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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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07.03.2026 à 07:00

Les médias dominants veulent dominer sans entraves

Pauline Perrenot
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Texte intégral (5141 mots)

Réserver une conférence de presse à des médias numériques alternatifs ? La presse traditionnelle est sous le choc et dénonce une atteinte à sa « liberté ». Davantage qu'une « simple » éruption corporatiste, les cris d'orfraie témoignent d'une résistance farouche à toute remise en cause des rapports de pouvoir (et de classe) qui structurent le champ journalistique.

Le 23 février, LFI organisait une conférence de presse « face aux nouveaux médias » « numériques et alternatifs » à laquelle n'ont pas été accrédités, par définition, les médias traditionnels qui en ont fait la demande comme TF1, Le Monde, Libération, L'Express ou encore France Info. Cette initiative intervient dans une conjoncture particulière, après dix jours d'intense cabale médiatique contre le mouvement de gauche : une phase d'accélération très nette de la fascisation du débat public, au cours de laquelle à peu près tous les fondamentaux journalistiques ont été allègrement sabordés. Comme souvent face à ce type d'emballements – normalisés, massifs et de plus en plus fréquents, en particulier depuis 2015 –, SDJ et syndicats de journalistes sont restés bouche cousue : à notre connaissance, au 23 février, aucun n'avait trouvé à redire publiquement à cette entreprise de dénigrement, dont les chefferies éditoriales (et les services « politique ») ont été activement partie prenante.

L'organisation de cette conférence de presse signe un regain de politisation des rapports qu'entretient LFI à la médiatisation… et au champ journalistique en particulier. Ici, un mouvement d'opposition – à la fois fort d'un ancrage électoral populaire et dominé dans le champ politique – propose un dispositif d'un genre nouveau, consistant à légitimer des médias et des producteurs d'information dominés quant à eux dans le champ journalistique en leur réservant une conférence de presse. En dehors de la fachosphère, LFI n'observe pas de discrimination idéologique parmi les médias numériques. Elle revendique pleinement, en revanche, la portée politique de cette initiative : une rupture avec « la presse des 9 milliardaires qui possèdent 90% [des] médias » et la légitimation d'une « alternative », pour un « autre format de relations » qui « concilierait le respect mutuel et l'interrogation sans complaisance », ainsi que le souligne un communiqué de Jean-Luc Mélenchon (X, 23/02).

Si le dispositif est amené à être pérennisé, il n'annule ni ne remplace ceux au travers desquels se jouent traditionnellement les interactions entre LFI et les grands médias – le lendemain, le groupe parlementaire organisait d'ailleurs son « Point presse » comme chaque semaine –, dans lesquels des députés LFI continuent du reste de se rendre régulièrement pour ce qu'il est convenu d'appeler des « interviews ». Une diffusion en direct sur les plateformes numériques était de surcroît annoncée : la conférence de presse était donc visionnable par toutes et tous. Fin de l'histoire ? Pas vraiment !

Une « entrave à la liberté de la presse »

Le 23 février, la conférence de presse ne s'est pas encore tenue que le Syndicat national des journalistes (SNJ) dénonce « une entrave à la liberté de la presse » et une « décision plutôt préoccupante », qui revient selon lui à « placer chaque journaliste dans un camp : celui des bons, ou celui des mauvais ». Si la sentence du « 1er syndicat de la profession » tombe comme la foudre – son premier communiqué après la mort de Quentin Deranque [1] –, il n'a visiblement rien à dire sur la séquence médiatique en elle-même. Ou presque… Le SNJ mentionne l'existence de « critiques » à l'encontre des grands médias en jugeant « tout à fait légitime » qu'elles aient été formulées, mais il n'en pipe mot. En lieu et place, le syndicat invite LFI « à saisir le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) si elle estime qu'il y a eu atteinte aux bonnes pratiques de la profession ».

Et qu'« estime » le SNJ, lui ? Un positionnement qui interroge, pour dire le moins, en ce qu'il 1/ réduit la faillite structurelle des médias dominants à des errements déontologiques ; 2/ sous-entend qu'il incombe prioritairement au mouvement de gauche d'en entreprendre la critique – meilleure manière d'enfermer la critique en question dans une logique « partisane », donc disqualifiante ; 3/ se défausse de leur analyse sur une instance de régulation – le CDJM – à mille lieues de pouvoir jouer matériellement le rôle qu'elle entend se donner [2] face à un paysage de l'information totalement ravagé. Ça fait beaucoup… et c'est bien peu (à la hauteur) dans la séquence.

Adoubée par Edwy Plenel – « Je suis d'accord avec ce communiqué » (X, 23/02) –, la position du SNJ est dominante, en ce qu'elle exprime la voix des acteurs (collectifs et individuels) dominants issus de divers pôles du champ journalistique. Le Monde (23/02) s'indigne ainsi de « rédactions triées sur le volet », ce qui en plus d'être malhonnête, témoigne d'un « deux poids, deux mesures » éloquent que souligna le journaliste Sébastien Fontenelle (Bluesky, 26/02). Récurrente, la formule du « quotidien de référence » convoque surtout le souvenir des rencontres en petit comité, « cafés » et autres « déjeuners » privés entre journalistes et représentants politiques, dont le principe même repose… sur la sélection, pratiquée tantôt par les premiers, tantôt par les seconds : autrement moins démocratiques que la conférence de presse dont il est ici question, ces dispositifs n'en sont pas moins routinisés dans le milieu journalistique, valorisés en tant que pratique professionnelle à part entière, et même régulièrement défendus comme le b.a.-ba du « bon » journalisme politique.

Qu'importe… Les grands médias évoluent H24 dans l'entre-soi jusque dans leurs colonnes et plateaux, mais Libération (23/02) considère que la conférence de presse de LFI témoigne d'une volonté de « s'affranchir du pluralisme », avant d'inscrire l'initiative dans une liste d'« entraves à la liberté de la presse considérées jusque-là comme la marque de fabrique de l'extrême droite ». Même facétie dans Le Nouvel Obs (26/02), qui entrevoit dans cette « sélection qui a exclu la majorité des titres de presse » un véritable « manque de pluralisme ».

Le Figaro (26/02) dirait même plus… et le fait d'ailleurs en toute expertise : « logique "trumpienne" à son maximum », analyse le quotidien qui parachève en ces heures sa mue à l'extrême droite, mais accuse LFI d'user des « mêmes méthodes que le très conservateur Donald Trump, lancé dans une entreprise de démantèlement méthodique du quatrième pouvoir ». Compte tenu de cette banalisation outrancière d'un pouvoir fasciste (gouvernant la première puissance mondiale) en guerre systématique contre les contre-pouvoirs et les lieux de production du savoir et de la pensée critique, il n'est pas surprenant de voir Le Figaro exprimer ses penchants autoritaires dans la même « analyse », notamment lorsque ses journalistes décrivent le fait que LFI développe ses propres canaux de communication et émissions (sur Youtube ou Twitch, par exemple) comme une manière de « contourner les règles du pluralisme en décuplant son temps de parole, limité sur les chaînes de télévision et les radios » ! C'est peu dire que Le Figaro pousse la sophistique à l'extrême pour ne pas avoir à formuler explicitement son rêve : ne plus voir LFI nulle part.

Le quotidien n'a toutefois nullement l'apanage des rapprochements du type « LFI = Trump » : de médiocrité en dépolitisation exacerbées, ils sont monnaie courante dans les grands médias. Sur France Info par exemple. Dans le journal du « 17/20 » (23/02), le chef du service politique Jean-Rémi Baudot se défend de vouloir « faire [un] cours de philosophie politique » avant de rétropédaler pour notre plus grand malheur :

Jean-Rémi Baudot : Rappelons que l'un des piliers de la démocratie, c'est la liberté de la presse. Le fait de pouvoir questionner les élus et ceux qui aspirent à le devenir, librement et sans contrainte. Ça veut dire poser toutes les questions, sans risquer d'être mis de côté ou pire, et là je vous parle des régimes autoritaires, mis en prison. Quand un camp politique décide de ne plus traiter certains journalistes, c'est un coup de canif dans ce contrat moral qui fonde notre République et c'est, disons-le, le début d'une tentation illibérale.

De la part d'un média n'ayant de cesse de ventiler la propagande d'un État (Israël) qui massacre les journalistes à Gaza [3], emprisonne des journalistes en Cisjordanie occupée, envahit militairement des locaux de presse, interdit des médias et censure à tours de bras, la leçon d'éthique politique est plutôt dure à avaler. Mais le chef du service politique n'en démord pas et, comme Le Figaro, continue de comparer l'incomparable pour mieux banaliser :

- Jean-Rémi Baudot : Je vous donne un dernier exemple : aux États-Unis, Donald Trump a fait rentrer dans les journalistes qui suivent la Maison Blanche des influenceurs, des plateformes, des Youtubeurs, des gens qui sont en fait proches de ses idées, et ça change la physionomie des conférences de presse. Souvenons-nous qu'il y a un an, quand Zelensky se prend une volée de bois vert dans le bureau ovale, c'est un journaliste proche de Donald Trump qui pose la question.

- Célyne Baÿt-Darcourt : Ah bah de là à dire que LFI se trumpise… ! Je vous laisse quand même cette interprétation. Merci à tous les deux !

Inutile de faire le tour du reste de l'audiovisuel : les réactions sont à peu près les mêmes partout.

Une « atteinte au droit à l'information des citoyens »

Le lendemain, 24 février, le SNJ-CGT dégaine à son tour un communiqué posté sur les réseaux sociaux : « pas acceptable », décrète le syndicat, qui qualifie cette conférence de presse, diffusée publiquement… d'« atteinte au principe fondamental d'égalité d'accès aux sources, à la transparence politique, indissociables de la liberté de la presse ». Et de prévenir : « Si l'erreur de vouloir trier les journalistes persiste, il conviendra de s'interroger sincèrement sur la nature d'un mouvement incapable de respecter un pilier de la démocratie ».

De quel « pilier de la démocratie » parle-t-on ? Ainsi, tandis que le pluralisme et les chartes professionnelles sont piétinés chaque jour et de plus en plus grossièrement aux yeux de tous, les chefferies médiatiques, le journalisme politique et les professionnels du bavardage ont assis leur domination sur la production du commentaire, normalisé la stigmatisation en continu, le confusionnisme et les pires renversements, lesquels fondent désormais les nouvelles « évidences » du débat public. À ce titre, ils sont au contraire des « agents actifs » de « l'effondrement démocratique » et des acteurs de premier plan de la normalisation de l'extrême droite, dont « l'indigence du journalisme politique dominant » est d'ailleurs « une condition indispensable », ainsi que le formulait très justement le journaliste Jérôme Latta (Bluesky, 15/02).

Signalons tout de même que le SNJ-CGT, qui réagit lui aussi instantanément sur cette affaire, après dix jours (lui aussi) de mutisme [4], tentera de corriger le tir en portant dans le même communiqué une critique incisive sur l'état de la grande presse – et, singulièrement, sur son traitement de LFI. Mais le 27 février, le SNJ, le SNJ-CGT et la CFDT-Journalistes publient un nouveau texte dans lequel ils condamnent de concert une « restriction de l'accès à l'information ». S'il en va là d'un désaccord d'appréciation avec les syndicats de journalistes, nous ne les confondons pas avec les chefferies éditoriales et notre critique n'enlève rien au fait que nous partageons – et espérons continuer à le faire – nombre de combats pour la démocratisation des rédactions et la défense du droit à l'information.

Le tableau serait incomplet sans le directeur général de RSF Thibaut Bruttin, qui déclara à l'AFP que « choisir les journalistes autorisés à couvrir un événement d'intérêt général, c'est directement porter atteinte au droit à l'information des citoyens ». On en viendrait presque à oublier que l'événement était retransmis publiquement, que tout un chacun pouvait ainsi le visionner et qu'au cours des dix jours qui ont précédé, les médias mainstream n'ont pas manqué d'occasions d'« aller à la source » et de « poser des questions » au mouvement de gauche... Du reste, le « droit à l'information » est une valeur tellement cardinale que les médias éconduits n'ont quasiment rien dit du fond de cet événement, des questions, des thématiques et des développements qui furent abordés. Las : la déclaration du directeur de RSF a donné son titre à l'AFP et s'est trouvée par conséquent épinglée partout dans les médias, à l'instar des – trois ! – autres dépêches que l'agence a fait paraître entre le 23 et le 25 février à propos (ou autour) de ce qui ressemble, pour la presse, à un scandale d'État.

L'extrême droite médiatique exulte : « Voilà un parti dictatorial, s'enflamme Paul Amar à propos de LFI. Voilà un parti qui dit aux journalistes : "Allez, taisez-vous !" […] Ce parti-là a tous les germes d'une dictature potentielle et il annonce la couleur avant ! » (Europe 1, 25/02) Fermez le ban.

Pas touche au magistère des dominants

N'insistons pas davantage sur la dépolitisation et les œillères qui structurent cette ribambelle d'indignations corporatistes et d'incantations à la « liberté de la presse » : « l'affaire Olivier Pérou » était du même tonneau. Il n'est pas inutile, en revanche, de s'arrêter un instant sur les griefs formulés par les « grands » journalistes à l'encontre du dispositif auquel ils n'étaient pas conviés et/ou des médias quant à eux représentés. Pourquoi ? Parce qu'ils témoignent de la persistance de vieilles mythologies professionnelles et des jugements normatifs (tacites ou explicites) avec lesquels les hauts gradés du journalisme définissent ce que serait le « bon » exercice du métier et les « bonnes » pratiques journalistiques ; en bref, les manières « homologuées » d'être un « bon » journaliste.

Cette lutte pour la définition des frontières légitimes apparaît d'autant plus nettement que les médias « exclus » sont ici les médias « de référence », dominants au sein du champ journalistique, et que LFI ne se contente pas de contester leur magistère : elle fait « pire » en ce qu'elle leur oppose la légitimité de médias dits « alternatifs » ou d'influenceurs politiques travaillant sur les plateformes. Snober la grande presse au profit des « pouilleux » du numérique ? Voilà la faute de trop. Celle qui, de fait, rend visible et met à l'épreuve les rapports de domination – et in fine, bien souvent, les rapports de classe – qui structurent le champ journalistique… et celles et ceux qui évoluent à l'intérieur. Dans un tel cadre, on ne s'étonnera pas de voir les « grands » journalistes réactiver le double procès qu'ils instruisaient en d'autres temps contre les journalistes Taha Bouhafs ou Gaspard Glanz par exemple : un procès en « incompétence » – où il sera question de « déontologie » journalistique – et un procès en « militantisme » – où il sera question d'« indépendance » journalistique.

Le procès en « militantisme » se manifeste sous différentes formes, toutes mobilisées en vue de disqualifier – sans que le phénomène soit toujours conscientisé comme tel – les journalistes et/ou les médias représentés à cette conférence de presse, parmi lesquels se trouvaient par exemple Reporterre, Le Média, Les Jours, le HuffPost, Mediapart, Blast, Alertes Racisme, Nouvelles pensées critiques, 15min Médias, la Grande Bavardeuse ou encore Farah RK. Les grands médias se le disent : ce sont là des médias « marqués à gauche » (Le Figaro), « souvent marqués à gauche... » dont certains avec « un penchant éditorial à gauche assumé » (Le Nouvel Obs), « sinon [une audience] acquise à [l]a cause » des insoumis (Libération), qui « choisissent des journalistes qu'ils estiment appartenir à leur bord politique ou en tout cas à leur champ idéologique » (France Info). France Info décèle d'ailleurs chez eux « une forme de militantisme », quand Le Figaro parle même d'« une conférence de presse… sans journalistes ». Voilà qui a le mérite d'être plus clair !

Un certain nombre de ces médias n'ont jamais caché leur ancrage politique, lequel ne saurait être confondu avec un engagement partisan. C'est leur droit le plus strict, sans que cela n'attente en rien à la sacro-sainte aura du journalisme. Leur détachement vis-à-vis de l'impossible « neutralité » journalistique les honore même davantage que l'hypocrisie des médias qui s'attachent à les marquer ainsi symboliquement dans l'espace public et qui, de leur côté, passent le plus clair de leur temps à faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » candidats ; à propulser des « fusées » politiques ; à traficoter le capital politique des élus ; à promouvoir la « gauche » pour peu qu'elle ait l'obligeance de donner des gages à la droite ; à diaboliser celle qui ne veut pas rentrer dans ces clous ; bref, à fixer partout et tout le temps les bornes du « raisonnable », au-delà desquelles il est impossible d'intervenir dans le débat public sans être tancé, quand leurs propriétaires ne prennent pas directement la plume pour passer des consignes de vote et les chefferies, lancer leurs appels partisans à la Une.

Dans le paysage mainstream, ces ingérences éditoriales ont beau servir des options politiques diverses – de l'extrême droite à la gauche dite de « gouvernement » –, elles opèrent au (strict) bénéfice de celles qui incarnent et promeuvent le maintien de l'ordre, dont les grands médias sont les indécrottables gardiens. S'ils ne représentent pas un pôle homogène, s'ils ne sont ni monolithiques (éditorialement parlant), ni étanches à l'agenda ou aux pratiques en vigueur dans les « grands » médias, le fait qu'une partie des médias « alternatifs » donnent à voir d'autres sujet, d'autres cadrages de l'information, d'autres voix, d'autres imaginaires, d'autres propositions politiques, d'autres formes d'expression, etc., voilà qui devrait faire réfléchir les donneurs de leçon de la profession.

Mais rien n'y fait : à la faveur d'un autre renversement orwellien caractéristique de la période, ces derniers taxent au contraire cette conférence de presse d'homogénéité – « Quand on n'a qu'un seul type de journaliste qui participe […], ça peut donner une forme d'uniformité », ose même Élie Abergel (France Info, 23/02). À l'échelle du paysage de l'information, elle fut pourtant l'expression du pluralisme – y compris du point de vue du profil ethno-social des journalistes qui s'y trouvaient.

Un « mauvais » journalisme, vraiment ?

Par capillarité, ce procès en « militantisme » a donc débouché sur un second réquisitoire : un procès en « incompétence ». Ainsi les « petits » journalistes « militants » ont-ils été brocardés par les « grands » journalistes « neutres » et jugés coupables de fautes déontologiques lourdes. Lesquelles ? Avoir posé des « questions très complaisantes » par exemple : des questions qui ont pu « parfois manquer de recul dans la manière avec lesquelles [sic] elles [ont été] formulées » et qui n'ont témoigné d'aucune « réelle contradiction face à un Jean-Luc Mélenchon qui [a] donc [pu] dérouler de très longues réponses sans jamais être repris ». Défense de rire, d'autant que l'appréciation émane d'un journaliste politique de France Info, Élie Abergel en l'occurrence (23/02). Une chaîne qui sait indéniablement se montrer impitoyable… surtout avec les faibles, quel que soit le champ (politique, syndical, journalistique, etc.), et faire œuvre d'un mordant à toute épreuve face aux acteurs dominants, qu'ils s'appellent Emmanuel Macron ou Patrick Pouyanné.

Les « grands » journalistes n'iront pas jusqu'à rendre compte des interrogations « complaisantes » en question, qui eurent surtout l'insolence de ne ressembler en rien – à quelques exceptions près… – aux questions qui doivent se poser, c'est-à-dire aux questions que (se) posent d'ordinaire les « grands » journalistes politiques certifiés dans un mimétisme confondant. Dans la même veine, Libération pointe « le choix [de LFI] de s'adresser à une audience segmentée, plus favorable, […] plutôt que de prendre la peine d'endurer le contradictoire rugueux imposé par la presse traditionnelle » (23/02). Un « contradictoire » – à ne pas confondre avec « interrogatoire » – dont on a pu prendre la mesure et dont on imagine que Libération puise le modèle dans les interviews fort rugueuses que ses journalistes politiques infligèrent par exemple à Christiane Taubira (janvier 2022), Marine Tondelier (juillet 2024), François Ruffin (août 2024) ou encore Raphaël Glucksmann, en proie à un traitement d'une rugosité telle qu'en novembre 2018, la rédaction lançait son mouvement « Place Publique » à la Une puis en double-page « Événement » : une « aspiration », disait à l'époque très âprement Laurent Joffrin, laquelle ne s'est jamais tarie depuis.

Sur France Info (23/02), ce procès en « connivence » à l'encontre des médias « alternatifs » va même plus loin :

Jean-Rémi Baudot : Le risque, c'est que la communication politique prenne le pas sur l'information recoupée et hiérarchisée. Il faut bien comprendre de quoi on parle. Quand les seuls messages, les photos, les vidéos que les politiques choisissent de vous donner sont celles qui sont mises en avant dans le débat public, eh bien c'est le retour d'une forme de propagande qui n'aurait plus de contradiction. Le travail des journalistes, c'est aussi d'apporter de la contradiction, de poser des questions qui parfois, eh bien, ne plaisent pas.

Quand il adhérera à Acrimed – et il semble en bonne voie ! –, on n'ose imaginer l'effroi avec lequel le chef du service politique de France Info (re)découvrira moult émissions de sa maison. En particulier celles dont le principe et le panel des invités brouillent quotidiennement les frontières entre « journalisme » et « communication politique », au point d'ailleurs que des communicants, consultants et autres « spécialistes de la stratégie d'influence et de la médiatisation » y tiennent lieu de « journalistes », ainsi que nous le détaillions par exemple dans un portrait des « Informés », actualisé tout récemment par Arrêt sur images.

Pour l'heure, le syndrome de la paille et de la poutre semble encore beaucoup trop prononcé : « Ça dit […] quelque chose de notre époque où on cherche plus à influencer qu'à informer, se désole Jean-Rémi Baudot, où l'opinion prend le terrain sur l'information ». Rappelons qu'en pleine mobilisation sociale (massive) contre la réforme des retraites, en 2023, ce non-influenceur déclarait à l'antenne de France Info : « Souvenez-vous quand le social était un sujet de gauche. C'est désormais Marine le Pen qui est en pointe sur la question. » Mais un journaliste politique ose tout : c'est même à ça qu'on le reconnaît !

« Il n'est pas question ici de faire de la hiérarchie entre des journalistes dits de médias traditionnels qui feraient mieux leur métier que d'autres », se défendra un peu plus tard son confrère Élie Abergel. Et s'il s'agissait pourtant précisément de cela ? En témoigne d'ailleurs le simple fait qu'un journaliste politique se permette des critiques de cette nature à l'endroit d'autres journalistes, dérogeant ainsi à la règle d'or du milieu : « pas touche aux confrères ». Si Élie Abergel se permet d'enfreindre cette règle, ne serait-ce pas qu'il se sent autorisé à le faire sur un plateau où lui et ses confrères se perçoivent à l'évidence, sans avoir à le formuler, comme de « vrais » journalistes, en chair et en os, légitimes – en un mot : dominants ?

***

Outre les procès en « atteinte à la liberté de la presse » et au « droit à l'information » qu'il a suscités, le dispositif initié par LFI avec les médias « alternatifs » a donné lieu, en creux, à de nombreux portraits du journalisme et des journalistes. Une conférence de presse « un peu spéciale », dira France Info, « étrange » aux yeux du Nouvel Obs, « étonnante » pour le Huffpost. Par contraste, cette formulation de l'« anormalité » a rendu visible la norme : celle de l'entre-soi des médias dominants ; celle qui autorise toutes les dérives (en « militantisme », en « incompétence ») que les « grands » journalistes ont cru pointer chez leurs « petits » confrères ; celle qui peut décréter ce qu'est (vraiment) le « pluralisme » et ce qu'est le « vrai » journalisme, selon des critères plus ou moins conscients qui matérialisent dans bien des cas, outre des angles morts béants, des frontières de classe. Alors que depuis Gaza, le Titanic des grands médias n'en finit plus de sombrer, ces derniers ne tolèrent pas de voir leur chasse gardée remise en cause. Morale de l'histoire ? Le journalisme dominant veut pouvoir dominer sans entraves… et en toute inconséquence.

Pauline Perrenot


[1] Le 18 février, le SNJ relaie bien un communiqué, mais il s'agit du positionnement politique national de Solidaires, qui ne porte pas sur les médias.

[2] Au-delà des critiques que nous avons formulées sur la nature même de cette instance. À titre d'exemple, les dernières saisines jugées « fondées » par le CDJM, dans un avis publié le 6 mars 2026, portent sur des émissions diffusées en septembre ou octobre 2025… soit 5 mois plus tôt.

[3] Comité de protection des journalistes, « Record 129 press members killed in 2025 ; Israel responsible for 2/3 of deaths », 25 février 2026.

[4] S'agissant du traitement médiatique de LFI. Mentionnons cependant ce communiqué de la CGT France Télévisions (23/02) et ce fil sur Bluesky (23/02).

04.03.2026 à 09:54

Les Unes de la presse écrite contre Mélenchon et LFI

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Lire plus (260 mots)

Dans un article paru en mai 2025, nous publiions une compilation de Unes de presse contre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise [1]. La collection s'est étoffée depuis : une actualisation s'impose.

Version 2, mars 2026

[1] Loin d'être exhaustif – par souci de lisibilité, nous n'avons par exemple pas inclus les couvertures de puissants quotidiens tels que Le Figaro, Les Échos, Le Monde, etc. – ce paysage de Unes donne néanmoins un aperçu du climat ambiant.

03.03.2026 à 07:00

Face à LFI : le règne des interrogatoires

Pauline Perrenot
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Texte intégral (4521 mots)

Depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque, les « interviews » audiovisuelles ont été l'un des théâtres privilégiés d'une campagne médiatique menée à une échelle de masse : une diabolisation tous azimuts de l'antifascisme en général, et de LFI en particulier. L'observation de ces dispositifs offre une vision tout à fait nette du déchaînement des chiens de garde.

Ce ne sont pas des interviews, mais des gardes à vue systématiques. Le but n'est pas d'organiser équitablement le « débat politique » ni même d'en rendre compte, mais de participer activement à son hystérisation, en se repaissant par exemple de petites phrases, remisées pour le plaisir du pugilat avant que l'interviewé soit sommé d'y « réagir ». Il ne s'agit pas de faire œuvre de pluralisme… et informer n'est donc plus une option : au cours des dix jours ayant suivi la mort de Quentin Deranque, les responsables politiques de LFI ont été de véritables faire-valoir, convoqués pour être cloués au pilori. Dans cette salle d'interrogatoire multimédia, c'est à qui « mieux mieux ». De France Inter à BFM-TV en passant par Franceinfo, RTL, LCI, TF1 et bien d'autres, les interviews ont été menées à l'identique par des journalistes interchangeables.

Un journalisme policier

Le 17 février, trois jours après l'annonce officielle de la mort de Quentin Deranque, c'est face à Manuel Bompard que la première matinale de France et ses duettistes, Florence Paracuellos et Benjamin Duhamel, ont donné le conducteur de la cabale qui sera entretenue durant plus d'une semaine, tout en dessinant la posture inquisitrice avec laquelle les hauts gradés du journalisme entendaient la mener : 1/ pointer la « responsabilité politique » de La France insoumise, selon la formule de Benjamin Duhamel ; 2/ polariser les entretiens autour de l'implication de membres de la Jeune Garde (dissoute) avant de stigmatiser LFI pour ses liens avec le collectif antifasciste et avec Raphaël Arnault en particulier, son ancien porte-parole, devenu député LFI en juin 2024, dont il n'est sans doute pas inutile de rappeler qu'il n'est nullement visé par l'enquête pénale à l'heure où nous publions cet article ; 3/ disserter sur la « violence » de LFI – « La brutalisation du débat public, ça vous parle pas ? », lance par exemple Florence Paracuellos de façon très originale ; 4/ élargir le « débat » sur la « menace d'ultra-gauche violente en France », dans les termes d'une « question » de Benjamin Duhamel.

Tout un programme, en tout point conforme au bruit médiatique dominant : dépolitiser la question de la « violence » et balayer d'un revers de main, en particulier, celle qui fonde intrinsèquement la nature, le projet politique, les discours et les pratiques militantes de l'extrême droite. Y compris, bien sûr, dans la conjoncture : comme ailleurs dans les grands médias, ni les communiqués des groupuscules néofascistes, ni les attaques qu'ils perpètrent contre des militants, des locaux politiques et des domiciles personnels d'élus [1] n'intéressent outre mesure les intervieweurs, qui relèguent le sujet aux notes de bas de page.

Ce matin-là donc, sur France Inter, près des trois quarts de l'entretien ont porté sur les événements de Lyon et ses suites politiciennes. L'entrée en matière de Florence Paracuellos donne le ton : « Est-ce que vous pouvez nous dire ce matin si oui ou non, [l'assistant parlementaire du député Raphaël Arnault] était présent sur les lieux de l'agression ? » Manuel Bompard déclare qu'il n'est pas en mesure d'apporter une telle information, laquelle fait précisément l'objet d'une vaste enquête policière et judiciaire en cours : les intervieweurs auraient donc pu en rester là ; du moins s'il avait été question de journalisme. Mais ils avaient délibérément choisi de se substituer aux policiers chargés de l'investigation : ainsi Benjamin Duhamel reposera-t-il trois fois cette même question. Sous couvert de vouloir obtenir un aperçu « précis » et « clinique » des événements, cette obstination – dont le journaliste sait pertinemment qu'elle ne débouchera sur rien – ne vise qu'à créer un climat oppressant… et à délégitimer l'interviewé : « Vous êtes à la tête d'un mouvement, La France insoumise, […] et vous n'êtes pas en capacité ce matin de nous dire si oui ou non un assistant parlementaire qui est donc un militant de La France insoumise était ou non sur les lieux de l'agression de ce jeune militant ?! » Et encore : « Juste pour bien clouter, si vous le permettez, vous n'êtes pas capable de nous dire ce matin si oui ou non l'assistant parlementaire de Raphaël Arnault était présent au moment où ce jeune militant a été agressé ? » Journaliste, ou policier ?

Benjamin Duhamel n'était alors qu'une pâle copie de ses consœurs de LCI : deux jours plus tôt face au même invité, Élizabeth Martichoux et Arlette Chabot s'enquéraient déjà de potentiels échanges entre Manuel Bompard et Raphaël Arnault, avec en ligne de mire, déjà, la même question autour de l'assistant parlementaire de ce dernier. Des interpellations/remarques que les intervieweuses ont formulées, au total, pas moins de douze fois en vingt minutes ! Et c'est peu dire qu'elles n'en avaient jamais fini de ronger leur os : « On est un peu surpris que vous ne puissiez pas nous dire ce matin, je vous le dis très franchement, "j'ai eu Raphaël Arnault au téléphone et il m'a donné telle ou telle information qui pourrait effectivement clarifier" » ; « Il est co-fondateur de Jeune Garde [sic], permettez qu'on insiste un peu », déclare poliment Élizabeth Martichoux. Douze fois : insistance, ou harcèlement ?

Cette démarche était alors d'autant plus pernicieuse que l'enquête avait tout juste débuté. Peu importe qu'au lendemain de cet entretien, le procureur de la République de Lyon se soit lui-même refusé à « évoquer le moindre nom ou […] confirmer que ce collectif antifasciste pouvait être responsable de cette agression » (Libération, 17/02), avant d'en faire de même le 19 février lors d'une deuxième conférence de presse, au cours de laquelle il rappela d'ailleurs, par deux fois, le secret de l'instruction à ses interlocuteurs de la grande presse. Las, le journalisme de préfecture avait d'ores et déjà pris le dessus.

Sur toutes les lèvres, inscrits sur les bandeaux des chaînes d'information en continu, les noms du collectif et d'individus sont diffusés dans des médias chauffés à blanc, qui s'empressent également de diffuser des photos (la plupart du temps non floutées) de l'assistant parlementaire au cœur de toutes leurs préoccupations – dont le contrat fut par ailleurs rompu le 16 février. Le député Raphaël Arnault n'est pas visé par l'enquête, mais son visage est également placardé partout dans les programmes et magazines d'actualité, surexposé dans les 20h, épinglé dans les journaux qui sélectionnent soigneusement, pour l'occasion, les clichés censés répondre au portrait que les médias (se) font de lui : un homme violent et menaçant.

Un journalisme de meute

Ce détour n'était pas accessoire : Raphaël Arnault – comme Rima Hassan avant lui – fait l'objet d'une cabale médiatique qui, pour avoir été (par définition) déployée dans sa version la plus voyeuriste par la télévision, s'est également déclinée lors des « interviews » audiovisuelles. Dans un registre non moins tonitruant, et à la faveur de pratiques journalistiques non moins problématiques ayant viré, dans bien des cas, à une véritable chasse à l'homme. Comment qualifier autrement l'interview de Manuel Bompard dans la matinale de Franceinfo le 19 février ? Les deux éditocrates en chef, Agathe Lambret et Paul Larrouturou – ayant tous deux fourbi leurs armes en tant que journalistes politiques à l'antenne de télévisions commerciales [2] – ont tricoté l'affaire de Lyon jusqu'à plus soif : non seulement le sujet a occupé les huit dixièmes de « l'entretien » [3], mais cet agenda s'est doublé d'une problématique à charge, focalisée prioritairement, pour ne pas dire exclusivement, sur le triptyque LFI – la Jeune Garde – Raphaël Arnault. L'interrogatoire s'est ainsi articulé autour de trois interpellations rabâchées en boucle : sommer LFI de « rompre les liens » avec le collectif antifasciste ; sommer LFI de renoncer à contester sa dissolution (qui fait actuellement l'objet d'un recours devant le conseil d'État) ; sommer LFI de punir Raphaël Arnault et donc, symboliquement, lui réclamer sa tête.

La transcription de cette interview matinale ne rendrait pas justice à son climat : au-delà des « questions-injonctions » en elles-mêmes, tout dans l'expression des journalistes transpire le dédain le plus absolu. Depuis leur langage corporel jusqu'au ton arrogant de la parole, en passant par la formulation de leur « bon droit » de « bon » intervieweur [4] – « Manuel Bompard ! Excusez-moi… si je peux dire quelque chose ! » ; « Non mais pardon, mais si je peux quand même poser des questions ! » –, laquelle dissimule assez mal un bilan accablant en termes d'interruptions : 64 en à peine vingt minutes, c'est-à-dire une fois toutes les dix-huit secondes en moyenne. Sélection (non exhaustive) en vidéo :

Face à quel autre dirigeant politique s'autorisent-ils un tel mépris ?

Tous les coups sont donc permis, jusqu'à faire dire à l'invité le strict contraire de ce qu'il formulait quelques secondes plus tôt en des termes pourtant parfaitement clairs, et lorsque celui-ci s'en offusque, le regarder fixement, les mains levées : « Je vous écoute attentivement », sourit Paul Larrouturou. Outrepassant de très loin leur rôle de journaliste pour camper tour à tour ceux d'opposant politique, de prédicateur et de moraliste, nombre d'intervieweurs ont ainsi fait de la Jeune garde et de Raphaël Arnault le centre de gravité de leur campagne d'acharnement.

La preuve sur la même chaîne, dans la même ambiance, avec une autre intervieweuse face à la députée LFI Danièle Obono, invitée dans l'émission fort mal nommée « La politique s'éclaire » (Franceinfo, 21/02) : « Est-ce qu'il faut faire le ménage dans vos rangs ? C'est ce que vous demandent le Premier ministre et le président de la République » ; « Il faut couper les liens avec la Jeune Garde ? » ; « Est-ce que Raphaël Arnault a toute sa place dans le groupe La France insoumise ? » ; « Vous conservez des liens avec la Jeune Garde ? » Les réponses de la députée n'étant jugées ni raisonnables, ni conformes à la bienséance attendue, la morgue déborde dans une sorte de bouquet final :

Brigitte Boucher : Pourquoi vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde, alors ? Pourquoi vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? […] Est-ce que vous demandez toujours l'abandon ? Vous ne voulez pas répondre à la question ! Est-ce que vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? Alors ? […] Répondez aux questions sinon… au lieu d'accuser les médias, c'est trop facile ! Est-ce que vous demandez toujours l'abandon ? Attendez ! Vous dites que vous n'avez aucun lien, que vous ne soutenez pas ce qui s'est passé, mais vous demandez toujours la dissolution de la Jeune Garde. [Sic] […] Vous demandez l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? […] Ma question, c'était est-ce que vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ?

Rideau.

L'intervieweuse avait du reste indiqué le sens de ses priorités dès le début de l'entretien. Alors qu'une parade néonazie s'apprêtait à démarrer dans les rues de Lyon [5], Brigitte Boucher la présenta comme une « marche » [6] avant de questionner Danièle Obono sur la potentialité, à cette occasion… d'« un nouveau lynchage de l'ultra-gauche » : « Les antifas seront peut-être aussi présents sur place, est-ce que vous voulez leur adresser un message, à l'ultra-gauche ? Est-ce que vous les appelez au calme ? Est-ce que vous les appelez au calme ? On vient d'avoir ce lynchage de Quentin Deranque, est-ce que vous les appelez au calme ? »

Un journalisme inquisiteur

Autre cas d'école – et non des moindres – avec la très prescriptrice émission dominicale « BFM Politique », où était invitée, le 22 février, la présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale Mathilde Panot. Comme ailleurs, trente minutes sur quarante-deux ont porté sur l'affaire de Lyon. Comme ailleurs, alors que de l'aveu du présentateur Léopold Audebert lui-même, « aujourd'hui, à ce stade de l'enquête, pénalement, il n'y a rien contre lui », le cas Raphaël Arnault a déchaîné la meute : les journalistes ont cité son nom pas moins de seize fois sur une tranche de quinze minutes. Et comme ailleurs, leur démarche a consisté à stigmatiser, disqualifier et brutaliser l'invitée.

Exemple avec Amandine Atalaya :

Amandine Atalaya : Donc pour vous, il n'y a pas de responsabilité de la part de ce député de La France insoumise dans le choix de ses collaborateurs pour commencer ? Il n'y a pas de responsabilité morale et politique ? […] Il n'y a pas de responsabilité ? Il n'y a pas de responsabilité politique et morale ? [Léopold Audebert : Mathilde Panot, Mathilde Panot. On vous pose une question très directe, s'il vous plaît, répondons à ça s'il vous plaît. Allons-y.] Sur la responsabilité politique et morale de Raphaël Arnault.

La réponse ne convenant (toujours) pas aux journalistes, le présentateur insiste : « Amandine vous pose une question plus précise ! Elle vous parle de la responsabilité morale. » Mathilde Panot tente-t-elle de s'extirper de la nasse policière et d'amorcer un développement politique sur les violences de l'extrême droite ? Elle est interrompue quasi immédiatement… et ramenée au point 0 :

Amandine Atalaya : Mais pour poursuivre, Mathilde Panot, sur Raphaël Arnault. Pour être très factuelle sur Raphaël Arnault, […] il n'y a pas une responsabilité pour vous de l'employeur non plus ? C'est-à-dire ses collaborateurs sont censés travailler à ses côtés à Paris. Pourquoi […] étaient-ils à Lyon ce jour-là ? Était-ce sur leurs heures de travail, par exemple ? […] Je parle de la responsabilité de l'employeur.

Rappelant qu'elle n'est pas enquêtrice, exhortant les journalistes à respecter le cours de l'investigation, la députée insoumise essaye-t-elle ensuite une critique de l'instrumentalisation de cette affaire par le champ politique ?

- Lépold Audebert : C'est très important, votre parole était attendue Mathilde Panot sur ce point : pas de démission de Raphaël Arnault ?

- Mathilde Panot : Certainement pas.

- Amandine Atalaya : Ni de suspension du groupe de La France insoumise ?

- Mathilde Panot : Non, certainement pas.

- Jules Pecnard : Et il sera réinvesti aux prochaines élections législatives ?

- Mathilde Panot : Mais écoutez… oui, enfin…

- Léopold Audebert : Oui ?! Il sera investi ?

- Jules Pecnard : Il sera investi…

- Léopold Audebert : En 2027 s'il y a dissolution, après l'élection présidentielle, il sera réinvesti ?!

- Mathilde Panot : S'il le souhaite, oui.

- Léopold Audebert : S'il le souhaite… Et vous le souhaitez, vous ?

Tous extraits de la première moitié de l'émission, ces morceaux choisis forment un volet à part entière de l'interview : 36 interruptions en six minutes, soit une fois toutes les dix secondes.

Et les procureurs reviennent à la charge après la publicité : « Vous lui avez parlé [à Raphaël Arnault] récemment ? » ; « Qu'est-ce qu'il vous a dit ? » ; « Pourquoi il parle pas aujourd'hui ? » ; « Il ne serait pas temps pour vous qu'il ait une expression publique ? » Un journalisme que l'on se gardera de caractériser lorsque face à un tel traitement, le présentateur pose la cerise sur le gâteau : « Comment il va aujourd'hui, Raphaël Arnault ? »

Les menaces de mort dont fait état Mathilde Panot n'encouragent chez eux aucune relâche. Comme Agathe Lambret sur Franceinfo, la journaliste de BFM-TV lit au débotté des extraits du décret de dissolution de la Jeune Garde, sans contextualisation, dans le brouhaha le plus total, mais avec le soutien appuyé de son confrère qui, en bon élève, allie le geste à la parole : « Il est là ce décret ! Je vais le montrer pour les personnes qui nous regardent. Il est là. »

Et ça continue : « Jean-Luc Mélenchon revendique aujourd'hui que la Jeune Garde soit liée et alliée à la FI […], vous ne voyez pas le problème ?! » ; « Êtes-vous toujours alliée et liée comme le dit Jean-Luc Mélenchon à la Jeune Garde ? » ; « Vous êtes contre sa dissolution ? » ; la question sera posée quatre fois. Et comme pour toutes les autres, différents députés LFI y avaient déjà répondu (mille fois) au cours de la semaine écoulée…

Le cirque se (re)produit donc sans trêve et il avait d'ailleurs commencé en fanfare. Signalons en effet que dès l'introduction, les intervieweurs ont disserté autour d'un propos présenté comme une citation de Jean-Luc Mélenchon, sourcée comme telle à l'écran… alors qu'elle n'en était pas une. Voyons plutôt :

Si les journalistes avaient seulement pris la peine de (vraiment) lire ce qu'ils affichaient sur leur écran, ils se seraient (sans doute) rendus compte qu'il s'agissait en réalité d'un extrait d'article journalistique. Publié dans La Tribune dimanche en l'occurrence, où un mot de Jean-Luc Mélenchon fut détaché de son contexte d'énonciation originel avant d'être intégré dans un autre récit que le sien : celui du journaliste, utilisant le discours indirect libre – un procédé narratif très intéressant en littérature… beaucoup moins en journalisme. En début d'émission, ce plantage en règle avait en tout cas donné lieu à des interpellations très assurées :

- Léopold Audebert : Mathilde Panot, vous êtes capable de regarder la caméra [Il regarde la caméra.] et de dire aux parents de Quentin Deranque que c'est une bataille de rue qui a mal tourné ? Est-ce que vous pouvez dire ça aux parents de Quentin Deranque ?! […]

- Amandine Atalaya : Tout en disant « qui s'en souviendra » Mathilde Panot… Tout en disant « qui s'en souviendra »… Enfin… ça semble une façon évidente de minimiser ce qui s'est passé.

Sauf que Jean-Luc Mélenchon ne l'avait pas dit. Le présentateur en conviendra d'ailleurs en toute fin d'émission : alerté dans l'oreillette, il consacrera une minute à « rétabli[r] les faits », mais aucun des trois journalistes ne présentera la moindre excuse. Après un tel déballage de hargne, comment s'en étonner ?

Au cours de l'émission, Mathilde Panot a légitimement critiqué la diabolisation médiatique dont son mouvement politique fait l'objet. Venue avec quelques reproductions de Unes de presse (Marianne, La Tribune dimanche, L'Express), elle entendait pointer la responsabilité des grands médias dans la normalisation de l'extrême droite et dénoncer « l'inversion des valeurs » à laquelle ils se livrent. Elle ne croyait pas si bien dire : la séquence en a instantanément généré une nouvelle. Coupable de l'ultime affront – critiquer les médias dans les médias –, elle est assaillie ni une ni deux par le présentateur : « Donc c'est la presse qui est responsable Mathilde Panot ?! C'est très important ce que vous venez de faire ! Il n'y a pas une liberté de la presse en France ?! » Orwell, disions-nous : « la violence, c'est la gauche » ; « les antifascistes, ce sont les fascistes » ; « critiquer les médias, c'est attaquer la démocratie ».

***

Les « interviews » audiovisuelles figurent parmi les formats les plus suivis et les plus prescripteurs du PAF ; ceux dont des extraits seront rediffusés sur les antennes, cités dans les dépêches, postés sur les réseaux sociaux, commentés sur les plateaux et dans les articles des journalistes politiques. Ce sont aussi, par conséquent, des dispositifs parmi les plus verrouillés, encadrés par les journalistes les plus en vue, disposant d'un fort capital professionnel, qui ne doivent leur position (et leur longévité) qu'à leur conformité la plus totale avec les « bonnes » manières d'exercer le journalisme politique en général et l'interview en particulier, et à leur adhésion intransigeante au discours dominant. Diaboliser LFI jusqu'à l'écrasement ; blanchir et promouvoir l'extrême droite : les « entretiens » audiovisuels ont été une excellente loupe pour observer cette dynamique à deux faces, normalisée dans la quasi-totalité des grands médias. Cette semaine-là, au-delà du double standard éclatant qu'ils ont donné à voir – tant du point de vue de l'agenda, du cadrage, que des sommations adressées aux responsables politiques de gauche –, ces dispositifs ont montré à quel point ils fonctionnent comme des espaces de mise au pas. Dès lors, parce que les invités LFI jouent le jeu médiatique sur la forme (aller dans ces dispositifs, se plier au « question/réponse ») tout en refusant de jouer le jeu médiatique sur le fond (consentir aux injonctions et cocher les cases du bingo journalistique de la « respectabilité »), ils déclenchent les foudres de l'éditocratie. Une éditocratie qui s'illustre, au passage, par sa capacité à exercer une violence symbolique de très haute intensité au moment même où elle prétend condamner « la violence » et « la brutalisation » du débat public. Face à de tels interrogatoires, les différentes instances représentatives de la profession, des SDJ aux syndicats, parviendront-elles à expliquer, de façon détaillée, en quoi il en va là d'une quelconque forme de journalisme ?

Pauline Perrenot


[1] « Alerte à la bombe à la CGT à Lyon, agressions de jeunes communistes à Tours, dégradations de locaux… L'extrême droite multiplie les violences », L'Humanité, 23/02.

[2] BFM-TV pour la première – dont on rappelle également qu'elle est la compagne de Benjamin Duhamel et la belle-fille de Nathalie Saint-Cricq – et « Le Petit Journal » puis le groupe Bouygues (LCI et TF1) pour le second, après avoir été à l'origine du « Lab d'Europe 1 » d'actualité politique, laboratoire de la substantifique moelle du journalisme politique dans toutes ses (pires) pratiques.

[3] 19'20 sur 23'35 d'interview.

[4] Sur ces éléments, relire le chapitre de Pierre Bourdieu « Des débats vraiment faux ou faussement vrais » dans Sur la télévision, Raisons d'agir, 2008, p. 32.

[6] Elle en fera d'ailleurs le service après-vente le lendemain matin.

02.03.2026 à 14:31

Iran : lobbying pro-chah dans les médias français

Quentin Müller
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Un agenda, ça se travaille.

- Loin du Proche et du Moyen-Orient /
Texte intégral (1705 mots)

Un agenda, ça se travaille.

« Guerre des 12 jours », soulèvement du peuple iranien contre la dictature au pouvoir, menaces états-uniennes d'intervention militaire : même avant les attaques israélo-américaines du 28 février, la question iranienne occupait régulièrement l'agenda médiatique. À chaque fois, c'était l'occasion pour une poignée d'entrepreneurs de cause de battre campagne pour Reza Pahlavi, fils du dernier chah d'Iran. S'ils n'ont pas le monopole de la critique du régime iranien, absolument consensuelle dans le débat public français, ils sont hégémoniques pour traiter de l'alternative politique en Iran : l'autodétermination du peuple iranien n'est quasiment pas un sujet médiatique. C'est que les défenseurs de Reza Pahlavi ont tout des bons clients : soutiens des gouvernements états-unien et israélien, adversaires revendiqués de la gauche française, ils s'inscrivent parfaitement dans l'air du temps médiatique.

Des réseaux à la manœuvre

La campagne pro-Pahlavi dans les médias français s'appuie sur des relais bien insérés dans le milieu politico-médiatique : d'après Intelligence Online, c'est l'ancien conseiller en communication de Bruno Retailleau, Jean-Baptiste Doat, qui a permis à Reza Pahlavi d'être invité tout récemment au 20h de TF1 (16/02). De quoi donner un coup d'accélérateur à sa tournée : dix jours plus tard, il trônait en majesté en couverture du Point (26/02).

Comme aux États-Unis, Reza Pahlavi bénéficie de l'appui de groupes de pression pro-israéliens : le 9 février, l'organisation à Paris d'une soirée spéciale « Iran, silence on tue » par Agir Ensemble, une émanation du lobby Elnet France, réunissait des figures médiatiques bien connues (Raphaël Enthoven, Rachel Khan, Jean Quatremer, Arthur etc.) derrière le drapeau français et le drapeau iranien de la dynastie Pahlavi, réunis côte à côte. À l'origine destiné à soutenir les manifestations durement réprimées par le régime iranien, l'événement a pris une tournure politique, fustigeant tour à tour la gauche et LFI – « ce que la politique a produit de pire au XXIe siècle » dixit Raphaël Enthoven.

Entrepreneurs de cause : Mona Jafarian comme figure de proue

Parmi les soutiens de Reza Pahlavi, on trouve notamment Mona Jafarian. Proche de la galaxie printaniste, ardente défenseuse d'Israël, elle est une habituée des plateaux télévisés, sur lesquels elle martèle ses éléments de langage contre le droit international et « la gauche qui est dans le déni » (TV5 Monde, 19/01). L'« influenceuse monarchiste », comme la décrit Blast (24/01), qui tweete frénétiquement au nom du collectif Femme Azadi, a droit à des portraits complaisants dans Le Figaro (27/09/24) ou Marianne (8/01) et fréquente régulièrement le plateau de Franceinfo – l'occasion à chaque fois de promouvoir Reza Pahlavi (10/01 et 1/03).

Dans la même veine, Mahnaz Shirali est régulièrement invitée par CNews, Franceinfo ou Sud Radio. Elle aussi colle à un narratif faisant de l'Iran un pays acclamant le retour de Reza Pahlavi. Elle aussi fustige la gauche française et ses intellectuels. Au micro de Jean-François Achilli (Sud Radio, 12/01), ça donne ceci : « La situation iranienne sort des cases préétablies de la gauche française qui domine les médias. [Comme] les Iraniens sont anti-musulmans, anti-islam et qu'ils brûlent les mosquées, ça ne plaît pas à la gauche mélenchoniste et à la gauche française, parce qu'ils sont devenus des pro-islamistes maintenant et ils défendent bec et ongles les islamistes sur le sol français. » Tout en finesse.

L'extrême droite médiatique en campagne

Quelques jours plus tôt, Mahnaz Shirali était déjà invitée sur les ondes de Sud Radio (9/01), cette fois aux côtés de Sahand Saber, porte-parole d'un collectif d'avocats franco-iraniens pro-monarchie. Face à eux, la présentatrice Céline Alonzo verse dans la propagande : « Partout en Iran, le peuple appelle au retour de Reza Pahlavi, prince héritier d'Iran. » Sahand Saber, qui est par ailleurs présenté comme ex-collaborateur de Reza Pahlavi, aura ensuite tout loisir de dérouler : portrait laudateur de Pahlavi, minimisation des crimes de son père, réécriture de l'histoire favorable au chah.

Ce n'est pas tout, puisque Sud Radio invitera aussi Arash Derambarsh (15/01), adjoint au maire de Courbevoie qui défend les attaques israéliennes de juin 2025 et fustige les « gauchistes et les islamistes » en France qui avaient protesté contre. Lui aussi défend le retour du chah et affirme qu'une « très grande majorité des Iraniens veulent le retour du chah et de la royauté et dans la très grande majorité, ils veulent une intervention du président Trump qui est très populaire en Iran ».

Quant à la galaxie Bolloré, elle semble tout particulièrement apprécier la famille Pahlavi. En juin, Europe 1 (18/06/25) donnait la parole à Christian Pahlavi, neveu du dernier chah, et à Pierre, son fils, dans une émission tout simplement titrée « L'Iran a besoin d'une monarchie, c'est la meilleure solution pour faire rayonner ce pays ». Déjà l'an dernier (6/02/25), lors de son passage en France, Reza Pahlavi était interviewé sur le plateau de CNews par Laurence Ferrari. Sobrement présenté comme « le prince héritier d'Iran », il avait pu dérouler son programme en toute tranquillité.

L'omniprésent Emmanuel Razavi

Paris Match aussi s'est montré particulièrement actif pour faire la promotion de Reza Pahlavi. Dans une interview publiée le 17 mai 2024, c'est un certain Emmanuel Razavi, dont nous avons déjà croisé la route, qui pose les questions. La toute première d'entre elles, commençant par « Votre altesse impériale », donne le ton. Paris Match publiera d'autres papiers dans le même registre, notamment un « Royal Blog » sur Farah Pahlavi, femme de l'ancien chah, intitulé « L'histoire en images d'une impératrice sans royaume » (23/02).

Emmanuel Razavi met à profit son entregent : il publie une autre interview de Reza Pahlavi dans Le Figaro Magazine (13/01) et une recension laudative des mémoires de sa mère dans Atlantico (15/02). Un papier sentimental, écrit à la première personne, qui laisse peu de doutes sur son parti pris : « Comme beaucoup d'Iraniens, j'aime résolument l'impératrice Farah. Pas en raison de ce qu'elle incarne, mais plutôt en raison de ce qu'elle est sur le plan personnel. […] Elle ne s'est jamais montrée abattue, et jamais elle ne s'est posée en victime. Ceux qui la connaissent de près le savent : alors qu'elle aurait pu vivre une vie "facile", elle a choisi de se consacrer au peuple iranien. » Ou encore : « Visionnaire, elle a toujours eu l'intelligence de considérer que chaque destin est important. Elle sait ainsi combien les Iraniens de l'intérieur souffrent, s'en inquiétant et s'interdisant de se plaindre d'une vie qui ne l'a pourtant pas épargnée. »

Emmanuel Razavi multiplie aussi les entretiens sur LCI ou Valeurs actuelles pour encenser Reza Pahlavi… et dénoncer une pseudo-connivence entre LFI et la République islamique d'Iran. « La réalité, c'est qu'on [les Iraniens] est contre l'islamisme et contre le communautarisme. On considère que l'Iran, débarrassé des mollahs, devrait être à nouveau allié à Israël. Donc on ne correspond pas du tout à l'image clichée que l'extrême gauche véhicule sur les gens d'origine orientale, pour ne pas dire sur les musulmans », explique-t-il (Valeurs actuelles, 25/01) avant de tacler les chroniqueurs plus prudents sur une potentielle intervention militaire des États-Unis. Bref, avec des accents de « guerre des civilisations », Emmanuel Razavi prend la défense de son « altesse impériale », qualifiée au passage « de solution qui rassure tout le monde » et de « libéral progressiste ».

***

Sur ce sujet comme sur bien d'autres, l'agenda médiatique est travaillé par des entrepreneurs de cause et d'authentiques lobbyistes. Les journalistes n'y sont pas toujours sensibles, et les campagnes n'ont pas toujours autant de succès. On constatera néanmoins que soutenir les impérialismes occidentaux et s'attaquer à la gauche sont des atouts pour être relayé dans les médias dominants… même quand il s'agit de défendre le rétablissement d'une monarchie autoritaire.

Quentin Müller

27.02.2026 à 10:35

France Télévisions : la dépolitisation expliquée par les « dépolitisateurs »

Jérémie Younes
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Texte intégral (1533 mots)

Manifestement interpellée par des téléspectateurs, France Télévisions a envoyé au charbon son directeur délégué de l'information, Pascal Doucet-Bon, qui s'est fendu d'une tribune sur le site de France Info : « Pourquoi la rédaction de France Télévisions décrit-elle Quentin Deranque comme un "militant nationaliste proche du collectif identitaire Némésis" ou un "militant identitaire" ? » (21/02). Ce qui nécessite en effet des explications – un peu de pédagogie. On ne sera pas déçu du voyage.

« La qualification politique d'une personne », nous explique M. Doucet-Bon, « est un exercice délicat ». Aussi, « dans un contexte électrique », le service public a-t-il choisi de faire œuvre de transparence. Comment les termes ont-ils été choisis ?

Uniformisation par le haut

La première phrase — et un bon tiers du papier – répond à une autre question : par qui ? Réponse : par « la direction de l'information ». C'est cette direction qui, sur la base de la « synthèse des enquêtes » de ses « reporters », sélectionne et décrète les mots à utiliser. Il s'agit là d'une « démarche collective » qui, nous précise-t-on, n'a rien d'un « oukaze ». L'objectif est d'éviter « une cacophonie » sur les différentes antennes du groupe et de répondre ainsi à une « exigence de cohérence ». Une « exigence de cohérence » qui ressemble à s'y méprendre à une exigence d'uniformisation : le fait que ces qualificatifs soient choisis par la direction et non par les reporters indique que cette uniformisation se fait par en haut, privant les travailleurs de l'information de l'une de leurs principales prérogatives. La « cacophonie » évitée, on se passera avec elle du « pluralisme » des analyses journalistiques, qui n'a donc pas droit de cité. Faisons confiance à la direction et à son art de la « synthèse » !

Dépolitisation, confusionnisme et journalisme technico-technique

En s'appuyant sur le Larousse, Doucet-Bon explique d'abord pourquoi Quentin Deranque peut être qualifié de « militant ». Il s'adresse ici manifestement aux auditeurs de droite(s) ayant protesté contre l'utilisation du terme sur le service public. Mais il ne va pas jusqu'à leur signaler que ce que de nombreux journaux de droite et d'extrême droite ont fait, c'est-à-dire se contenter de le qualifier d'« étudiant » ou de « jeune homme », relève de la désinformation par omission. Le terme « militant » est politiquement plus signifiant et contextuellement plus éclairant – mais Doucet-Bon préfère éviter toute évocation d'un choix éditorial : à France TV, on se fonde « sur des faits » (c'est l'intertitre).

Philippe Doucet-Bon en vient à sa méthode pour les mots « identitaires » et « nationalistes » que la rédaction a retenus, au détriment, par exemple, de « néofasciste », « néonazi » ou « d'extrême droite ». Un critère précède tous les autres, selon le directeur délégué de l'information : l'officialité, qu'il confond aussitôt avec « les faits » précédemment évoqués. Alors qu'il nous assurait se fonder sur le travail des reporters de terrain, Doucet-Bon le balaye sous nos yeux : certes, Quentin Deranque appartenait à un groupuscule néofasciste de Bourgoin ; certes, Quentin Deranque a participé à la marche néo-nazie du C9M à Paris, en mai 2025 ; certes, l'Action française a affirmé qu'il était l'un de ses militants. Mais certains de ces groupes n'ont pas vraiment « d'existence légale », explique-t-il en clôturant le dossier.
Alors, que retenir de tout cela ? La réponse à cette question pourtant cruciale tient en une phrase : « Cet adjectif, ["nationaliste"], comme l'adjectif "identitaire", sont les plus petits communs dénominateurs des philosophies des mouvements fréquentés par le jeune homme. » Le « plus petit dénominateur commun », vraiment ? Et si c'est la direction qui fait le calcul – en enlevant de l'équation les groupuscules fascisants, sous prétexte qu'ils n'ont pas de « caractère officiel » – on vous prie de croire au résultat ! Voilà une bien sommaire et curieuse méthode pour caractériser politiquement un individu, qui conduit inévitablement au concours d'euphémismes.

L'analyse historique, sociologique, idéologique ? Trop compliqué, d'ailleurs n'en parlons pas, mais faisons du journalisme « neutre » et « objectif » labellisé France Télé, grâce au « plus petit dénominateur commun » du parcours biographique officiel. Brandir un tel concept, manier de tels faux-fuyants est un véritable aveu d'incompétence, ou d'inconséquence – mais Doucet-Bon poursuit, imperturbable : « Un choix informé et en conscience, dans un contexte électrique. » Notons, avec un rien d'amusement, qu'un tel procédé devrait conduire France Télé à présenter Jean-Luc Mélenchon, ancien sénateur socialiste, comme un réformiste de centre gauche – ce qu'elle ne fait évidemment pas. Double standard ?

Le centrisme méthodologique du journalisme neutre et objectif

L'absence du moindre recours au savoir académique pour se donner les moyens de caractériser politiquement un individu éclate dans les sources que cite l'article en conclusion, comme dans un mauvais travail d'étudiant :

L'AFP, les fameuses « enquêtes », les réseaux sociaux, des articles de 5 titres de presse, dans un joyeux pluralisme : Le Monde, Le Figaro, le Huffington Post, Libération et Valeurs Actuelles. En piochant aussi bien dans le « journal de référence » que dans un magazine d'extrême droite, on obtient normalement un consensus raisonnable… Duquel ne participent pas, à l'évidence, les médias et journalistes (pour la plupart indépendants) ayant pourtant publié les informations les plus fournies dans cette affaire [1]. Et pour cause : rappelons que pour la rédaction de France Info, un média comme Basta est « clairement marqué à gauche […] donc pas neutre », au contraire visiblement de Valeurs actuelles, clairement marqué à l'extrême droite et donc suffisamment « neutre » pour être revendiqué et légitimé en tant que source première par France Info. Là encore, le « double standard » est un instrument de mesure de phénomènes plus larges : dépolitisation… et droitisation.

La direction de France Télé se conforte en tout cas dans son idée à la lecture des « commentaires contrastés » reçus sur ses choix : certains téléspectateurs ont trouvé que « nationalistes » et « identitaires » étaient de doux « euphémismes », quand d'autres étaient scandalisés que l'on salisse ainsi la mémoire de Quentin Deranque. C'est bien la preuve que nous sommes équilibrés, semble conclure M. Doucet-Bon, avant de répondre à une question que nul n'avait posée, à savoir que ces choix ne sauraient s'imposer aux invités. Fin de la séance pédagogique.

***

Et pourtant, « dans un contexte électrique », la séquence politico-médiatique, entre dépolitisation et blanchiment par euphémisme de groupuscules fascistes, aurait mérité mieux que ce laborieux exercice. Rappelons qu'on a pu entendre sur Franceinfo (15/02) l'Action Française présentée comme un simple « mouvement nationaliste et royaliste », sans qu'on ne daigne systématiquement rappeler son antisémitisme historique ou son appartenance à l'extrême droite ; le service public télévisuel est allé jusqu'à diffuser benoîtement les slogans de cette ligue fasciste du siècle dernier pendant toute une après-midi. L'ironie du sort a voulu que ceci advienne presque 90 ans jour pour jour après que la même Action Française a tabassé Léon Blum en plein Paris, le 13 février 1936. Mais ce fait-là n'intéressait pas France TV. Ce qui compte plus que la mise en perspective historique, pour « un choix informé et en conscience », c'est la logique du « plus petit dénominateur commun ». Au risque d'oublier les plus grands éléments de réponse.

Jérémie Younes


[1] Citons par exemple Ricardo Parreira (notamment pour Reflets), Streetpress, Mediapart, L'Humanité, etc.

23.02.2026 à 19:12

Antifascisme et LFI : les médias brutalisent le débat public

Jérémie Younes
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Texte intégral (3722 mots)

Rouleau compresseur.

C'est une actualité qui a écrasé toutes les autres pendant une semaine entière : la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste tué après une rixe avec des militants antifascistes, a totalement saturé le débat public. Les premières informations tombent un vendredi soir (13/02), en fin d'après-midi, et l'emballement est presque immédiat. Tout est réuni pour que les médias ne parlent plus que de ça : des vidéos accablantes ; un récit des événements installé par des petites vedettes de l'extrême droite médiatique ; l'implication potentielle de membres du collectif antifasciste (dissous) la Jeune Garde et de l'assistant parlementaire d'un député LFI ; des déclarations tapageuses émanant d'une très large partie du personnel politique.

Dépolitisation et décontextualisation d'un fait médiatique « total »

Devant cette équation, les chefferies éditoriales n'hésitent pas longtemps : la mort de Quentin Deranque devient un fait médiatique « total » qui, dans la hiérarchie de l'information, supplante tous les autres sujets. Unes de journaux, magazines d'actualité, émissions de débats, interviews politiques, journaux d'information, reportages, enquêtes : la presse fait assaut de tous les formats pour traiter l'affaire de Lyon, et l'on a parfois l'impression de lire un seul et même grand journal, au sujet unique. Il n'y a certes pas tous les jours des morts directement liés à des affrontements politiques de rue : nous le disions plus haut, cet élément parmi d'autres raisons matérielles et objectives expliquent, d'un point de vue journalistique, que le sujet fasse « événement ». D'autant qu'à la faveur d'une mécanique désormais bien huilée, la machine Bolloré se met instantanément en branle pour faire « effet d'hégémonie » : propulser le sujet sur le devant de la scène et installer son cadrage des événements, main dans la main avec la fachosphère en général et le groupuscule d'extrême droite Némésis en particulier. Sa porte-parole, Alice Cordier, s'est notamment démultipliée d'Europe 1 à CNews, où elle enregistre au moins un passage par jour entre le 12 et le 16 février.

C'est néanmoins (très) loin d'être toujours le cas : disposant d'un pouvoir d'agenda et de hiérarchisation, les grands médias sélectionnent les faits de violence qu'ils vont traiter ; disposant d'un pouvoir de problématisation, ils choisissent la manière dont ils vont en parler : certains seront couverts à la manière de faits divers, là où d'autres seront montés en épingle et/ou analysés comme les symptômes de phénomènes sociaux et politiques. La mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat ? Fait divers ; une dépêche suffira. Celle de Thomas Perotto à Crépol ? Émissions d'actualité à n'en plus finir, interviews politiques, débats sur le concept frauduleux de « racisme anti-blanc ». L'assassinat de l'ex-rugbyman Federico Martin Aramburú ? Fait divers, attendons le procès. De nombreux médias indépendants ont d'ores et déjà pointé le double standard flagrant que recouvre cette séquence médiatique [1].

Paradoxalement, la place qu'occupe l'événement n'est pas le gage d'une meilleure information. La course au scoop entraîne inévitablement ses cohortes d'erreurs ; la complaisance pour un récit directement dicté par une extrême droite dotée d'une crédibilité a priori, sa vague de désinformation ; le commentaire en plateau, sa part de conjectures et de divagations ; l'instantanéité exacerbée, son lot de biais ordinaires : présentisme, déshistoricisation.

Et il est peu de dire que les médias ont rechigné à inscrire cette rixe dans son contexte historico-politique. L'enracinement local et les exactions de l'extrême droite lyonnaise sont pourtant documentés depuis longtemps ; les mots d'ordre d'auto-défense antifascistes sont centenaires ; les affrontements, à Lyon particulièrement, sont récurrents. Mais nous avons là un fait social et politique qui n'intéresse pas, en règle générale, les médias dominants. Les défilés néofascistes, les expéditions racistes, les agressions et les meurtres commis par l'extrême droite ? Des faits divers, très rarement – pour ne pas dire jamais – des faits politiques, alors que dans le spectre des violences politiques, ils constituent incontestablement, de l'aveu des chercheurs spécialisés, la dynamique la plus saillante de la dernière décennie [2].

Le traitement médiatique n'a pas « seulement » occulté le contexte : il lui a instantanément préféré un cadrage articulé autour des liens réels ou supposés entre cette actualité… et LFI. Dès lors, le débat médiatique autour de la mort de Quentin Deranque s'est mué en véritable rouleau compresseur destiné à disqualifier, si ce n'est à criminaliser l'antifascisme en général, et LFI en particulier.

La « violence » de la gauche sous le feu des projecteurs

Le cadrage est hégémonique et tient dans une équation journalistique toute simple : si l'on voit de la violence politique dans la rue, c'est parce que LFI porte un « discours violent ». Voici, dans les premiers jours, le « contexte explicatif » que la presse veut bien entendre et laisser exister. Suivisme oblige, il coïncide avec les premières réactions du pouvoir politique et de l'extrême droite qui, tour à tour et sans attendre que les responsabilités pénales soient établies, vont unanimement pointer du doigt La France insoumise : « Il faut appeler un chat un chat, La France insoumise encourage depuis des années un climat de violence », synthétise la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur BFM-TV (16/02).

Les grands médias s'arrachent les acteurs les plus influents pour le spectacle, invités dans les formats les plus exposés à dérouler le leitmotiv : Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, est au 20h de France 2 le dimanche soir (15/02) ; Gérald Darmanin, ministre de la Justice, trône le même jour dans l'émission dominicale « Le grand Jury » du trio RTL - Le Figaro - Public Sénat ; Jean-Philippe Tanguy dans celle du service public, « Questions politiques » (France Inter et Franceinfo, en partenariat avec Le Monde)… Recueillies en toute complaisance, leurs déclarations font immédiatement l'objet de dépêches AFP, reprises par l'ensemble de la presse. Elles donnent le ton de la couverture qui va suivre : qu'on lise Libération ou Le Figaro, que l'on regarde CNews ou TF1, que l'on écoute RTL ou France Inter, personne ne trouve rien à redire à ce cadrage : la « violence » de LFI est une évidence au sein du journalisme politique et, pour la plupart des médias, sa « responsabilité morale » est la question qui s'impose.

Elle est d'ailleurs le sujet de toutes les chroniques, de toutes les interviews politiques et de tous les éditos : « Quand la violence verbale est ainsi banalisée, estime Patrick Cohen, la violence tout court [...] est toujours au bout du chemin. » (France Inter, 16/02) Le pluralisme est atone, les interviews se muent en gardes à vue pour les membres de LFI… et en boulevard de calomnies pour ses opposants. Bref, « l'actu » est partout la même : « LFI dans la tourmente ».

Le « deux poids, deux mesures » de la séquence opère également à cet endroit précis du cadrage, et le traitement de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, si les faits ne sont pas réellement comparables, est à cet égard un bon indicateur. Dans cette affaire, Loïk Le Priol, principal suspect, mis en examen pour « assassinat », est un militant du GUD, dont les liens avec le Rassemblement National sont avérés. Invité sur France Inter après la mort de Quentin Deranque (17/02), Manuel Bompard reproche aux intervieweurs, qui consacrent alors 20 minutes sur les 28 de l'entretien à la mise en accusation de La France insoumise, de ne pas avoir fait la même chose avec l'extrême droite lors de l'assassinat d'Aramburú. La remarque indigne Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos : « Bien sûr que nous l'avons fait ! » Vérification faite : non, France Inter ne l'avait pas fait. Certes, l'assassinat de Federico Martin Aramburú était dans les journaux du matin, au 13h, et même dans ceux du soir. Mais dans les quinze jours qui ont suivi cet assassinat, pas moins de quatre représentants de l'extrême droite ont défilé dans la même case que Manuel Bompard, celle de 8h20 : dans l'ordre, Marion Maréchal, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Éric Zemmour. Résultat ? Pas une seule question ne leur fut adressée à propos de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, ni, a fortiori, sur les liens entre le GUD et le RN ou plus généralement, sur la violence politique d'extrême droite. Pas une seule. À la même époque sur BFM-TV (25/03/22), Apolline de Malherbe posera bien la question à Jordan Bardella, lequel la balayera en une phrase : « N'essayez pas de chercher des liens. » Docile, l'intervieweuse n'y reviendra pas : la question n'était pas devenue le sujet prioritaire d'une interview… et encore moins un débat public national.

Excommunication de LFI

Le « discours violent » de LFI est un « ça va de soi » journalistique : les journalistes dégainent l'anathème en se croyant dispensés de toute argumentation, en même temps qu'ils passent sous silence la doctrine non-violente qui structure la philosophie du parti de gauche depuis sa naissance, laquelle est répétée clairement et régulièrement dans ses meetings et conférences. Ce refrain, bien sûr, n'est pas nouveau. Quelques signifiants creux permettent aux intervieweurs et aux débatteurs de synthétiser et rabâcher le crédo, comme la « brutalisation » ou la « bordélisation ». Mais que recouvrent réellement ces mots ? Lorsque les journalistes s'aventurent à les caractériser, c'est le drame : sur Franceinfo par exemple, Alix Bouilhaguet, qui n'en est pas à son premier usage de méthodes déloyales, est obligée d'aller piocher dans un meeting… de novembre 2022 pour retenir deux mots contre LFI : « méthodes impactantes ». Remis en circulation sur les réseaux sociaux, le court extrait fabrique naturellement la question de cette grande enquêtrice face au député Alexis Corbière : « [Jean-Luc Mélenchon] qui demande à ses militants dans la salle de passer à des "méthodes impactantes".... Est-ce que ça, il n'y a pas un crescendo dans une forme d'appel à la violence ? » (Franceinfo, 17/02) Une chose est sûre : parmi les commentateurs, il y a un crescendo dans une forme de n'importe quoi.

L'actualité a en tout cas donné une nouvelle vigueur à ce mantra journalistique déjà bien installé, et une nouvelle intensité à son matraquage. Il s'agit désormais de faire porter à La France insoumise la responsabilité non plus seulement d'un « discours violent », mais celle d'un homicide : « Aux soupçons d'antisémitisme, à la récente classification à l'extrême gauche, à la litanie des outrances verbales, s'ajoute désormais un mort. Celui de trop ? » (L'Opinion, 17/02) « Ils viennent de buter un mec », lâche sans retenue le chroniqueur Jérôme Lavrilleux sur RMC (17/02). LFI est un « danger public » en couverture de L'Express, en « extrême dérive » sur celle du Parisien ; Mélenchon est un « poison » à la Une de La Tribune dimanche et a du sang sur les mains dans Charlie Hebdo.

Dans ce bain de boue, l'extrême droite est à son aise. Elle fait l'agenda ; elle donne le ton... et la profession fait ce qu'elle a l'habitude de faire : caisse de résonance. Jordan Bardella décide-t-il opportunément de convoquer une conférence de presse ? Celle-ci se voit multi-télévisée en direct, avec son lot de bandeaux qui flashent, avant d'être commentée par les professionnels du bavardage comme s'il s'agissait d'une allocution présidentielle. Le dirigeant frontiste réclame-t-il un « front républicain » contre LFI ? C'est précisément ce dont vont discuter les journalistes, lesquels ne l'avaient, du reste, pas totalement attendu pour ce faire…

Après avoir à ce point normalisé l'extrême droite, il n'est pas étonnant que les grands médias installent ses mots d'ordre au cœur du débat public : des renversements relayés tantôt froidement comme autant d'actualités dignes d'intérêt – « Mort de Quentin Deranque : Jordan Bardella appelle à un "front commun" contre LFI » (AFP, 18/02) – tantôt très activement, notamment par les chaînes d'information en pointe dans la diabolisation forcenée de la gauche. « Lynchage de Quentin : LFI, nouvel ennemi ? », s'interroge par exemple Franceinfo (16/02) qui, la veille, n'hésitait pas à titrer l'un de ses plateaux : « Ultragauche, antisémitisme : LFI, ennemi politique n°1 ? » (15/02)

Cette séquence dessine un paysage dans lequel les médias d'information disparaissent au profit de salles d'interrogatoires, où les journalistes les plus en vue prennent le rôle de policiers… ou de procureurs. Une tendance que l'on observe sous ses traits paroxystiques dans l'audiovisuel, gangréné par l'éditorialisme sous toutes ses formes. Dans ce concert d'invectives et de partis pris à sens unique, le pluralisme est au tapis. À peu de choses près… Tout en apportant de l'eau au moulin en soutenant que LFI « minimise, nie, et donc banalise la violence », Patrick Cohen entend tout de même dénoncer la « campagne de rejet » qui vise le parti de gauche (France Inter, 18/02) : « Si les mots ont un sens, si on considère que LFI est une organisation criminelle – puisque le mot a été prononcé –, alors il faut la mettre hors d'état de nuire. » Si l'éditorialiste pensait dérouler un raisonnement par l'absurde, il est d'ores et déjà dépassé par la surenchère et l'hystérisation ambiantes : l'idée est en effet envisagée de façon très sérieuse par ses confrères et discutée comme telle sur plusieurs chaînes au même moment.

Sur CNews, Éric Naulleau se pose ainsi « la question de la légalité de LFI, de son interdiction ». Idem sur Franceinfo, où Agathe Lambret, intervieweuse du matin, interroge François-Xavier Bellamy sur l'opportunité « d'interdire LFI » (18/02). Sur un mode plus réservé, nombreux sont les éditorialistes à contempler leur œuvre en rêvant que cette séquence marque la « mort politique » de LFI. C'est le cas d'Isabelle Saporta sur LCI (18/02) : « Je pense que c'est la fin de Mélenchon […]. Je pense qu'il n'y aura plus de deuxième tour de Mélenchon. » Suivie un peu plus tard par Ruth Elkrief, qui ne livre pas les mêmes conclusions… mais témoigne du même espoir : « Est-ce qu'il va survivre à cette crise ? Moi je crois hélas que oui… Ce n'est pas normal, ce ne serait pas normal… » Mettre LFI « hors d'état de nuire » : tel est bien l'objectif de la séquence politico-médiatique.

Haro sur l'antifascisme

L'autre renversement majeur, symptôme s'il en est de l'extrême droitisation généralisée du débat public, concerne bien sûr le traitement de l'antifascisme. À la faveur d'une symétrisation dépolitisée et totalement dénuée de sens, le récit journalistique fait état « au mieux » de « violences » entre « extrêmes » [3].

Certains commentateurs poussent l'orwellisation un cran plus loin : « l'antifascisme, c'est le fascisme ». Le slogan, qui demeurait jusqu'il y a peu l'apanage des habitués de CNews, se retrouve aujourd'hui sur le fronton de Marianne :

De toute façon « le fascisme n'existe pas en France » : c'est Renaud Pila qui le hurle sur LCI (18/02). Thomas Legrand – qui trônait le mois dernier dans Libération pour sonner l'alerte de la 25e heure au sujet de la « banalisation » de l'extrême droite –, titre aujourd'hui son billet : « S'acharner sur un homme à terre, ce n'est pas antifa, c'est fa ». Quand le bruit médiatique fait la boussole, l'inconséquence fait la ligne éditoriale…

Poursuivons avec LCI qui, huit ans après s'être demandé si les zadistes étaient « des "terroristes" comme les autres » suit la même dynamique en organisant un débat intitulé « Faut-il classer les antifas comme terroristes ? » (18/02) Le JDD titre quant à lui sans point d'interrogation – « L'antifascisme, un terrorisme comme les autres » (17/02) – et Le Figaro parle des « fascistes de l'anti-fascisme » (15/02). L'Opinion propose carrément d'« en finir avec la rhétorique de l'antifascisme » (17/02). Sur CNews (17/02), Éric Naulleau résume : « Il faut arrêter de dire militants antifascistes, ce sont des fascistes, ce sont des nazillons, ce sont les sections nazies qui tabassaient des opposants dans les rues de Berlin. »

***

Une « radicalisation de la diabolisation de l'antifascisme » : c'est dans les termes du sociologue Ugo Palheta [4] que nous pourrions synthétiser la nature de cette séquence politico-médiatique. Loin d'être une rupture, et encore moins un accident, elle ne pouvait advenir que sur un terrain progressivement préparé par des années de matraquage contre la gauche et de normalisation de l'extrême droite. Ce qui pose, au fond, cette question : qui brutalise vraiment le débat public ?

Jérémie Younes, avec Pauline Perrenot


[1] Lire par exemple le texte de Rokhaya Diallo « La violence politique à l'heure du deux poids, deux mesures » (Mediapart, 20/02).

[3] Charlie Hebdo figure cette symétrie (16/02) :

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[4] Sur le plateau de Mediapart, 17/02.

17.02.2026 à 08:21

Francesca Albanese : itinéraire et succès d'une fake news

Jérémie Younes
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Texte intégral (2043 mots)

Une députée propage une fake news, un ministre embraye… et les médias se font caisse de résonance.

Le 7 février, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés palestiniens, Francesca Albanese, participe en vidéo à un forum de la chaîne qatarie Al Jazeera. Le lendemain, la députée Caroline Yadan reprend sur ses réseaux sociaux un visuel publié sur Instagram et X par une ancienne responsable de l'American Jewish Committee (AJC), qui met en exergue une (prétendue) citation de la rapporteuse lors de son intervention :

La députée agrémente le visuel d'une « demande [officielle] au Ministre des affaires étrangères de réagir en sollicitant la révocation immédiate d'Albanese de ses fonctions officielles à l'ONU » (X, 8/02). Le 10 février, la députée relaie un montage vidéo diffusé l'avant-veille par la chaîne Youtube de l'ONG UN Watch, décrite par Die Welt comme un « groupe de pression pro-israélien ». Celui-ci contient une coupe de 46 secondes, qui tronque de la même façon que le visuel les propos de Francesca Albanese : elle n'a pas prononcé « Israël est l'ennemi commun de l'humanité ».

Au départ, la manipulation (grossière) n'est reprise et endossée que par des titres marginaux. Causeur, le 9 février : « Scandale : lors d'un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré […] que "l'humanité a un ennemi commun : Israël" ». Ou Atlantico, le 10 : « Obsédées résiduelles : Francesca Albanese désigne Israël comme "ennemi commun de l'humanité" ».

À compter du 10 février, la « polémique » prend une autre dimension, après que Caroline Yadan parvient à convaincre une cinquantaine de députés, la plupart de son groupe (Renaissance), d'adresser un courrier à Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour réclamer la démission de Francesca Albanese, sur la base de cette déclaration qu'elle n'a pas tenue. Atlantico, encore, publie une interview de Caroline Yadan (11/02), opportunité pour recycler une nouvelle fois, et dès la première question, la fake news sur « Israël ennemi de l'humanité » : « Quelle est votre réaction à chaud quand vous voyez une chaîne financée par les Français presque glorifier Francesca Albanese, alors qu'au même moment elle s'affiche avec le Hamas pour désigner Israël comme "ennemi de l'humanité" ? » Il est frappant de constater que tout est faux dans cette question : Francesca Albanese n'a pas désigné Israël comme « ennemi de l'humanité » ; elle ne s'affichait pas avec le Hamas pour ce faire ; le documentaire d'Arte sur lequel portait l'entretien, factuel lui, ne glorifiait en rien Albanese.

Nonobstant, l'opération politico-médiatique de Caroline Yadan est un succès : le jour-même, lors des questions au gouvernement, diffusées sur LCP, la députée obtient que le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot condamne les propos imaginaires de Francesca Albanese et réclame sa démission [1]. Les effets de l'officialité se font immédiatement sentir : une dépêche AFP tombe en fin d'après-midi et se retrouve partout. « Des "propos outranciers et coupables" : la France réclame la démission de la rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens après des déclarations visant Israël » (11/02), reprennent par exemple France Info ou Libération. Le fait que la dépêche contienne le verbatim exact de Francesca Albanese, qui montre clairement qu'elle n'a pas prononcé la phrase qu'on lui prête, n'empêche visiblement pas les rédactions de titrer sur « des déclarations visant Israël ».

CNews en fait l'un de ses débats du soir et le présentateur Gauthier Le Bret cadre la discussion sur la fake news : « La rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens accusée – c'est plus que des accusations parce qu'elle les a tenus ces propos, vous allez le voir dans le sujet – d'avoir tenu des propos plus qu'hostiles à Israël […]. » Dans le sujet en question, la chaîne ne va pas jusqu'à diffuser le montage trompeur, et relaie même les dénégations de Francesca Albanese. Peu importe ! Erik Tegnér (Frontières) en profite pour monter en généralité : « Ce n'est pas juste cette femme qui doit démissionner, c'est l'ONU qu'on doit démissionner ! »

Jean Quatremer (Libération) partage l'analyse, sur LCI le même jour : « Quand on écoute ce qu'elle a dit juste avant, cet ennemi commun, c'est Israël », affirme-t-il après avoir diffusé un nouveau montage des propos de Francesca Albanese qui, justement… coupe ce qu'elle dit « juste avant ». Quatremer fait lui aussi part des dénégations immédiates d'Albanese sur les interprétations malveillantes de sa phrase, mais n'y croit pas beaucoup, lui non plus : « Évidemment qu'elle visait Israël. Et en fait ce qu'elle nous ressort madame Albanese c'est le vieux cliché du complot juif mondial qui a été popularisé par les nazis, mais qui a été revu à la sauce progressiste en complot sioniste mondial. » Choqué, David Pujadas estime « qu'on peut comprendre » certaines critiques portées par Francesca Albanese, « mais c'est autre chose de dire [qu'] Israël est l'ennemi commun de l'humanité ». À ce stade, rappelons que Francesca Albanese n'a jamais prononcé ces mots. Et notons qu'à la suite de sa chronique, Jean Quatremer va recevoir les félicitations publiques de Caroline Yadan sur X : « Merci à Jean Quatremer pour cette démonstration implacable. » (11/02)

Le lendemain, certains titres commencent (enfin) à démonter la fausse information. C'est le cas par exemple du Parisien : « La rapporteuse de l'ONU pour les territoires palestiniens a-t-elle vraiment dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" ? » (12/02). De 20 minutes : « Non, Francesca Albanese n'a pas dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" » (12/02). Ou de France 24, qui y consacre sa chronique « Info ou Intox » : « "Israel est l'ennemi commun de l'humanité" : comment cette phrase a été attribuée à tort à Francesca Albanese » (12/02)

(visuel produit par France 24 pour ses réseaux sociaux)

De façon beaucoup moins claire, Le Monde glisse une information importante au détour d'un article consacré à la déclaration de Jean-Noël Barrot : « Les autorités françaises n'ignorent pas que les accusations portées par Mme Yadan reposent sur un montage qui déforme à dessein l'intervention de Mme Albanese. » Peu importe ! Le Monde semble ne pas faire grand cas de cette « révélation », mais d'autres s'en saisissent, comme l'association des Juristes pour le respect du droit international (Jurdi), qui dépose un signalement pour « délit de diffusion de fausse nouvelle » auprès de la procureure de la République de Paris. Le Figaro rapporte ce signalement et en profite pour réemployer la fausse citation dans son titre : « "Israël est l'ennemi commun de l'humanité" : la justice saisie après des accusations de propos antisémites contre une rapporteuse de l'ONU » (12/02).

Le 12 février, alors que la fausse information est donc déjà « débunkée », Franceinfo invite sur son plateau l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, afin de commenter la fausse citation ! Nathalie Saint-Cricq tentera tout de même un semblant de contradictoire : « Elle se défend en disant que ses propos ont été tronqués… » Joshua Zarka l'interrompt et réitère qu'il est évident selon lui qu'elle « veut dire […] Israël ».

***

Au cours de ces quelques jours de propagation d'une fausse nouvelle forgée par le pouvoir politique [2], Francesca Albanese a fait deux apparitions dans la presse française, une première sur France 24 (11/02) et une seconde sur le site de L'Humanité (12/02). Les deux fois, elle a fermement démenti les propos qu'on lui prêtait, vidéo et verbatim à l'appui. Peu importe ! Nous en sommes désormais au stade où un faux grossier peut prospérer dans les champs journalistique et politique, en toute connaissance de cause, pourvu qu'il permette de poursuivre une campagne de dénigrement. L'Allemagne, l'Autriche et l'Italie ont d'ailleurs embrayé dans la roue de la France, et demanderont officiellement la démission de Francesca Albanese fin février, lors du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. La fake news a produit ses effets…

Addendum (26/02) : Finalement, comme le précise L'Humanité, « la France n'a pas demandé la démission de la rapporteuse spéciale sur les Territoires palestiniens occupés, contrairement à ce qu'affirmait le ministre des Affaires étrangères ».

Jérémie Younes


[1] « La France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese qui visent, non pas le gouvernement israélien dont il est permis de critiquer la politique, mais Israël en tant que peuple et en tant que nation, ce qui est absolument inacceptable. »

[2] Le 16 février, la CNCDH parle d'une « déformation manifeste de ses propos ».

09.02.2026 à 17:52

La « saga » Mulliez et le journalisme béat

Jérémie Younes
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Tournée promo.

- Le journalisme d'élite
Texte intégral (1936 mots)

Le patriarche de la famille Mulliez – Gérard, 94 ans, héritier d'une famille d'industriels roubaisiens du textile, fondateur du groupe Auchan, milliardaire –, n'a pas besoin de posséder un groupe de presse pour que la parution de sa biographie soit un « événement » médiatique. Complaisance partout, journalisme (presque) nulle part : la peopolisation des grands industriels bat son plein, et avec elle, l'hagiographie médiatique du capital.

C'est un « événement » : Gérard Mulliez, l'un des grands patrons les plus « secrets » de France, se raconte pour la première fois dans une biographie signée par sa petite fille, Margaux Mulliez. Le « patriarche » et sa descendante ont pu compter sur Grasset (groupe Hachette, Bolloré) pour l'édition – par pur intérêt éditorial, cela va de soi –, et sur la presse dominante pour la promotion – au nom de l'information, cela va de soi aussi. Tous disposés à recevoir le récit que cette grande famille fait d'elle-même, les grands médias ont déroulé le tapis rouge : pleine page dans Le Figaro, portrait dégoulinant dans Libération, grands entretiens dans Ouest-France et La Voix du Nord, recensions dans Le Monde et Les Échos, passage dans la matinale de TF1…

Le Figaro (2/02)

Le journal quotidien du groupe Dassault y consacre donc une pleine page. Le titre de l'article anticipe les critiques en népotisme et en copinage : « Margaux Mulliez, libre et fière de son nom ». Le Figaro narre l'épiphanie de la petite Margaux qui, à 14 ans, voit son « Daddy » Gérard sur la couverture du magazine Challenges et comprend qu'elle appartient à une famille très riche : « Oui, mais tu sais, ce n'est pas sur le compte de Daddy, c'est sur ceux des entreprises », lui explique alors sa mère, nous rapporte Le Figaro. Une distinction opérationnelle de la plus haute importance – du point de vue fiscalité – qui s'inculque manifestement très tôt chez les Mulliez.

« Figure du capitalisme humanisé » (sic), « entrepreneur audacieux » qui a « révolutionné la grande distribution » : la journaliste Manon Malhère a sorti sa plus belle brosse à reluire pour Gérard Mulliez. Il ne reste pas une tache ! Aussi, Margaux Mulliez, auparavant honteuse de cet « héritage pesant », peut désormais assumer : « Les riches sont très critiqués. La famille Mulliez moins que les autres. Ce livre m'a appris que je pouvais être fière de ce que portait mon grand-père. Aujourd'hui, j'assume entièrement mon nom. » Son « Daddy », raconte le journal, « fondra en larmes lorsqu'elle lui offrira des épreuves du livre, à Noël dernier ». Touchant comme un film américain…

Libération (4/02)

Pour croquer l'héritière Mulliez, Libération a choisi l'inénarrable Luc Le Vaillant. Le portrait de dernière page regorge d'« informations » cruciales, propres au format : « Si l'œil est couleur châtaigne, le cheveu n'a rien de foncé. Surtout, elle est allante et enjouée, ne semble pas se compliquer la vie, ni trop se priver. » Mais encore : « A Margaux, on dit souvent : "Tu es extravertie, tu aimes parler." Et on ajoute : "Tu es sociable, tu n'as pas de problèmes pour rencontrer des gens." » Journalisme total.

Décidément mal à l'aise avec l'héritage et le piston, comme le montre la tournée promo qu'elle effectue dans la presse des milliardaires, Margaux Mulliez rompt un moment avec « ces falbalas dynastiques qui l'entravent », nous raconte Le Vaillant. C'est vrai qu'un héritage en milliards, ça entrave. « Sac au dos, elle met les bouts neuf mois durant, dormant en auberge de jeunesse », l'aventurière. Bien sûr, Margaux possède des actions Auchan – et ne veut pas dire combien. Mais l'héritière est comme nous, rassure Libé : « Margaux fait ses courses dans un magasin Auchan […]. Elle est habillée d'un pantalon Kiabi, enseigne du groupe, mais aussi d'un chemisier Sézane. » Margaux est écolo et partage avec son papi, « héros des trente glorieuses » (sic), une passion pour la numérologie : « S'il s'est confié à Margaux qui roule à vélo et considère l'écologie comme une évidence, c'est peut-être parce qu'ils ont en commun le chiffre 5. Lequel représenterait "le changement permanent, le goût du risque et l'indépendance". » Du très grand Le Vaillant !

Les Échos (3/02)

Le journal économique du groupe LVMH n'est pas en reste : « Remonter la vie de Gérard Mulliez grâce à la biographie écrite par sa petite-fille Margaux, c'est parcourir l'aventure Auchan et entrer dans les coulisses de l'une des familles les plus puissantes – et secrètes – de France. » Argent, secrets et aventure : ce n'est pas la biographie d'un capitaliste français qui s'est enrichi grâce à l'exploitation des salariés du groupe, mais une saga d'action ! Dont il faut humaniser le héros : « C'est "Daddy". Pour Margaux Mulliez, 36 ans, Gérard Mulliez est "un grand-père qui mangeait lentement en se faisant gronder par sa femme". Un nonagénaire qui espère vivre jusqu'à 120 ans, avec son petit verre de porto, sa passion pour l'astrologie et son antique Mercedes. » Le titre de ce panégyrique ? « "Mulliez, avec tes yeux bleus, tu vas réussir" : la saga de l'empire Auchan racontée de l'intérieur ».

TF1 (5/02)

La chaîne amirale du groupe Bouygues ne pouvait perdre le peloton. Le 5 février, dans la matinale présentée par Bruce Toussaint, c'est le journaliste Karim Bennani qui y consacre sa chronique, « le point K » : « M comme Mulliez. Margaux et Gérard Mulliez […], ce nom, vous le connaissez forcément, vous qui nous regardez ce matin, vous êtes à coup sûr au moins une fois dans votre vie allé faire vos courses dans un hypermarché Auchan ! […] Mais vous allez voir que le nom Mulliez a été difficile à assumer pour Margaux. » Margaux Mulliez est effectivement en duplex, dans une vidéo enregistrée avec laquelle Bennani dialogue en faux direct. Dans celle-ci, l'anecdote au cours de laquelle elle découvre qu'elle est riche sur la couverture du magazine Challenges ne se passe plus à 14 ans… mais « à 16-17 ans ». Erreur du Figaro, variation d'une légende qui n'est pas encore fixée ? Quoi qu'il en soit, Bruce Toussaint est touché par ce « malaise » : « C'est intéressant, parce que ce nom en effet est associé au succès »…

Ouest-France (1/02)

Dimanche 1er février, Margaux Mulliez est interviewée en majesté dans Ouest-France : « La saga Gérard Mulliez contée par sa petite-fille ». L'héritière est confrontée à des questions sans concession, telles que : « Étiez-vous consciente de l'importance de la saga Auchan ? » ; « Vous saviez qu'il avait inventé les centres commerciaux en France ? » ; ou encore « Pourquoi ce livre ? » Nous serions tentés de retourner la question à Ouest-France : pourquoi cette interview ?

La Voix du Nord (1/02)
Le plan com' de la dernière Mulliez quadrille la France : après l'ouest, voici La Voix du Nord. Le journal n'a pas lésiné sur les formats et c'est la cheffe du service économie, Valérie Sauvage, qui s'y colle : recension de l'ouvrage, grand entretien en binôme avec Margaux Mulliez et son « Daddy » Gérard, et même un podcast : « Les coulisses de notre rencontre exclusive avec Gérard Mulliez, fondateur d'Auchan » (5/02). On trouve dans la recension de La Voix du Nord d'autres informations de la plus haute importance, comme celle-ci : « Pour préparer son livre, Margaux Mulliez a lu des biographies, comme celle de Steve Jobs. » C'est bon à savoir. « Ni révélations indiscrètes, ni voix dissonantes », remarque quand même Valérie Sauvage : « L'histoire d'un homme qui a bâti un empire commercial. Un grand-père. Un homme d'affaires. » Un héros ?

Le Monde (4/02)

L'ouvrage ne passe pas non plus sous les radars du Monde, où il bénéficie d'une recension plutôt positive signée de Cécile Prudhomme. « Le livre parcourt […] un demi-siècle d'histoire économique et sociale » – un livre d'analyse, en somme –, et « plonge le lecteur dans l'univers de cette famille, des industriels devenus des commerçants. » Le papier évoque tout de même les « difficultés du groupe Auchan », et indique que « l'autrice ne s'[y] attarde pas ». Le Monde non plus…

Challenges (5/01)

En revanche, le magazine Challenges, lui, s'y attarde : « "Il porte la responsabilité de cet échec" : enquête sur l'impossible succession de Gérard Mulliez à la tête d'Auchan ». Noyé dans les produits médiatiques dérivés de cette biographie, le magazine est le seul à faire un tant soit peu de journalisme : « A l'heure où sa petite-fille publie sa biographie, le fondateur d'Auchan, pionnier en France de la grande distribution, voit chanceler le vaisseau amiral. Son clan, mal préparé, est aussi écarté des affaires de la famille. » Mais comme l'indique le chapô (et la raison d'être) de Challenges, l'angle porte sur les intrigues financières ou capitalistiques, et concentre donc la critique… sur les « mauvais gestionnaires ». Il s'agit là de la seule et unique approche critique qu'on puisse trouver dans la presse française, laquelle laisse évidemment dans l'ombre l'essentiel : la grande distribution, le récit de l'exploitation, les grèves, les morts au travail à Decathlon – et autres sujets déplaisants qui concernent le groupe Auchan. Ainsi, si le papier a le mérite de ne pas plonger à pieds joints dans le plan com' de la famille Mulliez, il n'en demeure pas moins dans les clous du périmètre médiatique autorisé.

***

Chaque semaine, des centaines de nouveaux livres sont publiés en France et la très grande majorité n'ont même pas le droit à un entrefilet dans la presse locale. Il en va autrement pour l'hagiographie signée de l'héritière Mulliez. La publication de cette biographie est une nouvelle occasion de constater la bienveillance médiatique pour les grands capitalistes. Ainsi que ses effets : dépolitisation de l'économie, glorification de la figure de l'entrepreneur, mythification de leurs récits… et ce faisant, dissimulation de l'exploitation.

Jérémie Younes

06.02.2026 à 16:53

ICE : le journalisme de préfecture n'est pas une fatalité (mais il se cramponne)

Jérémie Younes
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Texte intégral (3586 mots)

Les meurtres successifs de deux citoyens américains par la police fédérale de l'immigration (ICE) ont déclenché en France, à côté des traditionnels réflexes du journalisme de préfecture et des embardées télévisuelles racistes, une séquence éditoriale surprenante, au cours de laquelle on a vu Le Figaro dénoncer les violences policières et LCI parler de fascisme.

Journalisme de préfecture (américaine)

Samedi 24 janvier, 19h05, alerte info. L'Agence France Presse rapporte sur ses réseaux sociaux le meurtre d'un homme à Minneapolis dans des termes pour le moins vagues : « Un homme est mort samedi à la suite de tirs par des agents fédéraux à Minneapolis. » Cet homme, Alex Pretti, a en réalité été abattu au sol de 10 balles dans le dos, et au moment où l'AFP formule son alerte info, plusieurs vidéos qui cumulent des centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux le montrent sans équivoque possible. Les seules précisions que l'agence de presse consent à apporter sont les suivantes : « Le ministère américain de la Sécurité intérieure a affirmé que l'homme était armé d'un pistolet semi-automatique et avait "violemment résisté" avant qu'un agent "craignant pour sa vie" ne tire sur lui. » Le cadrage de l'AFP produit son effet : la « version officielle » devient l'intertitre de la dépêche, reprise partout. Les réflexes du journalisme de préfecture sont bien incrustés, même face à une administration Trump rodée aux intox : avant toute enquête, l'AFP se sent donc l'obligation de mettre en avant la version policière – même si elle dément le réel que le monde entier a sous les yeux.

Les effets de l'officialité se font aussi sentir au Parisien, le lendemain matin (25/01) : « La mort par balle de cet Américain a déclenché de vives protestations hier dans diverses villes ». Le meurtre est devenu une « mort par balle », et l'information principale n'est pas la mort d'Alex Pretti, mais les « vives protestations » que celle-ci a entraînées. Le Figaro (25/01) prend le même angle, avec un choix de mot encore plus curieux en titraille : « Après une nouvelle fusillade mortelle impliquant la police de l'immigration, Minneapolis au bord de l'insurrection ». Si la « mort par balle » relevait de l'euphémisme, la « fusillade », qui laisse entendre des échanges de tirs, confine à la désinformation. Le Parisien décrit cette exécution comme une « altercation » : « Cet infirmier est décédé après une altercation avec des agents fédéraux. » « L'administration Trump a affirmé que l'homme s'apprêtait à mettre [les agents] en danger », ajoute le journal. Tant pis pour le réel.

« Faut-il une police de l'immigration en France ? »

Ces éléments de cadrage mensongers ne vont toutefois pas résister longtemps à la brutalité des images, décortiquées dans l'heure par les médias américains, qui prouvent qu'Alex Pretti ne s'est jamais montré menaçant et a été abattu alors qu'il était au sol et désarmé. Les titres s'adaptent, Le Parisien, l'AFP, Le Figaro, et en réalité la quasi-totalité de la presse parlent finalement d'un homme « tué par la police », d'un « assassinat », « d'un meurtre », ou d'une « exécution », deux semaines après celle de Renee Good, déjà à Minneapolis. Pas de quoi troubler BFM-TV qui, le lendemain (25/01), reçoit Éric Zemmour et ouvre son entretien par une question sur ICE et le meurtre d'Alex Pretti : « Qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous avez vu ces images ? », lui demande, la voix tremblante, le présentateur Guillaume Daret. Zemmour répond que « les opposants de Donald Trump » essayent de « profiter de cette affaire […] pour arrêter la politique d'immigration qui est un immense succès », ce qui amène Guillaume Daret à sa question principale : « C'est un modèle pour vous, cette police de l'immigration ? » Au lendemain d'un crime policier diffusé en mondovision, voici la question qui taraude le présentateur, qui la réitère quatre fois ! Il finit par obtenir une réponse : « Il faudra adapter à la France et aux structures françaises, mais il faudra être impitoyables, oui ! »

L'extrait manifestement recherché et obtenu par le présentateur est multi-diffusé sur l'antenne au cours de la journée. Le soir, dans une autre émission, BFM-TV y revient. L'invité est cette fois le député RN Laurent Jacobelli, et la présentatrice Émilie Broussouloux lui présente l'extrait de Zemmour. En plateau, l'un des principaux « contradicteurs » est le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, Tugdual Denis. Toutes les nuances de l'extrême droite sont représentées pour discuter de la question que BFM-TV met à l'ordre du jour : faut-il une police de l'immigration en France ?

Sud Radio se pose la même question (27/01) : « Et si la méthode Trump marchait en France ? ». Pour en parler, Périco Légasse reçoit Nicolas Conquer, un obscur lobbyiste pro-Trump, ancien candidat soutenu par le RN aux législatives, que la presse réactionnaire adore. Pour commenter cette actualité, France Inter s'entoure elle de Marion Maréchal, qui qualifie les meurtres « d'accidents malheureux » (26/01). Le Figaro (26/01) parle lui de « méthodes contestées » et évoque les « excès qui sont reprochés » à ICE. « Nous on a la culture inverse, commente Tugdual Denis (BFM-TV, 26/01), trop restrictive sur le plan juridique et qui empêche à peu près de faire quoi que ce soit contre l'immigration ». Atlantico se demande alors : « Lutte contre l'immigration illégale : jusqu'où les Français seraient-ils prêts à aller après la tempête ICE ? » (27/01) Arno Klarsfeld en a une idée, qu'il avait exprimée sur CNews le soir même du meurtre de Pretti (24/01) : organiser, « comme Trump », « des rafles un peu partout » en France pour « se débarrasser des OQTF » et des « asociaux » :

C'est compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF. Regardez ce que fait Trump aux États-Unis, il le fait, c'est-à-dire qu'il a décidé une politique et une politique dure, d'envoyer des forces qui sont dures aussi, et qui commettent parfois des erreurs. Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser, comme fait Trump avec ICE, des sortes de grandes rafles un peu partout. Mais en organisant des grandes rafles, c'est-à-dire en essayant d'attraper le plus d'étrangers en situation irrégulière on commet aussi des injustices. On ne peut pas faire ça sans commettre parfois des injustices, on a bien vu la dame qui s'est fait tirer dessus […] dans le Minnesota. Donc c'est compliqué, ça nécessite une stratégie politique, avec l'intention même de commettre parfois des injustices, donc c'est pour le bien de l'État…

Pour une fois, les horreurs proférées sur CNews ne passent pas inaperçues et provoquent un tollé, jusqu'au Conseil d'État. L'AFP fait une dépêche, les articles fusent et Klarsfeld est de retour le lendemain sur l'antenne pour expliquer qu'il n'a pas dit ce qu'il a dit. « Je ne vous ai pas repris [sur le mot rafle], lui explique le présentateur, en vertu de l'histoire de votre famille ».

La presse contre les violences policières ?

Si ces dérapages et ces usages médiatiques opportunistes ont bel et bien existé, il faut reconnaître qu'ils n'étaient pas majoritaires dans le traitement de la séquence. Depuis des mois d'ailleurs, la presse française faisait la chronique des violences de l'ICE : « Les moyens colossaux et les méthodes brutales de l'ICE, la police de l'immigration déployée par Donald Trump » (Le Monde, 9/07/25) ; « La police de l'immigration continue de semer la terreur à Los Angeles » (Ouest-France, 14/07/25) ; « "Ils veulent intimider les gens" : les inquiétantes dérives de l'ICE » (L'Express, 16/07/25) ; « Los Angeles : une juge ordonne à l'Administration Trump de stopper les contrôles au faciès » (Le Figaro, 12/07/25) ; « Nombre record de décès dans les cellules de la police de l'immigration américaine » (Courrier international, 2/07/25). À côté de ces approches critiques existaient bien sûr des biais habituels de l'information policière, spectacularisation et dépolitisation : comme lorsque la presse dans sa quasi-totalité a titré sur le recrutement du « superman des années 1990 » par l'ICE : « Dean Cain, le Superman des années 1990, rejoint la police de l'immigration américaine » (Le Figaro, 3/07/25) : « l'ancien Clark Kent veut "apporter sa pierre à l'édifice" »…

L'intérêt de la presse française pour les agissements de l'ICE ne fut pas constant, mais l'on remarque deux pics d'intérêts (avant les assassinats de Good et de Pretti), en juillet puis en octobre 2025 [1]. On pouvait lire à cette occasion des choses inédites, comme un reportage du Figaro… du côté des immigrés mexicains qui se cachent de la police (6/10/25). De même, dans L'Opinion, ce titre sans concession : « Aux Etats-Unis, la répression migratoire en roue libre » (16/10/25). Ou encore dans Le Parisien (28/10/25) : « "On devrait chasser ICE hors de nos villes" : ces Américains qui se mobilisent contre la police de l'immigration ». Autant d'angles qui dénotent franchement avec la ligne éditoriale habituelle de ces journaux. Il est manifestement plus facile de dénoncer les violences et les meurtres policiers quand un océan sépare les éditorialistes des meurtriers. Ou quand les syndicats policiers n'ont pas envahi les plateaux dans la demi-heure…

De façon tout aussi surprenante, on a pu voir du véritable journalisme… au 20h de France 2. S'appuyant sur des informations de l'Observatoire des multinationales, « l'Œil du 20h » va en effet révéler lundi 26 janvier qu'un fleuron du CAC 40, l'entreprise Capgemini, bénéficie de juteux contrats avec l'ICE, qu'elle aide grâce à ses logiciels pour identifier et localiser des personnes étrangères à pourchasser – comble du cynisme : les contrats prévoient une prime à la performance. Ces informations vont être reprises par toute la presse, faire l'objet de questions politiques dans les matinales, et les journaux vont tenir la chronique jour après jour des réactions, jusqu'à l'annonce par Capgemini de la vente de sa filiale.

« Oui, c'est du fascisme »

Une partie de la presse ne va pas s'en tenir à la dénonciation des crimes policiers ou aux révélations sur les bonnes affaires des fleurons français de la surveillance. Dans la foulée du meurtre d'Alex Pretti, de nombreux titres qualifient cette police fédérale de l'immigration américaine de « milice » : « milice assassine », « milice trumpienne », « milice Maga ». Or, une milice d'État, c'est le propre du fascisme, croit savoir l'éditocratie. Le mot « tabou » est lâché une première fois par le très modéré journal américain The Atlantic, qui répond à la question dès le titre : « Oui, c'est du fascisme » (25/01). Par des effets de recopiages journalistiques bien connus, David Pujadas s'autorise donc à poser explicitement la question dans son émission du 26 janvier sur LCI : « Sommes-nous dans le pré-fascisme […] ? » Le présentateur va plus loin dans son cadrage de la question : « C'est clair et net qu'il y a eu une sorte de meurtre d'État. »

Si la question du fascisme est posée franchement, la réponse du plateau est « plutôt non », nous sommes tout de même sur LCI : « Non, je trouve le mot trop fort, enfin en tout cas je ne le reprendrais pas à mon compte », modère Jean-Dominique Merchet. Quelques jours plus tôt, France 24 se posait la même question après le meurtre de Renee Good : « Le trumpisme est-il un fascisme ? » (20/01). Le Figaro Vox résiste à moitié à la tentation, en interrogeant le journaliste américain Fareed Zakaria (28/01) : « Je ne veux pas faire de comparaisons faciles avec les années 1930, ce serait injuste et simplificateur. Mais il existe une similitude […]. » Le Point quant à lui fait le tour du « trumpisme honteux » qui traverse toute la droite française après ces deux meurtres de l'ICE, en singularisant Édouard Philippe, seul à parler de « proto-fascisme » selon le magazine. Mais le journal qui, à la suite de ces deux meurtres filmés, s'est montré le plus affirmatif sur la nature du régime trumpien est sans conteste Libération. Le journal a fait assaut éditorial sur la question du fascisme : d'abord avec un « billet » du journaliste Adrien Collin, dont le titre donne la substance : « Cessons de tergiverser, le trumpisme est un fascisme » (26/01) : « Trop longtemps, de peur de jouer les Cassandre, on a rivalisé de prudence en voyant sauter les digues une à une. […] Mais il faut se rendre à l'évidence : le pouvoir en place à Washington […] est de nature fasciste. Le mot doit désormais être utilisé. » Puis par un papier du correspondant européen Jean Quatremer (28/01) : « Une brochure américaine de 1945 prédictive du fascisme trumpien ». Le lendemain par un éditorial de Thomas Legrand (29/01) : « Depuis quelques années, le débat politique relativise le fascisme qui vient », écrit Legrand, comme s'il n'était pas lui-même, depuis sa position d'éditorialiste politique, un éminent acteur dudit débat politique. Enfin par un reportage à Londres au sein de « l'ICE list », un collectif qui identifie et dénonce en ligne les agents masqués de cette police fédérale de l'immigration (1/02) : « Combattre le fascisme a toujours été un effort collectif ». Reste maintenant à savoir si la rédaction de Libération en tirera toutes les conséquences quant à sa couverture des États-Unis...

Comment expliquer ce qui ressemble, selon de nombreux commentaires d'internautes sous ces publications, à un réveil tardif ? Sont-ce des effets cumulatifs, un an après le retour de Trump au pouvoir ? Est-ce le choc des images qui, coup sur coup, a produit ses effets ? Une dépendance moins directe au pouvoir politique et aux sources policières américaines ? Sans doute un peu de tout cela, mais aussi les identités inhabituelles de ces deux victimes de crimes policiers, une « mère de famille », « militante pacifiste », et un « infirmier », soignant de vétérans de l'armée. Tous deux américains, blancs, et âgés de 37 ans. On ne peut que remarquer que les précédents crimes de cette police de l'immigration, qui concernaient tous des immigrés latinos, noirs ou asiatiques, n'avaient pas provoqué le même enflammement éditorial, ni ici ni ailleurs. En juin 2025 par exemple, Le Figaro informe de la mort d'un homme détenu dans les geôles de l'ICE : les circonstances sont « indéterminées », et l'homme n'a pas de nom ni de visage : « États-Unis : décès d'un Mexicain dans un centre de détention pour immigrants » (13/06/2025). Idem en juillet, quand une dépêche de l'AFP nous apprend la « mort d'un ouvrier à la suite d'un raid anti-immigration dans des fermes de cannabis » (13/07/25). Nous pourrions égréner ainsi les exemples [2], jusqu'au meurtre de Keith Porter, citoyen américain, noir, abattu par un policier de l'ICE le soir du nouvel an. « États-Unis : Keith Porter, la victime non médiatisée de l'ICE », écrit Politis dans un édito (14/01) : « Ce deux poids deux mesures révèle une vérité dérangeante : face à la violence de l'ICE, toutes les vies ne comptent pas de la même manière. »

De la même façon, et plus proche de nous, comment ne pas voir que la mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit du 14 au 15 janvier, n'a pas provoqué la même série de questionnements éditoriaux – c'est le moins que l'on puisse dire – ni sur le rôle de la police, ni sur ses violences racistes et systémiques, ni sur la nature du régime qui les tolère. Arrêt sur images a consacré une émission entière à cette question de la réception différenciée des violences policières, en fonction de la victime et du lieu. Ce ne sont pourtant pas les similitudes avec les deux cas américains qui manquent dans différentes affaires retentissantes en France. On pense par exemple à la mort de Souheil El Khalfaoui à Marseille en 2019 : comme Renee Good, il a été tué par un policier, à bord de son véhicule ; comme pour Renee Good, les autorités ont organisé l'impunité en plaidant la légitime défense, puis en dissimulant des preuves ; comme pour Renee Good, la presse s'est largement fait le relais de cette version policière. Mais imagine-t-on David Pujadas parler à ce moment-là de « meurtre d'État » ?

***

Il est donc peu probable, nonobstant le choc que semblent avoir produit ces deux meurtres filmés, que la presse française en tire des conséquences dans son traitement général des violences policières. Il suffit de voir qu'à la faveur d'une proposition de loi LR, la sempiternelle question d'une « présomption de légitime défense » pour les policiers a pu tranquillement se réinstaller dans le débat public quelques jours après ces meurtres. « D'un côté, la conviction d'un enjeu réel pour les forces de l'ordre, écrit le site de BFM-TV (31/01), faisant la retape de son interview complaisante du ministre de l'Intérieur. De l'autre, la crainte d'un "sentiment d'impunité policière" ». Un sentiment…

Jérémie Younes


[1] Dans la foulée de moments de « tensions » ou d'annonces de surenchères sécuritaires, comme lorsque Donald Trump a déployé la garde nationale et décrété l'état d'urgence dans plusieurs grandes villes « démocrates », à Los Angeles, Washington, puis Chicago.

[2] Pas moins de 37, recensés sur une page Wikipedia dédiée (uniquement disponible en anglais).

03.02.2026 à 12:04

Venezuela : « Il y a une richesse et une complexité politique dont la presse ne rend pas du tout compte »

Jérémie Younes
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Entretien avec Pablo Aiquel.

- Loin de l'Amérique Latine /
Texte intégral (2405 mots)

Entretien.

Pablo Aiquel est secrétaire général du Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) et vice-président de la Fédération Européenne des journalistes (EFJ). Il est aussi franco-vénézuélien et ancien correspondant à Caracas de nombreux médias francophones au moment de la révolution chaviste, en 1998. Pourtant, il n'a pas été sollicité par les grands médias au moment de l'agression impérialiste des États-Unis au Venezuela, le 3 janvier 2026, qui lui ont préféré les toutologues de la géopolitique. Pablo Aiquel répond à quelques questions sur le traitement journalistique de cet événement, et sur les angles morts habituels inhérents à la fonction de correspondant à Caracas.

Acrimed : Pouvez-vous nous parler de votre expérience en tant que correspondant au Venezuela ?

Pablo Aiquel : Je suis Vénézuélien, et j'ai fait mes études en France. J'ai été diplômé de l'école de journalisme de Lille en 1997. Et j'avais vocation à rentrer au Venezuela pour y travailler. C'est ce que j'ai fait. Je suis arrivé au Venezuela fin 1997, en gros, un an avant la première élection de Chávez. Mais j'étais un correspondant particulier, parce que contrairement à d'autres correspondants français ou francophones à l'étranger, la correspondance était pour moi un complément de salaire et pas mon travail à temps plein. J'étais journaliste dans des médias importants au Venezuela, j'ai passé un an à El Universal – qui est l'équivalent en gros du Figaro ici. Et j'ai passé deux ans au Nacional – qui est en gros l'équivalent du Monde ici. J'ai eu aussi une émission de radio en français, parrainée par l'ambassade de France. Ils m'ont embauché pour animer une émission de radio pendant des années pour la communauté francophone du Venezuela. Donc j'avais aussi plusieurs points d'observation de la société vénézuélienne, et je gardais toujours un lien avec la France ou avec la langue française.

En tant que correspondant, principalement, j'ai travaillé pour Radio France Internationale en espagnol, mais aussi de temps en temps en français. Parfois pour la Radio Suisse Romande ou pour Radio-Canada. Et en presse écrite, j'ai surtout travaillé pour Libération. Mais aussi ponctuellement pour Le Point, pour 24h.ch en Suisse, et je ne me souviens même plus combien d'autres journaux. J'ai aussi beaucoup travaillé comme « fixeur » francophone, quand des journalistes télés venaient au Venezuela. France 2, France 5… Je suis rentré en France en 2003, pour plein de raisons, et en 2006, j'y suis retourné avec France 2 pour « Un œil sur la planète », au moment des élections, avec Arnauld Miguet et Édouard Perrin, parce que mes réseaux, notamment dans les milieux chavistes, étaient encore très bons. Nous avons d'ailleurs interviewé les parents de Chávez pour faire un portrait de Chávez sans Chávez.

Sur quels sujets étiez-vous sollicité par la presse française, pour parler du Venezuela ?

Je dirais que mon boulot comme correspondant a commencé par le sommet ibéro-américain de Margarita. C'était en 1997, donc avant que Chávez ne soit élu, avec Aznar, Fidel Castro et plein d'autres présidents de l'époque. Globalement, avant que Chávez ne soit élu, le Venezuela intéressait relativement peu en France. Et donc je n'avais pas énormément de boulot comme correspondant. Ensuite, une fois que Chávez a été élu, forcément, ça a mis le Venezuela sous le feu des projecteurs. Mon travail en tant que correspondant était très rythmé par l'actualité et les montées de tensions, que ce soit entre États ou quand il y avait des manifestations anti-chavistes. Je me souviens, par exemple, des tensions et des rencontres entre Chávez et Álvaro Uribe Vélez, qui était le président de droite colombien à l'époque. J'ai couvert ce type de rencontres bilatérales. On était une flopée de correspondants étrangers à suivre ce type de rencontres avec Chávez et Álvaro Uribe. Ils s'invitaient, ils se faisaient des étreintes – un peu à la Macron-Trump – et à d'autres moments, ils s'engueulaient à distance, ils s'insultaient presque. Donc ce type de rapport avec la droite colombienne était relativement suivi. C'est ça qui intéressait les journaux et non pas les enquêtes de terrain qui faisaient comprendre pourquoi les quartiers populaires avaient un attachement profond au chavisme naissant.

Et puis, il y a eu le moment où les manifestations de Chávez face à l'opposition ont vraiment pris de l'ampleur, en 2001-2002. Et notamment le coup d'État manqué, ou plutôt réussi mais éphémère, d'avril 2002, qui a été un peu le climax de mon travail au Venezuela. Je faisais beaucoup de radio à l'époque, et ces journées du 11, 12 et 13 avril, j'ai eu l'impression d'avoir travaillé presque 24 heures sur 24 et d'avoir témoigné pour de très nombreux médias de la francophonie.

Pouvez-vous développer sur le manque d'intérêt des rédactions pour les reportages de terrain que vous proposiez, au profit des rencontres diplomatiques ?

C'est pour cela que je disais que j'étais un peu un correspondant particulier. Dans la dernière partie de mon travail au Venezuela, j'ai travaillé pour El Nacional, entre 2001 et 2003, d'abord au service enquête puis au service politique. Et le Nacional avait été un journal qui, jusqu'à début 2000 disons, jusqu'à la première élection présidentielle sur la base de la nouvelle constitution, avait été plutôt favorable au mouvement bolivarien. Le directeur du journal, Alfredo Peña, a été un élu du Mouvement pour la Cinquième République de Chávez (Movimiento Quinta República). Mais assez rapidement, après la première élection de 2000 et avec les premières décisions de Chávez, comme la réforme agraire, des choses peut-être un peu basiques mais qui n'allaient pas nécessairement en faveur des intérêts du capital, ils avaient retourné assez vite le journal contre Chávez. On se retrouvait dans une situation dans laquelle il y avait une guerre entre les médias privés qui essayaient de dézinguer le gouvernement, et les médias publics qui essayaient de le défendre. Cette polarisation est arrivée assez vite et d'une manière assez impressionnante pour certains alliés de 1999-2000 qui assez vite, en 2001-2002, étaient devenus des opposants. Le travail qu'on m'a fait faire, quand on m'a embauché au Nacional, c'était justement d'aller couvrir les secteurs populaires du chavisme naissant et d'essayer de comprendre pourquoi, dans les quartiers populaires, on pouvait à un moment donné en avoir ras-le-bol du maire chaviste, du député chaviste. Et éventuellement, quand est-ce que l'état de grâce avec Chávez allait se terminer ? C'est la commande qui m'était faite.

Mais ces reportages de terrain m'ont permis de cerner assez vite que l'identification des quartiers populaires avec Chávez était viscérale et que même s'ils étaient plutôt déçus de tel maire ou de tel député, le lien avec Chávez était extrêmement fort et qu'il n'allait pas s'éteindre si rapidement. Je proposais donc des reportages pour expliquer cela, mais ce n'était pas ce qui intéressait les rédactions étrangères.

Est-ce que cette polarisation qui est arrivée très vite a eu des effets sur votre travail de correspondant, sur le type de sujets que l'on vous commandait ?

Oui. Avec, comme je le disais plus tôt, une focalisation sur les moments de « montée de tension ». Parfois je proposais des sujets plus froids, sur des situations qui me paraissaient intéressantes. On me disait « non, on ne va pas prendre, personne n'en parle ». En revanche, si quelques jours plus tard, il y avait des montées de tensions en manifestation, et que l'AFP faisait une dépêche, à ce moment-là, on m'appelait pour que je fasse le papier. J'avais envie de dire « mais je te l'ai dit il y a 5 jours, on aurait pu devancer l'AFP ». Donc un fort intérêt pour cette mise en scène entre, d'un côté, les manifestations chavistes, de l'autre côté, les manifestations anti-chavistes. Mais relativement peu sur du reportage, du terrain, qui permettent de faire un pas de côté, d'essayer de comprendre vraiment le pays.

Pour préparer cette interview, vous nous avez parlé de « l'isolement sociologique » des correspondants au Venezuela – qui n'aide pas pour comprendre la société. Pouvez-vous développer ce point ?

Oui, c'est l'autre témoignage que je peux apporter comme ancien correspondant. Je ne voyais aucun inconvénient à ce que, quand il y avait des temps forts, les médias pour lesquels je travaille envoient quelqu'un, un envoyé spécial. Mon expérience comme fixeur télé m'avait fait voir que c'était aussi intéressant qu'un journaliste canadien, un journaliste suisse, un journaliste français vienne voir de lui-même et fasse lui-même le travail, même si je peux l'aider en lui donnant quelques contacts, des sources. J'avais notamment – ça peut surprendre – des sources francophones dans les quartiers populaires chavistes. Mais j'ai été souvent surpris que certains journalistes veuillent à tout prix rester dans les quartiers huppés de Caracas, dans l'hôtel qui est tenu par un Français, à rendre compte de la vision de cette famille, disons des Français de Caracas et de leur entourage. Ils n'allaient pas dans les quartiers populaires, ils n'allaient pas interroger des intellectuels favorables au mouvement bolivarien, etc., ce qui revenait de fait à privilégier un narratif « anti-chaviste ». Et à la limite, quand ils tendaient le micro à des partisans du chavisme c'était sous la forme du micro-trottoir – ce qui ne permet que d'évoquer des positions simples. Il y a une richesse et une complexité politique dans ce pays dont la presse ne rend pas du tout compte.

De même, en lisant la presse française et même internationale, on a l'impression qu'il n'existe qu'une seule opposition au Venezuela et que c'est celle de María Corina Machado. Il n'existe pas de gauche anti-Maduro, de droite modérée, de centristes, etc. ?

C'est vrai que c'est important. Il existe cette autre opposition et ce sont des gens à qui il faudrait donner la parole. Je pense par exemple à Claudio Fermín d'Action démocratique qui, en décembre, disait qu'on ne pouvait pas, tout en étant dans l'opposition, accepter les menaces d'un pays étranger sur son propre pays. Ou à Henrique Capriles, qui a quand même pris ses distances avec l'extrême droite. María Corina Machado au contraire est l'une des principales personnalités vénézuéliennes qui demandait une invasion américaine, depuis des années. Et c'est une faute assez importante, je pense, du journalisme français et européen que de ne pas avoir produit de grandes enquêtes sur ce que faisait María Corina Machado dans les années 2000. Pour rappel, en avril 2002, des militaires ont réalisé un coup d'État, ont enlevé Chávez et ont désigné le patron de l'équivalent du MEDEF, Pedro Carmona, comme nouveau président. La première décision de Carmona a été de dissoudre tous les pouvoirs constitués. D'autres militaires ont utilisé cela comme preuve que le fil constitutionnel était rompu et ont fait sortir ces gens-là du palais de Miraflores, ramenant Chávez au pouvoir le lendemain. Donc ce coup d'État a duré 48 heures. María Corina Machado est l'une des signataires du décret qui a dissous tous les pouvoirs constitués le 12 avril 2002. Donc pour les Vénézuéliens, elle fait partie des putschistes depuis plus de 20 ans.

Pour revenir à la façon dont est traitée l'agression militaire du 3 janvier et ses suites dans les médias français, nous avons remarqué une focalisation sur les témoignages de Vénézueliens expatriés – qui sont bien sûr à entendre mais qui constituent notre seul « accès » à la parole du peuple vénézuelien dans la presse française. Est-ce que vous, avec votre casquette de secrétaire général du SNJ-CGT, de vice-président de la Fédération européenne des journalistes, d'ancien correspondant à Caracas, et de Vénézuélien, vous avez été sollicité par les médias français ces dernières semaines ?

Non, je n'ai pas été beaucoup sollicité. Mais je viens de donner une interview à un média tchèque. Les médias français préfèrent sans doute des gens qui travaillent encore actuellement sur le sujet. Les citoyens vénézuéliens qui sont sollicités sont ceux qui, comme vous le disiez, sont en exil et qui ont un témoignage de vécu à apporter.

Cela rejoint le thème de la polarisation que j'évoquais tout à l'heure, et qui n'a fait que s'approfondir au cours des années. Cela amène à avoir chacun ses médias, chacun ses canaux. En France, nous entendons très souvent la parole des exilés et très rarement celle du « peuple chaviste », mais l'inverse est également vrai. Aujourd'hui, le Venezuela a aussi les médias de ses alliés. Sur les chaînes hertziennes au Venezuela, on a des canaux iraniens en espagnol, des chaînes chinoises, russes…

J'ai envie de reprendre les mots de la politologue espagnole, Arantxa Tirado Sánchez, qui est une chercheuse ouvriériste qui a vécu à Caracas, et qui a dit : « Le journalisme est mort au Venezuela ». Je suis assez d'accord avec elle. Les médias ont beaucoup joué le rôle d'être vecteur d'une certaine propagande, et pas du tout celui qu'on attend vraiment d'eux : informer de façon impartiale et équilibrée.

Propos recueillis par Jérémie Younes

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