30.09.2026 à 06:00
Une enquête menée conjointement par Acrimed et Orient XXI.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / France Info (radio et télé), Israël, Palestine, Gaza
Depuis le 7 octobre 2023, la rédaction de la chaîne de télévision de France Info est critiquée sur les réseaux sociaux pour sa couverture du Proche-Orient en général, et de la Palestine en particulier. Cette enquête, menée conjointement par Acrimed et Orient XXI, vise à comprendre les ressorts d'un récit journalistique dominé par le point de vue israélien et marqué par un tropisme occidentalo-centré. Comment la chaîne d'information publique a-t-elle contribué à minimiser et à normaliser le pire en Palestine ?
« Elle m'a dit : "Je vous en veux beaucoup de m'avoir mise dans cette situation. Sachez que je risque ma place." » Elle, c'est la journaliste Camille Grenu s'adressant hors antenne à Rony Brauman après un passage sur le plateau du « 16h/18h » de France Info TV, le 31 août 2025. Invité ce jour-là pour parler d'une flottille en partance pour Gaza, l'ancien président de Médecins sans frontières fait face à Michel Fayad, éditorialiste dans les médias du groupe Bolloré Europe 1 et CNews, qui soutient que la priorité à Gaza est de désarmer le Hamas. Sommé par ce dernier de réagir, Rony Brauman répond vouloir mettre en regard de cette allégation la question du désarmement de l'État d'Israël. « Ah… Non… Je pense que ça ne va pas être possible, intervient alors la présentatrice Camille Grenu, coupant court à l'échange. Excusez-moi, on a déjà eu cette discussion, on ne va pas pouvoir, en tout cas sur notre antenne, mettre sur le même plan Israël et l'organisation terroriste du Hamas. – Pourquoi ? », demande Rony Brauman à deux reprises. On ne saura pas, la présentatrice enchaînant en fixant son prompteur.
Depuis cet épisode, Rony Brauman n'a plus été invité sur France Info TV. Contactée, Camille Grenu nous a redirigées vers la direction de la communication, laquelle n'a pas donné suite.
« [L]es gens auxquels nous donnons la parole, évidemment, […] ont le droit de dire ce qu'ils veulent dire », assurait quelques semaines plus tôt le rédacteur en chef du service « Étranger » de France Télévisions, Étienne Leenhardt, dans une émission du médiateur consacrée à Gaza [1]. À croire que non… D'autant que sur France Info TV, cet exemple n'est pas isolé, et rappelle les pratiques des chaînes concurrentes.
Lorsqu'elle est créée en 2016 au sein de France Télévisions, la chaîne endosse la production de l'information en continu comme une mission de service public. Avec son slogan, « L'information n'est pas une opinion », elle entend prendre le contre-pied des chaînes d'information en continu privées diffusées par la TNT que sont LCI (groupe TF1), BFM-TV (groupe RMC BFM), et I-Télé (groupe Canal+), devenue CNews en 2017. Mais avec un budget nettement inférieur. Sans doute est-ce le pas qui a fait passer la chaîne du service public au service minimum.
Symptôme d'un traitement d'exception, l'interventionnisme médiatique constaté participe d'un verrouillage éditorial et politique autour de la question palestinienne. En particulier depuis le 7 octobre 2023, où le point de vue israélien domine la couverture de la chaîne d'information publique. À quoi mesure-t-on cette faillite journalistique et comment l'expliquer ?
Depuis cette date, nombre de présentateurs ne ménagent pas leurs efforts pour légitimer ou, au contraire, discréditer certaines prises de position, quand il ne s'agit pas de proscrire une série de termes jugés non acceptables. Lorsqu'en novembre 2024 Rony Brauman qualifie Israël d'« État raciste » sur le plateau du « 16h/18h », le présentateur Patrice Romedenne prend immédiatement ses distances après avoir longuement défendu une grande « démocratie », dont « beaucoup d'Arabes israéliens pensent […] qu'elle fonctionne [2] ».
Quinze mois plus tard, c'est au tour de l'éditorialiste Brigitte Boucher de contester vigoureusement à la députée Danièle Obono (LFI) le droit d'évoquer un génocide à Gaza : « C'est un terme qui n'est pas reconnu par la communauté internationale », tance une première fois la présentatrice. Qui insiste : « Est-ce que vous comparez ce que vous appelez le "génocide" à l'Holocauste ? […] On ne peut pas parler de génocide aujourd'hui en tout cas [3] ?! »
Ce n'était pas un accident : l'eurodéputée insoumise Rima Hassan face à la journaliste Barbara Klein dans « Le 19h/20h » du 29 avril 2024, la sociologue Fabienne Messica face à Loïc de La Mornais dans son émission « Sur le terrain » le 15 septembre 2025, le président de Médecins du monde Jean-François Corty et le politologue Ziad Majed face à Patrice Romedenne dans « Le 14h/16h » des 11 octobre 2025 et 15 mars 2026… On ne compte plus les cas d'universitaires, juristes, élus, militants associatifs ou dirigeants d'ONG à avoir essuyé les tirs de barrage de leurs hôtes en raison de leur dénonciation d'un génocide à Gaza. Dans quel autre cas des intervenants extérieurs sont-ils ainsi quasi systématiquement rappelés à l'ordre, mis à l'index, empêchés de dénoncer des crimes internationaux par ailleurs officiellement caractérisés ?
Autre convention sémantique sur France Info TV : les Palestiniens sont des « prisonniers » ; les Israéliens, des « otages ». L'enfreindre expose à la plus haute sanction disciplinaire. En janvier 2025 [4], un bandeau évoquant la libération de « 200 otages palestiniens », apparu seulement quelques secondes à l'antenne, a déclenché les foudres de la députée Caroline Yadan, qui annonce avoir saisi l'Arcom et réclame « une sanction exemplaire ». Elle sera entendue : le rédacteur en chef est immédiatement suspendu. Une célérité saluée sur X par la directrice de la communication de France Télévisions, Muriel Attal, directement auprès de la députée, qualifiant les dirigeants de la chaîne de « Lucky Luke » (en référence au cow-boy, héros de Morris, « qui tire plus vite que son ombre »…). La rédaction de France Info TV condamne, elle, d'une seule voix un « incident regrettable » (Société des journalistes), un « titre totalement inapproprié » et même une « erreur inadmissible » (direction de l'information). De son côté, le médiateur de France Télévisions, chargé de faire le lien entre les téléspectateurs et les chaînes du groupe, a relayé sur X l'injonction de la députée à ce que le rédacteur en chef soit « sévèrement sanctionné » ainsi que le post d'un journaliste d'I24News, chaîne d'information en continu basée en Israël, connue pour sa ligne favorable à la propagande israélienne, qui imputait indistinctement aux deux cents Palestiniens libérés la responsabilité d'« attaques terroristes ».
Des consignes ? Les journalistes de France Info TV que nous avons interrogés sont formels : il n'y en a pas. La structure de la chaîne suffit.
Le processus de nomination des chefs de bureaux et directeurs, de l'information ou de la rédaction, désignés pour le plus haut niveau par la présidente de France Télévisions [5], « favorise la cooptation et l'entre-soi concernant les postes importants », déplore Antoine Chuzeville, premier secrétaire du Syndicat national des journalistes (SNJ). Mais également un ruissellement par le haut de la ligne éditoriale et une homogénéisation des contenus.
Un encadrement qui fonctionne d'autant mieux que, structurellement parlant, tout est fait pour anesthésier les velléités de contestation. La précarité organisée, d'abord, puisqu'il est commun, comme dans toutes les chaînes de radiotélévision, publiques comme privées, de rencontrer des journalistes, des programmateurs, des éditorialistes et même des rédacteurs en chef en contrat à durée déterminée (CDD), renouvelables à l'envi.
Le manque d'espaces de discussion, également : « Au sein de la rédaction de France Info TV, il n'y a pas eu de débat éditorial de fond sur la manière de traiter ce conflit », rapporte Georges Pinol, délégué syndical à la CGT à France Télévisions. Bilan des courses ? Aux yeux d'Antoine Chuzeville, « le débat éditorial est confisqué ».
Agnès Vahramian, promue directrice de la radio France Info en novembre 2024 après avoir chapeauté, à partir de 2022, le bureau Moyen-Orient de France Télévisions – gros pourvoyeur de reportages pour France Info TV – a quant à elle une idée précise de la distribution des rôles dans la région : « Israël, sa vocation première […] est de donner un abri à sa population », déclarait-elle le 27 octobre 2023 [6], avant de laisser entendre qu'il n'y avait pas lieu de mettre en doute la parole de son armée, « une institution qui produit de la communication, mais qui s'inscrit aussi dans un pays démocratique qui a des contre-pouvoirs ». La preuve ? Si l'armée mentait, cela se saurait, en partie parce que « la presse pose des questions parfois dérangeantes ». Une spécialité d'Agnès Varhamian. En novembre 2023, pour France Info TV, la journaliste embarque « au plus près des soldats de Tsahal à Gaza », le titre de son reportage, à entendre littéralement : à l'intérieur d'un char israélien entrant dans Gaza en empruntant « le même chemin que les terroristes ont pris pour venir en Israël le 7 octobre dernier », décrit-elle le souffle court, bringuebalée dans l'habitacle, casque sur la tête. Là, au milieu des ruines de Beït Hanoun, le micro est tendu au colonel chef de brigade, qui déroule son discours, aux allures de communication officielle indiscutable…
Aux choix éditoriaux, révélateurs d'un tropisme pro-israélien plus ou moins conscient au sein des rédactions, s'ajoutent des partis pris assumés contre le mouvement de solidarité avec la Palestine, dont des étudiants, collectifs militants, citoyens lambda et personnalités politiques ont régulièrement fait les frais à l'antenne.
Émanant le plus souvent de présentateurs et d'éditorialistes en vue sur France Info TV, ils donnent leur couleur à l'antenne. Les cas de Gilles Bornstein et d'Alix Bouilhaguet sont symptomatiques : aux commandes d'interviews, d'éditos politiques, mais aussi d'un magazine d'actualité pour le premier, les deux journalistes se sont notamment distingués par leurs interventions à charge contre des élus de La France insoumise au sujet de la Palestine, que l'on pense à Thomas Portes, Éric Coquerel, Aymeric Caron, Rima Hassan ou encore Manuel Bompard.
Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), instance de régulation au rôle consultatif créée en 2019, a qualifié de « déloyal » l'échange dirigé par Gilles Bornstein face à Rima Hassan le 30 avril 2024, et France Télévisions écopera d'une mise en demeure de l'Arcom quelques mois après l'interview de Manuel Bompard dans « Questions politiques », au cours de laquelle Alix Bouilhaguet avait égrainé un chapelet de fausses informations à propos du maire de New York Zohran Mamdani et de Unrwa.
« L'information que nous produisons […] doit reposer sur des faits vérifiés, présentés avec précision, sans approximation ni biais. Elle doit distinguer clairement ce qui relève de l'information de l'opinion », alertait alors Philippe Corbé, fraîchement nommé directeur de l'information de France Télévisions, dans un e-mail adressé à l'ensemble de la rédaction.
Une profession de foi qui interroge, notamment au regard de la mansuétude dont bénéficient certaines vedettes de la chaîne, auxquelles ne sont réclamées ni réserve, ni pondération, et encore moins quelque impartialité. Éditorialiste sur France Info TV après avoir occupé de nombreux postes à responsabilité au sein de France Télévisions, Nathalie Saint-Cricq est assurément de celles-là.
Le 5 octobre 2025, en commémoration du 7 octobre 2023, la journaliste animait une table ronde au Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) avec le polémiste Raphaël Enthoven et la romancière Émilie Frèche, ses « deux amis ». Sur la scène de la salle Pleyel, Nathalie Saint-Cricq tutoyait le philosophe médiatique en l'écoutant religieusement diffamer la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, accusée d'afficher un « soutien objectif et explicite » au Hamas. Deux jours plus tard, elle passait de nouveau les plats au cofondateur du magazine réactionnaire Franc-Tireur, cette fois-ci sur France Info TV… en le vouvoyant. Assuré du soutien de son intervieweuse, ce dernier eut toute latitude pour expliciter sa déclaration selon laquelle « il n'y a aucun journaliste à Gaza, uniquement des tueurs, des combattants et des preneurs d'otages avec une carte de presse » (X, 15/08/2025) [7].
La Société des journalistes (SDJ [8]) de France Info TV n'a, à notre connaissance, rien trouvé à redire publiquement. « Les journalistes ont perdu l'habitude de questionner la ligne éditoriale », regrette plus généralement Georges Pinol. C'est sans doute là où le bât blesse : loin de se résumer aux partis pris d'une poignée de partisans zélés de l'État d'Israël, le tropisme de France Info TV est le produit d'un savant mélange d'acceptation collective, de mimétisme, de résignation, d'« évidences » idéologiques partagées, d'autocensure et de petites lâchetés. De suivisme paresseux, également : « Si tu vas au ministère des Affaires étrangères français et qu'on te dit : "Ce n'est pas un génocide et Israël est une grande démocratie", quand tu n'as pas beaucoup bossé sur ces questions-là, tu répètes », reconnaît un journaliste de la maison. Un journalisme de cour qui n'est pas propre à France Info, mais auquel le média de service public n'échappe pas.
Depuis sa prise de fonction en septembre 2024 jusqu'en juin 2026, l'ambassadeur d'Israël en France Joshua Zarka a cumulé huit passages sur les plateaux de France Info TV, auxquels il convient d'ajouter deux invitations aux « 4V », l'interview matinale de « Télématin » (France 2) rediffusée de manière abrégée sur la chaîne d'information en continu. Un décompte qui n'inclut pas les quatorze interventions additionnelles du diplomate sur la radio France Info, dont des extraits ont été régulièrement utilisés par la télévision publique pour habiller ses journaux d'information et magazines d'actualité [9].
À titre de comparaison, l'ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou Hassira, n'a été vue qu'une seule fois à l'antenne à la même période – et en duplex : un temps de parole de quatre minutes et vingt secondes.
Le « deux poids, deux mesures » n'est pas seulement quantitatif : il est aussi qualitatif. À la prévenance visant le représentant d'un État accusé de génocide devant la Cour internationale de justice répondent le discrédit et la défiance à l'encontre de Hala Abou Hassira. Le 22 septembre 2025 [10], alors que la diplomate est interrogée sur la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le présentateur Loïc de La Mornais ferme le ban dès la deuxième (et dernière) question : « Je sais très bien que vous ne représentez pas le Hamas, […] mais quel moyen, vous, Palestiniens de Cisjordanie, vous avez pour faire pression sur le Hamas […] pour que le Hamas fasse lui aussi un geste, notamment libère les otages et se démilitarise ? » Un disque rayé. La réponse n'ayant guère satisfait le journaliste, les propos de l'ambassadrice furent mis en doute une fois que cette dernière eût quitté le plateau : « On a entendu […] : "On est prêt à assumer la sécurité sous un seul État, Gaza et Cisjordanie". Est-ce que c'est crédible aujourd'hui avec ce qui reste du Hamas ? Et c'est pas rien ce qui reste du Hamas ! »
Les traitements à géométrie variable semblent du reste normalisés dans les hautes sphères. Un des journalistes avec lesquels nous nous sommes entretenus raconte s'être étonné auprès de ses chefs d'une telle audience de l'ambassadeur israélien alors que la chaîne s'abstenait par exemple de donner la parole à l'ambassadeur russe pour justifier l'invasion de l'Ukraine. « Ils m'ont répondu que ce n'était pas la même chose, rapporte le journaliste, parce que la Russie a déclaré la guerre à l'Ukraine en l'envahissant, alors qu'Israël se défend contre la menace terroriste du Hamas qui l'a attaqué le 7 octobre 2023. »
Autre exemple, survenu cette fois lors de la commission de déontologie de France Télévisions en décembre 2025. Des élus CGT interrogeaient la direction sur la légitimité de la « tribune » offerte en plateau au porte-parole de l'armée israélienne Olivier Rafowicz, d'une part, et, d'autre part, sur la diffusion in extenso d'une conférence de presse de Benyamin Nétanyahou [11]. Les responsables de la chaîne ont réfuté le terme de « tribune » et argué que « quand l'un des acteurs majeurs d'un conflit s'exprime, on le diffuse ». Une fausse information : à notre connaissance, France Info TV n'a jamais organisé d'interview avec un porte-parole du Hezbollah ou du Hamas, encore moins retransmis en direct un discours de leurs représentants. Questionnée sur ce traitement différencié, la direction de France Info TV n'a pas donné suite. Quant à Olivier Rafowicz, elle a estimé lors de la même réunion que « le boulot [avait été] fait ».
« Le présentateur […] s'adresse à lui par des "mon colonel", ont alors insisté les élus CGT. C'est ainsi qu'un subordonné doit s'adresser à un supérieur, pas un civil, encore moins un journaliste. Ne faudrait-il pas éviter ce genre de proximité à l'antenne ? » Réponse de la direction : « Un civil peut utiliser cette formule pour questionner un militaire, ce qui n'empêche pas le journaliste de poser des questions incisives. » Les courbettes ou le journalisme ? France Info TV a choisi.
C'est ainsi que, de domination hiérarchique en absence de dialogue, de pression en petites censures, les journalistes en viennent à intégrer un ensemble de règles et de codes tacites, qu'ils acquièrent « par l'expérience », « sur le tas », et qu'un certain nombre d'entre eux, pour ceux qui en prennent conscience, jugent vain de remettre en cause.
Beaucoup plus efficace qu'une intervention directe ou qu'une succession de consignes officielles émanant de la direction, une « autocensure d'ambiance » s'installe à bas bruit… et fait son œuvre. Les tendances du moment s'apprennent dans les couloirs, entre programmateurs et journalistes qui se passent le mot.
Interrogée sur l'invisibilisation de certains militants, juristes, chercheurs ou journalistes pourtant spécialistes de la question palestinienne, une journaliste reconnaît sans fard : « De toi-même, tu ne les appelles pas parce que tu sais que leur vision de la télé, c'est celle de la sociologie critique, et tu sais que c'est casse-gueule. Si tu commences à proposer un Alain Gresh [fondateur et directeur d'Orient XXI], un Akram Belkaïd [journaliste au Monde diplomatique] ou autre, on va te dire non. »
Anecdote éloquente : dans la liste mensuelle d'octobre 2025 des invités de la chaîne d'information, nommée « Transparence », le nom de Dominique Vidal est assorti du commentaire suivant : « journaliste, ancien du Monde diplomatique, historien, souvent critiqué pour des positions hostiles à Israël ». Une étiquette exclusive. Bruno Tertrais, par exemple, y est présenté comme « directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), spécialisé en géopolitique » sans que soient nulle part mentionnées de quelconques « positions favorables à Israël », et ce, en dépit de l'activisme proverbial de cet « éminent représentant de la recherche privée française », figurant parmi les « leaders d'opinion » solidement liés à Elnet [12], lobby israélien auquel il rendait d'ailleurs hommage en 2020 [13]. Pire encore, car il s'agit là d'omission, quand David Khalfa est invité sur un plateau de la chaîne d'information en continu, c'est au titre de chercheur spécialiste du Proche-Orient associé à la Fondation Jean-Jaurès. À notre connaissance, il n'est pas fait état des fonctions de chargé de relations avec les politiques auprès de l'organisation lobbyiste Elnet qu'il a exercées il y a une dizaine d'années. Elles en disent pourtant long sur son positionnement.
Comme un gage de pluralisme, ce principe journalistique dont la chaîne se réclame – au même titre que la neutralité et l'impartialité –, un journaliste nous rappelle que les chercheurs Beligh Nabli, professeur de droit public à l'université de Paris-Est, Bertrand Badie, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris, ou encore Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités, critiques de la politique israélienne, comptent parmi les intervenants sur la chaîne. S'ils y ont en effet été invités, leurs interventions représentent si peu dans l'économie d'ensemble qu'elles ne suffisent pas à attester d'un pluralisme et d'une équité en bonne et due forme, tant du point de vue des prises de parole (et de leurs conditions) que des cadrages journalistiques. Par ailleurs, ces intervenants ne sauraient incarner un camp, ce qui semble être parfois le cas dans l'esprit des journalistes : comment peut-on raisonnablement mettre des chercheurs sur le même plan que des acteurs officiellement partie prenante ?
Ces normes favorisent d'autant plus le récit dominant que les journalistes cultivent consciemment ou non un rapport différencié à leurs sources : un autre facteur à même d'expliquer la prédominance du point de vue israélien à l'antenne. « L'armée israélienne est forte pour te donner des communiqués chiffrés qui ont l'air fiables, des vidéos très chiadées », note un journaliste.
Les atteintes au pluralisme relèvent-elles seulement d'une asymétrie matérielle entre les moyens de communication respectivement déployés par les parties israélienne et palestinienne ? La réponse est donc sans doute dialectique. « Il fallait vraiment qu'on soit béton sur nos profils palestiniens, lance un membre de la rédaction. Il ne fallait pas qu'on nous dise : "Son beau-frère est le boulanger de Sinwar" », l'ancien chef de la branche armée du Hamas, assassiné par l'armée israélienne en octobre 2024.
Survigilance déontologique… ou suspicion a priori ? Au cours d'un entretien, un confrère accrédite sans s'en apercevoir la seconde option : « On avait très peu de sources mobilisables parce qu'on ne pouvait pas aller sur le terrain, ni contacter des gens à Gaza dont on puisse être sûr qu'on pouvait leur faire confiance. » Pour être crédibles, les témoignages palestiniens doivent être validés par un regard occidental : un crédo symptomatique de l'imaginaire professionnel des journalistes français [14], travaillé par un impensé colonial.
La chaîne dispose bien d'une poignée de correspondants à Gaza, mais ces derniers n'interviennent quasiment jamais à l'antenne. « Ils ne parlent pas français », justifie un journaliste à Paris. Ni anglais ? France Info TV n'aurait donc pas les moyens de financer des traducteurs ? Le budget est à « une course de taxi près », nous répond-on. Il est regrettable de constater qu'une chaîne qui prétend couvrir l'actualité au Moyen-Orient ne dispose de compétences linguistiques ni en arabe ni en anglais.
Du reste, notre interlocuteur conteste tout « deux poids, deux mesures » quant au rapport qu'entretiennent les journalistes à leurs sources : « Il fallait toujours remettre en question la parole israélienne », enchaîne-t-il spontanément.
L'affirmation résiste mal à l'observation régulière de l'antenne, où les éléments de langage des autorités civiles et militaires israéliennes sont souvent diffusés sans le moindre filtre. Y compris par les reporters de terrain.
Correspondant à Tel-Aviv rattaché au bureau de France Télévisions, Maël Benoliel, ancien salarié d'I24News, la « CNN israélienne » fondée par un Patrick Drahi aux « motivations sionistes sincères », d'après ses proches, cités dans le journal économique La Tribune au moment du lancement de la chaîne, s'est notamment distingué de manière répétée dans le rôle de télégraphiste [15]. Le 15 mai 2025, par exemple, après avoir fait état des déclarations de l'Organisation des Nations unies (ONU) selon lesquelles la famine à Gaza constitue « l'une des pires crises alimentaires dans le monde », il relayait la propagande négationniste d'Israël : « Lors du dernier cessez-le-feu, plus de 25 000 camions remplis de nourriture, d'eau et de médicaments sont entrés dans l'enclave palestinienne et par conséquent, les stocks ont alors été largement réapprovisionnés. Il n'y a donc pour l'heure, selon l'État hébreu, aucune situation de famine à Gaza. »
Sans doute une représentation accrue de voix et de témoignages palestiniens aurait-elle empêché que de tels récits circulent à l'antenne. Le correspondant de guerre palestinien Rami Abou Jamous, lauréat de trois prix Bayeux en 2024, a eu la parole à plusieurs reprises, en duplex depuis Gaza. Mais là encore, un seul exemple permet de mesurer le déséquilibre abyssal de France Info TV : selon le propre décompte de la chaîne dans ses pages « Transparence », entre octobre 2025 et juin 2026, il fut le seul journaliste palestinien représenté à l'antenne, où il est intervenu dix fois.
À titre de comparaison, sur ces neuf mêmes mois, la journaliste israélienne Rina Bassist a bénéficié d'une surface médiatique près de sept fois supérieure : pas moins de 67 passages en plateau. Alors que la propagandiste russe attitrée des médias Bolloré Xenia Fedorova, devenue l'incarnation de « la menace d'ingérence [16] » fait l'objet d'un arrêté d'expulsion ministériel, Rina Bassist peut se répandre sur la télévision publique sans avoir à rougir de son CV : ex-ambassadrice adjointe d'Israël à Bogotá, elle a notamment travaillé pendant près de deux décennies dans le corps diplomatique avant de devenir correspondante internationale de la radio publique israélienne et chercheuse associée au sein du think tank israélien de politique étrangère Mitvim. Une négatrice en règle du nettoyage ethnique à Gaza, qui s'est progressivement retrouvée dans les petits papiers des rédactions télé en général… et de France Info TV en particulier.
Il faut dire que ces « experts » savent se rendre disponibles auprès d'une chaîne en quête perpétuelle d'intervenants. Lancée en 2016 sur un modèle « low cost [17] », France Info TV se voulait à l'origine un modèle d'information de service public : factuelle, pédagogique, sobre et riche en reportages. Dix ans plus tard, l'espace grandissant laissé aux « talks », ces « vrais-faux débats » d'opinion gourmands en chroniqueurs tout-terrain, en a fait une chaîne d'info en continu comme les autres, où le commentaire prend le pas sur l'information.
« L'audience a longtemps été très faible, explique le délégué syndical Antoine Chuzeville, donc il y a eu la volonté de faire appel à des recettes qui fonctionnent pour pas cher. Il y a d'ailleurs eu le recrutement de cadres éditoriaux passés par I-Télé, BFM-TV, LCI, des journalistes d'Europe 1 », se remémore-t-il. Une austérité économique qui s'est particulièrement aggravée sous le second mandat d'Emmanuel Macron à l'Élysée, inauguré par la suppression de la redevance télé, en août 2022 [18].
Certaines sources parlent d'un autre tournant en septembre 2024, au moment de l'arrivée de Laurent Delpech à la direction de l'information. Son crédo : « Mettre des "talks" tout le temps, partout, très longs », résume une journaliste. Une idée économe : « on envoie beaucoup moins d'équipes sur le terrain », les invités ne sont de toute façon pas payés et les chroniqueurs enchaînent parfois « huit heures d'affilée ».
Quitte à considérer que tout est matière à « débat » et à raconter n'importe quoi en présence de n'importe qui ? Exemple exemplaire : « Gaza "Côte d'Azur" et si c'était possible ? », sujet présenté en deuxième partie de l'émission « L'Heure américaine » (05/02/2025), au cours duquel un cadre syndical de l'industrie hôtelière est invité pour discuter des conditions de réalisation pratico-pratiques de la « riviera » imaginée par Trump à Gaza. Au cours de ce moment de télévision, l'invité répond, sans interruption ni rappel à l'ordre, à la question de l'animateur : « La bande de Gaza en riviera, est-ce que ça a du sens pour le professionnel du tourisme que vous êtes ? » Suite au tollé que cette séquence a déchaîné, Alban Micoczy, le rédacteur en chef de l'émission, a été sanctionné à l'issue d'une commission disciplinaire. Le journaliste a exprimé une autocritique lorsque nous l'avons interrogé, indiquant avoir « cru pouvoir aborder l'objet sur le thème de la raison ; or l'objet d'origine est déraisonnable en lui-même » et admettant s'être « très clairement trompé de registre ». Il reconnaîtra « avoir perdu le contrôle de l'émission » avec cette séquence d'une durée de « sept minutes sur cinquante », tient-il à préciser. Nous avons observé plus grande diligence pour faire cesser un désordre en plateau. Quelques semaines plus tard, le directeur de la chaîne, Laurent Delpech, écopait d'une motion de défiance votée à 87 % par la rédaction de France Info TV [19]
Est-ce à dire que toutes les leçons de cet épisode ont été tirées ? Rien n'est moins sûr… Si des journalistes de la chaîne y voient une conséquence quasi mécanique de l'obsession du remplissage et du journalisme de commentaire, la chefferie fait l'autruche. Lors de la commission déontologique du 4 juin 2025, le SNJ a bien tenté de demander des comptes sur cette affaire, révélatrice selon le syndicat des « fragilités structurelles » de France Info TV. La direction a répondu qu'elle « ne souhait[ait] pas revenir sur les erreurs commises qui ont porté préjudice à la chaîne » et s'est contentée de faire valoir un « travail de réorganisation » en interne : l'affectation de plusieurs journalistes à des « process de vérification » et la mise en place… d'une « équipe dédiée au "talk" », dissociée de « l'équipe dédiée aux "news" ». Tout changer pour que rien ne change ?
Reste ce constat : sur France Info TV, la Palestine sera apparue aux yeux des téléspectateurs davantage sous le prisme du commentaire. Les capacités du bureau Moyen-Orient de France Télévisions, qui fournit des contenus aux différents canaux de la télévision publique, paraissent dévitalisées. Arnauld Miguet, qui en a pris la tête en novembre 2024 en tant que correspondant permanent, n'a pas souhaité répondre à nos questions, faute d'accord de la part de sa hiérarchie, nous a-t-il dit. Il encadre désormais quatre journalistes, épaulés par des envoyés spéciaux ponctuels, ce qu'il reste des effectifs, après le licenciement, en 2011, des deux tiers des journalistes.
Résultat ? France Info TV déserte le terrain palestinien – et proche-oriental, plus largement – dès lors que les chefferies n'y entrevoient plus d'actualité « chaude ». Preuve en est, la diminution en flèche de la couverture de Gaza depuis le prétendu « cessez-le-feu » d'octobre 2025, alors que près de 1 300 Palestiniens ont depuis été tués par l'armée israélienne dans l'enclave, parmi lesquels 300 enfants en trois cents jours selon l'Unicef.
Selon les données de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), qui ne se veulent pas exhaustives mais permettent de dégager des tendances lourdes de médiatisation, les occurrences du terme « Gaza » ont en effet chuté de 92 % à l'antenne de France Info TV entre octobre 2025 et juin 2026. On remarque qu'entre janvier 2022 et septembre 2023 (inclus), les occurrences de « Gaza » sont quasiment inexistantes. Des dynamiques qui rejoignent peu ou prou celles observées par l'INA sur l'ensemble des grands médias audiovisuels [20]. Et qui ne démentent pas un constat tristement général : les grands médias se mobilisent au tempo d'Israël.
Cette invisibilisation structurelle, aggravée par le blocus imposé par l'État d'Israël sur Gaza – inédit dans l'histoire par sa durée – a bien sûr des conséquences multiples sur le traitement de l'information. « Il y a à la fois de la paresse intellectuelle et du lavage de cerveau, commente un journaliste. Et puis à la fin, quand tu es allé six fois en Israël, que tu as rencontré les familles des victimes, tu as de l'empathie pour ces gens-là ; et tu oublies ceux que tu ne vois pas. »
« Oubli »… ou normalisation ? Le 16 août dernier, alors que le ministre israélien de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir appelait publiquement à assassiner « de 30 à 40 personnes chaque nuit » à Gaza, « des gens qui ne méritent pas de vivre », qui « ne sont même pas des êtres humains », France Info TV diffusait un reportage touristique sur les jardins suspendus de Haïfa, en Israël. « Une spectaculaire brèche de verdure », s'émerveillait la journaliste. « Une cascade luxuriante » de jardins « à la symétrie parfaite », « ouverts à tous » et accueillant « un million de visiteurs chaque année ».
Meriem Laribi et Pauline Perrenot
[1] « Israël/Gaza, la chronique impossible ? », « Votre télé et vous », France 3, 18 juin 2025.
[2] « Le 16h/18h », France Info TV, 22 novembre 2024.
[3] « La politique s'éclaire », France Info TV, 21 février 2026.
[4] « France Info et "les otages palestiniens" : emballement sémantique et indignation sélective », Acrimed, 3 février 2025.
[5] Après avoir été nommée par l'Arcom, dont le président est quant à lui choisi par le chef de l'État, Delphine Ernotte occupe ce poste depuis 2015.
[6] François Beaudonnet, « Au comptoir de l'info », France Télévisions, 27 octobre 2023. Toutes les citations qui suivent proviennent de cet entretien.
[7] Lire Hocine Bouhadjera, « "Il n'y a aucun journaliste à Gaza" : une réponse par les voix des survivants », ActuaLitté, 14 août 2026, à propos du projet « The Living Record », dans lequel « plus de cinquante journalistes et professionnels des médias de Gaza ont enregistré des hommages à leurs confrères tués depuis le début de la guerre ».
[8] Association de journalistes ayant pour rôle d'assurer l'indépendance de la profession face aux actionnaires et le respect des principes déontologiques.
[9] Tous ces contenus sont en outre indistinctement promus sur les réseaux sociaux via un seul compte (Franceinfo), dans une volonté affichée de « renforcer […] la marque du média global, radio-tv-web ».
[10] Dans l'émission « Sur le terrain », titrée : « Palestine, que va devenir le Hamas ? ».
[11] Ces deux épisodes ont respectivement eu lieu à l'antenne de Franceinfo TV les 28 juin et 10 août 2025.
[12] En décembre 2023, Bruno Tertrais participait à la conférence inaugurale du réseau « Agir ensemble », une émanation d'Elnet, pour lequel il assura également une « masterclass ».
[13] Lire « Elnet. Découvrez Israël, ses colonies, ses technologies de surveillance… », Orient XXI, 26 janvier 2021.
[14] Voir notamment « "Des victimes coupables" : comment les journalistes français voient leurs confrères palestiniens ? », Arrêt sur images, 29 avril 2025 et « Gaza : et l'illumination vint de CNN », Arrêt sur images, 16 décembre 2023.
[16] L'expression est du ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dans une tribune au Monde publiée le 17 août 2026.
[18] Cette recette dédiée, qui rapportait environ 3 milliards d'euros par an à l'audiovisuel public, a été remplacée par l'affectation d'une fraction de la TVA, soit une contribution beaucoup plus dépendante des arbitrages budgétaires annuels, et du pouvoir politique.
[19] Il cédera sa place à Muriel Pleynet en mars 2025, laquelle sera remplacée temporairement à la direction de la rédaction nationale de France Télévisions par… Nathalie Saint-Cricq !
[20] Voir « Israël-Hamas : un an après l'attaque du 7 octobre, que retenir de la médiatisation du conflit ? », La Revue des médias, 7 octobre 2024 et « Deux ans de guerre Israël-Hamas : un désintérêt progressif à la télé et à la radio », La Revue des médias, 7 octobre 2025.
29.09.2026 à 10:21
Désintérêt médiatique.
- Les médias et les mobilisations sociales / Journalisme de préfecture, Violences policières, ManifestationsLe 4 août 2021, Souheil El Khalfaoui, 19 ans, a été tué au volant par un tir policier à Marseille. Quatre ans plus tard, Mediapart révélait la disparition de neuf pièces à conviction dans l'enquête. Le père et la tante de Souheil, Issam et Samia El Khalfaoui, ont fondé l'association Stop aux violences d'État (Save), à l'initiative d'une pétition qui a réuni 732 000 signataires en juillet 2026. Malgré une mobilisation dans des dizaines de villes, les 19 et 20 septembre, la tonalité médiatique peut se résumer en un mot : le désintérêt.
Contre la présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre : c'est le titre de la pétition signée massivement cet été sur le site de l'Assemblée nationale. « C'est la deuxième plus soutenue depuis la création de la plateforme. Mais la commission des lois, qui aurait pu s'en saisir pour organiser un débat, a préféré la classer le 21 juillet », explique Mediapart (20/09). Le média a suivi des manifestants contre le « permis de tuer », à Marseille, à l'instar de Politis ou StreetPress, qui ont publié des reportages photo à Paris.
En revanche, ce même 20 septembre, le sujet n'est jamais abordé sur TF1, ni dans le journal de 13 heures, ni dans celui de 20 heures. Il était apparemment préférable, le midi comme le soir, de suivre des touristes achetant des bermudas. Sur France 2, le traitement des manifestations a duré seulement vingt secondes, dans la deuxième partie du 20 heures. « Des incidents ont émaillé ces rassemblements, notamment dans la capitale », précise Laurent Delahousse en lisant sa fiche. La séquence rapide montre un manifestant lançant un projectile, mais pas les charges policières captées notamment par des journalistes d'AB7 Media et du Média : une hiérarchie de l'information et un cadrage devenus banals dans les grands médias, caractéristiques du journalisme de préfecture.
Le service public fait néanmoins un peu « mieux » que ses concurrents. Contrairement aux dispositifs de BFM-TV, LCI et CNews, plusieurs membres de la LDH et du Syndicat de la magistrature ont par exemple été invités sur Franceinfo. Mais face à des syndicalistes policiers : l'art du « débat pluraliste », sans doute… Le sujet a d'abord été abordé dans l'interview matinale de Matthieu Valet, député européen RN et ex-commissaire de police. « Ça vous inspire quoi ces manifestations ? », lui demande le journaliste de Franceinfo, Antoine Comte, avant d'insister sur « un chiffre assez glaçant révélé par Amnesty : depuis 2017 et la loi dite "Cazeneuve", qui visait déjà à mettre en place une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre, les tirs mortels de policiers sur des personnes à bord d'un véhicule ont été multipliés par cinq. C'est quand même extrêmement inquiétant. »
« Inquiétant ? » Pas pour Arlette Chabot. « Évidemment, en ce moment, ce n'est pas vraiment dans les préoccupations quotidiennes. Dans le débat politique, on est plutôt sur les prix des carburants et le pouvoir d'achat », affirme-t-elle sur le plateau de LCI dimanche matin, avant une interview avec Bruno Bartocetti, syndicaliste policier, lancé sur « les risques de débordement » dans le cortège parisien et « les groupes de l'ultragauche qui vont affronter les forces de l'ordre ». « C'est dommage qu'ils ne se mobilisent pas autant lorsqu'il y a des tirs à la kalachnikov dans les quartiers… », entame ce dernier, sous les rires de la présentatrice Anne-Chloé Bottet. Et tant pis si, après le départ du cortège parisien, la reporter Bénédicte Le Chatelier précise en duplex que « ça se passe très bien, c'est plutôt bon enfant » : les « débordements » font l'info.
Parmi d'autres automatismes journalistiques. En plateau, le journaliste Frédéric Delpech rebondit par exemple en affirmant que « Jean-Luc Mélenchon fait de la confrontation avec la police une sorte de leitmotiv depuis plusieurs années ». Mêmes préoccupations futiles sur BFM-TV : « Est-ce que comme les Insoumis vous dites : "la police tue" ? », demande le présentateur Marc Fauvelle lors du « Grand Oral 2027 » de Ségolène Royal. On ne comptera pas sur la présence à ses côtés du rédacteur en chef du service politique du Figaro, Jim Jarrassé, pour rappeler que la France est l'un des pays d'Europe comptant le plus grand nombre de personnes tuées en garde à vue ou lors d'interventions policières. Il ne sera ainsi jamais question d'informer sur la liste des victimes de ces interventions policières – 52 décès en 2024 d'après Basta –, l'un des points que souhaitaient pourtant mettre en lumière les collectifs mobilisés. Du reste, sur LCI comme sur BFM-TV, les manifestants n'ont pas la parole : une double invisibilisation.
Dans la matinale de RMC du lundi (21/09), si les manifestations sont évoquées, elles le sont uniquement sous le prisme de l'élection présidentielle, au moment de l'interview de la députée LFI Alma Dufour. « Le texte doit arriver au Sénat, vous voulez stopper les débats parlementaires ? », commence par lui demander le chroniqueur de la matinale, Matthieu Belliard. Pendant ce temps, la mobilisation sociale est passée sous silence sur RTL. France Inter y consacre en revanche un reportage dans son journal de 7 heures, en donnant la parole à Issam El Khalfaoui. Les médias nationaux avaient pourtant du biscuit à disposition : de Brest à Strasbourg, en passant par Poitiers et Valenciennes, les titres de la presse quotidienne régionale comme Le Télégramme, les DNA, La Nouvelle République ou La Montagne ont réalisé comme souvent un compte rendu des mobilisations locales le 20 septembre.
Focalisation sur les débordements, invisibilisation des enjeux de fond, inégalités de traitement dans la distribution de la parole, silenciation des collectifs mobilisés, discrédités en leur absence… À ces biais s'ajoute le traditionnel suivisme médiatique à l'égard des chiffres officiels. Dans la presse quotidienne nationale, Le Monde et Le Figaro reprennent une dépêche de l'AFP évoquant « plus de 10 000 manifestants en France »... et ne la mettent pas à jour. « Plus de 10 000 personnes dans la rue en France contre "le permis de tuer" des forces de l'ordre », peut-on lire encore plus d'une semaine après en titre du format vidéo du Monde, alors que l'AFP évoquait « près de 50 000 personnes » le dimanche 20 au soir.
Dans la dernière version de cette dépêche, que l'on retrouve aussi sur le fil d'actualité de Mediapart, le nombre de manifestants est annoncé de manière affirmative : « Près de 50 000 personnes, dont de nombreux sympathisants LFI, ont défilé dimanche à Paris, Marseille, Lyon ou encore Toulouse. » La source est évoquée à partir du quatrième paragraphe : « Le ministère de l'Intérieur ». Et cette estimation des autorités fait foi dans l'ensemble des médias. Une nouvelle fois, le train médiatique n'a donc pas attendu les organisateurs. « Selon la préfecture nous étions 50 000, après le décompte des 100 villes mobilisées nous étions 150 000 à marcher à travers toute la France contre le permis de tuer », a communiqué lundi 21 septembre l'association Stop aux violences d'État, sans trouver d'écho dans les médias. La dépêche AFP, reprise notamment par Le Figaro, ne mentionnait pas non plus la pétition qui avait rassemblé 732 000 signatures en juillet.
« Voitures brûlées », « tirs de mortiers »… Ce même week-end, les médias dominants ont préféré passer en boucle les images d'une « nuit d'émeutes » près de Tours. « La soirée a rapidement dégénéré à Saint-Pierre-des-Corps, après une intervention policière suite à un rodéo urbain, assure une reporter de BFM-TV en duplex à 6h30 le dimanche matin. Ce que l'on peut vous dire c'est qu'une collision a eu lieu entre une moto et un véhicule de la police, aux alentours de 19 heures [le samedi soir], sur le parking du centre commercial de La Rabaterie. » Même cadrage sur les autres antennes de télévision, du JT de TF1 à CNews. « La moto est encastrée dans l'avant du véhicule », précise France 2 au journal de 13 heures. Un commentaire qui disparaît le soir-même, au profit du récit d'une « intervention des forces de l'ordre pour mettre fin à un rodéo urbain ».
Sur les chaînes en continu, les syndicalistes de la police Bruno Bartocetti (Franceinfo, LCI), David Debono (TF1, BFM-TV, CNews), Linda Kebbab (BFM-TV) ou Axel Ronde (Franceinfo, CNews, Europe 1, M6) investissent en masse les plateaux… et peuvent dérouler ce récit sans contradictoire. Les témoins du choc ? Cantonnés à quelques secondes dans les journaux. « C'est arrivé devant moi, ils ont dû le courser sur cinquante mètres, ils n'ont pas ralenti du tout, ils l'ont tapé directement », rapporte par exemple un habitant dans un reportage de RTL lundi matin. RMC-BFM a aussi donné la parole à un témoin. « Vous ne l'avez pas vu freiner [le conducteur de la voiture de police] ? », demande le journaliste. « Pas du tout, il était pied au plancher », répond un habitant. Las… Ce ne sera pas suffisant, ce matin-là, pour que la journaliste Marie Chantrait remette en question le narratif officiel dans son « Face à Face » avec le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, qui préempte quant à lui le créneau matinal le plus exposé et le plus prescripteur de la chaîne…
Et pour cause : dans les médias audiovisuels dominants, la police ne tue pas et la méthode du « parechocage » ne peut pas exister. Même quand le policier au volant est un élu du RN, comme l'a révélé La Nouvelle République mercredi 23 septembre.
Florian Lefèvre
28.09.2026 à 18:34
Nous reproduisons ce communiqué du SNJ.
Pure maladresse ou énorme provocation ? Dans une communication interne plutôt audacieuse, au beau milieu d'une négociation sur un plan social d'envergure, qui prévoit jusqu'à 400 suppressions de postes sur l'ensemble des journaux du groupe Ebra, la présidente du groupe de presse Sophie Gourmelen a informé les salariés, ce mardi 23 septembre, du lancement dès le mois d'octobre, par le Crédit Mutuel, d'un think tank consacré à la lutte contre la désinformation. Difficile d'imaginer pire calendrier pour une telle annonce, alors que le groupe Ebra s'apprête à supprimer plusieurs centaines de postes de journalistes dans ses neuf quotidiens régionaux [1], en détruisant le métier de secrétaire de rédaction, dont les tâches (relecture, correction, réécriture, mise en page) seront confiées à plusieurs outils d'intelligence artificielle.
Baptisé la « République des Lecteurs », ce « laboratoire d'idées et d'actions », composé d'une douzaine de personnalités, aura pour mission d'œuvrer pour la « qualité de l'information », pilier du fonctionnement des démocraties. Selon les termes du communiqué interne, l'idée générale du projet serait de permettre à chacun « d'accéder à une information fiable », et de « comprendre comment elle est produite », ceci afin de « développer l'esprit critique face aux transformations de l'information », et de « faire vivre un débat public ouvert sur les grands enjeux de société ».
Dommage que l'entreprise ne s'applique pas à elle-même ses beaux principes : le groupe Ebra n'a nullement l'intention d'informer ses lecteurs du fait qu'une grande partie de ses contenus auront été relus, corrigés et parfois reformulés par des machines, la supervision humaine de toute la production éditoriale étant assurée par des « valideurs ».
A propos de désinformation, le contraste est saisissant entre les intentions affichées et la réalité de ce que le Crédit Mutuel et le groupe Ebra envisagent de faire subir aux rédactions de leurs journaux. Non content de confier à des outils d'intelligence artificielle générative une partie des missions éditoriales qui incombent aux journalistes, le groupe de presse entend contraindre tous ses journalistes de terrain à utiliser l'IA dans leur production éditoriale quotidienne.
Les outils étant intégrés au système éditorial, les reporters ne pourront pas valider leurs articles sans participer à l'entraînement des modèles ou à l'inférence des IA, l'IA étant chargée de générer un résumé de chaque article (de plus de 2000 signes) et plusieurs titres, dont un destiné à alimenter Google Discover. L'un des objectifs non écrits de ce plan sera de se conformer aux exigences du référencement, la course aux audiences du web. De la « République des Lecteurs » à la dictature du clic, il n'y a qu'un pas.
Les représentants des sections SNJ de l'ensemble des titres du groupe Ebra, majoritaires dans la plupart de ses rédactions, enjoignent la direction du Crédit Mutuel et les dirigeants du groupe de presse à renoncer, ou à revoir en profondeur ce projet, qui ne pourra à terme que faire du mal au journalisme, à l'information de proximité, et à la démocratie.
[1] Dernières Nouvelles d'Alsace, L'Alsace, Le Républicain Lorrain, L'Est Républicain, Vosges-Matin, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Progrès, Le Dauphiné Libéré.
24.09.2026 à 12:01
France 2, 17 septembre 2026.
- Télévisions publiques / Rima Hassan, France 2, "Complément d'enquête"« Complément d'enquête », France 2, 17 septembre 2026.
« En quelques mois, elle s'est fait une armée d'ennemis, mais pour certains, elle est un modèle. » Dès les premiers mots de son reportage, Tristan Waleckx pose une problématique binaire, caricaturale et dépolitisante, centrée sur la personnalité de Rima Hassan : on l'aime ou on la hait. D'ailleurs, « l'étoile montante des Insoumis partage avec Jean-Luc Mélenchon » de nombreuses choses, poursuit le présentateur. Des combats et des valeurs politiques ? Non : « Le goût du clash, de la provoc, et du rapport de forces. » Voilà une enquête de fond qui s'annonce. Son titre donne le ton : « Keffieh, tweets et polémiques : la méthode Rima Hassan ».
Le lancement « plateau » du reportage donne d'emblée une information importante, sans toutefois s'y arrêter : « Elle est aujourd'hui la politique la plus poursuivie de France. Rima Hassan n'a jamais été condamnée, mais en deux ans, elle a été visée par 22 procédures judiciaires » – on apprendra plus tard dans le reportage que 16 de ces procédures sont déjà classées. De quoi conduire le présentateur à s'interroger sur le « harcèlement judiciaire et politique » subi par l'eurodéputée, comme l'ont récemment fait 5 rapporteurs indépendants de l'ONU dans un courrier au gouvernement français ? Non : là n'est pas le sujet [1] ! Au contraire, Waleckx diffuse, en teasing, et afin d'illustrer son lancement sur « la politique la plus poursuivie de France », 5 secondes d'une interview fracassante de François-Xavier Bellamy (LR), qui se dit « menacé de mort » par Rima Hassan (sa plainte a été classée sans suite), précédées par la lecture de quelques bouts de tweets.
Puis, Waleckx évoque enfin dans son lancement la véritable révélation contenue dans son reportage : le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez aurait lui-même participé à la propagation de la fake news « drogue » contre Rima Hassan, en avril dernier. Résumons en peu de mots, et en tâchant d'ignorer les noms propres : le service public consacre un long format à une eurodéputée de l'opposition ; celle-ci est la cible d'un harcèlement judiciaire et politique inédit, pour lequel le gouvernement français reçoit des remontrances de rapporteurs des Nations Unies ; le ministre de l'Intérieur a participé à la diffusion de fausses informations diffamantes contre cette opposante politique ; mais le service public consacre l'essentiel de son reportage aux « polémiques » déclenchées par des morceaux de ses tweets. « Complément d'enquête » démarre donc avec un sérieux problème de hiérarchie de l'information.
Nous voici sur le parvis du tribunal de Paris, le 7 juillet, alors que Rima Hassan est convoquée à une audience pour « apologie du terrorisme ». « Deux camps s'affrontent dans une ambiance électrique » narre la voix off : d'un côté des militants « de la cause palestinienne », de l'autre « Nous vivrons », un « collectif sioniste né après le 7 octobre ». Le reportage donne alors la parole aux « deux camps ». « La France insoumise ne respecte pas l'État de droit » et Rima Hassan propage « la haine du juif » accusent des membres de Nous vivrons ; tandis que les « militants de la cause palestinienne » se contentent de dire que « Rima Hassan défend les droits de l'homme, des valeurs indispensables à la démocratie ». Un partout et balle au centre ? « Complément d'enquête » prend soin de ne pas trancher : « Antisémite pour certains, héroïne pour d'autres ».
Le mal est fait, d'autant qu'une forme d'iconisation de Rima Hassan vient affaiblir (et dépolitiser) la parole de ses soutiens : ainsi, France 2 résume leur présence sur le parvis du tribunal par la fascination qu'ils éprouveraient pour Rima Hassan, « l'héroïne ». La voix off ne quitte d'ailleurs pas cette ligne, qu'elle doit imaginer équilibrée : Rima Hassan est « adulée ou détestée », est la « nouvelle icône de La France insoumise », « l'une des politiques les plus en vue mais les plus clivantes ». Elle est même « un élixir de jouvence » pour Jean-Luc Mélenchon, et le « symbole de la nouvelle France à la sauce LFI ».
Le pendant de cette iconisation est la diabolisation : tout le monde déteste Rima Hassan – la parole est donnée à une brochette de tous ses plus virulents contempteurs : Marion Maréchal (« Rentrez chez vous ! »), Sébastien Chenu (« Ses amis du Hamas »), Fabien Roussel ou encore Jérôme Guedj. « Son style, radical ; sa méthode, sans concession » : la voix off enchaîne les phrases nominales, lit des morceaux de tweets, sur fond de musique angoissante.
Résultat ? Dépolitisation partout : le prétendu « journalisme d'investigation » évacue quasi systématiquement tout élément de fond politique au profit de l'écume politicienne. Jamais le récit de France 2 ne semble vouloir dépasser les frontières de la personne Rima Hassan. À une exception près, lorsque cette dernière est filmée durant une poignée de secondes pour évoquer la Nakba, lors d'une exposition à laquelle ont été conviés les journalistes de l'équipe de France 2. Mais le dispositif est tellement engoncé dans les « polémiques » du microcosme politico-médiatique qu'il réussit cet exploit : inciter les téléspectateurs à ne percevoir ces informations que comme une banale opération de communication.
La voix off reprend : « Rima Hassan serait la victime d'un procès politique. ». Le documentaire entend bien démontrer le contraire…
Après une courte partie « biographique », avec photos d'enfance et témoignages de voisins niortais, « Complément d'enquête » revient sur l'éclosion médiatique puis politique de Rima Hassan... et donne dans le registre habituel du journalisme politique : « La direction insoumise mise alors [pour les élections européennes] sur ce nouveau visage, afin d'attirer des voix » ; « l'eurodéputée est devenue l'une des principales porte-flingues de Jean-Luc Mélenchon » ; « c'est une comète politique » ; « certains l'ont mauvaise en interne », etc.
Voilà pour la partie « à décharge » (c'est relatif) de ces quelques minutes de portrait, cherchant avant tout à construire un fétiche ; vient maintenant la partie « à charge ». Le reportage s'arrête donc quelques minutes sur… le keffieh de Rima Hassan. Sujet crucial : images d'archive de son apparition avec un keffieh lors d'un rassemblement NFP, écho de l'écho médiatique (déjà démesuré) de l'époque, images du Parlement européen, des remontrances de sa présidente… Près de deux minutes, et 6 occurrences du mot « keffieh », voilà qui justifie sans doute sa place dans le titre de l'émission sur la « méthode » de Rima Hassan.
Vient donc, fort logiquement, la partie « tweet et polémiques ». À nouveau, la voix off empile des bouts de publication sur X, lus d'une voix terrible. « Des phrases chocs, qui lui valent aujourd'hui, tout comme Jean-Luc Mélenchon, d'être qualifiée d'antisémite par bon nombre de ses opposants », rabâche la narration. S'enchaînent alors plusieurs « extraits » de ces fameux opposants, dans un concours de la petite phrase la plus violente : « Rima Hassan enchaine les tweets […] qui sont antisémites » (Sylvain Maillard, Renaissance) ; « Elle ne flirte pas avec l'antisémitisme, elle est antisémite » (Robert Ménard) ; ou encore la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon : « Nous avons une eurodéputée du Hamas à Bruxelles, et une porte-parole de l'antisémitisme en France. » D'aucuns auraient pu juger nécessaire de préciser, à ce stade, que Rima Hassan n'est ni condamnée ni même poursuivie pour « antisémitisme », mais pas l'équipe de « Complément d'enquête », qui n'en dit mot.
Et pour examiner ces accusations d'une extraordinaire gravité, « Complément d'enquête » convoque et installe dans le rôle de l'expert Jonas Pardo, présenté comme un « chercheur », « issu de la gauche radicale ». Ce dernier n'est en fait pas chercheur mais un militant associatif qui dispense des formations en lutte contre l'antisémitisme. Il est aussi le co-fondateur de Golem, un collectif qui s'en prend régulièrement à LFI (et à la « gauche radicale »). Cela ne disqualifie pas sa parole pour autant, mais la présentation est pour le moins incomplète, sinon trompeuse. Quoi qu'il en soit, le militant examine donc quelques tweets pour répondre à la question que se pose « Complément d'enquête » : Rima Hassan est-elle antisémite ? Selon lui, « l'eurodéputée flirte avec la ligne rouge », notamment parce qu'elle « multiplie les références au Crif ». Que l'ancrage à la droite et à l'extrême droite du Crif soit un fait parfaitement documenté, tout comme son alignement inconditionnel, depuis les années 2000, avec la politique israélienne, et que ces faits expliquent largement la conflictualité récurrente entre cette association et des élus de gauche aurait sans doute été un élément utile à la bonne compréhension de la situation. Mais Pardo poursuit son raisonnement – du moins les bouts de son raisonnement que les journalistes ont sélectionné et choisi de diffuser, sans y opposer aucune contradiction : c'est bien là le rôle dévolu à « l'expert ».
« Complément d'enquête » revient ensuite pendant plusieurs minutes sur l'affaire « Le Crayon », mille fois débunkée, et enchaîne sur d'autres passes d'armes : Rima Hassan vs François-Xavier Bellamy ; Rima Hassan vs Raphaël Enthoven, etc.
La révélation avait été teasée les jours précédant la diffusion et s'étalait déjà partout dans la presse : selon « Complément d'enquête », le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a lui-même participé à la propagation de la grossière fake news visant Rima Hassan en avril dernier. L'émission entreprend alors de reconstituer la garde à vue, avec des images d'illustration tournées pour l'occasion. Le procédé a peut-être des vertus d'un point de vue cinématographique, mais du point de vue journalistique, il entretient la confusion : on y voit des images floutées, supposées être un commissariat, puis des gros plans sur des contenants de drogue. La séquence réaffirme bien sûr qu'il n'y avait aucune drogue dans le sac de Rima Hassan, mais parle « de matières blanches », montre un sachet étiqueté « 3-MMC » et figure à l'image des choses qui ressemblent à de véritables drogues.
Bref, en cédant à une mise en scène spectaculaire, « Complément d'enquête » rend illisible sa propre séquence, et le commentaire superposé aux images… dit le contraire de ce que les images montrent. Après avoir narré le déroulé de la garde à vue, le reportage évoque la propagation éclair de la fake news, de BFM-TV à Europe 1. Et a l'élégance d'oublier de citer France 2 parmi les médias qui ont participé à sa diffusion, alors même que la fausse information sur « la drogue de Rima Hassan » a fait l'ouverture du JT de Léa Salamé.
Arrive enfin la révélation explosive : « Mais alors, qui a pu transmettre de telles informations aux journalistes ? » se demande la voix off. « Une scène que nous vous révélons vient jeter le trouble sur le rôle joué par le ministre de l'Intérieur » : alors qu'il accompagne le Premier ministre lors d'un déplacement, Laurent Nuñez confirme à des journalistes les « informations » mensongères sur « la drogue de Rima Hassan ». Plusieurs journalistes témoignent anonymement de cette scène dans le « Complément d'enquête » :
- Témoin 1 : Dans le train, on a demandé à Nuñez si c'était vrai que Rima Hassan avait de la drogue dans son sac. Et il nous a dit « il se peut que ce soit exact ». Ensuite il nous dit que c'est un truc « de synthèse » et que le deuxième produit c'est un dérivé de la cocaïne […].
- Témoin 1 : Il nous explique qu'elle est en garde à vue et qu'on a trouvé deux types de drogues sur elle. […] Sur le coup je me dis « mais il ne se rend pas compte qu'il est en train de nous donner des informations totalement confidentielles ? Que peut-être, un ministre de l'Intérieur ne devrait pas dire ce genre de choses à côté de son Premier ministre, au milieu d'un wagon-bar ?
- Témoin 2 : J'ai noté « drogue de synthèse dérivée de la cocaïne ». Il confirme cette histoire, c'est pour ça que moi je rentre à la rédac et je leur dis « Je vous assure ! » En fait, c'est étonnant que ça vienne de si haut
Pour la critique des médias, ces déclarations sont du petit lait : on y trouve un concentré de nombreuses pratiques habituelles du journalisme de préfecture et de connivence, qui ont, en l'occurrence, concouru à la propagation d'une fantastique fake news, crédibilisée, donc, depuis les plus hauts sommets de l'État, contre une élue d'opposition. Nous pourrions appeler cela du « super-journalisme de préfecture », dans lequel la source que l'on recrache sans distance est tout simplement le « premier flic de France » – plutôt que le parquet, ou un syndicaliste policier trop bavard, lesquels ont également cotisé dans ce cas d'école.
Invité pour le contradictoire par « Complément d'enquête », Laurent Nuñez se dérobe à la dernière seconde, alors que les caméras et les lumières sont déjà installées dans son bureau. C'est finalement en commission à l'Assemblée nationale qu'il répond : sa ligne de défense consiste à dire que les « informations » (sic) étaient « déjà dans la presse », feignant d'ignorer tout le crédit qu'il y avait apporté en les confirmant aux journalistes en tant que ministre de l'Intérieur. Les journalistes ainsi intoxiqués par les confirmations de Nuñez s'imaginent peut-être que cela les exonère (un peu) de la faillite totale d'avril dernier. Mais il n'en est rien : croyance aveugle dans les sources officielles, recoupements inexistants, passage du contradictoire par pertes et profits… Voilà à nouveau réunies ces détestables routines du journalisme de préfecture, et c'est parce qu'elles sont anti-journalistiques qu'elles ont permis à une fausse information aussi grossière de se propager à cette vitesse.
Puis vient la conclusion du reportage, qui, bouclant la boucle, recadre son sujet en revenant sur l'essentiel, aux yeux de ceux qui fabriquent ce genre de « documentaire » : « En attendant, chez LFI pas question de lâcher leur icône… » Hiérarchie de l'information, disions-nous : nous venons d'entendre une révélation fracassante, sur l'un des plus hauts personnages de l'État ; mais le reportage se conclut par des considérations politiciennes sur « l'incarnation de la nouvelle France », « l'icône » Rima Hassan.
Comme à l'accoutumée, les numéros de « Complément d'enquête » se terminent par un entretien d'une vingtaine de minutes. C'est Rima Hassan qui est installée dans le fauteuil rouge. L'entretien qui suit est un modèle de garde à vue journalistique. 5 minutes et 30 secondes sont consacrées aux révélations de « Complément d'enquête »… et 13 minutes et 30 secondes aux tweets de Rima Hassan ! L'entretien dure 19 minutes au total, mais Tristan Waleckx a la parole, en cumulé, près de 7 minutes, soit plus d'un tiers du temps de parole. Au cours des 12 minutes restantes, l'eurodéputée est interrompue… 31 fois. Soit une fois toutes les 23 secondes, en moyenne. Vidéo :
Les 45 premières minutes de « Complément d'enquête » ne contenaient aucune information originale : une simple collection de polémiques artificielles déjà passées ou d'affaires déjà classées. Au contraire des révélations sur Laurent Nuñez, reprises dans la foulée par la quasi-totalité des médias. C'est d'ailleurs à propos du « Nuñez gate » que Tristan Waleckx est convoqué « Au Poste », l'émission en ligne de David Dufresne. Revenant sur la diffusion médiatique de la fake news, Dufresne le questionne sur l'aspect « confondant pour un certain nombre de journalistes politiques » des confessions qu'il a enregistrées. Waleckx, lui, ne voit pas le problème :
Tristan Waleckx : […] En l'espèce, [les journalistes politiques] ont fait leur travail. Je me mets à leur place […], si nous-mêmes on avait eu les confidences d'un ministre nous expliquant que telle personne s'est retrouvée avec de la drogue sur elle pendant une garde à vue, on aurait sans doute sorti l'info.
Puis se ressaisit et ajoute :
Tristan Waleckx : Normalement une source ça se recoupe, etc., mais c'est vrai que tout dépend un peu de la qualité de la source.
Tristan Waleckx n'a donc tiré aucune leçon de cet incroyable épisode de journalisme de préfecture, qu'il participe pourtant à documenter. « Les journalistes ont fait leur travail », dit-il, en oubliant de vérifier et de recroiser ; c'est que, une source ça se recroise, mais « tout dépend un peu de la qualité de la source ». Et pas de la qualité du journaliste – ou du moins, du journalisme qu'il prétend pratiquer ? Pour ces spécialistes de l'investigation dépolitisée qui n'imaginent même plus que le pouvoir peut mentir, « si c'est le ministre qui l'a dit, c'est que c'est vrai ». La moralité de cette histoire est pourtant inverse : si la fake news a pu se propager à cette vitesse, c'est précisément parce que les journalistes n'ont pas fait leur travail.
Jérémie Younes
[1] Au détour d'une phrase et en toute fin de reportage, la rédaction de « Complément d'enquête » mentionne bien une prise de position de cinq rapporteurs de l'ONU. Pour en dire quoi ? Strictement rien, alors que dans leur courrier du 29 juin, ces défenseurs des droits humains et des libertés publiques avancent de nombreux éléments étayés pour alerter sur un possible « harcèlement politique et judiciaire à l'encontre de Mme Hassan », lequel s'inscrirait dans « une tendance croissante de répression par les autorités françaises des voix qui défendent les droits du peuple palestinien ». Pour une « investigation » qui prétendait enquêter sur « l'élue la plus poursuivie de France », ces omissions, ainsi que l'impasse systématique sur des éléments aussi anecdotiques que les groupes de pression pro-israéliens en France, la judiciarisation et la criminalisation des expressions relatives à la question palestinienne, l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme ou encore le racisme anti-palestinien relèvent, pour le moins, de fautes déontologiques et politiques majeures. Mais on l'a dit, l'objectif est ailleurs et l'exercice du « journalisme »... une vulgaire profession de foi.
15.09.2026 à 16:33
Déclaré victorieux à huit mois de l'élection présidentielle par l'ensemble des commentateurs, le RN est au centre de l'attention journalistique. Une fois n'est pas coutume, alors que certaines thématiques chères à la gauche – écologiques, économiques et sociales – lui disputaient (un peu) l'agenda, les chefferies médiatiques ont viré à tribord toute : l'interdiction du voile dans l'espace public fait la Une. Une séquence qui révèle les rouages structurels de la banalisation médiatique de l'islamophobie.
Mardi 1er septembre, Pascal Praud trônait sur le plateau de CNews, le teint légèrement hâlé, fraîchement rentré de La Baule, chargé du souvenir estival et néanmoins traumatique de ces « nombreuses femmes voilées » qui défilaient sous ses yeux « vers 10h du matin », au moment où l'éditorialiste avait l'habitude de prendre un café « avenue du général de Gaulle, la bien nommée ». « Il n'y avait pas de femme voilée il y a quarante ans à La Baule », poursuivait-il, avant d'agiter sexisme et islamophobie dans un cocktail détonnant :
Pascal Praud : Les jeunes femmes portaient des mini-jupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. Le voile islamique n'est pas une tradition française. Il n'appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d'une immigration massive et d'une religion importée sur le sol de France, l'islam.
Non sans avoir préalablement et mécaniquement fustigé le prétendu silence des « féministes », « comme si elles craignaient d'affronter la colère du monde musulman », l'éditorialiste concluait son plaidoyer par une adresse solennelle : « On a évidemment trop tardé. On ne s'en sortira plus, désormais, sans mesure radicale. » Une manière d'afficher un soutien au RN qui, la veille, formulait la volonté d'interdire le voile dans l'espace public. Aucun doute : la rentrée médiatique a sonné.
Cette (nouvelle) séquence de stigmatisation des femmes musulmanes avait en réalité (re)commencé sur BFM-TV deux jours plus tôt. Le 30 août, la chaîne déroule le tapis rouge au député RN Jean-Philippe Tanguy pour un « grand oral », où le thème de l'immigration occupe, sans surprise, une place importante. Alléché comme tout professionnel de sa trempe par l'insignifiante tambouille politicienne et les vapeurs de rififi au sein du RN, le présentateur Marc Fauvelle lance de sa propre initiative le sujet suivant :
Marc Fauvelle : Jean-Philippe Tanguy, un mot sur le port du voile. Marine Le Pen a toujours dit : « Si j'arrive à L'Élysée, j'interdirai le port du voile dans l'espace public. » Il y a eu un séminaire organisé au Rassemblement national il y a quelques mois, et d'après L'Express, qui a même cité ses propos, Jordan Bardella aurait émis des réserves, il aurait dit : « Je la sens pas cette mesure. Je ne la sens pas, je ne sais pas comment on va [la] faire appliquer, je ne sais pas si ça ne va pas nous couper aussi d'une partie de l'opinion. » Est-ce que, vous, vous la sentez ?
S'ensuit une séquence d'à peine quatre minutes, au cours de laquelle Jean-Philippe Tanguy réitère l'une des propositions ancestrales de Marine Le Pen : en cas de victoire du RN, le port du voile dans l'espace public sera sanctionné – « Marianne, elle est plutôt dénudée en France. Voilà. » Rictus semi-gêné des journalistes, qui, malgré tout, ne pipent mot. Ou plutôt si : « Ça sera dans le projet du RN ? », demande poliment Marc Fauvelle. Il n'en fallut pas plus…
Pendant au moins 72 heures, la déclaration inspire aux intervieweurs politiques leurs questions matinales, aux « reporters » leurs interpellations du personnel politique, aux magazines et chaînes d'info leurs « débats », aux JT leurs micros-trottoirs, aux journalistes politiques leurs plongées sous-marines dans les arcanes des partis, aux vérificateurs leurs « vrai ou faux », aux sondeurs leurs camemberts vides de sens, aux têtes pensantes leurs éditos, avant que chacune des réactions d'élus – sollicitée ou non – viennent à son tour grossir la chronique : la question du voile occupe de nouveau le haut de l'agenda. Et contrairement à ce qu'ont rapporté la plupart des journalistes si prompts à s'exonérer de toute responsabilité dans la co-construction de « l'actualité », ce n'est pas au RN que l'on doit sa énième mise en circulation… mais à un présentateur de télévision.
Le parti d'extrême droite ne s'est évidemment pas fait prier. Dès le lendemain, les fausses « indiscrétions » des uns font les « exclusivités » des autres : « Le Rassemblement national prépare un référendum sur l'interdiction du port du voile si Marine Le Pen est élue lors de la présidentielle 2027, apprend France Inter ce lundi 31 août auprès de l'entourage de Marine Le Pen. » (France Inter, 31/08) Un journalisme de communication : quelques instants plus tard, à l'issue d'une réunion au siège du RN, Jordan Bardella duplique le message devant un parterre de guetteurs à micros, tandis que d'autres élus courent déjà les plateaux des chaînes d'info pour croiser le fer avec des opposants qui, à leur corps défendant, contribuent à maintenir à flot cet agenda raciste en acceptant les joutes télévisées. Bref, la dialectique ordinaire de l'« actualité politique ».
Que de nombreux journalistes se soient élevés contre la proposition du RN en pointant notamment son anti-constitutionnalité ne change strictement rien au fond du problème : tous ont jugé légitime et acceptable qu'un tel « débat » se tienne (de nouveau) sur la scène médiatique, et tous ont œuvré (consciemment ou non) à ce qu'il en occupe le premier plan, la plupart du temps en l'absence de femmes musulmanes portant le foulard… comme à chaque séquence de cet acabit. Les cadrages journalistiques n'en ont été que plus discriminants : autopsie des intentions des concernées ; élucubrations quant aux significations « véritables » du voile ; comparaisons internationales éculées, notamment avec les femmes iraniennes ; plaidoyers faussement féministes (mais vraiment islamophobes) ; examen des bisbilles au sein du RN ; exégèse de la volonté « des-Français » en la matière, sondages à l'appui ; revue historique des positions d'élus ; questionnements pratico-pratiques omniprésents sur l' « applicabilité » d'une proposition foncièrement raciste… : rien n'aura été épargné.
Dans la matinale de Franceinfo face à Valérie Pécresse (31/08), le journaliste Simon Le Baron semblait (sincèrement) s'en indigner : « Vous voyez bien ce que cherche à faire le RN, c'est-à-dire à faire réagir sur des propositions choc alors que vous le dites, si je vous entends bien, elles sont inapplicables ! » En effet… À ceci près qu'en première instance, aucune loi professionnelle n'obligeait le matinalier à « faire réagir » Valérie Pécresse sur cette question. Aucune, si ce n'est la routine tristement mimétique du journalisme français, brillamment résumée par sa consœur Agathe Lambret en début d'interview, consistant à faire le débat médiatique à partir d'« un sujet qui fait débat »… surtout dans les médias.
Ce pouvoir d'agenda, de nombreux médias l'ont mis en pratique avec brio. Pour Benjamin Duhamel, aux commandes de la nouvelle émission politique dominicale co-diffusée par France Inter et France 2, « Franc-jeu » (06/09), l'interdiction du port du voile est bel et bien « le débat politique de la semaine » ; raison pour laquelle les deux rédactions le prolongent goulûment avec la mise en scène d'une confrontation typiquement médiatique (et 100% masculine) : Jean-Philippe Tanguy versus Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris.
Une semaine plus tôt dans la matinale de LCI, après avoir amorcé l'interview du député RN Sébastien Chenu avec le sujet du voile (31/08), la journaliste Amélie Carrouër remettait le couvert face au coordinateur de La France insoumise (01/09). « Peut-on débattre du voile, Manuel Bompard ? », feignait-elle de s'interroger, avant de consacrer à cette thématique le lancement puis les six premières minutes de son entretien.
Il en est allé de même sur d'autres télévisions en continu. Entre le 31 août et le 4 septembre, sur X, le compte de Franceinfo a par exemple publié pas moins de 30 posts sur le sujet. Un score largement dépassé par BFM-TV : 55 posts en cinq jours ! Intoxiqués par les logiques d'audiences, d'« impact » et de buzz qui contribuent à la déréalisation de tout, tout le temps, les présentateurs de la chaîne Saadé en ont même fait un argument de vente pour la marque BFM : « le moment Fauvelle/Tanguy » est devenu un symbole marketing. Le 31 août, le présentateur de « BFM Première », Mathieu Coache, en parle ainsi comme d'un « temps fort » du week-end : « une séquence qui a fait beaucoup réagir ». « Ça s'est passé chez nous, sur BFM, dans "Le grand oral" du dimanche ! », plastronne encore Maxime Switek dans la soirée. Son émission, « BFM Grand soir », a d'ailleurs su lui assurer un SAV digne de ce nom. Sur trois heures de programme, l'interdiction du voile fut de très loin le sujet le plus traité : 1h35 au total, soit un temps près de six fois supérieur à celui accordé, par exemple, à la séquence sur le prix des carburants.
BFM-TV, « première sur l'info » raciste ? L'agenda de « BFM Grand Soir » fut en tout cas à l'image de la grille du 31 août, progressivement vampirisée par les séances de commentaires autour de l'interdiction du voile. De 20 minutes entre 10h et 12h, on est en effet passé à 30 minutes entre 12h et 14h ; puis, après une « accalmie » sur la tranche 14h-17h – peu regardée et occupée ce jour-là par une édition spéciale sur les obsèques d'Édouard Balladur – la thématique est revenue en force : 45 minutes dans l'émission d'Alain Marschall et Olivier Truchot, autant dans celle de Sonia Mabrouk et, enfin, 1h35 dans le programme de Maxime Switek. L'interdiction du voile a même constitué le sujet d'ouverture de ces trois émissions, qui se donnent chacune pour ambition d'attirer de fortes audiences, animées – et ce n'est pas (non plus) une coïncidence – par certaines des « têtes d'affiche » les plus passionnément de droite. Cet agenda obsessionnel s'est d'ailleurs accompagné d'un défilé de cadres frontistes dont « l'info en continu » est désormais coutumière : entre 10h et minuit, cinq d'entre eux auront ainsi cumulé six passages dans les studios de BFM-TV [1], la plupart du temps sous la forme de promenades de santé.
Une exposition médiatique à mettre en regard de celle dont a « bénéficié » la consultante Sara El Attar le même jour, seule et unique femme musulmane portant le foulard à avoir pu s'exprimer à l'antenne : deux passages dans les conditions d'un duplex, parasité par une mauvaise liaison technique et de nombreuses interruptions. Un traitement à charge dont elle a pu rendre compte dans l'émission d'Arrêt sur images (04/09), et dont on prend la mesure à l'écoute des « questions » que lui ont adressées Olivier Truchot puis, dans une seconde émission, la transfuge de CNews, Sonia Mabrouk. Florilège :
- Olivier Truchot : Est-ce que vous êtes, finalement, le porte-parole de cet islamisme radical en portant le voile dans l'espace public ?
- Sonia Mabrouk : Le voile […] n'étant pas inscrit dans les mœurs françaises, en tous les cas le voile tel qu'on l'entend, le voile islamique, est-ce que pour vous, malgré tout, c'est un signe d'intégration et d'assimilation ?
- Sonia Mabrouk : C'est difficile de faire abstraction de ce qui se passe dans le reste du monde, c'est-à-dire que quand vous parlez ce soir, madame, vous parlez quand même au nom de certaines femmes. Et moi, je ne peux pas mettre de côté les femmes iraniennes qui se battent, qui se battent au mépris de leurs vies pour l'enlever, voyez-vous ? C'est impossible de penser comme si c'était simplement la liberté.
- Sonia Mabrouk : Quand vous regardez des images […] de certaines femmes qui sont battues, torturées parce qu'elles ont enlevé le voile, j'ai envie de savoir ce que ça vous fait, tout simplement. Parce que je ne peux pas imaginer que vous n'éprouvez pas de la solidarité envers ces femmes…
Suspecte et coupable a priori, Sara El Attar aura beau tenir la dragée haute et témoigner d'une solidarité « avec toutes les femmes qui veulent se vêtir comme elles le souhaitent », comme d'un rejet catégorique des oppressions étatiques et patriarcales d'où qu'elles viennent, elle sera régulièrement interrompue. Et, sous le regard satisfait du député RN, le soupir voire le ricanement d'un autre intervenant – quatre hommes blancs sont en plateau ! –, elle subira la morgue et les coups de boutoir systématiques de Sonia Mabrouk : « Reconnaissez, lui lancera par exemple la journaliste, que ça doit faire beaucoup souffrir certaines femmes qui vous écoutent ce soir, peut-être, à travers les frontières. » Quant au sujet des discriminations systémiques subies par les femmes musulmanes en France, Sara El Attar sera instantanément renvoyée dans les cordes pour l'avoir mis sur la table : « Madame ! Madame !, l'interrompt brutalement Sonia Mabrouk. Comparaison ne vaut pas raison : en Iran, elles se font tuer ! Moi, je n'aurais jamais l'indécence de comparer l'Iran et la France. Jamais ! » C'est pourtant sous l'égide de ce parallèle d'autorité que la présentatrice aura construit plus de la moitié de son « entretien »…
Quelques heures plus tôt sur LCI (31/08), un sort relativement similaire était réservé à l'avocate Lilia Bouziane. Où l'on assistait, par exemple, à cet échange proprement sidérant :
- Élizabeth Martichoux : Il faut respecter les règles qui sont en vigueur dans la société française. Et dans la société française, […] le voile est interdit dans un certain nombre d'exercices professionnels, dont le vôtre. Et vous ne voulez pas le respecter.
- Lilia Bouziane : Je serais bien curieuse de savoir pourquoi vous dites que je refuse de le respecter.
- Élizabeth Martichoux : Vous êtes obligée, mais vous voudriez que ça change, non ? Ou alors je me trompe ?...
- Lilia Bouziane : Excusez-moi… Vous contestez quoi ? Est-ce que je respecte la loi ou est-ce que j'ai le droit de penser et de réfléchir ?
- Élizabeth Martichoux : Vous respectez la loi, mais vous aimeriez la changer…
- Lilia Bouziane : Non, c'est pas la loi que j'aimerais changer. Après, vous pouvez comprendre qu'en tant que jeune fille qui a toujours voulu être avocate […], bien sûr que ça me chagrine et que ça me peine de ne pas plaider. […] Et je ne comprends pas cette interdiction même juridiquement et intellectuellement.
- Élizabeth Martichoux : Vous pouvez heureusement plaider sans voile. Heureusement…
- Lilia Bouziane : Bien sûr je peux, mais je ne le souhaite pas.
- Élizabeth Martichoux : Ben voilà.
- Lilia Bouziane : Ben voilà. Du coup, je respecte les lois.
- Élizabeth Martichoux : C'est dommage. C'est dommage de se priver d'une bonne avocate comme vous devez l'être parce qu'elle refuse de plaider sans voile… C'est la règle !
Ce n'était là qu'un avant-goût… « Est-ce que vous comprenez les Français qui considèrent – et ils sont nombreux, il n'y a pas que le RN ! – que le voile est un symbole d'islamisme radical ? », osait encore la présentatrice Marie-Aline Meliyi. « Et de soumission de la femme ! », ajoutait Élizabeth Martichoux à la volée. L'ironie grinçante de l'avocate résonna alors comme la meilleure des réponses : « Alors en toute honnêteté, quand j'entends ce qu'on dit toute la journée sur les chaînes de télé, oui, je comprends qu'ils le pensent… »
La diffusion de discours discriminants y est en effet monnaie courante, et l'impunité des agitateurs les plus en pointe sur le sujet du voile, proverbiale. De Natacha Polony – « On a le droit de dire que le voile ne correspond pas à la sociabilité française » (BFM-TV, 04/09) – aux chevaliers des médias Bolloré : « Le Rassemblement national est courageux […], déclarait par exemple Ivan Rioufol sur Europe 1 (31/08). Je trouve intéressant de replacer aujourd'hui le débat sur le plan civilisationnel. […] Les Français ont bien compris qu'il y avait une grave crise existentielle et que la France était menacée par une submersion intérieure d'une autre civilisation. » Sans oublier son ancien confrère et grand ponte du Figaro qui, en 2019, se vantait publiquement d'être descendu d'un bus où « il y avait quelqu'un avec un voile ». Le 31 août, lorsque Yves Thréard n'était ainsi pas occupé à délirer contre « l'entrisme » des wahhabites, « les plus puissants dans l'infiltration de tous les secteurs de la société », il décrivait le voile comme « une arme politique » et l'« un des instruments de cet entrisme » :
Yves Thréard : Si la notion de racisme peut exister, en l'occurrence là [pour qualifier la proposition du RN, NDLR], elle est complètement déplacée ! Le problème, c'est que vous le savez très bien, le port du voile, dans quasiment tous les cas en France, est un projet politique, est un acte militant, est un acte politique, est un acte d'hostilité justement à la laïcité française. Et ça n'a rien à voir avec le racisme ! Quant à l'islamophobie, c'est une expression qui sort de nulle part, ça ne veut rien dire du tout. (BFM-TV, 31/08)
Et c'est un expert qui parle...
Produit de l'acharnement de certains éditocrates aux convictions notoirement islamophobes, la stigmatisation médiatique des femmes musulmanes peut également résulter, dans d'autres cas… ou en même temps, d'un « excès de zèle » de la part de journalistes ayant trop (ou mal) assimilé les mythes et les contraintes professionnels qui s'imposent à eux. Celles du « débat » prétendument « pluraliste » ou de la sacrosainte « confrontation d'idées », par exemple. Le 1er septembre, RTL aura offert un cas d'école en la matière.
Sujet principal de l'émission « Les auditeurs ont la parole », la proposition du RN sur le voile ne recueille pas l'enthousiasme : le répondeur de la radio enregistre de nombreux témoignages « contre ». Un premier – exprimant un message de tolérance (« chacun fait ce qu'il veut ») et une forte lassitude devant la surexposition de cette thématique au détriment d'autres comme « le chômage et la précarité » – est diffusé en guise d'introduction de l'émission. La présentatrice Amandine Bégot reçoit ensuite une deuxième auditrice, qui tient à exprimer « la même chose » que sa prédécesseuse. « Voir une femme qui porte le voile, ça ne vous gêne pas », résume quand même la présentatrice pour confirmation. « Du tout. ». « Mmmh. » Puis c'est au tour de Sihame, qui porte le voile, de témoigner : rebelote ! Tant et si bien qu'au bout de quinze minutes, on sent la présentatrice de RTL dans un certain embarras :
Amandine Bégot : Sihame, Isabelle, on entend. […] J'aimerais entendre des auditeurs qui sont contre le port du voile et qui seraient favorables à ce référendum que propose le Rassemblement national. Ce que je dis toujours dans cette émission, ce qui est bien, c'est que même si les points de vue sont différents, on peut échanger de manière posée […], sans que ce soit violent. Donc s'il y a des auditeurs qui nous écoutent et qui se disent : "Mais non, oui, il faut l'interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout.", vous nous appelez au 3210, vous nous laissez un petit message.
Et d'insister après la page de pub :
Amandine Bégot : Je vous cache pas que, pour l'instant, il y a que des gens contre cette proposition du Rassemblement national donc encore une fois, si vous y êtes favorable, bah… appelez-nous, que l'on puisse en débattre ! C'est le principe de l'émission. Dans le calme hein, on ne jugera personne, c'est juste pour en discuter.
C'est autour de la vingtième minute qu'apparaît le graal [2]. « Max est avec nous […]. Vous, vous êtes contre le port du voile. [Oui.] Pourquoi ? » Les efforts de RTL se voient alors dûment récompensés : l'auditeur se lance dans une tirade raciste, néanmoins parfaitement dans les clous de ce qui était attendu, et même, à ce stade, disons-le, espéré. « C'est pas notre culture, c'est pas notre histoire et c'est pas notre religion », déclare ainsi l'auditeur, avant d'en ajouter une couche : « Vous vous rendez compte, […] la question, pour moi, elle a pas lieu d'être. On est en France, il y a pas à avoir des gens… euh… des femmes voilées dans la rue ! »
Résumons : Amandine Bégot cherche tellement à mettre en scène un « débat d'opinion » tel que l'éditocratie se le figure qu'elle en vient à appeler, sans avoir vraiment l'air de s'en rendre compte, à ce que des propos ouvertement discriminatoires soient tenus sur son antenne. « Juste pour » cocher une case. Pire : en verbalisant explicitement la position-type escomptée – « Il faut l'interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout. » –, non seulement la présentatrice consigne cette position dans le registre du « dicible » (et crédibilise d'une pierre deux coups la proposition du RN), mais elle ouvre également la porte à d'autres propos racistes du même calibre, qui s'en trouvent par avance autorisés, encouragés, et donc légitimés. L'extrême droitisation du débat public se mesure pleinement à ce genre de séquence.
Le cadrage médiatique autour de la « faisabilité » du projet frontiste, omniprésent dans la presse comme nous le soulignions plus haut, a produit les mêmes dégâts. Pendant plusieurs jours, les plateaux ont ressemblé à s'y méprendre à la « Zemmour-mania » de 2021, lorsque les éditorialistes cherchaient à « entrevoir quelques-unes des solutions ou des réponses » que proposait l'agitateur… « au-delà des constats » [3]. Cinq ans plus tard sur BFM-TV (31/08), c'est en ces termes que le journaliste Julien Arnaud s'adresse au député européen et porte-parole Aleksandar Nikolic :
Julien Arnaud : Jordan Bardella, il dit que c'est très difficile à mettre en œuvre, à mettre en pratique concrètement. Expliquez-nous : comment ça se passe ? Voilà, on a un voile dans la rue, on croise un membre des forces de l'ordre : qu'est-ce qui se passe ?
En fin de soirée, la journaliste Anne Saurat-Dubois interpellait Laurent Jacobelli, autre député RN : « Est-ce que c'est la bonne méthode, voilà, les amendes ? » Son intervention précédente était du même tonneau :
Anne Saurat-Dubois : Monsieur Jacobelli, juste une petite question, pardon. Pourquoi souhaitez-vous un référendum ? Vous pourriez vous dire : « À partir du moment où on sera élu, si on est élu, on aura eu la sanctification des urnes et donc on pourra considérer que ce qui est dans notre programme peut être mis en place. » Pourquoi vouloir ce véhicule supplémentaire du référendum ?
Les journalistes politiques sont en pleine forme, prenant très au sérieux leur rôle de communicants… ou de techniciens : « Dans quel contexte serait-il sanctionné précisément, de quel voile parle-t-on et de quel montant serait cette amende ?, s'enquiert l'inspectrice Amélie Carrouër auprès de Sébastien Chenu. Soyons concrets pour commencer. » Et à chaque fois, le RN se frotte un peu plus les mains : l'objectif est atteint. A fortiori dans des « médias de dédiabolisation », où les journalistes les plus en vue adhèrent pour certains à l'assimilation « voile/islam = islamisme », et renoncent, pour d'autres, à contrecarrer politiquement et philosophiquement les thèses de l'extrême droite. Car de fait, plus aucun acteur ne songe à contester la légitimité d'un « débat » sur l'interdiction du voile dans l'espace public. Ou presque…
Sur BFM-TV (31/08), l'avocat Arié Alimi a choisi d'intervenir en plateau pour annoncer que des organisations antiracistes porteraient plainte pour provocation à la discrimination contre plusieurs cadres du RN, rappelant que leur proposition est en elle-même constitutive d'une « infraction pénale » : « On ne peut pas se permettre d'avoir ce débat sur un plateau télé », ajoutait-il. La piqûre de rappel ne fut pas (du tout) du goût d'Anne Saurat-Dubois : « Quand 60% des Français vous disent, à peu près, peu ou prou : "Il y a un sujet sur le voile dans l'espace public", ça mériterait qu'on en débatte ! », s'insurge-t-elle. L'avocat en parle-t-il comme d'« un débat à des fins discriminantes et à des fins racistes » ? « Non ! », s'exclame la journaliste, qui n'en démord pas : « Je pense qu'il faudrait pouvoir en débattre ! […] Nous pourrions en parler ici, ce n'est pas le plateau du Rassemblement national ! » On s'y tromperait… « Le simple fait d'en débattre, c'est une discrimination, c'est inciter à une discrimination », tente d'expliquer l'avocat… sous les huées des journalistes : « On peut pas parler du voile en France ! » ; « C'est incroyable ! » ; « Mais c'est lunaire ! »
« Lunaire » : voilà un terme pour qualifier cette nouvelle séquence médiatique. En particulier les projections futuristes et certains dispositifs qu'aura mécaniquement générés le cadrage journalistique sur « l'applicabilité » de la proposition du RN. Solliciter l'avis de syndicalistes policiers, par exemple : un angle qui, de Franceinfo à BFM-TV en passant par RMC, a donné lieu à quelques saillies de qualité sur les risques de « violences » ou d'« attroupements » que provoquerait la mise en application de la loi sur le terrain…
Pire : sur BFM-TV, croyant sans doute de bonne foi cornériser un député RN en le mettant face à ses contradictions, le chroniqueur Raphaël Grably a proposé à son interlocuteur un « exercice pratique », au cours duquel ce dernier reçut pour consigne de désigner, parmi quatre portraits générés par IA, la ou les femme(s) voilée(s) qui serai(en)t visée(s) par l'amende !
En plateau, l'absence totale de réaction nous laisse face au constat de la déshumanisation hors-norme dont sont victimes les femmes musulmanes dans les grands médias français. Elles sont en permanence objectivées : parlées par d'autres ; rabrouées quand elles ont l'audace de répondre à une invitation ; exhibées, au sens propre comme au sens figuré, tantôt dans des « débats » dits féministes dont elles sont quasi systématiquement exclues, tantôt en toile de fond, défilant muettes sur les écrans des plateaux en guise de simple « illustration », tandis que les journalistes bénéficient visiblement de toute licence en art pour « faire joujou » avec les titres de bandeaux…
Depuis au moins trois décennies, la stigmatisation du voile s'est progressivement routinisée dans le débat public, renforcée par la normalisation médiatique du RN lui-même et, plus généralement, par la banalisation continue de l'islamophobie, avec le concours d'une très large partie du champ politique. Aussi la séquence actuelle – qui succédait à deux « actualités » du même type en juin et en juillet – a-t-elle réenclenché le traditionnel vrombissement islamophobe, de diatribes en amalgames ordinaires. Nul besoin d'un quelconque « effet de nouveauté » pour faire la Une : produit d'une mécanique structurelle bien huilée qu'Acrimed documente depuis de longues années, ce genre d'emballement se reproduit inlassablement à l'identique. Et la normalisation de l'extrême droite suit son cours. Le Monde semblait d'ailleurs avoir besoin d'une petite piqûre : « C'est un rappel venant de Marine Le Pen elle-même : le Rassemblement national (RN) demeure bel et bien un parti d'extrême droite », écrivait le quotidien dans son édito sur la pénalisation du port du voile (02/09). « Le RN retourne à la ligne dure », titrait Libération dans la même veine (01/09) – on ignorait qu'il l'eût un jour quittée –, en parlant même du « risque [sic] de la rediabolisation ». Après une telle séquence, il est malheureusement permis d'en douter…
Pauline Perrenot
[1] Andréa Kotarac, Aleksandar Nikolic (deux fois), Sébastien Chenu, Julien Odoul et Laurent Jacobelli.
[2] Après une auditrice ayant qualifié la proposition du RN de « complétement stupide », tout en racontant son « choc », au cours de ses vacances d'été, à la vue de deux adolescentes « voilées de la tête aux pieds, Amandine » et avec « des gants. Des gants, Amandine… »
[3] Ruth Elkrief, LCI, 27/09/2021.
14.09.2026 à 15:00
Journalisme et publicité : des frontières beaucoup trop poreuses.
Depuis plusieurs années, les « publireportages » prolifèrent dans les médias français, sous diverses appellations : « contenu sponsorisé », « partenariat », « publi-information » ou encore « publicité native »… Parfaitement légale, la pratique consiste à maquiller un texte publicitaire en article journalistique, en reprenant la mise en forme du média dans lequel cette pub a vocation à paraître. Le résultat : une publicité « plus engageante pour le lecteur » et crédibilisante pour la marque, puisqu'on peut facilement la confondre avec un véritable article. Certaines rédactions poussent même le vice jusqu'à confier la rédaction de ces publireportages à leurs propres journalistes.
Ces pratiques, qui brouillent les pistes entre journalisme et publicité, sont autorisées en droit français, « à la condition qu'elles soient rendues identifiables par le consommateur », rappelle le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). C'est pourquoi la plupart des publireportages sont assortis d'une (discrète) mention « La rédaction n'a pas participé à la rédaction de ce contenu », censée permettre au lecteur de trier le bon grain de l'ivraie. D'un côté se trouveraient les « vrais » articles, supposément rédigés par des journalistes hors de toute considération commerciale, dans le respect de la déontologie [1]. De l'autre, les contenus publirédactionnels, qui n'auraient aucun lien avec la production journalistique « classique ».
Sauf que la frontière entre « publirédactionnel » et journalisme est régulièrement franchie, et ce depuis des années : journalisme « embarqué » au Figaro pour booster les ventes de Rolls-Royce, articles en série dans Le Monde pour appuyer la sortie du dernier iPhone, ou encore ce dossier de L'Obs sur l'épargne et le patrimoine, gavé de réclames pour des placements financiers. Des publicités clandestines maquillées en article se glissent ainsi dans les journaux, sans que le lecteur en soit averti. Moins scrutée que la presse nationale, la presse quotidienne régionale regorge aussi de sujets de ce type. Article dithyrambique sur les stations de ski l'hiver, les compétitions de trail l'été, Une élogieuse envers le principal actionnaire du journal, placement de produits… De nombreux articles qui fleurent bon la publicité déguisée, présentés comme du contenu lambda. Ce mélange des genres interroge : à force de polluer les colonnes des journaux en copiant les codes du journalisme, le publireportage aurait-il fini par infiltrer l'esprit des journalistes eux-mêmes – au point que certains confondent désormais leur métier avec celui d'annonceur ?
Pour qui parcourt régulièrement les colonnes des médias régionaux, le constat est sans appel. Du Dauphiné Libéré au Journal de la Haute-Marne, en passant par Les Dernières Nouvelles d'Alsace ou La Provence, on tombe sur des « articles » rédigés par des journalistes professionnels, mais assimilables à de la publicité. La méthode employée est toujours la même : une actualité commerciale (le lancement d'une marque, d'un produit) ou le retour d'un marronnier (le début ou la fin de la saison de ski, l'arrivée de l'été) sert de prétexte à placer un « article » dont l'unique but semble être de promouvoir une entreprise, une marque, un produit…
Généralement, les auteurs de ces articles mobilisent uniquement des sources intéressées à la promotion du sujet. Par exemple, le directeur d'une station de ski ou d'un office de tourisme, la marque qui commercialise le produit évoqué dans l'article… Ainsi, de cette « actualité » parue fin août 2025 sur le site du Dauphiné Libéré, consacrée à la sortie d'un modèle de chaussure de trail de la marque Rossignol. Les personnes interviewées ? Le PDG de Rossignol, le responsable de la gamme trail, et Martin Fourcade, ancien champion olympique sponsorisé par la marque… Une ribambelle de « sources » qui partagent évidemment le même intérêt commercial. Parfois, le journaliste qui rédige ce type d'articles s'affranchit même des sources, s'appuyant sur son expérience personnelle – présentée comme impartiale et objective – pour faire la promotion d'un lieu ou d'une activité. Ainsi, dans un article intitulé « Skier en Italie : partez de Montgenèvre et rejoignez le domaine de la Voie Lactée sans enlever vos skis », le journal La Provence consacre un reportage très élogieux au domaine skiable de Montgenèvre, station huppée située à la frontière franco-italienne. Ici, pas d'interviews, mais une avalanche de chiffres qui semblent tout droit tirés d'une brochure publicitaire : nombre de pistes, de remontées mécaniques, pourcentage de pistes « accessibles aux skieurs intermédiaires ». « Même les jours de grosse affluence, l'attente est limitée, tout comme le bruit et le stress… » assure le rédacteur. Qui rappelle que les restaurants d'altitude situés du côté italien, « accessibles en motoneige », restent ouverts tard le soir. Pour enfoncer le clou, le « reportage » est suivi d'une note de bas de page aux airs de réclame publicitaire, taillée sur mesure pour les lecteurs du journal : « La station de Montgenèvre se trouve à 3h de route d'Aix-en-Provence. Prix du forfait journée vers la Voie Lactée : 51€. »
Comme on le voit, ces publireportages « déguisés » n'évoquent jamais les critiques sociales et environnementales qui pourraient être adressées à l'industrie, l'entreprise, la marque mise en avant dans l'article. Dans le récit sirupeux que fait le rédacteur de La Provence de son séjour à Montgenèvre (sans préciser s'il a été pris en charge par la station de ski), on ne parle pas des problèmes d'enneigement rencontrés par la station, d'éventuelles controverses liées à ses activités, de la consommation d'énergie requise pour entretenir ce faramineux domaine. Encore moins du contraste entre la liberté de mouvement promise sur le « cinquième domaine skiable d'Europe » aux touristes fortunés, et la réalité vécue par les milliers d'exilés qui tentent chaque année de franchir la frontière franco-italienne par ces mêmes crêtes, au péril de leur vie. Dans La Provence, toujours, on tombe sur un autre article tout aussi élogieux pour la station de ski de Vars, qui vit l'été au rythme des compétitions de trail. De plus en plus décriée pour son impact environnemental (perturbation des milieux, de la faune, accélération de l'érosion…), la discipline y sera pourtant présentée comme positive à tous les niveaux – tout comme la station qui l'accueille, décrite comme un véritable « sanctuaire ». « A Vars, le cadre est idéal pour pratiquer cette discipline », estime la rédactrice. « Cet espace naturel est pour moitié composé du Val d'Escreins dont la réserve naturelle toute proche recèle d'une faune et d'une flore exceptionnelles. » Les tensions qui pourraient survenir entre ce cadre naturel « exceptionnel » et l'essor du trail ne seront pas davantage évoquées.
Ces articles ont aussi pour point commun d'ignorer complètement la notion de contradictoire. Ce qui est mis en avant dans ces publireportages déguisés est présenté comme consensuel ; les éventuels sceptiques, détracteurs ou mécontents ne sont jamais interrogés. Certains papiers incitent même sans détour les lecteurs à « consommer » le produit ou l'expérience mis en avant dans l'article. Ainsi de ce reportage « tourisme » sur l'Islande paru dans La Provence, avec une note de bas de page détaillant le prix des vols au départ de Nice, et renvoyant vers le site internet de la compagnie aérienne Icelandair [2]. Ou, dans le Dauphiné Libéré, de ces articles vantant les mérites de la marque Rossignol (décidément), qui vont jusqu'à détailler le poids et le prix de leurs chaussures de trail.
Ce constat étant posé, on peut s'interroger sur ce qui incite les journaux à publier ces simulacres de reportages… plutôt que facturer une campagne de « vraie » pub ?
Première hypothèse : leur modèle économique les rend très dépendants des annonceurs. Comme le montrent les chercheurs Pauline Amiel et Franck Bousquet dans l'un des rares livres [3] consacrés à la presse quotidienne régionale, les ventes et les revenus publicitaires – qui constituaient autrefois les principaux revenus de ce type de presse – s'effondrent d'année en année. En 2014, la publicité ne représentait plus « que » 33,4% du chiffre d'affaires des entreprises de presse, contre 47,6% en 1990. Car paradoxalement, la multiplication des pubs sur Internet s'accompagne d'une baisse de cette manne pour la presse, qui se retrouve en concurrence avec les réseaux sociaux, et des sites Internet mieux référencés. Conséquence : la dépendance économique envers les acteurs du territoire (les entreprises locales et collectivités, qui sont de gros annonceurs) « ne cesse de croître ». Selon les deux chercheurs : « Les partenariats sont devenus indispensables à l'équilibre économique de ces journaux et s'incarnent par l'intermédiaire d'annonces dans le journal, mais aussi par d'autres formes de collaboration. » Parmi ces « autres formes de collaboration » figure la rédaction de contenus sponsorisés, devenue une véritable jambe de bois pour certains médias, qui monnaient ainsi la crédibilité apportée par la « marque éditoriale » que représente leur titre, auprès des annonceurs.
« La marque éditoriale sert à vendre de la communication, jusqu'à parfois mélanger les deux activités dans le travail même des journalistes », analysent Pauline Amiel et Franck Bousquet. Et entre les régies publicitaires qui engrangent ces « partenariats » dans l'opacité la plus totale, et les rédactions perpétuellement menacées par des suppressions de postes, l'équilibre des forces est rarement en faveur des journalistes. Le mélange des genres devient donc de plus en plus fréquent : au Dauphiné Libéré, les partenariats noués avec les acteurs de l'industrie du ski permettent de financer les postes… mais entravent l'indépendance des journalistes et dictent le choix de certains sujets, comme l'a montré Blast dans une enquête. À Ouest-France, la direction n'hésite pas à réclamer aux journalistes des articles que le syndicat CFDT qualifie de « pub rédactionnelle ». Dans un compte rendu datant de juillet, le syndicat s'indigne :
Cela fait plusieurs fois qu'une demande de la hiérarchie départementale est faite à des localiers de faire un article [à partir d']un « copié-collé de la com de Monvillage avec le lien vers l'application et, pour le print, le QR code de téléchargement ci-joint ». Le style de l'article est très promotionnel, or il n'est ni indiqué qu'il s'agit d'un publireportage ni qu'il s'agit d'une entreprise dans laquelle Ouest-France a des parts. Pourquoi ne pas clarifier la situation pour nos lecteurs ?
Et le syndicat de conclure : « C'est toujours la même chose, dès qu'il s'agit de promouvoir un produit maison ou de gagner quelques sous, on mélange allègrement info, promo et pub. »
Deuxième hypothèse, qui n'exclut pas la première : au sein des rédactions locales, ces dérives « passent » (et finissent parfois par être initiées par les journalistes eux-mêmes), car elles s'inscrivent dans une longue tradition de « promotion du territoire », à laquelle certains localiers sont attachés. Comme l'explique Jean-Clément Texier [4], la presse régionale joue traditionnellement un rôle de « porte-voix » de son territoire de diffusion. Elle contribue activement à en promouvoir l'image, les lieux phares, les symboles… mais aussi les grandes entreprises et les industries clé. Dans cet esprit, certains rédacteurs considèrent qu'ils sont dans leur rôle en faisant, par exemple, la promotion des stations de ski dans leurs articles. « Certains collègues disent clairement qu'il faut aider les stations. Ce point de vue est porté par les chefs », déclarait une journaliste du Dauphiné Libéré à Blast, dans le cadre d'une enquête sur les liens incestueux du titre avec l'industrie du ski. Et à force de côtoyer quotidiennement les « chargés de comm » des collectivités et industries locales, qui sont les interlocuteurs quotidiens des localiers, certains finissent peut-être par s'emparer avec gratitude de ces « commandes » publi-rédactionnelles qui leur permettent de remplir rapidement les pages. Par sympathie, ou connivence, avec les « acteurs » du territoire que sont les grands entrepreneurs, les directeurs des offices de tourisme, les patrons de telle ou telle industrie… Mais aussi par habitude de voir ce genre de sujets s'infiltrer régulièrement dans le journal sans susciter de réaction.
Face à cette avalanche de publicités clandestines, quelles sont les perspectives de résistance ? Le principal rempart se situe au cœur des rédactions, dont les journalistes sont les mieux placés pour détecter ces contenus et s'opposer à leur parution.
D'ailleurs, plusieurs cas emblématiques de publireportages déguisés ont éclaté au grand jour grâce à la mobilisation des syndicats et des sociétés de journalistes en interne. À l'image de ces articles parus le 5 décembre 2023 à la Une des Dernières Nouvelles d'Alsace, un quotidien détenu par le groupe EBRA. Dans ce dossier, deux articles : l'un qui vante la « sylviculture douce » pratiquée dans la forêt de Dambach, sanctuaire vosgien de biodiversité de 4 600 hectares qui venait à l'époque d'être racheté par le Crédit mutuel, principal actionnaire du groupe EBRA. L'autre, repris dans plusieurs titres du groupe EBRA, qui ne tarit pas d'éloges sur le nouveau fonds de « révolution environnementale et solidaire » lancé par le Crédit mutuel pour acquérir la forêt de Dambach – une opération présentée comme un moyen de compenser ses émissions de CO2. Le retour de bâton tombe dix jours plus tard dans les colonnes de Rue89 Strasbourg, qui révèle les messages « houleux » envoyés par plusieurs journalistes de la rédaction à la direction après avoir découvert ces publireportages le jour de leur parution. « Tous les journalistes ont été choqués », assurait alors un délégué syndical.
Mais ce genre de déballage reste plutôt rare, car il suppose une force d'organisation collective au sein des rédactions – toutes ne sont pas dotées d'une société des journalistes, à l'image du journal La Provence [5].
En l'absence de réaction venue des rédactions elles-mêmes, les lecteurs constituent un deuxième rempart contre la généralisation des publireportages dans les médias. Ils sont en effet de plus en plus nombreux à repérer ce type de contenu, et à les dénoncer. Depuis 2020, le CDJM « est régulièrement saisi par le public pour des questions de confusion entre publicité et information ». Ainsi de cette saisine à la suite d'un article paru en septembre 2025 dans le Journal de la Haute-Marne, vantant les mérites d'une marque de répétiteurs de WiFi. Le CDJM note que « près de 75 % du texte publié par Le Journal de la Haute-Marne vient mot pour mot [d'un communiqué de la marque] », et que le journal n'a pas respecté « l'obligation déontologique d'éviter toute confusion entre information et publicité ». En novembre 2025, face à la recrudescence des signalements de ce type, le CDJM a d'ailleurs édité un guide à ce sujet, destiné aux rédactions. « Confronté à des contenus publicitaires qui empruntent la forme d'actes journalistiques ou à des actes journalistiques qui font la promotion d'un produit, d'un service ou d'une entreprise, le public peut se sentir trompé et accorder moins de crédibilité et de confiance aux médias », avertissait alors le CDJM. Les enjeux vont donc bien au-delà des médias qui publient ce genre de contenu, et de leurs lecteurs. Mais il faudra sans doute plus qu'une « tape sur les doigts » déontologique pour enrayer ces pratiques, qui semblent déjà bien ancrées dans les esprits…
Marion Moinet
Addendum, 16/09/2026
Le 16 septembre, nous avons reçu un message de la part du service presse d'Icelandair, compagnie aérienne citée dans notre article. Celui-ci tient à nous faire savoir que le reportage en Islande de La Provence n'était pas un « publi-reportage déguisé », mais bien un « article purement éditorial, sans contrepartie financière ». Et de poursuivre : « Le journaliste de la Provence a contacté Icelandair en amont de son voyage pour savoir s'il était possible de lui fournir le billet d'avion pour faciliter son reportage, une pratique commune en rédaction. Aucune contrepartie n'a été demandée au journaliste en échange de l'article. » De quoi appuyer (voire prolonger) nos thèses…
[1] Selon la charte dite de Munich : « Le journaliste ne doit jamais confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou de propagandiste, n'accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs. »
[2] Mise à jour (16/09) : À ce sujet, lire l'addendum en fin d'article.
[3] La Presse quotidienne régionale, La Découverte, 2021.
[4] Un ancien journaliste devenu banquier gravitant dans les hautes sphères médiatiques.
[5] En juin 2025, la direction y avait étouffé sans grande difficulté la tentative, lancée par des journalistes, de publier dans « leur » journal une lettre ouverte signée par une centaine de membres de la rédaction (sur 160 journalistes au total) pour exprimer leur solidarité envers leurs confrères tués à Gaza. Dans un contexte aussi répressif, s'élever en interne contre des dérives publi-rédactionnelles semble illusoire.
11.09.2026 à 17:52
Hypocrisies médiatiques.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / France 5, Palestine, IsraëlCensure et hypocrisie générale.
« Cette semaine, on brise des silences, on élève la voix et on se libère, peut-être. » Le journaliste Augustin Trapenard ne croyait pas si bien dire... Quelques heures avant la diffusion de « La grande librairie » (France 5), c'est en ces termes qu'il annonçait l'émission du 9 septembre. Au programme : les écrivains Adèle Haenel, Philippe Jaenada et Ananda Devi, puis, dans une seconde partie, cinq membres du collectif « Les États généreux » – Virginie Despentes, Tania de Montaigne, Laurent Binet, Philippe Claudel et Hervé Le Tellier –, créé dans la foulée du limogeage d'Olivier Nora des éditions Grasset, détenues par Vincent Bolloré. L'empire du milliardaire d'extrême droite et ses pratiques de censure ont donc été sur le devant de la scène. Dans une bande-annonce diffusée sur les réseaux sociaux, Augustin Trapenard ne mâchait d'ailleurs pas ses mots : « Il sera question de lutte, de défis nouveaux », annonçait-il sur fond de musique – Pink Floyd, Another Brick in the Wall. « Face à la concentration croissante des pouvoirs dans l'édition, la presse et la culture, les écrivains se mobilisent. » Las : moins de 24 heures plus tard, France Télévisions allait fracasser l'idée même que des idées rebelles – ou plutôt certaines d'entre elles... – puissent s'exprimer sur le service public.
Que s'est-il passé ? Juste avant de conclure l'émission, Augustin Trapenard cédait sa place à Adèle Haenel pour la traditionnelle « carte blanche » – « une parole totalement libre » soulignait le présentateur, « le principe de "La grande librairie" » pour « faire exister la littérature, l'acte de création ». Le texte d'Adèle Haenel s'ouvrit alors sur la peur et le courage de dire. « "Il m'a violée." Sujet, verbe, COD. » « Il faut parler de l'acte de parole », poursuivait-elle, avant d'y insister : l'absence de parole « suinte à chaque instant l'acceptation par tous de l'inacceptable ». Retentit alors le second temps :
Adèle Haenel : Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays. Ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l'absence omniprésente de certaines paroles. Pareillement, la phrase est courte. Et pareillement j'ai peur. Mais puisque je suis ici, il faut parler pour redire ce qu'il y a dans ce silence, afin que tout le monde l'entende. L'État d'Israël commet un génocide en Palestine. Et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine.
Rideau. « La grande librairie » rend l'antenne.
Et moins de 24 heures plus tard... cette émission sera supprimée du site de France Télévisions.
La séquence avait pourtant déjà largement dépassé les frontières de France 5 : reprise en série sur les réseaux sociaux, discutée sur les chaînes d'info. Le 10 septembre, elle faisait l'objet d'articles du Figaro ou du HuffPost ; la vidéo d'Adèle Haenel était même intégrée dans leurs pages. Peu importe : France Télévisions a choisi, unilatéralement, de retirer l'émission entière de son site, « à titre conservatoire », comme si la séquence incriminée ne vivait pas déjà ailleurs. La raison de cette censure toute stalinienne ? Une source anonyme du groupe public, citée par Télérama (10/09), explique que la direction a voulu « prouver sa bonne foi à l'Arcom », « saisie par plusieurs téléspectateurs » à la suite de l'émission. L'hebdomadaire ne précise pas le statut de certains de ces « téléspectateurs », alors qu'il explique en partie, à n'en pas douter, la célérité des dirigeants de France Télévisions. Ceux-là mêmes que la cheffe de la communication, Muriel Attal, qualifia en d'autres temps – mais à l'occasion d'un (autre) acte de censure portant sur la (même) question palestinienne – de « Lucky Luke ».
Parmi les acteurs ayant cette fois-ci fait pression donc, on retrouve de nombreuses têtes connues : la secrétaire nationale de LR Shannon Seban notamment (X, 10/09), qui condamne « les propos inacceptables » d'Adèle Haenel – « une accusation d'une extrême gravité, qui banalise le terme de génocide » – et déplore que cette dernière ait été « applaudie sur le plateau d'une chaîne du service public financée par nos impôts » : « La liberté d'expression n'exonère ni de la contradiction, ni de la rigueur », conclut-elle. Sur les réseaux sociaux, d'autres ardents défenseurs de la liberté de parole se joignent au concert des indignés, parmi lesquels le député RN Julien Odoul, mais aussi l'avocate Muriel Ouaknine-Melki (présidente de l'OJE), et bien d'autres twittos réactionnaires. Sur CNews (10/09), « L'heure des pros » est immédiatement sur le coup et les cris d'orfraie fusent en plateau : « C'est du pathos, au sens pathologique », diagnostique Gilles-William Goldnadel ; « C'est d'une extrême gravité ! », « C'est le discours du Hamas ! », surenchérit Yoann Usaï. « Non : de LFI », le reprend Goldnadel. « Oui… Le Hamas, LFI, comme tu veux », convient son acolyte. Bref, l'article de Télérama aurait pu gagner en précision : la direction de France Télévisions n'a pas voulu « prouver sa bonne foi » à l'Arcom ou à quelques téléspectateurs lambda : elle s'est couchée devant les pressions de la droite et de l'extrême droite sionistes, particulièrement mobilisées sur Twitter… et à la télé.
Pour justifier sa censure auprès de Télérama, France Télévisions reprend l'un des arguments fallacieux que s'échangent les militants sur X : « l'absence de contradiction ». « Le groupe public explique que la position d'Adèle Haenel n'a pas pu être contrebalancée par "plusieurs points de vue, ce que notre cahier des charges impose" », lit-on dans Télérama. Faudra-t-il expliquer aux dirigeants de France Télévisions le principe d'une « carte blanche » ? Souligner que cette « carte blanche » fut confiée à une invitée extérieure à France Télévisions, une artiste de surcroît, censurée à l'heure précise où l'entièreté de la bonne société médiatico-politique brandit l'étendard de la « liberté artistique » en défense d'une DJ de renom ? Faudra-t-il encore comparer cette « carte blanche », au hasard, au format tant célébré parmi les chefferies médiatiques, qui pullule sur les antennes publiques et dont les praticiens sont quant à eux exonérés de toute exigence de « contradiction », à savoir l'éditorial ?
Du reste, si la « contradiction » et la « pluralité des points de vue » sont subitement devenues des valeurs déontologiques cardinales au point que leur absence justifie la suppression d'émissions du site de France Télévisions, alors la direction du groupe public n'a plus qu'à prendre son mal en patience : il conviendrait, en effet, de supprimer incessamment la quasi-totalité des replays de « C dans l'air » et de « C à vous », l'ensemble des éditos de Nathalie Saint-Cricq, un nombre incalculable d'émissions économiques, de matinales radio et de sujets de JT, sans oublier le torrent des plateaux de Franceinfo souffrant d'un cruel manque de « pluralisme ». Pour résumer : le risque de trou noir devient grand pour le site de France Télévisions. A fortiori si l'on applique cet exercice d'écrémage à la question palestinienne : la recension des camouflets au pluralisme deviendrait alors interminable.
Mais trêve de sarcasme, car la réalité est ailleurs : l'expression de soutien au peuple palestinien victime de génocide ne fait pas partie du pluralisme « acceptable » pour France Télévisions. Et il aura (de nouveau) suffi qu'une poignée de militants réactionnaires s'agitent sur le réseau social d'un milliardaire fasciste pour que tombe le couperet d'une censure pure et dure, de celles censées « ne plus exister », « à l'ancienne ». Une censure « à titre conservatoire », c'est-à-dire par anticipation, avant même une quelconque remontrance d'une quelconque instance de régulation. Une censure venue de dirigeants à l'évidence plus craintifs des pressions des acteurs sus-cités que de l'incroyable « effet Streisand » qu'allait immanquablement déclencher leur action. L'histoire du génocide en Palestine est aussi celle de complicités, symboliques pour certaines. Celle des grands médias français se mesure à ces petites et grandes lâchetés, qui, au passage, auront sans relâche sali le service public.
Car sans doute faut-il aller au-delà des justifications de France Télévisions et tâcher de se « désengluer » de ses appels incantatoires au « pluralisme » – comme de la misère intellectuelle et morale qu'ils imposent – pour rappeler un principe simple. Dans le cas de la question palestinienne, les notions de « symétrie » et d'« équilibre » sont le sceau de la loi du plus fort, des gages concédés à l'écrasement du peuple palestinien, une source majeure du confusionnisme ambiant, et, en définitive, le signe d'une abdication du journalisme. « Il y a eu 5 minutes contre le génocide. Il manquait 5 minutes pour le génocide, selon France Télévisions », résume le militant Olivier Lek Lafferrière (X, 10/09). Prendre le contrepied de cette fausse équivalence devrait relever de l'évidence au sein de la profession. Elle est, au contraire, érigée au rang d'exigence déontologique…
1/ D'abord, comme l'a souligné Adèle Haenel elle-même, la décision de France Télévisions est une silenciation de la critique de la silenciation, soit « la démonstration parfaite de la pertinence des propos qui consistaient à dire qu'il y a certains mots, certaines réalités que tout le monde sait et qui ne doivent surtout pas être dites » (Instagram, 11/09). Une critique et une parole que le public entier avait spontanément applaudies au soir de l'émission.
2/ Et pas n'importe laquelle : une émission qui parlait précisément de la censure. Celle dont il est possible de parler dans les salons télévisés bon teint, qu'inflige Vincent Bolloré sans merci aux collectifs sous sa coupe. Dès lors, y aurait-il des censures dicibles… et d'autres tolérables au point qu'elles devraient être bâillonnées ?
Dans les jours qui viennent, les (nombreuses) chaînes radio et télé qui font la « marque » France Télévisions se paieront-elles le frisson d'une émission qui, aussi haut et aussi fort que « La grande librairie » l'a fait contre Vincent Bolloré, dénoncera la censure exercée par la direction centrale contre une voix qui aura condamné un génocide ? Augustin Trapenard se risquera-t-il (vraiment) à « élever la voix » pour « briser des silences » et « se libérer », « peut-être » ? Léa Salamé prendra-t-elle la parole auprès de sa direction pour plaider la cause d'une émission qu'elle célébrait jadis comme un « espace de liberté », l'« un des derniers lieux qui nous réconcilie avec l'Humanité », et dont elle décrivait précisément la séquence « carte blanche » comme « un moment qui […] fait du bien dans un moment et une époque qui fait pas tellement de bien » [1] ? Comme elles savent le faire quand elles le veulent, les chefferies concurrentes se presseront-elles, en particulier sur les chaînes d'information en continu, pour propulser à la Une de l'agenda cette procédure-bâillon spectaculaire ? Le (petit) monde des (grandes) lettres, enfin, fera-t-il vibrer sa plus grosse voix pour manifester sa solidarité envers le peuple palestinien, à nouveau piétiné au travers de la censure d'Adèle Haenel ? Le collectif des « États généreux », en particulier, va-t-il piper mot ? Celui-là même qui, au cours de l'émission, offrait au public une leçon de choix qu'il aurait l'occasion de mettre en pratique :
- Philippe Claudel : Les autrices et les auteurs qui sont mobilisés [contre le limogeage d'Olivier Nora par Vincent Bolloré et la reprise en main des éditions Grasset, NDLR], on est tous et toutes très différents ! En termes d'écriture, politiquement, d'idéologie, on est tous très différents ! [Rires entendus sur le plateau]
- Augustin Trapenard : C'est-à-dire qu'il y a Virginie Despentes, Frédéric Beigbedder, Bernard-Henri Lévy… ouais !
- Philippe Claudel : Ouais, c'est ça qui est riche !
- Virginie Despentes : Mais on a un socle commun. Et on a un socle commun de qu'est-ce qui nous paraît inacceptable. Et à ce moment-là, quelque chose nous a paru inacceptable.
Et maintenant ?
3/ Cette séquence, mais nous n'en avions pas besoin pour le savoir, montre enfin à quel point le débat médiatique actuel sur le « pluralisme », tel qu'il est orchestré et mis en scène, est frappé du sceau de l'hypocrisie : les conceptions et définitions frauduleuses qui circulent dans les « faux débats » et dont se revendiquent les grands pontes des médias ne servent pas à faire entendre une pluralité des points de vue, sur une pluralité de sujets, dans une pluralité de formats (entre autres)… mais à justifier l'extrême droitisation générale du débat public et les concessions permanentes des directions éditoriales à l'extrême droite sous toutes ses formes. Et dans cette grande fuite en avant, le recrutement d'éditorialistes d'extrême droite n'est qu'un bout du problème ; lequel, du reste, est loin d'être nouveau.
Car ce que France Télévisions aura (de nouveau) donné à voir, c'est le fait que lorsqu'un semblant de pluralisme arrive enfin – par inadvertance, par accident, ou plutôt, dans le cas d'Adèle Haenel, par effraction –, et qu'il concerne de surcroît la solidarité avec le peuple palestinien, la sentence est immédiate : censure. Celle-ci prend alors des allures « respectables » : elle se déguise en recherche de la « contradiction ». Sans jamais s'embarrasser du terrible deux poids, deux mesures qu'elle met en évidence, alors que les thuriféraires de l'État d'Israël s'expriment en roue libre depuis bientôt trois ans, qu'ils soient ambassadeurs, activistes, lobbyistes ou journalistes.
Voilà donc trois mises en abyme pour une seule et même leçon : contrairement à ce que certains toutologues et tenants de tous les discours hégémoniques ne cessent de condamner depuis des mois sur des plateaux où ils ont micro ouvert – une « montée de la censure » dite « horizontale », une « tyrannie de la majorité », disait Raphaël Enthoven (Franceinfo, 07/10/2025) – la censure vient d'en haut et s'applique par le haut sur les voix et les discours minorisés. La véritable censure est celle des dominants qui ne supportent plus une once de contestation. C'est aussi cela, la fascisation du débat public.
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Merci à Achabus, au passage, pour cette archive incroyable.
07.09.2026 à 17:13
Natacha Polony « se lance en politique »… et ça passionne les journalistes.
- Le journalisme d'élite / Natacha Polony
Natacha Polony « se lance en politique »… et ça passionne les journalistes.
Natacha Polony l'a annoncé officiellement sur RTL, lundi 31 août, après un été passé à ménager ses effets : elle « se lance en politique » ! Elle qui connaît bien les rouages du commentaire et la circulation circulaire du bavardage avait d'ailleurs posé un premier jalon, début juillet, sur le plateau du Figaro TV (03/07). Eugénie Bastié lui demandait alors : « Pourriez-vous être candidate à l'élection présidentielle ? » ; l'éditorialiste Polony rétorquait que « les choses sont ouvertes ». Puis, c'est dans un grand entretien au Parisien qu'elle annonçait le lancement de son mouvement, fin août, sans n'avoir toutefois rien de concret à proposer : « Le temps viendra de donner à cette dynamique un nom, des contours… » (28/08). Le microcosme journalistique ayant la passion de lui-même, la voici donc sur RTL quelques jours plus tard (31/08) :
- Céline Landreau : Cette situation, vous la commentez depuis des années… pourquoi vous entrez dans la danse aujourd'hui ?
- Natacha Polony : Parce que j'en ai assez de commenter le désastre […].
Ayant nous aussi patiemment subi les avis et les « analyses » de Natacha Polony ces 20 dernières années, nous pouvons entendre qu'une certaine lassitude se soit fait sentir. Quant à son choix de basculer « de l'autre côté », reconnaissons qu'il a au moins le mérite de la transparence : comme nous le répétons souvent, nombre d'éditorialistes (et pas seulement) jouent le rôle d'acteur politique à part entière. Natacha Polony rejoint d'ailleurs une longue liste d'éditorialistes et/ou présentateurs ayant franchi le Rubicon : de Bernard Guetta à Éric Zemmour, en passant par Bruno Roger-Petit, Aymeric Caron, Laurence Haïm, Claude Sérillon, Audrey Pulvar, Noël Mamère, Laurent Joffrin ou encore Phillipe Ballard – et la liste est loin d'être exhaustive ! Gageons qu'à l'avenir, le courage de Natacha Polony inspirera d'autres confrères ! Christophe Barbier ? Nathalie Saint-Cricq ? Yves Thréard ?
L'aveu de Natacha Polony permet enfin une dernière clarification : pour les éditorialistes de sa trempe, le « journalisme » est réductible au « commentaire ». Fatiguée de « commenter », l'éditorialiste aurait pu bifurquer vers une autre pratique du métier. Elle aura désormais, du reste, tout en même temps : la stature de femme politique, l'ancien plaisir du commentaire… et le confort habituel des plateaux télé !
Car le monde médiatique raffole de ce genre de « coup ». À peine entrée en politique en effet, Natacha Polony bénéficie d'une couverture abondante : après RTL, la voici sur BFM-TV le lendemain (01/09), puis sur LCI le surlendemain (02/09). Son « entrée en politique » fait l'objet d'articles sur le site de France Info (31/08), de Ouest-France (30/08) ou de la Nouvelle République (30/08). Empruntant comme les autres le passage obligé, Libération se fend d'un : « Natacha Polony candidate ? Laurent Ruquier, ce dénicheur de futurs politiques » (31/08), et Le JDD consacre une pleine page à l'information (02/09). Bref : le mouvement de Natacha Polony n'a pas une idée, pas un militant, pas même de nom, mais Polony Natacha fait déjà « l'actu » ! À quoi cela tient ? Au capital médiatique acquis en commentant à tort et à travers ces 20 dernières années.
Et c'est ainsi qu'une nouvelle vague de commentaires sur du vide fut déclenchée par celle qui déclarait « en avoir assez de commenter ». Pour la profession, cela aurait pu être un instant de lucidité. Encore raté !
Jérémie Younes
03.09.2026 à 10:38
Indifférence absolue ou matraquage simplificateur ? La presse ne sait toujours pas quoi faire des sciences sociales… à part les malmener. Retour sur une « note » analysant « la progression du vote d'extrême droite en France », au succès incontestablement médiatique.
Simplification à outrance, répétition et déclinaison sur tous les formats, exagération et extrapolation… Vis-à-vis des sciences sociales, l'attitude des grands médias passe d'un extrême à l'autre : soit le dédain et l'indifférence la plus absolue – le cas le plus fréquent ; soit le matraquage simplificateur et acritique jusqu'à indigestion – le cas qui nous occupe aujourd'hui. Dans les deux configurations, le savoir critique n'existe pas.
Le 30 janvier 2026, le CEPREMAP, un laboratoire de recherche en science économique, publie une note du chercheur Hugo Subtil : « Quand les bars-tabacs ferment. L'érosion du lien social local et la progression du vote d'extrême droite en France ». Le succès de cette courte note de recherche (8 pages) est immédiat : Le Monde, Libération, Le Figaro, France 2, France 24, France Inter, France Culture, Le Point, Le Nouvel Obs, Public Sénat, BFM-TV, mais aussi la fachosphère, de CNews à Boulevard Voltaire en passant par Valeurs actuelles… Entre le 2 et le 3 février, la quasi-totalité du spectre médiatique français produit à peu de choses près le même article : « La disparition des bars-tabacs, lieux de sociabilité, nourrit la progression du vote RN, selon une étude » (Le Monde, 02/02).
La floraison éditoriale est spectaculaire. Le 3 février, « l'étude » d'Hugo Subtil est par exemple le sujet de l'édito politique de Patrick Cohen sur France Inter : « Le grand mérite de l'étude signée Hugo Subtil est […] d'avoir montré un lien [entre la fermeture des bars-tabacs et le vote RN], mais aussi que la corrélation marche dans les deux sens : les ouvertures de cafés sont associées à une baisse du vote d'extrême droite ! » Pour Anne Saurat-Dubois sur BFM-TV (03/02), « l'étude » constitue même le « fait politique » du jour, qui inspire également à l'impayable Paul Sugy son édito sur CNews : « Bar-Tabacs, symbole politique de la France oubliée » (03/02). Sur RTL, Isabelle Saporta en remet une couche (03/02) : « L'intelligentsia qui moquait ces cafés du commerce se rend compte aujourd'hui, étude à l'appui, que quand ils ferment ces bars […], ben le vote RN progresse. » La veille, on trouvait des pages consacrées à cette « étude » dans tous les grands journaux, comme La Croix : « La fermeture des bars-tabacs peut-elle contribuer à la progression du vote pour l'extrême droite ? » (02/02)
Tartinée à toutes les sauces, la note d'Hugo Subtil est également l'occasion d'un débat animé entre Élisabeth Lévy et Éric Revel sur Sud Radio (3/02). Quelques jours plus tard, c'est Cécile Duflot qui en fait sa chronique sur RMC, dans l'émission « Apolline Matin » (05/02) : « [Il y a] une corrélation totale entre ces fermetures et le vote RN. » Puis c'est au tour de Jean-Michel Aphatie dans « Quotidien » (TMC, 09/02) : « On connaît la raison des succès électoraux du RN », lance Yann Barthès. « Oui, répond Aphatie, on pensait jusqu'ici que c'était dû au talent de Jordan Bardella, qui est quand même la 9e merveille du monde ! Eh bien non : si le Rassemblement National a du succès, c'est parce que les bars-tabac ferment ». C'est simple, non ?
Décidément très inspirante, l'étude suscite aussi des reportages (« Et si je vous disais que cet endroit peut faire basculer une élection ? », Huffpost, 18/03) et, quoique rares, des interviews d'Hugo Subtil lui-même, comme à Midi Libre, chez LCP ou France 3 Centre-Val de Loire. À cette occasion, le chercheur modère lui-même l'enthousiasme journalistique, en affirmant que ce qu'il a identifié est « une toute petite cause », et que les « variables les plus lourdes » restent « les classes sociales ». Il n'a manifestement pas été entendu – mais a-t-il été seulement lu ? –, car ces précautions étaient bel et bien présentes dans sa note.
Comment expliquer le succès fulgurant de cette petite étude au sein de médias qui travaillent d'ordinaire contre les sciences sociales ? La reprise du Figaro (02/02) nous donne un premier indice, en insérant dans sa recension un vocabulaire « fourquettiste » reconnaissable entre tous : « Dans un pays qui s'archipélise, ils sont près de 18 000 [bars-tabac] à avoir disparu entre 2002 et 2022. » (02/02) La présence du concept « d'archipélisation » forgé par Jérôme Fourquet agit en effet comme une signature. La focalisation sur les « bars-tabacs » n'est d'ailleurs pas sans rappeler le travail publié l'an passé par le co-auteur de Jérôme Fourquet, Jean-Laurent Cassely, présenté par Le Point comme un « intello tendance sociologue ». Cet essayiste avait fait paraître une note sur la disparition des bars-tabacs, dont l'objet ressemble en tout point à celui d'Hugo Subtil. Largement promue par toutes les nuances de la presse de droite, la note n'avait toutefois pas atteint les pages du Monde ou de Libé, mais avait néanmoins fait le bonheur des magazines de milieu de semaine : « Déclassée, la France des bars-tabacs à la recherche d'un second souffle » (Le Point, 05/02/25).
Quoi qu'il en soit, ce précédent explique en partie pourquoi l'étude d'Hugo Subtil a pu se propager à une telle vitesse : parce qu'elle a rencontré un « déjà-là », des « évidences » et une pensée automatique déjà hégémoniques dans une très large partie de la presse. Comme nous l'écrivions dans le portrait que nous lui avons consacré, la « pensée » de Jérôme Fourquet et de son coauteur a l'avantage pour les journalistes de proposer une vision du monde extrêmement simpliste, ayant en outre ceci de pratique qu'elle évacue totalement la question des classes sociales : une double aubaine pour l'éditocratie ! De fait, comment ne pas voir cette dynamique à l'œuvre lorsque de gros titres en éditos, des journalistes racontent que la montée du vote RN s'explique (presque entièrement) par la disparition des bars-tabacs ? C'est là incontestablement l'une des clés du succès de cette étude : fournir une grille d'analyse simple, voire simpliste, à même d'« expliquer » un phénomène en permanence commenté dans l'actualité (la progression du RN dans les urnes). En bref, du prêt à l'emploi pour les journalistes pressés.
Un signe ne trompe pas : on retrouve Jérôme Fourquet sur le plateau de « C à Vous » (France 5) dès le 5 février pour prolonger avec Pierre Lescure la discussion autour de l'étude d'Hugo Subtil. L'occasion pour le faux sociologue de remâcher ses poncifs déclinistes sur « la France périphérique » et « la France des villages qui se meurt ». Dans Le Point, son co-auteur Jean-Laurent Cassely ne cache pas sa joie de voir une étude valider la non-science qu'il produit. « L'étude fait grand bruit », nous prévient Le Point (08/02)… et Cassely exulte :
Jean-Laurent Cassely : Je suis très enthousiaste de voir que le sujet des bars-tabacs, et plus généralement des cafés, fait réagir et qu'il bénéficie d'un tel capital sympathie. L'écho de ma note « La France des bars-tabacs, réinventer le dernier commerce populaire » d'il y a un an est sans équivoque : elle a été téléchargée plusieurs milliers de fois, alors qu'il s'agit d'un document assez technique... Et pour celle dont nous parlons, une dizaine de personnes m'a déjà écrit sur le sujet. C'est fou : l'impact médiatique est très fort, et la tonalité, extrêmement positive.
Sur ce point, nous ne pouvons le contredire.
Au-delà de la capacité de cette note à pouvoir se greffer sur un récit journalistique préexistant et qui, d'ordinaire, évacue les variables les plus lourdes de la montée du RN – au premier rang desquelles les questions de classe et de politisation du racisme –, d'autres raisons expliquent sans doute son succès éditorial… et son instrumentalisation.
Parmi celles-ci, l'incapacité manifeste des journalistes à estimer et à discuter la qualité d'une recherche scientifique – a fortiori quand leurs conditions de travail sont précaires. Pour cela, les professionnels font en général confiance au regard des pairs : dans quelle revue l'article est-il publié ? Par qui est-il cité ? Dans le cas présent, au moment de sa publication, l'auteur précise que la « note s'appuie sur un article académique en cours de rédaction ». Comprendre : il faut patienter pour juger sur pièces – une pratique clairement incompatible avec le tempo journalistique. Esquivant le temps de la critique scientifique, les journalistes se sont donc trouvés livrés à eux-mêmes, face à l'autorité intimidante d'un laboratoire de recherche, et aucun d'entre eux n'a su modérer ni même questionner les résultats présentés. « Ces fermetures doivent donc être comprises moins comme une cause directe que comme un marqueur et un accélérateur de la désagrégation des réseaux sociaux locaux », soulignait pourtant Hugo Subtil lui-même.
Cela n'empêchera pourtant pas Libération de ramasser le tout en deux temps, trois mouvements : « La fermeture des bars PMU favorise le vote d'extrême droite, selon une étude », titrait le quotidien le 30 janvier. Pire : d'ordinaire plus réticent que Le Figaro à endosser les analyses déclinistes « à la Fourquet », Libération n'a pas hésité à intégrer cette nouvelle thèse à son logiciel, au point de déployer les formats les plus « nobles » pour chercher à l'illustrer. Six mois plus tard, le quotidien gratifie en effet ses lecteurs d'un reportage en trois volets aux côtés d'« un envoyé spécial au comptoir » de bars de villages. Le lancement de ces trois longs articles ? « En soixante ans, 80% des bistrots de campagne ont fermé. Alors qu'une étude démontre l'effet de ces fermetures sur la montée du vote RN, "Libé" fait un tour de France des troquets ruraux, lieux de sociabilité essentiels. » « L'étude » d'Hugo Subtil fonctionne ici comme une simple accroche, et les reportages en question ne sont, au reste, pas du tout inintéressants. Mais le cadrage permet à nouveau d'installer cette fausse évidence dans le débat public : « fermeture des bars = montée du RN ». C'est avec ce genre d'équations que les rédactions en chef élaborent leurs grands reportages.
Voyant leur vision du monde sans classes sociales ni racisme confortée, les rédactions ne se sont posé aucune question quant à la validité d'une « note » à l'aura médiatique instantanée. Ils ne se sont pas davantage interrogés sur ce qu'ils lui faisaient dire un peu trop rapidement, et encore moins sur sa réception au sein des courants de recherche en sociologie électorale du RN, dont les travaux sont pourtant abondants. Bref : tout en continuant d'ignorer ou de reléguer aux marges à peu près tout ce que les sciences sociales produisent de plus sérieux sur l'enracinement du RN, les grands médias optent pour la caricature… et le prêt-à-penser.
Jérémie Younes