21.10.2026 à 15:50
Des communiqués CGT, CFDT et SUD suite au JT du 18 octobre.
- Mouvement des lycéens (2026) / CFDT-Journalistes, SNJ-CGT, France 2Nous reproduisons ci-dessous trois communiqués : un premier de la CGT France Télévisions (20/10), un deuxième de la CFDT France Télévisions (19/10), et un troisième de Sud France Télévisions (21/10). Les trois font suite au même JT : le 20h du 18 octobre, sur France 2.
Le ministère de l'Intérieur en a rêvé, le 20h de Laurent Delahousse l'a fait ! Un clip de propagande intitulé « Au cœur des violences » qui décrédibilise les manifestants du 17 octobre. Un mouvement social d'ampleur nationale réduit à un message de haine sans filtre. Le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence, une obsession.
12 minutes d'images de casse jusqu'à la nausée. Comme dans un film trash, s'inspirant des 3 règles du théâtre classique : unité d'action, de lieu, de temps. Lancé de pavés des casseurs, Place de la République à Paris, l'après-midi du 17 octobre.
Ça saute aux yeux : l'équipe a les deux pieds dans le même sabot, même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux. On tourne en rond autour des poubelles en feu, le démontage du mobilier urbain, dans les nuages de gaz lacrymogènes. Leur mission ? Filmer les casseurs en action qui jettent des pavés à répétition, sous le nez des CRS et des manifestants piégés. C'est sans fin.
Des manifestants qui ne parlent pas de leurs revendications
Les manifestants au milieu du chaos ont répondu présents Place de la République. Ils étaient venus porter leurs revendications. On attendait des sonores puissants, mais on est loin ici de Victor Hugo et de ses descriptions des barricades de juillet 1830 dans « Les Misérables ».
Le 20h de France 2 reste au ras du bitume et nous livre pêle-mêle avec des ambiances sonores captées à l'arrachée : « c'est toujours plus ou moins le bordel mais aujourd'hui ça commence tôt », « Marianne est en train de cramer », « ça m'a atterri dessus… ils tirent à bout portant… ils commençaient à utiliser les bombes au poivre... et tout le monde est parti et ils m'ont lancé une grenade assourdissante dessus… ça a impacté ma main… ».
Tant pis pour les revendications des manifestants, on ne les entendra pas. Des pompiers passent devant la caméra, on espère l'interview des hommes du feu, mais non, rien : le néant.
Une histoire sans parole ou presque, qui vise Mélenchon
Après 4 longues minutes de violence, de chaos, de feu, d'effroi, de peur, de malheur, la voix de la journaliste refait surface, comme si de rien n'était. Sans transition elle annonce :
« À quelques mètres de là, dans une ambiance bon enfant, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ».
J-L Mélenchon : « Une mise en mouvement de toute la jeunesse du pays, moi je ne suis pas capable là comme ça de trouver une comparaison, c'est plus puissant que Mai 68, au sein de la jeunesse, donc c'est vraiment un événement qui nous apprend des choses sur notre pays et surtout c'est incroyable ! »
Vous l'aurez compris, le leader insoumis répond à une question sur les revendications des manifestations, et non sur la violence et les casseurs que l'on nous a servi tout au long du sujet. Un contre-sens évident, assumé par l'autrice du reportage et sa rédaction en chef. Un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession et qui par la même occasion éclabousse la crédibilité de toutes les rédactions de France Télévisions, de toutes les équipes qui peuvent en subir les conséquences sur le terrain.
Après les tags de l'extérieur des locaux de France 3 à Grenoble le 18 septembre, c'est France 3 à Caen qui en a fait les frais en début de semaine avec le tag « Journaliste collabo. La Pref vous parle tous les soirs ».
Appel à la démission de l'équipe du 20h week-end
Le 20h week-end a choisi son camp. Desservir la cause des revendications légitimes portées par les lycéens et les citoyens : redonner des moyens à l'école, l'amélioration des conditions d'accès à l'éducation, l'égalité des chances, la fin de Parcoursup.
Le 20h week-end ne représente en aucun cas l'opinion de l'ensemble des journalistes de France Télévisions. Seule une fraction bâtit ce narratif nauséabond.
La CGT se désolidarise complètement de ce JT de désinformation, porte-parole du ministre de l'Intérieur. Une télé de préfecture. La politique du pire à France Télévisions est à l'œuvre. Nous attendons des réponses claires du directeur de l'information pour savoir quelles suites il compte donner à ce crash éditorial. Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner.
Voilà quelque temps déjà que ce tract couvait. Comme un feu de poubelle.
Le traitement des manifestations lycéennes par France Télévisions.
Mais, hier soir, comment dire, avec cette édition spéciale « La France sous le choc », France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant à l'instar des casseurs qu'elle dénonce, comme insane, le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits.
Un choc, oui.
Une tendance préoccupante
Acrimed avait déjà épinglé France 2 au début du mois pour sa « hiérarchie » de l'information. Du lundi 28 septembre au jeudi 1ᵉʳ octobre, 13 h et 20 h cumulés, l'observatoire des médias note que le traitement des « violences » en marge du mouvement a été neuf fois plus important que les causes ou les revendications du mouvement lui-même. Les violences policières, elles, n'existant quasiment pas.
Les accusations du gouvernement contre LFI devancent même les revendications des lycéens dans la hiérarchie de l'info.
Le 13 octobre, c'est Arrêt sur images qui fait ses comptes sur France info. De 6h à 22 h, ce jour-là, les lycéens ont eu droit à 13 mn et 16 s, soit 1,38 % du temps d'antenne.
En comptant les porte-parole du mouvement, non lycéens, et en ajoutant les étudiants interrogés dans les cortèges, la chaine plafonne à 25 minutes, soit 2,6 % du temps d'antenne.
Plein gaz (lacrymo)
Hier soir, nous avons voulu faire nos propres comptes lors de cette édition spéciale sur France 2 intitulée « La France a peur », heu non pardon « La France sous le choc ».
Précision : nous ne critiquons évidemment pas ici les équipes de reportage qui se sont mobilisées tout le week-end dans des conditions extrêmement difficiles.
Ce que nous dénonçons, ce sont les choix éditoriaux, les angles des sujets, les « commandes » qui ont pu leur être passées.
Pour nous mettre dans l'ambiance avant l'allocution du président de la République, sujet de 2 min consacré aux violences du week-end, cinq secondes sur les revendications.
« En regardant ces images, nous nous sommes tous demandé : qu'ont-ils en tête, comment des Français peuvent faire cela à la France ? » déclare fort à propos le président.
Vient-il de visionner le reportage de France 2 ? « Comment peuvent-ils en arriver là ? »
Justement, retour plateau, Laurent Delahousse se pose la même question. Exactement. « Comment en est-on arrivé là ? »
Là, on était en droit d'attendre du service public des réponses.
Un éclairage politique, social et économique, des sujets sur le budget de l'éducation nationale, sur le schéma du maintien de l'ordre « à la française », sur la baisse du pouvoir d'achat… Du fond, quoi.
Que nenni. On est là et on y restera. Pendant 56 minutes. Et, le fond, on l'a touché, oui. Les sujets s'enchaînent, les mêmes images tournent en boucle et les synthés sont anxiogènes au possible : « Tensions maximales dans les centres-villes », « sidération à Limoges », « les forces de l'ordre dépassées ».
C'est la circulation circulaire de l'information, au sens propre. Effet siphon (cérébral) garanti.
– Dans « Sidération à Limoges », le maire accuse même « l'ultra-gauche » d'avoir brûlé le beffroi, « elle a signé son crime », assène Sherlock… sans la moindre once de preuve ni parole contradictoire. On le laisse tranquillement dérouler.
C'est pourtant à Limoges, souvenez-vous, que l'extrême droite a eu le privilège de connaître le contenu d'un reportage sur Oradour avant même sa diffusion, au nom du même sacro-saint contradictoire.
– Dans le sujet « 24 h qui ont bouleversé le pays » : sur les 4 minutes de reportage, six secondes données à une lycéenne qui manifeste, 24 secondes sur les manifestations « pacifiques ». Tout le reste n'est que pillage, casse, incendies…
Règle de trois basique : si 24 h font 4 min, il y a eu dans cette journée « bouleversante » : 3 h de manifestations et 21 h de chaos.
S'ensuit évidemment un direct sur les 2300 interpellations, le profil des 550 gardés à vue. En pied, grand-écart, « autre information », en bref, très bref, 5 secondes, montre en main, sur les enquêtes de l'IGPN suite aux blessures graves de mineurs à St-Etienne et Mulhouse. Retour aussitôt sur les « 3000 pilleurs à Marseille ». C'est quand même plus grave. Que vaut une main arrachée face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ?
Il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que « les revendications sont toujours là » traitées sous l'angle, faut pas abuser non plus, du « sentiment de gâchis des manifestants ».
Au cœur des violences
Les « médias internationaux manquent de mots ce soir », entend-on. Visiblement France 2 aussi. Pour boucler cette spéciale qui tourne en rond, France 2 propose un sans commentaire (ou presque) de onze minutes. C'est dire la bizarrerie du concept : on a cru à un énième bug de la box.
« Au cœur des violences », soit Orange Mécanique, sans chapeau mais avec le melon. Une « immersion » que, soit dit en passant, tout le monde peut désormais vivre en direct sur les réseaux sociaux grâce à la foultitude de manifestants vidéastes amateurs, sans com et avec un même son dégueulasse.
Ça commence par une minute de manifestations disons « normales », on ne sait plus quel mot employer à force, avant d'embrayer sur quatre minutes de « scènes chaotiques de pure violence », sans commentaire, sans recul, sans explication.
Là, accrochez-vous, l'enchainement est très douteux. On retrouve « à quelques mètres de là, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon qui analyse la situation ». Quelle situation, on ne sait pas, et c'est là tout le problème. Ce dernier, ravi, sourire aux lèvres, répond : « C'est plus puissant que mai 68 dans sa genèse… C'est incroyable ! »
Inséré au chausse-pied entre deux séquences de « pure violence », le moment est lunaire. Soit le montage est mal foutu, soit il est orienté. Dans les deux cas, c'est très grave. Retour sans transition sur les violences qu'on a déjà vues et revues. Elles durent cette fois six minutes supplémentaires.
Sur les 48 min d'émission spéciale (hors allocution présidentielle), selon nos comptes, moins de deux minutes ont été consacrées aux revendications lycéennes et au plus de 600 000 manifestants dans les rues de France.
Nous poserons tous les points soulevés ci-dessus en commission déontologie.
En attendant, la CFDT FTV déplore ce traitement médiatique qui, ne soyons pas naïfs, fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France.
Nous nous tirons aussi une balle de LBD dans le pied et dans l'œil. Dans le pied, car TF1, qui a beaucoup moins tartiné que nous hier soir, a réuni 2,5 millions de téléspectateurs de plus que nous. Dans l'œil, parce que nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier (il suffit pourtant de lire leurs pancartes).
Ce que nous devons à la société française. Une information équilibrée, froide, vérifiée, de l'analyse, du recul.
France Télévisions voulait « rassembler » les Français, là elle les divise. Pire, elle les occulte. Comment, oui, en est-on arrivé là ?
« La France sous le choc » : c'est le titre qu'a choisi France 2 pour son JT spécial du 18 octobre. D'entrée de jeu, le cadrage est clair, on ne parlera pas d'une France en colère, mobilisée, ou révoltée, d'une France qui manifeste ou qui s'exprime, mais d'une France « sous le choc ». Et ce n'était que le début d'une heure catastrophique d'antenne, qui nous a donné la nausée. Déontologie bafouée, information maltraitée, journalisme piétiné : tout était fait pour recracher le narratif du pouvoir en place et alimenter les discours de l'extrême droite.
La voix de son maître : un JT au service du gouvernement
« Sous le choc », c'est ainsi que nous laisse ce journal télévisé ni fait ni à faire. 56 minutes sans queue ni tête journalistique, centrées en grande partie sur les dégradations de biens, que les journalistes qualifient en boucle de « violences ». On vous laisse apprécier la mesure dans le choix des mots : « violences extrêmes », « guérilla urbaine », « centres-villes dégradés », « commerces saccagés », « riverains médusés », « sidération »… En revanche, il y a des termes que vous n'entendrez jamais : « nasse », « charge policière », « manifestants blessés »… Au total, dix secondes seulement seront consacrées à traiter à la fois une main arrachée par une grenade, et une adolescente éborgnée. Pas une seule fois, la stratégie du maintien de l'ordre décidée par le gouvernement ne sera interrogée ou remise en question.
Pourtant, juste après l'allocution d'Emmanuel Macron, Laurent Delahousse pose la question : « Comment en est-on arrivé là ? » On s'attend alors à de l'analyse, à du recul, à des explications. Raté : on revient aux images, en boucle, de pillages des magasins, d'affrontements, sans jamais les interroger, ni les mettre en perspective. On devra se contenter d'un enchainement de micros-trottoirs et d'interviews, comme celle du maire de Limoges qui assure que « l'ultra-gauche a signé son crime ». Que fait-on avec ça ? Aucun contradictoire, aucune preuve, aucune recherche d'information, aucune remise en question journalistique. Ces accusations seront assenées à trois reprises dans le JT. On apprendra pourtant, le lendemain, par la bouche de la procureure de Paris, qu'elle ne peut « absolument pas confirmer » que les auteurs des violences sont des « personnes politisées vers l'ultragauche ».
Par le choix des titres, par les angles des reportages, par la hiérarchisation des informations, par le manque criant de recul et d'analyse, Laurent Delahousse s'est transformé en idéologue et le JT est devenu un organe de propagande au service du ministère de l'Intérieur. Notez d'ailleurs que les seuls syndicats interrogés, au lendemain d'une mobilisation sociale historique, sont ceux… de la police.
CNews n'aurait pas fait pire
Mais c'est au bout de 43 minutes qu'arrive le clou du spectacle, le plus sordide. Le présentateur promet « une immersion au cœur de cette journée du 17 octobre ». C'est en fait 11 minutes 30 d'images d'affrontements, de sons d'explosions dans la capitale… le tout presque sans commentaire. On se demande ce qu'il se passe. La régie est-elle en train de diffuser par erreur un bout à bout de rushes bruts ? Ah non ! Après cinq minutes d'images de chaos sans aucun contexte, la rédactrice annonce : « à quelques mètres de là, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ». Une tournure bien malhonnête : on croirait qu'il s'exprime sur les images de chaos qu'on vient de voir, alors qu'il se trouve, lui, dans un cortège tout à fait calme. Le candidat à l'élection présidentielle dira une phrase, à peine audible tant le son est médiocre. Il parle d'une « mise en mouvement de la jeunesse » et ajoute que « c'est plus puissant que mai 68, (…) et surtout, c'est incroyable ». Puis, la journaliste enchaîne : « et pendant ce temps-là, place de la République… » Et c'est reparti pour six minutes d'images de chaos, toujours sans analyse ni commentaire. La manipulation est grossière.
Comment ne pas être d'accord avec nos confrères de Télérama, qui écrivent : « France 2 assume de renoncer totalement au journalisme » ? Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es du même groupe, de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? Comment ne pas avoir peur, en tant que reporters de France Télévisions, d'être assimilé·es à ce simulacre de journalisme ?
Sud dénonce avec force cette heure d'antenne consacrée à faire la propagande du gouvernement et le lit de l'extrême droite. Notre carte de presse ne doit pas être qu'un symbole, elle nous oblige. Défendons-la. Sud exige une réponse du directeur de l'information aux nombreuses critiques internes et externes à France Télévisions.
21.10.2026 à 09:20
Une tribune signée par 780 étudiants en journalisme.
- Mouvement des lycéens (2026)Nous reproduisons cette tribune signée par 780 étudiants en journalisme, et parue initialement dans L'Humanité le 16 octobre.
Dans le contexte du mouvement social lycéen actuel d'ampleur, nous, étudiantes et étudiants en école de journalisme, soutenons les revendications sociales de l'Union Étudiante dans sa pétition lancée le 5 octobre 2026, qui a récolté à ce jour 75 000 signatures [1].
Nous dénonçons la couverture médiatique actuelle du mouvement lycéen par une grande partie des médias. Nous l'estimons intolérable. Les revendications lycéennes se retrouvent invisibilisées par des lignes éditoriales sensationnalistes et orientées.
Tout comme la Ligue des droits de l'Homme, nous accusons certains médias d'omettre les violences policières, en se concentrant davantage sur les incidents provoqués par des « individus extérieurs », qui se seraient greffés aux groupes des lycéen·nes. Il est également important de souligner que certains médias refusent toujours de flouter les mineur·es pris·es en photos et vidéos, bafouant ainsi leurs droits.
Sous couvert d'une prétendue impartialité journalistique, certaines rédactions faussent l'accès à l'information pour décrédibiliser le mouvement. ACRIMED, l'Observatoire des médias, relate qu'entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026, les JT de France 2 (ceux de 13h et 20h) ont consacré seulement 11 sujets aux mobilisations lycéennes : 75 % du temps des sujets abordaient la dégradation matérielle, 8 % les revendications et seulement 3 % concernaient les violences policières, soit 47 secondes d'antenne… Nous observons une dissonance entre ce que nous voyons nous-même sur le terrain, au contact des personnes qui luttent et ce que relaie la majorité des médias.
Une telle couverture médiatique ne masque-t-elle pas les enjeux de la mobilisation ? Les rédactions mettent sous silence ce mouvement social. En tant que futur·es journalistes, nous nous indignons de ces méthodes, contraires à la déontologie journalistique. C'est pourquoi nous devons nous montrer solidaires et affirmons que nous soutenons nos camarades étudiant·es et lycéen·nes face à la répression policière et médiatique.
On nous apprend que les mots servent d'abord à présenter les faits. Les événements récents mettent en lumière la manière dont la majorité des médias opèrent une inversion symbolique, consistant à traiter davantage les dégâts matériels que la perte d'un œil, d'une main ou d'une mâchoire fracturée. Nous dénonçons ici une manipulation sémantique. Pour criminaliser les revendications en cours, les médias qualifient des feux de poubelle de « violences urbaines ». Ils décrètent « violents » les moindres dégâts matériels quand la répression et les sévices physiques apparaissent sous l'appellation « maintien de l'ordre ». Il ne s'agit donc pas seulement d'une différence de vocabulaire mais d'un choix éditorial.
Ces sujets nous concernent toutes et tous. Nous devons nous mobiliser afin que ces enjeux déontologiques ne soient pas étouffés au service de cette répression exercée sur la liberté d'expression. L'essor grandissant de nouveaux médias, sur les réseaux sociaux notamment, est un indicateur important du besoin de représentation que ressentent de nombreux·ses jeunes.
Nous nous opposons aux méthodes de traitement de l'information de certains médias grand public. Ils devraient réaliser un travail important de recontextualisation, qui permettrait de comprendre la complexité d'un mouvement social. En tant qu'étudiant·es en journalisme, il est de notre devoir de nous unir contre cette désinformation qui porte préjudice à la reconnaissance des revendications et occulte les violences policières subies, en grande partie par des mineur·es.
Le journalisme est un contre-pouvoir par nature et l'information, un bien commun. N'oublions pas que l'essor de la presse prend ses racines en pleine Révolution Française, en suivant l'idée républicaine : par le peuple, pour le peuple.
Nous nous reconnaissons davantage dans la couverture de certains médias à la ligne éditoriale indépendante et appelons les médias grand public et leurs journalistes à se responsabiliser. D'autant plus que dans un contexte de campagne présidentielle, le rôle des médias occupe une place majeure.
Chaque journaliste a une responsabilité. S'affranchir du cadre déontologique, en faisant primer l'opinion sur la véracité des faits, revient à condamner à mort, non pas uniquement la profession, mais la démocratie elle-même. Nous ne voulons pas de ce journalisme.
780 étudiantes et étudiants de 15 écoles de journalisme (École de journalisme de CY Cergy, Celsa – Paris, CFJ – Paris et Lyon, ESJ – Lille, École de journalisme de Grenoble, les étudiant.es de l'école de journalisme de l'IFP – Paris, EJCAM – Marseille, les étudiant.es mobilisé.es de l'IJBA – Bordeaux, IPJ – Paris, EDJ – Paris, CUEJ – Strasbourg, IUT de Lannion, EJC – Cannes, Master de journalisme de Metz, EPJT – Tours).
[1] Depuis la parution de la tribune, ce nombre a augmenté. Au 21 octobre, la pétition compte 91 000 signataires. Note d'Acrimed
20.10.2026 à 11:37
« Ça fait vraiment peur ».
- Médias en AllemagneDeux soirées électorales, deux ambiances dans les rédactions allemandes : la victoire triomphale du parti d'extrême droite AfD en Saxe-Anhalt le 6 septembre et l'arrivée en tête de la formation de gauche Die Linke à Berlin deux semaines plus tard. Lequel de ces deux événements politiques a-t-il suscité le plus d'effroi ?
« Ça fait vraiment peur », frissonne face à la caméra Julius Böhm, l'envoyé spécial du média en ligne NIUS. « Berlin c'est la fin », se lamente sur X Felix Dachsel, chef du service des grands reportages au Spiegel, l'hebdomadaire le plus diffusé d'Allemagne. « La police berlinoise est horrifiée », alerte de son côté le fil d'infos du quotidien conservateur Die Welt, qui rapporte ce constat lugubre d'un porte-parole en képi : « Berlin ist gefallen », Berlin est tombée. Nous sommes le dimanche 20 septembre au soir et la presse allemande découvre avec stupeur et tremblements les résultats des élections régionales qui viennent de se clore dans la capitale allemande.
Manifestement, l'heure n'est pas seulement grave : elle est apocalyptique. Est-ce parce que l'AfD vient de remporter à Berlin le meilleur score de son histoire avec 16,2 % des voix, presque deux fois plus qu'il y a cinq ans ? Bien sûr que non. De l'extrême droite et de son ascension dans le pays, il sera relativement peu question tout au long de la soirée. Deux semaines plus tôt, pourtant, le parti couvé par Elon Musk a raflé près de 44 % des voix en Saxe-Anhalt. Il se trouve aujourd'hui en position de gouverner le Land, qui deviendrait ainsi le premier territoire allemand à succomber à l'extrême droite depuis les années 1930. Mais à quoi bon s'en inquiéter, puisque ce qui monopolise l'attention ce soir et fait couler des hectolitres de sueur sur les plateaux, c'est la victoire à Berlin de Die Linke, la formation de gauche arrivée largement en tête avec 25,7 % des voix, bien au-delà de ce qui était attendu.
Sa cheffe de file, Elif Eralp, est une juriste spécialisée en droit de l'immigration, fille d'un couple de syndicalistes turcs qui ont fui leur pays lors du coup d'État militaire de 1980. Elle a axé sa campagne sur un positionnement antifasciste clair et sans ambages, mais aussi sur la promesse de porter remède à la crise du logement. Face à un coût du mètre carré qui a presque doublé en dix ans, Elif Eralp propose de plafonner les loyers, de construire de l'habitat social et de « communaliser » (vergesellschaften) 220 000 logements détenus par les grands groupes immobiliers. Manifestement, la perspective d'une expropriation massive des accapareurs n'a pas trop rebuté l'électorat.
Sur les éditorialistes, en revanche, elle fait l'effet d'une averse de grêle. « Radical », « fou », « irréaliste », « démagogique » et « dangereux » sont les maîtres mots de la soirée. Lorsque le chancelier Friedrich Merz annonce en urgence une loi interdisant la communalisation de logements privés au nom des sacro-saints intérêts des « investisseurs allemands comme étrangers », les convives de l'animateur Markus Lanz, sur la deuxième chaîne publique ZDF, hochent la tête d'un air entendu : sanctuariser les profits des nababs de l'immobilier leur paraît une mesure de bon sens. Pour conjurer le retour des soviets, le journaliste Jörg Thadeusz exhorte les partis de centre-gauche (SPD et Grünen) à refuser toute coalition avec Die Linke. « Il faut étouffer dans l'œuf la formation d'un gouvernement de gauche à Berlin », vocifère-t-il sur le plateau de « Tagesthemen », le JT de la première chaîne publique ARD (20/09). En somme, le cordon sanitaire qui était autrefois de mise avec l'extrême droite doit désormais s'appliquer aux antifascistes.
Comme ailleurs en Europe, l'aversion contre la gauche se nourrit aussi de l'instrumentalisation de l'antisémitisme : une grande partie des médias allemands accusent Elif Eralp et son parti de haine anti-juive du fait de leur dénonciation du génocide de Gaza. Dans un pays où les grands médias persistent encore à parler de « guerre contre le Hamas », et où l'acquisition de la citoyenneté est conditionnée à la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël, toute expression d'une sympathie pour les victimes palestiniennes est nécessairement suspecte d'hérésie. Surtout venant d'une candidate d'origine turque, et plus encore d'un parti politique qui, à Berlin, compte une proportion non négligeable de militants issus de l'immigration.
Ce n'est donc pas une surprise si les clameurs médiatiques soulevées par le vote berlinois vont se déplacer en un clin d'œil du terrain économique – sauver la rente immobilière des fonds d'investissement – vers les sables mouvants de la « Staatsräson » et leur composante aujourd'hui la plus viscérale : l'islamophobie. Rien n'indique mieux ce changement de focale que le cri du cœur de Ulf Poschardt, l'ancien directeur de Die Welt et toujours porte-parole influent d'Axel-Springer, premier groupe de médias et d'édition du pays : « Tout le monde a peur de 1933. Le véritable danger, pourtant, c'est 1949 : le retour de la RDA – avec, en prime, des islamo-fascistes arabes », s'étrangle-t-il sur X au soir du scrutin, dans une version typiquement germanique du cross-over « islamo-gauchiste ». Ainsi va le révisionnisme de la classe médiatique allemande, friande de « devoir de mémoire » lorsqu'il s'agit de justifier les livraisons d'armes à Israël, mais où la résurgence du nazisme est considérée comme un moindre mal face au péril rouge sarrasin.
Cette fulgurance donne le ton de la campagne de presse qui va se déployer dans les jours qui suivent. Certes, beaucoup l'admettent, il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent avec Elif Eralp, qui s'est toujours illustrée par sa modération sur la question palestinienne et qui, dès son discours de victoire, a réitéré l'assurance qu'elle ferait de la lutte contre l'antisémitisme une de ses priorités. Mais on peut tout de même trouver des osselets à ronger – comme, par exemple, la présence de la candidate à un concert de soutien donné fin août dans le quartier populaire de Neukölln, au cours duquel le rappeur Dahabflex a lancé « death to IDF [1] ». Dans la quasi-totalité des portraits qui lui seront consacrés au lendemain de l'élection, il n'en faudra pas plus pour soupçonner Elif Eralp de « duplicité », voire de « complaisance envers les antisémites » (Tagesspiegel, 21/09). Les médias vont aussi relayer avec gourmandise l'intervention de l'ambassadeur d'Israël à Berlin, Ron Prosor, pour qui la percée de la gauche berlinoise représente une « menace immédiate pour la survie » de la communauté juive de la ville – déclaration contre laquelle cent cinquante membres de ladite communauté signeront le 24 septembre une lettre ouverte en défense de Die Linke. « Ce déluge d'accusations vise à étouffer les opinions divergentes et à saper le droit international, écrivent-ils. Dans un contexte où l'antisémitisme ne cesse de gagner du terrain partout, le fait de pointer du doigt un parti de gauche démocratique constitue non pas une observation neutre, mais un instrument politique destiné à détourner l'attention et à la réorienter. [2] » Sans surprise, leur texte bénéficiera d'une couverture médiatique nettement moins abondante que les diatribes de l'ambassadeur.
Une petite histoire rapportée le soir-même de l'élection va occuper une place encore plus envahissante dans le récit médiatique : parmi les sympathisants de Die Linke rassemblés cette nuit-là au siège berlinois du parti, un photographe saisit l'image d'un homme racisé qui lève le pouce en signe de victoire. Il s'agit de Issa Remmo, patriarche d'une famille libano-allemande régulièrement mise en cause pour ses activités criminelles. Pour les médias, c'est du grain à moudre inespéré. Certes, la salle était ouverte à qui voulait entrer, certes, l'homme fut prié de quitter les lieux à peine reconnu, comme le relatera le lendemain le journaliste indépendant Yossi Bartal, témoin de la scène, sur Bluesky. Qu'importe, la machine est huilée et prête à mouliner. D'autant qu'un détail providentiel va encore lui fournir du carburant : l'homme était accompagné d'un réfugié palestinien de 70 ans identifié comme ancien militant du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Un soupçon de mafia libanaise et un parfum de terrorisme palestinien : le mélange parfait pour attiser le scandale.
« Pour les Juifs et les Juives à Berlin c'est une situation extrêmement menaçante », alerte dès le lendemain Focus, l'un des plus gros hebdomadaires du pays. En sous-titre : « Les dirigeants de Die Linke fêtent leur victoire en posant avec des partisans du Hamas. » Durant plusieurs jours, la quasi-totalité des journaux de la ville et du pays vont faire leur miel de cette incrimination par association. Du quotidien ex-alternatif Tageszeitung (ou Taz) au conservateur Frankfurter Allgemeine en passant par la presse Springer, les ondes publiques ou le centre-gauche Süddeutsche, tous s'indignent et spéculent sur les sombres apparentements entre la gauche berlinoise, les « clans arabes » et les Palestiniens forcément suppôts du Hamas (le FPLP est d'inspiration marxiste). On en oublierait presque l'abominable spoliation qui guette les gros propriétaires immobiliers.
La répugnance avec laquelle les médias allemands accueillent l'irruption d'une candidate progressiste sur la scène politique contraste singulièrement avec la normalisation de l'extrême droite consacrée deux semaines plus tôt par le triomphe de l'AfD en Saxe-Anhalt. Cette fois, pas de vent de panique dans les rédactions, ni de sirènes annonciatrices de la fin du monde, ni d'extrapolations disqualifiantes : quelques mines abasourdies, consternées parfois, mais aussi de prodigieux efforts de compréhension, notamment sur les plateaux de Caren Miosga et Markus Lanz, hôtes des deux principaux talk-shows politiques de la télévision publique (respectivement sur ARD et ZDF).
Ici, le fameux cordon sanitaire qui prévalait si longtemps dans les médias allemands, et rendait impensable l'invitation d'un politique d'extrême droite, a craqué il y a déjà quelques années. Caren Miosga et Markus Lanz n'hésitent plus à tendre un siège bien rembourré aux dirigeants de l'AfD. Et notamment à la première d'entre eux, Alice Weidel, intronisée sur le plateau de Caren Miosga le 2 février 2025 pour une causerie ainsi présentée : « Quel genre d'Allemagne voulez-vous, Madame Weidel ? » Elle y trouva l'occasion d'étaler longuement et librement sa haine des immigrés et ses projets de « remigration » conçus pour rendre au Vaterland sa blancheur immaculée. « Cette émission donne un nouveau et triste exemple de la manière dont la télévision publique offre gratuitement de la publicité aux fascistes – dans l'espoir naïf qu'il serait possible, d'une manière ou d'une autre, de "désenchanter" le fascisme en mettant ses représentants suffisamment souvent devant les caméras, nota le lendemain le site de critique des médias Übermedien. La désinformation, les théories du complot et l'incitation à la haine détruisent le débat. Les mensonges et les fausses informations sont difficiles à réfuter une fois qu'ils ont été diffusés. Leur répétition constante les ancre dans l'esprit du public. Cela ne semble pas préoccuper l'ARD et la ZDF. The talk must go on. [3] »
C'est donc assez logiquement que le travail de légitimation de l'extrême droite passe un nouveau cap le soir de son triomphe en Saxe-Anhalt le 6 septembre dernier. Caren Miosga reçoit cette fois le politologue Christian Stecker, qui milite pour effacer les derniers vestiges du cordon sanitaire d'antan. Lorsqu'elle lui demande pourquoi l'immigration provoque un tel rejet en Saxe-Anhalt, l'un des Länder du pays comptant la plus faible proportion d'étrangers, l'universitaire rétorque doctement : « Je crois que l'acceptation du pluralisme fait qu'on peut aussi bien défendre un projet de société multiculturel que la conception ethno-pluraliste portée par l'AfD, à savoir que le peuple allemand est une communauté culturelle que l'on souhaite protéger en se demandant quelle immigration on veut et en quelle quantité. » Ni l'animatrice, ni son autre invité (l'ancien ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière, de droite lui aussi) ne bronchent face à cette justification pseudo-savante du racisme. « Ethno-pluralisme » est une notion forgée dans les années 1970 par Henning Eichberg, idéologue de La Nouvelle Droite aux côtés du français Alain de Benoist. Elle véhicule l'idée d'un « droit à la différence culturelle » qui justifierait une séparation étanche des groupes ethniques. Au racisme biologique des nazis canal historique, mal vu à l'époque, elle substituait un racisme « culturel » que la bourgeoisie éclairée pouvait épouser en toute bonne conscience. « Ce concept fournit donc une base idéologique à l'exclusion, à l'expulsion et au nettoyage ethnique », comme le souligne la journaliste et autrice Annika Brockschmidt [4].
Trois jours plus tard, surprise : le chancelier Friedrich Merz, qui n'a eu de cesse de plagier les mots d'ordre de l'AfD pour accélérer sa propre politique d'expulsions de réfugiés, prononce un discours au Bundestag dans lequel il accuse le parti d'extrême droite de vouloir mettre en œuvre un « nettoyage ethnique en fonction de l'origine et de la couleur de peau ». Tel est en effet le projet revendiqué par l'AfD : rafler et expulser en masse des millions d'étrangers, de demandeurs d'asile et d'Allemands naturalisés. Mais la presse s'interroge : le chancelier ne va-t-il pas trop loin ? Dans Bild, le tabloïd droitier du groupe Springer et titre le plus diffusé d'Allemagne, on convoque un historien membre de la CDU, Andreas Rödder, qui juge la déclaration de Merz excessive : « Il ne s'agit pas d'un nettoyage ethnique tel que nous le connaissons à travers l'histoire et qui a toujours été associé à des mesures de violence. » La « remigration » voulue par l'AfD sera non-violente bien sûr et respectueuse des droits humains. « Nous ne devrions pas jeter d'huile sur le feu », opine un autre historien consulté par Bild, Michael Wolffsohn (09/09).
Cette injonction aux bonnes manières se révèle assez largement partagée dans le monde médiatique. « Un nettoyage ethnique, comme dans les Balkans ? Malgré toutes les critiques justifiées que l'on peut porter sur les idées nationalistes de l'AfD, Merz s'est laissé emporter », tempère également le journal de référence des milieux d'affaires, Frankfurter Allgemeine (11/09).
Vues de France, pareilles attentions paraîtront sans doute étonnamment familières. L'accoutumance au fascisme structure désormais la vie politique dans les deux pays. Mais, en Allemagne, elle constitue encore un phénomène relativement nouveau. L'effet de rattrapage est d'autant plus brutal. Si certains journaux, comme le Spiegel, se refusent toujours – jusqu'à quand ? – à interviewer les dirigeants de l'AfD, la plupart n'ont plus de scrupule à les traiter en interlocuteurs comme les autres. La normalisation du génocide de Gaza, qui a vu la grande majorité des rédactions s'aligner docilement sur les éléments de langage des gouvernements allemand et israélien, n'est sans doute pas étrangère à cette remise à jour. Lorsqu'on ferme les yeux sur des massacres de civils, on peut aussi bien avaler un programme de guerre contre les minorités.
La presse Springer constitue à cet égard un cas d'école, puisque l'extrême droite y bénéficie du même traitement de faveur que les porte-voix de l'armée israélienne. Sous les manchettes graisseuses de Bild comme dans l'habillage bourgeois de Die Welt, les dirigeants de l'AfD jouissent d'un accueil affable, tandis que les mobilisations de soutien à Gaza sont constamment décriées comme antisémites et pro-Hamas. Et la tribune d'Elon Musk, publiée à la Une de Die Welt en décembre 2024, qualifiant le parti d'Alice Weidel de « dernière lueur d'espoir », fait naturellement écho à la déclaration d'amour au Premier ministre israélien déclamée deux mois plus tôt par le porte-étendard du groupe, Ulf Poschardt : « Netanyahou est l'avant-garde de l'occident », on peut compter sur lui pour nous protéger du « virus anti-occidental et anti-Lumières » propagé par les « décadents » et les « barbares » (N24, la chaîne info de Die Welt, 06/10/2024).
Aujourd'hui Poschardt s'éponge le front en observant le mouvement des lycéens français, qui ont l'audace de ne pas tous être blancs et chrétiens. « Les élections à Berlin le montrent, l'immigration musulmane est devenue un facteur déterminant dans les stratégies de conquête de la gauche. On voit ces jours-ci en France comment cela se termine », grondait-il le 2 octobre dans Die Welt. On a vu : ça se termine par des reporters d'extrême droite chassés des manifestations comme des malpropres. Bientôt aussi en Allemagne ?
Olivier Cyran
[1] Israel Defense Forces, c'est-à-dire l'armée israélienne.
[2] Lettre ouverte publiée sur le site du « Forum de la gauche syndicale de Berlin » (Forum Gewerkschaftliche Linke Berlin).
[3] « Hört auf, die AfD in Talkshows einzuladen ! » (« Arrêtez d'inviter l'AfD dans les talk-shows ! »), Übermedien, 03/02/2025.
[4] Annika Brockschmidt, « Normalisierung zur besten Sendezeit » (« La normalisation aux heures de grande écoute »), sur son podcast, 13/09/2026.
19.10.2026 à 14:00
Marginalisation des mobilisations, occultation des violences policières.
- Mouvement des lycéens (2026) / France Inter, Etudiants, lycéens
Comment et avec qui les intervieweurs de « La grande matinale » de France Inter ont-ils choisi de parler des mobilisations lycéennes ? Nous avons écouté (et minuté) l'intégralité des entretiens de l'émission entre le lundi 28 septembre et le mardi 13 octobre. Le constat est accablant, entre désintérêt pour le sujet, priorité à la parole gouvernementale et occultation des violences policières.
« La grande matinale » de France Inter, en tête dans le paysage radiophonique français avec 4,6 millions d'auditeurs chaque jour, dispose de deux cases d'interview : « L'invité de 7h50 » (un entretien de 9 à 11 minutes chaque jour [1]), et « L'invité de 8h20 » (un grand entretien de 20 à 25 minutes, du lundi au vendredi [2]). Constitué entre le 28 septembre et le 13 octobre, notre corpus compte 28 interviews au total. Ces prestigieux segments sont les temps forts de l'émission quotidienne : ceux qui font le plus d'audimat, qui génèrent des posts sur les réseaux sociaux, des commentaires dans le champ politique et des reprises à travers toute la presse. Comment les journalistes-vedettes qui les animent ont-ils traité les mobilisations lycéennes et étudiantes ? Réponses chiffrées – et accablantes pour la « première matinale de France ».
Premier constat : alors que le pays connaît un mouvement lycéen d'une ampleur inédite, le sujet ne semble pas passionner les matinaliers de France Inter. Entre le 28 septembre et le 13 octobre, sur 28 entretiens (d'une durée cumulée de 7 heures et près de 36 minutes), seulement 14% du temps d'antenne a porté sur le sujet.
Sur ces 28 entretiens, trois ont été consacrés entièrement (ou presque) à la mobilisation lycéenne ; un quatrième le fut en grande partie : celui de Manuel Bompard (29/09), au cours duquel le sujet a occupé 8 minutes et 15 secondes – soit un tiers du temps d'antenne. Pourtant brûlante, cette actualité occupera une part résiduelle de cinq entretiens supplémentaires, pour une durée allant de 27 secondes (face au gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin, 07/10) à 2 minutes et 50 secondes (face à l'acteur Vincent Lindon, 08/10).
Au cours de ces deux semaines, les mobilisations lycéennes ont bel et bien été traitées ailleurs dans la matinale, dans « Le grand débat » du week-end [3] et, bien sûr, dans les journaux d'information. Mais on le sait : beaucoup plus courts, bien moins exposés et rarement repris par les confrères, les sujets de journaux n'occupent pas la même place dans la hiérarchie de l'information. La parole des premiers concernés y est de surcroît sélectionnée et fatalement compressée par le format du micro-trottoir, donc de portée moindre que lors d'un entretien seul à seul face à un intervieweur pendant près de dix ou vingt minutes en continu…
Deuxième constat : parmi les trois entretiens focalisés sur le mouvement social, deux ont été accordés à des ministres – Laurent Nuñez (« L'invité de 8h20 », 06/10) et Édouard Geffray (« L'invité de 7h50 », 13/10) – et un seul à des représentants de lycéens : le 2 octobre, Sabrine Kharbach et Ryad Rani, respectivement porte-parole de l'Union étudiante et de l'Union syndicale lycéenne (USL), ont été conviés pour le créneau d'interview le plus court, dont nous avons en outre pu observer la teneur…
Bilan des courses : au cours des deux premières semaines de médiatisation du mouvement social, alors que les intervieweurs de « La Grande matinale » ont consacré 1 heure 2 minutes et 6 secondes au sujet, ils auront passé la moitié du temps d'antenne (31 minutes et 30 secondes) à en discuter… avec des membres du gouvernement !
Sur cette soixantaine de minutes au total, 22 minutes et 24 secondes ont été consacrées aux « violences » en général – poubelles brûlées et mains arrachées confondues. L'entretien avec Laurent Nuñez en accapare pas moins de 15 minutes et 20 secondes. Si le ministre de l'Intérieur n'est pas ménagé, et si l'entretien questionne avec insistance sa « stratégie de maintien de l'ordre », les violences policières ne sont jamais problématisées comme telles par les intervieweurs. S'il mentionne quelques cas précis au détour de relances (main arrachée à Lens, mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l'Aumône, lycéens éborgnés par des tirs de LBD à Tours et Argenteuil), Benjamin Duhamel ne les mobilise que comme des exemples d'éventuels abus de la force (toujours) légitime. Une approche qui se pense neutre et factuelle, qui oppose de fait un propos contradictoire… mais qui se borne à parler de « maintien de l'ordre » plutôt que de « violences policières ». Un cadrage d'ailleurs bien pratique pour le ministre qui, même placé face à des cas concrets, peut justifier son recours à la force au nom de l'ordre et de la lutte contre les « violences urbaines ». Les intervieweurs parleront bien volontiers de « consignes de retenue » ; ils questionneront une « disproportion » de la force, mais le feront en présentant systématiquement cette dernière comme une « réponse » ou des « répliques » des « forces de l'ordre ». Le ministre ne s'y trompe pas et félicite d'ailleurs la présentatrice Florence Paracuellos au terme de sa toute première question : « J'aime bien que vous parliez de "répliques" ». Courageux mais pas téméraires, les matinaliers délègueront l'emploi du terme « répression policière »... à un auditeur reçu par téléphone (en l'occurrence Kaïs, un lycéen de Créteil). L'inégalité du dispositif se chargera du reste : « On ne peut pas parler de répression », balaye en une phrase Laurent Nuñez. Les journalistes n'y reviendront pas.
En réalité, seules 38 secondes porteront véritablement sur les violences policières désignées comme telles. Elles ne le seront qu'à l'initiative des deux représentants des lycéens, Sabrine Kharbach et Ryad Rani (02/10), et non sans opposition. Initialement interrogée sur les violences des manifestants, Sabrine Kharbach détourne en effet la question de Quentin Lafay une première fois : « Oui, on peut parler des violences policières », cingle-t-elle, avant de mentionner les cas d'un lycéen éborgné et de plusieurs « étranglements » commis par la police. Un non-sujet pour le journaliste, qui relance les deux syndicalistes sur d'autres « violences précises », à savoir « certains établissements […] incendiés » et « certains personnels de l'Éducation nationale qui ont été pris à partie, blessés ». Ryad Rani tente de boycotter la question une seconde fois. « Le gouvernement est coupable de chaque violence policière et il est responsable de l'entièreté de cette situation », amorce-t-il, avant d'être cette fois-ci interrompu et rabroué par Quentin Lafay : « Sur les violences policières, on a bien compris, mais je parle des violences du camp d'en face, comment les qualifier ? Est-ce que vous les condamnez, déjà ? »
« On a bien compris » : vraiment ? En deux semaines, en dehors de ce cas, aucun intervieweur n'aura formulé lui-même le terme « violences policières » dans une question. En revanche, le 7 octobre, la matinale de France Inter s'inquiétait auprès du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin : « Les marchés financiers scrutent la mobilisation des lycéens. Ça a quel effet, ça, sur la signature de la France ? » À chacun ses priorités…
Après les coups de neuf heures, « La Grande matinale » se prolonge avec « La Grande matinale - Le mag » sous l'égide de Sonia Devillers, qui anime à cette occasion « Le débat » – portant sur « un grand fait d'actualité politique, économique, nationale ou internationale » – et conduit un grand entretien d'environ vingt minutes intitulé « Le Grand portrait ». Du 28 septembre au 15 octobre, aucun des dix créneaux « Le débat » ne porte sur le mouvement social [4]. Assumant une portée magazine relativement détachée de « l'actualité politique » – telle que la conçoivent en tout cas les grands journalistes… –, « Le Grand portrait » a lui aussi totalement snobé les mobilisations des lycéens. À la même période, Sonia Devillers a mené 12 interviews, principalement avec des artistes (comédiens, chanteurs, écrivains, etc.). Sur 3 heures, 55 minutes et 51 secondes d'antenne, le sujet sera uniquement abordé par Omar Sy… pendant 1 minute et 25 secondes.
Un surgissement par effraction de la politique, que Sonia Devillers se chargera d'ailleurs ni une ni deux de ramener à la niche. Alors qu'Omar Sy décrit la mobilisation des lycéens comme l'une des « petites lumières » du moment et dénonce de manière virulente le fait qu'« on ne les écoute pas du tout » et qu'en lieu et place, « le réflexe, c'est […] de leur taper sur la gueule », « de les mettre les uns en face des autres pour faire des combats d'enfants » et de « leur demand[er] de se taire », la journaliste n'embraye pas. Mieux, elle passe du coq à l'âne en jouant la carte de la pacification :
Sonia Devillers : Moi, j'ai trouvé quelque chose qui rassemble. J'ai trouvé une petite lumière qui rassemble. Dans le genre petite lumière, petite source d'énergie qui rassemble, il s'appelle Nadir Hifi [le joueur de basket-ball]. Regardez. [Extrait audio de commentateurs sportifs en liesse pendant la fin d'un match du Paris Basketball face au Mans Sarthe Basket, lorsque Nadir Hifi offre la victoire au club parisien en marquant un panier sur le buzzer final.]
À l'évidence, ce n'était là non plus ni le lieu, ni le moment pour les lycéens. Comprenez : il ne faudrait pas enrayer la « douce machinerie néolibérale ».
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Sous le patronage de Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, de Quentin Lafay du vendredi au dimanche.
[2] Conduit par le duo Florence Paracuellos/Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, et par Eva Roques/Quentin Lafay le vendredi. Le week-end, ce créneau de 8h20 se transforme en « débat » entre chroniqueurs réguliers : Gilles Finchelstein et Emmanuelle Mignon (le samedi) ; Nora Hamadi et Raphaël Doan (le dimanche). Parce qu'il n'est pas de même nature et ne fait pas intervenir des invités ponctuels, nous n'avons pas intégré ce format « débat » dans nos observations.
[3] « Les mouvements lycéens : l'ampleur de la colère ? » (04/10) et « Mouvement des lycéens : "Le maintien de l'ordre ne peut être la seule solution", selon Gilles Finchelstein » (10/10).
[4] Il n'y a pas eu de « débat » le 14 octobre et le 15 octobre, il a été remplacé par « Le rendez-vous de la médiatrice » qui, lui, porte sur le traitement du mouvement social par France Inter...
16.10.2026 à 19:04
Journalisme de préfecture.
- Mouvement des lycéens (2026) / Journalisme de préfecture, La Voix du Nord, Violences policières
Un 4x4 de la police fonce sur des adolescents en plein mouvement social ? La Voix du Nord fait dans le journalisme de préfecture.
Lundi 5 octobre 2026, 8 heures du matin. La ville de Dunkerque est recouverte d'une brume épaisse. C'est l'automne. Mais les nuages de vapeur ne sont pas uniquement dus aux intempéries. Il s'agit de grandes volutes de gaz lacrymogène qui se répandent sur la cité, dont les habitants suffoquent au son des sirènes de la fameuse Jeep grillagée. Ses exploits ont fait le tour des réseaux sociaux, jusqu'au 20h de TF1. Habituellement, ce véhicule de guerre sert à traquer les exilés kurdes, afghans ou guinéens le long de la frontière maritime. Il fait partie des nouveaux équipements automobiles à disposition des CRS et gendarmes déployés pour la lutte contre le « phénomène migratoire ». Mais ce jour-là, il servira à la répression du mouvement lycéen.
Le quotidien La Voix du Nord jouit d'une réputation de journal non-aligné. Il avait appelé à voter contre Marine Le Pen aux élections régionales à Hénin-Beaumont en 2015. Il n'appartient ni à une banque, ni à Bolloré, mais à un groupe médiatique belge. Ses journalistes sont souvent sur le terrain. Le 5 octobre vers midi, un journaliste de l'édition locale assiste à cette scène surréaliste : le 4x4 fonce dans la foule de manifestants, met en danger des dizaines de lycéens acculés, obligés de fuir dans les bosquets, sur les trottoirs et le long du canal. Ils hurlent de panique devant les manœuvres à peine croyables de cette voiture folle, dont les occupants sont galvanisés par les encouragements des policiers à pied.
Pour La Voix du Nord, il n'y a apparemment pas matière à en écrire quoi que ce soit. Ce jour-là, rien ne sera publié en rapport avec cette voiture-bélier qui n'a pas encore fait le tour de France. Pire : ce n'est que trois jours plus tard, alors que les vidéos du rodéo ont déjà largement circulé sur les réseaux sociaux [1], que « la grande dame du Nord » se décide à imprimer une série de trois articles sur ce qu'il convient d'appeler le scandale de la Jeep. Ils seront dignes des plus grandes heures du journalisme de préfecture.
Le premier article, publié en pages Région le jeudi 8 octobre [2], est particulièrement sommaire : à peine plus d'un feuillet. Il semble d'emblée destiné à réhabiliter l'image de la police : après deux premiers paragraphes faisant état de « violences urbaines » et dressant le bilan de « blessés légers parmi les policiers », Alexis Constant explique qu'« une jeep de la police accélère pour enfoncer la barricade » érigée par des manifestants « au milieu des feux de poubelles ». Et de certifier : « Aucun manifestant ne sera blessé. »
Le même auteur remet le couvert le lendemain dans les pages locales… et monte d'un cran. Intitulé « À Dunkerque, une Jeep de police filmée à vive allure, une enquête ouverte : notre récit des événements » [3] (09/10), cet article explique sans sourciller que les policiers ont foncé en Jeep dans la foule pour mieux « protéger les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs » et surtout pour « déblayer la chaussée » obstruée par les lycéens en lutte. La légende de la photo accompagnant l'article enfonce le clou : « La jeep de la police a voulu pulvériser les barricades posées par quelques émeutiers qui venaient de jeter des pavés sur les forces de l'ordre. Nous avons pris cette photo quelques minutes avant que le 4x4 n'entre en action. »
Le journaliste était sur place. Les faits se sont déroulés à 15 minutes à pied de sa rédaction, mais ce qu'il avait vu ne l'avait guère convaincu. C'est donc a posteriori qu'il revendique sa présence sur les lieux : « Une scène filmée à laquelle "La Voix du Nord" a assisté », écrit-il en chapô de l'article. Il détaille donc les étapes qui ont mené à cet incroyable rodéo. D'abord, les prémices : « La police est visée par des jets de pierre, mais aussi des bouteilles et des canettes durant de longues minutes. Huit blessés légers sont à déplorer parmi les forces de l'ordre, qui ne ripostent pas et se protègent derrière des boucliers. » Le sous-texte est clair : les agresseurs ne sont pas du côté des policiers chauffés à blanc par le « zéro consigne » de Laurent Nuñez, mais bien du côté des manifestants, lesquels sont même accusés de blesser les représentants de l'ordre. Le journaliste ne précise pas la nature de ces blessures… et ne fait aucune mention de celles des manifestants.
Deuxième étape de cette route vers le rodéo du chaos, « les policiers jugent que la situation devient dangereuse pour les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs. Il est décidé de disperser les émeutiers avec des tirs de lacrymogène ». À Dunkerque, où au moins six lycées sont entrés en lutte, cela fait très longtemps que de tels assauts policiers ne se sont pas produits [4] : mais ce n'est pas là l'angle de l'article. Le reporter, en charge de la rubrique Faits divers de l'édition dunkerquoise, continue son déroulé des « faits » :
Les policiers ne peuvent pas déblayer la chaussée à la main en raison des projectiles qui volent. Il est donné l'ordre à la Jeep renforcée, protégée par des grilles, de déblayer les obstacles, rue de Paris, ainsi que sur les voies adjacentes, elles aussi encombrées. Cela afin de permettre aux véhicules de police et aux motards d'intervenir plus facilement alors que les émeutiers jouent au chat et à la souris avec les policiers.
Des ajustements techniques – voire de salubrité urbaine ! – pour empêcher les violences des jeunes, en somme. Pile poil le discours de la place Beauvau.
La Voix du Nord ne s'interrogera jamais sur le dispositif démesuré mis en place ce jour-là, ni sur le degré d'agressivité des policiers présents – « Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule, là ! », les entend-on dire sur les vidéos de l'événement, juste avant les accélérations du 4x4. Le quotidien hégémonique du Nord se contente de reproduire le cadrage de la police, sa chronologie, sa mise en récit des événements… et son lexique : les manifestants ne sont plus des lycéens, ce sont des « émeutiers », friands de « violences urbaines ». Pire : le journal estime que « hors contexte, la vidéo peut laisser croire que les policiers ont lancé à grande vitesse un 4X4 tout terrain en direction des jeunes pour les disperser »… Cas d'école, tandis qu'un intertitre essaye de dédouaner définitivement les policiers : « Spectaculaire, mais pas de jeunes visés. »
Alors que le ministre de l'Intérieur a déclenché une enquête pour mise en danger de la vie d'autrui (confiée à l'IGPN, en plus d'une enquête ouverte par le Parquet de Dunkerque), que La Voix du Nord rendait compte dès le 7 octobre (sur son site web) d'une « enquête disciplinaire en cours », qu'au moins quatre autres exemples de voitures-béliers policières ont été recensés en France depuis le début du mouvement (Troyes, Bourgoin-Jallieu, Montélimar, Port-de-Bouc), que plusieurs manifestants mineurs ont perdu leur main, leur œil, leur santé mentale, que près de 6 000 lycéens (un record) ont été arrêtés depuis le début du mouvement, que le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a dit suivre avec « inquiétude » la situation en France, La Voix du Nord fait passer les chauffards policiers les plus célèbres de France pour de gentils pères-la-morale soucieux de protéger la population. L'épilogue de l'article est clair sur ce point :
Les policiers à pied ont fini par acculer un groupe d'une vingtaine de jeunes gens au bout de la rue de la Douane, devant la passerelle Saint-Martin. Des discussions se sont engagées. La police les a sermonnés, leur faisant un peu de morale. Aucun jeune n'a été blessé, certains se plaignant tout de même de l'irritation due au gaz lacrymogène. La tension est ensuite retombée dans le quartier.
Pour La Voix du Nord, tout est bien qui finit bien. Or, on apprendra le lendemain, dans les mêmes colonnes, qu'une adolescente de 14 ans a été percutée par la Jeep : « Jeep de la police à Dunkerque : une jeune manifestante affirme avoir été percutée, le procureur demande "des vérifications" » (10/10). Le témoignage n'a pas été recueilli par le journal local, mais par les équipes d'une chaîne nationale – BFM-TV en l'occurrence ! Quoiqu'aux premières loges pour enquêter, La Voix du Nord a préféré rester au chevet du commissariat. En outre, le quotidien ne prend nullement les déclarations de l'adolescente pour argent comptant : « Elle serait rentrée avec une copine à son foyer d'hébergement avant de faire constater ses blessures » ; elle « aurait annoncé son intention de déposer plainte ». La veille et l'avant-veille en revanche, aucun conditionnel n'était de mise au moment d'affirmer qu'« aucun jeune n'a été blessé », ou encore que « la Jeep n'a pas foncé sur les piétons ».
La Voix du Nord s'est-elle excusée pour avoir repris mot pour mot les éléments de langage de la police ? Elle a plutôt fait comme si de rien n'était. Dans l'article de l'édition du 10 octobre, on lit ainsi sous la plume d'Alexis Constant :
Le véhicule tout-terrain, lancé à vive allure dans trois rues de la Basse-Ville, avait semé la panique parmi les jeunes. Certains avaient dû s'écarter pour éviter le 4X4 qui, selon la police, voulait dégager les obstacles posés sur la chaussée, alors que les forces de l'ordre étaient la cible de jets de pavés.
Manifeste en début de paragraphe, le changement de ton s'accompagne d'une mise à distance relative des arguments des dites « forces de l'ordre » : « selon la police », précise Alexis Constant. La veille, il n'était pas question de citer ses sources : le journaliste se confondait entièrement avec le policier. Le journalisme de préfecture, ce n'est pas seulement BFM-TV, France 2 ou France Info. Structurellement dépendante des sources policières lui permettant chaque jour de remplir sa rubrique « Faits divers », la presse locale se convertit bien souvent en haut-parleur du storytelling policier.
Julien Brygo
[1] La vidéo a d'abord été publiée sur la plateforme TikTok, puis, localement, sur Meta par le média indépendant Calais La Sociale.
[2] Alexis Constant, « La vidéo d'une Jeep de la police fonçant vers des émeutiers crée l'émoi », édition du 8 octobre.
[3] Article paru la veille sur le site internet du journal.
[4] On peut remonter jusqu'à 1992, la grève des dockers contre la réforme portuaire de Michel Delebarre et Jean-Yves Le Drian, pour avoir trace d'affrontements et de barricades urbaines.
16.10.2026 à 12:18
Automne 2026
- Médiacritiques
Le Médiacritiques n°60 sortira de l'imprimerie le 2 novembre. À commander sur notre site ou à retrouver en librairie. Et surtout, abonnez-vous !
Ce numéro ne sera pas plus diffusé en kiosques que les précédents. Vous pourrez cependant le trouver dans les librairies listées ici, ainsi que sur notre boutique en ligne.
Tous les anciens numéros sont (ou seront) en accès libre ici.
12.10.2026 à 13:47
Hiérarchie de l'information, pouvoir de consécration.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / Libération, Palestine, Israël
En promouvant une nouvelle fois en grande pompe les états d'âme de Delphine Horvilleur concernant Gaza et surtout Israël, les grands médias contribuent à consolider la hiérarchie des voix légitimes et à renforcer les récits hégémoniques à propos de la question palestinienne. Une hiérarchie de l'information déréglée, un pouvoir de consécration dévoyé, un deux poids, deux mesures décomplexé : Libération avait donné le ton dès la fin septembre.
Le dernier livre de Delphine Horvilleur, Sermons sous les décombres, paru début octobre dans la nouvelle maison d'Olivier Nora (ex-Grasset), fascine les grands médias français. Partout, le tapis rouge : entretiens louangeurs dans les matinales de France Inter (06/10) et de Radio Classique (08/10), dans Ouest-France (06/10) – où Delphine Horvilleur est exposée en manchette à la Une –, mais aussi sur le plateau de « La grande librairie » (France 5, 07/10) ou encore dans les pages du Monde (11/10) et de La Tribune dimanche (11/10) ; bonnes feuilles dans Le Figaro (06/10) ; comptes rendus béats dans Challenges (07/10), La Voix du Nord (7/10) – qui salue « une parole pleine de sagesse » –, La Croix (11/10) – qui honore ses « puissantes méditations […] sur la violence » –, sans oublier Le Nouvel Obs (07/10), qui célèbre un livre « inspirant » et, « à l'heure des campismes délétères », nous invite à « cheminer avec [Delphine Horvilleur] pour explorer nos propres omissions ». Rien que ça. Mais rendons à César ce qui lui appartient : fin septembre, c'est Libération qui ouvrait le bal (et donnait le ton) de cette tournée médiatique promotionnelle.
Au cours des neuf premiers mois de l'année 2026, Libération n'a pas consacré de gros titre de Une à la situation à Gaza [1]. Le 28 septembre en revanche, il a offert sa couverture aux états d'âme de Delphine Horvilleur « sur Israël et Gaza », en orchestrant en grande pompe la promotion de son dernier livre.
« Ai-je su voir ou ai-je été aveuglée ? » Les tourments oculaires de Delphine Horvilleur, photographiée visage accablé, font logiquement le gros titre du journal, dont les pages intérieures sont sur la même ligne quant à la hiérarchie de l'information : le livre fait l'objet d'un édito signé de la directrice de la rédaction, puis d'un entretien courant sur plus de trois pages – les pages « Événement » –, avant quelques mots d'actualité sur « l'impasse » de ce que Libération qualifie encore aujourd'hui de « conflit meurtrier » à Gaza, page 5. D'un côté, près de 20 000 signes pour Horvilleur ; de l'autre, 4 000 pour la Palestine. Flanqué d'un encart publicitaire pour une offre d'abonnement à Libération, l'article sur Gaza n'occupe d'ailleurs même pas un tiers de page à lui tout seul. « L'enclave vit la pire débâcle économique jamais observée dans le monde », rapporte pourtant le journaliste. Pas de quoi voler la vedette à la « réflexion intime » d'Horvilleur.
« Il faut saluer le courage de la rabbine », nous enjoint ainsi Sonia Delesalle-Stolper dans un édito qui en rappelle un autre : « Il faut saluer cette prise de parole importante », ordonnait l'éditorialiste Thomas Legrand en mai 2025, dans le même quotidien, au moment où, après avoir contribué à légitimer la « guerre contre le Hamas » (L'Obs, 25/10/2023) et à disqualifier le mouvement de solidarité avec la Palestine, Delphine Horvilleur confiait sa crainte de voir l'État d'Israël « s'égarer » dans une « faillite morale » face à « la tragédie endurée par les Gazaouis ». Nous avons longuement écrit sur cette séquence médiatique, véritable cas d'école de réécriture de l'histoire « en train de se faire », qui entendait transformer les légitimateurs d'hier en opposants d'avant-garde, polarisant l'attention sur « l'âme d'Israël » et assurant la continuité du cadrage dominant depuis le 7 octobre 2023, le tout avec grandes proclamations de « rupture » et de « changement de ton ». Via la célébration d'Anne Sinclair et Delphine Horvilleur, notamment, les grands médias délimitaient alors arbitrairement le périmètre du discours autorisé et légitime. Ainsi que nous l'écrivions :
Prescrire l'amnésie et sommer que l'on entende ces voix, ici et maintenant. Celles qui ont participé à étouffer les contre-courants minorisés. Celles dont on doit retenir le nom. Celles dont on fait pour cela les gros titres. Celles que « la raison » commande d'applaudir. Celles dont les grands pontes du journalisme « ne peuvent pas ne pas parler », quand il leur fut pourtant si facile d'en piétiner ou d'en ignorer tant d'autres. […] Cette séquence de médiatisation ne fait donc ni plus ni moins que consacrer les acteurs que les grandes rédactions consacraient déjà hier… sur le dos des acteurs qu'elles invisibilisaient ou stigmatisaient déjà hier, et dont la parole reste confisquée.
Un an plus tard, on en est toujours au même point. Mais on est reparti pour un tour.
Parmi les nombreux auteurs et autrices ayant publié des essais sur la question palestinienne depuis le 7 octobre 2023, tant en France qu'à l'étranger, combien ont eu les honneurs de la première page de Libération ? Sauf erreur de notre part, le précédent remonte au 15 mai 2024, lorsque Libération organisa une « rencontre » entre... l'inénarrable Joann Sfar et la journaliste israélienne Lee Yaron, « chacun [ayant publié] un ouvrage sur le massacre commis par le Hamas et ses conséquences » [2]. De quoi souscrire à l'interpellation de Taoufiq Tahani, professeur et président d'honneur de l'AFPS : « Libération, faites un effort pour assurer la promotion de l'excellent livre de Omar El Akkad : "Un jour, tout le monde aura été contre ça". Vous y trouverez des réponses anticipées aux larmes de crocodile de Delphine Horvilleur. » (X, 28/09) Pour ne donner qu'un seul exemple.
En dehors d'angles morts pour le moins problématiques, il serait pourtant injuste de laisser croire que Libération ignore tout des productions éditoriales sur la question palestinienne. Leur traitement différencié, en revanche, nous dit beaucoup des pouvoirs qu'exercent les médias dominants en termes d'agenda, de cadrage et de consécration. Ainsi, aucune ou presque de ces parutions n'aura fait (littéralement) événement en occupant la Une, l'édito et les premières pages « Événement », consacrées d'ordinaire aux actualités internationales, politiques, économiques et sociales ou écologiques. Le plus souvent, ces parutions ont été cantonnées aux pages « Livres », ou intégrées aux pages « Idées », par exemple via des tribunes de leurs auteurs, qui n'engagent pas la rédaction.
Ironie de l'histoire – ou plutôt révélateur éclatant : une semaine avant le tapage autour de l'essai de Delphine Horvilleur, Libération a consacré une double-page « Livres » à la rentrée littéraire de six auteurs et autrices ayant mis « au cœur de leurs ouvrages le sort des Palestiniens dans une région déchirée par le conflit. Avec un même désir : donner à voir l'ampleur du désastre comme "ce qu'il y avait avant les décombres" ». Dans un paysage journalistique indifférent au sort de la Palestine, un geste médiatique fort aurait pu accompagner cette démarche de visibilisation dans des proportions similaires à celles qui furent déployées pour Delphine Horvilleur. D'autant plus que les ouvrages en question sont le fait d'autrices et d'auteurs d'origine palestinienne, pour la majorité d'entre elles et eux : la journaliste et poétesse palestinienne Nour Elassy, l'écrivain franco-palestino-libanais Jadd Hilal, l'écrivain franco-palestinien Karim Kattan et l'autrice palestinienne Ibtisam Azem, en plus de l'écrivaine franco-suisse Elisa Shua Dusapin et de Joe Sacco, auteur américano-maltais.
Bilan des courses ? La Une, les quatre premières pages du journal et près de 20 000 signes ont été réservés à une seule essayiste, là où six autrices et auteurs, dont quatre Palestinien·ne·s, ont dû se partager moins de 10 000 signes aux pages 34 et 35 du journal. Aucune logique strictement journalistique ne pouvant justifier une telle asymétrie, ce constat mathématique laisse donc Libération face à ses propres choix (et ses propres œillères) éditoriaux…
Un an après la séquence de réhabilitation médiatique de personnalités ayant soutenu la dite « riposte israélienne » et discrédité le mouvement de solidarité avec la Palestine, Libération continue de faire preuve d'une mansuétude extrême à l'égard de ces acteurs, à qui l'on prête hauteur de vue, rigueur intellectuelle et probité morale, et dont les positions paraissent indiscutables. L'emphase et la flagornerie sont naturellement de mise : les « questionnements [de Delphine Horvilleur] sont à saluer, assène Sonia Delesalle-Stolper, tant notre monde vit aujourd'hui de certitudes, assenées comme autant de vérités en noir ou blanc. » Et les platitudes rivalisent avec les hyperboles :
Sonia Delesalle-Stolper : Delphine Horvilleur parle maintenant, écrit maintenant, parce qu'elle le peut, parce qu'elle le veut, parce qu'elle est libre. […] Ses mots […] sont aussi un plaidoyer pour l'humanisme, contre l'outrance, la simplification ou les raccourcis. Un plaidoyer qui vaut pour ceux qui défendent la Palestine comme Israël. Là-bas, mais aussi ici en France.
L'entretien-fleuve mené par Alexandra Schwartzbrod ne comprend quant à lui pas le début du commencement d'une contradiction, si bien que les propos de Delphine Horvilleur semblent endossés de A à Z par la direction de la rédaction. Si les positions de cette dernière incarnent la juste ligne, à quoi bon les discuter ? Qu'objecter à un « plaidoyer pour l'humanisme » ? D'autant que Sonia Delesalle-Stolper nous l'assure : « Il n'y a plus chez elle d'"angle mort" ». Vraiment ?
S'il n'appartient pas à notre critique des médias de discuter politiquement de la ligne Horvilleur – dont Blast a exposé en longueur les « capacités de "compréhension" […] bornées », par exemple s'agissant de la poursuite du génocide –, on soulignera simplement que l'entretien regorge de biais en général… et d'angles morts en particulier. Et que si Libération est absolument incapable de les identifier comme tels, c'est précisément parce qu'ils correspondent aux biais et aux angles morts qui, encore aujourd'hui, continuent de structurer le récit médiatique dominant. Entre autres : mépris et dévaluation du droit international, notamment via son assimilation à la position d'un « camp » ; dénégation du consensus scientifique et juridique autour du génocide, au profit d'arguties morales et de procédés rhétoriques dilatoires [3] ; disqualification des contre-pouvoirs [4] ; dépolitisation de la question palestinienne ; neutralisation du débat public français autour de la question palestinienne à travers la mobilisation du mythe du « débat impossible » ou de l'épouvantail de « l'importation du conflit » ; hiérarchisation des racismes, par le biais d'un double procédé consistant à singulariser l'antisémitisme tout en minimisant l'islamophobie et le racisme antipalestinien.
Aucun de ces éléments n'aura inspiré à Alexandra Schwartzbrod le moindre questionnement. Pas même le dernier. Après avoir dénoncé à juste titre l'assignation des juifs à l'État d'Israël – un procédé soit dit en passant régulièrement usité… par l'éditocratie –, Delphine Horvilleur n'hésite pas : « À quel autre groupe demande-t-on de passer un examen de pureté morale, pour obtenir un laissez-passer ou simplement le droit qu'on lui foute la paix ? […] Demande-t-on à des enfants de culture arabe dans des cours d'école de se désolidariser de ce que certains pays musulmans font vivre aux femmes ou aux homosexuels ? Le racisme antimusulman est très présent dans notre société mais il ne prend pas cette forme-là. » Lancer ce genre d'absurdité à quelqu'un qui s'en émerveille au point de publier fièrement la nouvelle quand une séquence de stigmatisation médiatico-politique vient de déferler plusieurs jours durant contre les femmes musulmanes, sommées en direct de plateaux de télévision, à heure de grande écoute, de répondre des politiques iraniennes du seul fait qu'elles portaient un voile : voilà un aveuglement commun qui en dit long [5].
De quoi plagier la citation à la Une de Libération en ce 28 septembre : ce journal va-t-il finir par savoir voir… ou continuer de s'aveugler ?
Pauline Perrenot
[1] On recense une couverture sur la Cisjordanie « livrée à la terreur des colons » le 18 août.
[2] Les artistes Joe Sacco et Art Spiegelman ont eu droit à la Une le 20 décembre 2025, « à l'occasion de la vente de leurs planches au profit de l'Unicef pour les enfants palestiniens ».
[3] « Seuls les juges pourront à l'avenir se prononcer sur la validité d'un terme [génocide, NDLR] qu'ils n'ont à ce jour pas retenu », décrète Delphine Horvilleur, avant de poursuivre : « Comme s'il fallait tenter ainsi de nazifier les juifs. S'agissait-il de se laver d'une mauvaise conscience européenne ou de banaliser la Shoah ? Quelle que soit l'horreur de ce qui s'est passé et se passe encore à Gaza, la comparaison avec Auschwitz est à la fois obscène et très contre-productive. »
[4] À propos du film « Naza » de Yuval Abraham et Rachel Szor, Delphine Horvilleur déclare : « "Naza" en hébreu signifie "dommage collatéral" mais pourquoi choisir de diffuser le film qui, à l'étranger, n'évoque rien, à part de façon très subliminale le mot "nazi". Pourquoi encore et toujours nourrir de telles confusions historiques ? »
[5] Les exemples sont en réalité pléthoriques, y compris s'agissant des mineurs, pour qui se remémore, par exemple, l'affaire des enfants d'Albertville (cf. les enquêtes de Mediapart (09/11/2020 et 30/03/2021).
09.10.2026 à 16:48
Des plateaux télé aux studios de radio, du service public aux médias privés, les interviews de lycéens et de leurs porte-parole se succèdent (un peu) et se ressemblent (beaucoup). À l'instar de leurs soutiens, nombre d'entre eux ont dû affronter les injonctions et la morgue de l'éditocratie, dont la démarche se résume en une formule : interviewer pour mieux faire taire.
Début octobre, alors que le mouvement social gagne des centaines d'établissements partout en France, les chefferies éditoriales n'ont d'autre choix que de donner à entendre lycéens et dirigeants syndicaux de jeunesse, toutes et tous mobilisés contre la casse du service public de l'enseignement. Au cours de la semaine précédant la journée d'action du 6 octobre, ces derniers sont invités dans des dispositifs plus exposés que les sous-espaces (et leurs lots de micros-trottoirs) dans lesquels ils étaient jusque-là enfermés. Sabrine Kharbach, porte-parole de l'Union étudiante, est par exemple interviewée dans la matinale de RMC (01/10), puis dans celle de France Inter (02/10) aux côtés du président de l'Union syndicale lycéenne (USL), Ryad Rani, qui fut aussi reçu dans la matinale de RTL (30/09). Responsable fédéral de l'USL, Philémon Jouglet Marcus est présent quant à lui dans le « 8h30 » de Franceinfo (04/10). Tous ont également été sollicités par les chaînes d'information en continu, à l'instar de Marius Mesnil, co-secrétaire de l'USL, Nathanaël Combary, président de l'association Renouveau lycéen, ou encore Sofia Tizaoui, ex-présidente de l'USL.
Ces interviews ont-elles été l'occasion de faire entendre la voix des lycéens en mettant un coup de projecteur sur les enjeux structurels qu'ils soulèvent et les revendications de fond qu'ils défendent ? Loin de là… Si tous les entretiens ne sont pas également caricaturaux, les journalistes-intervieweurs y campent généralement un rôle de gardiens de l'ordre, endossant au choix la posture de procureurs – sommant leurs invités de « condamner les violences » (des manifestants) ; d'arbitres partiaux – disqualifiant telle ou telle revendication, généralement au nom de l'orthodoxie budgétaire ; de policiers – exigeant des lycéens qu'ils montrent patte blanche et dénoncent la « récupération » du mouvement imputée (exclusivement) à La France insoumise ; ou d'entremetteurs – enjoignant aux lycéens de « dialoguer » avec le gouvernement pour mieux « sortir de la crise ». Et parfois… tout cela en même temps !
Conformément à la hiérarchie de l'information en vigueur dans la plupart des médias dominants, les intervieweurs hissent la question des « violences » (des manifestants) au premier plan de l'agenda, au détriment des revendications des syndicats lycéens et enseignants. Systématiquement à sens unique, les injonctions à « condamner » fusent par conséquent d'un plateau à l'autre… et constituent d'ailleurs un prérequis : aussi marginales soient-elles, les discussions sur les enjeux de fond auxquels sont confrontés les élèves, les professeurs et l'ensemble des professionnels intervenant ou travaillant au sein des établissements scolaires sont la plupart du temps conditionnées au bon respect de la marche journalistique imposée, lequel détermine également l'attitude des intervieweurs à l'égard de leur invité. Quiconque aurait ainsi le mauvais goût d'en dévier, de désaxer le conducteur ou les questions des journalistes, de ne pas s'exprimer dans les termes attendus, voire pire, de critiquer l'agenda et le traitement médiatiques sera impitoyablement renvoyé dans les cordes. Meilleur du pire en vidéo :
Dans la plupart de ces entretiens, les journalistes ont également endossé une fonction d'entremetteurs, négligeant leur rôle d'intervieweurs pour mieux engager les lycéens sur le chemin du « dialogue » institutionnel, les incitant à porter leurs revendications « au moment des urnes » sept mois plus tard (Myriam Encaoua, Franceinfo, 01/10) ou à « ouv[rir] la porte » au ministre de l'Éducation nationale, selon les termes de Marc-Olivier Fogiel (RTL, 30/09), le tout pour mieux répondre à la question que lui (et ses confrères) se posent en chœur : « Comment on en sort, en fait ? » Quelques exemples :
Enfin, les journalistes ont régulièrement pris des attitudes policières, exigeant de leurs interviewés non pas seulement qu'ils fassent état d'une éventuelle affiliation partisane, mais, plus avant, de témoigner de possibles « liens directs ou indirects avec La France insoumise » (Quentin Lafay, France Inter, 02/10) ou « proximité avec La France insoumise » (Camille Girerd, Franceinfo, 04/10). Loin d'être appliquée à l'ensemble des invités (lycéens ou non) s'exprimant dans le cadre de ce mouvement social – et c'est un euphémisme –, cette exigence de transparence a même été initialement mobilisée de façon exclusive dans des cas de sympathie présumée pour LFI. À des fins de délégitimation, là encore, néanmoins dans la droite ligne du récit médiatique dominant, n'ayant eu de cesse de véhiculer la représentation complotiste d'un mouvement lycéen téléguidé en sous-main par LFI et ses « proxys d'ultra-gauche », dans la roue du gouvernement, de la police et des services de renseignements. Florilège :
Mais au-delà de ces fonctions symboliques exercées par les présentateurs, les dispositifs contribuent eux aussi au maintien de l'ordre.
Premier exemple avec la matinale de Franceinfo (04/10), où le responsable fédéral de l'USL Philémon Jouglet Marcus est invité aux côtés de Carole Zerbib, proviseure d'un lycée parisien : « On a voulu vous réunir aujourd'hui tous les deux, un lycéen, une proviseure, pour évoquer les enjeux de la mobilisation du moment », expose le journaliste Benjamin Fontaine. Sous le « dialogue », une fausse symétrie, aveugle au rapport de domination qui s'installe sans surprise dès les premières minutes de l'interview croisée. Avant même qu'on le lui demande, la proviseure consacre l'intégralité de sa première intervention à condamner « la violence » de la mobilisation, alors que la journaliste la questionnait… sur son « ampleur » : « Ces revendications ne doivent pas être le prétexte pour régler des comptes avec des personnels », généralise-t-elle. Benjamin Fontaine embraye : « Et ça, vous avez pu le dire justement aux représentants syndicaux comme Philémon ? » Carole Zerbib : « Bah je lui dis ! » Le journaliste se tourne vers l'intéressé : « Vous l'entendez ? » Et la journaliste Camille Girerd de rebondir quelques secondes plus tard en recadrant Philémon : « Philémon, la question c'est : est-ce que vous-même vous avez été surpris par cette violence, est-ce que vous-même vous avez été dépassé ? » De quoi installer une certaine ambiance dans le studio, où un adolescent de 16 ans – nécessairement peu familier des plateaux télé quoique représentant syndical – est d'emblée pris à partie, pointé du doigt et mis en porte-à-faux. Sans doute des journalistes (véritablement) soucieux de recueillir sa parole – qui plus est dans une matinale écoutée par 2,5 millions de personnes, en plein mouvement social – se seraient-ils davantage interrogés sur leur mise en scène, tout en redoublant d'efforts pour mettre leur interlocuteur à l'aise. À défaut : un simulacre d'égalité. Loin de s'être démonté, le lycéen s'est toutefois attelé à capter la parole. Au bout du compte, il cumule un temps d'expression plus élevé que celui de la proviseure, en dépit d'un total d'interruptions quatre fois supérieur (15 contre 4).
Les déséquilibres sont encore plus importants dans la matinale de RTL. Le 30 septembre, dans l'« entretien de référence » autoproclamé de 8h30, les temps de parole sont tels qu'on se demande qui du journaliste (Marc-Olivier Fogiel) ou du porte-parole des lycéens (Ryad Rani) reçoit l'autre : le président de l'USL s'exprimera 5 minutes et 25 secondes au total ; seulement 40 secondes de plus que… son intervieweur ! Une demi-heure plus tôt, dans la même matinale, l'interview du ministre de l'Éducation nationale Édouard Geffray se soldait par un ratio bien différent : le premier bénéficia d'un temps de parole de 6 minutes et 15 secondes, contre 1 minute et 45 secondes du côté de la journaliste. Au cours de cet entretien, seules deux questions (sur neuf) ont porté sur les « revendications parfois légitimes des lycéens », toutes deux axées sur les « heures de cours non remplacées ». Les enjeux de fond ont été tout autant marginalisés face à Ryad Rani. Ainsi, sur les 19 questions et/ou relances (hors commentaires stricto sensu) de Marc-Olivier Fogiel :
- 5 portent sur le « dialogue social » et les annonces gouvernementales du lendemain, incluant trois remontrances à l'endroit de Ryad Rani, coupable de ne pas avoir engagé de discussion avec le ministre dans les couloirs de RTL !
- 5 sont axées sur « la violence » (des manifestants) et « le côté gangréné du mouvement » par « ceux qui sont cagoulés, en gros », là où une seule relance portera sur le maintien de l'ordre ;
- 4 sont dédiées à la « récupération politique de LFI » et aux représentants insoumis « qui s'intéressent moins au fond qu'à l'agitation » ;
- 4 réclament de Ryad Rani qu'il expose les conditions pour que cesse la mobilisation, enjeu majeur aux yeux de Marc-Olivier Fogiel si l'on en croit son disque rayé :
Marc-Olivier Fogiel : Concrètement comment on en sort en fait ? Parce que si vous n'allez pas discuter avec les instances de dialogue démocratiques, il y a ces blocages […], comment on en sort en fait ? Vous dites on en sort comment ? Vous, vous l'avez pas fait avant en entrant dans le studio avec le ministre, au micro vous dites quoi ? […] Mais vous lui demandez quoi concrètement ? Concrètement, comment on en sort ? […] Comment vous remettez les élèves en cours ? […] Qu'est-ce qui serait de concret qui ferait que les élèves retournent en cours […] ?
Ryad Rani pourra à ce moment-là parler un tant soit peu du fond. Mais le dispositif a ceci de pervers que si la question des revendications est abordée, en tout cas verbalisée – Marc-Olivier Fogiel prononcera le terme six fois pendant l'interview –, elle n'est jamais l'objet, à proprement parler, de la discussion. Ainsi, le journaliste attend moins de son invité qu'il explique ou détaille des revendications en évoquant réellement la situation « concrète » des lycéens et les problèmes qu'ils dénoncent qu'à ce qu'il liste, brièvement, les conditions auxquelles le mouvement social pourrait prendre fin… et les méthodes envisagées à cet effet. Exemple exemplaire :
Marc-Olivier Fogiel : Sur le fond, vous avez entendu le ministre : toutes vos revendications, elles sont légitimes, mais y a des instances de dialogue social, démocratiques, qui sont faites pour ça, et qu'en fait, il suffit d'aller les voir et de discuter avec eux, plutôt que de poser ça aussi fortement sur la table. Et c'est vrai que quand on voit vos demandes, c'est assez disparate. On parle de bâtiments, d'emplois du temps, de téléphones portables, de portions de cantine. Tout ça, c'est de la vie quotidienne des lycéens et c'est bien normal de poser ça sur la table. Mais pourquoi pas le faire dans ces instances de dialogue social ?
Ou comment parler des revendications… pour mieux les évacuer.
Si les interviews agissent structurellement comme des étouffoirs capables de canaliser, d'anesthésier voire de dompter les paroles subalternes, les chaînes d'info réservent aux lycéens les dispositifs les plus violents.
Un seul exemple, sur l'antenne de BFM-TV, le 1er octobre. Porte-parole de l'Union étudiante, Sabrine Kharbach est invitée dans l'émission conduite par le duo Olivier Truchot/Alain Marschall. Sur 1 heure et 9 minutes d'échanges consacrés au mouvement lycéen, elle s'exprimera à peine 5 minutes en cumulé. Au cours de la première phase d'interview, pour 2 minutes 47 de temps de parole, elle est interrompue par les deux présentateurs à 15 reprises, soit toutes les 11 secondes en moyenne. La situation empire par la suite : 9 interruptions durant sa deuxième intervention de 82 secondes, soit une fois toutes les 9 secondes en moyenne ! Elle parlera brièvement une troisième (et dernière fois), pour un total de 48 secondes…
Tous les intervenants en plateau ne sont pas logés à la même enseigne. À titre de comparaison, sur la première demi-heure, le policier et délégué national du syndicat Alliance, Stanislas Gaudon, fait une première intervention de 2 minutes et 29 secondes ponctuée de 4 interruptions seulement (soit toutes les 37 secondes en moyenne). Parcours sans trop d'embûche non plus pour le principal de collège Hugues Poirier, récompensé pour avoir consacré la quasi-totalité de son intervention aux « violences » des « jeunes » : 2 interruptions seulement sur 2 minutes et 34 secondes de temps de parole (une fois toutes les 77 secondes en moyenne). Mais au cours de cette même demi-heure, l'intervenant le mieux traité restera le député RN Aleksandar Nikolic : gratifié de la plus « longue » prise de parole en continu (1 minute et 25 secondes), sa première intervention de 2 minutes et 3 secondes n'aura eu à subir qu'une seule coupure. Et pour cause : de dénonciation spontanée des « violences graves » en condamnations de La France insoumise, en passant par des appels à la « responsabilisation », son discours est en parfaite harmonie avec le ronron médiatique. La complicité objective entre les deux présentateurs et le député RN éclate dans une intervention où ce dernier remplace les premiers dans la conduite de l'interrogatoire de Sabrine Kharbach. Et reconnaissons-le, il est parfait dans le rôle :
Aleksandar Nikolic : On ne comprend pas très bien quelles sont les revendications précises. [Sabrine Kharbach : On nous a pas demandé, hein !] Vous avez la parole, c'est dommage que vous ayez utilisé votre temps de parole pour dire plutôt [sic] que c'était des agressions de la police ou parler de choses qui n'ont rien à voir ! Et quand on vous demande de condamner les violences, vous dites : « C'est pas nous qui avons fait ces violences ». Mais en aucun cas vous avez dit : « On condamne les violences ».
Le Rassemblement national, un laquais de l'éditocratie ? Et vice versa. S'ensuivra cet échange :
- Sabrine Kharbach : Je suis venue pour parler de fond, monsieur.
- Olivier Truchot : Pas tout à fait…
- Sabrine Kharbach : On ne pose des questions que sur le sensationnel et le spectaculaire. Moi, j'étais venue parler du fond des revendications.
- Alain Marschall : C'est pas le spectaculaire, c'est le factuel qui s'est passé aujourd'hui.
« On a du mal à voir concrètement quelles sont les revendications », osera même Olivier Truchot. « On ne veut ni ne cherche à connaître vos revendications » aurait sans doute été une formule plus appropriée compte tenu du bilan chiffré de l'émission. Sur 1 heure et 9 minutes d'échanges consacrés au mouvement lycéen, le chapitre sur « le-mouvement-qui-dégénère » a occupé 79% du temps d'antenne – incluant quelques passages de choix sur La France insoumise. Alain Marschall avait du reste annoncé la couleur en présentant Pauline Revenaz, cheffe du service police-justice de BFM-TV chargée de « faire le panorama de la journée », autrement dit, de « voir précisément combien d'agressions, ce qui s'est passé, les interpellations, etc. » En parallèle, 7% seulement du temps d'antenne fut dédié à la question des violences policières. Les 14% restants correspondent aux enjeux de fond, abordés bien souvent de manière superficielle.
Sabrine Kharbach y viendra au bout d'une demi-heure de plateau. Mais dans quelles conditions : lors de sa dernière prise de parole… de 48 secondes. D'autres intervenants, jugés visiblement plus qualifiés, se partageront cette tâche sur une durée cumulée d'environ 8 minutes et 45 secondes : Rayan Nezzar, professeur des universités en finances publiques et ancien haut-fonctionnaire de Bercy ; les députés Charlotte Parmentier-Lecoq (Horizons), Arthur Delaporte (PS) et Aleksandar Nikolic (RN), qui parlera « climatiseurs réversibles » et fin du collège unique pendant deux minutes ; l'étudiant Eustache Bonnet (pendant 15 secondes, à l'occasion d'un micro-trottoir en duplex).
Mais aussi – et l'épisode constitue sans nul doute le clou du spectacle – Romain Dominati, introduit en plateau comme le « fondateur du mouvement et du compte X "Les Miléistes français" ». Un partisan de Javier Milei donc, à ce moment-là en visite en France : « L'homme à la tronçonneuse ! » s'esclaffe Olivier Truchot ; « l'homme à la tronçonneuse qui a relancé quand même l'Argentine », corrobore sans honte Alain Marschall. L'occasion, pour notre expert du jour, de prescrire un changement de paradigme « à la Milei » dans le domaine de l'enseignement. Quèsaco ? La distribution aux parents d'un « bon éducation » à dépenser dans l'établissement de leur choix, de manière à mettre « la pression sur les profs pour être bons, parce que sinon, plus personne ne viendra dépenser le bon chez eux », et ainsi observer « tout simplement, comme par magie, comme d'habitude, la liberté et la concurrence [faire] que bah… la solution émerge naturellement ». Loin de provoquer l'hilarité en plateau, Olivier Truchot relance ce fanatique du marché de manière bien plus courtoise qu'il ne le fit face à la représentante des lycéens : « Donc si je comprends bien, […] pour vous, le problème de l'éducation, c'est pas une question de budget, c'est une question d'organisation : faut revoir tout. » « Tout à fait. Exactement. » Rideau.
Le 5 octobre, en plein direct devant le lycée Turgot à Paris, un manifestant s'approchait de la caméra de BFM-TV en brandissant une pancarte où était inscrit le message suivant : « Médias = diffamation ». Apolline de Malherbe prit instantanément la mouche :
Apolline de Malherbe : Alors ça, c'est un bon classique hein !… […] Alors précisément que nous sommes en train de montrer ce qui se passe, de donner la parole aux lycéens, il y a marqué « Médias = diffamation »… Je vous laisse juger, mais je trouve ça toujours assez inouï ! C'est-à-dire que c'est notre caméra qui est là, de manière calme […] et ces panneaux sont désormais donc pour nous insulter ! Je trouve quand même que c'est absolument inouï !
Inouï, en effet. Et pour l'autocritique, on repassera.
Pauline Perrenot
07.10.2026 à 09:38
Et de ses « proxys d'ultra-gauche » !
- Mouvement des lycéens (2026) / La France insoumise, Etudiants, lycéens, Mouvements sociaux
À force de recouvrir les causes et les revendications de leurs commentaires sur les « violences » (jamais policières), les éditocrates se sont mis hors d'état de comprendre le mouvement lycéen. Jusqu'à l'envisager comme un grand complot de LFI et de ses « proxys d'ultra-gauche »…
Lundi 28 septembre, France 2 consacre dans le JT de 20h son tout premier sujet au mouvement des lycéens qui a pourtant démarré depuis plus d'une semaine. D'emblée, Jean-Baptiste Marteau pose un cadre : « Dans l'actualité également, la colère des lycéens... et le ton monte entre le gouvernement et La France insoumise… » Le journal télévisé n'a pas encore dit un mot du mouvement mais on comprend qu'il n'en dira pas grand-chose : à peine évoquée, « la colère des lycéens », ce qui constitue déjà une dénomination réductrice et déformante, est révoquée. Le vrai sujet est ailleurs, dans « le ton [qui] monte entre le gouvernement et La France insoumise ».
Le court reportage ainsi introduit tient toutes ses promesses. Après une minute trente, parole à Laurent Nuñez, puis à Jean-Luc Mélenchon pour le démenti. Résultat : près de la moitié du sujet est consacré à la question de savoir si LFI « incite » les lycéens à bloquer – et pas le moindre mot sur les revendications qu'ils portent.
Tout au long de la semaine, ce cadrage ne va faire que se resserrer. Le tout premier article du Monde sur le mouvement (28/09) était d'ailleurs anglé de la même façon. Le mouvement social est-il un vaste complot de LFI et de « l'ultra-gauche » ? La question obsède les plateaux et les journaux, et tous les registres sont employés pour l'explorer : reprises en écho inextinguibles de déclarations politiciennes tonitruantes, Gabriel Attal sur Europe 1 (30/09), Édouard Geffray sur RMC (28/09) ou encore Valérie Pécresse, dans une tribune enflammée pour Le Point (28/09) (« Non, Monsieur Mélenchon, nos jeunes ne sont pas de la chair à canon électorale ») ; graves chroniques des meilleurs éditorialistes, Ruth Elkrief (LCI, 30/09), Renaud Dély (France Info, 02/10), Antoine Oberdoff (L'Opinion, 02/10), etc. ; gardes à vue télévisuelles et radiophoniques pour les représentants de gauche, quels qu'ils soient, sommés de se désolidariser des violences et de s'expliquer sur ce complot qu'ils ont ourdi, « selon le gouvernement » ; débats de plateaux à n'en plus finir, entre personnes qui s'accordent sur l'essentiel, « LFI manipule et instrumentalise »... Florilège (non-exhaustif) :
Parallèlement à ce matraquage, naît logiquement l'idée de mesurer (scientifiquement) son impact dans l'opinion publique. On peut ainsi continuer à matraquer, en toute bonne conscience, puisqu'on ne fait que commenter « l'opinion des Français ». Sondage Odoxa dans Le Figaro, dont on appréciera la charge informative : « 70 % [des Français] dénoncent l'implication des Insoumis » dans le mouvement lycéen. Sondage CSA dans Le JDD, Europe 1 et CNews : « Blocages : 55 % des Français jugent que les lycéens sont instrumentalisés par LFI ». Bref, à force de martèlement, les accusations manifestement lancées, au départ, par un gouvernement aux abois soucieux de délégitimer un mouvement social… sont devenues l'analyse journalistique hégémonique. Une évidence, qui permet de distinguer le bon grain de l'ivraie : en douter revient à s'exclure de l'arc des « raisonnables », qui appellent au calme…
Jeudi 1er octobre, ce journalisme de maintien de l'ordre se double d'un bel épisode de journalisme de préfecture. Exclusif ! Le Figaro dévoile « une note des renseignements » qui indique que LFI est à la manœuvre derrière ce mouvement social (01/10). Lecornu en avait dit quelques mots le matin même, et les chaînes d'info s'en régalaient déjà : « Matignon accuse LFI et ses proxys de l'ultra-gauche d'être à l'origine du mouvement », pouvait-on entendre sur BFM-TV, sans aucune distance ni questionnement sur ce curieux terme de « proxy », passé de l'informatique à la rhétorique militaire (notamment celle d'Israël désignant ainsi les relais et soutiens plus ou moins officieux du régime iranien : pour évoquer LFI et « l'ultra-gauche », le mot est pourtant à lui seul un éditorial fachosphérique). Mais c'est au Figaro que revient la primeur d'un best-of de cette « note des renseignements ». Le titre est grandiloquent : « Blocage des lycées : la note de renseignement qui pointe le rôle clé de LFI ». Mais le contenu est loin d'être à la hauteur… En tout et pour tout, trois passages de l'article mentionnent LFI, et aucun d'entre eux n'autorisent à parler d'un « rôle clé ». Les voici :
- [Les] services [de Matignon] relèvent que, ce 29 septembre, une vingtaine d'élus nationaux LFI étaient d'ailleurs « impliqués dans le mouvement », de Lille à Rennes, en passant par Toulouse, Albi, Rouen, Clermont-Ferrand, Bègles ou Avignon.
- « Ceci rappelle fortement le "blocus challenge" lancé en mars 2023 par le député (LFI) du Val-de-Marne Louis Boyard pendant le conflit social lié à la réforme des retraites pour créer une émulation entre lycéens », se souviennent les analystes.
- De toute évidence, les lycéens sont poussés à ces actions par des éléments d'extrême gauche repérés tant parmi des structures syndicales étudiantes de l'université Paris 8 (Le Poing levé, FSE) ou Paris Nanterre (FSE) que des organisations politiques comme les Jeunes communistes révolutionnaires, Révolution permanente ou LFI .
Voilà tout. Résumons et reformulons les arguments, pour plus de clarté : « des élus LFI étaient présents » (comme à chaque mobilisation sociale d'ampleur) ; « cela rappelle le blocus challenge de Louis Boyard en 2023 » (ou n'importe quel blocus depuis mai 1968) ; « de toute évidence, les lycéens sont poussés » (il s'agit, « de toute évidence », d'une affirmation non-corroborée). La gigantesque pantalonnade que constituent ces extraits d'une « note des renseignements » ne va toutefois pas empêcher « l'exclusif » du Figaro de se répandre à toute vitesse. Au contraire. C'est la Nouvelle République des Pyrénées qui, en toute transparence, nous décrit le procédé, et nous fait entrer dans le cœur des désastreuses routines du métier (02/10) : « La note est tombée vers 16 heures sur les boucles WhatsApp qui permettent à Matignon de communiquer avec la presse. En style télégraphique, elle résume ainsi l'un des points abordés lors de la réunion de crise organisée par le Premier ministre hier après-midi : "constat partagé par les services de renseignements sur l'origine du mouvement (lycéen NDLR) : manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultra gauche". » Or, on commentait déjà les « informations des services de renseignement » à 16h15 sur LCI, ce qui laisse, au fond, assez peu de temps pour vérifier (une petite quinzaine de minutes). Fascinés par les sources officielles tout autant que par les polémiques politiciennes (surtout quand elles visent LFI), et se prenant volontiers eux-mêmes pour des privilégiés ayant accès à des secrets d'État, de nombreux journalistes vont ainsi plonger la tête la première dans cette communication et reprendre, voire amplifier les accusations de « Matignon » et de ses « services ».
D'autres vont même pousser le bouchon un peu plus loin, en relayant sans broncher les propositions les plus radicales de la droite, comme celle de Bruno Retailleau, proposant sur BFM-TV (01/10) de « lancer dans le débat public » la question de la « dissolution de LFI ». Et trouvant quelques relais complaisants pour effectivement mettre cette question à l'agenda, comme l'éditorialiste de France Inter Yaël Goosz (05/10), se demandant à la cantonade : « Faut-il, et peut-on, interdire La France insoumise ? » Sa réponse est plutôt non, mais la question méritait d'être posée !
Notons toutefois que pour des journaux comme Le Monde ou Libération, les faiblesses de la « note » étaient trop manifestes pour la recracher telle quelle. Le Monde, par exemple, conclut sa recension ainsi : « Sollicités pour savoir si Matignon avait d'autres éléments que cette note pour accréditer l'instrumentalisation du mouvement, les services du premier ministre n'ont pas répondu. » (02/10)
D'autres, au contraire, ont redoublé de théories farfelues pour abonder dans le sens du gouvernement, refusant aux lycéens l'initiative de leur mouvement. Incapable de comprendre (ou de documenter) les dynamiques historiques, matérielles, sociales ou politiques qui expliquent ce mouvement de luttes lycéennes, Le Point s'est donc vu contraint de recourir à des explications… authentiquement complotistes. Voyant, dans ces « violences urbaines », outre l'influence de LFI, la main de l'Iran ou des Frères musulmans...
Invitée chez Sonia Mabrouk sur BFM-TV (05/10), Nora Bussigny peut revenir sur cette fulgurante « enquête » qui consiste à dénoncer encore et toujours, derrière la viralité des vidéos des violences policières sur les réseaux sociaux, la main de l'Iran qui tiendrait celle de « l'ultra-gauche », dans un gloubi-boulga lancé d'une voix chevrotante, qui mérite d'être transcrit in extenso :
Nora Bussigny : Ce qui m'a intéressé dans ce mouvement, c'est effectivement les relais numériques qui sont extrêmement conséquents et qui parviennent d'agréger [sic] différents collectifs pour instrumentaliser et radicaliser les messages lycéens, qui sont, je trouve, initialement primordiaux. En l'occurrence, on trouve en premier lieu un homme qui s'appelle Shahin Hazamy, c'est un agent du régime iranien […]. Et lui il fait partie de ceux qui ont poussé des vidéos extrêmement virales de violences policières, toujours avec un biais d'appel à la déstabilisation de l'État, parce que c'est le propre de l'ultra-gauche ! Si on doit définir en deux mots l'ultra-gauche, c'est un ensemble de groupes militants qui ont en commun un rejet des institutions démocratiques, un rejet de l'État, et une volonté de déstabilisation de ces institutions.
Dans cette salade indigeste, Nora Bussigny passe sans transition ni lien logique d'un « agent » de la « mollarchie » à « l'ultra-gauche », dont elle nous livre pour finir une définition qui éclaire surtout la détestation qu'elle lui voue. Résumé des révélations ? Un « agent du régime » aurait retweeté (ou reposté sur TikTok, nous ne le saurons pas), une vidéo de violences policières. C'est bien la preuve que c'est l'Iran qui essaye de déstabiliser l'État, tout comme l'ultra-gauche d'ailleurs ! Intriguée par ce niveau d'investigation et par la thèse iranienne, Sonia Mabrouk relance : « Et vous dites que ces personnes ont infiltré, noyauté ce mouvement ? » « Oui, répond Nora Bussigny, avant de retouiller sa grande macédoine : « On retrouve Shahin Hazamy, mais on retrouve d'autres groupuscules. » Et Bussigny de mettre dans la phrase qui suit, et dans le même souffle, l'agent iranien, Extinction Rebellion et Red-jeunes (une scission de la Jeunesse communiste). Nous n'en saurons pas plus sur l'implication de l'Iran…
Pugnace, Mabrouk y revient encore quelques minutes plus tard : « Quel est le lien entre un élu LFI, un lycéen, et un proche d'un régime iranien ? Quel est le lien ? » Bussigny, décidément peu à l'aise, esquive à nouveau, et répond sur… Clémence Guetté et Louis Boyard. Toujours pas de traces de l'Iran [1].
L'aspect conspirationniste de cette théorie du « complot LFI » n'a pas échappé à tout le monde [2]. Il faut dire que les éditorialistes les plus épais repoussent toujours plus loin leurs limites et leur absence de scrupules. C'est ainsi qu'Éric Naulleau, chroniqueur régulier de CNews, a cru bon de partager, pour résumer son idée, un dessin généré par IA, reprenant une vieille iconographie antisémite parfaitement identifiable. On y voit un Mélenchon maléfique, représenté en grand marionnettiste. Au bout de ses ficelles, les lycéens sont ses pantins.
Pour l'éditocratie qui divague, un mouvement social ne peut-être qu'un complot de « l'ultra-gauche ». Déléguant leur travail d'enquête aux « services » de « Matignon », s'y fiant comme à l'évangile, ces commentateurs se sont mis hors d'état de comprendre ce qui se déroulait sous leurs yeux. Mais la vision du monde social qu'ils propagent ainsi ne contribue pas qu'à obscurcir les causes politiques qui ont mené à ce mouvement : elle construit également par avance la justification de sa répression.
Jérémie Younes, et Florent Michaux pour la vidéo
[1] À propos de la « viralité » du mouvement social sur les réseaux sociaux, le premier article du Monde (28/09) se terminait par le paragraphe suivant : « Cette diffusion à grande échelle semble avoir été "naturelle", sans relais politiques particuliers ni promotion artificielle […]. Viginum, l'organisme chargé de la détection et de la lutte contre les ingérences étrangères, explique au Monde n'avoir constaté à ce stade aucune amplification artificielle des contenus liés aux blocages par des acteurs étrangers. »
06.10.2026 à 16:35
Est-ce que vous appelez au calme ?! Est-ce que vous condamnez les violences ?! C'est un grand classique de la couverture médiatique des mouvements sociaux : les chiens de garde veulent rétablir l'ordre. Zapping.
La vidéo est aussi sur Youtube.