09.07.2026 à 15:32
Un communiqué de la CGT Radio France.
- Radio France / Guillaume Erner, France Culture, CGT Radio France, SNJ-CGTNous reproduisons ce communiqué de la CGT Radio France.
Depuis l'interview de Marine Le Pen le mercredi 24 juin dans Les Matins de France Culture, et la diffusion d'une vidéo trompeuse de « LEON le média », un pure-player actif sur les réseaux sociaux, la colère des auditeur·ices, celle des équipes de France Culture et celle de la CGT Radio France ne faiblit pas. La réponse de la direction de Radio France semble bien éloignée de ses principes jusqu'ici exposés en matière de déontologie.
Ce jour-là, soit le producteur de la matinale Guillaume Erner savait qu'il s'agissait d'un montage fallacieux, et il a choisi délibérément de le diffuser contre l'avis explicite de son équipe et des journalistes, soit il n'a pas fait le travail minimum et élémentaire de vérification qui incombe à tout professionnel de l'information. Dans les deux cas, il s'agit d'une faute majeure qui entache la réputation de toutes les antennes de la radio de service public. Rappelons qu'en novembre 2023, la direction a mis en avant 8 grands « principes de l'information de Radio France », avec notamment le travail de vérification, la crédibilité des sources, la distinction entre opinions et faits, et l'indépendance pour « ne pas entamer la confiance du public », autant de principes incontournables bafoués par Guillaume Erner.
Comme l'a rappelé le SNJ-CGT Radio France, à la faute professionnelle, le producteur a ajouté la complaisance à l'égard du RN, parti d'extrême droite toujours pas purgé de ses racines antisémites, et participé à la diabolisation politico-médiatique de La France Insoumise. La CGT Radio France avait déjà dénoncé un précédent dangereux quand le même producteur avait osé un parallèle insoutenable entre les victimes de l'attentat de Charlie Hebdo et la mort de Charlie Kirk, l'influenceur américain d'extrême droite. La CGT Radio France s'inquiète d'une dérive éditoriale plus profonde. La veille de l'invitation de Marine Le Pen, lors d'un entretien avec l'historien et producteur sur France Culture Patrick Boucheron, ce dernier, malgré l'insistance de Guillaume Erner, a refusé d'instrumentaliser la mémoire et les écrits de Marc Bloch pour trancher un débat biaisé sur l'antisionisme. Depuis, Patrick Boucheron fait l'objet d'une campagne hostile et haineuse, alimentée par les réseaux sociaux.
Après tant de dérapages, l'avertissement adressé par la direction de Radio France à Guillaume Erner, ainsi que le retrait de son billet d'humeur, ne peuvent suffire. D'autres salariés de Radio France, bien connus des auditeur·ices, ont été directement licenciés ou privés de la reconduction de leur contrat suite à des cabales d'extrême droite. En vertu de ce dangereux précédent, suffira-t-il de s'excuser lors d'entretiens disciplinaires pour mériter et obtenir la clémence de la direction, ou celle-ci s'exerce-t-elle à géométrie variable ? La CGT Radio France soutient les personnels de France Culture dont l'éthique professionnelle est injustement remise en cause par la faute d'un seul homme. Elle interpelle la direction de Radio France sur son traitement partial de ces manquements graves, qui entame la confiance de tous·tes les salarié·ies de la radio publique et renie les principes déontologiques qui régissent nos antennes.
Nous ne voyons pas comment Guillaume Erner pourra encore présenter à la rentrée cette matinale dans des conditions satisfaisantes et sereines, à l'aube de campagnes pour les élections présidentielle et législatives qui seront traversées par des questions politiques cruciales, et qu'il sera impossible de ne pas évoquer. Le présentateur d'une matinale radio incarne la voix de son antenne. Guillaume Erner ne doit, ne peut plus être la voix de France Culture.
Paris, le 8 juillet 2026.
09.07.2026 à 09:10
CMA CGM à l'honneur.
- Médias et écologie« Géant français des mers », « symbole de la puissance maritime française », « fleuron d'une nouvelle génération de porte-conteneurs géants », « plus moderne que jamais », « pionnier du transport maritime écologique »… Entre deux canicules, les grands médias n'ont pas manqué de s'esbaudir devant le nouveau porte-conteneurs de la multinationale CMA CGM, détenue par le super-pollueur Rodolphe Saadé, industriel milliardaire également propriétaire de médias. L'écologie ? Exit.
« C'est l'attraction depuis le début de la semaine dans le port du Havre, s'emballe la présentatrice Élise Denjean à l'antenne de RMC (02/07). Des curieux viennent apercevoir un des plus gros porte-conteneurs du monde ! » « Il appartient à la compagnie CMA CGM, également propriétaire de la radio RMC », rebondit succinctement son confrère Quentin Vinet, avant d'introduire un sujet apologique illustré par des images directement fournies… par la CMA CGM. Au même moment sur BFM-TV (02/07), on entend aussi parler de « ce nouveau navire de la compagnie CMA CGM, propriétaire de BFM-TV » : la présentatrice Pascale de la Tour du Pin annonce un reportage « embedded » sur le porte-conteneurs, qui, précise-t-elle, « fonctionne au gaz naturel » – un « transport moins polluant », soutient le « reporter ». « Le premier d'une série de dix navires géants », lit-on encore sur le post de Brut (Instagram, 02/07), à l'origine d'une vidéo que ne renierait pas le service comm' de la multinationale : « Grâce à ces nouvelles capacités, CMA CGM, propriétaire de Brut, espère se hisser au deuxième rang des armateurs mondiaux d'ici 2027. »
Le lendemain (03/07), c'est sur le site de La Tribune que le gros bateau de Rodolphe Saadé, « l'armateur marseillais (propriétaire de la Tribune) », est mis à l'honneur. Supposément en reportage au port du Havre, le journaliste assure le SAV commercial du groupe, activité dont témoigne le panel des interlocuteurs cités : Rodolphe Saadé lui-même ; Emmanuel Delran, directeur des opérations du groupe CMA CGM ; « les dirigeants de CMA CGM » ; « une porte-parole du groupe » ; sans oublier Philippe Tabarot, le ministre des Transports. « Avec le CMA-CGM Notre-Dame, la souveraineté française prend le large », proclame le titre de La Tribune, où le journalisme, quant à lui, fait naufrage. Quelques jours plus tôt, l'hebdomadaire La Tribune dimanche (28/06) saluait déjà « le Notre-Dame de CMA CGM (propriétaire de La Tribune Dimanche) » dans sa rubrique « Good News » – un « porte-conteneurs d'exception » –, seulement quelques pages après un éditorial grandiloquent de Bruno Jeudy, appelant à ce que la « prise de conscience » quant au changement climatique « débouche sur des actes » : « La maison brûle davantage encore, désespère l'éditorialiste. Et nous continuons trop souvent de regarder ailleurs. » En direction des gros bateaux, par exemple ?
Au terme d'une semaine caniculaire en effet, le déni dont s'offusque Bruno Jeudy inclut-il la promotion du deuxième milliardaire français présentant la plus grande empreinte carbone financière [1], patron de la troisième entreprise mondiale de transport maritime, un secteur aujourd'hui responsable d'environ 3% des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon l'Ademe, c'est-à-dire, « à l'échelle planétaire, […] l'équivalent d'un grand pays industrialisé comme l'Allemagne ou le Japon » [2] ?
Et ce d'autant que les médias précédemment cités (RMC, BFM-TV, Brut, La Tribune et La Tribune dimanche) présentent la particularité, on l'aura compris, d'appartenir à Rodolphe Saadé lui-même. Est-ce à dire que ce rapport de propriété garantit, au sein des médias en question, l'absence de toute critique substantielle du gigantisme industriel et l'invisibilisation des ravages écologiques provoqués par l'un des plus grands armateurs mondiaux ? Assurément oui. Ce rapport de propriété constitue-t-il un élément suffisant – voire en lui-même probant – pour expliquer une telle promotion médiatique du dernier porte-conteneurs maison CMA CGM ? Deux fois non. La preuve ? Bien d'autres médias ont fait pareil… si ce n'est pire.
La couverture du « Notre-Dame » et de son inauguration, le 2 juillet, est en effet sensiblement identique d'un grand média à un autre, que ces derniers soient ou non possédés par Rodolphe Saadé, sous la coupe d'un autre capitaliste… ou de service public. Des dépêches AFP aux contenus produits par les journaux télévisés, les radios ou la presse écrite, les mêmes biais sont à l'œuvre : prime aux indicateurs économiques, détails logistiques, descriptions fascinées ou platement techniques du navire, aux dépens de toute réflexion et mise en perspective écologiques. Aucun des contenus observés ne mentionne par exemple la part du fret maritime – et encore moins celle de CMA CGM ou de Rodolphe Saadé, en particulier – dans le réchauffement climatique. Les journalistes s'interrogent encore moins sur l'impact écologique de la fabrication même de ce type d'engins aux proportions gargantuesques, le « Notre-Dame » étant capable de soutenir une charge de près de 300 000 tonnes en chargeant à son bord jusqu'à 24 000 conteneurs, c'est-à-dire l'équivalent de 600 trains de fret…
Le cas du Figaro est frappant. Le 27 juin, si le quotidien produit un long reportage (à bien des égards informatif) sur le chantier naval chinois où sont construits les porte-conteneurs de CMA CGM, il passe à côté de la problématique écologique. Pire : ces navires sont qualifiés dès le titre de « plus propres ». On lit en effet que le carburant principal utilisé pour les propulser, le gaz naturel liquéfié (GNL), « a permis de réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre » : « Pour le groupe, [cette énergie] est surtout considéré[e] comme une étape de transition vers une plus grande décarbonation du transport maritime, en attendant que les carburants zéro émission […] soient disponibles en volumes suffisants et à "coûts compétitifs". » C'est tout ? C'est tout. Le GNL est également présenté comme un « levier de décarbonation et d'innovation » dans Les Échos (02/07), en pâmoison devant les prouesses technologiques de « la nouvelle cathédrale des mers de CMA CGM ».
Pourtant, comme l'indiquait déjà Reporterre en mai 2022, le GNL, qui demeure un carburant fossile, est certes moins polluant que le fioul lourd et « émet autant de gaz à effet de serre que du gaz "classique" », « mais si l'on prend en compte l'ensemble de sa chaîne de valeur, il s'avère encore plus néfaste pour le climat ». Des analyses étayées par de nombreuses ONG [3], ainsi que par plusieurs experts auditionnés lors de la commission d'enquête sénatoriale de 2024 sur les obligations de TotalEnergies [4], tandis qu'en 2023 Les Jours enquêtaient sur la promotion de longue date du GNL par la CMA CGM : « son étendard vert ».
Cela dit, Le Figaro et Les Échos sont loin d'être les seuls médias à faire l'impasse sur ces informations. Dépendance à la communication commerciale, renforcée par des visites de presse « exclusives » à bord du porte-conteneurs sous l'égide de CMA CGM ; travail journalistique low cost ; inconséquence politique des chefferies éditoriales ; absence de transversalité de la thématique écologique au sein des rédactions ; « cocorico économique » ordinaire des productions médiatiques, où « l'évidence » a priori du capitalisme mondialisé n'est jamais remise en cause… Mis bout à bout, ces différents éléments expliquent en grande partie la pauvreté générale de l'information. Et que ce soit l'intention ou non des médias ne change rien à l'affaire : les productions journalistiques se font de facto les relais du plan comm' de CMA CGM, greenwashing inclus.
Il y a d'abord celles où l'approche écologique est tout simplement introuvable. Passée la canicule, La Croix eut beau parler de « choc de conscience » à sa Une (29/06), ça ne l'a pas empêché de traiter de l'inauguration du « Notre-Dame » sous un prisme religieux trois jours plus tard – « CMA CGM confie son plus gros porte-conteneurs à la Providence » (02/07) –, le quotidien allant jusqu'à dévoiler en avant-première un extrait de la prière catholique du père Guy Pasquier, présent « pour placer le navire sous protection divine ». Même aveuglement au Parisien, qui fantasma « une prise de conscience » écologiste collective à sa Une le 29 juin… avant de s'enthousiasmer le 2 juillet devant « ce porte-conteneurs géant [qui] bat tous les records » [5].
On ne trouve dans ces deux articles aucune occurrence des termes « écologie » / « écologique » / « carbone » / « décarbonation », également absents de la couverture du Monde, où le bilan n'est pas plus glorieux. La rédaction a beau être dotée d'un solide pôle « Écologie », celui-ci ne se charge pas de la couverture du « Notre-Dame » : c'est dans la rubrique « Économie » (chapitre « Transports ») que paraît l'article sur le site du quotidien (02/07), dont une version raccourcie sera ensuite publiée dans le journal papier (04/07), section « Économie & Entreprise », quelques pages après les sujets « Environnement » consacrés ce jour-là au désarroi des élus locaux face aux canicules et aux incendies prématurés… Bilan des courses ? Les préoccupations écologiques sont reléguées aux oubliettes, au profit de considérants économiques mis en avant par des interlocuteurs triés sur le volet, célébrant tantôt « le choix du personnel français » – « Syndicalement, le Notre-Dame, c'est ce qu'on veut voir », soutient le syndicat de cadres CFE-CGC –, tantôt « le choix de la France [et] le choix de ses marins », selon les termes de Rodolphe Saadé lui-même. En guise de pluralisme, Le Monde laisse le mot de la fin au directeur de l'École nationale supérieure maritime, lequel tient à souligner que « CMA CGM aurait pu faire un pari très différent, mais a choisi de soutenir cette filière française. C'est une très grande fierté ». Circulez.
Dans d'autres rédactions, si les problématiques écologiques ne sont pas totalement invisibilisées, l'espace qui leur est alloué est réduit à peau de chagrin. Après avoir repris les éléments de langage de CMA CGM présentant le GNL comme « une solution moins polluante », l'AFP (27/06) indique entre deux virgules que ce carburant « est le plus souvent issu de ressources fossiles » [6]. Peut-on parler d'« information » ?
Sur France Inter (02/07), partie prenante du dispositif « embedded » mis en place le jour de l'inauguration, la rédaction diffuse un sujet « Sur le terrain » pour le moins compressé – deux minutes, ce que la radio publique appelle « un reportage long » –, dans lequel la narration est majoritairement prise en charge par la multinationale (commandant et second-mécanicien du navire, vice-président du groupe CMA CGM). Plus qu'une dépendance aux sources, l'effacement du journalisme produit inévitablement un dépliant publicitaire : il est ainsi question de « combustion beaucoup plus propre », de « bénéfices pour l'environnement » et même d'un « coup d'accélérateur sur la décarbonation ». La contradiction arrive en queue de comète : « Ce n'est pas une solution de décarbonation, répond l'ONG Transport & Environnement, qui rappelle que le GNL reste un gaz fossile. » Huit secondes : le temps de l'information sur France Inter. Et dire que sur le site de la radio, le chapô du reportage annonçait que si « le mastodonte se veut moins nocif pour l'environnement, [il] peine à convaincre les associations écologistes ». Associations que l'on n'entendra même pas : un cadrage pour le moins survendu au vu du résultat final.
Mêmes écueils dans les journaux télévisés de France 2 et TF1. Au « 13h » de la télé publique (02/07), le reportage parle à juste titre d'une « course au gigantisme », mais l'expression n'ouvre nullement la voie à la critique écologique. Au contraire : cette course « permet aux armateurs de répondre au développement rapide du commerce entre l'Asie et l'Europe », explique le journaliste… Tout juste apprend-on que le GNL « est composé de méthane, 80 fois plus polluant que le CO2 quand il s'échappe dans l'atmosphère ». Basta. L'inconséquence éditoriale frôle également des sommets au « 20h » de TF1 (28/06), où dès l'annonce des titres, Anne-Claire Coudray introduit des sujets liés à « la semaine la plus chaude enregistrée »… avant de promettre un reportage « embedded » « à bord [du] monstre des mers ». « Et preuve que la technologie permet de voir grand, s'exclame plus tard la présentatrice, ce porte-conteneurs, l'un des plus imposants du monde, […] fonctionne au gaz naturel ! » Vient alors un reportage de six minutes s'ouvrant sur une vue aérienne de l'« ogre d'acier » – « De là-haut, le géant, allongé sur son étendue bleue, semble presque endormi » –, où l'écologie devra encore se contenter de la portion congrue : « Qui dit gros moteur dit forcément grosse empreinte carbone », concède le reporter, avant de qualifier le fonctionnement au GNL d'« encourageant » , tout en rappelant que « de par la distance et le volume transportés, la marine marchande reste un secteur très polluant ». Fin de l'histoire.
On retrouve les mêmes mécanismes (en pire) dans la presse locale. Du côté de Paris Normandie notamment, où la direction a mis les bouchées doubles. En une semaine, le journal a publié pas moins de dix contenus sur le porte-conteneurs CMA CGM. Mais comme le laissaient présager leurs titres, aucun ne parlera d'écologie.
D'interviews tapis-rouge en publicités déguisées [7], le journalisme se dissout entièrement dans la communication d'entreprise. Mention spéciale à cet article intitulé « "Notre Dame" ouvre une nouvelle voie pour le transport maritime vert », dont le web propose un titre encore plus cavalier : « "Nous basculons du fossile à un carburant vertueux" : Notre Dame, pionnier du transport maritime écologique" » (30/06). Le « vice-président du Bunkering & Energy Transition chez CMA CGM » (sic) étant la seule et unique source du journaliste, il n'est pas abusif de parler de « co-écriture » : l'impact environnemental des porte-conteneurs est dit « amoindri et vertueux », là où le GNL est célébré en tant que… « carburant de l'avenir ».
Journalisme et écologie sont aux abonnés absents à Ouest-France, également, qui publie certes deux fois moins de contenus que Paris Normandie à la même période (cinq entre le 27 juin et le 3 juillet), mais peut en tout état de cause s'enorgueillir d'une interview qui restera dans les annales du « contre-pouvoir », chapitre « Badinages médiatiques avec les puissants » :
« Bourreau de travail, ascète et secret, le milliardaire fuit la notoriété, prévient d'emblée le quotidien régional. Mais pour ce baptême exceptionnel, Rodolphe Saadé a accepté de se livrer comme rarement dans une interview, accordée […] à Ouest-France et à sa filiale spécialisée dans l'économie maritime, Le marin. » Et qu'on se le dise : là où le « si discret patron a accepté d'aborder toutes les facettes de son groupe tentaculaire », les intervieweurs ont laissé toutes les facettes du journalisme au vestiaire. Dans cette interview de 2 582 mots, le terme « écologie » n'apparaît pas une seule fois. La thématique passe totalement sous les radars des journalistes, qui eurent en revanche toute latitude pour faire valoir des questionnements autrement plus incisifs. Florilège non exhaustif :
- Pourquoi avez-vous choisi comme marraine Delphine Arnault ?
- Pourquoi baptisez-vous le CMA CGM Notre-Dame au Havre et pas dans votre ville de Marseille ?
- Comment choisissez-vous le nom de vos navires ?
- Votre groupe a affiché au premier trimestre de meilleurs résultats que ses concurrents. Quand allez-vous devenir n°2 mondial ?
- Comment voyez-vous l'avenir du Liban ?
- L'Iran représente-t-il un marché d'avenir ?
- Qu'attendez-vous de vos médias ?
- Vous en demandez davantage [de stabilité, NDLR]. Édouard Philippe, ancien Premier ministre d'Emmanuel Macron et maire du premier port français, Le Havre, l'incarne-t-elle ?
- Il existe un débat au sein du patronat : faut-il parler avec les extrêmes ? Qu'en pensez-vous ?
- Pourquoi avoir donné le nom de CMA CGM au stade Océane du Havre ?
Rideau.
Au terme d'une semaine ponctuée par la publication de contenus à caractère quasi-publicitaire, on pouvait lire dans Ouest-France que « la mer est aujourd'hui confrontée à un défi majeur : celui du changement climatique » (02/07). Sursaut de dernière minute ? Voyons plutôt : « Alors que la CMA-CGM baptise aujourd'hui le plus gros porte-conteneurs français, la présidente du Cluster maritime, Nathalie Mercier-Perrin, rappelle les enjeux majeurs de l'innovation et de la formation pour ce secteur clé de l'économie du pays dans le contexte du changement climatique. » Résumons : la seule et unique fois où le quotidien Ouest-France fait mine de traiter le gigantisme industriel au prisme de la question écologique, il confie l'exercice à la directrice d'une plateforme de lobbying qui défend les intérêts économiques de la filière maritime auprès des décideurs publics. Résultat ? Le « Notre-Dame » de la CMA CGM démontre qu'« il est possible de concilier échanges mondiaux, compétitivité économique et réduction de l'impact environnemental ». En d'autres termes : « innover pour naviguer, décarboner pour durer ». Et le journalisme se fracassa sur un slogan.
Dans son éditorial de La Tribune dimanche (28/06), Bruno Jeudy se réjouissait du fait que « les climatosceptiques ont quasiment disparu du débat public » : « Médias et journalistes ouvertement climatosceptiques sont contraints de la mettre en sourdine. C'est un progrès. » Sauf que rien n'est moins sûr… A fortiori si l'on prend la peine de ne pas réduire le phénomène au climato-négationnisme de CNews et d'autres médias d'extrême droite. Sans doute la désinformation scientifique s'incarne-t-elle tout autant – si ce n'est plus – dans les opérations massives de greenwashing comme celle-ci. Opérations auxquelles se livrent (consciemment ou non) les grands médias, incapables de se départir du ronron capitaliste qui conditionne toutes les productions consacrées à « l'économie », « thématique » que les chefferies éditoriales persistent à soustraire à la question écologique.
Pauline Perrenot
[1] Oxfam et Greenpeace, « Les milliardaires français font flamber la planète et l'État regarde ailleurs », février 2022.
[3] De la coalition d'ONG « Transport & Environnement » à la campagne mondiale de lutte pour la décarbonation du transport maritime « Say no to LNG ».
[4] Voir par exemple les auditions de Valérie Masson-Delmotte, climatologue et co-présidente du Giec (29/01/2024) et de Lou Welgryn (analyste au sein du cabinet Carbon4Finance et co-présidente de l'association Data For Good (08/02/2024).
[5] Le titre de l'article paru dans l'édition Aujourd'hui en France (02/07). Le même article paraît sur le site du Parisien (02/07) sous un titre différent : « "C'est le plus grand porte-conteneurs à battre pavillon français" : construit en Chine, ce géant des mers va être inauguré au Havre ».
[6] Le 2 juillet, l'AFP consacre une deuxième dépêche à ce « fleuron d'une nouvelle génération de porte-conteneurs géants » : pas un mot sur l'écologie.
[7] C'est le cas du contenu « Le géant des mers à travers votre objectif » par exemple, dans lequel Paris Normandie relaie une opération comm' de CMA CGM : un « concours photo », où, moyennant récompense (assister à l'inauguration), les participants sont priés de poster des clichés du porte-conteneurs sur Instagram, d'« identifier le compte Instagram de CMA CGM » et d'« ajouter le hashtag #CMACGMNotreDameAuHavre ». Bref : un travail (gratuit) de communicant qui ne dit pas son nom, assuré à la fois par les photographe amateurs… et par Paris Normandie.
07.07.2026 à 07:46
Il y a des émissions qui prétendent réconcilier les citoyens avec la politique. Et qui, pour y parvenir, commencent par retirer à la politique tout ce qui la rend compréhensible : les conflits, les rapports de force, les idéologies, les intérêts sociaux, les contradictions. « Successions 2027 », diffusée en deux épisodes sur France 2 le 14 juin dans « 13h15, le dimanche » – donc en pleine tranche info –, appartient à cette catégorie. Sous couvert de (re)mettre les responsables politiques « au contact des Français », l'émission ressemble surtout à une vaste opération de désarmement intellectuel et symbolique : la présidentielle 2027 n'y apparaît plus comme un affrontement entre visions du monde, projets et programmes, mais comme un diaporama de rencontres humaines, de poignées de main, de regards et de sourires, d'où toute dimension proprement « politique » est soigneusement tenue à distance.
France 2 nous propose de suivre une dizaine de personnalités politiques liées, de près ou de loin, à l'élection présidentielle de 2027, qui seront plongées pour l'occasion dans un ersatz de vie sociale ordinaire. Le titre évoque un soap-opéra, et le communiqué de presse de l'émission donne un avant-goût du spectacle : « 10 politiques au contact des Français », un « casting inédit », des rencontres dans des « lieux inattendus », des discussions « sans intermédiaire », « les yeux dans les yeux ». Marine Le Pen (RN), Édouard Philippe (Horizons), Gabriel Attal (Renaissance), Marine Tondelier (Les Écologistes), Raphaël Glucksmann (Place publique), François Hollande (PS), Bruno Retailleau (LR), François Ruffin (Debout), Manuel Bompard (LFI), Sarah Knafo (Reconquête) : voici les personnages principaux d'une saison électorale dont France Télévisions tente de rédiger la dramaturgie.
De fait, c'est un « show », comme le montre le lexique promotionnel de l'émission. Cette idée de « casting », d'abord, pour évaluer les personnalités de responsables politiques au cours de séquences scénarisées ; les « lieux inattendus », évoquant une simple PME comme un décor insolite ; les « nuances et sourires », indiquant que les conflits et les clivages ne sauraient troubler l'épiphanie de la rencontre.
L'émission a d'ailleurs choisi de placer Édouard Philippe en exergue, dans la partie générique, lui octroyant une forme de préemption éditoriale : assis à une table, l'ancien Premier ministre sermonne : « Une campagne, c'est bien saisir l'intimité du pays. » Voilà la clé du programme. « Successions » cherche bien une intimité : celle des intérieurs, des trajets, des petits objets, des prénoms, des maladresses, des rires et des confidences. Mais cette intimité vaguement voyeuriste se substitue à la politique. Elle ne révèle pas les structures ; elle les évapore.
Pour susciter l'intérêt du téléspectateur, France 2 entreprend d'emmener ses protagonistes dans des lieux qui laissent entrevoir, sur le papier, une tension entre l'appartenance partisane de la personnalité politique et le public rencontré : Manuel Bompard dans l'usine d'un patron de PME, François Hollande dans une entreprise de lingerie en redressement judiciaire, Bruno Retailleau dans une fonderie autogérée, François Ruffin au Puy du Fou, Sarah Knafo dans l'école de formation de Thierry Marx (où se trouvent des étrangers), Raphaël Glucksmann dans les quartiers nord de Marseille, Édouard Philippe dans un village de l'Armée du salut au Havre, Marine Tondelier dans l'exploitation productiviste d'un céréalier adhérent à la FNSEA, et Gabriel Attal dans un foyer protestant pour seniors.
L'occasion d'explorer les contradictions entre des situations sociales réelles et des programmes politiques, en laissant apparaître à l'écran divers points de friction ? Pas vraiment. Si chaque lieu est choisi pour produire un antagonisme attendu – écologie contre agriculture industrielle, gauche institutionnelle face aux quartiers populaires, droite gestionnaire confrontée à la précarité –, l'émission ramène presque toujours ces scènes vers la proximité : le tutoiement, la blague, les formules de politesse. La contradiction sociale ou politique attendue est aussitôt oubliée, chassée par les priorités éditoriales de l'émission : « l'intimité » de la rencontre – avec une science indéniable de la mise en situation : François Ruffin dans un manège, chambrière en main ; Marine Tondelier à genoux, occupée à arracher quelques mauvaises herbes ; Bruno Retailleau maniant une grosse louche de coulée, souffle court ; Glucksmann jouant à la passe à dix avec des jeunes ; Bompard pédalant sur une nationale, un casque vissé sur la tête.
Cet effacement est d'autant plus facile que les responsables politiques sont souvent présentés comme des visiteurs presque ordinaires, en général mal identifiés par celles et ceux qu'ils rencontrent :
- Je m'appelle Sarah Knafo et je suis députée européenne.
- Oh, une députée !
- Je ne fais pas ça depuis longtemps, je viens de commencer.
Si la scène semble anodine, elle en dit long sur le dispositif : la fonction, le bilan, l'appartenance partisane ou le programme passent au second plan derrière la scène de contact. On ne voit plus un ancien Premier ministre, un président de groupe parlementaire ou une dirigeante de parti, mais quelqu'un qui arrive, serre la pince, plaisante, écoute, s'étonne, compatit, admire : « C'est hyper dur ce geste » ; « J'apprends » ; « Est-ce que vous vous êtes déjà brûlé ? Oui hein, il faut protéger les yeux surtout » ; « Ça me fascine, moi je suis plutôt littéraire », etc.
La séquence consacrée à Édouard Philippe à l'Armée du salut condense cette logique. Un lieu socialement lourd – où pourrait surgir la question du logement, de la précarité, des politiques publiques, du bilan gouvernemental ou municipal – est converti en décorum d'humanité : accolades, visite attendrie, petit père Noël, doudou, tomates, trémolo sur « c'est beau ce qui se passe ici ». Quand la responsable du site commence pourtant à formuler une demande matérielle – « Nous avons dix chalets, et il nous en faudrait dix supplémentaires… » –, l'ancien Premier ministre la coupe net, sur le registre de la plaisanterie : « Vous nous en mettrez dix supplémentaires pour octobre ! » Fin de la « discussion ». La doléance existe, mais le montage n'en fait qu'une réplique.
Quant à Bruno Retailleau, il commence son expédition par une longue extase patrimoniale sur les briques d'Albi : « C'est fantastique, qu'est-ce que c'est beau, toute cette brique » ; « C'est extraordinaire, et c'est doux » ; « Avec le soleil du matin, c'est rosé ». Le lieu de travail – la fonderie Gillet – disparaît derrière la carte postale.
Quant aux personnes rencontrées, présentées comme des incarnations « concrètes » du réel – ouvriers et ouvrières, jeunes de Marseille, intermittents du spectacle, retraités, précaires, étrangers –, l'émission leur donne peu la parole. La plupart du temps, celle-ci est d'ailleurs prise en charge par un directeur, un responsable de site, un chef d'entreprise ou un intermédiaire afin d'assurer une transmission conciliante entre les classes populaires et la classe politique en balade. Les tensions potentielles sont ainsi largement édulcorées, filtrées par l'habitus mondain de celles et ceux qui dirigent, administrent ou encadrent.
L'émission ne fait donc pas disparaître les « Français » – au contraire, elle les surexpose : visages en gros plan, sourires prolongés, intérieurs visités, objets personnels, anecdotes biographiques. Mais cette présence, intimiste, évacue les rapports de classe, de travail, de propriété, de dépendance ou de domination dans lesquels ils sont pris. « Les Français » ne valent ici que comme supports d'ambiance, chargés d'attester que le responsable politique est bien allé « au contact ».
De fait, on en apprend très peu sur leurs trajectoires individuelles, leurs conditions matérielles d'existence, leurs préférences partisanes ou les enjeux existentiels qui traversent leurs préoccupations du moment. Quand une brèche s'ouvre, elle se referme presque aussitôt. Un retraité explique qu'il ne gagne que 900 euros par mois ? La séquence ne lui donne ni le temps ni les moyens de contrecarrer la langue de bois professionnelle que lui oppose Gabriel Attal. Un jeune de Marseille confie à Raphaël Glucksmann qu'il préfère Mélenchon ? Il disparaît aussitôt dans le flux, comme un incident mineur de la déambulation. Ils ne sont jamais constitués en sujets politiques.
Dans les lieux de travail, cette logique est particulièrement frappante. L'émission ne montre que le fonctionnement générique de la production : un geste technique, une machine, un savoir-faire, une démonstration. On fabrique, on coule, on désherbe, on apprend. Le travail n'apparaît presque jamais comme rapport social conflictuel, que ce soit sur les salaires ou les conditions de travail. L'empirisme naïf déployé par France 2 débranche les protagonistes du monde social, pour les prendre comme figurants dans sa série au « casting inédit ».
Cette réduction du réel ne tient pas seulement au choix des lieux ou des interlocuteurs. Elle est également produite par la forme même de l'émission, qui fragmente chaque scène à l'excès, au point d'empêcher toute continuité argumentative (alors même que chaque candidat dispose d'un temps extrêmement comprimé : moins de neuf minutes en moyenne). « Successions » ne raconte pas vraiment des rencontres ; elle juxtapose des éclats d'interactions et mime « l'intimité recherchée » par des plans (très) rapprochés sur le visage des candidats, notamment au moment de l'inévitable séquence (faussement) backstage en train ou en voiture. Dès lors, la vie « politique » apparaît comme une succession de bribes sans conséquences, jamais comme une chaîne de causalité, de choix ou de responsabilités.
Le montage fabrique ainsi une fausse nervosité. Il donne l'impression d'un pays sillonné, d'une campagne en mouvement, d'une société saisie sur le vif. Mais cette mobilité permanente interdit au débat de s'installer. À peine une objection apparaît-elle qu'elle est recouverte par une plaisanterie, un plan de coupe, un changement de lieu ou le retour à un autre personnage du « casting ». Un plan ne dure jamais plus d'une poignée de secondes, les images sont filmées caméra à l'épaule. La séquence ne développe pas : elle papillonne.
Dans une séquence exemplaire, l'émission passe ainsi sans cesse de Hollande à Retailleau, chacun en visite dans une PME, dans une sorte de ping-pong effréné : Hollande descend de voiture avec la directrice, on entre dans l'atelier, elle commence à expliquer que l'entreprise fait « tout sur place », « de la conception à la commercialisation ». Mais déjà, on zappe sur Retailleau qui observe des « crochets » et un moule en impression 3D. Retour illico chez Hollande : « Bonjouuuur. Alors, quelle partie c'est, ça ? » On mentionne les bonnets de soutien-gorge. Retour chez Retailleau : « Ah, c'est manuel quand même », s'étonne-t-il, avant de siffler. Nouvelle coupe : Hollande devant une machine à coudre, puis Retailleau demandant à un fondeur s'il s'est déjà brûlé, puis Hollande interrogeant une couturière, puis Retailleau maniant un outil, puis Hollande – et ainsi de suite.
De cette lessiveuse ne peuvent ressortir que des généralités confondantes, interchangeables, en guise de parole politique. Bruno Retailleau parle de « privilégier le travail », François Hollande explique que le thème de 2027 sera « l'unité », Marine Le Pen disserte sur les « qualités humaines » qui auraient manqué aux autres dirigeants, Gabriel Attal promet de « rassembler les générations ». Mis bout à bout, ces fragments semblent parfois composer une conversation. Mais en réalité, personne ne se croise jamais et personne ne se répond. L'émission promettait des discussions « à bâtons rompus » ; elle livre une litanie de banalités découpée en morceaux.
À cet émiettement s'ajoute l'intégration des équipes de tournage à la dramaturgie de la sympathie. On s'est bien gardé de couper les apartés et autres enfantillages avec la caméra : les moments de connivence avec les journalistes comme autant de preuves de naturel et d'épreuves de décontraction. Édouard Philippe plaisante avec la caméraman en voiture (« Vous n'êtes pas morte ? ») ; Marine Tondelier interpelle « César » sur son stationnement (« On va plier le rétroviseur ») ; Raphaël Glucksmann redirige des cris extérieurs vers le cadreur (« You are the problem »). Déférente, la médiation journalistique ne réintroduit pas de la contradiction ; elle ajoute une couche de familiarité dans laquelle la dilution du contenu politique s'accentue.
Derrière la chorégraphie du terrain et la mécanique du montage se dessine cependant le projet éditorial de France Télévisions avec cette émission : nourrir le fétichisme de la concorde pour tempérer une ambiance présidentielle marquée par la « radicalité », en montrant que toute conflictualité politique peut être absorbée par l'écoute, l'empathie et le compromis.
Si elle traverse l'ensemble des expériences de terrain proposées aux candidats, cette concorde apparaît dès l'ouverture de la séquence avec François Hollande qui, par un heureux hasard, croise dans le train le ministre des PME. Pierre Papin en profite pour lier « spontanément » conversation et s'assoit à côté de l'ancien président sous l'œil gourmand des caméras, avides de complicité transpartisane : « Non mais je ne vais pas vous embêter longtemps : cinq minutes. C'est dur parce qu'on gère une fin de mandat, on essaye de ne pas rester dans les affaires courantes, d'amener une dynamique, un legs qui soit intéressant. » Hollande opine, prévenant : « Il faut faire comme si ça ne s'arrêtait pas. » Le ministre poursuit : « Oui, et puis la crise iranienne… on essaye de ne pas trouver de bouc émissaire, mais on n'a pas de pognon dans les caisses. » Les fausses confidences n'iront pas plus loin : une poignée de main chaleureuse apparaît subitement à l'écran.
Cette tendance à la « concorde » apparaît clairement dans les séquences de François Ruffin au Puy du Fou. Si le député était venu pour porter des « critiques sur la vision de l'histoire » proposée par le parc, il capitule rapidement face au dispositif, et finit par rire de bon cœur avec son directeur, De Villiers junior. Elle apparaît aussi, et de façon spectaculaire, dans la séquence Tondelier en visite d'une exploitation gorgée d'intrants chimiques. Tout commence pourtant par un désaccord très concret : « Fini les néonicotinoïdes, le problème c'est qu'on ne m'a pas donné d'alternative », explique l'agriculteur. Mais la séquence bifurque rapidement vers la recherche d'un point d'accord. Après avoir déposé son fils à l'école – « Donc on peut être en campagne présidentielle et déposer son enfant le matin à l'école ? » –, Marine Tondelier rappelle au journaliste que son « grand-père était agriculteur », qu'il faisait « des pommes de terre, des betteraves, des petits pois, enfin bref : le Nord quoi », avant d'assurer qu' « on a intérêt à trouver un terrain d'entente là-dessus » et que « tout le monde s'accorde à dire que oui, on a besoin de bosser ensemble ». L'agriculteur formule lui-même la concorde possible : avec Tondelier et les Écologistes, « on a la même destination », seul le « chemin » diffère – elle voudrait aller vite, lui plus lentement.
Puis la rencontre se poursuit sur le mode de la proximité : les bouteilles, la bise, jardinage en commun, rigolades. Et sur les néonicotinoïdes ou le glyphosate, les formules d'accord prennent le dessus : « Non mais on est d'accord là-dessus que ça devrait être interdit partout » ; « Il faut harmoniser » ; « Je suis d'accord, il faudrait que les Écologistes gèrent la France et l'Europe, et là ce serait hyper harmonisé ». Pour finir, tous deux trinquent pour la caméra pendant que Tondelier porte un toast « à l'avenir de l'écologie et de l'agriculture : ensemble ».
Ou comment vaporiser la politique dans une aimable conversation. Et quand on applique ce genre de recettes avec l'extrême droite, le résultat devient vite immangeable.
Or, il faut souligner que Marine Le Pen bénéficie d'un traitement de faveur qui laisse pantois. Comme on lui accorde de pouvoir choisir elle-même son terrain – sans que l'on sache pourquoi –, elle profite d'un accueil triomphal : un bain de foule acquis à sa personne. C'est la seule que l'on voit entourée d'un réel soutien populaire, déambulant librement en terrain conquis : une foire à Sens, dans l'Yonne, un département tombé dans l'escarcelle du RN.
Marine Le Pen a également le privilège d'ouvrir l'émission, sur une musique rock conquérante (« Kashmir », de Led Zeppelin). On la voit descendre de voiture sous les hourras de la foule, qui scande « Marine présidente ! », visiblement prévenue. Rapide contrepoint : quelques militants insoumis haranguent au loin sur les détournements de fonds européens. Mais ils ne sont pas interrogés : le montage enchaîne immédiatement sur une voix non identifiée qui lui demande un selfie en hurlant. Les photos s'enchaînent. On peut entendre des « On vous aime ! », dans une intense effervescence sonore et visuelle. France 2 sélectionne ensuite l'interpellation d'une sympathisante, une commerçante qui va finir avec 600 euros bruts de retraite, qui répète qu'elle en a « marre » de l'AME (aide médicale de l'État), comme tous les gens « qui bossent ». « Mais pour ceux qui l'ont déjà ? » questionne-t-elle. « Ah bah ceux qui l'ont déjà ils ne l'auront plus ». Fin de la pastille. « Une femme au pouvoir, ça fera du bien », entend-on alors. « Mais si c'est monsieur Bardella, allons-y banco », retient tout de même France 2. De toute façon, « ils pourront dire tout ce qu'ils voudront sur Jordan ou Marine, ça ne changera pas notre vote ». Le Pen se fraie difficilement un chemin vers un stand, où la caméra l'attend déjà poliment, pour un nouvel exercice d'admiration, tâte un nourrisson (une voix commente : « Vous pouvez être sûre qu'elle votera pour vous quand elle sera majeure »). Le reste à l'avenant, ponctué de relances journalistiques d'une pugnacité rare : « On est en temps de crise, Madame Le Pen ? » ; « Vous pensez que c'est une campagne qui va se jouer sur le pouvoir d'achat ? » ; « Vous restez "ni droite ni gauche", finalement », etc. Les derniers mots de la séquence qui lui est dédiée sont pour elle : « Nous, nous défendons les intérêts du peuple français. »
C'est ainsi que « Successions » dépolitise la politique elle-même, ce qui reste une façon de faire de la politique. À force de tout ramener artificiellement au « contact » le plus éphémère, France 2 encourage une démocratie fantôme, où les oppositions disparaissent derrière les images de cordialité. Avec une préférence pour celles de l'extrême droite.
Clément Sénéchal
06.07.2026 à 10:45
Une journée de canicule sur la chaîne du deuxième plus gros émetteur français de CO2.
Peut-on compter sur les plus grands pollueurs pour nous informer sur le réchauffement climatique ? La question paraît incongrue, mais elle correspond pourtant à la situation de fait dans laquelle nous nous trouvons : la première chaîne d'information en continu, BFM-TV, est dans les mains du deuxième plus gros émetteur de CO2 français, le milliardaire Rodolphe Saadé, propriétaire notamment de l'armateur CMA CGM [1].
Nous avons regardé la chaîne pendant une journée entière, vendredi 26 juin, en plein épisode caniculaire. Si le constat d'ensemble est loin de concerner exclusivement BFM-TV – ou les médias des milliardaires, plus généralement –, il est néanmoins implacable : sur la chaîne info de la CMA CGM, il est toujours question des conséquences des fortes chaleurs, jamais des raisons pour lesquelles ces épisodes caniculaires sont plus fréquents, plus précoces et plus violents. Défilé de médecins et de policiers, décompte des morts, conseils rafraîchissement, débat sur la clim, reportages dans les hôpitaux, micros-trottoirs en jungle urbaine ou expéditions joyeuses de reporters les pieds dans l'eau… C'est une constante sur l'antenne : un « présentisme » exacerbé, qui laisse dans l'ombre les causes et les responsabilités du réchauffement, doublé d'un journalisme « de solutions », dépolitisé et axé sur la « résilience » plutôt que sur les transformations structurelles, en particulier des modes de production.
4h30-6h · La « pré-matinale » : « Vous vous sentez irritables ? »
Sur BFM-TV, l'antenne s'ouvre à 4h30 du matin et le ton du journalisme « de proximité » auto-proclamé est donné d'emblée : « Vous vous sentez plus fatigués ou plus irritables ? C'est normal, la chaleur et les nuits trop courtes peuvent jouer sur nos humeurs ! », lance la présentatrice avec un sourire dans la voix. La tranche info démarre avec les reportages de la rédaction, et l'enchaînement des sujets dit déjà tout de la journée qui va suivre : des touristes américains déçus que les monuments parisiens soient fermés ; des lycéens s'apprêtant « à passer le brevet sous 40 degrés » ; des hôpitaux « sous tension » et des infirmières débordées. Les grands thèmes qui vont structurer l'antenne toute la journée sont en place. Priorité au récit platement descriptif : le sujet sur l'hôpital diffusé à 4h30 du matin, par exemple, sera le seul de la journée au cours duquel on entendra une infirmière cégétiste dénoncer ses conditions de travail. Puis, BFM-TV nous montre « deux images importantes » : l'arrivée de 20 tonnes de glaçons à l'Accor Arena, « stockés sur la patinoire de Bercy » – l'occasion de voir le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, souriant et à pied d'œuvre ; et les premières images d'orages à Rennes.
Rediffusés en moyenne deux ou trois fois sur la même tranche, les sujets s'enchaînent et avec eux, la télégénie du chaos : ici, la mairie distribuant des packs d'eau minérale ; là, des habitants en proie à une coupure d'électricité. L'écueil ne réside pas tant dans ces choix de sujets que dans leur mode de traitement : quelle que soit la thématique, c'est la forme « micro-trottoir » qui s'impose, au point que l'on a parfois l'impression de regarder un long bout-à-bout de témoignages incohérents. D'autant plus que le montage, qui représente la principale intervention journalistique dans la production de ces « pastilles vidéo » (à défaut d'être des reportages), n'hésite pas à mettre en avant les interventions les plus creuses et anesthésiantes, comme celle de cet habitant, privé d'eau du robinet, qui déclare en bafouillant face caméra : « Deux litres d'eau par jour c'est un peu juste, mais ce n'est pas de leur faute, ils font ce qu'ils peuvent » (« ils » étant « les politiques »).
6h-8h · BFM Première : la chronique du pittoresque
Les sujets installés dans la « pré-matinale » se répètent dans la tranche suivante, avec un seul mot d'ordre : conséquences, conséquences, conséquences. Certains de ces sujets versent dans un voyeurisme malsain, sous couvert d'« humanisation » du réel. On se demande, par exemple, quelle peut bien être la valeur journalistique d'un « reportage » filmant en gros plan une personne âgée, alitée, sous assistance respiratoire, le tout habillé d'une musique angoissante… Les bandeaux défilent : « Ventilateur, clim… combien ça va vous coûter ? » ; « Canicule : pourquoi les esprits s'échauffent » ; « Les urgences vont-elles tenir ? », etc. Micros-trottoirs, duplex, retour en plateau : la mécanique bien huilée du remplissage d'antenne à peu de frais. Comme toujours, prime au spectacle et au pittoresque : nous irons ainsi trois fois dans ce petit village de Bretagne où une maison a été frappée par la foudre. BFM-TV a dépêché un « envoyé spécial » pour l'occasion. Parfois, la réalité politique entre par effraction dans l'un de ces « reportages », avant d'en être évacuée manu militari. Il en va ainsi de ce sujet consacré aux récoltes agricoles : en plateau, le présentateur entend parler des « dates de récoltes décalées » ; le reporter, en duplex depuis un champ dans l'Essonne, renforce ce cadrage : « Oui, il va falloir s'adapter ! » Mais dès ses premiers mots, Florent, le maraîcher bio interrogé, politise la question (avec un petit sourire en coin) : « L'État pourrait nous aider, mais il va préférer se focaliser sur permettre l'agro-industrie [sic] qui réchauffe un peu plus la planète… » C'est la première fois, en trois heures d'antenne, que l'une des causes majeures du réchauffement climatique, l'agro-industrie, est mentionnée. Très loin de saisir la perche, le reporter l'interrompt immédiatement pour mieux étouffer le sujet dans l'œuf : « Et en termes de dates de récoltes, ça va évoluer ? Là, c'est des courgettes et des courges qui sont en train d'être arrosées ? »
8h30 · Le face à face : « Vous avez chacun un rôle à jouer ! »
L'inconséquence éditoriale se poursuit avec le « face à face » d'Apolline de Malherbe. L'invité ce jour-là est Philippe Juvin, député LR et chef des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou à Paris. Mais la présentatrice croit apparemment pouvoir séparer l'homme de l'artiste : ce n'est pas l'élu de droite qu'elle reçoit, « c'est d'abord le médecin ». A priori, rien de répréhensible à parler de la situation hospitalière sur l'une des tranches les plus exposées de la journée. Sauf que Philippe Juvin est aussi rapporteur du budget… lequel continue d'asphyxier l'hôpital public [2]. Dans un tel cadre, nul ne s'étonnera que l'interview tourne beaucoup autour des responsabilités individuelles face à la canicule. « Allez-y ! Vous avez chacun un rôle à jouer », enjoint le député LR, qui osera même cette petite facétie en fin d'entretien : « Arrêtons de chercher les responsabilités des années précédentes. » Aucune réaction d'Apolline de Malherbe.
9h-10h · Apolline de 9 à 10 : les « discours abstraits » des climatologues
Le « climax » de la journée intervient dans la tranche suivante. Heureuse nouvelle : Apolline de Malherbe reçoit le climatologue et co-auteur du rapport du GIEC, Christophe Cassou. Mais sur BFM-TV le climat est une question trop sérieuse pour être laissée aux seuls climatologues : en face de lui se tient notamment l'éditorialiste « économie » maison, Emmanuel Lechypre. Arrive donc ce qui devait arriver…
Alors que Christophe Cassou tente d'en venir aux causes des canicules en évoquant les émissions de gaz à effet de serre, il est interrompu par Emmanuel Lechypre, dans une séquence « Don't look up » appelée à rester dans les annales :
- Apolline de Malherbe : Pourquoi on n'a pas réussi à faire quelque chose où on pouvait à la fois lutter contre le réchauffement climatique et s'adapter à l'urgence ?
- Christophe Cassou : Parce qu'on ne nous a pas écoutés, nous, scientifiques…
- Emmanuel Lechypre : Vous n'avez pas été très convaincants non plus, vous n'avez pas été très convaincants non plus…
- Christophe Cassou : Attendez…
- Emmanuel Lechypre : Attendez, nan, juste… Au sens où : effectivement, le diagnostic, il est là, mais ce qui compte aussi, c'est le relai de transmission, c'est-à-dire la pédagogie du diagnostic. Or, tous les discours qu'on a entendus, c'était des discours qui étaient très abstraits ! C'était « 2 degrés de réchauffement climatique à horizon 2100 »…
- Apolline de Malherbe : Ben c'est pas très abstrait ça ! Franchement, c'est pas très abstrait… […]
- Christophe Cassou : Je pense que c'est assez honteux ce que vous venez de dire là. […] Rejeter la responsabilité sur une mauvaise communication de la part des scientifiques, c'est inadmissible.
Résumons la situation : un chroniqueur économique, haut-parleur du prêt-à-penser néolibéral depuis près de quinze ans, employé de l'industriel milliardaire qui se trouve être le deuxième émetteur de CO2 en France, reproche à un auteur du GIEC d'avoir « manqué de pédagogie », ce qui explique selon lui l'inadaptation du pays aux épisodes plus fréquents de canicule. Le problème, c'est le « relai de transmission », soutient Lechypre, sans avoir l'air de bien réaliser qu'il en va là précisément du rôle… des journalistes. « Qui est responsable de l'information des citoyens sur un sujet à forte composante scientifique et technique ?, interroge ainsi Sylvestre Huet dans Le Monde (30/06). Pour répondre correctement à la question, il suffit de s'interroger sur… les métiers de chacun. […] Cette transmission, c'est le métier et la responsabilité sociale de la presse. »
Moins relevée, la seconde partie de l'interpellation d'Emmanuel Lechypre mérite elle aussi son verbatim : pour l'éditorialiste, jusqu'à présent, ces épisodes climatiques, « c'était ailleurs que chez nous, etc. […] Ce qui choque beaucoup, c'est de voir que l'Europe, c'est le continent qui est le plus frappé, alors qu'on pensait que… » Le réchauffement climatique était-il moins « choquant » aux yeux d'Emmanuel Lechypre lorsque ce dernier pensait qu'il ne frapperait que les Océaniens, les Africains, les Asiatiques et les Sud-Américains ?
Dans la suite de l'entretien, Christophe Cassou aura tout de même l'occasion d'expliquer, solennellement : « On marche sur deux jambes, l'atténuation et l'adaptation. L'atténuation, c'est la décarbonation. Si on coupe l'une des deux jambes, on tombe. » Ce sera là la première et la dernière occurrence du terme « décarbonation » à l'antenne de BFM-TV, en ce 26 juin. Et là encore, plutôt que d'embrayer, Apolline de Malherbe fait marche arrière : « Et on a l'impression que les deux jambes ne vont pas ensemble… » Notre observation de l'antenne de BFM-TV un jour de canicule montre, en tout cas, combien l'« impression » de la présentatrice est érigée en politique éditoriale : prioriser les sujets sur « l'adaptation » et les petits gestes de « résilience », bien souvent de la « débrouille » (pause fraîcheur lors du brevet, couvertures de survie aux fenêtres, touristes réfugiés dans la montagne, etc.) ; reléguer aux oubliettes l'information sur les perspectives structurelles de décarbonation. Un constat permet d'enfoncer le clou : Christophe Cassou sera le seul et unique climatologue invité à s'exprimer ce jour-là [3] – à titre de comparaison, 20 médecins ou soignants interviendront tout au long de la journée.
10h-12h · « Arnaud Direct » : la préfecture vous informe
En fin de matinée, les interdictions des grands événements publics tombent : « Solidays et Marche des fiertés annulés ». Le bandeau déroulant des « Alerte Info » relaie les messages du ministère de la Transition écologique et Jérémy Trottin fait quant à lui la lecture des communiqués du préfet de Paris, qu'il découvre en direct sur son téléphone portable. Puis, c'est la commissaire divisionnaire Hélène Denéchère, porte-parole de la préfecture, qui vient directement en plateau annoncer les interdictions préfectorales. « Journalisme de préfecture » est ici un euphémisme.
12h-14h · « Midi BFM » : « Comment ça va ? »
« À chaque heure, les conséquences de la canicule » : c'est peu dire que la nouvelle tranche d'information annonce la couleur. Tandis que les débats de fond et l'information sur les causes ne trouvent toujours aucune place à l'antenne, les mêmes sujets sont rediffusés en boucle : épreuves du brevet, témoignages de baigneurs et, même, un micro-trottoir au principe audacieux, que Christophe Delay explicite : « Nous sommes allés à votre rencontre pour vous poser une question simple : comment ça va ? » Quelques minutes plus tard, cette foudre du journalisme d'investigation reçoit un météorologue, ancien fonctionnaire de Météo France devenu entrepreneur, Ruben Hallali. L'occasion d'étoffer un peu l'information ? Non : « En fait, si vous l'acceptez, on va parler un peu de vous, amorce Christophe Delay. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? » « J'ai perdu mon grand-père lundi, répond Ruben Hallali manifestement ému. Je pense que la canicule a été un accélérateur ». Au cours des 10 minutes (cumulées) qui lui sont accordées, le météorologue a tout de même l'occasion de placer que « les scénarios du Giec sont clairs » et qu'on ne peut pas dire, comme Emmanuel Macron, que la France s'est « adaptée ». Mais pour reprendre la métaphore de Christophe Cassou, BFM-TV « ne marche que sur une jambe » : il n'est toujours question que d'adaptation – surtout pas d'atténuation. Et pour légitime que soit l'approche émotionnelle dans le journalisme, on ne peut que déplorer que dix minutes d'antenne avec un météorologue soient polarisées à ce point par le registre du témoignage personnel.
14h-17h · BFM Non-Stop week-end
Nous voici dans le creux de l'après-midi. Ces trois longues heures s'avèrent extrêmement répétitives. Décompte des morts, surcharge des hôpitaux, interdictions préfectorales, déclarations ministérielles : répétez la formule jusqu'à que le temps s'écoule. Cette nouvelle tranche est l'occasion d'accentuer une tendance déjà bien entamée par les précédentes : l'omniprésence des médecins ou soignants, qui défilent à intervalles de plus en plus serrés. Pas moins de 7 médecins en 2h30 d'antenne (moins la demi-heure de publicité), soit un nouveau toutes les 21 minutes. S'il est plutôt normal qu'un jour de crise hospitalière des soignants s'expriment à l'antenne, tous sont convoqués pour faire l'état des lieux de la catastrophe, non pas pour examiner… les causes du débordement. Il ne sera à aucun moment rappelé, par exemple, que les « trous » dans les finances de l'hôpital public « s'explique(nt) par un sous-financement de l'État » [4].
17h-19h · « Le club BFM » : le journalisme sans concession
À 17h30, le ministre de l'Éducation Nationale Édouard Geffray arrive sur le plateau du « club BFM ». L'entretien porte en premier lieu sur les conditions dans lesquelles se tiennent les épreuves du brevet et du bac, que le ministre a choisi de maintenir nonobstant les températures. S'il est confronté à des images accablantes – des oraux du bac installés dans un parking à Rueil-Malmaison (92), par exemple –, le ministre n'est pas plus embêté que ça par les journalistes. Mieux : au bout de dix minutes, ces derniers délèguent leur rôle de contradicteurs… à des enfants. « Les enfants des salariés de BFM, on voulait vous les présenter, M. le Ministre » : âgés de 4 à 9 ans, ces derniers arrivent en plateau pour questionner Édouard Geffray. « Est-ce que vous avez la clim dans votre bureau ? » ; « Pourquoi quand on va à l'école, on ne travaille pas en ce moment ? » ; « Pourquoi y a pas la clim dans les écoles ? » ; « Pourquoi à la place de la clim, on ne mettrait pas des arbres dans la cour de récréation pour se mettre à l'ombre ? » La naïveté enfantine des questions – qui ressemblent à s'y méprendre à celles des journalistes – permet au ministre de se donner pendant quelques instants le beau rôle du professeur. Et de s'adresser indirectement aux téléspectateurs comme s'ils avaient 8 ans et demi.
Ces deux heures se terminent d'ailleurs en apothéose par un débat guère plus mature entre le député PS et candidat à l'élection présidentielle, Jérôme Guedj, et l'économiste médiatique ultralibéral Marc Touati. Un simulacre de pluralisme. Mais le dispositif est pensé pour que ça ne se voie pas trop : ces deux-là « s'affrontent » ; ils s'écharpent sur « le plan clim », les déclarations de Monique Barbut ou la dette française. Et derrière ce faux duel, l'invisible demeure : les causes parfaitement identifiées du réchauffement climatique ne sont toujours pas évoquées, pas plus que ne sont imaginées les mutations socio-économiques à même de l'« atténuer », a minima…
19h-20h · « Made in Montebourg » : entre-soi entrepreneurial
Par charité, nous passerons vite sur l'heure qui suit, véritable tunnel de propagande entrepreneuriale, au cours de laquelle Arnaud Montebourg invite ses amis – sans les présenter comme tels –, pour vanter les mérites de l'entreprise libre, celle qui n'est pas entravée par les « congés climatiques ». Hélas, l'un de ses invités, Amir Reza-Tofighi, président de la CPME (syndicat patronal rebaptisé « Entrepreneurs ») vend la mèche au bout de quelques minutes… « Qui avez-vous réussi à convaincre de faire le front du "Made in France" […] ? », lui demande l'ancien ministre du Redressement productif, comme si les deux ne se connaissaient pas. « Il y a deux syndicats de salariés, CFTC et CFE-CGC ; on a différents experts… On a vous… », étouffe Reza-Tofighi dans un sourire. Tant pis pour les apparences… Un nouvel angle avec lequel la chaîne info entend apparemment parler « sérieusement » d'écologie : le changement climatique, « une opportunité économique » si les investissements sont fléchés vers les entreprises françaises ?
20h-22h · « 20h BFM » : « Est-ce que les magasins Leclerc sont devenus des îlots de fraicheur ? »
Stop ou encore ? Réponse avec l'invité qui déboule en plateau à 20h30 : voici Michel-Édouard Leclerc. La présentatrice Alice Darfeuille tient face à elle le président du comité stratégique d'une entreprise, Leclerc, qui, en 2023, a émis 73 millions de tonnes de CO2 [5], et se classe dernière au classement « Superlist Environnement » co-réalisé par le Réseau Action Climat (RAC) évaluant vingt-sept supermarchés européens en fonction de « la conformité de leurs plans climatiques avec l'Accord de Paris » et « la manière dont ils orientent leurs ventes de protéines vers davantage d'aliments d'origine végétale ».
Mais bien entendu, l'entretien ne portera pas sur le poids de la grande distribution (en général) et celui de Leclerc (en particulier) dans l'empreinte climatique et les émissions de gaz à effet de serre [6]. Florilège des questions adressées au grand patron : « Ça va ? Vous avez la clim vous dans votre bureau ? » ; « La clim au bureau, ça ramène les salariés sur site ? » ; « Qu'est-ce qui vous frappe depuis le début de cet épisode caniculaire ? » ; « Est-ce que comme les cinémas, les magasins Leclerc sont devenus des îlots de fraicheur ? » ; « Est-ce que par exemple vous vous avez encore des ventilateurs ? » ; « Est-ce que les ventes d'autres produits [ont explosé] ? Les glaces ? » Etc.
Après 20 minutes conso-conso, Michel-Édouard Leclerc a même l'occasion de se repeindre en écolo sans que la journaliste n'y trouve à redire : « On a fait le pas complètement de la transition écologique, nous ne sommes pas du tout climatosceptiques, on ne reviendra pas en arrière ! » L'occasion d'un teasing commercial pour des offres prochaines de bornes électriques… Au détour d'un développement à propos du transport de marchandises, l'héritier Leclerc évoque Rodolphe Saadé et la CMA-CGM. « Patron de BFM-TV », précise aussitôt Alice Darfeuille. Et deuxième émetteur français de CO2, oublie-t-elle d'ajouter.
Au chercheur du GIEC Christophe Cassou qui pointait un « déni de responsabilité » collectif à propos du réchauffement climatique, Apolline de Malherbe répondait du tac au tac : « J'ai quand même l'impression qu'on en parle beaucoup. » L'antenne « en » parle en effet « beaucoup » : ce jour-là, entre 4h30 et 22h, toutes les émissions sont en « édition spéciale canicule ». Mais le bilan est sans appel : BFM-TV n'a traité que des conséquences immédiates de ce nouvel épisode caniculaire, jamais de ses causes ni des transformations structurelles nécessaires pour l'enrayer. Si bien qu'un téléspectateur assidu serait bien en peine, au terme de cette journée, d'exposer ce qu'il a appris à propos de la récurrence et de l'intensification de ces épisodes. Un constat édifiant suffit à mesurer ce trou noir informationnel : au cours de ces 17h30 d'antenne, le mot « décarbonation » n'a été prononcé qu'une seule fois, à l'initiative de Christophe Cassou. Laisser dans l'ombre l'information de fond sur le réchauffement climatique ? Voilà qui ne doit pas déranger le propriétaire de la chaîne.
Jérémie Younes
[1] Selon une étude d'Oxfam et Greenpeace : « Les milliardaires français font flamber la planète et l'Etat regarde ailleurs », février 2022.
[2] Lire « PLFSS 2026 : une austérité insupportable pour les soignants », L'Humanité, 16/12/2025.
[3] Nous ne comptons pas ici les deux météorologues et l'hydrologue qui défileront au cours de la journée, tous trois venus (et présentés) en tant qu'entrepreneurs « conseils » dans leurs domaines respectifs. Ils n'aborderont pas plus que les médecins le thème des émissions de gaz à effet de serre.
[4] Lire « Hôpitaux : des déficits dus en grande partie à un sous-financement de l'Etat », Le Monde, 21/02/2026.
[5] Selon les propres chiffres du groupe Leclerc.
[6] Voir par exemple Réseau Action Climat, « Alimentation et climat : l'heure des comptes pour les supermarchés », 2023.
04.07.2026 à 11:19
Huitième épisode de « 4e pouvoir », l'émission vidéo d'Acrimed sur Blast.
02.07.2026 à 08:46
« La Provence », entre journalisme de préfecture et antitsiganisme.
- Racisme médiatique / La ProvenceLa Provence, entre journalisme de préfecture et antitsiganisme.
Le 14 juin 2026, une tentative d'installation de 170 caravanes de « gens du voyage » sur un hippodrome défraie la chronique dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le seul média apparemment présent sur place le soir de l'événement est le quotidien régional La Provence. Dans la foulée, ses journalistes publient en ligne un premier article, basé presque exclusivement sur des sources officielles : gendarmerie, préfecture, mairie. « Circulation bloquée », « secteur à éviter », La Provence ne lésine pas sur le sérieux du drame qui frappe la petite ville d'Oraison (2 800 habitants), un dimanche soir. « Reste à voir quelle sera la situation ce lundi matin, à l'heure des départs au travail… » s'inquiète le quotidien. Et de conclure avec un petit teasing sur une potentielle escalade de la situation, puisque « le recours à la force publique est évoqué par le maire ».
Finalement, le convoi quittera la commune dans la nuit, sans avoir pu pénétrer sur l'hippodrome. Mais le soufflé médiatique ne retombe pas pour autant – au contraire. Dès le lendemain, la préfecture convoque une conférence de presse à l'hippodrome. Les « gens du voyage » étant repartis, les seuls interlocuteurs face aux micros tendus sont les officiels : la préfète, le maire de la commune, et le président de l'agglomération.
Leurs déclarations alimentent alors une nouvelle salve de sujets dans la quasi-totalité des médias locaux. Qui s'alignent sur un même narratif : la « fermeté des autorités » aurait empêché une installation illégale, titre l'hebdomadaire Haute-Provence Info. « Gens du voyage à l'hippodrome : Oraison dit non », annonce de son côté la filiale locale de BFM-TV (BFM DICI). La Provence publiera dans la foulée un deuxième article, intitulé : « Des gens du voyage tentent d'envahir l'hippodrome d'Oraison : "Un comportement irresponsable", pour la préfète ». À l'unisson, les différents médias locaux reprennent les propos des officiels qui dénoncent le « manque de respect », « l'irresponsabilité » et « l'intransigeance » des Voyageurs. Quant aux occupants des caravanes, ils n'auront jamais la parole – pas plus que les riverains supposément impactés.
Qu'un tel événement, impliquant plusieurs centaines de protagonistes, débouche finalement sur une version médiatique unique, prémâchée par une poignée d'autorités locales, n'est pas anecdotique. Ce type de couverture, qui ne donne jamais la parole aux personnes mises en cause, tout en reprenant massivement des discours officiels qui les stigmatisent, est symptomatique de l'antitsiganisme qui imprègne une bonne partie des médias – notamment régionaux – et façonne les récits médiatiques entourant les « gens du voyage ».
Le terme « antitsiganisme » (ou « antitziganisme ») ne figure pas dans la plupart des dictionnaires français [1]. La Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) l'emploie pour désigner les « manifestations d'expression et d'actes individuels, de politiques et de pratiques institutionnelles de marginalisation, d'exclusion, de violence physique, de dévalorisation des cultures et des modes de vie des gens du voyage, et des personnes considérées ou se considérant comme Roms ». Il convient ici de noter que le terme « gens du voyage » est en réalité une catégorie administrative qui englobe de nombreux groupes distincts : Roms, Gitans, Tsiganes, Sintis, Yéniches... Dans les médias, le terme est d'ailleurs utilisé aussi bien pour désigner des personnes nomades que sédentaires, pour peu qu'elles soient associées à une origine « nomade » supposée.
Les différents groupes de « gens du voyage » partagent surtout un vécu de stigmatisation, auquel les récits médiatiques dominants contribuent activement. Le juriste William Acker, délégué de l'Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC) et auteur d'Où sont les « gens du voyage » ? (éditions du Commun, 2021), remarque après avoir analysé l'équivalent d'un mois de production journalistique que l'écrasante majorité des articles de presse couvrant les « gens du voyage » les dépeignent sous un angle négatif. Les médias ont tendance à parler de ces derniers via un prisme sensationnaliste, en s'emparant quasi-systématiquement du sujet des installations illégales ou en mentionnant systématiquement l'origine d'un suspect issu d'une communauté de « gens du voyage » lors d'un fait divers. Tout en oubliant généralement de s'intéresser aux autres problématiques que rencontrent ces personnes : exclusion sociale, insuffisance des infrastructures d'accueil, relégation dans des zones de vie polluées...
Et d'ailleurs, le premier article consacré par La Provence à l'installation avortée du 14 juin est catégorisé comme un « fait divers » sur le site du journal, et traité de cette façon par les journalistes. Ainsi, bien qu'un journaliste se soit rendu sur place pour prendre des photos (de loin) des caravanes, le média ne s'embarrasse pas à recueillir leurs témoignages – la version des gendarmes, du maire et de la préfecture étant considérée comme suffisante pour vérifier les faits. La position de la « communauté » de Voyageurs, dont les journalistes expliquent qu'elle refuse de s'installer sur une aire de grand passage située à proximité, tient en deux phrases, reléguées en pied d'article : « Du côté de la communauté évangéliste, on indique qu'il n'est pas possible d'aller sur cette aire, trop petite pour leur convoi. La proposition de s'étendre sur un terrain à côté de l'aire a également été refusée. »
Dans les articles publiés par la suite par les autres médias locaux, les Voyageurs mis en cause n'auront pas davantage la parole – un classique dans la couverture des installations illégales. Comment l'expliquer ? Citée dans un article de La Revue des médias, la journaliste Léa Gasquet, de StreetPress, émet l'hypothèse que les rédactions de presse régionale ne considèrent pas les « gens du voyage » comme des lecteurs potentiels. La journaliste évoque aussi une forme d'autocensure de la part des journalistes, qui ne veulent pas « se couper » des sources politiques locales en remettant en question leur version des faits. D'autres journalistes évoquent le manque de temps pour se rendre sur place, et la difficulté d'identifier des « porte-parole » pour s'exprimer au nom des Voyageurs. Biberonné aux sources institutionnelles, le journalisme de préfecture se heurte ici à l'écueil du réel : à qui s'adresser quand les protagonistes d'un événement n'ont pas de porte-parole « officiel » pour faire entendre leur voix ?
Dans le récit médiatique qui émerge le 15 juin 2026, un argument revient en boucle : une aire de grand passage vient d'être inaugurée sur la commune. Or, les gens du voyage ont refusé de s'y installer, ce que les officiels présentent immédiatement comme un « manque de respect ».
Pourtant, il aurait été intéressant d'examiner plus en détail cet argument, qui révèle aussi les défaillances historiques des pouvoirs locaux en termes d'accueil, dans un département où de nombreux « grands passages » de Voyageurs sont enregistrés chaque été. L'article de La Provence du 14 juin reprend brièvement l'argument avancé par « la communauté » selon laquelle l'aire de grand passage existante serait trop petite pour le convoi. Mais cette affirmation n'est jamais confirmée ou infirmée, comme si l'argument n'avait aucune valeur.
Par la suite, dans son deuxième article, paru le 16 juin, La Provence fait la part belle à la version « officielle » livrée la veille par la préfète et les élus locaux en conférence de presse. Ces derniers y sont cités in extenso à plusieurs reprises, leurs versions respectives s'étalant sur une page entière. Tous y mettent en scène leur « fermeté » face aux gens du voyage, un narratif qui sera repris par l'ensemble des médias locaux. Dans un reportage intitulé « "Nous avons résisté à l'envahissement" : des caravanes ont tenté d'occuper l'hippodrome d'Oraison », la chaîne TV BFM DICI reprend notamment un communiqué où le président de l'agglomération se félicite d'avoir « tenu une ligne d'autorité et de responsabilité » face à un « envahissement sauvage ».
Cette petite phrase, prononcée par un élu connu pour ses prises de positions hostiles aux gens du voyage, pourrait pourtant être nuancée par un retour aux faits… Par exemple en rappelant que l'agglomération en question, ainsi que le reste du département, accusent 25 ans de retard dans la mise en œuvre du schéma d'accueil des gens du voyage ?
À l'inverse, le fait qu'une aire de grand passage – la première du département – ait enfin été mise en service en 2025, sert immédiatement d'argument pour souligner la mauvaise volonté de la communauté concernée. Dans un entrefilet en bas de page de La Provence, le 16 juin, on apprendra tout de même que l'aire en question ne fait que 2,7 hectares, en dessous des 4 ha prévus par la loi. Ce chiffre aurait pu être le point de départ d'un questionnement plus approfondi : l'aire d'accueil a-t-elle été sous-dimensionnée ? Est-elle adaptée aux besoins ? Combien de caravanes empruntent d'ordinaire cet axe chaque été ? À la place, les journalistes expédient le sujet en indiquant qu'une seconde aire d'accueil verra le jour, à une date inconnue.
Ce n'est que le 25 juin 2026 que les lecteurs de La Provence en sauront plus sur les conditions d'accueil réelles de cette aire de grand passage, dans un troisième article intitulé « La première installation imprévue d'un convoi de gens du voyage dans l'aire de grand passage à Oraison ». Après avoir rappelé que l'aire de grand passage « a été boudée par la communauté des gens du voyage » pendant un an, l'article se réjouit qu'une vingtaine de caravanes et 40 voitures s'y soient enfin installées, y ayant été redirigées par les autorités locales. « C'était préférable que de les laisser continuer à tourner, et finalement s'installer en force sur un équipement public ou sur le terrain d'un agriculteur », explique une élue de l'agglomération, qui ne se prive pas d'insinuer que l'intention initiale des Voyageurs était de s'installer illégalement ailleurs. Cette fois-ci, pourtant, le journaliste donne aussi la parole à une famille de Voyageurs accueillie sur l'aire, et peu satisfaite des conditions sur place : « Je comprends pourquoi nous sommes les premiers à nous installer, et on sera sûrement les derniers vu l'état de cette aire [...]. Il n'y a pas de toilettes, et ce n'est pas de l'herbe ça. » Quelques photos prises sur place montrent effectivement un sol très caillouteux, et révèlent que l'aire est exposée aux crues (un point qui ne sera pas évoqué dans l'article). L'absence de sanitaires évoquée par les Voyageurs ne sera pas vérifiée par le journaliste.
L'effet produit par la reprise ad nauseam des éléments de langage « officiels » par les journalistes lors de la séquence médiatique du 14 au 16 juin est de déshumaniser les Voyageurs. Trois jours durant, au fil de multiples articles, ces derniers ont été présentés comme des « envahisseurs » sans nom et sans visage. Sur BFM DICI, le président de l'agglomération évoque un « envahissement sauvage » ; dans La Provence, la préfète parle elle aussi d'« envahissement ». Ces choix sémantiques éclipsent le fait que ces Voyageurs sont, dans ce cas précis, originaires d'un département limitrophe. En parallèle, le désintérêt pour les faits objectifs est tel qu'aucun journaliste ne se soucie de savoir combien de personnes étaient réellement présentes : « 120 familles » selon la préfète, 150 selon le maire, 170 caravanes selon la gendarmerie...
Le registre lexical mobilisé par les élus cités dans les médias est celui de la peur et de l'émotion : « Ça a été très tendu, je crois qu'ils n'ont pas accepté qu'on leur dise non. Ils sont arrivés à 150 sans s'annoncer, en essayant d'envahir un terrain public alors qu'il y a une aire de grand passage […] », explique ainsi le maire d'Oraison dans La Provence. Et au-delà des sources officielles, les journalistes eux-mêmes s'emparent de ce lexique. Ainsi, l'hippodrome aurait été « visé », ou encore « ciblé » par des gens du voyage (La Provence, 16/06) au cours d'une « nuit agitée », « sous tension ». Le quotidien reprend même en intertitre une déclaration du maire, qui parle de « ville en état de siège ». Pourtant, les reportages publiés dans la presse locale ne font état d'aucune dégradation matérielle, ni de débordements commis cette nuit-là.
In fine, le récit médiatique qui a émergé du 14 au 16 juin dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans le sillage de cette tentative d'installation, est tristement banal. Voilà des décennies que des chercheurs examinent la façon dont la plupart des médias s'emparent sans recul d'éléments de langage stigmatisants employés par des élus locaux envers les « gens du voyage », nourrissant ainsi les préjugés à leur égard. En 2021, William Acker identifiait la presse quotidienne régionale comme « le principal vecteur du traitement stigmatisant » des Voyageurs [2]. Mais les médias nationaux, s'ils couvrent moins souvent ce type de sujets, ne sont pas en reste [3].
Pourtant, une autre façon de médiatiser les Voyageurs est possible. En 2021 toujours, la journaliste Maya Elboudrari se penchait dans La Revue des médias sur les « nouveaux regards » journalistiques qui émergent autour de cet enjeu. Certaines rédactions se forment, adoptent des chartes, tentent d'évoquer la question des « gens du voyage » sous un autre prisme – comme dans ce récent article sur l'impact de la canicule sur les habitants d'une aire d'accueil. Ces démarches consistent aussi à rendre la parole aux premiers concernés, à vérifier les faits sans biais, à respecter le contradictoire quand une « communauté » entière est mise en cause, bref, à en revenir aux bases du travail journalistique.
Marion Moinet
[1] Ni dans le Larousse, ni dans le Petit Robert.
[2] Cité dans « Les journalistes changent de regard sur les "gens du voyage" », La Revue des médias, 08/07/2011.
[3] Citons ainsi l'émission « Capital » du 9 octobre 2022, intitulée : « Forains, gens du voyage : révélations sur une économie secrète », qui relaie de nombreux stéréotypes, et qu'Arrêt sur images qualifie tout simplement « d'escroquerie médiatique ».
01.07.2026 à 09:50
Au soir du 30 mai, une large partie des médias dominants s'est focalisée sur les violences qui ont émaillé les célébrations après la victoire du PSG en Ligue des champions. Le journalisme de préfecture tient le haut du pavé, au gré d'une rhétorique et d'un cadrage ayant fait la part belle au prêt-à-penser sécuritaire, autoritaire et raciste, produit de manière industrielle par CNews.
Au soir de la victoire du PSG, des « artisans du chaos » et des « voyous » « ensauvagés » ont déboulé dans Paris « par hordes entières ». À en croire le reportage du Figaro (01/06), en tout cas, plongé le 30 mai au cœur d'une « nuit ensauvagée ». « Tous ont répondu à l'appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines », ajoute le journaliste, bien en peine de réprimer ses élans racistes. Et de décrire le travail des policiers : « Dans la France de 2026, la violence est devenue leur routine et la haine ordinaire, une composante de leur quotidien. » Même tonalité dans Le Point (02/06), où l'expert sécuritaire Éric Delbecque fustige « une partie de la jeunesse socialisée dans une culture de la destruction » et désespère de la « culture de l'excuse et de l'impunité » qui règnerait en France.
Alors que le préfet de police de Paris fait état d'« une baisse grosso modo de 30% des faits [de violence] par rapport à l'année dernière » (RTL, 01/06), de nombreuses rédactions n'ont d'yeux que pour les vidéos postées sur les réseaux sociaux. Et l'effet de loupe joue à plein : ce sera le grand théâtre de « l'ensauvagement ». « Des images de chaos », un « déchaînement de violence » : le JT de France 2 (01/06) synthétise le ton des grands médias où défilent en masse les professionnels de la répression, des élus aux institutions coercitives. Un espace politico-médiatique qui s'est de fait « transformé en un grand concours de bilan sécuritaire d'un côté, d'interpellations et d'outrances racistes sur les "hordes" de banlieusards venus envahir Paris, de l'autre » [1]. Ainsi, tandis que la présentatrice Karine Le Marchand s'en prend aux « petits cons » sur les réseaux sociaux (Facebook, 03/06) et en appelle à de « la taule », Charles Consigny a la solution toute trouvée sur BFM-TV (01/06) : « Spontanément, je me suis dit que cela méritait des déchéances de nationalité. » Sur le plateau de « C ce soir » (France 5, 02/06), la directrice de la rédaction de Marianne Ève Szeftel campe la posture réactionnaire visiblement indispensable à la « bonne tenue » de l'émission :
Ève Szeftel : Cette haine, elle vient d'où ? Cette haine de la France, qui peut s'exprimer à des moments via la haine des institutions, la haine du flic, la haine des femmes, etc. ? Elle vient d'où cette haine-là ? Elle vient aussi des millions déversés par le Qatar, par toutes ses officines, via les chaînes satellitaires, via aujourd'hui les réseaux sociaux, etc. […] Ce dont je parle, enfin, on ne peut pas faire semblant, c'est toute cette propagande islamiste, islamo-wokiste, via les réseaux sociaux, etc.
Polarisé par les saillies outrancières, le traitement médiatique dominant cède une fois de plus le pas au commentaire. Les fins limiers du journalisme rivalisent d'analyses au doigt mouillé quant à « un fait nouveau » (qui ne l'est pas) et « sans équivalent ailleurs » (bien qu'on en identifie en d'autres endroits). À de rares exceptions près, et comme l'an passé [2], la séquence révèle alors tout autant l'incapacité des médias à rendre compte des phénomènes sociaux – au profit d'une médiatisation sensationnaliste ponctuée de jugements moraux expéditifs – que leur refus de questionner les politiques de maintien de l'ordre – au profit d'un déni des violences policières, lesquelles ont été une nouvelle fois superbement minorées et invisibilisées, en dépit, notamment, de nouveaux éborgnements [3].
Si les événements sont largement couverts par les grands médias, la chaîne amiral de Bolloré saute instantanément sur l'occasion pour mettre en branle son industrie de la haine. « Vous savez à quoi ça me fait penser ? En moins grave, Dieu merci, ça me fait penser au 7 octobre », ose par exemple Paul Amar (04/06), après que son confrère Gauthier Le Bret s'est essayé la veille à un plagiat de Jordan Bardella [4] :
Gauthier Le Bret : Ils sont montés dans les étages. Vous êtes une maman, vous êtes avec vos enfants et vous entendez tambouriner devant votre porte. Il y a plusieurs émeutiers de l'autre côté de la porte. Vous avez le droit d'avoir peur. La dernière protection, c'est la porte. Un jour, ils vont défoncer la porte. Un jour, ils seront dans votre salon. Un jour, ils seront dans votre chambre à coucher.
« La guérilla arrive !, prévenait déjà Pascal Praud. Parce que l'échelon supérieur, […] c'est dans les villes, au pied de vos immeubles, et après, le pillage, pillage partout ! » (01/06) Dans cette ambiance, inutile de tenter un quelconque parallèle historique : « L'argument "rien de nouveau sous le soleil" […] est insupportable », s'emporte Pascal Praud. Pourquoi ? Parce qu'« il vise simplement à occulter le lien avec l'immigration » (03/06), le sujet phare aux yeux du présentateur, qui fustige par conséquent des « jeunes gens qui cassent, qui pillent, qui attaquent et [qui] sont le plus souvent des enfants de l'immigration », (01/06) ou, dit autrement, « des Français francophobes », « des gens qui n'aiment pas la France » (02/06).
La peur fut entretenue de la sorte pendant plusieurs jours. Le visionnage de l'antenne au lendemain de la victoire du PSG, dimanche 31 mai, donne en ce sens un bon aperçu de la fonction « rouleau compresseur » qu'est capable d'endosser CNews lorsque ces dirigeants identifient un événement particulièrement propice au matraquage réactionnaire. Les mécanismes de cette machine de guerre sont désormais connus : monopole des plateaux de bavardage ; commentaire de tweets et de fragments choisis d'interviews de responsables politiques ; profusion de micros-trottoirs avec des riverains excédés ; surexposition d'images de « violences » commentées les unes à la suite des autres pour créer un « effet de masse », qu'elles soient piochées sur les réseaux sociaux ou rapportées par des journalistes dépêchés dans les rues pour filmer le grand saccage des villes de France – en duplex de la place Wagram à Paris, Nicolas Rogé décrit des individus venus « tout détruire, détruire tout ce qu'ils trouvent sur leur passage » ; posture théâtralisée des présentateurs/commentateurs, qui n'hésitent pas à surjouer un ton au choix catastrophé, indigné, courroucé ou acrimonieux. Le tout orchestré façon usine à gaz.
Un premier constat tient au pouvoir d'agenda de la chaîne : en dehors du programme d'actualité internationale « L'heure inter » et de l'interview « Le grand rendez-vous » – où le sujet a respectivement occupé un cinquième et un tiers du temps d'antenne –, les « scènes de chaos » sont érigées en événement n°1 dans toutes les émissions de plateau diffusées entre 6h du matin et minuit. Elles occupent la moitié de « La matinale Week-End » (6h-9h) et constituent même le seul et unique sujet à l'agenda des sept autres programmes de commentaire de la journée [5] ! Même l'arrivée des joueurs du PSG sur le Champ-de-Mars et la levée du trophée n'ont pas raison des logorrhées sécuritaires, interrompues quelques minutes à peine : « Ce que je vous propose, annonce le présentateur Thomas Bonnet, c'est qu'on mette ces images à l'antenne, qu'on continue de suivre évidemment ce qui se passe et qu'on revienne aussi sur ce qui a animé les dernières heures, c'est-à-dire les violences. »
Un deuxième constat tient à la structuration des programmes. Comme le veut la politique de la chaîne, la propagande s'y drape dans des « effets de réel » et des marques de distinction systématiquement amplifiés par les présentateurs/commentateurs. « Nous allons séquencer [et] vous montrer des images qui ne seront peut-être pas diffusées ailleurs, plastronne Eliot Deval. L'idée, c'est de parler du réel, de ce qui s'est passé. C'est notre boussole […], ne pas détourner le regard. » La même rhétorique prévaut tout au long de la journée. Là où Thomas Bonnet annonce aux téléspectateurs des images « que vous ne verrez sûrement pas ailleurs » en prenant le contrepied des médias qui « tenteraient de minimiser un peu l'étendue des dégâts », Gilles-William Goldnadel célèbre sa chaîne et ses confrères : « Nous sommes […] pratiquement les seuls à montrer le vrai, à montrer le cru. » Un fonctionnement en circuit fermé, renforcé par la mise à l'honneur d'autres marques du groupe Bolloré – « [Le JDD] est le seul journal disponible dimanche [à offrir] en Une et l'aspect historique légendaire de cette finale […] [et à parler] des casseurs pathétiques » (Eliot Deval) –, mais également par les allers-retours permanents des journalistes d'une émission à une autre. Lorsqu'Eliot Deval n'est pas aux commandes de « L'heure des pros » (à 9h puis à 20h) ou de l'émission « Face à face » (19h) par exemple, il endosse le rôle de commentateur sur le plateau de « Midi News Week-End » et de « Punchline Week-End » – soit environ 5h30 de présence à l'antenne sur une seule journée !
Un troisième constat tient à l'écrasement pur et simple du pluralisme. Outre le fait qu'aucun intervenant n'exprime de point de vue à l'encontre du prêt-à-penser ultrasécuritaire et raciste [6], le panel des invités se caractérise par une omniprésence des syndicalistes policiers. Avec un total de huit passages entre 6h et minuit – dont cinq pour Alliance –, ces derniers sont représentés sur tous les plateaux (en dehors de l'interview de 10h et du format « Face à face »), parfois secondés par des experts sécuritaires de haut-vol : l'ancien général de division de gendarmerie Bertrand Cavallier, par exemple, ou encore Claude Moniquet, présenté comme « spécialiste terrorisme et renseignements ». De quoi largement infléchir la teneur (réactionnaire) et le ton (martial voire militarisé) du commentaire ambiant. Mais aussi sécuriser l'impasse sur le sujet des violences policières – le terme ne sera pas prononcé une seule fois – au profit d'une exaltation de la force… et des mutilations. « On nous a retiré les cartouches de LBD, se lamente Axel Ronde, porte-parole du syndicat CFTC Police IDF. Maintenant, on a diminué l'impact, le joule : ça ne leur fait absolument rien ! C'est comme si on leur tirait [sic] avec un pistolet en mousse ! » Aucun journaliste/présentateur en plateau n'émettra la moindre remarque.
Et pour cause… Dans un tel dispositif, l'atmosphère de la chaîne ne peut être que celle d'une surenchère permanente, reposant en l'occurrence sur une amplification systématique des faits de violence, d'une part, et, d'autre part, sur une altérisation/essentialisation/racialisation des auteurs. « Il faut analyser ces images et ces faits pour ce qu'ils sont, prévient Thomas Bonnet. Ce ne sont pas des débordements en marge de célébrations du PSG, ce sont des scènes d'émeutes. » « Dans les émeutes, déclarait son confrère Eliot Deval dans une précédente émission, vous avez des crans […]. C'est Thibault de Montbrial qui alertait il y a quelques mois en disant qu'aujourd'hui, ils s'attaquent à des bâtiments publics, demain ils s'attaqueront aux bâtiments privés et aux honnêtes gens qui se barricadent. » Confortés dans leur entre-soi, les commentateurs renchérissent les uns sur les autres. Anthony Favalli parle de « la plus belle ville du monde saccagée », Kévin Bossuet évoque des « images de guerre civile », Karima Brick un « processus de décivilisation » et Caroline Pilastre une « France à feu et à sang », quand il ne s'agit pas plutôt d'une « guérilla urbaine [qui] va véritablement se finir en guerre civile ». Présent sur la quasi-totalité des plateaux pour commenter une carte de France où sont répertoriées onze villes où auraient eu lieu des « scènes de violence », le journaliste police-justice Tanguy Hamon gonfle les chiffres en affirmant que la victoire du PSG « a fait s'embraser absolument toute la France » : « Vraiment, c'est vraiment toute la France. Il faut le dire ! C'est toute la France qui s'est embrasée […] pour commettre des violences urbaines. »
Venu assister à certaines comparutions immédiates, Le Monde (13/06) coupera court à la théorie des « bandes organisées », en relatant notamment que « la justice dresse le constat d'actes spontanés d'auteurs aux "profils diversifiés" ». Et d'ajouter : « Quasiment pas d'armes, à l'exception notable de mortiers d'artifice. Et beaucoup moins de pillages et de dégradations de biens qu'en 2025. » Mais passés au tamis de CNews, ces faits se transforment. Et les mots d'ordre tels que les énonce le journaliste Joachim Le Floch-Imad forment le cadrage de toutes les émissions du dimanche : « Immigration massive extra-européenne qui n'a pas été intégrée et qui a encore été moins assimilée » ; « désarmement de l'exécutif par une justice toujours plus laxiste ». Ou, dans le langage fascisant d'Éric Naulleau :
Éric Naulleau : Il y a une partie de la population qui agresse l'autre à la moindre occasion. Il faut défendre la population française. […] Une partie de la population française, ou disons, des gens qui vivent sur le territoire français, a fait sécession. Voilà. Ils se comportent avec leur propres règles, ils vivent selon leurs propres lois, ils pillent quand bon leur semble, ils volent quand bon leur semble, ils tirent sur les policiers quand bon leur semble et ils ne sont pas punis.
Outre la falsification du réel, on assiste à la criminalisation – voire à la pathologisation – à outrance des « fauteurs de trouble », constamment exclus du « corps social » dominant. La ligne directrice des propagandistes de CNews repose ici sur la fabrication d'antagonismes ethno-sociaux, utilisés comme autant de leviers pour mieux politiser et attiser la haine de « l'autre ». « Injuste est cet instant où l'honnête se barricade [et] où le voyou exulte », synthétise Eliot Deval. Le présentateur Thomas Bonnet paraphrase en opposant « les honnêtes gens d'un côté, ceux qui se lèvent, qui font tourner l'économie, qui ouvrent leurs magasins, et puis ceux qui en quelques secondes […] vont tout casser ». Même procédé chez sa consœur Élodie Huchard : « On se dit parfois, ces racailles, ces casseurs, ils ont presque gagné parce que nous, on change nos habitudes ; eux, en revanche, ils continuent. »
Omniprésent, le diptyque « eux » / « nous » se décline à l'envi, assorti d'un champ lexical idoine (recension non exhaustive) :
L'exacerbation du ressentiment et de la haine raciale est continue, qu'ils s'expriment sans détour ou « à demi-mot », sur des plateaux où tous les intervenants parlent quoi qu'il en soit le même langage. « Les racailles, pour ne pas employer le mot "barbares" […], étaient de sortie », alerte Eliot Deval, là où Anthony Favalli décrit un Paris « ensauvag[é] par une partie de sa population qui n'aime pas la France, qui n'aime pas son propre pays ». Reconverti en commentateur tout-terrain, le général Bertrand Cavallier dépeint quant à lui « une France […] malade d'une maladie contractée il y a plus de 40 ans, qui est aujourd'hui la maladie des zones de non-droit, la maladie de professeurs qui vivent dans une terreur, qui ne peuvent plus enseigner librement, de médecins qui quittent certains quartiers, […] un antisémitisme qui a gagné des zones entières ». « Ils ont la haine chevillée au corps », ajoute l'éditorialiste Caroline Pilastre sur un autre plateau, tandis que le journaliste Radouan Kourak les qualifiera plus tard encore de « terroristes » : « Ils terrorisent la population, ils brûlent, ils cassent et vraisemblablement, ils peuvent tuer. […] Provoquer des incendies, provoquer de la casse met en danger la population. »
Joachim Le Floch-Imad ne prend lui non plus aucune pincette à l'heure d'en appeler à la « recivilisation de la société tout entière ». « L'essentiel d'entre eux est irrécupérable », soutient-il à propos de jeunes « qui sont pour une grande partie d'entre eux issus de l'immigration extra-européenne non assimilée » et qui « ne se sentent pas culturellement Français pour la plupart » : « On a aujourd'hui une partie du pays, minoritaire certes, qui en déteste la majorité. » Son confère Amaury Bucco confirme dans l'émission suivante : « Parfois, il y a des drapeaux algériens, moi j'ai vu des drapeaux africains, etc. Parfois, ils sont Français, mais je veux dire, on sent que leur identité revendiquée n'est pas française. » Et de travailler le racisme sans relâche :
Amaury Bucco : Si les Japonais n'agressent pas d'autres Japonais dans la rue, ce n'est pas parce qu'ils ont peur de la garde à vue, c'est une question de mœurs avant tout. Et pour moi le problème en France, c'est une question de mœurs, c'est pas tellement une question de réponse sécuritaire.
Gilles-William Goldnadel est évidemment sur la même longueur d'ondes dans l'émission « Face à face », qui en profite pour célébrer les manifestations du « vieux peuple anglais » contre « l'immigration invasive ». Pourquoi ? « Parce que le seul sujet, c'est celui-là ! Faut pas se tromper, c'est le seul sujet. » Et l'agitateur d'ajouter ses obsessions personnelles à la bouillie raciste :
Gilles-William Goldnadel : La France […] est le pays où sans doute, un parti taxé d'antisémite et d'anti-Français a chauffé à blanc – si j'ose dire ! – […] cette population jeune pour leur instiller, leur inculquer la haine de la France et des Français.
Et de stigmatiser sans relâche ces « fils d'immigrés […] qui ont été dressés à mordre », notamment par La France insoumise, décrit comme parti politique « raciste » et « haineux qui devrait être interdit à ce stade de la détestation de la France et des Français ». Le tweet de Clémence Guetté appelant à ne pas sombrer dans la « répression violente » ? « Elle est là pour émasculer le pouvoir français, fulmine Goldnadel. Elle a réussi à émasculer le pouvoir français et elle demande à ce que le pouvoir français continue d'être émasculé. » Il conclut en toute quiétude : « J'en veux beaucoup moins à cette population-là qui a été dressée contre les Français que contre les mauvais Français eux-mêmes qui leur ont inculqué la haine de la France et des Français. »
Le diagnostic étant unanimement partagé, ne reste plus aux commentateurs qu'à préconiser leurs « solutions ». Prison, peines planchers, loi anticasseurs et « casseur-payeur », massification des drones, assignations à résidence et interdictions de déplacements… De plaidoyers autoritaristes en surenchère pénale, en passant par une exaltation systématique de la force, le projet de société préconisé par CNews est parfaitement balisé. Il a d'ailleurs ses porte-parole tout trouvés : si Bruno Retailleau et le RN sont souvent cités en exemple par les journalistes, ces derniers ne manquent pas de s'en remettre aux syndicalistes policiers s'agissant du volet « revendicatif ». « Il faut maintenant que cette haine dans notre pays, qui circule dans les veines de ces personnes, cette haine, elle doit vraiment être contenue », résume le syndicaliste Benoît Barret (Alliance) sous les regards bienveillants du plateau. Quant à savoir comment les pouvoirs publics comptent contenir la haine bien réelle déversée à flux continu par une chaîne d'extrême droite bénéficiant d'une fréquence publique…
Pauline Perrenot et Nils Solari
[2] « PSG 2025 vs France 98 : et si les vrais ultras étaient chez Bolloré ? », Arrêt sur images, 02/06/2025.
[3] Mediapart (11/06) rapporte qu'« au moins deux adolescents de 13 et 14 ans ont perdu un œil lors d'interventions de police » et fait état de « 1 832 cartouches de LBD […] tirées [en une nuit] en France hexagonale et outre-mer », c'est-à-dire « presque la moitié des 4 047 munitions de LBD tirées par la police française pendant toute l'année 2024 ». Deux témoignages d'éborgnement supplémentaires ont été recueillis par Blast (23/06 et 25/06).
[4] Sur RMC (01/06), le responsable du RN a notamment déclaré : « Je dis aux Français : réveillez-vous parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements. »
[5] En dehors des « flashs infos » qui ponctuent ces plateaux de commentaire, totalement marginaux. Sont donc concernées les émissions suivantes : « L'heure des pros Week-End », « 100% Actu », « Midi News Week-End », « Punchline Week-End », « Face à face » et « L'heure des pros 2 Week-End », « 100% Politique Week-End ».
[6] En dehors de quelques bégaiements de… Sarah Saldmann, qui tentera de mettre un (semblant de) cadrage social sur la table !
30.06.2026 à 07:00
Été 2026
- Médiacritiques
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29.06.2026 à 10:23
Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal sont entrés au Panthéon mardi 23 juin, sous un cortège de commentaires dépolitisants et de falsifications de la mémoire de l'historien résistant.
France Culture, jour de panthéonisation. Guillaume Erner reçoit l'historien au Collège de France Patrick Boucheron, qui signe la postface de Marc Bloch, l'histoire en résistance (Seuil, 2026). Les premières questions du présentateur des « Matins » sont convenues et attendues, en ce jour de célébration républicaine. Boucheron déroule sur la « révolution » apportée par Bloch dans la méthode historique, son ouverture aux autres sciences sociales et sur l'héritage épistémologique de ce dernier. Après le journal de 8h, Boucheron est rejoint en studio par l'historienne Alya Aglan, qui signe La double mort de Marc Bloch (Champs, 2026). L'entretien se poursuit sur de bons rails et la spécialiste de l'histoire de la Résistance se montre particulièrement éloquente. Jusqu'ici, tout va bien.
C'est après 30 minutes que l'entretien dérape : comme souvent, Guillaume Erner ne peut s'empêcher de ramener la discussion à ses obsessions personnelles. Le présentateur tente ainsi très maladroitement de s'appuyer sur une célèbre citation extraite de L‘étrange défaite – ouvrage dans lequel Bloch évoque son rapport au judaïsme – pour essayer de faire réagir ses invités à sa petite analyse sur l'antisionisme contemporain. Le rapport ? Il n'y en a aucun. Ce qui va avoir le don d'agacer les deux historiens.
Guillaume Erner : [Marc Bloch] conclut : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d'un antisémite. » Or, Patrick Boucheron en ce moment, il y a une résurgence – en tout cas, c'est mon analyse – de l'antisémitisme, et d'un antisémitisme qui parfois utilise d'autres visages, avec un certain nombre de termes. Comme l'antisémitisme est devenu un crime, l'antisémitisme politique n'est plus envisageable, alors on utilise d'autres termes, on traite des gens, par exemple, qui n'ont jamais pris de position particulière par rapport à Israël, de « sioniste » voire de « génocidaire »… Qu'est-ce que ça vous inspire cette période particulière, Patrick Boucheron ?
Le professeur au Collège de France se montre une première fois décontenancé par cette question très alambiquée, sans rapport avec Marc Bloch. Sa réponse est nette :
Patrick Boucheron : Et donc, il faudrait dire que Marc Bloch est sioniste parce que… ? […] C'est une faute, c'est une faute historique que de le dire, puisque objectivement, il ne l'est pas »
Erner, n'accepte pas cette tentative de recadrage et insiste lourdement :
Guillaume Erner : La question que je posais est différente, Patrick Boucheron […]. C'est celle de savoir tout simplement si un certain nombre d'effacements que l'on voit aujourd'hui et qui sont bien réels dans l'université française, effacements de personnes qui sont traités de « sionistes » […], est-ce que ceci ne s'assimile pas tout simplement à de l'antisémitisme ? Et la glorification de Marc Bloch n'est-elle pas l'une des stratégies de récupération […] ? Mais aussi une forme de célébration d'un juif mort qui est, dans ce contexte, moins gênant que d'autres juifs vivants ?
« Ne recommençons pas l'assignation », cingle alors l'historienne Alya Aglan, qui rappelle que « sous Vichy, c'est la loi qui […] désigne [Marc Bloch] comme juif ». Ce nouveau recadrage ne suffit pas à Guillaume Erner, qui revient à la charge. Cette fois, le très mesuré Patrick Boucheron refuse de coopérer :
- Guillaume Erner : Mais Patrick Boucheron, les résonances actuelles ?
- Patrick Boucheron : Non, non, mais ça, on vous laisse parler tout seul.
- Guillaume Erner : Mais pourquoi ?
- Patrick Boucheron : Mais parce qu'aujourd'hui on est dans un autre sujet…
L'échange installe un malaise dans le studio. Mais Erner n'entend rien et tente une relance évasive. Boucheron refuse à nouveau de mordre à l'hameçon : « Quelle est la question ? Je vous ai répondu… » Rien n'y fait : le présentateur s'obstine à (re)demander si l'antisionisme n'est pas « tout simplement de l'antisémitisme » en prenant une nouvelle fois l'historien panthéonisé en caution, lequel faisait dialoguer l'histoire avec le présent. « Oui, mais avec une responsabilité vis-à-vis du passé, et vis-à-vis du présent », rebondit sèchement Patrick Boucheron… Bref : Guillaume Erner, ou l'art de saboter une interview.
Le matinalier de France Culture n'est pas le seul éditocrate à avoir brillé au cours de cette séquence. Beaucoup vont notamment reprendre à leur compte le cadrage qui s'était imposé partout les jours précédents au cours d'un énième épisode de dépolitisation journalistique, sur fond d'appel à « l'unité nationale » : fallait-il exclure l'extrême droite de la cérémonie de panthéonisation, comme l'a expressément demandé la famille de Marc Bloch ?
Poser une question aussi absurde revient normalement à y répondre. Sur France Inter (23/06), Duhamel la formule quand même face à Suzette Bloch [1], petite-fille de Marc Bloch et dépositaire de son œuvre. « C'est naturel, répond cette dernière. Le RN sont les héritiers des Waffen-SS qui ont tué mon grand-père. […] Il faut être clair : Marc Bloch était antifasciste. […] c'était clairement un homme de gauche. » Voici donc ce qu'ont tenté de faire oublier les journaux et les plateaux des jours durant.
Il y a d'abord ceux qui, comme Libération (20/06), ont judicieusement tendu le micro à un homme politique… de droite, Édouard Philippe en l'occurrence, lui permettant de ne retenir de Bloch que ce qui l'arrange – ici le soldat et le patriote. Il y a ceux, ensuite, qui ont profité de l'événement pour écrire l'hagiographie non pas de l'historien résistant et antifasciste… mais d'Emmanuel Macron ! Ce fut le cas de Daïc Audouit sur France Info, par exemple, pour lequel « situer politiquement l'héritage politique de Marc Bloch n'est pas aisé », et qui est donc allé demander de l'aide à un ancien ministre macroniste (aujourd'hui député, membre de Place publique) pour ce faire : « Bloch, c'est ni droite, ni gauche »… dixit Aurélien Rousseau. Corinne Lhaïk creusait déjà le même sillon dans L'Opinion (22/06), dans un article supposément consacré à la panthéonisation de Marc Bloch, mais en réalité totalement à la gloire du président de la République, au terme duquel la journaliste cite anonymement « un ancien conseiller de l'Élysée » : « Macron, c'est Marc Bloch, capable de théoriser nos angles morts, nos points aveugles. Et il en est victime. »
Et puis il y a surtout ceux qui ont parasité la couverture de la panthéonisation de Marc Bloch, en accordant une place démesurée à la « polémique » (attisée par les droites) sur la présence – ou non – de l'extrême droite à la cérémonie. La question a semblé cruciale à de nombreux journalistes, qui l'ont déclinée sur tous les tons. Froid et informatif : « Marc Bloch : sa famille ne veut pas voir l'extrême droite au Panthéon » (France Info) ; neutre et dépolitisant : « France : la panthéonisation de Marc Bloch soulève des débats » (RFI) ; ou encore, outré et sensationnaliste : « Croisade contre l'"extrême droite", héraut du souverainisme… Pourquoi l'héritage intellectuel de Marc Bloch fait polémique ? » (Le Figaro) Quant à savoir pourquoi ce titre du Figaro n'en a déclenché aucune…
Comme souvent, Le Figaro s'est particulièrement distingué dans cet exercice. D'abord avec cet article du 24 mai, dans lequel Paul-François Paoli s'étonne que l'historien antifasciste, donné par des collabos français et abattu par la Gestapo, se fasse « embarquer » par « des historiens militants […] dans leur croisade contre "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont authentiques. Puis, le jour de la panthéonisation, le même Figaro publie un hommage somme toute classique, immédiatement modéré par un éditorial « contre-point » du rédacteur en chef, Guillaume Tabard (23/06). Son titre est sans appel : « Un hommage national ne peut exclure personne ». Son combat personnel ? Faire campagne pour que l'extrême droite puisse assister à l'hommage d'un homme qu'elle a assassiné il y a 90 ans : « Si l'avis d'une famille compte, le propre d'une entrée au Panthéon n'est-il pas de faire accéder une figure particulière à une sorte de propriété nationale, donc collective ? » Pour la première fois de sa vie, Guillaume Tabard est favorable à la propriété collective. Gourmand, le journaliste ajoute une autre insanité : « Faut-il interdire à un adversaire passé ou supposé de lui rendre hommage ? » Nous ne saurons pas qui, des fascistes français ou allemands, désigne Guillaume Tabard en parlant d'adversaire « passé ou supposé »…
La « polémique » sur la présence ou non de l'extrême droite a pris tellement de place dans la presse qu'une partie des commentateurs se sont retrouvés comme une poule devant un couteau face aux images de la cérémonie. En effet, la famille de Marc Bloch s'y est affichée en photo tout sourire aux cotés de l'état-major de La France insoumise.
Pas de quoi étonner celles et ceux qui avaient entendu Suzette Bloch rappeler sur France Inter que son grand-père était « clairement un homme de gauche », « antifasciste », et que ses valeurs s'étaient « transmises jusqu'à eux » ; mais de quoi provoquer un désarroi monumental chez tous les contempteurs de ce mouvement politique qui, comme Guillaume Erner, se sont auto-convaincus que l'antisémitisme était l'apanage des Insoumis – et le font savoir à grands cris.
Sur le plateau de « 28 Minutes » (Arte, 26/06), Renaud Dély peine ainsi à contenir son agacement – « C'est un acte politique, très clairement… C'est une forme de récupération… » – et s'empresse ensuite de couper court à la critique (sans doute un peu trop poussée à son goût) qu'exprime l'historien Léo Rosell à propos de la réécriture de l'histoire par l'extrême droite. La parole est à l'essayiste réactionnaire Noémie Halioua [2], qui profite du tapis rouge et ne sera, elle, nullement interrompue :
Noémie Halioua : La France insoumise ne représente pas du tout l'idéal républicain que portait Marc Bloch. […] La République, c'est l'intégration, c'est l'idée que les gens qui viennent d'ailleurs rejoignent l'idéal français. Or, la « nouvelle France » [de LFI], c'est exactement l'inverse ! C'est de dire : « Nous arrivons en France et nous voulons imposer nos codes aux autres. » Ce sont des logiciels extrêmement différents.
Croyez-en l'expertise de Noémie Halioua !
Sur le réseau social X également, les réactions déconfites pleuvent. Florilège du commentariat bourgeois en pleine panique, devant l'échec de son opération dépolitisation/récupération :
- Rudy Reichstadt : Cette photo, j'avoue que je n'étais pas prêt. Je veux croire que c'est l'une de ces ironies de l'histoire sur lesquelles Marc Bloch aurait probablement écrit des choses lumineuses.
- Géraldine Woessner : Je n'ai jamais compris cette révérence grotesque, largement entretenue par les médias, envers les enfants ou petits-enfants d'untel ou unetelle… La vertu ne s'hérite pas. Elle n'est pas inscrite dans les gènes.
- Eugénie Bastié : Illustration de la capacité infinie à s'indigner des turpitudes d'hier en se donnant le beau rôle tout en s'aveuglant complaisamment sur celles d'aujourd'hui.
- Denis Olivennes : On dit Marc Bloch ou Marc Bloche ? [3]
- Frédéric Haziza : Ainsi Manuel Bompard, le sous-chef de la meute « passionnément antisémite » ose se livrer à une opération de récupération politique en s'appropriant la mémoire de Marc Bloch assassiné par les nazis parce que né Juif. […]
- Jean Quatremer : On est souvent trahi par sa descendance... L'intelligence, la vertu, le courage ne sont pas héréditaires.
Etc.
Dans Causeur (24/06), Élisabeth Lévy, jamais avare d'une outrance, s'indigne elle aussi : « Emmanuel Macron, pourtant garant de l'unité de la nation […] en a donc profité pour faire la chasse à "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont encore une fois authentiques. Dans L'Opinion également, la panthéonisation de Bloch est l'occasion de parler de la « poussée des extrêmes » : « À gauche avec Jean-Luc Mélenchon et le discours antisémite développé par La France insoumise. À droite avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella pour le Rassemblement national et ses penchants autoritaires et antieuropéens. » Le « quotidien libéral » de Bernard Arnault ne met donc pas Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur le même plan, il fait pire : le premier porterait un « discours antisémite », quand la seconde n'a que des petits « penchants » problématiques.
Dans cette ambiance, la bride est lâchée sur CNews (24/06) : « Qu'est-ce qui restera de Marc Bloch hier ? La France Insoumise ! », s'emballe Pascal Praud. Sa chroniqueuse Eugénie Bastié, recrutée par le service public pour les futures interviews des candidats à l'élection présidentielle, donne un avant-goût de sa finesse d'analyse : « Voir Marc Bloch célébré par les centristes bureaucrates et le parti des nouveaux antisémites, il y a quelque chose de savoureux là-dedans. » Fustigeant ensuite le « tropisme d'extrême gauche » de Suzette Bloch, elle ajoute : « J'ai trouvé très choquant qu'elle appelle à ce que le RN soit exclu de la cérémonie. » « C'est une honte totale », renchérit Éric Naulleau avec des accents maurassiens : « Que cette cérémonie soit récupérée par ce qui est devenu un parti de l'étranger, c'est une honte pour la France. » Bref, pendant 25 minutes, le plateau d'extrême droite n'a que faire de Marc Bloch et ne discute que de La France insoumise. Praud verbalise d'ailleurs son désintérêt pour Bloch : « C'est-à-dire que c'est… Pfff… Y a vraiment, y a d'autres priorités, on va le dire comme ça… ». Et de livrer son bilan de l'événement : « On célèbre La France insoumise au Panthéon ! Emmanuel Macron célèbre La France insoumise au Panthéon ! On en est là… »
Au même moment sur France Inter, les deux matinaliers reçoivent le député RN Jean-Philippe Tanguy (24/06) et lui proposent… de répondre aux déclarations de Suzette Bloch, à sa place la veille. Mieux : la chaîne YouTube de France Inter met en scène cette réponse dans un « short » destiné à « buzzer » sur la plateforme américaine. Celui-ci est titré : « Jean-Philippe Tanguy répond à Suzette Bloch ». Ce qui nous amène à cette question : qu'aurait fait de différent la chaîne YouTube du Rassemblement National ?
Les flots de commentaires réactionnaires entourant la panthéonisation de l'historien résistant ne vont malheureusement pas s'arrêter là. Après La France insoumise, c'est au tour de Patrick Boucheron d'être repeint… en odieux antisémite. La contradiction qu'il opposa à Guillaume Erner dans la matinale de France Culture et son refus de parler d'autre chose que de Marc Bloch – c'est-à-dire d'entériner l'analyse droitière du « nouvel antisémitisme », apanage de la gauche (et des musulmans) –, n'est pas passée dans les rédactions de droite.
Le jour même de l'entretien, une offensive est lancée depuis les pages du Point, rapidement relayée par L'Express et Atlantico. Sous la plume de son « grand reporter » Saïd Mahrane, Le Point est à deux doigts de qualifier Patrick Boucheron d'antisémite : « Sur France Culture, le professeur au Collège de France a refusé de répondre à une question sur la montée contemporaine de la haine contre les juifs. » L'article, manifestement pondu à la hâte, parle de « trahison des clercs ». Les sphères réactionnaires s'enflamment sur les réseaux et redoublent de commentaires outranciers. Tous les habitués du comptoir sont au rendez-vous : Sophia Aram, Gilles-William Goldnadel, Ferghane Azihari, Anne Rosencher, etc. Et dans la journée, un illustre toutologue franchit allègrement le pas (X, 24/06) :
Jacques Attali : Le silence de Patrick Boucheron est une marque d'antisémitisme aussi terrible que les insultes les plus explicites. Le professeur d'histoire au Collège de France perd toute dignité et toute légitimité.
Comme d'habitude, ce commentariat radicalisé manie l'accusation d'antisémitisme avec une légèreté confondante et irresponsable, dont l'effet est de trivialiser un mot désignant un racisme pourtant bien réel – et dont Patrick Boucheron ne s'est évidemment pas rendu coupable en refusant, un jour de panthéonisation, d'avaliser les obsessions de Guillaume Erner et de toutes les sphères réactionnaires.
Que pouvait-on attendre du récit médiatique de la panthéonisation de Marc Bloch, dans des médias qui, il y a trois mois à peine, répétaient en chœur que « l'antifascisme est le nouveau fascisme » ? La réponse à cette question est, hélas, sous nos yeux : les mêmes biais et partis pris que n'importe quel autre jour de l'année. Mépris du savoir académique, falsifications historiques, diabolisation de la gauche et réhabilitation de l'extrême droite : un comble le jour où il s'agissait de rendre hommage à un universitaire de gauche assassiné par des fascistes.
Jérémie Younes
[1] Benjamin Duhamel : « Pourquoi est-ce que vous avez considéré que le RN n'avait pas sa place à cette cérémonie ? »
[2] Membre du comité éditorial de La nouvelle revue politique, dont la composition signe une orientation allant de la droite radicalisée à l'extrême droite.
[3] Denis Olivennes fait ici très probablement référence à la « polémique » sur la prononciation du nom du pédocriminel Epstein, qui a valu à LFI un énième procès en antisémitisme : l'un des pires épisodes de diabolisation de ces trois dernières années.
25.06.2026 à 17:33
France Culture, 24 juin.
Mercredi 24 juin, Guillaume Erner reçoit Marine Le Pen dans « Les Matins » de France Culture. Après 10 minutes de complaisance, Guillaume Erner en vient « aux répercussions de ce conflit israélo-palestinien en France, avec la question de l'antisémitisme ». Pour ce faire, le présentateur lance alors un « sonore », qu'il indique avoir lui-même « trouvé sur les réseaux sociaux ». Le principe de ce « petit montage » ? Dans les mots d'Erner : « [comparer] Jean-Luc Mélenchon et Jean-Marie Le Pen sur la question de l'antisémitisme ».
Résumons : Guillaume Erner tient face à lui une représentante du principal parti d'extrême droite ; ce parti a été fondé par des collabos et des Waffen-SS ; il s'est illustré tout au long de son histoire par son négationnisme et son antisémitisme ; on ne compte plus les déclarations pétainistes, antisémites ou racistes de nombre de ses élus. Dans cette situation, que fait le présentateur de la matinale de France Culture « sur la question de l'antisémitisme » ? Il diffuse un montage « trouvé sur les réseaux sociaux » pour suggérer que le principal parti de gauche est aujourd'hui antisémite… et même tout autant que le parti d'extrême droite. Peut-être même plus ? Car Erner ne s'en tient pas là et tend une nouvelle perche à son invitée : « Quand, Marine Le Pen, avez-vous décidé de rompre avec l'antisémitisme de votre père ? » La prémisse de sa question est très claire : le RN a rompu avec l'antisémitisme. Contrairement à la gauche, si l'on en croit le présentateur et son « petit montage ».
Le scandale ne s'arrête hélas pas là : le montage diffusé par Erner est en réalité… fallacieux. Il détourne des propos de Jean-Luc Mélenchon sur « les élites », extraits d'un entretien avec Natacha Polony en 2017, dans lequel il n'était absolument pas question des juifs… Le montage trompeur a en fait été produit par le média numérique Léon, sorte de Franc-Tireur pour les réseaux sociaux [1].
La séquence ne passe pas inaperçue : LFI saisit l'Arcom et face aux réactions qui se multiplient, France Culture publie un correctif sur son site et sur X : « Dans "Les Matins" de ce mercredi 24 juin, l'extrait audio diffusé à 10:35, qui n'avait pas été sourcé à l'antenne, provient de "Léon le média". C'était un montage fallacieux, ce que nous avons réalisé a posteriori. Cet extrait n'aurait donc pas dû être diffusé. La direction de la chaîne et Guillaume Erner tiennent à présenter leurs excuses aux auditrices et auditeurs. »
Mais comme le note Arrêt sur images (25/06), « ni le 24 juin, une fois l'entretien terminé, ni le 25 juin, malgré la polémique suscitée, Guillaume Erner n'a jugé utile de corriger, nuancer, ou s'excuser à l'antenne dans son émission Les Matins ». Comme de coutume, les « mea culpa » superficiels ne sont pas diffusés dans les mêmes conditions que l'intox : les réseaux sociaux pour les premiers, le direct d'une matinale pour la seconde.
Dans la foulée du communiqué de la station, les sociétés de journalistes de France Culture et de Radio France « se désolidarisent » à leur tour de Guillaume Erner, et réclament contre le producteur « les mesures qui s'imposent » [2].
Nous documentons cette dynamique médiatique depuis de longues années : le blanchiment de l'extrême droite se fait notamment au prix d'une diabolisation de la gauche. Nous en sommes au stade où le présentateur de la matinale de France Culture peut diffuser un faux grossier, qu'il a repris les yeux fermés d'un obscur média pour tenter de faire croire que l'antisémitisme est aujourd'hui l'apanage de la gauche. Devra-t-on, cette fois encore, se contenter de piteuses excuses ?
Jérémie Younes
Addendum (26/06) : Vendredi 26 juin, France Culture diffuse sur son antenne le message suivant :
Guillaume Erner : Bien que n'étant pas à l'antenne aujourd'hui – c'était prévu de longue date –, je tenais à revenir sur la matinale de mercredi, au sujet de laquelle je tiens à vous présenter mes excuses. À l'occasion de mon interview de Marine Le Pen, j'ai fait le choix de diffuser un montage audio, dans lequel on pouvait entendre des extraits de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Ce que j'ai omis de dire, et c'est une première erreur, c'est que ce montage audio je l'avais trouvé sur les réseaux sociaux, il provenait de Léon le média, j'aurais dû préciser cette source. Qui plus est, je n'avais pas vérifié scrupuleusement le contenu de ce montage audio, il s'avère qu'il était fallacieux. Je l'ai constaté a posteriori et je le regrette. On a supprimé cet extrait audio du replay de l'émission, sur le site et l'application Radio France. Je tiens à nouveau à vous présenter mes excuses. Ça n'est pas conforme à mon éthique professionnelle. Je ferai tout ce qu'il faut, je serai vigilant à l'avenir, pour que ça ne se reproduise plus. C'est essentiel puisque que ça touche à ce que nous avons de plus précieux : le lien de confiance qui nous unit. Chers auditrices et auditeurs, j'ai fait deux erreurs et je m'en excuse.
[1] Arrêt sur images le décrit comme un « média conservateur, défendant une ligne pro-israélienne et anti-LFI ».
[2] Signalons aussi le communiqué du SNJ-CGT Radio France (25/06). Mise à jour (26/06) : voir aussi le communiqué de la Société des Producteur·ices de France Culture (25/06).