11.05.2026 à 18:56
Entretien avec Pierre Carles.
- Des présentations de films / Edwy Plenel, Le Monde, Pierre Carles, Documentaires
Dans son film consacré à l'affaire Georges Ibrahim Abdallah (L'Affaire Abdallah, 2026), Pierre Carles revient sur un épisode majeur de désinformation médiatique. Il analyse comment une fausse piste, relayée par les grands médias, a pesé sur le sort du militant libanais pendant plus de quarante ans. Il évoque également la réception du film, les limites de la critique des médias dans les médias dominants, et la place du documentaire dans un paysage médiatique verrouillé. Entretien.
Acrimed : Ton film montre que les médias ont joué un rôle central dans l'affaire Abdallah. Comment ?
Pierre Carles : Les médias ont joué plusieurs rôles, tous néfastes. D'abord, ils ont contribué à fabriquer ou à reproduire la figure du « terroriste », à propos de Georges Abdallah, en faisant quasi-systématiquement l'amalgame entre la résistance radicale pouvant aller jusqu'à des assassinats ciblés, et le terrorisme à l'égard de la population civile pratiqué par des fondamentalistes religieux comme Daech. Ce glissement existait déjà dans les années 1980, mais il s'est accentué après le 11 septembre 2001 : toute lutte armée non étatique est désormais classée « terroriste », qu'il s'agisse de mouvements communistes, indépendantistes, nationalistes ou religieux. On met dans le même sac les FARC, l'ELN, Al-Qaïda et Daech, afin de disqualifier toute forme de résistance radicale. Ces dernières années, les grands médias ont banni de leur vocabulaire les termes « guérillero » et « fedayin » pour parler des résistants palestiniens et pro-palestiniens. C'est le qualificatif infamant « terroriste » qui l'a remplacé, afin de couper court à toute discussion sur la légitimité des actions de résistance.
Dans le cas Abdallah, cette logique a été amplifiée par le contexte : en 1986, une vague d'attentats meurtriers revendiqués par un mystérieux CSPPA (Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes) frappe la France. Le CSPPA demande la libération de plusieurs prisonniers politiques, dont Georges Abdallah, incarcéré depuis 1984, après que son groupe armé, les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), a revendiqué l'assassinat en 1982 de l'attaché militaire étasunien en poste à Paris et d'un fonctionnaire israélien, agent du Mossad, après qu'Israël avec l'assentiment des États-Unis attaque le Liban, comme il continue de le faire de nos jours. Mais les attentats de 1986 dans les rues de Paris n'avaient rien à voir avec le mode opératoire des FARL. Il ne s'agissait pas d'assassinats ciblés, cette fois-ci, mais de bombes tuant et blessant des civils de manière indiscriminée, soit des attentats à caractère terroriste. Ces attaques étaient en réalité menées par des membres du Hezbollah missionnés par l'Iran, en réaction au soutien militaire français à l'Irak en guerre contre l'Iran et au refus de Paris de régler un contentieux financier datant du régime du Shah.
Comment cette fausse piste a-t-elle été construite ?
Un journaliste du Monde, Edwy Plenel, s'est fait intoxiquer par une source qui lui a fourni de fausses informations. Le Monde, alors perçu comme le « quotidien de référence », a entraîné toute la presse derrière lui : radios, télévisions, journaux ont repris sans vérification l'idée que les attentats seraient liés aux « frères Abdallah » et à la Syrie. Une thèse totalement infondée.
Plenel avait déjà obtenu des informations exclusives dans l'affaire du Rainbow Warrior, probablement de cette source. Il lui faisait confiance, donc. Mais cette fois, il s'est trompé – ou a été trompé. Cette information erronée a ensuite été reprise sans vérification approfondie par ses confrères du Monde, mais aussi par Libération, Le Figaro, Le Nouvel Observateur et d'autres médias. On peut parler de « journalisme de préfecture » : les médias se contentent souvent de relayer des informations provenant de la police ou de la justice sans enquête indépendante. Hervé Brusini, ancien de France Télévisions, a d'ailleurs reconnu que les rédactions manquaient cruellement de services d'enquête à l'époque. Certains journalistes interrogés dans le film (Véronique Brocard de Libération, Georges Marion du Monde, Hervé Brusini) ont accepté de revenir sur ces erreurs. Edwy Plenel, en revanche, a refusé de s'expliquer devant notre caméra. C'est bien dommage. Son témoignage aurait permis d'avancer dans la compréhension de cette opération de désinformation.
Dans tes films, tu utilises parfois des stratagèmes, des ruses, pour obtenir des réponses. Pourquoi ne pas l'avoir fait ici avec Edwy Plenel ?
Parce que ce long-métrage est un film-enquête essentiellement fondé sur la coopération des interlocuteurs : d'anciens directeurs du contre-espionnage ont accepté de témoigner sans pratiquer la langue de bois. Même un important magistrat antiterroriste étiqueté à droite, comme Alain Marsaud, s'est prêté au jeu de la vérité. Et au moins trois journalistes protagonistes de la monumentale fake news de 1986, ont accepté de revenir sur leur travail, de se pencher sur leurs erreurs dans ce dossier. Notre objectif, avec mon équipe, n'était pas de piéger qui que ce soit mais de tenter d'examiner avec eux ce qui avait failli. C'eut été tout à l'honneur d'Edwy Plenel de faire de même, d'accepter de s'expliquer sur cette monumentale erreur dans son parcours de journaliste d'investigation. Son éclairage aurait été précieux pour avancer dans la compréhension de cette histoire. Mais il semblerait qu'il ne soit pas trop enclin à l'autocritique.
Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas démenti ?
Parce qu'admettre que les attentats venaient d'Iran revenait à reconnaître que la France était indirectement responsable des morts dans les rues Paris. La France avait en quelque sorte provoqué cette opération de représailles iranienne en soutenant militairement l'Irak de Saddam Hussein et en refusant de régler ses dettes envers Téhéran, le fameux contentieux Eurodif. Le Premier ministre Jacques Chirac, le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, le ministre délégué à la Sécurité Robert Pandraud, sans compter de hauts responsables de la DST (Direction de la surveillance du territoire) savaient que les attaques étaient commanditées par l'Iran, même si le régime des mollahs n'avait pas déclaré officiellement la guerre à la France comme l'explique le magistrat antiterroriste Alain Marsaud dans le film. Le gouvernement français a laissé prospérer la fausse piste, a laissé courir la fake news. Ça l'arrangeait politiquement.
Cette désinformation a-t-elle eu un impact judiciaire ?
Oui. Comme le raconte Alain Marsaud, les juges de la cour spéciale qui ont condamné Abdallah en 1987 avaient en tête les attentats-massacres de 1986 et la présumée responsabilité des frères Abdallah dans ceux-ci, même si ces attentats n'étaient pas à l'ordre du jour du procès de février 1987. Abdallah a « payé » pour ces attentats dans lesquels il n'était pour rien, lui ont confié ses collègues magistrats [1]. Cette étiquette « terroriste », qu'on lui a collée en 1986, ne l'a plus jamais quitté.
Même trente ans plus tard, lors des audiences de libération conditionnelle, l'avocat de la partie civile américaine, Georges Kiejman, agitait encore les coupures de presse de l'époque comportant ces fausses informations. Et comme les archives du Monde n'ont jamais été corrigées, il arrive que les jeunes journalistes qui travaillent sur le sujet reproduisent les mêmes erreurs de nos jours.
Comment les médias ont-ils accueilli ton film ?
Globalement bien. Télérama, Libération, même Les Inrockuptibles ont chroniqué positivement. Deux exceptions : Franc-Tireur, un organe de presse de droite, mais ça c'était prévisible, et... Le Monde. Leur critique, signée Jacques Mandelbaum, est non seulement négative mais surtout très étrange : elle passe totalement sous silence le rôle du journal dans la désinformation de 1986. C'est un oubli tellement énorme qu'il en devient suspect.
On parle, en effet, d'un film qui démontre, documents et témoignages à l'appui, que Le Monde a joué un rôle majeur dans la diffusion d'une fausse thèse liant Abdallah aux attentats de 1986. Et la critique du Monde… n'en dit pas un mot.
Jacques Mandelbaum, qui a signé l'article, est critique cinéma. Il n'est ni journaliste d'investigation, ni spécialiste du Proche-Orient, ni familier des dossiers antiterroristes. Or il s'est mis en tête de « contre-enquêter » sur un film qui repose sur cinq ans de travail, des dizaines d'entretiens, des archives judiciaires, des documents diplomatiques, des témoignages de magistrats, de policiers, de journalistes…
Sa « contre-enquête » a consisté à aller chercher trois ou quatre informations sur Internet, probablement dans les archives du Monde, et à en tirer des conclusions hâtives. C'est exactement le travers que le film dénonce : l'absence de vérification, la dépendance à une source unique, la reproduction d'erreurs anciennes.
Le plus ironique, c'est que Le Monde dispose de journalistes parfaitement compétents pour examiner le sujet. Benjamin Barthe, par exemple, est un spécialiste du Proche-Orient. Ils auraient été beaucoup plus compétents pour réaliser une contre-enquête sur notre enquête, s'ils estimaient que celle-ci comportait des lacunes.
Tu as écrit au courrier des lecteurs. As-tu eu une réponse ?
Aucune réponse. Silence total. En revanche, ils ont discrètement modifié un passage de l'article en ligne, en reconnaissant que Le Monde avait bien participé à la désinformation en 1986. C'est la seule concession qu'ils ont faite. Ce geste minimal montre qu'ils savent très bien qu'ils ont un problème. Mais ils ne veulent pas l'assumer publiquement.
Et du côté de Mediapart cofondé par Edwy Plenel, comment a-t-on réagi à ton film ?
C'est peut-être le silence le plus révélateur de tous. Mediapart se revendique comme un média d'investigation, indépendant, critique, et sur le papier, L'Affaire Abdallah cochait toutes les cases pour les intéresser : raison d'État, ingérences étrangères, justice d'exception, pressions diplomatiques, désinformation médiatique… C'est un sujet Mediapart par excellence. Et pourtant : rien. Pas une ligne sur le film.
Ce silence ne peut pas s'expliquer par l'ignorance. Un journaliste de Mediapart est venu à une projection de presse du film tandis qu'une autre a reçu un lien du distributeur pour le visionner. Ils savaient donc ce que le film contenait, ce qu'il démontrait, et surtout ce qu'il révélait sur le rôle d'Edwy Plenel en 1986.
Mais le média, en tant qu'institution, n'a rien publié. Ce n'est pas un oubli. C'est un choix éditorial. Déjà, en 2013, lorsque Mediapart avait publié un semblant d'enquête sur l'affaire Abdallah, ils avaient omis d'évoquer le rôle d'Edwy Plenel dans cette histoire. Pourquoi font-ils de même lors de la sortie du film ? Probablement parce que L'Affaire Abdallah touche directement l'un des fondateurs de Mediapart... Critiquer le film, c'était devoir argumenter. En parler positivement, c'était valider le travail du film. Et en parler tout court, c'était devoir évoquer la responsabilité de Plenel dans la désinformation de 1986. Résultat : le silence. Le silence comme aveu.
Pourquoi l'affaire Abdallah est-elle restée si longtemps dans l'ombre médiatique ?
En grande partie, parce qu'Abdallah portait cette étiquette infamante de « terroriste ». Les grands médias ne se précipitent pas pour documenter des injustices commises à l'égard de « terroristes ». Ils se disent, consciemment ou inconsciemment, « ce n'est pas grave », « ça ne vaut pas une enquête », voire « bien fait pour eux ». C'est mon hypothèse. Seule la presse militante ou engagée (Le Monde diplomatique, Afrique-Asie, L'Humanité) a suivi le dossier pendant des décennies. La presse mainstream, elle, a pratiqué l'omerta. Seule RFI fait exception. Une émission comme « Affaires sensibles » (France Inter) aurait dû consacrer une émission à l'affaire Abdallah depuis ses débuts (2014) étant donné que la durée de détention d'Abdallah était déjà hors norme à l'époque et que les ingérences des États-Unis dans le dossier judiciaire s'avéraient multiples. Or Fabrice Drouelle a attendu 2024, soit 10 ans, pour s'intéresser à cette histoire, et seulement après que son confrère Benoît Collombat, journaliste à la cellule investigation de Radio France, a réalisé une enquête sérieuse – tardive, certes, mais solide – pour « Secrets d'info » (France Inter). Que ce soit dans Le Monde ou sur France Télévisions, il aura fallu attendre 2024 pour que le sujet commence enfin à être traité. Pendant dix ans (2014-2024), on a assisté à un véritable blackout.
Le site de critique des médias Arrêt sur Images en a-t-il parlé ?
Oui mais de manière anecdotique à deux reprises [2]. On pourrait penser que l'affaire Abdallah, et en particulier l'opération de désinformation de 1986, serait pour eux un sujet naturel [3].
À l'époque où il avait son émission sur France 5, Daniel Schneidermann, le fondateur d'Arrêt sur images, n'avait pas enquêté sur le rôle du Monde dans l'affaire Abdallah alors qu'il connaissait très bien cette histoire pour avoir partagé la vie de l'écrivaine Chloé Delaume. Or celle-ci est... la nièce de Georges Abdallah. Est-ce parce qu'il était aussi journaliste au Monde à l'époque de l'opération de désinformation de 1986 que Schneidermann s'est interdit d'enquêter ? Faut-il y voir une sorte de vieux réflexe corporatiste ? Dans la BD [4] consacrée à cette affaire, nous lui avions posé la question : il estimait alors qu'il y avait des sujets plus intéressants.
Pourquoi ton film a-t-il été refusé par les chaînes de télévision ?
Parce que les chaînes n'apprécient pas trop les films mettant en cause les institutions médiatiques et mettant à l'honneur des résistants arabes. Les responsables des programmes documentaires sont frileux. Une critique des médias, surtout lorsqu'elle touche à des institutions puissantes comme Le Monde ou à des affaires d'État, a peu de chance d'être financée. Et pas question pour elle de présenter Abdallah comme un résistant, ce qu'il est pourtant, objectivement. Son profil de militant communiste, internationaliste, prenant les armes contre une puissance étrangère (Israël) et son principal soutien (les États-Unis), n'est-il pas proche d'un Missak Manouchian, récemment panthéonisé ? S'il s'était battu pour les Ukrainiens – contre la Russie donc – plutôt qu'en faveur des Palestiniens – soit contre Israël –, c'est certain que les grands médias se seraient intéressés à lui. En tant que « terroriste arabe », Abdallah cochait toutes les mauvaises cases.
La chaîne de télévision franco-allemande Arte a refusé le film pour de drôles de motifs : « C'est une histoire spécifiquement française […] qui ne concerne guère nos voisins européens » a répondu, sans rire, la directrice adjointe de l'unité Société et Culture d'Arte France. On l'a aussi envoyé à France Télévisions et à Netflix qui n'ont même pas répondu.
Le cinéma est-il devenu le dernier espace de liberté ?
Probablement. Avec l'édition livre où j'ai pu publier, avec le dessinateur Malo Kerfriden, une version BD de cette enquête, plus fouillée, plus étoffée, intitulée Dans les oubliettes de la République (éditions Delcourt). Mais c'est un espace fragile. Le cinéma permet encore de produire des films indépendants comme celui-ci. On trouve encore, dans l'économie du long-métrage documentaire, des ressources financières pour réussir à mener à bien un travail d'investigation long, rigoureux, sans pression, pour ne pas avoir à s'autocensurer. Il faut juste déjouer la censure économique, la principale. Ma productrice Annie Gonzalez est très forte pour cela. Elle trouve des financements. On sollicite aussi les spectateurs et spectatrices par le biais d'appels à dons. Bref, c'est encore possible de faire ce genre de film, nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à le faire, mais on touche un public plus restreint qu'à la télévision. On a même une audience inférieure à celle de youtubeurs ou d'influenceurs sur les réseaux sociaux, qui ne constituent pas une alternative car ils n'ont pas la capacité de produire ce genre de films.
Tu t'inscris dans une tradition de critique radicale des médias. Quels sont tes repères ?
Dans les années 1990, la critique des médias était vive. Les sociologues Patrick Champagne et Pierre Bourdieu ont été déterminants. Sur la télévision est un texte fondateur : il montre que les journalistes sont pris dans un champ social avec ses contraintes, ses hiérarchies, ses intérêts. Bourdieu explique que les journalistes ne sont pas libres : ils sont soumis à des logiques d'audience, de concurrence, de rapidité, qui les poussent à produire une pensée conforme, rapide, peu critique. L'affaire Abdallah en est une illustration parfaite. Serge Halimi, avec Les Nouveaux Chiens de garde, a prolongé ce travail en nommant les choses. Et les responsables du système. Il a montré comment une poignée d'éditorialistes occupent l'espace médiatique, comment ils se cooptent, comment ils verrouillent le débat public. L'avènement d'Acrimed a aussi apporté quelque chose d'essentiel : la rigueur. La critique des médias, ce n'est pas un coup de gueule, c'est un travail de veille, de documentation, de contextualisation. Alain Accardo et Gilles Balbastre, enfin, ont apporté une dimension essentielle : les journalistes ne sont pas seulement des individus qui manquent de courage ou de rigueur. Ils sont des agents pris dans un système social. Avec Journalistes précaires, ils ont montré que la précarité induit structurellement un journalisme de mauvaise qualité, superficiel, docile... Je n'ai pas cité Julien Brygo, Olivier Cyran, Daniel Mermet, Nina Faure, le journal PLPL (Pour Lire Pas Lu), Zaléa TV (devenu Les Mutins de Pangée), et j'en oublie, qui ont eux aussi contribué à forger une critique radicale des médias.
Mais dès son irruption, cette critique radicale des médias a été concurrencée par des formes plus soft comme l'émission de télévision « Arrêt sur images ». Le système a cette capacité de récupérer tout ce qui peut s'insérer dans la société du spectacle, faire marchandise, et de mettre rapidement en place des ersatz. Il a donc recyclé la critique des médias dans les médias mainstream, mais en faisant en sorte qu'elle soit anecdotique, qu'elle ne remette fondamentalement rien en cause.
Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on est passé à une autre étape. Les formats courts privilégiés par Instagram, TikTok et compagnie, renforcent un conservatisme structurel, favorisent les idées préconçues. La journaliste Léa Polverini a montré l'effet produit par les réseaux sociaux sur le glissement à droite des électeurs. Les plateformes numériques valorisent des vidéos courtes, des contenus brefs, faisant appel à l'émotion plus qu'à la raison. Cette dernière nécessite un temps d'installation et d'exposition bien plus long. Pour contrer les idées dominantes, essentiellement de droite voire d'extrême droite, les réseaux sociaux ne sont pas des alliés, même si certains youtubeurs continuent d'y croire. Sans compter qu'on peut revenir à des mécanismes de censure à l'ancienne, comme lorsque Youtube, propriété d'Alphabet (Google), censure les vidéos iraniennes hilarantes se moquant de Donald Trump et de l'impérialisme américain.
Quel est, pour toi, l'enjeu de la critique des médias aujourd'hui ?
La critique des médias doit être radicale – au sens d'aller à la racine. Comprendre les structures, les intérêts, les logiques sociales qui produisent l'information. Pas seulement pointer des erreurs individuelles. L'Affaire Abdallah montre qu'un récit médiatique, même faux, peut devenir une vérité sociale, judiciaire et politique. C'est pour cela que la critique des médias n'est pas un luxe intellectuel : c'est une nécessité démocratique. Une dernière remarque : les grands médias sont a-historiques, ils racontent les choses collés à l'actualité. Or, il faut se battre pour des mises en perspective historique. C'est ce que j'ai tenté de faire dans mes derniers films où il est question de l'histoire des FARC (Colombie) et de celle d'Abdallah et des FARL (Liban/Palestine). Il ne faut pas cesser de se référer à l'Histoire, pour ne pas se faire avoir.
Propos recueillis par Mathias Reymond
[1] Propos tenus par Alain Marsaud dans L'Affaire Abdallah : « Georges Ibrahilm Abdallah, il va prendre réclusion criminelle à perpétuité, officiellement, pour avoir assassiné l'Israélien et les deux Américains, mais en réalité il morfle – je le sais parce que j'en ai discuté avec mes collègues qui étaient juges à la cour d'assises, qui ont jugé – il morfle pour les attentats [de 1986]. »
[2] L'ancien journaliste du Monde Georges Marion est revenu sur cette affaire en 2013 et en 2016 le site a aussi documenté la pression qu'avait exercé Hillary Clinton sur Laurent Fabius.
[3] Soyons honnêtes : Acrimed n'en a jamais parlé... avant cet entretien.
[4] Dans les oubliettes de la République - Georges Ibrahim Abdallah, Pierre Carles et Malo Kerfriden, Delcourt, 2024.
04.05.2026 à 11:57
Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.
- Journalistes et auteurs / Frédéric Martel
Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.
« Voici un livre événement, une enquête monumentale sur tous ceux qui nous détestent ! Et quand je dis "nous", c'est nous, les citoyens français, les Européens, l'Occident, nos valeurs… » Nous sommes le 10 avril dans l'émission « Quotidien » (TMC), et Yann Barthès reçoit le nouvel héraut de l'Occident : le journaliste Frédéric Martel. Celui-ci vient de sortir un livre, Occidents (Plon, 2026), qui se présente comme une « enquête monumentale » composée de « plus de 1 900 entretiens » [1], « sur 8 ans », « dans 52 pays ». Un travail qui n'a toutefois pas empêché Frédéric Martel de tenir une émission hebdomadaire (« Soft Power ») sur France Culture durant la même période. Ou encore d'éditer les « Dits et écrits » de Jack Lang [2]. Un véritable bourreau de travail !
La thèse de Martel est audacieuse : « Cet Occident c'est au fond un fantasme », explique-t-il sur le plateau de « Quotidien », « c'est quelque chose qui a été inventé par nos ennemis pour nous critiquer… » Yann Barthès et son équipe semblent intéressés par cette théorie et se reconnaissent spontanément dans le « nous » de Martel :
- Yann Barthès : Pourquoi le -s à « Occidents », et pourquoi la boîte d'allumettes [sur la couverture] ?
- Frédéric Martel : La boîte d'allumettes parce qu'ils veulent mettre le feu, ils allument des mèches, […] c'est « Nous » face à « Eux ».
« Ce n'est pas seulement un livre, c'est une mine d'or », surenchérit le chroniqueur Paul Gasnier, qui n'a pas de mots assez forts pour exprimer son admiration : « Un travail colossal », composé de « portraits passionnants », « une fresque qui cartographie ceux qui nous détestent ». Encore ce « nous » qui paraît naturel à tout le plateau, et ce vague sentiment de citadelle assiégée par le monde barbare « qui nous a encerclés ». Gasnier poursuit : « Au fil du temps, "Occident" est devenu le synonyme d'un autre mot, de "démocratie", et donc la haine de l'Occident est devenue la haine de la démocratie. »
Démocratie contre dictature, civilisation contre barbarie, Occident contre Orient, « nous contre eux » : on reconnaît évidemment la filiation idéologique, depuis le concept de « despotisme oriental » jusqu'à celui de « choc des civilisations ». Espérons que « nos ennemis » ne franchiront pas Poitiers…
Avec un tel programme, Frédéric Martel ne pouvait que s'attirer les faveurs de la presse réactionnaire. Sans surprise, son ouvrage (« un pavé de plus de 600 pages ») est acclamé par toutes les nuances de la presse de droite. Pour Le Point, il s'agit « d'un guide de survie intellectuelle pour temps sauvage » (1/04) ; pour Les Échos, c'est une « passionnante nouvelle enquête du si talentueux Frédéric Martel » (15/04) ; Le Figaro a lu une enquête « foisonnante et précieuse » (15/04). Pourtant l'auteur de ce livre, comme tient à le préciser Sébastien Le Fol dans Le Télégramme (11/04), « n'est pas éditorialiste à Cnews, mais journaliste à France Culture. Il se réclame d'une gauche libérale et européenne ». Il est vrai qu'on aurait pu s'y tromper. « La détestation de l'Occident est l'une des aversions les plus répandues sur la planète », poursuit Le Fol, et le « livre édifiant » de Martel « nous en dévoile toute l'étendue ». Cette haine de l'Occident est produite « par les Occidentaux eux-mêmes », nous dit l'éditorialiste, qui voit dans cette « pathologie » le « poison lent » de la « haine de soi ». Le même Sébastien Le Fol reprend la plume quelques jours plus tard pour nous revendre le même livre, cette fois dans L'Express (14/04). Un entretien tout en complicité avec l'auteur qui culmine dans ces questions : « L'Occident est selon vous devenu "le grand vilain" dans le monde entier. Pourquoi cette détestation globale ? » ; « Israël est-il la pointe avancée de l'Occident, comme l'affirme Benjamin Netanyahou ? »
Du haut de ses 600 pages et de ses « 8 ans d'enquête », Martel manquerait presque d'adversaires à sa mesure : il inscrit son œuvre comme une « réponse » à Edward Saïd et à « l'orientalisme » ; balaye Fanon en fustigeant sa critique de l'universalisme occidental ; s'oppose à Marx et au Monde diplomatique : « En effet, la haine de l'Occident a été inventée essentiellement... en Occident. Les grands auteurs antioccidentaux sont européens, à commencer par Marx ; Fanon était français et Saïd parlait mieux anglais qu'arabe. » Sur la pensée postcoloniale, Martel va plus loin encore : « Ce courant intellectuel ne pourra jamais être légitime ni pris au sérieux tant qu'il ne prendra pas en compte les dérives, et parfois les échecs, de la décolonisation. » Et en fin d'entretien, le pompon :
- Sébastien Le Fol : Le meilleur démenti à la détestation de l'Occident, ce sont les migrations, selon vous. Où vont les gens ? Dans les pays occidentaux encore bien souvent !
- Frédéric Martel : Observons avec bienveillance le chemin des migrants. Les peuples votent avec leurs pieds. […] L'Occident reste le principal modèle, la boussole des migrants.
Le Figaro ne pouvait pas passer à côté d'un tel ouvrage. C'est Eugénie Bastié qui se charge de la recension (15/04). Elle aussi a remarqué en Frédéric Martel un homme « de gauche libérale », « particulièrement courageux » puisqu'il n'hésite pas à être d'accord avec elle, et, notamment, à dire du mal de la pensée postcoloniale : « La fabrique de l'ennemi occidental a servi de carburant idéologique et d'assurance-vie à des régimes autoritaires qui, de l'Algérie au Rwanda, se servent de la victimisation perpétuelle pour asseoir leur régime et exploitent sans vergogne la mauvaise conscience des Occidentaux. Avec la complicité d'intellectuels gauchistes participant à la haine de soi. » « Victimisation », « mauvaise conscience », « intellectuels gauchistes », « haine de soi » : les items de la pensée automatique de droite sont cochés. Sur X, le journaliste Jean-Dominique Merchet ne s'y trompe pas, et commente, enthousiaste : « Même s'il se revendique de gauche, le journaliste Frédéric Martel vient de publier un formidable livre de… droite ! » Bastié regrette néanmoins que Martel n'assume pas plus fermement l'aspect « choc des civilisations » de son ouvrage. Et de conclure : « Une civilisation peut mourir assassinée. Elle peut aussi mourir de ne plus savoir ce qu'elle est et d'où elle vient. »
La tournée médiatique de Frédéric Martel se poursuit et le voici invité des « Grandes Gueules » sur RMC (16/04), dans une ambiance que l'on a connu plus incisive. Dans la journée, quatre minutes de cet entretien vont être extraites par la radio pour faire un gros titre (et un article séparé) : « La révélation du jour - Frédéric Martel : "5 anciens ministres de Chávez m'ont dit qu'il avait financé, avec Maduro, des amis de Jean-Luc Mélenchon. Le parquet a été saisi pour financement illégal" ». Avec les « 8 ans d'enquête », les « 2 000 entretiens » et les « 52 pays », c'est l'autre emballage marketing du livre : celui-ci contiendrait des révélations sur un financement illégal « de Mélenchon et ses amis » (c'est la formule que Martel emploie partout). Arrêtons-nous un instant sur le gros titre de RMC : « 5 anciens ministres de Chávez », « m'ont dit que », « des amis de Jean-Luc Mélenchon » : à un tel niveau d'imprécision, difficile d'appeler cela une information. La fin de la phrase confinerait presque à la désinformation : quand Frédéric Martel affirme que « le parquet a été saisi pour financement illégal », il faut en fait comprendre qu'après avoir lu son livre, le député RN Julien Odoul a fait un courrier à la procureure de la République de Paris : « Julien Odoul ne veut pas laisser passer, écrivait le JDD le 3 avril, dans un courrier adressé à la procureure de la République de Paris, il évoque des éléments issus de l'ouvrage Occidents. Enquête sur nos ennemis du journaliste et chercheur Frédéric Martel. »
Un aspect des choses qui n'avait pas échappé au Point, qui avait dégainé dès le 1er avril : « De Mélenchon à Douguine : Frédéric Martel dévoile les réseaux secrets des ennemis de l'Occident ». Dans les « bonnes feuilles » publiées par le magazine se trouve le chapitre « L'argent du Venezuela », où l'on comprend qu'une partie des « révélations » de Martel ne sont pas si nouvelles, puisqu'elles reposent notamment sur le témoignage de l'opposant vénézuélien Rosmit Mantilla, exilé en France, et qui avait déjà formulé ses mêmes accusations contre Mélenchon (de façon tout aussi vague) dans une lettre ouverte publiée (déjà) par… Le Point, en 2019. Peu importe, Frédéric Martel aura compris que la presse était friande de cet aspect, qui permet de rapprocher le Hezbollah, Mélenchon, Xi Jinping, le régime algérien et Steve Bannon. Atlantico se saisit des « révélations » de Martel le 4 avril et se réjouit : « Les emmerdes volent décidément en escadrille pour la mélenchonie qui, dans le sillage de la mort de de Quentin Deranque et des tribulations policières de Rima Hassan, devra peut-être faire face à sa propre affaire de financements libyens... » En réalité, comme le note Libération un mois plus tard (2/05), les accusations de Martel n'ont pas de bases matérielles : « Cette grave mise en cause, basée uniquement sur des déclarations sans s'appuyer sur des documents, interroge. » Et le journal d'ajouter : « Ses détracteurs lui ont toujours trouvé une tendance à relier des points à la hâte pour confirmer ses thèses, à parfois préférer la légende à la réalité. Mais là, Martel voit les choses en grand : "C'est l'un des plus gros scandales de ces vingt dernières années". »
L'« enquête » de Martel intéresse jusque dans le journal confidentiel de Laurent Joffrin, LibreJournal, où l'on retrouve une autre recension particulièrement enthousiaste sous la plume de Bernard Attali (frère jumeau de). Avec ce passage édifiant : « En cherchant à expliquer l'Occident par les haines qu'il suscite, Martel finit par nous éclairer sur ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, à cet instant du récit, c'est une civilisation qui, à force de s'interroger sur ses propres crimes historiques — réels, indiscutables —, a perdu le réflexe élémentaire de se défendre. L'autocritique, vertu libérale par excellence, s'est retournée contre elle-même : elle est devenue, dans certains cercles, une forme de capitulation anticipée. » Un véritable cri du cœur que nous serions tentés de résumer ainsi : « Occident, défends-toi ! »
Pour vendre son livre, Frédéric Martel a réalisé une tournée audiovisuelle royale en avril : le 8, il est l'invité des « Matins » de France Culture (la radio qui l'emploie) ; le 10, il est l'invité de 9h30 sur BFM-TV, puis le soir sur « Quotidien » ; le 11, France Inter lui accorde une heure entière, chez Thomas Snégaroff ; le 12, il est sur Loopsider, face caméra ; le 16, il est aux « Grandes Gueules » (RMC) ; le 18, le voici sur Franceinfo ; le 25, sur CNews.
Une telle surface médiatique donne l'occasion de dire pas mal de choses, mais, comme le veut l'exercice de la promotion, Frédéric Martel se répète souvent. Sur Loopsider, dans un format destiné aux réseaux sociaux, il fait néanmoins une déclaration qui permet de comprendre pourquoi son ouvrage a reçu un accueil si favorable : « Si vous aimez ce livre, vous êtes de gauche. Et si vous n'aimez pas ce livre, vous êtes d'extrême gauche. Et c'est la même chose à droite. » Avec son enquête « monumentale », et comme adore le faire l'espace médiatique, Martel croit avoir redéfini « l'arc de la raison », en confondant toutes les critiques de « l'Occident » (lui-même confondu avec « la démocratie libérale »), qu'elles viennent de Poutine ou d'Algérie, du Hamas ou de Caracas, de Mélenchon ou d'Orbán. Face à tant de confusion, l'analyse critique n'était pas à l'ordre du jour – tout juste une enquête à demi-critique de Libération (2/05), qualifiant Martel de « globe-trotter des idées ». Devant un « grand livre de droite », le rôle que se donne la presse dominante n'est pas d'analyser ou de décrypter ; mais de promouvoir et de prescrire.
Jérémie Younes
[1] « Le chiffre peut paraître farfelu » écrit pudiquement Libération (2/05).
[2] Jack Lang : Une révolution culturelle - Dits et écrits, Bouquins, 2021.
30.04.2026 à 10:41
Extrait de Marc Joly et Christian Savestre, « En finir avec le déni », Anamosa, 2026.
- Des livres : présentations et extraits / Cyril Hanouna, Antisémitisme, La France insoumiseNous reproduisons un extrait de l'ouvrage de Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, paru chez Anamosa le 16 avril 2026.
Nous prions le lecteur, la lectrice, de s'armer ici de patience. Il va en falloir pour aller au fond de cette affaire de l'« affiche antisémite de LFI ». Mais cela ne sera pas inutile : il n'est pas si courant d'assister au surgissement d'un délire collectif, à partir d'une matrice identifiable et en réponse à une nécessité vitale d'expulsion du stigmate elle-même compréhensible, à condition de se doter des bons outils. L'enquête sur ce genre de mécanisme de défense peut être perturbante, car il semble avéré par la clinique que l'organisation du transfert des affects négatifs a besoin, pour réussir, d'être alimentée par le sentiment d'un triomphe narcissique absolu sur l'objet utilisé comme dépotoir et repoussoir. Tout élément susceptible de contrarier si peu que ce soit un tel triomphe doit être repoussé, ce qui accroît l'invention délirante, jusqu'à ce que l'opération s'arrête net, du fait de ses contradictions insurmontables, pour laisser place à la conviction inébranlable d'avoir eu raison, d'avoir pris l'autre en défaut et de tenir enfin la preuve certaine, sécrétable par simple allusion, du caractère maléfique de l'ennemi haï.
11 mars 2025, vers 18 h 30 puis à 20 h 00. Afin de mobiliser pour une marche qui doit avoir lieu le 22 mars contre « le racisme et le fascisme » (celle-là même au cours de laquelle Frank Tapiro se convaincra d'avoir entendu chanter « À bas les juifs », ce qui participe d'un seul et même délire), La France insoumise met en ligne sur sa page Instagram deux visuels, qui représentent successivement l'animateur Cyril Hanouna et le journaliste Pascal Praud, principaux visages des médias du milliardaire catholique d'extrême droite Vincent Bolloré.
Les jours précédents, toute une série de visuels avaient été diffusés de la même manière dans la perspective de cette marche du 22 mars : 21 février (photo de Steve Bannon faisant un salut nazi) ; 23 février (photo d'Elon Musk exécutant également un salut nazi) ; 28 février (six visuels dénonçant l'extrême droite dans le monde, en France et ses relais médiatiques) ; 10 mars (trois visuels représentant Trump, Poutine et une colombe de la paix).
11 mars 2025, 21 h 45. Le journaliste Jules Torres, chef de service au Journal du dimanche et au JDNews, mais aussi chroniqueur sur CNews et Europe 1 (autant dire qu'il est une pièce maîtresse des médias Bolloré), « tweete » un montage (sans en indiquer l'origine) qui place en vis-à-vis l'un de l'autre le visuel de LFI représentant Cyril Hanouna et une affiche du film de propagande nazi Le Juif éternel.
Le commentaire, insidieux, faussement interrogatif, se veut sobre : « À gauche, une affiche de propagande nazie pour le "Le Juif éternel" (1940), un film antisémite. À droite, une affiche de La France Insoumise visant Cyril Hanouna. Les mêmes ficelles visuelles pour désigner un ennemi. Jusqu'où iront-ils ? »
Mettons-nous un instant à la place de la personnalité dirigeante de LFI ayant validé, entre autres, les deux visuels représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud. Pouvait-elle anticiper leur dissociation et le soupçon, qui pèserait sur l'un d'eux, d'avoir été généré à partir de mots-clés suffisamment orientés pour correspondre aux traits d'une caricature antisémite ? Devait-elle nécessairement, spontanément penser à l'iconographie antisémite nazie ? Cette personne et celle(s) en charge de concevoir lesdits visuels (et dont le tort est d'avoir utilisé pour ce faire une IA générative, Grok), même dotées d'honnêtes connaissances sur le IIIe Reich et la Deuxième Guerre mondiale, peuvent ne pas y avoir songé (ce n'est pas leur culture politique), leur impératif axiologique et pratique étant de dénoncer le rôle de la bollosphère dans la diffusion-normalisation des fantasmes de l'extrême droite.
11 mars 2025, vers 23 h 00. Le dessinateur Joann Sfar relaye sur ses réseaux sociaux le montage en question, et officialise, sous le coup de l'émotion, ce que le message de Jules Torres n'avait fait que suggérer :
LFI puise désormais dans la pire tradition de l'imagerie antijuive pour sa communication. Pas une semaine ne passe sans que ce parti ne se vautre dans le harcèlement antijuif ou les dogwhistle antisémites. La question devient simple : Un parti antijuif a-t-il le droit d'exister dans l'espace républicain ? À ce jour quiconque refuse de voir est complice. Il existe des lois contre le racisme, l'antisémitisme et le harcèlement. Le programme LFI semble se résumer désormais au harcèlement des Français juifs. Merci d'éviter de m'écrire en commentaire qu'il s'agit d'une affiche de lutte contre l'extrême droite ou contre Hanouna. La dernière fois que ce genre d'image était sur les murs de Paris c'était sous Pétain ! LFI n'a plus rien à faire dans l'espace républicain. Ce parti est officiellement antijuif.
Ce commentaire définitif se diffuse comme une traînée de poudre, et contribue à imposer l'idée selon laquelle LFI aurait intentionnellement « recyclé », sans contestation possible, une iconographie « antijuive » ou « typiquement antisémite », conformément à une stratégie du dog whistle qui consisterait à envoyer des messages apparemment anodins à une clientèle spécifique disposée à en déceler le contenu radical (en clair, ici, l'électorat musulman…). Les condamnations pleuvent ; la polémique enfle ; LFI retire le visuel incriminé.
12 mars 2025, 17 h 12, « On marche sur la tête » (Europe 1). « C'est une caricature qu'ils ont faite, et une caricature qui nous ramène aux heures les plus sombres, bien entendu, et, pour moi, il n'y a aucun doute, c'est fait sciemment. Ils ont tenté le coup, comme d'habitude, […] ils font des tests, comme ça, mais sachez-le, ils ne le font pas par hasard, La France insoumise : ils savent qu'il y a une grande partie de leurs électeurs qui vont apprécier cela, ben oui », réagit Cyril Hanouna. Il ajoute que Pascal Praud est « une victime collatérale » : « Comme ils avaient fait l'affiche sur moi, où ils ont eu le temps de la travailler, qu'ils avaient fait ça depuis des jours et des jours, ils ont eu le temps de me caricaturer, et ils l'ont mise ; après, ils se sont fait taper sur les doigts sur les réseaux, donc ils se sont dit : "bon il faut sortir un autre mec, sinon on va dire qu'on est antisémites" ; ils se sont dit : "ben sortez Praud". Alors ils n'ont pas eu le temps de le caricaturer complètement, ils ont juste fait une bouche un peu bizarre […] c'est vite fait, et le pauvre Pascal s'est retrouvé sur les affiches. Donc voilà. [...] Je vous le dis : c'est vrai ». L'utilisation répétée du pronom personnel « ils » et de locutions comme « sachez-le » ou « je vous le dis » (courantes chez Hanouna) renforcent la logique de centration obsessive sur un objet dont les intentions maléfiques de longue main et la déloyauté des procédés sont pointées sans appel.
12 mars 2025, vers 20 h 30, « TPMP » (C8). Avec calme, en plein triomphe narcissique, sûr de sa toute-puissance et de la malfaisance de l'objet honni, Cyril Hanouna prolonge dans son émission de C8 la même projection persécutive : « Ils ont grossi tous les traits, ils ont fait une caricature. […] Pascal Praud, il était même pas prévu dedans. [...] Aujourd'hui, on peut le dire : la LFI est clairement un parti antisémite. […] L'extrême droite, aujourd'hui, c'est l'extrême gauche ». Le transfert projectif est achevé. Le chroniqueur Gilles Verdez campe l'électeur de LFI inconséquent, veule et qu'« on ne peut pas respecter » (« on ne peut pas vous respecter », lui lance Hanouna). Tout en reconnaissant que LFI a produit une « affiche de la honte », « clairement antisémite », Verdez affirme vouloir continuer à voter pour ce parti et essuie les leçons de morale et les moqueries affligées de ses partenaires de jeu, qui ont le beau rôle. Hanouna lui fait subir sa traditionnelle séance d'humiliation publique : « Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, et je le dis, et je le pense, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous savez très bien pourquoi je dis cela, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte pour la France, vous n'aimez pas la France, vous n'aimez pas les Français, vous n'avez plus rien à faire dans ce pays, pour moi ! Quand on n'aime pas la France, on la quitte ! Excusez-moi, mais c'est vrai : quand on n'aime pas la France, on la quitte ! » Toute une vision du monde. « La prochaine étape, c'est le passage à l'acte », surenchérit le député du Rassemblement national Julien Odoul, présent sur le plateau.
14 mars 2025, 16 h 12. Un autre député du RN, Philippe Schreck, demande à ses équipes de tester une commande comportant le mot « juif » pour démontrer que LFI aurait bien voulu obtenir du logiciel Grok « le même résultat que celle [l'affiche] de Goebbels en 1935 ». Il rend public le « résultat » de leur « travail » sur son compte X et sur YouTube. C'est parfaitement grotesque.
14 mars 2025, vers 19 h 40, « Face à Philippe de Villiers » (CNews). Le journaliste Eliot Deval introduit un nouveau chapitre, « Les affiches de la honte de LFI », de l'émission de CNews qu'il anime chaque vendredi autour de l'ex-député de Vendée Philippe de Villiers :
Eliot Deval : Autre sujet à présent Philippe de Villiers : La France insoumise a ciblé deux de nos confrères, deux de nos amis, à savoir Cyril Hanouna et Pascal Praud, à travers des affiches pour un rassemblement organisé le 22 mars prochain intitulé « Manifestations contre l'extrême droite, ses idées et ses relais ». Et ils ont été accusés – et vous voyez donc ces images – d'avoir emprunté pour représenter Cyril Hanouna des codes antisémites des années 1930. LFI a retiré ce visuel, mais n'a jamais présenté ses excuses ni exprimé le moindre regret.
Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, ce ne sont pas deux visuels – ceux représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud – qui sont alors montrés aux téléspectateurs et téléspectatrices de CNews, mais, en plein écran, trois images, de gauche à droite : un portrait en noir et blanc de Cyril Hanouna, à propos duquel aucune information n'est livrée ; le visuel incriminé de LFI ; une affiche du film « documentaire » Der ewige Jude, réalisé en 1940 sous la supervision de Joseph Goebbels.
Philippe de Villiers prend ensuite la parole. Tout le temps que dure son intervention, les trois mêmes photos restent à l'écran et personne – ni lui, ni Eliot Deval, ni le journaliste Geoffroy Lejeune dont le rôle se limite à mettre en valeur le patriarche – ne fournit la moindre explication quant au choix éditorial consistant à les associer et, en particulier, quant au statut du portrait de gauche. Sa tirade a été soigneusement préparée :
Philippe de Villiers : Nous sommes devant en fait un antisémitisme historiquement référencé, puisque c'est le morphotype du juif éternel du film de Goebbels Le Juif éternel. C'est aussi référencé avec le stéréotype du juif ploutocrate de la vieille gauche, en fait. On oublie qu'elle était profondément antisémite : Proudhon, Jaurès. C'est un antisémitisme qui est politiquement assumé. Un antisémitisme électoraliste. Un antisémitisme communautariste, pour aller chercher les voix dans les banlieues, c'est aussi simple que ça. C'est un antisémitisme qui est protégé, ignifugé, immunisé, c'est-à-dire qu'en fait la justice ne s'en occupe pas et la société médiatique le protège, c'est-à-dire on n'en parle pas. Et enfin, j'insiste là-dessus quand même, il y a des gens qui devraient être gênés : tous ceux qui ont fait l'alliance. C'est un antisémitisme d'appoint, pour les forces électorales qui ont besoin au deuxième tour des élections législatives de faire une alliance. C'est-à-dire que le camp du bien, il accepte ça ! [...] Le camp du bien contre le camp du mal, et le camp du bien, on a le droit d'être antisémite : voilà !
Philippe de Villiers mobilise un vocabulaire issu du bouillon idéologique de l'extrême droite – de l'idée d'hérédité et de déterminisme bio-racial suggérée par le terme « morphotype » à la dénonciation drumontienne de la « ploutocratie juive » – pour mieux l'attribuer projectivement à la gauche et briser ainsi tous les liens qui, dans son histoire, la rattachent au « camp du bien » (du combat d'un Jaurès pour l'innocence du capitaine Dreyfus à la résistance antifasciste). L'ancien député parachève ce transfert projectif en évoquant, la larme à l'oeil, le souvenir de son père, Jacques, lieutenant fait prisonnier par les Allemands en juin 1940 (internement plus présentable que la brève incarcération ultérieure de l'officier, pour cause de participation aux activités de l'OAS) [1].
Magie de la projection. Les sentiments et les visées existentielles de la partie qui projette sont vierges du passé de la collaboration et de Vichy, de toute idée de racisme, de tout soupçon de compromission historique avec le fascisme et l'antisémitisme nazi, c'est-à-dire avec « le camp du mal », puisque : le racisme, c'est les autres ; l'antisémitisme, c'est les autres ; le fascisme et le nazisme, c'est les autres ; Vichy, c'est les autres. « Les polémiques récurrentes sur les statuts d'insulteur et d'insulté : "la violence, c'est les autres [2]" », que relève Cédric Passard dans le champ politique, doivent beaucoup à la systématisation par l'extrême droite et ses relais médiatiques, aux dépens de LFI, d'un mécanisme d'évacuation par projection de toutes les traces insupportables laissées par la collaboration avec le mal ultime, le nazisme hitlérien. Ce processus n'a cessé de gagner en intensité ces derniers temps et s'embarrasse de moins en moins de subtilité. « LFI, c'est la France insoumise ou la France de Vichy ? », interroge ainsi Frédéric Haziza sur Radio J, le 14 décembre 2025.
15 mars 2025. Jules Torres écrit dans les colonnes du Journal du dimanche que « le mouvement de Jean-Luc Mélenchon s'enferre au mieux dans le déni, au pire dans la victimisation ».
16 mars 2025, 10 h 07, « Le Grand rendez-vous » (CNews). La machine CNews élève d'un cran son activité de projection persécutive centrée sur LFI en soumettant à la question le coordinateur de celle-ci, Manuel Bompard.
Le même dispositif de visuels est utilisé. Il faut que le coordinateur de LFI reconnaisse publiquement la perception que lui prête comme si cela n'était pas discutable l'éditorialiste Mathieu Bock-Côté :
- Pierre de Vilno : Vous allez voir à l'écran trois visuels, celui d'une photo de Cyril Hanouna non modifiée, votre affiche qui représente donc le visage de Cyril Hanouna modifié sur un fond noir et une affiche nazie des années 1930. Ma première question Manuel Bompard, c'est : qui a eu l'idée de fabriquer un tel visuel ?
- Mathieu Bock-Côté : Vous voyez cette affiche quand elle sort, avant de la diffuser, vous, je ne doute pas un seul instant que vous avez une culture historique. Vous voyez cette image avant qu'elle soit diffusée, vous vous dites : « mais bon Dieu, c'est le juif Süss ! », c'est une représentation nazie, je dis, vous vous rendez compte que l'intelligence artificielle a généré une image qui marque une proximité nette avec l'imaginaire nazi, ça vous le constatez avant de la diffuser ?
- Manuel Bompard : Quand je le constate, c'est au moment où ces différents visuels sont mis en comparaison […].
- P de V : Je parle des deux premières, les deux premières. Vous voyez bien que, là, c'est un portrait de Cyril Hanouna que vous pouvez retrouver sur Internet, qui n'est pas retouché…
- M B : Mais elle n'a pas été retouchée. Cessez de dire des choses qui sont inexactes !
- P de V : Mais vous venez de me dire qu'elle a été retouchée par l'intelligence artificielle…
- M B : Mais non elle n'a pas été retouchée, elle a été produite par de l'intelligence artificielle. Ça n'a aucun rapport : il n'y a pas de volonté de modifier volontairement des traits du visage.
- P de V : Philippe Schreck qui a fait la manip sur Grok a dit que pour faire cette affiche il fallait utiliser le mot « juif » !
On remarquera que Manuel Bompard se garde d'évoquer le « portrait » non « retouché » d'Hanouna, malgré l'insistance de Vilno : sans doute a-t-il senti le piège dans lequel il s'agissait de l'entraîner en le faisant jouer au jeu scabreux des comparaisons (ce portrait pouvant précisément faire penser à… l'affiche de Der ewige Jude, « documentaire » prisé aujourd'hui encore par des militants néonazis qui ne manqueraient pas de sortir de l'ombre si jamais l'extrême droite, la vraie, devait arriver au pouvoir).
En bref, il y a ce que la simple logique (une logique psychosociale élémentaire) permet d'avancer : la jonction entre un réflexe sociocentrique (perception judéocentrée déterminée par une échelle particulière de référence, en la circonstance la mémoire traumatique de la Shoah) et une stratégie d'expulsion projective du stigmate d'antisémitisme mise en œuvre par l'extrême droite sur le dos de la gauche a contribué à ce qu'un montage qui, en d'autres temps, serait passé inaperçu ou aurait unanimement semblé grotesque ou pervers (voire antisémite en lui-même) soit reçu de manière absolument indiscutable comme la preuve des intentions évidemment « antisémites » d'un parti de gauche appelant à combattre l'extrême droite. Et il y a ce que l'enquête (une enquête elle-même élémentaire) a pu dans un second temps confirmer. Par l'entremise d'un ami, l'un d'entre nous a eu la possibilité de s'entretenir le 12 février 2026, à l'Assemblée nationale, avec une personnalité dirigeante de LFI. Nous pouvons certifier que le même prompt a été utilisé pour générer les visuels d'Hanouna et de Praud (du genre « Hanouna/Praud, visage méchant, agressif ») [3]. Il va de soi que ledit prompt ne fait aucune référence aux origines juives d'Hanouna. Il a été décidé, à LFI, de ne plus produire de visuels représentant des visages de personnalités.
Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, Anamosa, 2026, p. 45-56.
[1] Notons que Jacques de Villiers, maire d'un village vendéen de 1947 à 1983, a fait mettre en berne le drapeau de sa mairie à la mort de Pétain, en juillet 1951. Voir Yves Hello, Vichy, collaboration, épuration en Vendée, La Crèche, Geste, 2015.
[2] Cédric Passard, « Introduction. Le théâtre politique de l'insulte », in C. Passard (dir.), Les Usages politiques de l'insulte, Paris, Classiques Garnier, 2024, p. 18.
[3] Nous ne citons pas ce prompt précisément pour des raisons judiciaires.
23.04.2026 à 12:00
Nous reproduisons un extrait actualisé et complété de La Trahison des éditeurs (Thierry Discepolo, Agone, 2023), paru il y a quelques jours sur le site d'Agone.
Le 15 avril, Olivier Nora, PDG des éditions Grasset, propriété de Vincent Bolloré, a été limogé. Cette décision a provoqué la prise de conscience d'une centaine d'auteurs : leurs idées et leurs œuvres sont, depuis trois ans, la propriété de Vincent Bolloré. Et donc au service de son idéologie. Un pas de plus doit être fait : cette situation est une conséquence prévisible de la concentration qui, en France, fait d'un quarteron de patrons les maîtres de l'édition française.
En 2007, Le Figaro offrait une série estivale sur les « grands éditeurs ». Ouverte avec Claude Durand (1938-2025), la définition qu'il y donnait de lui-même donnait en même temps une définition de son engeance : « Je suis un mercenaire, quelqu'un qui se vend mais qui est libre. » La série comptait aussi Olivier Nora.
Chez Hachette, Olivier Nora est ce qu'on doit appeler un « éditeur maison », pas seulement parce que son père, Simon Nora, fut directeur du groupe à la fin des années 1970. Après avoir fait ses classes au Bureau du livre français à New York au début des années 1990, Olivier Nora est nommé, en 1996, directeur général de Calmann-Lévy (propriété d'Hachette à 84 %), avant de recevoir la direction de Grasset en 2000, qui ne lui est pas reprise lorsqu'il succède à Claude Durand, deux ans après, à la direction de Fayard – où il est resté jusqu'en novembre 2013, quand il cède la place à Sophie de Closets, qui y restera jusqu'à sa nomination à la tête de Flammarion en juillet 2022. (Ce genre de ballet est emblématique de la population de PDG qu'emploient indifféremment les quatre principaux groupes éditoriaux français.)
Quand on lui demande quel est, selon lui, l'« âge d'or de la maison Grasset », le bon élève Olivier Nora mentionne la période 1910-1930, « particulièrement fertile », puis la « grande aventure de la littérature féminine à partir de la fin des années 1950 ». Il est vrai que, entre les deux moments de grâce, Grasset porte, sur son seul nom, une part notoire de la collaboration des éditions françaises avec l'occupant nazi. N'empêche, comme dit Olivier Nora, son fondateur, « Bernard Grasset, était un pur génie de l'édition [1] ». On a de ces pudeurs dans le monde des lettres françaises…
Après une évocation du « caractère », du « passé » et de la « culture » des éditions Grasset, Olivier Nora précise sa vision d'une maison « forgée par son comité de lecture, où les écrivains sont majoritaires, [… et que les] auteurs se sont appropriée au point de souhaiter voir la rejoindre les écrivains qu'ils estiment » ; une maison où l'on prend « la chose littéraire au sérieux, [et dont l']héritage suinte des murs ». Etc. Etc.
Une fois placée la légende, Olivier Nora retrouve ses marques. Car Bernard Grasset ne fut pas seulement condamné à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens pour faits de collaboration. Ce « génie de l'édition » a plus innové dans la manière de faire parler des livres que dans la manière de les faire : metteur en scène de la « littérature » comme fétiche et de l'« auteur » comme produit, grand acteur dans le cirque du « vient de paraître », Grasset donna aux campagnes de presse et publicitaires une ampleur jusque-là inconnue. Innovant dans les opérations de communication, voire de harcèlement, ce « génie de l'édition » associe scandales, fausses annonces, faux chiffres de vente, etc. Pour ce Grasset-là, « tout s'achète : auteur, critique, public » [2]. Quand un journaliste rappelle, discrètement, à Olivier Nora ces temps (révolus) où, pour le dire franchement, « tous les moyens étaient bons » pour promouvoir les auteurs et qu'il lui demande : « Y a-t-il des méthodes que vous vous interdisez ? », sans tergiverser, l'« éditeur maison » déclare : « Je m'inscris totalement dans la filiation Grasset. Je pense que notre devoir quotidien, c'est de faire en sorte que nos auteurs soient lus par le maximum de lecteurs. »
Les gardiens de la plus pure tradition de la littérature française peuvent retourner à leurs chères bibliothèques. Sont assurées pour mille ans la qualité et la fidélité rendues par la maison qui a charge des œuvres, entre autres penseurs et écrivaines éternelles au service de l'humanité souffrante, de Bernard-Henri Lévy, Jean-Paul Enthoven et Pascal Bruckner, de Caroline Fourest, Frédéric Beigbeder et Michel Onfray, d'Alain Minc, Yann Moix et Patrick Poivre d'Arvor, d'Anne Sinclair, Laurent Joffrin, Claire Chazal et Laure Adler entre autres Arnaud Montebourg et Manuel Valls.
Autant, avec Claude Durand, la légende poudrée des lettres françaises était à son aise. On y sentait même ce parfum de cire, d'ascension façon IIIe République et de vieux papiers indissociable des amitiés et des traîtrises littéraires. Autant, avec Olivier Nora, on le voit bien, c'est autre chose. Certains aspects rappellent le style décomplexé d'Arnaud Lagardère. Un effet de génération, sans doute. Mais aussi le côté héritier. Un autre héritage, bien sûr. Une version moins tapageuse. Apprécions à sa juste mesure le portrait ingénu qu'on fait d'Olivier Nora dans Le Monde : « Grand, courtois, "le bel Olivier" qui séduisait tant les Américaines dégage une élégance aristocratique. […] Quand Valéry Giscard d'Estaing se déplace chez Grasset, […] il se rend aussi chez son petit cousin. Par sa mère, née Georges-Picot, Olivier Nora descend, comme l'ex-président de la République, de Louis XV. […] La politique, les débats d'idées, mais aussi le cinéma : à "Noraland", la propriété de famille des Yvelines où il aime à se retirer le week-end pour y lire ses manuscrits, crayon en main, on peut croiser ses amis d'enfance, des éditeurs, des auteurs, mais aussi les acteurs Sophie Duez ou Jean Reno. » Et comme Arnaud, le sport : Olivier jouerait au golf, lors de ses vacances aux États-Unis, avec l'ancien vainqueur de Roland-Garros Ivan Lendl [3].
Par d'autres aspects, le « jeune commandeur des lettres » peut se prévaloir de ce qui se fait de mieux en matière de pedigree « aristocratie républicaine française » : fils du résistant Simon Nora (conseiller de Pierre Mendès France puis de Jacques Chaban-Delmas), il fut éduqué au lycée Henri-IV et à Normale-Sup. Une formation couvée par deux oncles : d'abord Pierre Nora, l'historien, académicien, directeur de collection chez Gallimard et de la revue Le Débat – avec celui-ci, l'éditeur « entretient une connivence intellectuelle plus qu'une complicité humaine » ; ensuite François Furet, l'auteur de Penser la Révolution française et « âme de la défunte Fondation Saint-Simon, [qui] a politiquement marqué l'éditeur » [4].
Olivier Nora n'est pas seulement bien né. Il a aussi su garder des relations de jeunesse, comme Denis Olivennes. Ce dernier a l'avantage, pour un éditeur, d'avoir été patron de la Fnac puis du Nouvel Observateur, et PDG d'Editis depuis 2023. En novembre 2010, les deux vieux amis se sont encore rapprochés. Denis Olivennes a été lui aussi recueilli par le groupe Lagardère : placé à la tête d'Europe 1, du Journal du dimanche et de Paris Match. Ensemble, les deux compères se seraient bâti « un réseau relationnel au Siècle, où Olivier Nora est parmi les siens, comme un poisson dans l'eau ». Les « siens », c'est-à-dire quelques centaines de membres qui composent l'élite du pouvoir en France, dont les dîners mensuels du Siècle huilent la socialisation [5]. Aux côtés de quelques confrères comme Claude Cherki (ex-Seuil), Odile Jacob, Teresa Cremisi (ex-Flammarion) ou Denis Jeambar (journaliste itinérant et PDG par intérim du Seuil), Olivier Nora pouvait surtout croiser au Siècle d'anciens ministres et personnalités politiques plus ou moins en activité ; de plus ou moins grands patrons et PDG ; toutes sortes de gens utiles à tout, comme Jacques Attali ou Alain Minc ; et bien sûr le meilleur du journalisme, ceux dont il est vain de citer les noms [6].
Si jamais il y en a eu, tout danger de dissidence dans les maisons d'édition cornaquées par Olivier Nora est écarté. Ce qui est rassurant. Car à l'aube des années 2020, la conjugaison d'une concentration éditoriale galopante et d'une malheureuse transmission d'héritage entre Jean-Luc et Arnaud Lagardère livrait la maison Hachette aux mains de Vincent Bolloré. En mars 2021, un désaccord entre le milliardaire breton et Arnaud Nourry, le PDG du groupe, débouche sur son licenciement. Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
Un an plus tard, un tollé accompagne l'accueil par Vincent Bolloré de Rubempré, maison fondée par Éric Zemmour pour lancer sa campagne avec son dernier livre, La France n'a pas dit son dernier mot. Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
La même année, Sophie de Closets quitte la présidence de Fayard. Éditrice peu remarquée de Philippe de Villiers et de son frère, Pierre, ancien chef d'état-major des armées, elle semblait pourtant prête à tenir la ligne du nouveau propriétaire. Mais elle aurait subi, de la part de Nicolas Sarkozy, ami d'Arnaud Lagardère et membre du conseil d'administration du groupe, des tentatives d'intimidations. De même qu'Olivier Nora, mais qui ne bouge pas, ses auteurs non plus.
En 2025, l'insolent succès des livres de Jordan Bardella, de Philippe de Villiers et de Nicolas Sarkozy parus chez Fayard scandalise les âmes sensibles. Olivier Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
Le recrutement par Hachette de Boualem Sansal, qui fait la une des médias, s'accompagne d'une ingénue découverte de l'ampleur de son engagement à l'extrême droite, pourtant au cœur de son œuvre maquillée en littérature chez Gallimard depuis vingt ans [7]. Le patron de Grasset explique au Monde : « Je ne connais aucun confrère qui n'aurait accueilli Boualem avec reconnaissance [8]. » (Nous devrions pouvoir présenter sans difficultés à Olivier Nora plusieurs confrères qui n'auraient jamais accueilli « Boualem ».) Le nouvel académicien est mis en scène comme une rock star lors des 200 ans d'Hachette au Palais Brongniart, à Paris ; et le 12 avril 2026, il affole ses anciens alliés en s'abouchant avec le baron du Puy-du-Fou en une du Journal du dimanche. Olivier Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.
Le soir du 15 avril où leur charismatique éditeur était viré, une centaine d'auteurs signe une lettre ouverte où ils refusent – avec au moins trois ans de retard –, que « nos idées et notre travail soient la propriété de Vincent Bolloré ». Toutes ces années, « par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement », le corps d'Olivier Nora avait été « le rempart et le ciment » de leur maison (d'édition) [9]. La puissance de certaines illusions collectives n'est plus à démontrer. Ainsi toutes et tous ont-ils dû attendre qu'il leur prenne la main pour qu'ils prennent la porte.
Le différend qui a provoqué le limogeage du grand éditeur fait l'objet de spéculations. Selon certains, on aurait imposé à Olivier Nora la date de publication du récit tant attendu de la détention de Boualem Sansal. Le premier proposait octobre et le second voulait juin. Intrusion inacceptable pour l'éditeur : « La question de la parution d'un livre relève de l'éditeur et pas de l'auteur [10]. » (Est-ce bien sérieux ?)
Selon d'autres, Olivier Nora aurait refusé d'éditer le récit de voyage d'un certain Nicolas Diat, éditeur maison chez Hachette de Philippe de Villiers, de Jordan Bardella et coauteur du très réactionnaire cardinal Robert Sarah, Rome, objet d'amour, refourgué par Fayard.
Le 16 avril sur France Culture, un chœur de pleureuses vertueuses donnait, en hommage à Olivier Nora, une homélie sur les malheurs, non seulement de l'édition française, mais aussi « de notre démocratie et [de] la liberté de l'esprit qui est un élément de notre civilisation » – rien de moins ! Entre autres qualités dont a été paré l'éditeur licencié, celle d'avoir su « réunir des gens qui ne sont absolument pas d'accord entre eux, qui font tout l'échiquier politique ». Olivier Nora a-t-il perdu ses talents diplomatiques ? ou la place accordée chez Grasset aux auteurs réactionnaires était-elle déjà saturée ?
En attendant d'en savoir plus, une question persiste : malgré toutes les raisons dont une seule aurait suffi à n'importe qui pour partir la tête haute, pourquoi Olivier Nora a-t-il si longtemps attendu que son patron le pousse dehors ?
Dans le JDD du 19 avril, la réaction de Vincent Bolloré à la campagne médiatique autour du licenciement d'Olivier Nora donne une réponse à notre question, avec quelques éléments qui laissent penser que les raisons ont moins à voir avec une divergence idéologique qu'une décision économique : alors qu'entre 2024 et 2025 la rémunération annuelle du PDG de Grasset serait passée de 0,83 à 1,017 millions d'euros, le résultat opérationnel de sa marque aurait chuté de 1,2 à 0,6 millions d'euros. Ce ne serait pas la première fois que le PDG d'une marque de groupe éditorial maquille en grande cause son licenciement pour incompétence : ainsi, Hugues Jallon, recruté en 2018 à la tête du Seuil comme caution de gauche par le nouveau patron de Média-Participations, qui l'aurait viré six ans plus tard parce qu'il était… de gauche — en fait pour le remplacer par une employée plus rentable.
Autrement dit, le pluralisme politique est requis (sinon toléré) s'il est compatible avec la rentabilité. Que baisse le profit et la bataille culturelle se durcit. On ne pouvait trouver affaire plus révélatrice de l'alliance entre fascisme et grand capital. Une alliance dont tous les autres groupes ne sont qu'une version maquillée : une seule alternative, l'édition indépendante.
Thierry Discepolo
Version actualisée et complétée d'un extrait de La Trahison des éditeurs (2011, 2017, 2023).
[1] « Olivier Nora, le diplomate », Le Figaro, 27 juillet 2007 – sauf indication contraire, les citations qui suivent en sont extraites.
[2] Roger Chartier et Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l'édition française. Le livre concurrencé (1900-1950), Fayard-Cercle de la librairie, (1986) 1991, p. 142, 207-208.
[3] Alain Beuve-Méry, « Olivier Nora, héritier des lettres », Le Monde, 10 avril 2009 – les citations des deux paragraphes suivants en sont extraites.
[4] Entre think tank à l'américaine et club de réflexion à la française, créée dans le but de faire se rencontrer les mondes de l'entreprise et de l'université en dépassant les oppositions droite-gauche, la Fondation Saint-Simon est impulsée en décembre 1982 par les historiens François Furet, Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Nora et Pierre Rosanvallon, le technocrate Simon Nora, l'affairiste Alain Minc et le patron de Saint-Gobain Roger Fauroux. (Lire Vincent Laurent, « Les architectes du social-libéralisme. Enquête sur la Fondation Saint-Simon », Le Monde diplomatique, septembre 1998.)
[5] Lire François Denord et Paul Lagneau-Ymonet, Le Concert des puissants, Raisons d'agir, 2016.
[6] Lire François Denord, Paul Lagneau-Ymonet et Sylvain Thine, « Aux dîners du Siècle, l'élite du pouvoir se restaure », Le Monde diplomatique, février 2011.
[7] Sur la réalité des prises de position de Boualem Sansal, lire Faris Lounis, « Un cadavre de la colonisation immortalisé par l'Académie française », Antichambre, 17 avril 2026.
[8] Cité par Nicole Vulser, « Le limogeage d'Olivier Nora à la tête de Grasset confirme la reprise en main de l'édition par Vincent Bolloré », Le Monde, 15 avril 2026.
[9] « Grasset : l'intégralité de la lettre de départ et la liste des auteurs signataires qui quittent la maison d'édition », Le Monde, 16 avril 2026.
[10] Ibid.
22.04.2026 à 09:36
Un texte du politiste Ziad Majed.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / Liban, Israël, Palestine, Gaza
Nous publions, sous forme de tribune, un texte du politiste franco-libanais Ziad Majed. Il est l'auteur, notamment, de l'ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde (La Découverte, 2025).
Depuis le 7 octobre 2023, une part importante de la couverture médiatique audiovisuelle française de la guerre israélienne à Gaza, puis de la guerre au Liban, a révélé une incapacité à informer avec justesse, et une crise plus profonde des catégories à travers lesquelles le Proche-Orient est rendu intelligible.
Ce qui s'est imposé dans une majorité de chaînes de télévision n'est donc pas seulement un biais politique rédactionnel, une asymétrie compassionnelle ou une hiérarchie des urgences. C'est une véritable reconfiguration du regard. Le récit israélien de la guerre et sa terminologie militaire ont été adoptés, puis se sont progressivement soustraits à l'histoire, aux sciences sociales et au droit international.
Dès lors, les sociétés visées par les « opérations israéliennes » ont cessé d'apparaître comme des mondes habités, traversés par des rapports sociaux, des mémoires, des institutions, des aspirations, ainsi que par des expériences individuelles et collectives. Elles sont devenues des espaces d'interventions « chirurgicales », des terrains de manœuvre, des cartes saturées d'objectifs et de risques. La conséquence d'un tel déplacement fut décisive : en substituant au politique un commentaire froid, cette couverture ne s'est pas contentée d'appauvrir l'analyse, elle a contribué à rendre acceptables des formes extrêmes de violence et de criminalité.
L'un des symptômes de cette dérive réside dans la place accordée à la technologie militaire. Les chaînes d'information en continu, mais aussi une partie des émissions de débat, ont abondamment commenté les capacités de renseignement israéliennes, les systèmes de surveillance, la « précision » des frappes, l'efficacité supposée des « éliminations ciblées », la qualité des interceptions ou encore l'ingéniosité des opérations clandestines.
Cette focalisation fascinée n'a rien d'anodin. Elle a produit un effet de décentrement : au lieu d'appréhender la guerre à partir de ses conséquences humaines, elle a saisi certains de ses épisodes à travers les moyens de leur mise en œuvre. Le regard s'est fixé sur les instruments, sur les écrans, sur les images aériennes, sur les performances techniques. La destruction elle-même a fini par être perçue comme le résultat d'une opération maîtrisée, et non comme un possible crime de guerre et comme une catastrophe sociale.
Le détour par la technique a instauré une distance morale autant qu'intellectuelle. Il a permis de parler pendant de longues minutes d'une « frappe » sans jamais évoquer les corps qu'elle déchire, les familles qu'elle disperse, les logements qu'elle pulvérise, les écoles et les hôpitaux qu'elle met hors d'usage.
À cette esthétisation technicienne répond une mutation du langage. L'une des caractéristiques les plus frappantes de la couverture audiovisuelle a été la reprise quasi immédiate du vocabulaire produit par les appareils militaires israéliens. Les termes d'« élimination », de « neutralisation », de « cible », de « nettoyage », de « zone tampon », de « bastion terroriste » ou encore de « dommage collatéral » ont circulé avec une remarquable aisance, comme s'ils relevaient d'un registre descriptif ordinaire. Or ce lexique n'a rien d'innocent. Il n'informe pas seulement sur la guerre ; il en réorganise la perception. Il substitue des résultats à des morts, des secteurs opérationnels à des quartiers en ruine. Il déplace l'attention des victimes palestiniennes et libanaises vers la rationalité supposée de l'action armée israélienne. Une telle langue euphémise l'atroce, l'inscrit dans un horizon de nécessité et en atténue la portée morale.
Plus encore, elle en occulte la qualification politique et juridique. Dès lors que des immeubles résidentiels deviennent des « cibles », que des civils tués deviennent des « boucliers humains » et que des territoires ravagés deviennent des « zones sécurisées », la guerre cesse d'apparaître comme un problème de responsabilité pour se présenter comme un problème de gestion. Ce langage ne décrit pas simplement la réalité, il la reformule de manière à la rendre supportable. Et la présence régulière du porte-parole francophone de l'armée israélienne sur les plateaux ou dans les bulletins d'information, comme celle de l'ambassadeur israélien à Paris, souvent seul et sans contradiction, a offert un accès direct à la propagande israélienne, lui permettant de se déployer et de s'adresser librement aux téléspectateurs.
C'est dans cet espace discursif que s'opère la déshumanisation. Encore faut-il s'entendre sur le sens du terme. Déshumaniser ne consiste pas seulement à minorer la souffrance ou à manquer d'empathie. Il s'agit d'un processus par lequel des individus et des groupes se voient dépouillés des attributs qui les inscrivent dans l'horizon commun de l'égalité humaine. Déshumaniser, c'est remplacer la personne par une catégorie, et la biographie par un chiffre. C'est faire en sorte que certaines victimes, israéliennes, soient racontées à travers leurs histoires, leurs liens, leurs noms et leurs visages, leurs projets interrompus, tandis que d'autres, palestiniennes ou libanaises, soient fondues dans des bilans, des controverses statistiques ou des soupçons automatiques. Certaines vies appellent spontanément le deuil et la solidarité, d'autres doivent d'abord prouver qu'elles méritent d'être reconnues comme pleinement humaines. La déshumanisation constitue un mécanisme raciste central dans les situations de violence extrême. Car elle rend possible ce qui, sans elle, apparaîtrait comme insoutenable. Elle prépare les esprits à accepter que des populations entières soient bombardées, déplacées, affamées ou traitées comme un problème logistique.
Ce phénomène se mesure aussi à travers les mots qui manquent. Le problème de la couverture audiovisuelle dominante ne tient pas seulement aux termes employés, mais à ceux qu'elle écarte, retarde ou entoure de précautions « disproportionnées ». Des notions telles qu'occupation, colonisation, blocus, impunité, apartheid, nettoyage ethnique, crime de guerre, crime contre l'humanité et crime de génocide ont trop souvent été traitées comme des formulations suspectes, immédiatement renvoyées au militantisme, alors qu'elles relèvent d'abord de cadres historiques, juridiques et analytiques indispensables. Une langue qui renonce à nommer l'occupation empêche de comprendre la structure du rapport de domination. Une langue qui tait la colonisation efface la continuité de la dépossession territoriale. Une langue qui récuse d'avance toute discussion sur l'apartheid s'interdit de penser la dimension institutionnelle de la discrimination et de la violence. Quant à la négation des crimes israéliens, notamment du crime de génocide, pourtant invoqué par la grande majorité des organisations internationales, des juristes et des experts du sujet, elle constitue le véritable militantisme pro-israélien adopté par certains médias dans leur volonté affichée de nier ou de relativiser les crimes d'Israël. Car ce qui n'est pas nommé demeure difficile à penser, et ce qui demeure difficile à penser devient plus facile à tolérer.
Cette réduction du vocabulaire disponible s'inscrit aussi dans un contexte plus large : le recul des sciences sociales dans l'espace médiatique. Là où l'on attendrait des éclairages sur les configurations étatiques, les trajectoires historiques, les économies politiques et les mémoires collectives, les formes de mobilisations et les structures ou les effets sociaux des conflits, se déploie trop souvent une expertise de flux, rapide, interchangeable, portée vers les diagnostics simplificateurs et approximatifs. Elle laisse prospérer un culturalisme paresseux qui présente le Proche-Orient comme un espace naturellement voué à la violence, travaillé par des passions irrationnelles ou prisonnier de haines immémoriales. Une telle lecture n'est pas seulement pauvre, elle est idéologiquement fonctionnelle. Elle dispense d'examiner les politiques d'occupation, les effets différenciés de la guerre et les formes concrètes d'impunité. Elle remplace l'histoire par l'essence, la domination par la culture, et les structures politiques par des identités supposées closes sur elles-mêmes.
Depuis le 7 octobre 2023, cette tendance culturaliste s'est articulée à une droitisation plus générale du débat public français. Le cadrage sécuritaire s'est imposé avec d'autant plus de force que les acteurs armés opposés à Israël étaient aisément rabattus sur l'étiquette du terrorisme. Que ces organisations soient islamistes ou armées a suffi, dans une grande partie du commentaire, à étendre à l'ensemble des territoires et des populations palestinienne et libanaise une lecture dans laquelle la guerre israélienne apparaissait d'abord comme une réponse légitime à une menace. Dans cette logique, la destruction israélienne des hôpitaux, des écoles, des ponts, des centrales électriques et des lieux de culte, le meurtre de médecins, d'enseignants et de journalistes, le déplacement forcé de populations, la politique de la famine, le blocus interdisant le passage de médicaments et de nourriture d'enfants, la torture des prisonniers, et les violations répétées du droit international, ont été relégués à l'arrière-plan. Le terme de terrorisme a ainsi été transformé en opérateur général de justification. Il a contaminé le regard porté sur Gaza et le sud du Liban, autorisant une lecture où la société disparaît derrière « l'ennemi barbare », et où la population civile se trouve insensiblement absorbée dans un environnement réputé hostile.
Le cas du Liban est particulièrement révélateur des ravages de ce schéma. Car si les Palestiniens, notamment à Gaza, subissent depuis des décennies un culturalisme et une déshumanisation qui se sont manifestés lors des guerres précédentes, en 2008, 2012, 2014 et 2021, les Libanais pouvaient se croire à l'abri, au vu du souvenir d'un traitement considéré comme plutôt objectif par les médias français jusqu'en 2006. Réduire la guerre israélienne dévastatrice, qui a fait plus de 2 000 morts, 7 000 blessés et plus d'un million de déplacés, à « une riposte d'Israël au terrorisme du Hezbollah », revient à effacer presque tout ce qui fait la spécificité de la situation. Et considérer le Hezbollah exclusivement comme un mouvement terroriste justifiant « l'opération » israélienne interdit de saisir ce qui fait de lui un acteur enraciné dans une histoire particulière, liée à l'occupation israélienne du Sud-Liban, commencée en 1978, soit cinq ans avant la création du Hezbollah, à des formes d'encadrement social, à une base militante, à des rapports de force confessionnels internes, à une relation organique avec l'Iran, à un effondrement économique durable et une crise profonde de l'État libanais et à des mémoires de guerre encore vives. Comprendre cela permet de penser le Liban autrement que comme un théâtre vide offert aux narratifs israéliens.
À tout cela s'ajoute la question de la censure, qu'il faut entendre dans un sens large. Il ne s'agit pas seulement d'interdictions explicites ou de décisions institutionnelles spectaculaires. La censure relative à Israël, au génocide à Gaza et à la destruction, officiellement annoncée, de dizaines de villes et de villages libanais, opère aussi par atmosphère, par intimidation diffuse, par délégitimation préventive et par instrumentalisation menaçante de la lutte contre l'antisémitisme. Certains mots deviennent coûteux, certaines solidarités interdites. Il se crée ainsi un espace public où la prudence ne consiste plus à être rigoureux, mais à éviter ce qui dérange un ordre dominant. Cette contraction du dicible affecte les médias, l'université, les institutions culturelles et les lieux de production du savoir.
Elle se redouble d'un autre phénomène : le contrôle de la visibilité elle-même. Lorsqu'un territoire bombardé est fermé à la presse internationale, lorsque les journalistes locaux paient un tribut humain exorbitant, plus de deux cents tués à Gaza, six au Liban, pour documenter la guerre, lorsque les images sont filtrées, contextualisées par les seules sources militaires ou soumises à des conditions drastiques de circulation, ce n'est pas seulement l'information qui est entravée. C'est la structure même de la preuve qui est modifiée. Le témoignage des victimes devient plus facile à relativiser et la narration de la guerre se trouve partiellement confisquée par ceux qui la mènent.
Une telle configuration interdit de comprendre ce que l'histoire de la région montre pourtant avec constance : ni les invasions ni la force brute d'Israël ne produisent de stabilité. En Palestine comme au Liban, l'effacement du temps long permet de présenter chaque séquence de violence comme un commencement absolu, alors qu'elle s'inscrit dans des continuités anciennes d'agressions et d'impunité.
Ziad Majed
20.04.2026 à 07:00
« La bataille est plus que jamais d'actualité. »
- Actes et actions
À l'occasion de ses 30 ans, l'association Acrimed publie un Appel, en écho à l'« Appel pour une action démocratique sur le terrain des médias » de 1996.
Depuis 30 ans, les médias dominants confirment et aggravent jour après jour leur rôle de gardiens de l'ordre néolibéral et autoritaire. L'emprise des industriels milliardaires et le poids des logiques commerciales ont appauvri l'information de manière considérable. Dans les médias privés comme de service public, l'enquête et le reportage sont de plus en plus sacrifiés sur l'autel de l'éditorialisme et du commentaire permanent. De la presse écrite à l'audiovisuel, un petit nombre de journalistes vedettes monopolisent la parole, concentrent le pouvoir éditorial et les gratifications symboliques, tandis que les inégalités se creusent avec les journalistes au bas de l'échelle dont les conditions de travail se précarisent.
Choix d'agenda, hiérarchisation et cadrages de l'information, marques de (dé)légitimation : imposées par le haut et trop souvent à sens unique, ces pratiques journalistiques pèsent lourd dans la construction de « l'actualité ». Elles sapent les conditions d'expression et de représentation des classes populaires et de la gauche partisane, syndicale, associative et intellectuelle ; elles défigurent les luttes sociales, écologistes, féministes et antiracistes. Dirigés et verrouillés par des chefferies sociologiquement solidaires des intérêts des classes dirigeantes, les médias dominants sont à cet égard des acteurs de l'asphyxie du débat public, renforcée par la normalisation de l'extrême droite et la diabolisation des mouvements d'émancipation.
Parce que les fondamentaux journalistiques sont aujourd'hui régulièrement balayés au profit d'un prêt-à-penser fondé sur une accumulation d'idées reçues et de représentations frauduleuses du monde social et politique, les grands médias participent activement à l'effondrement démocratique. Le journalisme politique et sa focalisation, à grand renfort de sondages, sur les aspects les plus superficiels de la vie politique joue un rôle délétère. Le traitement des questions internationales en général et du génocide des Palestiniens à Gaza, en particulier, exacerbe ce grand dérèglement.
Ces phénomènes n'ont rien d'une fatalité. Trente ans après la fondation de l'association Action-Critique-Médias (Acrimed), le 29 mars 1996, nous, lecteurs et lectrices, sympathisants et sympathisantes, camarades, membres et ex-membres d'Acrimed, nous réjouissons de constater que la question médiatique est, aujourd'hui, devenue un enjeu politique incontournable au sein des mouvements d'émancipation. La bataille est plus que jamais d'actualité. Nous appelons en conséquence à soutenir les actions d'Acrimed et à partager son combat pour une réappropriation démocratique des médias, contre la marchandisation de l'information, de l'édition et de la culture. Lutter contre la concentration et la financiarisation des médias, permettre l'indépendance des rédactions, libérer l'audiovisuel public des emprises politiques et commerciales et soutenir les médias indépendants relèvent de l'urgence démocratique.
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17.04.2026 à 18:17
Autoriser le travail le 1er mai pour certaines professions ? L'éditocratie soutient l'idée avec enthousiasme.
C'est ce que les journalistes appellent « un marronnier ». Comme (presque) chaque année, une proposition de loi visant à autoriser le travail le 1er mai a été mise sur la table ; et comme (presque) chaque année, une grande partie de la presse a soutenu l'idée. Cette fois, la tentative émane d'une proposition de loi LR reprise par Gabriel Attal, soutenue par le gouvernement, et examinée à l'Assemblée nationale le 10 avril. C'est le journal L'Opinion qui avait ouvert le feu, dès le 27 mars, avec un article de première page : « Attal veut autoriser le travail le 1er mai et séduire les patrons ». Gabriel Attal « a un coup en tête », explique le journal : « Faire adopter une proposition de loi qui autorisera le travail le 1er mai pour certaines professions. » L'Opinion se réjouit de cette volonté de « libérer le travail » (sic), mais prévient : « Le sujet est aussi controversé que porteur. »
Pour s'assurer des bonnes dispositions de « l'opinion » – ou en fabriquer une sur mesure –, la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) commande alors un sondage ; c'est La Tribune Dimanche qui se charge de le relayer (5/04) : « Les Français souhaitent en majorité travailler le 1er-Mai. » Le sondage est présenté comme « exclusif » et figure en manchette à la Une du journal, qui se permet de simplifier encore la formule pour être plus accrocheur : « Les Français veulent travailler le 1er mai ». Dans le papier qui présente les résultats, le micro est tendu au commanditaire de l'étude, Amir Reza-Tofighi, président de la CPME : « Comme nous le pressentions, ils sont très majoritairement pour », se réjouit-il. Où la dialectique entre un institut de sondage et son client se dévoile : à travers une question orientée et simplifiant les enjeux à l'extrême [1], veuillez nous confirmer ce que « nous pressentions » ; aidez-nous à co-construire dans l'espace public cette opinion que nous avons déjà, en lui donnant un vernis scientifique.
Cela suffit comme souvent à bluffer une bonne part du champ journalistique. Le sondage OpinionWay est instantanément repris un peu partout : Sud Ouest (5/04), BFM-TV (5/04), RMC (6/04), L'Opinion (10/04), L'Indépendant (13/04), Le HuffPost (13/04), Sud Radio (14/04), etc. Sur la base de cette « étude » qu'ils prennent au sérieux, les éditorialistes se sentent autorisés à se faire la voix du peuple qui, pour une fois croient-ils, converge avec celle du pouvoir : « Nombre de travailleurs veulent travailler le 1er mai, assure Christophe Barbier sur LCI (13/04), laissons les professions décider sur la base du volontariat ! La réforme proposée par le gouvernement, c'est pas obliger les gens ! » L'occasion était trop belle pour ne pas tirer à vue sur « les professionnels du syndicalisme », lesquels ont fait du 1er mai un « totem » « sacré » et iraient à l'encontre de la volonté des travailleurs, que Barbier, armé de son sondage, connaît mieux que personne.
Il n'est pas le seul éditocrate à gloser sur le travail du 1er mai… et encore moins sur les désirs supposés « des-Français ». Dès le 6 avril, au lendemain de la publication du fameux sondage, c'est la « voix de droite » de RMC, Louis Sarkozy, qui s'y met, avec la finesse qu'on commence à lui connaître. La théâtralisation se joue dans un tango parfaitement maîtrisé avec le présentateur, Matthieu Belliard, qui pose dès le lancement les résultats du sondage d'opinion comme un fait incontestable :
- Matthieu Belliard : Près de 3 Français sur 4 qui veulent pouvoir bosser le 1er mai, c'est le résultat d'un sondage commandé par la CPME pour La Tribune Dimanche. Fleuristes et boulangers n'ont pas le droit de faire travailler leurs salariés […]. Vous, Louis, ça vous révolte ?
- Louis Sarkozy : Matthieu, j'aime mon pays. Je l'aime profondément. Mais parfois il est l'hôte d'une bêtise, d'un non-sens stratosphérique. Nous sommes en 2026 et l'État français vous interdit physiquement et juridiquement de gagner votre vie une journée par an, même si vous le voulez, même si vos employés sont d'accord, même si vos clients le demandent, même si le pays en a besoin… mais c'est désespérant !
- Matthieu Belliard : Mais ce jour férié c'est une conquête sociale, et puis par ailleurs c'est un jour férié historique !
- Louis Sarkozy : Mais quelle importance, Matthieu ? Regardez ce qui arrive à nos artisans ! L'année dernière en Vendée, cinq boulangeries ont été « raidées » par l'inspection du travail comme s'il s'agissait de repères de trafiquants… Les points de deal, on n'y touche pas, mais le vendeur de pain le 1er mai mobilise des dizaines de fonctionnaires ?
Interdiction de se moquer…
Pendant dix jours, journalistes et éditorialistes vont ainsi se relayer pour mettre à l'agenda médiatique cette idée originale. Le 6, Estelle Denis en fait l'un des sujets de son émission sur RMC (« Estelle Midi ») : « Les Français ont tranché ! affirme-t-elle sur la base du sondage de la CPME. Travailler le 1er mai, c'est un grand oui ! » Ce n'est plus seulement une mesure (bancale) de l'opinion, mais le résultat d'un vote formel, presque d'un référendum, « les Français ont tranché ». Le 7, c'est Alba Ventura qui s'y colle sur TF1, dans la matinale de Bruce Toussaint : « Travailler le 1er mai… si je veux ! » Tous les mots-clés sont lancés : « souplesse », « liberté », « bâton dans les roues » des petits commerçants, « lutte complètement dépassée » des syndicats… Pour appuyer sa démonstration, Alba Ventura cite elle aussi le sondage de la CPME : « Vous savez Bruce, c'est rare qu'un sondage soit aussi unanime […] : tout le monde dit oui ! » Le même jour (7/04), le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou se rend sur CNews, face à une Laurence Ferrari conquise par l'idée.
Quand elle n'est pas le sujet d'un édito ou d'une interview politique, la question « faut-il autoriser le travail le 1er mai ? » se retrouve au cœur d'un débat de plateau. C'est ce qu'organise l'émission « C à Vous » le 7 avril (France 5). C'est aussi le sujet du débat d'Anne-Sophie Lapix deux jours plus tard sur RTL (9/04) : « Faut-il que les salariés travaillent le 1er mai ? ». Ou encore celui d'Éliot Deval sur Europe 1 (10/04) : « C'est incroyable que dans un pays qui souffre d'un manque de travail, on ne permet [sic] pas aux gens de travailler. » La radio du groupe Bolloré va d'ailleurs s'illustrer par un matraquage de grande ampleur, avec pas moins de 21 entrées sur le site à ce sujet entre le 10 et le 14 avril. Mention spéciale pour les éditos de Christine Kelly, qui s'est surpassée en matière de titraille : « Pourquoi la gauche veut-elle continuer d'interdire aux Français courageux de travailler le 1er mai ? » (13/04) Ou encore : « Contrôles, amendes : le 1er mai est-il devenu le jour du racket des petits commerçants ? » (14/04). Sur BFM-TV aussi, le débat est posé par Marschall et Truchot en des termes choisis : « 1er mai : le diktat du repos obligatoire ? » (14/04)
Ce plateau-ci est l'occasion d'une autre figure classique du journalisme de classe, le traquenard organisé contre un représentant de gauche : le sénateur communiste Fabien Gay se retrouve ainsi seul contre tous [2], autour d'une table entièrement favorable à la « libération du travail », à « l'assouplissement », et considérant comme une évidence « qu'il faut travailler plus dans ce pays ». Lorsque Fabien Gay fait remarquer au présentateur que le plateau n'est pas équilibré, et qu'il s'agit d'un « débat à 5 contre 1 », Olivier Truchot se retranche derrière… le sondage de la CPME, pour considérer que son plateau est en réalité représentatif de « l'opinion publique » : « Ben, 74% des Français ! », lâche-t-il avec un haussement d'épaules.
Les JT ne passent pas à côté de cette « actualité » et les sujets sont à peu près tous construits de la même façon, à l'image de ce « reportage » de BFM-TV (10/04) diffusé en boucle : d'abord, et comme le veut la hiérarchie, parole d'un petit patron souhaitant faire travailler ses salariés le 1er mai (ici, un poissonnier parisien) : « Il faut vivre avec son temps et laisser faire les gens comme ils le souhaitent » ; puis, rappel de la législation en vigueur ; ensuite, parole d'un salarié (ici, une employée de la même poissonnerie, interrogée… devant son patron) ; enfin, conclusion sur… le sondage de la CPME : « 74% des Français se disent tout de même favorables […] ». Emballez, c'est pesé !
Largement promue avant son examen par l'Assemblée nationale, la proposition de loi arrive finalement au parlement le 10 avril. La presse écrite est évidemment sur le pont. Et se montre elle aussi plutôt favorable à cette arlésienne : Le Figaro fustige la « grogne des syndicats » (10/04), et L'Opinion s'appuie (encore) sur le sondage de la CPME pour affirmer qu'une « écrasante majorité » des Français est favorable à cette réforme (10/04). Le HuffPost nous parle de « ce totem que rêvent de faire tomber le bloc central et la droite » (10/04), quand L'Indépendant fait dans l'équivoque : « Travail le 1er mai : "Je pensais que c'était déjà autorisé..." » (10/04). Midi Libre interroge un professeur de droit social qui parle de « déverrouiller[r] l'interdiction » (10/04), et Le Journal de Saône-et-Loire interroge le président de la Confédération nationale de la boulangerie, « l'un des acteurs à l'origine de la proposition de loi présentée ce vendredi pour autoriser sous conditions le travail le 1er Mai », qui parle lui de « clarification » (10/04). Bref, comme l'audiovisuel, la presse écrite exerce à sens unique ses pouvoirs de mise à l'agenda (« nous allons parler de ci plutôt que de ça ») et de cadrage (« nous allons en parler comme ci plutôt que comme ça »).
Mais dans la journée, un rebondissement s'offre aux chroniqueurs : les députés macronistes votent une motion de rejet préalable contre leur propre texte afin de contourner les débats parlementaires ! La pratique est rare, mais elle ne scandalise pas outre mesure la presse politique. Au contraire : le coup de force institutionnel est euphémisé, justifié voire valorisé par une large partie des médias, enthousiastes face à cette accélération du calendrier qui pourrait permettre à la réforme de s'appliquer dès le 1er mai 2026. « Sur le papier, le texte a toutes les chances de passer puisqu'il bénéficie d'une majorité allant de Renaissance au RN […]. Encore faut-il que les députés aillent jusqu'au vote, ce qui n'est pas garanti vu le nombre important d'amendements déposés par la gauche », prévenait d'ailleurs Le HuffPost (10/04). Aussi le quotidien Les Échos avait-il anticipé le coup de force avec une très belle litote (10/04) : « Jeudi en fin de journée, les députés EPR s'interrogeaient sur l'opportunité de voter [la motion de rejet préalable] : son adoption ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle, puisque le texte serait directement renvoyé en commission mixte paritaire, où la majorité en faveur de l'extension du travail le 1er-Mai est acquise. »
Christophe Barbier est lui beaucoup plus clair (LCI, 13/04) : « On renvoie directement le texte en commission mixte paritaire, sept députés/sept sénateurs, c'est plus raisonnable ! » Et surtout : « Ça permet de faire espérer une adoption du texte avant le 1er mai ! »
Le Progrès entretient le même espoir (11/04) : « Peut-être dès cette année […], si le texte est rapidement inscrit au Journal Officiel. » « Les députés ont trouvé le moyen d'accélérer le parcours législatif du texte », écrit Le Figaro (11/04) : « Afin de contourner cet embouteillage parlementaire, les macronistes ont saboté leur propre texte. » Dans Libération aussi, en première page (13/04), le coup de force est présenté comme une simple « manœuvre » visant « à accélérer l'examen », non pas à s'asseoir sur l'Assemblée. On trouve ailleurs les mots « coup de théâtre » (L'indépendant), « tour de passe-passe » (Le Figaro), ou simplement « démarche » (Le Monde) – les mots les plus tranchés étant systématiquement entre guillemets et, comme de coutume, prêtés à l'opposition : « La gauche dénonce un "passage en force" » (Le Monde, 10/04) ; « Sophie Binet a dénoncé "un coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs et travailleuses" » (Nouvel Obs, 10/04), etc.
Lundi 13 avril, nouveau « coup de théâtre » : menacé par une motion de censure déposée par le groupe GDR (communiste), le gouvernement recule et enterre le texte de loi… au grand dam d'une partie de l'éditocratie. Sur Franceinfo, Axel de Tarlé revient sur cette actualité dans son émission fort mal nommée, « L'info s'éclaire » (13/04). La question qui structure son plateau (et orne son bandeau) résume l'état d'esprit du présentateur : « Travail le 1er mai : le gouvernement recule… à tort ? » Face à un plateau plutôt rétif, Axel de Tarlé ne cache pas sa déception : « C'est aux syndicats de statuer ? Ou aux Français ? Non parce que si vous demandez aux Français, regardez le sondage, il est très clair : 74% des Français sont pour cette proposition de Gabriel Attal […]. Ils ont tort les Français ? »
Pour Pascal Praud, sur Europe1/CNews (13/04), l'abandon de cette réforme est « une synthèse de tous les maux français » et de « l'archaïsme syndical ». Et les violons sont de sortie : « Quelle tristesse que cette reculade ! En France, la liberté de travailler est soumise à la CGT et à quelques syndicats qui rejouent la lutte des classes. » Sur LCI, Ruth Elkrief jette les mêmes mots dans un autre ordre : « Cette affaire n'est pas anecdotique, […] elle révèle plusieurs maux de la société française et de la politique française : c'est une comédie parlementaire, face à un gouvernement faible, et une gauche archaïque. » Sur Sud Radio, Éric Revel est colère (13/04) : « Paf ! Tout ça est balayé. Pourtant, sur la base du volontariat, pourquoi pas ? Libérer le travail dans ce pays, pourquoi pas ? […] Les syndicats ont dit "Niet !" et tout a été balayé. » L'éditocrate n'en revient pas : « Je regardais le sondage, 73% des Français sont pour. Les syndicats sont contre. Et ils représentent quoi les syndicats ? 7 à 8% des salariés du secteur privé. C'est ça la démocratie sociale en France. » Enfin, pour Dominique Seux, sur France Inter (13/04), « transformer le 1ᵉʳ mai en guerre de religion, entonner L'Internationale à l'Assemblée, quand le sujet concerne quelques professionnels bien identifiés, tout cela est ridicule ! »
De nombreuses propositions de loi sont discutées chaque semaine, et rares sont celles qui font l'objet d'un réel débat public organisé par l'espace médiatique. Dans le cas d'espèce, les outils journalistiques employés pour « mettre à l'agenda » la proposition de Gabriel Attal ne sont que très classiques dès qu'il s'agit de casser les conquêtes du mouvement ouvrier : sondage d'opinion commandité par un syndicat patronal et mobilisé à tort et à travers ; éditos à sens unique des gardiens de l'ordre économique et social ; cadrages des débats depuis le point de vue du pouvoir ; euphémisation voire valorisation du coup de force parlementaire ; utilisation d'un vocabulaire mélioratif pour la réforme (« libérer le travail », « déverrouiller », « bon sens ») et de disqualifications pour les syndicats (« archaïques » ou « grogneurs »). Au total, une large partie de la presse aura parfaitement joué son rôle d'accompagnement d'une réforme anti-sociale… et peut se remettre à espérer, après que Sébastien Lecornu a annoncé vendredi 17 avril le dépôt d'un nouveau projet de loi, « avant ce 1er mai ».
Jérémie Younes
[1] La question adressée par le sondage était la suivante : « Seriez-vous favorable à ce que les salariés volontaires puissent travailler le 1er mai dans les commerces de proximité, avec une rémunération doublée ? »
[2] En plus des deux présentateurs, il y a autour du plateau : Marie Chantrait, cheffe du service politique de BFM-TV ; Véronique Langlais, présentée comme « bouchère », qui dirige la boucherie Meissonier, une boucherie de luxe du 17e arrondissement de Paris, présidente du syndicat des Bouchers de Paris (ce n'est pas précisé sur le bandeau) ; et Farell Legendre, présenté comme « fleuriste », président de la Féderation Française des Artisans fleuristes (ce n'est pas précisé sur le bandeau).
16.04.2026 à 14:52
Pour restaurer son image, le grand patronat peut toujours compter sur Léa Salamé.
Le 23 février 2026, Marc-Olivier Fogiel reçoit une invitée « exceptionnelle » sur RTL : la pianiste Hélène Mercier-Arnault, « épouse de Bernard Arnault » (c'est précisé dans le titre). À cette occasion, elle déclare notamment que « les clochards » le seraient par « choix de vie ». Si ces propos ne sont pas diffusés par RTL, ils sont exhumés près d'un mois plus tard par Blast et Mediapart (19/03). Face au tollé, Hélène Mercier-Arnault a pu compter sur Léa Salamé pour restaurer son image.
C'est le 4 avril, dans l'émission d'infotainment à paillettes « Quelle époque » (France 2), qu'on a pu assister à la contrition poignante d'Hélène Mercier-Arnault… Après l'inévitable promotion du disque de l'invitée – plus de vingt (longues) minutes de complaisance –, Léa Salamé introduit la séquence qui l'intéresse réellement :
Léa Salamé : Vous avez donné une interview il y a un peu plus d'un mois à RTL, à Marc-Olivier Fogiel. Dans cette interview-là, qui a duré plus de 20 minutes, elle a été montée, ce qui arrive souvent – donc ils ont gardé 10 minutes qu'ils ont diffusées. Et puis, il y a un extrait qui a fuité, dans la presse, dans Mediapart notamment, où on vous entend dire les mots suivants […] : « Ce que je vais vous dire va peut-être vous choquer, les SDF j'y pense pas tous les jours. La première fois où j'ai vu des clochards, c'est quand je suis arrivée à Paris. C'est aussi, j'ai l'impression, un choix de vie. Un choix de vie avec des gens [...] qui ont décidé de lâcher la société. C'est un retrait du monde. » Vous comprenez que cette phrase ait choqué beaucoup de monde ?
La façon dont Léa Salamé revient sur les événements est intéressante : elle insiste d'abord sur le montage et les coupes, « ça arrive souvent », puis parle de « fuite […] dans Mediapart » – alors même que l'intéressée se trouvait dans un dispositif d'interview explicite chez RTL, donc en situation de parole publique. De quoi distiller l'impression qu'Hélène Mercier-Arnault a pu être piégée, que les choses n'ont pas été réglo, justifiant ainsi la maladresse ? Il s'agit, précisément, d'une séance de rattrapage en bonne et due forme :
- Hélène Mercier-Arnault : Il m'a posé plein de questions, des questions sur Trump, sur Macron ; et moi je pensais qu'il allait me poser des questions complètement différentes. Je devais présenter mon disque, et toutes les questions qu'il m'a posées pratiquement étaient des surprises. Mauvaises surprises. Mais en même temps, je pensais que c'était un sketch, quoi. Rien de… Vous voyez, quoi. C'était une mise en scène.
- Léa Salamé : Mais sur cette réponse-là, on s'est dit « oh la la ! Elle est complètement déconnectée ».
- Hélène Mercier-Arnault : Non. Alors il faut dire, le montage n'est pas du tout bien fait, il y a beaucoup de choses qui ont été coupées là-dedans, c'est juste des parties qu'on entend.
Pourtant, selon Blast, le passage indélicat a été censuré par RTL suite à la demande expresse de son attachée de presse. Cette défense pour le moins confuse laisse place ensuite au véritable morceau de bravoure qui, lui, ne sera pas coupé au montage par France 2. Trémolos grandissants dans la voix, moulinets submergés d'émotions avec les mains, la pianiste poursuit :
- Hélène Mercier-Arnault : Et dès qu'il m'a parlé des SDF [...], j'ai eu un espèce de retour en arrière de ma vie, quand j'avais 16 ans, quand j'habitais avec ma sœur à Nanterre, où elle avait un amoureux SDF. Et elle voulait aller vivre avec lui dans la gare du RER à Nanterre. Donc tout de suite ça m'est venu quand il m'a parlé de ça, j'ai eu besoin de dire « j'y pense pas tous les jours » parce que c'était insupportable, tout d'un coup, cette violence. Alors je suis désolée de pleurer à la télévision. En fait, c'est honteux. Et puis c'est très impudique, vous voyez là. Désolé, mais…
L'explication, quoique originale, ne suscite aucune relance de Léa Salamé. Sans doute parce qu'elle apparaît secondaire face au geste d'Hélène Mercier-Arnault : essuyer des larmes à ses yeux, hélas invisibles à l'écran malgré le plan serré du réalisateur. Mais l'essentiel est fait : Léa Salamé tient son « moment », une contre-séquence calibrée pour tourner sur les réseaux sociaux.
Quant à savoir pourquoi les paroles initiales de madame Arnault sont « choquantes », la question est traitée de manière superficielle, essentiellement pour la forme : « De ces dernières années, il y a une telle inégalité, entre les 1% qui gagnent tellement de milliards et les gens qui galèrent […] et qui se disent que des gens comme vous, comme votre mari, sont totalement déconnectés et vivent dans leur petit monde, et ne comprennent pas les vraies souffrances des gens, et c'est peut-être ça qui a résonné dans cette phrase-là » désamorce Léa Salamé. Réponse de l'intéressée : « Mais mon mari travaille tellement, il ne profite jamais de la vie, c'est pour ça je suis ravie de faire autant de piano, il travaille, il construit, il donne des emplois… » Relance de Léa Salamé : « Oui. »
Hugo Clément, l'autre « journaliste » de l'émission, tente alors un relai : « Ce ressentiment qu'il y a dans une partie de la population, envers les ultra-riches et ces fortunes qui augmentent, vous le comprenez, quand même ? » Réponse : « Je comprends, parce qu'il y a souvent des attitudes de gens très riches qui se croient tout permis, au-dessus de tout le monde, qui sont très arrogants, c'est insupportable. » Un problème d'éducation, donc. Relance du contradicteur : « Ce n'est pas le cas de votre mari, donc, selon vous. » « Non », se contente de répondre l'épouse. Fin de l'échange, on en restera là.
On ne débattra pas davantage des inégalités qui sévissent en France, de la hausse de la pauvreté sous la présidence du mari de la « copine » d'Hélène Mercier-Arnault, sur la persistance des SDF dans la 7e économie mondiale, ni des ressorts de la fortune de Bernard Arnault, que Léa Salamé présente d'ailleurs d'emblée comme l'« un des plus grands chefs d'entreprise français », qui « crée plein d'emplois » (et « qui suscite beaucoup de fantasmes »). Car « Quelle époque » n'est pas tant là pour éclairer l'histoire que pour dépolitiser ses enjeux.
En l'occurrence, en dehors de la séquence commedia dell'arte, c'est une trentaine de minutes de bavardages people qu'il faut subir. Sur sa love story avec Bernard et la tenue dans laquelle il se couche, sur sa sœur Madeleine qui fumait du cannabis et qui s'est suicidée, sur ses voyages et sa manière de faire sa valise, sur son horreur des dîners mondains et la guéguerre de succession entre progénitures dorées…
Tandis que Léa Salamé et son acolyte font étalage de leurs qualités d'intervieweurs. Florilège : « Votre mari, quand vous le rencontrez, vous lui dites très clairement "désolé, moi j'aime pas les hommes d'affaires, c'est que des voleurs ou des menteurs" » (Léa Salamé) ; « Je crois que c'est votre mari, Bernard Arnault, qui vous a sorti de ce deuil, en vous disant une phrase qui vous a fait l'effet d'un électrochoc ? Qu'est-ce qu'il vous a dit ? » (Hugo Clément) ; « Même à votre mari, vous lui dites "je peux claquer la porte" ? » (Léa Salamé) ; « Est-ce qu'il vous joue toujours ça, l'Étude révolutionnaire de Chopin ? » (Hugo Clément) ; « Ceux qui disent qu'il est hautain, qu'il est froid, qu'est-ce que ça vous fait ? » (Léa Salamé) ; « Vous allez faire vos courses au supermarché ? » (Hugo Clément) ; « 35 ans d'amour, c'est quoi le secret de la longévité ? » (Léa Salamé) – jusqu'alors silencieux, le journaliste Julian Bugier, invité, tente une relance : « On est tous intéressés par la réponse ».
En définitive, l'ensemble de la séquence consacrée à Hélène Mercier-Arnault vise à humaniser la grande bourgeoisie, rattraper ses maladresses et dépolitiser ses positions. Par la chronique mondaine, Léa Salamé s'échine à déréaliser les rapports de pouvoir en anesthésiant les rapports de classe.
Ancienne égérie de la matinale de France Inter et désormais star du 20h de France 2, Léa Salamé cultive le mélange des genres. Dans « Quelle époque », une émission de divertissement présentée comme un talk-show sur l'actualité, on ne sait plus trop si on a affaire à une journaliste de premier plan ou à l'animatrice glamour du show-business.
Ce mélange des genres est utile : il lui permet de reverser la légitimité symbolique associée à la crédibilité journalistique (et au service public) sur son rôle de faire-valoir des grands et des grandes de cette époque. En l'espèce, apporter le gage de sérieux à ce sketch de seconde zone et replacer le cadrage de la polémique dans les bornes consensuelles de l'ordre établi.
Ce qui en fait une ressource de premier plan pour la classe dominante. On pourrait d'ailleurs imaginer que cette séance de rattrapage offerte sur un plateau à madame Arnault vise à rabrouer les mauvaises manières d'un concurrent (Marc-Olivier Fogiel). Et ainsi de se placer avantageusement dans le portefeuille de faveurs d'un grand patron de presse ? Car Bernard Arnault détient aussi, par l'intermédiaire de son groupe de luxe LVMH, le groupe Les Échos-Le Parisien.
Mais c'est aussi une manière de réaffirmer un credo qu'elle exprimait sans détours en mai 2024, dans une interview vidéo pour Konbini : « Moi, mon obsession le matin sur Inter par exemple, c'est qu'il y ait un moment. Ce n'est pas d'aller chercher, déceler la vérité. » CQFD. La starification journalistique ne passe pas par des enquêtes au long cours dignes du prix Albert-Londres, mais par l'exhibitionnisme des connivences auprès des puissants.
Naturaliser la bonne fortune du grand patronat : Léa Salamé est coutumière du fait. Il y a dix ans déjà, en décembre 2016, elle consacrait une longue interview « embedded » à… Bernard Arnault, pour l'émission « Le doc Stupéfiant » (France 5). Le reportage introduit son sujet avec neutralité et distance toutes journalistiques : « C'est l'une des plus belles expositions du moment, elle est visible à Paris, la collection Chtchoukine, c'est à la Fondation Louis Vuitton, chez le milliardaire Bernard Arnault, que ça se passe. Et du coup on pose cette question : quand l'État est à sec, est-ce que ce sont les milliardaires qui vont sauver le monde de l'art ? […] Une rencontre exclusive. »
D'emblée, le biais idéologique est clair : les milliardaires, bons samaritains d'une époque marquée par le démantèlement de l'État (comme s'il n'y avait aucune corrélation entre les deux). Puis le reportage rappelle que Bernard Arnault a suscité la polémique quelques mois plus tôt, en demandant la nationalité belge pour des raisons fiscales. Sauf que « le milliardaire a cette fois les honneurs de la République », nous rassure la voix off.
Là encore, Léa Salamé semble bien orchestrer une séance de rattrapage afin de redorer le blason meurtri de la sainte bourgeoisie. D'ailleurs, dès l'entame de la discussion avec le discret milliardaire, Léa Salamé met les pieds dans le plat : « Vous en avez marre d'être critiqué ? », avant de laisser son interlocuteur déballer péniblement ses éléments de langage (en France on n'aime pas la réussite, grosso modo) tout en opinant du chef. Quand le bienfaiteur de la création évoque « l'esprit socialo-marxiste qui prédomine en France », elle oppose un « oulah » badin, avant de changer de sujet prestement, visiblement rassurée : « Quand je dis socialo-marxiste, je ne parle pas de vous, Léa Salamé. »
Pour le reste, les vingt minutes hagiographiques du reportage retracent le parcours exemplaire du milliardaire et sa passion – lucrative – pour l'art (on les voit s'extasier devant un Basquiat « qui vaut des millions » et lui appartient personnellement, acquis « dans des conditions intéressantes » à l'époque, c'est-à-dire entre 10 000 et 20 000 dollars), ponctuées par une conversation confondante de déférence, dans laquelle Léa Salamé, volontiers sémillante, interroge par exemple le nabab sur son goût – manifestement limité au marketing de sa fondation – pour le rap US, après une séance de piano supposément improvisée (l'homme a du génie décidément), ou sur sa manière de rester en contact avec la « dureté du monde » (il dîne de temps en temps avec des salariées). Avec un délicieux final à propos du mécène implicite de l'exposition en cours à la Fondation Louis Vuitton, le brave président russe, où affleure une pointe de jalousie : « Vous l'avez déjà rencontré, Vladimir Poutine ? Il est comment ? »
Rebelote en janvier 2020 où elle décroche pour France Inter un entretien avec Carlos Ghosn au Liban, le patron déchu de Renault-Nissan, en cavale depuis une semaine après un mandat d'arrêt du Japon. Pour blanchir le grand patron, plutôt que de revenir sur la situation du groupe automobile ou les chefs d'accusation pesant sur l'homme d'affaire, Léa Salamé va concentrer l'entretien sur la planification et le déroulement de l'évasion, en lui donnant une consonance glamour : « Votre évasion fascine le monde entier, pour beaucoup d'enfants vous êtes l'homme qui a voyagé dans la malle. Vous avez vraiment voyagé dans la malle ? » insiste-t-elle, sourire béant. « La malle, pas la malle, allez, un petit indice. Tout le monde rêve de savoir ça » relance-t-elle. « En tout cas vous ne dites pas que c'est faux, la malle » conclut-elle, pugnace.
Enfin, comme avec Hélène Mercier-Arnault, vient le recours aux émotions individuelles pour susciter l'empathie et dissoudre le caractère politique de l'affaire : « Vous avez eu peur, lors de cette cavale ? » « Mais vous avez eu peur ou pas ? Peur de mourir ? »
À écouter Léa Salamé, on voit se dessiner la figure du grand patron en une sorte d'oracle sécularisé dont les paroles occupent le sommet de la hiérarchie discursive. Ils incarnent le pouvoir, le vrai. Un pouvoir immuable et naturel. Quand elle officiait à France Inter, plusieurs pontes du CAC 40 ont ainsi défilé agréablement dans sa matinale, pour livrer parole d'évangile à la plèbe.
Rien que pour la grande distribution, Léa Salamé a ainsi pu y interroger Dominique Schelcher (Sytème U) le 12 septembre 2023, Thierry Cotillard (Intermarché, Bricorama) le 27 février 2024, Alexandre Bompard (Carrefour) le 17 octobre 2024 et Michel-Édouard Leclerc (centres E. Leclerc) le 28 avril 2025. Non pas pour les confronter aux contradictions du capitalisme (comme la crise environnementale ou la hausse de la pauvreté), mais pour solliciter leurs avis bien avisés sur la conjoncture économique – et plus largement géopolitique : inflation, déficit budgétaire, droits de douane, pouvoir d'achat, crise agricole, Trump, etc.
C'est le même Michel-Édouard Leclerc que l'on retrouvait invité dans la séquence entretien du 20h inaugural de Léa Salamé sur France 2, le 1er septembre 2025, pour deviser sur l'humeur des Français. Ou encore mardi 14 avril 2026, pour disserter sur l'inflation du prix des carburants. Juge et partie ? Non, baromètre implacable. Lors de sa dernière interview à la radio publique, Léa Salamé poussait même celui qu'elle présente comme l'un des grands patrons « les plus emblématiques » à franchir le Rubicon de la politique : « Non mais Michel-Édouard Leclerc, vous dites que vous voulez être utile. On vous entend. Mais vous nous l'aviez dit à cette place-là il y a un an, au moment des européennes, "je n'exclue pas d'y aller", et finalement vous n'y allez pas, quoi. »
Une obligeance qui contraste avec le ton employé pour interroger ceux dont la fonction est de défendre les salariés face au patronat. Comme ce jour où, en pleine mobilisation sociale contre la réforme des retraites, le leader de la CGT de l'époque, Philippe Martinez, se retrouve en garde à vue face à elle et Nicolas Demorand, qui lui enjoignent de participer à la table des négociations. Avec cette remarque élégante à l'adresse du syndicaliste en lutte : « On dirait un disque rayé. »
On voit bien, derrière cette pratique journalistique, les biais idéologiques implicites : une vision réactionnaire de l'ordre social, avec les hiérarchies symboliques qu'il convient de maintenir, au sommet desquelles trônent les rois et reines du système économique. Dans le 20h de France 2, où officie Léa Salamé depuis la rentrée 2025, la pauvreté est d'ordinaire naturalisée. Dans son traitement de l'actualité économique, l'influence politique du grand patronat n'est jamais mise en question. Que ce soit dans le cadrage, le choix des sujets, la hiérarchie des faits ou dans l'interaction elle-même, Léa Salamé prêterait presque la neutralité axiologique du journaliste au grand patronat. Avec lequel elle a donc pris l'habitude de construire des « moments » pour l'audiovisuel public.
Clément Sénéchal
14.04.2026 à 08:31
Printemps 2026
- Médiacritiques
Le Médiacritiques n°58 sortira de l'imprimerie le 21 avril. À commander dès maintenant sur notre site ou à retrouver en librairie. Et surtout, abonnez-vous !
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13.04.2026 à 14:48
Dans un précédent article, nous sommes revenus sur le fiasco médiatique généralisé autour de la prétendue découverte d'une « drogue de synthèse » dans le sac de Rima Hassan lors de sa garde à vue le 2 avril : un paroxysme de journalisme de préfecture. Alors que les rédactions observaient un silence gêné après avoir largement cotisé à cette séquence de désinformation massive, l'équipe de Franc-Tireur dégaine à retardement et remet dix pièces dans la machine de dénigrement, 24 heures avant que l'on apprenne… le classement sans suite de cette (non-)affaire.
L'opération débute sur LCI, dans l'émission « 24h Pujadas » du 7 avril, où la chronique de Caroline Fourest permet de faire la promotion de l'hebdomadaire. En grande pompe :
David Pujadas : Vous vous emparez de cette affaire de la drogue, qui peut apparaître de prime abord comme une affaire de vie privée, après tout, mais il y a une raison bien particulière à ce que vous révéliez, parce que ce sont des révélations, un aspect de cette affaire que l'on n'a pas vu.
Caroline Fourest ne boude pas son plaisir : ainsi annonce-t-elle que les « révélations » en question correspondent à « des confidences et des messages » prêtés à Rima Hassan, datant d'« une dizaine d'années, qui remontent à la sortie de ses études », et dont la cheffe de Franc-Tireur indique qu'ils ont été recueillis par l'illustre Nora Bussigny [1] au cours de son enquête sur l'eurodéputée parue en septembre 2025. Toujours selon Caroline Fourest, Rima Hassan y « raconte sa consommation de drogue dure et de drogue de synthèse ». Dans le numéro de Franc-Tireur, Nora Bussigny ne dévoile pas les messages en question… mais assure qu'ils « sèment le doute », avant de faire le pont avec « l'affaire » en cours : « Le test urinaire réalisé lors de [la] garde à vue [de Rima Hassan] n'en comporte aucune trace [de drogues dures]. Mais sa défense, elle, sent la poudre aux yeux. » Traduisons : des messages (allégués) vieux de dix ans sont utilisés pour accréditer la fake news qui a été déversée dans les médias. Caroline Fourest n'en fait d'ailleurs aucun mystère :
Caroline Fourest : Il n'y a peut-être rien de surprenant, j'allais dire de stupéfiant à retrouver de la drogue de synthèse dans les affaires de Rima Hassan, même en petite quantité, en l'occurrence là c'est du 3-MMC apparemment, au regard de ce que nous nous savions du parcours de Rima Hassan avant même qu'elle devienne parlementaire […].
Sauf que ce que nous savons, surtout, c'est que tout était faux : de drogue, il n'y avait point… et la procédure a été classée sans suite. Mais le procédé est éculé, en particulier s'agissant de Rima Hassan et de la question palestinienne en général : entretenir la suspicion et semer le doute.
Dans son édito de Franc-Tireur, Caroline Fourest pousse même un cran au-dessus en faisant comme si « une dizaine d'années » (selon ses propres dires) ne s'étaient pas passées entre les messages (allégués) et l'affaire en cours :
Caroline Fourest : D'autres politiques, pris dans ces affres, admettent généralement un problème d'addiction, promettent de se soigner. Rima Hassan a choisi le déni et l'attaque. La procédure judiciaire en cours est publique et sa mauvaise foi, très politique. Voilà pourquoi nous décidons d'alerter. Pour que le citoyen ne soit pas dupé.
Sans apporter de preuve tangible à même d'étayer un « problème d'addiction » chez Rima Hassan – ni hier, et encore moins aujourd'hui –, Caroline Fourest se contente de laisser courir le bruit en rejoignant de surcroît les deux « affaires ». Deux procédés manipulatoires supplémentaires. Mais la journaliste n'en est sans doute plus à ça près... Car son but est ailleurs.
Dans sa chronique de LCI – comme dans son édito de Franc-Tireur où elle dénonce « le numéro de claquettes victimaire auquel se sont livrés Rima Hassan et son avocat » –, Caroline Fourest reconnaît en effet à plusieurs reprises sa volonté de peser dans l'enquête et le débat public en cours… dans une tirade ayant (déjà) très mal vieilli :
Caroline Fourest : À l'époque, […] nous l'avions gardé pour nous ; nous décidons aujourd'hui de le publier parce qu'il y a une procédure en cours et parce qu'il y a eu un flagrant délit de possession de drogue de synthèse. Et surtout je vais vous dire plus encore, c'est une décision que nous avons prise suite à la défense […] qu'a choisie Rima Hassan, qui a été le déni, de crier au mensonge […], son avocat en a fait des tonnes là-dessus ! Les autres représentants de La France insoumise sont allés très très loin dans les accusations contre la presse, contre la police, contre la justice.
Aussi la « journaliste » fait-elle valoir « un but légitime d'informer » – défense de rire –, avant d'y insister plus tard : « Là réellement, le but légitime d'informer, moi, me paraît réuni pour dire : "Attention, ne soyez pas dupes de cette défense". »
Là est donc l'essentiel : discréditer point par point la défense de Rima Hassan [2]. Au moment même où s'accumulent des éléments qui devraient conduire les journalistes à faire profil bas, c'est au contraire la tête haute que Caroline Fourest désinforme. Ainsi répète-t-elle à plusieurs reprises et sans conditionnel qu'« on avait retrouvé de la drogue, pas simplement du CBD mais aussi de la drogue de synthèse dans la valise lors de cette garde à vue de Rima Hassan ». C'était faux. Ainsi soutient-elle, par cinq fois, que « le parquet confirme ». Ce qui est (encore) faux, le parquet ayant communiqué – au moyen d'une formule certes ambiguë [3], mais qui aurait justement dû inciter les journalistes à la prudence – sur la présence de substances « s'apparentant à ».
Rima Hassan dénonce-t-elle des « accusations […] totalement fausses » en évoquant simplement du CBD ? « C'est un mensonge, tonne Caroline Fourest. Depuis on le sait, puisque le parquet a confirmé. » La France insoumise monte-t-elle au créneau et l'avocat Vincent Brengarth dénonce-t-il des accusations au service d'un « récit politique visant encore une fois à atteindre la réputation de Rima Hassan » ? Caroline Fourest parle d'une « petite musique qui est celle du complot politique », celle « que font tous les populistes et les démagogues quand ils sont pris […] la main dans le sac ». Et de condamner : « désinformation » et « manipulation de l'opinion » ! Orwell. Mais personne ne l'arrête :
Caroline Fourest : C'est scandaleux de monter sur les grands chevaux […] en traitant les journalistes qui avaient donné cette information de menteurs, parce que ça, ils [Les Insoumis] ont été pris encore une fois là en flagrant délit d'avoir essayé de manipuler l'opinion.
Naturellement, la défense de la corporation est totale : « Les journalistes ont été traités de menteurs ! », s'indigne-t-elle. Et plus tard : « Ce n'était pas un mensonge de la presse et pourtant, des politiques ont osé le dire ! » Comme chacun pourra le constater. Mathilde Panot (LFI) dénonce-t-elle la précipitation et le fiasco médiatique sur Franceinfo (7/04) ? Caroline Fourest désespère :
Caroline Fourest : Le fait d'informer est considéré en soi comme un mensonge. Ça, c'est vraiment le signe d'un parti qui est en pleine dérive populiste, de manipulation de l'opinion, et pour le coup, oui, il est légitime d'essayer d'informer le public sur au moins le fait de la vraisemblance de ce qu'un parquet de la République a confirmé.
Il en va là, tout bonnement, d'un nouveau naufrage en règle pour Caroline Fourest. Un naufrage dont témoigne également l'éditorial qu'elle signe dans le numéro de Franc-Tireur – « Stupéfiante Hassan » (8/04) – et sur lequel s'appuyait sa chronique de LCI. L'éditocrate n'y allait pas de main morte : « Le fiel factieux est un poison que fabriquent les abeilles de la ruche populiste LFI », débute-t-elle, avant de s'acharner d'emblée contre « la piquante Rima Hassan ». Et d'entretenir la fake news de la « drogue de synthèse » en calomniant, sans trêve ni repos :
Caroline Fourest : Dans cette affaire, La France insoumise a usé et abusé de la post-vérité trumpiste, jusqu'à répandre de fausses informations pour contrer le travail de la presse, jusqu'à nier les déclarations du parquet, jusqu'à clamer qu'il n'y avait pas de drogue dans ce sac, que c'était un « mensonge des médias » […]. Et bien sûr, la horde d'excités croit déjà à un complot du Mossad, puisque Rima Hassan elle-même l'habitue à le voir partout, même dans l'affaire Epstein. Qu'il s'agisse des Juifs ou des immigrés, la technique ancestrale du bouc émissaire permet toujours d'exacerber les fantasmes pour masquer ses démons, de gagner un public et du temps. L'autre option ? Mentir.
Accablant. Mais à l'heure où nous écrivons ces lignes, le pamphlet de Caroline Fourest ne comporte pas le moindre erratum, contrairement à celui de Nora Bussigny, qui fut agrémenté d'une « mise à jour » en dépit du fait que, d'après Mediapart, cette dernière « ne renie rien ».
Ajoutons que le tout fut accompagné d'une titraille tapageuse et, sur les réseaux sociaux, d'un montage iconographique (réalisé par l'IA) qui subliment la débâcle…
Et ce n'est pas fini : deux jours plus tard (9/04), Christophe Barbier, membre (lui aussi) de Franc-Tireur, disposant (lui aussi) de son rond de serviette sur LCI, se fend d'un éditorial (lui aussi) accusateur en relayant la fake news. Ainsi déplore-t-il qu'« on ne parle plus ni de l'apologie du terrorisme, ni de l'affaire de la drogue qui a été trouvée dans les affaires de Rima Hassan » :
Christophe Barbier : Et ici la défense de Rima Hassan est fragilisée ! Parce qu'au début, elle a commencé par nier les faits par la voix de son avocat Vincent Brengarth. [Diffusion d'un extrait où ce dernier dit notamment : « Il n'y a strictement aucune drogue consommée par Rima Hassan. »] Ah, aucune drogue ? Et pourtant, c'est confirmé ! Le CBD, c'est légal certes, mais la drogue chimique, il faudra bien donner des explications ! La défense change de pied, ben… contre l'évidence. Évidence confortée par les révélations d'une journaliste, Nora Bussigny, dans Franc-Tireur, le journal de Caroline Fourest auquel j'ai l'honneur de participer. […] Ah mais quand la vérité dérange, eh bien, faut organiser la diversion !
Bref, comme l'a souligné Daniel Schneidermann (X, 9/04), « à quatre heures près, Barbier s'évitait une honte supplémentaire ! » Et convenons-en, dans ce domaine, la liste est plutôt longue... Des excuses seront-elles présentées à l'antenne de LCI ? Pas dans la matinale du lendemain en tout cas : lorsque la présentatrice introduit les deux éditos de Christophe Barbier le 10 avril – successivement à 6h16 et à 7h18 –, personne ne revient sur les erreurs diffusées [4]. L'occasion de rappeler le dicton forgé par l'éditocrate lorsqu'en 2019, il refusait de s'excuser pour ses plantages en série dans l'affaire Delevoye : « La vérité de 6h50 n'est pas celle de midi. »
Dans la même veine, le tweet infamant d'une autre éditocrate est par exemple toujours en ligne.
De Caroline Fourest à Christophe Barbier en passant par Nora Bussigny, l'équipe de Franc-Tireur choisit de booster une fake news au moment même où s'accumulent les éléments devant inciter les journalistes à la prudence… et seulement quelques heures avant que l'ensemble du récit médiatique tombe à l'eau. Cette « affaire » avait beau être frappée dès ses débuts d'invraisemblance, les francs-tireurs y ont vu, au contraire, une « évidence » (Christophe Barbier). Une « évidence » confortée par l'opinion qu'ils (se) font de Rima Hassan… et par la campagne de dénigrement et de délégitimation ayant cours à son encontre, depuis maintenant deux ans, dans la quasi-totalité des médias dominants. Dans le fiasco journalistique d'ensemble, cet épisode est un cas chimiquement pur de désinformation. En dépit de lourds bagages en la matière, les grands médias continuaient jusqu'à présent à dérouler le tapis rouge à Caroline Fourest et consorts. Combien de temps encore ?
Pauline Perrenot
Mise à jour, 15 avril 2026
Le 14 avril, sur LCI, Caroline Fourest revient 4 minutes durant sur « l'affaire Rima Hassan ». Un semi mea culpa, au cours duquel elle rejette opportunément la faute sur l'AFP et déclare : « Il nous tenait à cœur de rectifier parce que […] on est là toujours pour informer et quand on a été induit en erreur, il faut savoir le dire, même si tous nos confrères ont fait la même erreur. » Ce qui inspire cette réflexion à David Pujadas : « Peut-être qu'on a été vite en besogne, comme une partie de la presse aussi, donc c'est bien de faire ce rectificatif. »
Le lendemain, dans Franc-Tireur (15/04), Caroline Fourest met encore moins les formes : « La presse n'a pas à présenter ses excuses puisqu'elle a été induite en erreur par des sources fiables. En revanche, elle se doit de rectifier. »
[1] Voir notamment les articles d'Élodie Safaris chez Arrêt sur images : « Pourquoi la journaliste "infiltrée chez les woke" est devenue un même » (2/10/2023) et sa contre-enquête concernant le livre de Nora Bussigny, Les nouveaux antisémites, en trois parties : volet 1, volet 2 et volet 3.
[2] Dans sa chronique de LCI, le contradictoire a d'ailleurs dû, là encore, se contenter de la portion congrue : seulement deux extraits de la conférence de presse du 3 avril sont retransmis pour une durée cumulée… de 47 secondes (sur 9 minutes et 30 secondes consacrées à cette affaire par Caroline Fourest) !
[3] À propos de la communication du parquet, voir l'article de Mediapart, « Rima Hassan, la drogue et les médias : autopsie d'un fiasco » (10/04).
[4] Non plus dans les journaux de 6h et 7h, alors que dans les deux cas, une brève fait état du classement sans suite.