».
- Sur Trump. Finkielkraut le trouve passablement vulgaire, mais il s'incline devant sa politique internationale et n'hésite pas à saluer ses actions au Venezuela, en Iran, mais aussi à Gaza, où Finkielkraut nie catégoriquement le génocide, « une accusation épouvantable et totalement mensongère » : « Il n'y a évidemment pas eu de génocide à Gaza. […] Dans un génocide, il n'y a pas deux belligérants. Si le Hamas avait désarmé, la guerre aurait cessé tout de suite. » (Le Figaro, 05/02) Puis, entre quelques déplorations à propos de l'effondrement de la langue française, Finkielkraut assure que la « décadence woke » (« C à vous ») ébranle les États-Unis au même titre que la « décadence Maga » et que l'« idéologie trans » (« En société ») a écorné la campagne de Kamala Harris – sans réaction des journalistes sur aucun des deux plateaux.
- Sur Renaud Camus. Invité par CNews (14/02) à compatir avec le pamphlétaire néofasciste, Finkielkraut se dit « fatigué de ses surenchères conceptuelles » mais déclare qu'il le considère comme « le plus grand prosateur contemporain » et que « son Journal, démentiel, est aussi génial », avant de regretter sa mise au ban :
Alain Finkielkraut : Renaud Camus […] qui n'a plus d'éditeur, dont les libraires ne vendent jamais les livres […], jamais un compte rendu dans aucun journal, jamais aucune invitation médiatique ! […] L'ironie ultime, c'est que les ennuis lui sont venus du jour où il a parlé de « grand remplacement ». Or aujourd'hui, tout le monde parle de « grand remplacement », même Jean-Luc Mélenchon qui l'appelle de ses vœux ! Il veut […] un nouveau peuple pour en finir avec les Français de souche et pour lui-même accéder au pouvoir.
- Sur l'immigration. Naturellement, il alerte à l'envi sur le « changement démographique massif en France » et ne rate jamais l'occasion de disserter sur son nouveau concept – la « grande cause nationale » qu'il préconise : « la défense du droit à la continuité historique », consistant à « maîtriser l'immigration pour que la France ait une chance de persévérer dans son être » (La Tribune dimanche). Une rhétorique essentialisante, fondée sur des critères ethno-religieux, en partie, qu'il précise à l'antenne de « La grande librairie » en parlant d'une « époque de l'homogénéité culturelle, ethnique » sans qu'Augustin Trapenard ne tique ni ne lui réclame aucun compte. Mais aussi dans L'Express, lorsque l'intervieweur lui demande si « l'Europe [doit] revendiquer ses racines judéo-chrétiennes » :
Alain Finkielkraut : L'Europe devrait simplement consentir à son propre passé. Elle devrait comprendre que sa vocation n'est pas de déserter son être, mais […] de persévérer dans son être à une époque où elle est contestée par une autre civilisation extrêmement vigoureuse et de plus en plus présente en son sein, à savoir l'islam.
Aucun journaliste ne lui opposant de contradiction sérieuse, Finkielkraut se sent pousser des ailes, tout particulièrement dans les médias d'extrême droite. Sur Europe 1, il s'insurge contre « l'hospitalité inconditionnelle » prônée par les « adeptes du sans-frontiérisme » : « Au nom de l'égale dignité des personnes, certains considèrent aujourd'hui comme discriminatoire la distinction entre autochtones et étrangers. » Et chez Valeurs actuelles, il fustige le Conseil constitutionnel, coupable d'avoir « retourné le principe de fraternité contre la souveraineté populaire en interdisant aux législateurs d'ériger en délit […] l'aide à la circulation des étrangers en situation irrégulière. Voilà où nous en sommes : l'État de droit semble destiné à empêcher le droit de l'État. »
- Sur le fascisme et l'antifascisme. Sur CNews (14/02), alors que Finkielkraut s'« inquiète de notre avenir » en se demandant ce qu'il va « se passer en France si un candidat ou une candidate du Rassemblement national est élu en 2027 », sa réponse a le mérite de la clarté : « Un déchaînement des antifas. Nous courons ce risque-là. Non pas une résurgence du fascisme, mais une violence antifa sans limite, voilà ce qui peut nous attendre ! » Dans son entretien au « FigaroVox » (24/02), il déclare notamment que « depuis la chute du IIIe Reich, l'antifascisme n'est plus la résistance héroïque à un régime totalitaire, mais la lutte confortable contre une menace imaginaire », une « idéologie féroce et potentiellement criminelle qui transforme l'adversaire politique en ennemi du genre humain ». Et de réagir tout en « nuance » à la mort du militant néonazi Quentin Deranque : « Nos antifascistes sont des pogromistes qui se prennent pour des résistants. » A contrario, il reprendra le présentateur de RTL concernant cette même affaire :
Alain Finkielkraut : Je ne qualifierais pas comme vous Quentin Deranque de militant d'ultra-droite. C'était un homme, d'après ce qu'on peut savoir, qui était devenu catholique traditionnaliste. Il assistait aux messes en latin et on dit qu'il adhérait aussi à l'Action française. L'Action française est devenue un groupe totalement inoffensif qui a rompu complétement avec l'antisémitisme de Maurras.
Comme on peut le mesurer en lisant l'enquête en deux volets (ici et là) publiée par Ripostes (04/05/2025), celle de Streetpress (29/06/2023) à propos d'une organisation jouant le rôle d'« école des cadres réactionnaires », mais aussi divers articles portant sur les actions de l'organisation dans la période récente [12].
- Sur l'antisémitisme. Le philosophe médiatique a beau être fort peu lucide sur la question, sa parole est d'or sur les plateaux. Dans la continuité du concept de « nouvel antisémitisme » qu'il popularise depuis plus de vingt ans dans le débat public, il répète partout où il passe non seulement qu'« au Front national, l'antisémitisme est aujourd'hui marginal, résiduel », mais aussi qu'« il y a un parti antisémite en France, un seul, et passionnément antisémite comme l'a dit très justement Raphaël Enthoven, c'est La France insoumise. » (« C à vous ») Ou encore, dans Le Figaro (24/02) :
Alain Finkielkraut : L'antisémitisme en effet, n'est plus raciste, mais impeccablement antiraciste et revêt maintenant, dans les universités, les oripeaux de la vertu. Sous l'effet de la politique israélienne, on n'a pas seulement le droit, mais le devoir de haïr les Juifs jusque dans les hautes sphères de la pensée.
Le laisser-faire des journalistes s'explique du fait de la banalisation continue de tels propos au cours des trois dernières années, qui tiennent désormais lieu de prêt-à-penser. Ainsi les journalistes avalisent-ils et reprennent-ils à leur compte la moindre de ses outrances :
Isabelle Schmitz : Le vieil antisémitisme français associé à la droite est désormais passé à gauche […]. Celui qui frappe aujourd'hui en France est, affirme Finkielkraut, « un antisémitisme d'importation », qui rejoue en version miniature le drame du 7 Octobre. [Le Figaro, 02/02]
Bien sûr, le philosophe n'oublie pas d'injurier et de diffamer à tour de bras. Quand il ne qualifie pas Jean-Luc Mélenchon de « Le Pen de la politique contemporaine […], c'est du "Durafour crématoire" d'extrême gauche », il répète à l'envi que Thomas Portes, Aymeric Caron, David Guiraud ou encore Raphaël Arnault sont des « antisémites passionnés et patentés » (RTL). Là encore, aucun commentaire des journalistes, pas plus qu'ils n'en expriment lorsqu'il déclare sur Franceinfo :
Alain Finkielkraut : Que feront les juifs, imaginez, si par malheur Jean-Luc Mélenchon et avec lui David Guiraud, Rima Hassan, Thomas Portes et d'autres arrivent au pouvoir ? C'est ce que disait Robert Badinter avant de mourir : il faut se tenir prêt à partir à temps.
- Sur La France insoumise. Sa détestation viscérale de la gauche se décline sur d'autres terrains, mais repose toujours sur un suprémacisme bourgeois (à travers sa haine de l'égalité) et racial (à travers ses obsessions identitaires). Parmi tous les entretiens parcourus, la seule fois où Finkielkraut parle de classe sociale par exemple, c'est sous un angle identitaire (et imbitable) : « Les quartiers populaires, assure-t-il sur France 2, c'est tout le contraire des classes populaires : c'est des quartiers d'où les classes populaires sont parties parce qu'elles ont perdu la guerre des yeux. » Sur France Inter, il affirme encore que « la gauche […] a trahi tous ses principes fondamentaux l'un après l'autre : la laïcité d'abord […] ; elle a trahi l'école, c'est l'égalitarisme qui tue l'égalité des chances ; elle a trahi la République, elle oublie la nation au profit de l'hospitalité inconditionnelle ». Les journalistes laissent couler. Un seul d'entre eux osera une remontrance. Ironie du sort : ça se passe chez Bolloré. Alors que Finkielkraut s'emballe contre la « francophobie » de Mélenchon – une « francophobie déchaînée ! On ne doit plus parler français ; le français, c'est fini ; la langue française, c'est fini ; on doit parler créole ! » –, Stéphane Dupont des Échos ose d'une petite voix : « Vous exagérez un petit peu là, non ? » Si peu…
À l'heure où la lutte contre l'empire Bolloré mobilise de plus en plus largement, il n'est sans doute pas inutile de rappeler que la banalisation/promotion de l'extrême droite opère via d'autres mécanismes. La saturation de l'espace médiatique par l'un des « intellectuels » jouant depuis des décennies un rôle moteur dans la fascisation du débat public en est un – et le tapis rouge que lui déroulent les journalistes les plus en vue, son accélérateur. Et ce n'est pas là la moindre des « complicités » journalistiques… car celle-ci concerne la quasi-totalité des grands médias.
Pauline Perrenot
Annexe : Finkielkraut tour 2026
Le Figaro, 15/01, 23/01, 28/01, 02/02, 05/02 ; Paris Match, 15/01 ; France Inter, « Le grand entretien », 19/01 ; France 5, « C à vous », 20/01 et « La grande librairie », 18/03 et « En société », 10/05 ; Le Point, 21/01 ; Challenges, 22/01 ; France 2, « Quelle époque », 24/01 ; LCI, « 24H Pujadas », 29/01 ; Marianne, 29/01 ; Lire magazine, 01/02 ; Le Monde, 05/02 ; Le JDD, 08/02 ; Franceinfo, « Le pour et le contre », 07/02 ; Les Échos, 11/02 ; CNews, « Face à Bock-Côté », 14/02 et « L'heure des pros », 25/03 ; La Tribune dimanche, 15/02 ; Transfuge, 18/02 ; RTL, « Journal inattendu », 21/02 ; JDNews, 25/02 ; L'Express, 05/03 ; BFM-TV, 19/03, 05/05 ; Arte, « 28 Minutes », 23/03 ; Public Sénat, « Au bonheur des livres », 27/03 ; Valeurs actuelles, 01/04 ; Vanity Fair, 29/04 ; Europe 1, « Le grand rendez-vous », 24/05.
[1] Battu par le maire sortant divers droite (ex LR) Jean-Luc Moudenc, soutenu (entre autres) par le Medef et le patronat local, dans une campagne marquée par de fortes opérations de désinformation mais aussi d'ingérence israélienne.
[2] Voir la liste en annexe.
[3] Accusé d'inceste sur son beau-fils de 14 ans par Camille Kouchner – dans son ouvrage La familia grande (Seuil, 2021) –, Olivier Duhamel reconnaîtra les faits trois mois plus tard. Quelques jours après la parution de ce livre, Alain Finkielkraut déclarait sur LCI qu'« on n'a pas les éléments. Y a-t-il eu consentement ? À quel âge cela a-t-il commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? On parle d'un adolescent. Ce n'est pas la même chose [qu'un enfant]. » (11/01/2021)
[4] Pierre Bourdieu le cite en exemple dans Sur la télévision, Raisons d'agir, p. 32.
[5] D'après cet aveu-culte de Léa Salamé sur Konbini (19/04/2023) : « Le plus important, évidemment que c'est pas la question, mais c'est le moment. C'est même pas la réponse, c'est le moment. C'est-à-dire que peu importe la question, peu importe la réponse, il faut qu'il y ait un moment. […] Moi, mon obsession le matin sur Inter, par exemple, c'est qu'il y ait un moment. C'est pas d'aller chercher et déceler la vérité, c'est qu'il y ait un moment et que l'auditeur soit surpris. […] Pour moi, un bon journaliste, c'est quelqu'un qui va faire un moment, où il va se passer un truc. »
[6] Il est intéressant de noter que sur la page internet du livre, si Gallimard ne manque pas d'épingler des citations tirées de médias à ses yeux fréquentables, la maison d'édition se garde bien d'y joindre les applaudissements de Causeur, Valeurs actuelles, CNews… ou encore ceux de l'Action française.
[7] Un grand entretien croisé avec Sylvain Tesson (15/01) ; un portrait signé Alexandre Devecchio dans Le Figaro Magazine où Finkielkraut trône à la Une (23/01) ; une chronique d'Eugénie Bastié (28/01) ; une recension d'Isabelle Schmitz pour Le Figaro Histoire (02/02) et un entretien dans l'émission du « Club le Figaro » sur Le Figaro TV trois jours plus tard, animée par… Eugénie Bastié (05/02).
[8] Celle qui n'aura cessé d'extrême droitiser sa politique migratoire notamment, et qui assume un rôle moteur dans la politique déshumanisante et meurtrière menée par et au sein de l'Union européenne, c'est-à-dire une politique « d'enfermement massif », « d'externalisation », « de dissuasion, coercition et criminalisation » (Migreurop, 26/03). Une politique qui satisfait d'autres gauchistes notoires, parmi lesquels Dominique Reynié (Fondapol, janvier 2023).
[9] Lire par exemple son entretien au Figaro du 15 novembre 2023.
[10] Comme on peut le constater avec cette déclaration tirée du Cœur lourd, que citent d'ailleurs tous les journalistes en plateau (sans voir le problème) au moment d'acclamer sa critique du gouvernement Netanyahou : « Face à cet antisionisme virulent qui tourne à l'antisémitisme, je suis solidaire d'Israël. Mais de quel Israël ? Entre les héritiers d'Yitzhak Rabin et les disciples de son meurtrier, je ne peux pas ne pas choisir. C'est encore cela, "le cœur lourd". Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine sans avoir la consolation de l'innocence. » (Nous soulignons).
[11] C'est le phénomène que Finkielkraut mentionne quasi systématiquement : jamais on ne l'entend parler, par exemple, de l'assassinat des Palestiniens par les colons ou l'armée israélienne.
[12] Par exemple à Stains, en 2022, ou à La Roche-sur-Yon, en 2024, à l'occasion d'une manifestation contre le droit à l'avortement.
08.06.2026 à 17:06
Des « élections dont tout le monde se fout royalement ».
Des élections ont eu lieu fin mai dans l'indifférence médiatique. Visant à désigner 77 délégués consulaires et 443 conseillers des Français de l'étranger répartis dans 130 circonscriptions à travers le monde, les élections consulaires se sont tenues du 22 au 31 mai. Au total, ce sont près de 1,7 million de Français résidant à l'étranger qui étaient appelés aux urnes afin d'élire leurs représentants auprès des ambassades et consulats, pour un mandat de six ans. Les conseillers prendront part à l'élection des 12 sénateurs représentant les Français établis hors de France lors des élections sénatoriales de septembre.
Le scrutin n'est donc pas sans enjeu politique… mais les médias n'en ont quasiment pas parlé. Hormis, notamment, LCP (05/04), l'AFP (22/05) [1] ou La Croix (22/05), les rares articles sur le sujet paraissent surtout la veille ou le dernier jour du vote… voire après le scrutin : La Croix, le JDD (30/05), Le Monde, Mediapart (31/05), Le Républicain Lorrain, Libération, Les Échos (04/06), Marianne (05/06)…
« Peu médiatisées en France » (Le Monde), « scrutin discret » (Les Échos), « quasi-indifférence médiatique » (JDD), ou, même, des élections « dont tout le monde se fout royalement » (« Quotidien », 28/05) : au moins les grands médias font-ils preuve de lucidité les concernant.
Iront-ils jusqu'à se remettre en question ? Avec leur pouvoir de mise à l'agenda, les médias jouent un rôle déterminant dans la sélection des informations ; ils constituent, en tant qu'animateurs du débat public, une médiation clé pour que les électeurs et électrices connaissent les modalités de vote, les enjeux qui lui sont liés, les choix politiques qui s'offrent à eux. Mais dès qu'ils se trouvent privés de sondages, de « punchlines » et des principaux éléments constitutifs de la « course de petits chevaux », les médias regardent ailleurs.
Nils Solari
[1] Dépêche reprise entre autres par Les Échos ou le HuffPost.
05.06.2026 à 10:49
Communiqué de l'intersyndicale.
- Actes et actions
Acrimed soutient l'initiative de l'intersyndicale pour une journée de mobilisation « pour combattre les dangers qui menacent l'information, pour refuser les plans sociaux et défendre une information de qualité ». Nous reproduisons ci-dessous leur communiqué.
Toutes et tous à Paris le 18 juin pour défendre les métiers de l'information, piliers de la démocratie
Le jeudi 18 juin, les syndicats SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes, le SGJ-FO, la Filpac-CGT, le SNPEP-FO, Info'Com-CGT appellent l'ensemble des salariés des médias à rejoindre ce cortège et à se mobiliser collectivement pour combattre les dangers qui menacent l'information, pour refuser les plans sociaux et défendre une information de qualité.
Depuis le début de l'année, les tempêtes se succèdent dans le monde des médias : des suppressions de postes par centaines, une précarisation croissante des métiers de l'information, des salarié·es remplacé·es par l'intelligence artificielle, des émissions arrêtées en raison des restrictions budgétaires, des pressions de toutes parts mettant en cause l'indépendance des rédactions, notamment de la part d'éditeurs milliardaires, d'extrême droite entre autres…
Ces difficultés doivent inquiéter l'ensemble des citoyens. Car elles mettent gravement en danger l'information de qualité que tout citoyen et citoyenne est en droit d'attendre dans une démocratie.
Lecteur et lectrice, internaute, auditeur et auditrice, téléspectateur et téléspectatrice, vous ne trouvez plus votre village dans les pages de votre quotidien régional, vous constatez que votre magazine est moins épais et avec des articles tous écrits de la même façon, que les flashs infos sont moins nombreux, les reportages vidéo moins développés par manque de temps… Ce n'est pas qu'une impression : les conditions de travail se sont fortement dégradées. Elles mettent désormais en péril la qualité de l'information.
Ces plans menacent désormais les emplois de journalistes, infographistes, documentalistes, correcteurs, monteurs vidéo, caméramans, rotativistes, techniciens ou personnels administratifs…
À travers les dangers qui menacent l'information, c'est une question de vie ou de mort pour la démocratie en France.
Le 18 juin, mobilisons-nous pour revendiquer :
– L'arrêt des plans de suppressions d'emplois, des effectifs nécessaires pour un journalisme de qualité, la titularisation des précaires ;
– Que l'intelligence artificielle ne serve pas de prétexte à la suppression de métiers et d'emplois ;
– Un encadrement de l'utilisation de l'intelligence artificielle pour préserver l'emploi et la qualité de l'information ;
– Des rémunérations à la hauteur de nos qualifications, l'arrêt de la baisse continue des budgets piges et le respect strict de la loi Cressard ;
– Le respect de notre statut professionnel permettant de résister aux pressions d'où qu'elles viennent, ce qui suppose de refuser que les médias d'information se transforment en officines de propagande ou de désinformation ;
– Des moyens nécessaires pour que l'audiovisuel public puisse mener sa mission correctement ;
– Une véritable bataille menée contre les géants du numérique qui pillent nos informations et conservent les retombées financières ;
– Un renforcement des moyens de régulation du monde des médias : limiter la concentration des médias, inclure les organisations syndicales dans la CPPAP ;
– Un maintien des imprimeries ;
– Un véritable plan national pour lutter contre les déserts informationnels ;
– Un réel renforcement et une plus grande collecte des droits voisins, et l'extension de leur répartition ;
– Un droit à l'information libre et indépendante, socialement garanti ;
– Une révision en profondeur de la loi contre les concentrations de 1986 et une mise à niveau avec le droit européen, sur la protection des sources, l'indépendance de l'audiovisuel public, etc.
Les employeurs des médias et le ministère de la Culture, chargé de l'information, doivent nous répondre.
Un appel à la grève sera déposé par les syndicats SNJ, SNJ-CGT, SGJ-FO et le SNPEP-FO. Les sections d'entreprises sont libres de définir les modalités de leur mouvement de grève.
Le jeudi 18 juin, rendez-vous à 11 heures à Paris (lieu à définir) pour défiler jusqu'au ministère de la Culture. À partir de 14 heures : tables rondes revendicatives à la Bourse du travail, rue du Château d'eau.
Organisée par : le Syndicat national des journalistes (SNJ), le SNJ-CGT, la CFDT-Journalistes, le SGJ-FO, la Filpac-CGT, le SNPEP-FO, et Info'Com-CGT.
Premiers soutiens : Union des clubs de la presse de France et francophones (UCP2F), Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI), Association des journalistes du tourisme (AJT), Prenons la Une, Club de la presse Occitanie, Profession:Pigiste, FEC-FO.
Paris, 4 juin 2026.
04.06.2026 à 07:49
« Quotidien », TMC, 1er juin.
- Télévisions / Jean-Michel Aphatie, « Quotidien », Violences policières, Journalisme de préfecture
« Quotidien », TMC, 1er juin.
Deux jours après la victoire du PSG en Ligue des champions et les célébrations qui ont suivi à Paris (et ailleurs), l'émission de Yann Barthès disserte sur « les émeutiers qui ont gâché la fête » (01/06). C'est depuis le plateau de « Quotidien » que le chroniqueur Jean-Michel Aphatie glisse qu'on « ne note aucune violence policière » et qu'il faut par conséquent « rendre hommage aux policiers » [1] :
Jean-Michel Aphatie : Il faut noter – je suis tout à fait du côté du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez – que la police a agi avec beaucoup de professionnalisme. 890 personnes arrêtées mais on ne note aucune violence policière. Tout ça se fait… c'est quand même un travail difficile, là il faut y aller ! En plus, un journaliste de chaîne info le notait, la journée a été quand même caniculaire, c'est lourd, ces CRS passent des heures à attendre, ils sont harnachés, ça transpire un peu, donc quand même il faut rendre hommage aux policiers.
Aucune violence policière ? Un constat pour le moins inexact – pour preuves cet article de Mediapart sur les « méthodes violentes des forces de l'ordre » ; cette interview d'une avocate dans L'Humanité ; ou encore ce témoignage d'un étudiant face aux procureurs de BFM-TV (03/06).
L'assurance avec laquelle Aphatie livre son verdict erroné rappelle que pour un éditorialiste de plateau, il est possible et permis de rendre compte d'événements depuis un talk show sans connaître le dossier. C'est même le principe des émissions de bavardage. Par défaut, ce sont donc des préjugés et une vision du monde qui serviront de base argumentative. Et voici comment, malgré l'évidence, « aucune violence policière » devient tout à fait plausible. Il faut dire que les médias dominants ont un mal endémique à traiter cette question… y compris quand ça se passe devant leurs caméras.
Maxime Friot
[1] Passage repéré par @Achabussuspendu sur X.
01.06.2026 à 08:44
À propos du documentaire « Palestine, une histoire » (France 5).
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / Documentaires, France 5, Israël, Palestine
Nous reproduisons, sous forme de tribune, ce texte initialement publié par la Coordination française du boycott universitaire, culturel et sportif d'Israël (FRACBI) le 29 avril 2026. Il porte sur le documentaire Palestine, une histoire diffusé sur France 5.
Il existe une forme de malhonnêteté intellectuelle plus redoutable que le mensonge, celle qui emprunte le langage de la rigueur pour mieux maîtriser la conclusion. Le documentaire « Palestine : une histoire », diffusé sur France 5, en offre un exemple particulièrement travaillé. Sur trois épisodes, il convoque le paradigme du colonialisme de peuplement, donne à voir la dépossession historique du peuple palestinien, interroge des témoins, palestiniens notamment, cite des archives, partage des cartes, etc. Tout cela pour aboutir, dans son dernier épisode, à la conclusion la plus convenue qui soit : deux camps, deux extrémismes religieux responsables de manière symétrique. Les Palestiniens seraient finalement tout autant responsables de leur dépossession et du génocide qu'ils subissent actuellement. Le détour historique n'aura servi qu'à habiller d'un vernis de rigueur ce que le discours dominant occidental répète depuis des années.
Les deux premiers épisodes retracent la dépossession coloniale du peuple palestinien, s'inscrivent dans le cadre du colonialisme de peuplement et présentent le projet sioniste comme colonial. Travail utile, en apparence. Mais cette histoire n'est pas là pour comprendre, elle est là pour servir de caution à ce qui vient ensuite. L'épisode 3, le dernier, révèle la fonction des deux premiers ; toute la rigueur historique sur le colonialisme de peuplement était un détour rhétorique. Une fois posée, elle est abandonnée. On bascule vers une autre grille, celle de deux camps, deux extrémismes religieux qui s'affrontent et qui usent de la violence dans le même but.
Dès les premières minutes de l'épisode 3, le décor est exclusivement religieux. Des hommes qui prient dans la rue. Le Hamas décrit comme mû par une « action idéologique » visant un « État islamique » en Palestine. Le doublement du nombre de mosquées entre 1967 et 1987 cité comme donnée signifiante. On est censé parler de colonialisme, on parle uniquement de religion pendant les trois premières minutes de cet épisode. Ce choix n'est pas anodin. Ancrer la résistance palestinienne dans le religieux plutôt que dans le politique et l'anticolonial, c'est la déshistoriciser. C'est faire du Hamas une aberration idéologique, anachronique, sans ancrage dans l'occupation militaire qui dure depuis plusieurs décennies. La musique d'ambiance suit ; l'appel à la prière revient fréquemment en fond sonore, et en général dès que le Hamas est évoqué. Un choix de montage qui n'est pas neutre.
Les Palestiniens, très présents dans les deux premiers épisodes, s'effacent progressivement dans l'épisode 3. Comme si, au moment où l'histoire rejoint l'actualité, ils cessaient d'être des sujets pour devenir un problème, des victimes uniquement. Ce glissement n'est pas accidentel, il accompagne au contraire le basculement de cadre. On ne parle plus d'une population dépossédée, spoliée, chassée de ses terres, en lutte pour recouvrer ses droits les plus fondamentaux, on parle de deux camps qui s'affrontent.
Les indices sont aussi dans les mots. En 1948, ce n'est pas un nettoyage ethnique, c'est une « expulsion ». Autre exemple. Les élections de 2006, pourtant reconnues comme démocratiques par les observateurs internationaux, sont décrites comme remportées « à la loyale » et non « démocratiquement » (ce terme n'est jamais employé). Un terme qui introduit subtilement le doute là où les faits sont établis. De même, Oslo est présenté comme un « accord historique », horizon de paix, presque sans réserve initiale. Il faut attendre plusieurs minutes avant qu'une nuance soit émise, le temps que la grille s'installe ; la paix était possible, les extrémistes l'ont tuée, des deux côtés. Cela s'étend jusqu'à la prononciation. En effet, dans la narration, le Hamas devient « Khamas », Haïfa devient « Khaïfa ». Adopter la phonologie israélienne pour prononcer des noms arabes dans un documentaire français n'est pas un détail, c'est choisir, jusque dans la langue, le point de vue de l'un des deux camps.
Sur le fond, le documentaire procède à plusieurs reprises à une inversion des responsabilités. Les autorités israéliennes auraient été « contraintes » de boucler Gaza et la Cisjordanie en réponse aux attentats dans les années 2000. Les guerres à Gaza sont présentées comme des réponses à des prises d'otages israéliens uniquement, sans cadre politique. Une intervenante affirme que le Hamas « a poussé Israël à commettre les pires crimes de guerre au détriment des Palestiniens eux-mêmes ». L'occupant ne ferait donc que réagir, c'est de la légitime défense, une réponse aux provocations palestiniennes. Sur la seconde Intifada, le commentaire atteint un sommet. Du côté palestinien « on est prêt à sacrifier sa vie », du côté israélien « on tient à la vie ». Vieux fantasme orientaliste qui voudrait que les Arabes aient un rapport particulier à la mort. Les autres tiennent à la vie, tandis qu'eux s'y abandonnent.
Ces glissements, surtout ceux dans le troisième épisode, auraient pu être corrigés si l'on avait davantage donné la parole à des spécialistes du sujet – ils sont nombreux à avoir été sollicités pour ne finalement pas être retenus ou très peu au montage, alors même qu'ils sont aujourd'hui reconnus comme les spécialistes de ces sujets. Leur absence est aussi un révélateur de l'objectif que semble s'être fixé le reportage ?
C'est là la conclusion du documentaire, annoncée dès la présentation de l'épisode 3 : « Dans les deux camps, c'est le temps des faucons, des extrémistes religieux qui préfèrent la guerre à la paix ». Voilà où mène le détour colonial. À une équivalence entre colonisateur et colonisé. Or le colonialisme de peuplement comme paradigme analytique implique précisément une dissymétrie structurelle. Vous avez d'un côté un État avec une armée, des colons, une administration d'occupation, des soutiens internationaux puissants et de l'autre une population dépossédée, en lutte, qui résiste pour sa survie en tant qu'individu et en tant que peuple. Mettre les deux « camps » au même niveau n'est pas de la nuance. C'est l'effacement de cette dissymétrie, et donc la négation du paradigme que le documentaire prétendait pourtant mobiliser.
Enfin, reste les erreurs historiques, factuelles et juridiques. Il ne s'agit pas ici de faire une recension de l'ensemble de celles-ci, mais seulement de rappeler que la rigueur du documentaire est à interroger. Par exemple, sont confondues deux procédures distinctes devant la Cour internationale de Justice (CIJ) : l'avis consultatif du 19 juillet 2024 sur l'occupation d'un côté (qui ne se prononce jamais sur le génocide) et les ordonnances sur le génocide dans l'affaire Afrique du Sud c. Israël de l'autre, en citant une « Charte des Nations Unies sur le génocide » qui n'existe tout simplement pas. Il existe une Charte des Nations Unies et il existe une Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, ce ne sont pas les mêmes textes et ils ne sont pas mobilisés au même moment devant la CIJ.
En somme, ce documentaire ne déconstruit pas le discours dominant sur la Palestine, il lui offre une façade de rigueur historique pour mieux reconduire ses conclusions : la résistance palestinienne est d'abord religieuse, les responsabilités sont partagées, la paix a été sabordée par les deux extrêmes. Mobiliser des paradigmes critiques pour en vider la portée au moment précis où ils comptent le plus, c'est ce que fait ce documentaire. Et c'est plus dangereux qu'une propagande assumée, parce que ça ressemble à de l'analyse.
Insaf Rezagui, Sbeih Sbeih, Leila Seurat, Stéphanie Latte Abdallah et Abaher El-Sakka, FRACBI, 29 avril 2026.
29.05.2026 à 16:19
RMC et RMC Story, 26 mai.
Au programme du talk-show « Estelle Midi » [1], diffusé simultanément sur RMC et RMC Story, ce 26 mai : « Records de chaleur : faut-il fermer les écoles ? » La discussion, portant sur l'adaptation face aux vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, est initiée par l'animatrice Estelle Denis :
Estelle Denis : Il y a quelques jours, il y a Marine Tondelier, la cheffe de file des Écologistes, qui proposait […] un congé climatique. Alors, c'est vrai [que] ça n'a pas recueilli, on va dire, l'ensemble des voix sur ce plateau, beaucoup se sont moqués d'elle, mais est-ce que finalement Marine Tondelier elle avait pas raison ? Est-ce qu'en période de forte chaleur, on devrait pas retirer les enfants de l'école et puis les garder et essayer de faire en sorte qu'ils soient bien ? Aller se balader en forêt par exemple, ce genre de choses…
C'en est déjà trop pour le journaliste sportif-éditorialiste-chroniqueur Daniel Riolo... Et c'est un festival :
Daniel Riolo : Ouais, et puis moi je pense qu'il faudrait un chèque chaleur aussi. Et puis une aide pour acheter des bouteilles d'eau. Une aide pour acheter la petite serviette fraîche que tu vas te mettre sur la nuque. Non, mais c'est bien, j'écoute votre débat avec beaucoup d'intérêt. Tout ce blabla pour deux semaines de chaleur dans l'année. […] J'entends des chiffres qui tombent, « il faut faire quelque chose », « et les bâtiments y sont pas construits correctement »… Bah oui ben dis donc en Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce, les pauvres dis donc, comment ils font ! C'est quand même incroyable, il fait deux fois deux semaines [sic], à peine, à peine !, quand ça arrive parce que c'est pas tous les ans, et on perd notre temps avec ces discussions-là ! Et « il faut fermer les écoles », et « on a trop chaud », et « faut faire attention à bien leur mouiller la nuque et à boire »… Mais on est sérieux là ou pas ? […] Moi, je vous laisse discuter de quelque chose que je trouve absolument délirant.
Encore n'était-ce là qu'une mise en bouche. L'étape suivante ? Relativiser voire nier les dangers des canicules :
- Daniel Riolo : Parce que maintenant j'ai appris qu'au-dessus de 25°C on était déjà « en danger » ! J'entends parler de « sécurité » : sécurité de quoi en fait ? Mais sécurité de quoi ?
- Estelle Denis : Il y a déjà 7 morts, là.
- Daniel Riolo : 7 morts de quoi ? De chaleur ?
- Estelle Denis : 7 morts de chaleur et d'imprudences liées à la chaleur.
- Daniel Riolo : D'imprudences ? Mais moi je m'en fous de l'imprudence ! Ils ont qu'à être prudents !
« Toute votre réflexion, c'est l'assistanat permanent. Le moindre geste du citoyen dans cette société, il doit être fait avec quelqu'un qui vous tient la main. Tout ! Il fait chaud, il fait trop froid… c'est pas possible ! », poursuit-il… avant le bouquet final :
- Estelle Denis : Donc on fait rien en fait ? On laisse les mômes crever de chaud ?
- Daniel Riolo : Il fait chaud, il fait chaud, basta. T'ouvres la fenêtre et tu mets un tee-shirt. Et puis t'arrêtes de chouiner !
Complété, dix minutes plus tard :
Daniel Riolo : Dans les cas de grosse chaleur comme ça, moi, les seules personnes que je comprends, et pour qui il faut arrêter et tout, c'est ceux qui sont sur les gros chantiers, sur les échafaudages, ou qui bossent dans la rue, vraiment où là ils se tapent le cagnard pleine tronche, là oui il faut décaler les horaires, il faut organiser […]. Pour le reste, c'est que des chouineries.
« Beaucoup de messages pour applaudir la diatribe de Daniel tout à l'heure contre une éventuelle fermeture des écoles » appuie enfin un chroniqueur. Riolo plastronne :
Daniel Riolo : Ben tout le monde est d'accord avec moi ! […] Mais qui va pas être d'accord avec moi à part les glandus ? […] C'est comme d'hab', 20% de la population de glandus.
Minimiser les risques des canicules, rechigner aux politiques d'adaptation au changement climatique, tout en ironisant voire en insultant : c'est indubitablement un joli palmarès. D'autant que la leçon de validisme est assurée depuis un plateau climatisé – « Nous, il fait 19°C, il fait trop froid » (Estelle Denis). Mais Daniel Riolo t-arrêtes-de-chouiner est un vrai bonhomme : « Mais, moi, vous pouvez l'enlever ! »
Maxime Friot
[1] Que nous avions déjà épinglé pour ses faits d'armes anti-grévistes.
28.05.2026 à 11:01
Entre-soi, mépris de classe et racisme habituel sur CNews.
- Les pyromanes de l'insécurité / CNews (ex-iTélé), Pascal Praud, Racisme, "insécurité"
Entre-soi, mépris de classe et racisme habituel sur CNews…
Une vague de chaleur inédite par sa précocité et son ampleur s'abat sur la France. Comme lors de chaque épisode caniculaire, les médias audiovisuels dépolitisent et remplissent les antennes à peu de frais : micros-trottoirs sur les terrasses des cafés, images et témoignages de baigneurs, recettes de « cuisine fraîcheur », etc. Sur CNews le 26 mai, lorsque le climato-négationnisme ne s'exprime pas en roue libre [1], Pascal Praud et son équipe bavardent ainsi de divers sujets plus ou moins profonds, en relation plus ou moins directe avec les « fortes chaleurs » : « Comment faut-il s'habiller ? » ; « Le short est-il autorisé en entreprise ? » Puis, comme par association d'idées, une autre thématique va s'imposer : en scrutant les réseaux sociaux, Pascal Praud a repéré une vidéo d'« incivilités » à La Baule, la station balnéaire où il a l'habitude de passer ses vacances. Cela suffit à faire l'agenda : exit la canicule, place à l'insécurité.
« Si vous regardez les infos sur les réseaux sociaux […], vous avez peut-être vu depuis trois jours des images qui vous ont surpris parce qu'à La Baule, cité tranquille, y a une image très très forte qui a fait le tour des réseaux sociaux, où on voit des jeunes gens entrer dans un train. » Le lancement de Pascal Praud est sibyllin, mais le mystère s'éclaircit dès le lancement de la vidéo : sur les images en question, les jeunes qui se pressent et se bousculent sur le quai d'une gare pour prendre le train ont la particularité d'être en majorité… non blancs. « On voit des jeunes gens qui par dizaines sont sur le quai de la gare et ça créé […] beaucoup de chahut ! Et c'est généralement plus calme… », désespère Pascal Praud, qui tente alors une exégèse au doigt mouillé : « Alors pourquoi ? Parce que visiblement, les trains sont gratuits désormais entre Nantes et La Baule, et donc beaucoup de Nantais vont à La Baule gratuitement […], je crois que c'est Madame Rolland qui avait décidé cette initiative, et ça change effectivement la station parce qu'il y a beaucoup de personnes qui arrivent le week-end alors qu'avant, ça pouvait être plus tranquille. »
Salauds de pauvres ! Comme d'habitude, Pascal Praud n'est pas une foudre de précision : le train entre La Baule et Nantes n'est pas gratuit, et il ne s'agit pas d'une compétence de la maire mais de la région [2]. Mais peu importe sur CNews : Pascal Praud diffuse dans la foulée une seconde vidéo et décrit « des échauffourées » devant la plage de La Baule, survenues la veille. Une « bagarre » qu'il relie naturellement aux « jeunes gens » dont il venait de parler. Et d'égrainer les « on dit » en guise d'information : « On dit qu'il y a du deal, il y a du shit, il y a de la drogue, et des choses qui ne se passaient jamais, la cité était plus calme. »
L'occasion de rediffuser un extrait de l'interview du maire LR de La Baule, Franck Louvrier – que Pascal Praud promouvait déjà quelques mois plus tôt [3] –, sollicité dans l'émission précédente pour réclamer davantage de « forces de l'ordre » au ministre de l'Intérieur. Le cadre étant posé, le commentaire débridé peut s'élancer. Avec Joachim Le Floch-Imad en l'occurrence :
Joachim Le Floch-Imad : Je connais bien La Baule, donc je n'aurais jamais pensé être amené à commenter ce genre d'images un jour… Maintenant, on a là une preuve de plus qu'il n'y a plus d'espace préservé de l'incivilité, de l'insécurité en France. Mais le problème, il n'est pas dans la politique municipale du maire de La Baule qui est extrêmement vigilant […], il est sur le ruissellement de tout un tas de maux qui travaillent l'ouest de la France, en particulier Saint-Nazaire et Nantes, où il y a eu une explosion de l'immigration […], une politique totalement absurde du logement social. On est face à des défis vertigineux qui appelleraient à une thérapie de choc… Qui aura le courage ?
Une fois le lien insécurité/immigration effectué sur la base d'une simple vidéo postée sur X, le journaliste Thomas Bonnet entretient la stigmatisation en expliquant que « ce n'est pas parce qu'on a grandi dans un logement social qu'on doit se comporter comme ça ». D'ailleurs, selon lui, le « niveau social » n'explique rien, puisque les « supporters de Lens », eux, se comportent bien – « la notion d'enracinement commande aux instincts primaires » expliquait-il la veille (25/05). Praud intercepte et relance en citant le tweet d'un élu RN anciennement syndicaliste policier. Puis, vient cet échange d'anthologie :
- Pascal Praud : Ceux qui auront les moyens iront dans des endroits où ils se savent protégés. Donc ils iront à Monaco, ils iront en Corse…
- Thomas Bonnet : C'est la fin de la France comme nation.
- Pascal Praud : Oui, bien sûr ! Mais bien sûr, c'est ça ! Donc ceux qui sont entre guillemets privilégiés…
- Thomas Bonnet : Mais La Baule était censée être un endroit préservé…
- Pascal Praud : Oui, mais il y a le train ! Et le train, ça change tout. Surtout quand il est gratuit. Parce qu'à Noirmoutier, il n'y a pas de train. Donc les gens iront à Noirmoutier.
Si vous croisez Pascal Praud à Noirmoutier, vous saurez pourquoi : pour éviter « les allers-retours » de « ces gens-là ». Ces « gens-là » qui ne sont d'ailleurs « absolument pas élevés », « pas éduqués », explique encore Charlotte d'Ornellas.
Pascal Praud, magnanime, les pardonnerait presque : « La chance que vous avez eue, la chance que j'ai eue, c'est qu'on a eu des parents qui se sont occupés de nous et qui nous ont appris ! » Contrairement à ces jeunes sauvageons, dont les parents sont forcément « démissionnaires ». « On voit bien sur les images qu'ils sont massivement issus de l'immigration, continue d'Ornellas. Le fait de le souligner, c'est suspect […], personne ne va oser ! » Heureusement, CNews a osé, tout comme ses chroniqueurs osent tirer la conclusion qui s'impose : « Si on ne remet pas des interdits éducatifs dès le plus jeune âge, prévient ainsi Joachim Le Floch-Imad, on sera incapable demain de civiliser la jeunesse, de lui permettre de résister à la barbarie […], c'est ça qu'il y a derrière ces images. »
Monter un fait divers en épingle pour fabriquer le grand récit de « l'ensauvagement » et attiser la haine raciste : telle est la spécialité de CNews. Dans l'émission précédente, où le sujet faisait déjà « débat », le présentateur Romain Desarbres avait beau reconnaître un effet de loupe – « C'est une loupe parce que c'est quoi ? C'est une minute dans une journée » –, il n'en justifiait pas moins cette instrumentalisation éditoriale : « C'était important d'en parler, parce que c'est vrai que quand Gérald Darmanin dit : "Il n'y a plus d'endroit safe", on le voit petit à petit. Voilà. […] [C]'est un événement qui s'est passé : il faut en parler. »
Et à vrai dire, le groupe Bolloré n'a pas lésiné sur les moyens pour tenter de convertir ce fait divers insignifiant en fait politique majeur, également traité par la presse locale et commenté par Jordan Bardella sur X : commentaires dans les émissions « La matinale », « L'Heure des Pros », « L'Heure des pros 2 » ou encore « 100% Frontières » – qui consacrera l'ouverture puis vingt minutes au sujet, dont un micro-trottoir avec un ancien candidat du RN… présenté comme un simple passant. Et comme de coutume, les synergies ont joué à plein puisque des contenus sont également parus dans Le JDD, mais aussi sur Europe 1, où les vidéos de La Baule ont notamment fait les choux gras de… Pascal Praud, dans l'émission qu'il anime entre deux « Heures des Pros ».
Pendant que la planète brûle et qu'on compte déjà « au moins » sept morts liées à la canicule en France [4], Pascal Praud semble bien davantage s'inquiéter pour son lieu de villégiature, pollué par une horde de pauvres décivilisés. Pour anecdotique que semble cette séquence sur la chaîne, elle n'en est pas moins représentative de la mécanique des médias Bolloré : co-construire un « événement » à partir d'un post X et recycler l'« actualité » jusqu'au matraquage – quitte à diffuser des informations fausses ou approximatives –, au bénéfice d'un agenda politique d'extrême droite tout à fait clair : mépris de classe, racisme, haine de la gauche, du service public et des politiques de justice sociale. Et ce, en pleine canicule comme en période de grand froid.
Jérémie Younes
[1] Georges Fenech notamment ce matin-là, qui interrompt Pascal Praud lorsque ce dernier parle de « la part de l'activité humaine » dans le réchauffement climatique : « Vous avez dit : "Personne peut la nier." Bah moi je vous dis non. » Ou encore : « Beaucoup de scientifiques ont pas cette opinion, il ne faut pas jeter l'anathème sur ceux qui réfléchissent un peu autrement. »
[2] Lire par exemple cet article du Télégramme (26/05), dans lequel le maire de La Baule déclare lui-même qu' « il n'existe pas de "train des plages" ou de gratuité sur les transports. »
[4] Selon les déclarations de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.