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03.02.2026 à 12:04

Venezuela : « Il y a une richesse et une complexité politique dont la presse ne rend pas du tout compte »

Jérémie Younes
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Entretien avec Pablo Aiquel.

- Loin de l'Amérique Latine /
Texte intégral (2405 mots)

Entretien.

Pablo Aiquel est secrétaire général du Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) et vice-président de la Fédération Européenne des journalistes (EFJ). Il est aussi franco-vénézuélien et ancien correspondant à Caracas de nombreux médias francophones au moment de la révolution chaviste, en 1998. Pourtant, il n'a pas été sollicité par les grands médias au moment de l'agression impérialiste des États-Unis au Venezuela, le 3 janvier 2026, qui lui ont préféré les toutologues de la géopolitique. Pablo Aiquel répond à quelques questions sur le traitement journalistique de cet événement, et sur les angles morts habituels inhérents à la fonction de correspondant à Caracas.

Acrimed : Pouvez-vous nous parler de votre expérience en tant que correspondant au Venezuela ?

Pablo Aiquel : Je suis Vénézuélien, et j'ai fait mes études en France. J'ai été diplômé de l'école de journalisme de Lille en 1997. Et j'avais vocation à rentrer au Venezuela pour y travailler. C'est ce que j'ai fait. Je suis arrivé au Venezuela fin 1997, en gros, un an avant la première élection de Chávez. Mais j'étais un correspondant particulier, parce que contrairement à d'autres correspondants français ou francophones à l'étranger, la correspondance était pour moi un complément de salaire et pas mon travail à temps plein. J'étais journaliste dans des médias importants au Venezuela, j'ai passé un an à El Universal – qui est l'équivalent en gros du Figaro ici. Et j'ai passé deux ans au Nacional – qui est en gros l'équivalent du Monde ici. J'ai eu aussi une émission de radio en français, parrainée par l'ambassade de France. Ils m'ont embauché pour animer une émission de radio pendant des années pour la communauté francophone du Venezuela. Donc j'avais aussi plusieurs points d'observation de la société vénézuélienne, et je gardais toujours un lien avec la France ou avec la langue française.

En tant que correspondant, principalement, j'ai travaillé pour Radio France Internationale en espagnol, mais aussi de temps en temps en français. Parfois pour la Radio Suisse Romande ou pour Radio-Canada. Et en presse écrite, j'ai surtout travaillé pour Libération. Mais aussi ponctuellement pour Le Point, pour 24h.ch en Suisse, et je ne me souviens même plus combien d'autres journaux. J'ai aussi beaucoup travaillé comme « fixeur » francophone, quand des journalistes télés venaient au Venezuela. France 2, France 5… Je suis rentré en France en 2003, pour plein de raisons, et en 2006, j'y suis retourné avec France 2 pour « Un œil sur la planète », au moment des élections, avec Arnauld Miguet et Édouard Perrin, parce que mes réseaux, notamment dans les milieux chavistes, étaient encore très bons. Nous avons d'ailleurs interviewé les parents de Chávez pour faire un portrait de Chávez sans Chávez.

Sur quels sujets étiez-vous sollicité par la presse française, pour parler du Venezuela ?

Je dirais que mon boulot comme correspondant a commencé par le sommet ibéro-américain de Margarita. C'était en 1997, donc avant que Chávez ne soit élu, avec Aznar, Fidel Castro et plein d'autres présidents de l'époque. Globalement, avant que Chávez ne soit élu, le Venezuela intéressait relativement peu en France. Et donc je n'avais pas énormément de boulot comme correspondant. Ensuite, une fois que Chávez a été élu, forcément, ça a mis le Venezuela sous le feu des projecteurs. Mon travail en tant que correspondant était très rythmé par l'actualité et les montées de tensions, que ce soit entre États ou quand il y avait des manifestations anti-chavistes. Je me souviens, par exemple, des tensions et des rencontres entre Chávez et Álvaro Uribe Vélez, qui était le président de droite colombien à l'époque. J'ai couvert ce type de rencontres bilatérales. On était une flopée de correspondants étrangers à suivre ce type de rencontres avec Chávez et Álvaro Uribe. Ils s'invitaient, ils se faisaient des étreintes – un peu à la Macron-Trump – et à d'autres moments, ils s'engueulaient à distance, ils s'insultaient presque. Donc ce type de rapport avec la droite colombienne était relativement suivi. C'est ça qui intéressait les journaux et non pas les enquêtes de terrain qui faisaient comprendre pourquoi les quartiers populaires avaient un attachement profond au chavisme naissant.

Et puis, il y a eu le moment où les manifestations de Chávez face à l'opposition ont vraiment pris de l'ampleur, en 2001-2002. Et notamment le coup d'État manqué, ou plutôt réussi mais éphémère, d'avril 2002, qui a été un peu le climax de mon travail au Venezuela. Je faisais beaucoup de radio à l'époque, et ces journées du 11, 12 et 13 avril, j'ai eu l'impression d'avoir travaillé presque 24 heures sur 24 et d'avoir témoigné pour de très nombreux médias de la francophonie.

Pouvez-vous développer sur le manque d'intérêt des rédactions pour les reportages de terrain que vous proposiez, au profit des rencontres diplomatiques ?

C'est pour cela que je disais que j'étais un peu un correspondant particulier. Dans la dernière partie de mon travail au Venezuela, j'ai travaillé pour El Nacional, entre 2001 et 2003, d'abord au service enquête puis au service politique. Et le Nacional avait été un journal qui, jusqu'à début 2000 disons, jusqu'à la première élection présidentielle sur la base de la nouvelle constitution, avait été plutôt favorable au mouvement bolivarien. Le directeur du journal, Alfredo Peña, a été un élu du Mouvement pour la Cinquième République de Chávez (Movimiento Quinta República). Mais assez rapidement, après la première élection de 2000 et avec les premières décisions de Chávez, comme la réforme agraire, des choses peut-être un peu basiques mais qui n'allaient pas nécessairement en faveur des intérêts du capital, ils avaient retourné assez vite le journal contre Chávez. On se retrouvait dans une situation dans laquelle il y avait une guerre entre les médias privés qui essayaient de dézinguer le gouvernement, et les médias publics qui essayaient de le défendre. Cette polarisation est arrivée assez vite et d'une manière assez impressionnante pour certains alliés de 1999-2000 qui assez vite, en 2001-2002, étaient devenus des opposants. Le travail qu'on m'a fait faire, quand on m'a embauché au Nacional, c'était justement d'aller couvrir les secteurs populaires du chavisme naissant et d'essayer de comprendre pourquoi, dans les quartiers populaires, on pouvait à un moment donné en avoir ras-le-bol du maire chaviste, du député chaviste. Et éventuellement, quand est-ce que l'état de grâce avec Chávez allait se terminer ? C'est la commande qui m'était faite.

Mais ces reportages de terrain m'ont permis de cerner assez vite que l'identification des quartiers populaires avec Chávez était viscérale et que même s'ils étaient plutôt déçus de tel maire ou de tel député, le lien avec Chávez était extrêmement fort et qu'il n'allait pas s'éteindre si rapidement. Je proposais donc des reportages pour expliquer cela, mais ce n'était pas ce qui intéressait les rédactions étrangères.

Est-ce que cette polarisation qui est arrivée très vite a eu des effets sur votre travail de correspondant, sur le type de sujets que l'on vous commandait ?

Oui. Avec, comme je le disais plus tôt, une focalisation sur les moments de « montée de tension ». Parfois je proposais des sujets plus froids, sur des situations qui me paraissaient intéressantes. On me disait « non, on ne va pas prendre, personne n'en parle ». En revanche, si quelques jours plus tard, il y avait des montées de tensions en manifestation, et que l'AFP faisait une dépêche, à ce moment-là, on m'appelait pour que je fasse le papier. J'avais envie de dire « mais je te l'ai dit il y a 5 jours, on aurait pu devancer l'AFP ». Donc un fort intérêt pour cette mise en scène entre, d'un côté, les manifestations chavistes, de l'autre côté, les manifestations anti-chavistes. Mais relativement peu sur du reportage, du terrain, qui permettent de faire un pas de côté, d'essayer de comprendre vraiment le pays.

Pour préparer cette interview, vous nous avez parlé de « l'isolement sociologique » des correspondants au Venezuela – qui n'aide pas pour comprendre la société. Pouvez-vous développer ce point ?

Oui, c'est l'autre témoignage que je peux apporter comme ancien correspondant. Je ne voyais aucun inconvénient à ce que, quand il y avait des temps forts, les médias pour lesquels je travaille envoient quelqu'un, un envoyé spécial. Mon expérience comme fixeur télé m'avait fait voir que c'était aussi intéressant qu'un journaliste canadien, un journaliste suisse, un journaliste français vienne voir de lui-même et fasse lui-même le travail, même si je peux l'aider en lui donnant quelques contacts, des sources. J'avais notamment – ça peut surprendre – des sources francophones dans les quartiers populaires chavistes. Mais j'ai été souvent surpris que certains journalistes veuillent à tout prix rester dans les quartiers huppés de Caracas, dans l'hôtel qui est tenu par un Français, à rendre compte de la vision de cette famille, disons des Français de Caracas et de leur entourage. Ils n'allaient pas dans les quartiers populaires, ils n'allaient pas interroger des intellectuels favorables au mouvement bolivarien, etc., ce qui revenait de fait à privilégier un narratif « anti-chaviste ». Et à la limite, quand ils tendaient le micro à des partisans du chavisme c'était sous la forme du micro-trottoir – ce qui ne permet que d'évoquer des positions simples. Il y a une richesse et une complexité politique dans ce pays dont la presse ne rend pas du tout compte.

De même, en lisant la presse française et même internationale, on a l'impression qu'il n'existe qu'une seule opposition au Venezuela et que c'est celle de María Corina Machado. Il n'existe pas de gauche anti-Maduro, de droite modérée, de centristes, etc. ?

C'est vrai que c'est important. Il existe cette autre opposition et ce sont des gens à qui il faudrait donner la parole. Je pense par exemple à Claudio Fermín d'Action démocratique qui, en décembre, disait qu'on ne pouvait pas, tout en étant dans l'opposition, accepter les menaces d'un pays étranger sur son propre pays. Ou à Henrique Capriles, qui a quand même pris ses distances avec l'extrême droite. María Corina Machado au contraire est l'une des principales personnalités vénézuéliennes qui demandait une invasion américaine, depuis des années. Et c'est une faute assez importante, je pense, du journalisme français et européen que de ne pas avoir produit de grandes enquêtes sur ce que faisait María Corina Machado dans les années 2000. Pour rappel, en avril 2002, des militaires ont réalisé un coup d'État, ont enlevé Chávez et ont désigné le patron de l'équivalent du MEDEF, Pedro Carmona, comme nouveau président. La première décision de Carmona a été de dissoudre tous les pouvoirs constitués. D'autres militaires ont utilisé cela comme preuve que le fil constitutionnel était rompu et ont fait sortir ces gens-là du palais de Miraflores, ramenant Chávez au pouvoir le lendemain. Donc ce coup d'État a duré 48 heures. María Corina Machado est l'une des signataires du décret qui a dissous tous les pouvoirs constitués le 12 avril 2002. Donc pour les Vénézuéliens, elle fait partie des putschistes depuis plus de 20 ans.

Pour revenir à la façon dont est traitée l'agression militaire du 3 janvier et ses suites dans les médias français, nous avons remarqué une focalisation sur les témoignages de Vénézueliens expatriés – qui sont bien sûr à entendre mais qui constituent notre seul « accès » à la parole du peuple vénézuelien dans la presse française. Est-ce que vous, avec votre casquette de secrétaire général du SNJ-CGT, de vice-président de la Fédération européenne des journalistes, d'ancien correspondant à Caracas, et de Vénézuélien, vous avez été sollicité par les médias français ces dernières semaines ?

Non, je n'ai pas été beaucoup sollicité. Mais je viens de donner une interview à un média tchèque. Les médias français préfèrent sans doute des gens qui travaillent encore actuellement sur le sujet. Les citoyens vénézuéliens qui sont sollicités sont ceux qui, comme vous le disiez, sont en exil et qui ont un témoignage de vécu à apporter.

Cela rejoint le thème de la polarisation que j'évoquais tout à l'heure, et qui n'a fait que s'approfondir au cours des années. Cela amène à avoir chacun ses médias, chacun ses canaux. En France, nous entendons très souvent la parole des exilés et très rarement celle du « peuple chaviste », mais l'inverse est également vrai. Aujourd'hui, le Venezuela a aussi les médias de ses alliés. Sur les chaînes hertziennes au Venezuela, on a des canaux iraniens en espagnol, des chaînes chinoises, russes…

J'ai envie de reprendre les mots de la politologue espagnole, Arantxa Tirado Sánchez, qui est une chercheuse ouvriériste qui a vécu à Caracas, et qui a dit : « Le journalisme est mort au Venezuela ». Je suis assez d'accord avec elle. Les médias ont beaucoup joué le rôle d'être vecteur d'une certaine propagande, et pas du tout celui qu'on attend vraiment d'eux : informer de façon impartiale et équilibrée.

Propos recueillis par Jérémie Younes

02.02.2026 à 07:00

Atmosphère de guerre et militarisation du débat public

Jérémie Younes
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Préparation des esprits.

- International /
Texte intégral (5311 mots)

« Économie de guerre », appels au « réarmement », omniprésence des képis médiatiques et de leur lexique militaire, fascination pour l'ordre et la violence : la presse au garde-à-vous semble s'être donné pour mission de nous accoutumer à l'idée de guerre.

« Je sais que je vais choquer certains lecteurs, mais je suis convaincu que quand tout projet un tant soit peu grandiose a déserté la vie politique, la quête de sens ayant comme la nature horreur du vide, une bonne guerre qui vient remplir ce dernier peut faire l'affaire. » Ces mots sont ceux de Luc Ferry dans les pages du Figaro, jeudi 2 octobre 2025. Le philosophe médiatique et ex-ministre pensait choquer ses lecteurs, mais il n'en fut rien. C'est que la déclaration arrivait sur un terrain médiatique déjà bien préparé, réhabitué à l'idée de guerre, à son iconographie, à son lexique, à son décompte quotidien de morts. Proposer aux jeunes de devenir de la chair à canon pour donner un sens à leur existence ? Au fond, Luc Ferry ne faisait que synthétiser une idée qui, si elle n'était pas encore consensuelle, était au moins redevenue entendable dans la presse française : « une bonne guerre » pouvait remplir le vide.

Dans ce « vide », on retrouve les séquelles de l'idée de « fin de l'histoire » de Francis Fukuyama, à laquelle les chefferies journalistiques avaient largement succombé dans les années 1990. « C'était il y a un quart de siècle. Le mur de Berlin tombait, l'URSS implosait. Marx et le communisme étaient morts, enfin ! », résumait à sa façon Arnaud Leparmentier dans Le Monde (14/10/2014). La planète entière allait transiter pacifiquement vers la démocratie libérale, grâce à ce formidable vecteur qu'est l'économie de marché. Hélas, « tout ne s'est pas passé comme prévu », notait déjà Leparmentier, qui prononçait alors « La fin de la fin de l'histoire ». Bien sûr, tout au long de cette période, la guerre n'avait jamais disparu, et la propagande de guerre encore moins. Mais les guerres étaient le plus souvent « lointaines », « asymétriques », « justes », et menées par des États que l'éditocratie place dans le camp de ses « alliés ». C'est ce qui change pour Leparmentier et ses congénères avec les agressions russes en Ukraine, en 2014 puis 2022. Revenu de ses illusions, le monde journalistique a donc peu à peu reconfiguré son discours autour de « la guerre », se sentant manifestement la mission d'entretenir une « atmosphère ». Banalisés, le « fait militaire » et les appels au « réarmement » s'affichent désormais partout, structurent la pensée éditoriale, distillent leurs angles à travers la presse et bousculent la hiérarchie de l'information. Les médias se sentent une responsabilité : et s'il fallait mobiliser ?

À l'antenne de « C dans l'air » (France 5), début mars 2025, la grand reporter à L'Express, Marion Van Renterghem, voit ainsi d'un très bon œil l'appel d'Emmanuel Macron à renforcer les contingents de réservistes : à ses yeux, le discours du président peut « réintroduire la culture de la guerre, la culture de cette évidence de monde en guerre […] chez des Français qui, comme les Européens, ont vécu dans la naïveté des dividendes de la paix et d'un monde bienheureux de la mondialisation heureuse » (6/03/2025). « L'Europe, qui a pratiqué un désarmement unilatéral […] en cultivant le rêve d'une paix éternelle et d'une guerre impossible, se découvre vulnérable, impuissante et marginalisée dans un monde où la paix est impossible et la guerre omniprésente », écrit trois mois plus tard Nicolas Baverez dans Le Figaro (23/06/2025). France Culture, elle, se demande « Comment préparer les hommes à la guerre ? » (30/10/2025) Et dans une lettre consternante à « madame la guerre » dans laquelle il tient à nous faire part de son « adhésion obligée au réarmement, arrachée sans sommations à [s]on pacifisme moribond », l'inénarrable Luc Le Vaillant entend donner l'exemple : « Nous étions tourneurs de pouces assoupis, nous voilà tenus de nous salir les mains dans les remous des régressions ambiantes et des cruautés flambantes. Ainsi finit cette belle époque que je croyais éternelle. » (Libération, 11/03/2025)

Trêve de bons sentiments et de « pacification » par le marché : l'heure est aux empires et à la prédation, au réarmement et à la puissance… ainsi qu'à la réaffirmation brutale de l'esprit colonial, qu'une large frange du personnel médiatico-politique n'a jamais renié, et qui se trouve incontestablement revigoré dans la configuration géopolitique mondiale. « La planète est en train d'être partagée par trois grandes puissances qui se divisent leurs zones d'influence sur notre dos, parce que nous n'existons pas dans ce schéma, prévient Marion Van Renterghem. Et pour ne pas totalement être dépecé, disparaître ou être vassalisé, il vaut mieux essayer d'être fort et donc de se remettre au boulot ! » Le cap est clair, la nouvelle configuration du capitalisme ressemble à une marche vers la guerre, et certains rêvent à haute voix d'un empire européen. Dans l'orchestre, souvent très loin de leur simple mission d'information, les grands médias jouent la partition la plus simple : sonner le clairon.

Le retour médiatique de la guerre

L'accroissement de la surface médiatique de la guerre n'est pas qu'une vague impression et a été objectivée par plusieurs analyses quantitatives. Elle correspond bien entendu à une réalité : « Dans la nuit du 23 au 24 février 2022, Vladimir Poutine déclenche son "opération militaire spéciale" en Ukraine », retrace la Revue des médias de l'INA : « Les caméras se braquent sur l'Ukraine », car l'événement est « très facile à catégoriser et à raconter d'emblée : il s'agit d'une agression interétatique. Le type de guerres dont on pensait qu'elles n'auraient plus cours dans le monde occidental », explique à la revue la chercheuse Anna Colin Lebedev. Aussi, les chaînes d'information en continu se mettent-elles en ordre de bataille. Entre janvier 2022 et fin décembre 2023, elles « mentionnent le conflit à raison de 22 130 fois en moyenne par semaine », avec des périodes de pics d'attention, et une nette « hyperspécialisation » de LCI, qui représente 52% des mentions totales. Si la revue de l'INA note une baisse importante de la couverture au cours des années suivantes, le sujet continue de dominer l'agenda de toutes les chaînes d'info en mars 2025 (à l'exception de CNews, où elle arrive en troisième place [1]), selon une enquête de Reporters sans frontières fondée sur l'analyse des bandeaux d'informations. La thématique « réarmement et enjeux militaires » est ensuite la deuxième traitée sur LCI (16,8%), la troisième sur BFM-TV (10,3%) et Franceinfo (12,2%), la cinquième sur CNews (7,1%). De quoi installer une certaine « ambiance ».

Défilé de généraux sur les plateaux

Pour parler de la guerre, les médias se sont « naturellement » entourés… de militaires. Sur les chaînes d'info, dans les journaux ou à la radio, il est devenu quasi impossible de tomber sur une discussion portant sur l'actualité internationale sans qu'un général en retraite ne soit interrogé. « Nous sommes l'équivalent des médecins au moment du Covid », sourit le général Jérôme Pellistrandi dans L'Express, qui consacre un papier à « Ces généraux français qui crèvent l'écran » (18/02/2023). Le magazine explique que les chaînes, plutôt que de recourir à des journalistes spécialisés, ont préféré recruter ces retraités de l'armée, qui touchent entre 200 et 500 euros par émission. Chacun son espace, et il est bien quadrillé : Jérôme Pellistrandi est le plus souvent sur BFM-TV, Dominique Trinquand passe sur LCI, Jean-Paul Paloméros apparait sur Franceinfo et CNews. Les présentateurs leur donnent du « mon général », et la contradiction en plateau est bien souvent… absente. Dans L'Express toujours, le général Michel Yakovleff « [s'amuse] d'avoir été d'abord sollicité comme "général de l'après-midi", dans un contexte où les antennes demandaient "du général H24" ». Certains de ces intervenants, comme l'immanquable Michel Goya, se sont constitué au fur et à mesure un capital médiatique conséquent, qu'ils n'hésitent pas à faire fructifier en librairie. Ces invités réguliers sont souvent accompagnés en plateau de « consultants en stratégie », « consultant en géopolitique et défense », renforçant encore davantage cette inclinaison pour les hauts gradés et le savoir stratégique.

Le tropisme doit beaucoup au mode de traitement des conflits et des actualités « militaires » dans les chaînes d'info (et au-delà) : le suivi « en temps réel » et les besoins de remplissage d'antenne favorisent, on le sait bien, le commentaire. Ici spécifiquement, le commentaire « stratégique » à tendance sensationnaliste : état du front, lignes d'avancée/recul, nature de l'armement, rendez-vous diplomatiques… Crédo : « Vivre la guerre de l'intérieur » plutôt que l'analyser. Qui de mieux placé que des militaires pour répondre à ce type de cadrage ?

Cette confusion totale de la figure journaliste/militaire et de « la montée en grade » du second dans l'espace journalistique témoigne d'une confusion de leurs pratiques et contribue à l'homogénéisation des discours, en marginalisant totalement les autres approches de la question – qu'elles viennent du monde universitaire, associatif ou politique. Dans L'Express, la confusion entre journalistes et généraux en retraite est admise littéralement :

En décembre, une entrevue a eu lieu entre des représentants du centre de doctrine et d'enseignement du commandement de l'armée de terre et cinq de ces militaires du PAF, réunis pour l'occasion à l'Ecole militaire, à Paris. Autour de la table, Dominique Trinquand, Michel Goya, Jérôme Pellistrandi, le général Christophe Gomart, le général Nicolas Richoux et « des ceintures noires d'Ukraine » – la formule est de Michel Goya. L'occasion de faire valider leurs analyses... mais aussi d'interroger la communication du ministère des Armées. Comme des journalistes, les étoiles en plus.

Rien de neuf cependant : le général et ancien chef d'état-major des Armées Pierre de Villiers avait eu droit, en 2020, à une promotion médiatique démesurée, de CNews à France Inter, de Valeurs Actuelles à L'Obs. On avait pu observer, à l'occasion, le général être interrogé sur toutes sortes de sujets, les budgets, les jeunes de banlieue, le chômage, les réseaux sociaux. Bref, sa construction médiatique l'a peu à peu transformé en « toutologue » comme les autres, invité régulier des matinales ou des magazines du soir, jusqu'à l'envisager (voire l'espérer) comme un candidat pour l'élection présidentielle de 2022.

Position d'autorité, popularité médiatique, confortable complément de retraite voire ambitions politiques, les raisons pour lesquelles ces généraux défilent sur les plateaux ne sont pas bien mystérieuses. Un phénomène de « peopolisation » que l'on a vu à l'œuvre pour d'autres figures médiatiques, en dehors du champ militaire, mais qui, pour le général de Villiers, s'incarne dans une exaltation de l'ordre, de la force et du virilisme. Le pouvoir politique bénéficie lui aussi de cette aura : tout comme les généraux de plateaux, Emmanuel Macron profite selon les médias de « l'effet drapeau » lorsqu'il pose en « chef de guerre ». « L'effet drapeau » est cette expression que les rédactions se repassent pour désigner à mots couverts le « nationalisme ». Lequel ne déplaît guère : « Il me viendrait presque des spasmes de fierté franchouillarde quand je comprends que mon pays râleur et inconséquent pourrait retrouver une centralité perdue. Et que son avantage atomique l'autorise presque à se prétendre le garant du continent », ose Luc Le Vaillant. (Libération, 11/03/2025)

Le corollaire de leur omniprésence est lui aussi évident : on n'entendra pas de critiques de la guerre si l'on invite des professionnels de la guerre. Se dégage ainsi de tous ces plateaux une véritable fascination pour la chose militaire et pour son vocabulaire. Et, sur un autre air que Luc Ferry, ces généraux de plateaux chantent eux aussi la mélodie de la « bonne guerre qui pourrait remplir le vide » (BFM-TV, 24/10/2020) :

- Pierre de Villiers : […] Dans cette jeunesse que je côtoie, dans les cités, aux Mureaux ou ailleurs, ils ont ce besoin d'appartenance. […]

- Ruth Elkrief : À l'armée ils le trouvent.

- Pierre de Villiers : […] On reçoit 25 000 jeunes par an […] et on en fait une unité capable d'aller au combat et de mourir si nécessaire pour la France. C'est quand même magnifique, c'est un signe d'espérance. Ça prouve que c'est possible. […]

Spectacularisation de la guerre

La fascination pour la guerre ne s'incarne pas que dans le recours systématique aux généraux de plateaux. Elle s'affiche aussi en grand sur les Unes de journaux et de magazines. Les hebdomadaires réactionnaires de milieu de semaine, Le Point en tête, se distinguent particulièrement dans cet exercice. Et l'on remarque assez facilement un biais caractéristique de ce magazine « fana-mili » : la guerre est un beau spectacle qui fait de jolies Unes sur lesquelles on peut afficher des gros porte-avions, des drones, des chars et des avions de combat.

Si ces magazines sont assez peu lus, leurs éditorialistes sont omniprésents à la télé et à la radio, et leurs couvertures s'affichent en très grand format dans les villes, sur les panneaux publicitaires, les kiosques et les arrêts de bus : de quoi, là encore, créer une certaine « ambiance », un décor urbain et une musique de fond qui installe des questions dans les esprits : sommes-nous prêts pour faire la guerre ?

L'engouement pour l'armement qui se remarque sur les Unes du Point est un phénomène généralisé. La Croix (10/12/2025) détaille par exemple à ses lecteurs : « Que sait-on des commandes qui devraient être passées en 2026 ? Selon nos informations, elles porteraient sur deux Rafale, quatre systèmes sol-air moyenne portée SPMT-NG, une frégate FDI-Marine, 350 blindés Serval, deux avions patrouilleurs et deux satellites. » Peu importe que ces sigles et ce jargon militaire n'aient aucun sens pour la plupart des lecteurs. De la même façon, Le Figaro tient la chronique régulière des commandes d'armement de l'État, et nous informe en mars 2025 : « Emmanuel Macron annonce que l'armée de l'air et de l'espace "bénéficiera de davantage de commandes de Rafale". » Peut-être est-il utile ici de rappeler que le Rafale est un avion de combat français construit par Dassault Aviation, du groupe Dassault, lequel est propriétaire du Figaro. Il est aussi bon de se souvenir que la France est le deuxième vendeur d'armes mondial : c'est depuis ce pays que cette presse s'exprime. Aussi, certaines productions journalistiques ressemblent-elles à de véritables catalogues de représentants en commerce d'armes.

Une ambiance qui se décline de manière encore plus spectaculaire dans l'audiovisuel avec la floraison de « reportages embedded » dans l'armée, témoignant d'une fascination pour la chose militaire autant que d'une confusion manifeste du métier de journaliste avec celui de propagandiste :

Certaines séquences médiatiques virent carrément à la caricature de ce point de vue, et transforment l'information autour de « la guerre » en divertissement. Exemple avec cette séquence où BFM-TV dans son « forum de Français » invite « William, survivaliste et instructeur de survie » à venir présenter le contenu de « son sac de survie et [à] donne[r] ses conseils en cas de guerre » : le voici qui déballe l'intégralité de son sac, lampe frontale, panneau solaire, gamelle en métal, gourde qui filtre les produits chimiques. « On m'avait parlé d'une arbalète ? » demande avec gourmandise Maxime Switek.

Le thème de l'armement n'existe donc dans les médias que sous l'angle tactique, technologique ou commercial, toujours avec un aspect spectaculaire. Les quelques enquêtes journalistiques qui révèlent les dessous opaques des ventes d'armes ou de composants militaires de la France, comme celles du média d'investigation Disclose, sont, elles, très largement snobées par la grande presse. Quand elles ne font pas l'objet d'un acharnement judiciaire de l'État… [2]

Le « réarmement » : « Pensions ou munitions ? »

Installée comme un refrain lancinant, l'atmosphère de guerre induit de nouvelles questions à mettre à l'agenda médiatique : « Sommes-nous prêts matériellement ? » « Sommes-nous prêts "moralement" ? » Les médias formulent telles quelles ces interrogations, soufflées par le pouvoir, qui sont le plus souvent rhétoriques et servent à justifier la hausse continue des dépenses militaires dans des budgets pourtant austéritaires. De nombreux médias se sont ainsi faits les chantres du nécessaire « réarmement » de la France, après les « 30 ans de désarmement » que constitue la période de « fin de l'histoire », des années 1990 à 2020. Le 5 mars 2025, par exemple, Emmanuel Macron pose en « chef de guerre » et annonce lors d'une allocution « des investissements supplémentaires » en matière de défense, « compte tenu de l'évolution des menaces », et le tout « sans augmenter les impôts » (Le Monde, 5/03/2025). Ni une ni deux, les thuriféraires médiatiques du pouvoir reformulent en un faux dilemme qui va se retrouver à travers toute la presse : « Pensions ou munitions ? » chez Dominique Seux (Les Échos, 10/03/2025), « Les canons ou les allocations ? » chez Étienne Gernelle (RTL, 10/03/2025). L'alternative est posée : ce sera des chars ou la sécu ; l'éditocratie préfère les chars. Rebelote en novembre 2025, après les fameuses déclarations du chef d'état-major des Armées, Fabien Mandon, devant les maires de France, à propos de la nécessité « d'accepter de perdre ses enfants » à la guerre. La presse a fait ses choux gras de ce bout de phrase, mais la suite est tout aussi intéressante : il faudrait également « [accepter] de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production de défense ». Après nous avoir présenté le catalogue, passons aux achats ! « Le chef d'état-major sonne la charge ! », titre Le Parisien (22/10/2025), « Comment le chef d'état-major de l'armée française veut la préparer au choc russe », décrypte Les Échos (6/11/2025). Les déclarations de Fabien Mandon sont mal reçues par « les-Français », les sondages commandés à l'occasion et commentés dans la presse sont chagrins. Au contraire des « investisseurs », pour qui le retour de la guerre sonne comme une bonne nouvelle : « Les rivalités entre grandes puissances [...] ont replacé la question de la sécurité au cœur des priorités des États. [...] Pour les investisseurs, cette nouvelle donne crée des perspectives intéressantes », se réjouit un site pour spéculateur (Boursorama, 20/01). Pour les industriels de la guerre, il y a en effet de quoi se frotter les mains : le 16 janvier, Emmanuel Macron promet « 36 milliards d'euros supplémentaires pour les armées » (La Tribune, 16/01). Et le journal économique de saluer le fait que le président se soit montré « constant » sur le sujet, en doublant le budget défense en 10 ans, « passant de 32,3 milliards d'euros en 2017 à 64 milliards en 2027 ». Convaincu par l'adage « Qui veut la paix prépare la guerre », et faisant mine de croire qu'une course à l'armement peut finir par autre chose que par l'emploi de ces armes, la quasi-totalité de la presse applaudit sans nuance ce virage vers « l'économie de guerre ».

La Tribune dimanche, 9/03/2025.

La « guerre » sort des pages internationales et devient un sujet transversal pour les rédactions. Les services politique, économie ou social peuvent eux aussi s'y pencher. Ainsi les pages « entreprises » du Monde nous gratifient, en mars 2025, d'un dossier en 5 volets : « Les dépenses militaires, levier de croissance ».

Le Monde, 11/03/2025.

Le « réarmement » médiatique des cœurs

Mais le « réarmement » n'est pas que « matériel ». Comme l'indique la première partie de la phrase du général Mandon, il est également « moral ». Ce recours au registre « moral » n'est évidemment que le cache-nez d'une option politique : le nationalisme. Les valeurs morales ici exaltées sont celles du sacrifice pour la nation (« accepter de perdre ses enfants »). Aussi, certains médias se sont-ils donné pour mission de réhabituer « les-Français » à l'idée de guerre. « Les autorités françaises tentent de préparer les esprits à la guerre » résume une dépêche de l'AFP (20/11/2025), « mais le message peine à infuser », regrette Le Télégramme (21/11/2025). « Il faudrait plutôt inquiéter les Français pour préparer une forme d'acceptation des sacrifices nécessaires », avance l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans « C ce soir » (France 5, 21/11/2025), lui qui avait participé à remettre le syntagme « culture de guerre » en circulation au début des années 2000. À ce sujet, David Pujadas s'inquiète (LCI, 20/11/2025) : « Pour refamiliariser [les jeunes] avec l'idée de guerre, est-ce qu'il faut d'abord mettre l'accent sur la mort ? » Voici la fonction du journalisme va-t-en-guerre admise au détour d'une question : nous « refamiliariser » avec l'idée de guerre. Mais sans nous effrayer !

Signe de cette offensive discursive, le terme « réarmement », déjà « matériel » et « moral », va être employé à tort et à travers dans les médias, à nouveau sous l'impulsion du pouvoir politique, pour des sujets qui n'ont qu'un rapport lointain avec la guerre. L'Humanité (5/01) note un « usage obsessionnel du vocabulaire martial : "réarmement démographique", "réarmement économique", "réarmement de l'État", "réarmement civique", "réarmement industriel", "réarmement de la nation" », etc. Plus généralement, l'invasion d'un lexique guerrier dans le vocabulaire politico-médiatique se note aussi dans la variété de sujets contre lesquels « nous sommes en guerre » : guerre contre le Covid-19 (France Culture, 19/02/2021) ; guerre contre le narcotrafic (« C ce soir », France 5, 16/12/2025) ; guerre contre le terrorisme (France Culture, 1/10/2021) ; ou encore… guerre contre les moustiques (Arte, 2/09/2025). Plus récemment, face aux menaces de barrières douanières avec les États-Unis, l'UE a promis de sortir son « bazooka commercial » : l'occasion de faire de jolis titres…

Mutilation du pluralisme

Accroissement de la surface médiatique de la guerre, accaparement de cet espace par des généraux en retraite, spectacularisation, fascination pour les armes, invasion d'un lexique guerrier, campisme et intérêts matériels des propriétaires de presse : le pendant presque logique de cette configuration médiatique est le quasi-effacement de la pluralité des opinions et des approches, en particulier des idées pacifistes. Disqualifiées dans le débat public, qu'elles soient formulées par des universitaires ou des politiques, les idées qui divergent du prêt-à-penser belliciste sont renvoyées au mieux à de la faiblesse – des « béatitudes d'enfant gâté » dans les mots de Luc Le Vaillant –, au pire à un esprit « munichois » et capitulard. Challenges prévient dans un édito (23/10/2025) : « Après Hitler, l'esprit de Munich continue de hanter l'Europe… à ses risques et périls face à Poutine ». La Vie (7/05/2024) synthétise le crédo médiatique : « Le réarmement moral pour lutter contre l'esprit de Munich ». Autant de façons de signifier que les idées pacifistes ne sont pas tolérées dans le champ médiatique. Peut-être plus que sur tout autre sujet, les médias verrouillent et ne laissent exister qu'une seule pensée sur la guerre : celle qui prétend préparer la paix en armant les nations jusqu'aux dents.

Aussi, lorsqu'Emmanuel Macron a annoncé le retour d'un service « vraiment militaire », la presse était-elle en joie et à l'unisson : « Lorsque le chef de l'État quel qu'il soit dit "Il y a une menace" – on la voit tous les jours, sur LCI on informe tous les jours, disait alors Renaud Pila, eh bien, on s'engage ! Et les débats philosophico-philosophiques, on pourra les faire le dimanche à 17h ! » « Merci le SNU ! », s'exclame lui Gauthier Vaillant (L'Opinion, 12/01), qui aura finalement servi selon l'éditorialiste « à légitimer le retour d'un service militaire digne de ce nom. […] Trente ans après sa suspension, le retour du service militaire referme la parenthèse des "dividendes de la paix" ». Et L'Opinion s'en réjouit.

***

Voici dans quelles dispositions du paysage médiatique sont intervenus les guerres en Ukraine, le génocide à Gaza, ou les bombardements de Donald Trump au Venezuela, au Nigeria, au Yémen, en Syrie, en Irak, en Iran, dans les Caraïbes ou dans le Pacifique (AFP, 14/01). « L'opinion ça se travaille » et il est peu de dire que le champ journalistique travaille à nous faire accepter la fatalité de la guerre, en nous faisant baigner dans son atmosphère. Cette presse profondément campiste et focalisée sur les « menaces » russe ou islamiste n'avait toutefois pas anticipé les agissements de l'allié américain contre un territoire affilé à l'espace européen, le Groenland, et s'est vite retrouvée comme un lapin pris dans les phares d'une voiture. Ces derniers développements semblent n'avoir fait que renforcer la conviction des chefferies journalistiques de mettre la guerre et ses manières à l'ordre du jour. BFM-TV, par exemple, a lancé en réaction une nouvelle émission spéciale avec Maxime Switek (21/01). Le titre ? « Quartier Général ». Encore une métaphore militaire, qui sonne comme un aveu involontaire de la façon dont la chaîne envisage son rôle en temps de préparatifs de guerre : un QG de l'armée. Loin, très loin, du métier d'informer.

Jérémie Younes


[1] Après les sujets « identitaires » et liés à « l'insécurité ».

30.01.2026 à 08:27

Sortie du Médiacritiques n°57 : Médias va-t-en-guerre

Acrimed
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Parution le 10 février.

- Médiacritiques
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Le Médiacritiques n°57 sortira de l'imprimerie le 10 février. À commander dès maintenant sur notre site ou à retrouver en librairie. Et surtout, abonnez-vous !

Ce numéro ne sera pas plus diffusé en kiosques que les précédents. Vous pourrez cependant le trouver dans les librairies listées ici, ainsi que sur notre boutique en ligne.

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28.01.2026 à 11:47

Élections municipales : fascination médiatique pour Sarah Knafo

Maxime Friot
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Un « moment » médiatique.

- Médias et extrême droite /
Texte intégral (853 mots)

Un « moment » médiatique, entre fascination et fascisation.

Mercredi 7 janvier 2026, 20h de TF1, Sarah Knafo est interviewée par Gilles Bouleau. Le « moment » télévisuel, étrangement flottant, « ne semble avoir aucun autre but que de dérouler le tapis rouge à l'eurodéputée d'extrême droite et avoir l'exclusivité de l'annonce de sa candidature » à l'élection municipale de Paris, comme le remarque Arrêt sur images (10/01). La séquence médiatique ne fait alors que commencer.

Si Gala dégaine très vite (« Sarah Knafo fait une grande annonce, son compagnon Éric Zemmour aux anges : "En avant !" », 8/01), tous les registres du journalisme politique sont mobilisés : portrait (Le Point, 14/01), couverture de son premier meeting (Marianne, Mediapart, 13/01), entretien (Le Figaro, 18/01), sondages (Le Parisien, 25/01)... Sans oublier, évidemment, les entretiens : Sarah Knafo fait donc le tour des plateaux et des micros : France Inter le 12 janvier, RTL le 16, les « Grandes gueules » de RMC le 23, Franceinfo le 28… On retrouve aussi Sarah Knafo en Une de Valeurs actuelles (26/01)… et comme tête de gondole des « 200 qui feront la France de demain » d'après Le Figaro magazine (16/01).

Sarah Knafo est encore « tata flingueuse » aux côtés des candidates Rachida Dati (LR) et Sophia Chikirou (LFI), en couverture de Marianne (22/01) :

La complaisance n'est pas toujours de mise, il faut bien le dire, mais de toute évidence la candidature de Knafo « fait l'actu ». « Votre réaction à ce qu'a proposé Sarah Knafo ? » demande par exemple Sonia Mabrouk au candidat PS Emmanuel Grégoire. Ou encore : « Comment vous qualifiez le positionnement politique de Mme Sarah Knafo ? » (CNews, 26/01) « Êtes-vous d'extrême droite, Sarah Knafo ? » demandait déjà un Thomas Sotto faussement ingénu quelques jours plus tôt (RTL, 16/01). La réponse sera placardée en vignette, dans un exercice incontestable de banalisation/promotion de l'extrême droite.

Et pendant ce temps, au Point (22/01), on disserte tranquillement sur « le jaune Knafo » (22/01) :

La numéro 2 du parti Reconquête ! arbore de manière quasi-systématique du jaune depuis qu'elle s'est déclaré candidate à la mairie de Paris. Ce jaune se décline en plusieurs pièces : un long manteau droit pour ses rencontres avec les Parisiens, une robe chemise ajustée sur son affiche de campagne, ou encore une ample tunique portée lors d'une récente visite au Grand Palais. Sur son site de campagne, la souverainiste et libérale Knafo vend même des écharpes… jaunes ! […] Du jaune, couleur maîtresse de sa garde-robe ? Ce choix est curieux en termes de stratégie politique. […] Ce pari du jaune s'avère toutefois risqué. Toujours en France, et plus largement en Occident, cette couleur est associée à des symboliques négatives.

Quelques jours plus tard, c'est Le Parisien qui embraye : « Le "jaune Knafo" est-il un atout dans sa campagne pour les municipales à Paris ? » (28/01) Et de développer : « La candidate de Reconquête à la mairie de Paris a fait de son manteau couleur soleil sa signature visuelle. Cette stratégie marketing séduit les militants de Sarah Knafo et attire les passants, dans une palette chromatique politique française déjà saturée d'autres couleurs. »

Et la campagne officielle n'a pas encore commencé…

Maxime Friot

21.01.2026 à 09:00

Médias français : qui possède quoi ?

Jérémie Fabre, Marie Beyer
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Lire plus (183 mots)

Nous publions une carte du paysage médiatique français, qui permet de démêler l'écheveau des concentrations dans la propriété des grands médias. Cette carte est le fruit d'un partenariat entre Acrimed et Le Monde diplomatique. Il est possible de la commander, au format A3, sur notre site.

(cliquer pour agrandir et zoomer)

19.01.2026 à 18:58

Venezuela : quand l'éditocratie légitime l'impérialisme

Jérémie Younes
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La loi du plus fort.

- Loin de l'Amérique Latine /
Texte intégral (3652 mots)

Défendre le droit international ou appuyer l'impérialisme étatsunien ? Les éditorialistes ont tranché.

« C'est un peu facile de dire que c'est toujours l'impérialisme […] mais si on peut faire tomber une dictature, alors pourquoi pas ! Et je crois que c'est ce qu'est en train de faire Trump. » Il est 10h20 sur LCI, samedi 3 janvier, et la chaîne d'info a invité François-Xavier Freland, ancien correspondant au Venezuela, en duplex depuis chez lui, pour analyser les images de bombardements qui arrivent tout juste de Caracas : « On voyait bien de toute façon que ça devenait de plus en plus tendu autour de Noël, explique le journaliste, et beaucoup de Vénézuéliens sur place s'attendaient à une attaque imminente, comme une espèce de cadeau ». L'agression des États-Unis vient tout juste d'avoir lieu et Donald Trump n'a pas encore parlé. Mais l'ancien correspondant le devance : l'intervention militaire est un « cadeau » qui vise à destituer un dictateur narcotrafiquant. C'est un peu facile de dire que c'est toujours l'impérialisme.

Quelques secondes plus tard, l'annonce tombe : Maduro a été enlevé par les États-Unis. Freland exulte :

François-Xavier Freland : C'est un moment historique pour les Vénézuéliens parce que je pense qu'honnêtement ça faisait longtemps qu'ils avaient envie de voir tomber ce régime complètement à la ramasse […]. Maduro espérait peut-être passer pour une victime, pour un martyr de la révolution, mais plus personne n'y croit à sa révolution bolivarienne. D'ailleurs je peux vous dire une chose, en Amérique latine, tout le monde se détourne de ce socialisme du XXIe siècle, qui a ruiné tous les pays qui y avaient adhéré.

Pendant la première heure de l'édition spéciale de LCI, les termes « droit international » ne sont pas prononcés une seule fois à l'antenne. Après avoir été totalement piétiné dans le cadre du traitement médiatique de la question palestinienne, peut-on encore s'en étonner ? Reste qu'en guise d'« information », les professionnels de la parole publique éditorialisent, jugent, bavardent et s'autorisent à commenter « à chaud » sans en savoir encore très long des événements – et encore moins de ses répercussions : la norme de l'apparition médiatique.

« Scènes de liesse » à Caracas : « info en continu » ou scénario préfabriqué ?

Sur France 24 aussi, dans la foulée de l'annonce par Donald Trump de l'enlèvement de Nicolas Maduro, on se met à spéculer : « C'est vrai qu'on s'attend maintenant, peut-être, à voir des scènes de liesse dans les rues », hasarde la présentatrice de l'édition spéciale, Aude Lechrist, qui poursuit « l'info » par anticipation : « C'est ce qu'on l'on diffusera si c'est le cas, bien évidemment. » Mieux équipée en correspondants internationaux que la plupart des autres chaînes d'information, France 24 contacte immédiatement Alice Campaignolle, journaliste française à Caracas. Une anecdote lancée au cours de sa première intervention va rapidement prendre une proportion inattendue… et illustrer de manière spectaculaire la fabrique de « l'information » et des cadrages dominants.

Alice Campaignolle est questionnée par Aude Lechrist sur le « soutien réel de la population à Maduro ». La correspondante répond que « l'on estime les partisans de Nicolas Maduro entre 20 et 30% maximum de la population », et pousse l'analyse un cran plus loin : « En réalité, autour de moi, ces derniers mois, les gens étaient plutôt favorables à une intervention américaine. Ils voyaient cette intervention américaine possible […] comme une libération… » Soudain, Alice Campaignolle s'interrompt, se retourne à moitié et reprend : « … Et je ne sais pas si vous l'entendez autour de moi, mais il y a des gens qui s'exclament à l'heure qu'il est… […] Je tiens à ce que vous le sachiez, les gens s'exclament. » Sur le direct, il fait encore nuit à Caracas et nous n'entendons pas les cris que rapporte la correspondante. Mais « l'info » plaît tellement à la présentatrice qu'elle devient structurante dans la minute qui suit, au point de donner le ton et le cadrage de ses questions à venir.

Face au premier invité en effet – Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à la fondation Jean-Jaurès –, qui évoque une violation flagrante du droit international, la relance d'Aude Lechrist ne se fait pas attendre : « […] Et pourtant, notre correspondante à Caracas nous disait qu'à l'annonce par Donald Trump de la capture du président Maduro, elle assistait, elle entendait des scènes de liesse… » Par un petit glissement sémantique (et un gros raccourci), non seulement les « exclamations » rapportées par Alice Campaignolle sont devenues des « scènes de liesse », mais une impression rapportée à l'instant T est mobilisée pour cadrer l'interview d'un chercheur… et contester un argumentaire fondé sur le droit international. La même scène est rejouée quelques minutes plus tard, face à un autre universitaire, Eduardo Rios (Sciences Po Paris). Aude Lechrist lui pose une première question avant de solliciter de nouveau Alice Campaignolle, en duplex de Caracas :

Aude Lechrist : Cette opération pose des questions de légalité, nous allons y revenir, restez avec nous Eduardo Rios. Mais avant cela, on va retrouver notre correspondante à Caracas, Alice Campaignolle […]. Vous nous parliez au moment de l'annonce de cette capture de scènes de liesse de la part des Vénézuéliens. Est-ce que c'est toujours le cas ? […]

Cette fois, la correspondante est obligée de modérer l'enthousiasme de la présentatrice : « Non, pour le moment, à part quelques cris de joie que j'ai entendus au moment de l'annonce sur les réseaux sociaux, pour le moment tout est extrêmement calme, il est encore tôt ici, les rues sont vides. » Bref, les « scènes de liesse » n'ont pas fait long feu à l'antenne de France 24.

« Venezuela : pourquoi Emmanuel Macron a raison »

Durant les premières heures, les discussions de plateaux vont ainsi fluctuer au gré des informations qui se décantent. Il est tout de même possible d'identifier quelques-uns des axes qui, pour ne pas être systématiques, ont néanmoins contribué au bruit médiatique dominant. À commencer par celui qui affleure des exemples de LCI ou de France 24 : anticiper les justifications « démocratiques » de cette intervention impérialiste avant même la première prise de parole de Donald Trump. Mais ces justifications n'arriveront… jamais. Lors de sa conférence de presse à 17h, le 3 janvier, le président américain ne s'embarrasse que très peu d'enrobage démocratique, affichant sans ambages ses motivations : le contrôle stratégique du Venezuela et de ses ressources naturelles. Pas de quoi enrayer le moulin à parole des radios et des télés françaises, qui vont continuer sur ce thème et trouver en fin de journée un nouvel appui. Et de choix : Emmanuel Macron qui, dans sa réaction officielle, ne dit pas un mot du droit international et affirme d'emblée : « Le peuple vénézuélien est aujourd'hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s'en réjouir. »

C'est un nouveau départ pour l'éditorialisme. Et si la réaction du président de la République surprend la plupart des journaux, les commentateurs ménagent leurs critiques via un tour de passe-passe désormais habituel : le mépris du droit international par Emmanuel Macron n'est pas un fait mais une « accusation de la gauche », résume courageusement Renaud Dély (Franceinfo, 5/01), parmi les plus virulents contempteurs du pouvoir… Et ce, quand les éditorialistes ne volent pas plus directement au secours d'Emmanuel Macron. Anne Saurat-Dubois par exemple, qui déploie une inventivité langagière étonnante sur BFM-TV (5/01) pour justifier l'absence de condamnation d'une violation manifeste du droit international : si le président s'est contenté d'applaudir l'ingérence américaine, c'est parce qu'il a réalisé une « ellipse stratégique ». Qu'en termes galants ces choses-là sont mises !

Peu à peu, et conformément au cadrage d'Emmanuel Macron, les références au droit international vont ainsi s'estomper pour laisser place aux commentaires sur la « chute » d'un dictateur et la libération du peuple vénézuélien. Et comme d'habitude, c'est sur Franceinfo que l'on trouve les meilleurs exégètes du gouvernement français. Dès le 3 janvier, à 19h39, soit 9 minutes après le tweet d'Emmanuel Macron, Laurence Haïm, « journaliste spécialiste des États-Unis », mais aussi ancienne porte-parole d'Emmanuel Macron – ce qui n'est pas précisé dans le bandeau de présentation –, est déjà en plateau pour assurer le service après-vente. La présentatrice la lance : « Il n'y a aucune condamnation dans ce message… » Laurence Haïm n'est pas d'accord et le trouve équilibré :

Laurence Haïm : Non mais c'est un message… Petit 1, c'est très bien vous vous êtes débarrassé d'une crapule. Petit 2, attention ne vous installez pas quand même trop […], la transition doit être démocratique ! Et c'est fait avec beaucoup de diplomatie, mais c'est vraiment le message qui est passé !

Le 5 janvier, dans la matinale de la chaîne, l'inénarrable Alix Bouilhaguet ne fait elle non plus aucun détour : « La réaction d'Emmanuel Macron suscite beaucoup de critiques, mais je vais vous expliquer surtout pourquoi il a raison ! »

Sur LCI, Éric Brunet ne dit rien de différent le lendemain dans son émission (6/01) :

Éric Brunet : Les Européens se roulent par terre depuis ce week-end, expliquant qu'aucune base légale ne permettait aux États-Unis et à Donald Trump, d'enlever, de retenir et de juger le président du Venezuela, Nicolas Maduro. Sauf Emmanuel Macron ! Lui ne se roule pas par terre […]. Au passage, bravo Emmanuel Macron !

« Je m'accommode du fait que le droit international n'ait pas été respecté »

Comme le résume un bandeau de l'émission « Tout est politique », diffusée sur Franceinfo : « Venezuela : la force du droit contre la realpolitik ? » Voici la problématique fondue dans une équation simple, que les journaux vont décliner de façon plus au moins subtile – droit international contre « realpolitik » (Le Parisien, 4/01) ; idéalistes contre réalistes, « herbivores » contre « carnivores » (Paris Match, 6/01) – et à laquelle de nombreux éditorialistes répondent tout de go. Gilles Bornstein par exemple, qui, au cours d'une séquence d'anthologie sur Franceinfo (5/01) avec le docteur en droit public (et invité régulier) Béligh Nabli, a visiblement tranché la question :

- Gilles Bornstein : Je comprends que le droit international doit être une boussole, mais à un moment, il faut parler des peuples. Si ne pas respecter le droit international permet justement de minorer l'importance de la loi du plus fort, alors la question est posée. Vous avez dit « ce qui se joue, c'est un rapport au droit ». Ce qui se joue aussi, c'est l'intérêt du peuple vénézuélien. Et si effectivement, cet acte qui n'a pas respecté le droit international – évidemment on n'y est pas – permet des élections libres et permet que finalement ça aille mieux pour le peuple vénézuélien, alors la question est posée. J'ai un autre exemple.

- Béligh Nabli : Non, non, mais là vous portez atteinte à la souveraineté des Vénézuéliens. C'est pas aux États-Unis d'intervenir pour régler un conflit interne.

- Gilles Bornstein : Ce n'est pas aux États-Unis d'intervenir, théoriquement.

- Béligh Nabli : C'est pas « théoriquement ».

- Gilles Bornstein : Bien sûr, après, il faut voir le résultat. Et ce qu'il en adviendra pour le peuple vénézuélien ne peut pas être complètement évacué, laissez-moi terminer, ne peut pas être complètement évacué du débat. On a eu le même débat au moment de l'intervention américaine à Téhéran. Alors effectivement, les bombardements […] américains contre les installations nucléaires […] venaient à l'encontre du droit international. Mais le monde est-il plus sûr avec un Iran qui a un arsenal nucléaire dégradé, quitte à ce que le droit international... ? […]

- Béligh Nabli : Mais vous changez de registre. Dans un premier temps, vous parlez du « respect du peuple », et après vous parlez d'« un monde plus sûr » : on n'est plus dans le même registre ! Vous n'êtes pas cohérent…

- Gilles Bornstein : Mais je n'ai pas la prétention de... Je ne suis pas un universitaire, je vous dis ce que je ressens en tant que citoyen.

- Béligh Nabli : C'est quand même problématique…

- Gilles Bornstein : Mais, après ces interventions en Iran, par exemple, si le monde est moins dangereux, je m'accommode du fait que le droit international n'ait pas été respecté. Si à la fin des fins, le peuple vénézuélien y trouve son compte, je crois que je m'accommoderais du fait que Donald Trump n'ait pas respecté le droit international.

Au moins, c'est dit.

Gilles Bornstein n'est d'ailleurs pas le seul (ni le premier) à assumer de s'accommoder de la violation du droit international. L'éditorialiste du service public peut notamment s'enorgueillir de tenir une position identique à celle de la tête d'affiche du groupe Bolloré :

Pascal Praud : Eh bien si l'arrestation de Maduro met un terme à la dictature vénézuélienne, si elle apporte la démocratie, si elle freine le narcotrafic dans le monde, je me dirais que la fin justifie les moyens et qu'entre légalité et légitimité – éternel débat qui traverse l'histoire –, je choisirais toujours la légitimité. [1]

Exaltation de la force : déclinaisons médiatiques

Sur BFM Business (5/01), comme l'a relevé Arrêt sur Images, le rédacteur en chef Mathieu Jolivet ne se gêne pas non plus : « La question de s'affranchir du droit international, elle peut se poser légitimement, tout simplement parce qu'aujourd'hui, on ne vit pas dans un monde de bisounours. » « Est-ce une ingérence politique ou le sauvetage d'un peuple ? », se demande plus candidement Europe 1 (5/01). La réponse ne se fait pas attendre : « C'est le retour de la realpolitik, c'est le retour des sphères d'influence », explique le rédacteur en chef du journal d'extrême droite Frontières, Erik Tegnér, chose que l'on a du mal à comprendre en France, regrette-t-il, « car nous n'avons plus de sphère d'influence : l'Afrique, on l'a totalement quittée ».

À travers la presse écrite aussi, les exaltations de la force contre le droit sont légion. Dans un édito du 4 janvier titré justement « Realpolitik », qui semble être le mot choisi par certains pour parler d'impérialisme, le rédacteur en chef du Parisien Frédéric Michel s'exclame :

Frédéric Michel : On peut toujours applaudir des deux mains la chute d'un monstre. Après des années de répression et de violences, Nicolas Maduro laisse le Venezuela exsangue, miné par la pauvreté et l'insécurité alimentaire. […] Comment dès lors ne pas se réjouir de son arrestation ?

Dans la suite de son papier, le journaliste qualifie Nicolas Maduro de « vermine » [2] dont « l'opération clandestine » américaine a « débarrassé la planète ». Même ambiance à l'Opinion (4/01), avec le bien nommé Éric Le Boucher : « Voir le tyran Nicolas Maduro menotté dans un jogging immonde et emporté vers New-York : quoiqu'on en pense, l'image fait plaisir. » Au lendemain des bombardements américains, le titre de son édito est le suivant : « Et si 2026 nous rapportait de l'optimisme ? » Guillaume Roquette du Figaro est sur la même ligne :

Guillaume Roquette : […] Le procédé employé par Donald Trump prend indéniablement de sérieuses libertés avec les règles de souveraineté territoriale. Et alors ? Les forces spéciales américaines n'ont-elles pas fait œuvre de salubrité publique en débarrassant le Venezuela d'un dictateur qui a ruiné son pays, emprisonné ses opposants et contraint à l'exil 8 millions de personnes ?

Dans le FigaroVox (6/01), le chroniqueur Julien de Saint-Lalanne légitime lui aussi la loi du plus fort (et la ligne de son groupe de presse) en orientant copieusement la réponse d'une question qui, en première instance, ne devrait même pas en être une : « L'arrestation de Nicolas Maduro est-elle vraiment contraire au droit international ? » Le choix du terme « arrestation » n'est en outre pas innocent puisqu'il consiste à présenter les bombardements américains et l'enlèvement du président vénézuélien comme une « opération de police » contre un narco-criminel – un argument au cœur de la propagande étasunienne. Les défenseurs de cette vision des choses ont en tout cas micro ouvert dans « C ce soir » (5/01) : « Les États-Unis ici ont agi […] en position de légitime défense, ose le journaliste Gérard Olivier, parce que le trafic de drogue orchestré, dans lequel le Venezuela participe, tue des dizaines de millions de personnes tous les ans ».

Haro sur LFI

Ce déferlement éditorial dans une large partie de la presse a un corollaire évident : celui de renvoyer à leur naïveté toutes les expressions, qu'elles soient politiques ou universitaires, qui se sont attachées à dénoncer l'agression impérialiste. La séquence a donc donné lieu à un nouvel intense épisode de matraquage des positions de la gauche en général, et des insoumis en particulier, à grands coups de chroniques assassines et d'interviews « interrogatoires ». Ainsi, les interviews matinales de Manuel Bompard chez Thomas Sotto (RTL, 5/01) et de Mathilde Panot chez Apolline de Malherbe (BFM-TV, 7/01) sont remarquablement similaires, tous deux sommés de répondre à la question : « Nicolas Maduro était-il un dictateur ? » Le sous-texte n'est pas exprimé par les présentateurs, mais c'est tout comme : si Maduro est un dictateur, alors on peut se réjouir de sa chute, et, conséquemment, de l'intervention américaine. Anticipant certainement ce cheminement de pensée, et manifestement coordonnés, Bompard et Panot tentent tous deux d'éviter l'obstacle : « Ce n'est pas la question qui se pose » dit Panot, « ce n'est pas la question qui est posée », répond Bompard. Mais force est de constater que dans ce cas précis, les effets de cadrage sont si puissants que les tentatives de le déjouer sont vaines : la question, qui apparaît simple, est réitérée plusieurs fois par les présentateurs. Et les insoumis, refusant de répondre, semblent s'embourber…

***

Dans la foulée de toute cette production médiatique, dont on peut trouver d'autres extraits chez Arrêt sur images, ici et , ou encore sous la plume de Samuel Gontier, plusieurs journaux ou antennes se sont demandé si le droit international avait été définitivement enterré par Donald Trump au Venezuela. Dans les médias en tout cas, les funérailles avaient déjà eu lieu à Gaza.

Jérémie Younes


[2] « Vermine » qui se transformera en « personnage méprisable » dans l'édition papier du lendemain.

15.01.2026 à 10:16

Laïcité : comment les grands médias sabotent le débat public

Jérémie Younes, Pauline Perrenot
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Entretien avec Nicolas Cadène et Hicham Benaissa.

- Racisme, antisémitisme, xénophobie, homophobie /
Texte intégral (9278 mots)

Les 120 ans de la loi de 1905 sur la laïcité ont donné lieu, dans les grands médias, à une série de productions en tout genre. « Émissions spéciales », « débats », éditoriaux, etc. ont entretenu les biais traditionnels qui contribuent, depuis plus de vingt ans, à brouiller – si ce n'est à totalement falsifier – le débat public sur cette question. Nous en avons discuté avec Nicolas Cadène et Hicham Benaissa. Nicolas Cadène est ancien rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité auprès du Premier ministre (2013-2021) et le cofondateur de la Vigie de la laïcité. Il a récemment quitté la haute fonction publique pour se consacrer, en tant que consultant-formateur, à la laïcité et à la gestion des faits religieux, notamment. Hicham Benaissa est sociologue rattaché au GSRL (EPHE-CNRS). Il travaille sur les effets sociaux et politiques de la présence musulmane durable en France, en particulier à partir des trajectoires issues de l'immigration maghrébine. Parallèlement à son travail de recherche, il intervient depuis plus de dix ans sur la gestion du « fait religieux ». Il a conçu et animé plusieurs centaines de formations, réalisé de nombreux diagnostics, et accompagné deux grands groupes ainsi qu'une commune dans la définition de leur politique « laïcité ».

Pour construire cet entretien, nous nous sommes principalement appuyés sur deux émissions diffusées dans le cadre des 120 ans de la loi de 1905 sur la laïcité. La première est celle à laquelle a participé Hicham Benaissa – « C ce soir » (France 5, 8/12/2025) –, présentée par Karim Rissouli, qui réunissait deux sociologues – Alain Policar et Hicham Benaissa –, la journaliste Héloïse de Neuville, sous-cheffe du service « Religion » du quotidien La Croix, l'écrivaine et réalisatrice Émilie Frèche, le journaliste Éric Fottorino (Le 1 ; Zadig) et une professeure de lettres classiques, Delphine Girard, autrice du livre Madame, vous n'avez pas le droit ! Défendre la laïcité après le choc Samuel Paty, qui lui valut portraits et entretiens dans toute la presse conservatrice et réactionnaire, de L'Express à Europe 1 en passant par Le Figaro, Le Point, Marianne, RMC, etc.

La deuxième est une émission spéciale produite et diffusée par France 2 – « Laïcité, l'exception française - 120 ans, et maintenant ? » (9/12/2025) – présentée en direct du Panthéon par Caroline Roux en l'absence de tout universitaire spécialiste de la laïcité, mais en compagnie d'une ribambelle de commentateurs et/ou polémistes médiatiques, sans oublier le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez.

Acrimed : Nous avons ici deux dispositifs qui condensent selon nous beaucoup des biais journalistiques qui contribuent à défigurer le débat public sur la laïcité. Avant d'en venir à ces biais de fond, pouvez-vous nous parler des sollicitations de ces médias, en commençant peut-être par Hicham : comment vous a-t-on proposé cette émission de « C ce soir » ? Comment vous en a-t-on présenté les angles, et peut-être les invités qui seraient à vos côtés ?

Hicham Benaissa : Ce n'est pas la première fois que je suis invité à « C se soir ». Quand elle nous sollicite, l'équipe s'entretient au préalable par téléphone avec l'ensemble des intervenants possibles, qui pourraient faire partie du panel. C'est une façon de faire chez eux qui est assez courante. Par le passé, il m'est arrivé de nombreuses fois d'être contacté, avant d'être annulé à la dernière minute. Là, avec les 120 ans de la loi sur la laïcité, j'ai été contacté la veille, le dimanche, et on m'a demandé de répondre assez rapidement. J'ai longtemps réfléchi avant d'y aller, pour toutes les raisons que l'on va sûrement aborder par la suite. À commencer par la problématique telle qu'elle était posée, par l'intitulé de l'émission : « Laïcité, c'est quoi le problème ? ». On est là dans un cadrage déjà bien particulier de la thématique de la laïcité puisque ça pose comme évidence qu'il y a un problème. Est-ce que c'est si évident que ça qu'il y a un problème avec la laïcité ? Et cette manière de poser la question est aussi une manière d'y répondre… Donc pour tout vous dire, je pressentais un peu un traquenard. J'en ai discuté un peu autour de moi et j'ai décidé d'y aller, aussi par ras-le-bol : ça suffit ! Ça suffit d'entendre la question de la laïcité être problématisée de cette manière. L'idée, c'était de jouer le jeu télévisé en étant un peu plus offensif. Je ne suis pas naïf. Je savais très bien à quoi j'allais me confronter, et je m'y suis plié en répondant au jeu du clash.

Quant au plateau de France 2 organisé à l'occasion des 120 ans de la loi de 1905, Nicolas Cadène, vous avez critiqué le panel des invités en amont de la diffusion de l'émission, à laquelle vous n'étiez d'ailleurs pas convié – ni vous, ni aucun autre connaisseur du droit de la laïcité.

Nicolas Cadène : Caroline Roux ne m'a jamais invité dans l'émission qu'elle anime quotidiennement sur France 5, alors même que j'avais eu quelques contacts avec des membres de son équipe, qui souhaitaient, eux, me voir intervenir sur le plateau. Ça ne s'est jamais fait. A priori parce que, si j'ai bien compris, elle a elle-même une position assez arrêtée sur le sujet. Ce qui m'interroge d'emblée dans le sens où je ne fais que rappeler le droit. Ma position n'est pas une opinion, c'est celle du droit. En revanche, j'assume m'opposer à une évolution excessive du droit en la matière et qui aurait pour conséquence de briser l'équilibre posé par la loi de 1905. Force est de constater que les intervenants sollicités pour cette émission de France 2 ont une position qui n'est pas conforme au droit. C'est pour cela que j'insiste : il ne s'agit pas de se plaindre de ne pas être invité, il s'agit de se plaindre du fait que le service public, pour parler d'un sujet important comme celui de la laïcité, n'invite pas de connaisseur du droit de la laïcité, mais des polémistes ou des philosophes, qui tiennent pour la plupart des positions qui s'opposent de facto à la loi de 1905 dont les 120 ans étaient pourtant célébrés. Il faut ajouter à cela que ces mêmes intervenants n'assument pas s'opposer au droit, ce qui conduit à laisser penser aux téléspectateurs que ce qu'ils disent est conforme à ce qu'est la laïcité dans les textes, alors que ce n'est pas le cas. Ça, ça me paraît très problématique, a fortiori sur une chaîne de service public, qui est quand même censée informer sur le cadre juridique dont il est question.

Pour rebondir sur ce que disait Hicham à l'instant, je le rejoins sur le fait qu'il est important d'aller dans les grands médias malgré la lourdeur des dispositifs. D'une part, parce que la diffusion d'idées fausses sur le sujet mine la cohésion nationale. Et d'autre part, parce que les mauvaises interprétations de la laïcité qui ont cours dans le débat public ont des répercussions concrètes sur le terrain. Ça conduit à des mauvaises applications du principe, parfois même à des discriminations. Donc évidemment, les rares fois où on nous sollicite encore, on dit, sauf impossibilité matérielle, « oui ». Mais je remarque que « C ce soir » ne m'a plus sollicité depuis un an et demi alors qu'auparavant, j'étais régulièrement invité quand ils traitaient de laïcité.

Dans les dispositifs dont nous parlons, il y a deux choses distinctes : soit l'absence de véritables experts du sujet, soit la mise en équivalence d'interlocuteurs aux statuts très différents, et donc aux registres d'intervention très différents : sociologues « contre » polémistes, chercheurs « contre » journalistes, juristes « contre » responsables politiques, etc. Pouvez-vous nous parler des effets de ces conditions de « débat » ?

Hicham Benaissa : Il y a quelques jours, j'ai revu une interview que Pierre Bourdieu avait donnée à une télévision catalane après la parution de Sur la télévision, à la fin des années 1990 [1]. Il dit que la télévision est une menace pour la vie intellectuelle et, indirectement, une menace pour la démocratie. Inutile de revenir sur ce qu'il a admirablement démontré dans ses ouvrages et ses articles. Mais j'en parle parce que je me suis demandé ce qu'il dirait aujourd'hui. Entre la fin des années 1990 et aujourd'hui, l'intensification des mécanismes qu'il a décrits est flagrante, notamment cette pratique homogénéisante des dispositifs médiatiques. Un exemple : sur le plateau de « C ce soir », en début d'émission, Karim Rissouli dit à Éric Fottorino : « Laïcité, c'est quoi le problème ? On a repris le titre de votre journal hebdo, Le 1. » C'est assez drôle. C'est une manière tout à fait concrète de voir comment dans le champ journalistique, ce que disait très bien Bourdieu, on se copie les uns les autres. Au bout du compte, c'est ce qui crée du consensus : une culture commune, une manière identique de poser les questions, etc. Ensuite, je l'ai bien vu : faire des équivalences de discours entre des registres totalement différents, entre un discours émotionnel et un discours argumenté, scientifique, objectif ou à tendance objectivante, c'est le piège absolu ! Et c'est exactement ce qui s'est passé sur le plateau de « C ce soir ». En face de moi, Émilie Frèche a écrit un livre adapté en pièce de théâtre sur l'assassinat de Samuel Paty. Inutile de repréciser à quel point cet événement est une tragédie. Mais vous voyez bien que si on entre sur le terrain de la laïcité par le prisme émotionnel, c'est fini, on ne peut plus en sortir. Et c'est très difficile de faire face. D'ailleurs, dans l'émission, ça se finit par cette dame qui dit à Alain Policar, un sociologue, que son discours aurait pu être tenu par celui qui a appelé au djihad, en gros, à tuer Samuel Paty.

Elle lui dit précisément : « Je vais vous faire hurler, mais quand je vous entends, bah j'entends Abdelhakim Sefrioui dans la vidéo qu'il a faite contre Samuel Paty. » [2] Ceci alors qu'Alain Policar critiquait simplement la loi dite « contre le séparatisme » – « Qui est séparatiste ? A priori, ce sont les musulmans. C'est-à-dire qu'il y a un soupçon constant sur une partie de la population. » – et citait un récent ouvrage co-écrit par les chercheurs Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin [3] pour dire qu'il aimerait que la France « soit un peu plus accueillante » et « qu'elle ait moins de difficulté par rapport à l'altérité ».

Hicham Benaissa : Voilà. Qu'est-ce que vous voulez faire quand on est face à cela ? Honnêtement, c'est très difficile de se confronter à ce type de réaction à chaud sur un plateau. Je voulais ajouter aussi, parce qu'on ne se le représente jamais suffisamment bien, ce que ça veut dire d'être sur un plateau télé. Quand on parle de la force du consensus, il faudrait en parler quasiment au sens physique du terme. La force du consensus, on la sent dans le corps. Quand on s'assoit sur un plateau télé, le protocole crée une ambiance qui n'a rien de naturel et dont on ressent les effets physiquement. Et quand en plus de cela, un rapport de forces s'installe très vite en votre défaveur, qu'une forme de complicité se crée sur le plateau entre les uns et les autres, qui se connaissent plus ou moins, et qui se parlent dans une espèce de langage commun, on voit très bien s'exercer sur nous une force physique. C'est aussi ce qui peut créer l'autocensure. L'autocensure, on la sent d'abord dans et par le corps. Je ne sais pas quelle est l'expérience de Nicolas Cadène à ce niveau-là, mais en tout cas, moi, je le ressens comme ça. Quand on parle de la « force du consensus », ça n'a rien d'abstrait, c'est très concret et ça passe d'abord par le corps. C'est donc une énergie incroyable qu'il nous faut développer non pas uniquement contre nos interlocuteurs, mais contre cette force qu'on intériorise dans le cours de la discussion même. Il y a quelque chose qui se passe dans le cadre du débat : peu à peu, on se voit absorber par la force du consensus. Et il faut être très fort pour résister à cela.

Par définition, le cadrage cadre la pensée. Et je pense que les dispositifs médiatiques, en l'état actuel, rendent impossible la pensée. En réalité, dans un dispositif comme celui auquel j'ai participé moi-même, on ne pense pas. Je vois bien qu'il faut répondre par formules rapides. Le sujet de la laïcité s'y prête parfaitement : vous dites « laïcité », il y a quelque chose qui s'enclenche très vite dans les têtes. Il y a tellement de présupposés, de « déjà entendu » entre les émetteurs et le récepteur, que tout le monde a compris avant même que quelque chose d'intéressant ne soit dit…

Nicolas Cadène : C'est très vrai, je souscris à tout ce qui vient d'être dit. Il y a des plateaux sur lesquels vous n'êtes que la caution et où vous ne pouvez même pas développer des arguments. Dans ce cas de figure, si votre voix modérée ne peut même pas être entendue, ça ne sert à rien. Mais si elle peut l'être a minima, je pense qu'il faut quand même y aller pour ne pas laisser l'espace aux faussaires. Le problème, c'est que c'est dur. Psychologiquement et physiquement, comme le disait Hicham. Il faut tenir et je comprends que beaucoup n'aient pas – ou plus – envie de le faire.

Et pour en revenir à la question du nivellement, c'est ce qui nous paraissait ahurissant à Jean-Louis Bianco ou à moi-même il y a dix ans déjà : le fait que les médias mettent un signe d'égalité entre la parole institutionnelle de l'Observatoire de la laïcité, qui n'a jamais été mise en défaut en droit, et la parole d'un polémiste du Printemps républicain, par exemple. Or, il n'y a pas d'équivalence entre le rappel du droit en vigueur et l'affirmation de contre-vérités. Pour les médias qui nous invitaient en revanche, il apparaissait normal, évident même, d'avoir en face une personne du Printemps républicain ou de tout mouvement opposé à l'Observatoire, même si son propos était ouvertement contraire au droit ou s'il consistait à réécrire l'histoire de notre pays. Comme s'il était toujours nécessaire de mettre un contre-argumentaire en face de la laïcité telle que reprise par notre Constitution. Eh bien non : on n'est pas obligé d'avoir quelqu'un qui raconte n'importe quoi. Mais on a désormais l'affirmation que « tout se vaut », que toutes les paroles se valent. Si on veut célébrer les 120 ans de la loi de 1905 et expliquer au grand public ce que dit la loi de 1905, il n'y a aucune utilité, et même aucune pertinence à inviter un polémiste qui raconte n'importe quoi tant sur le droit que sur l'histoire de la laïcité. C'est pourtant devenu la norme, puisque désormais, on a des plateaux où ne sont invités que des polémistes ou des « intellectuels » qui, s'ils ont le droit d'avoir leur idée sur le sujet, n'ont pas à affirmer, sur le service public, de manière très péremptoire des idées totalement erronées, sans même être contredit par l'animateur du débat, et donc sans que l'auditeur ne sache que c'est faux. On laisse dire. On laisse développer des absurdités, on laisse diffuser l'idée que la laïcité serait un outil de contrôle social, un outil d'exclusion. On ne peut ensuite s'étonner de son rejet par certains : ce n'est pas la laïcité qui est rejetée, c'est celle falsifiée.

On peut peut-être s'arrêter sur ce point : la profusion d'erreurs, d'approximations et de mensonges qui circulent dans le débat public. Un phénomène que favorisent les dispositifs dont nous parlons depuis le début. À vos yeux Nicolas Cadène, quelles sont les principales faussetés qui, de manière récurrente, polluent le débat public sur le sujet de la laïcité ?

Nicolas Cadène : Il y en a tellement… Ce qui est ahurissant, c'est que dans l'émission de France 2, même le titre est faux. Il faut le faire quand même ! « Laïcité, l'exception française ». Non, la laïcité n'est pas une exception française. Il y a même eu des États qui ont adopté définitivement la laïcité avant la France. Donc on commence déjà par un titre complètement erroné, qui alimente cette idée selon laquelle nous serions vraiment exceptionnels, nous, Français, les seuls à avoir inventé cette chose géniale. Ce n'est pas vrai, mais vous voyez déjà comment se crée un sous-entendu : « les autres ne peuvent pas parler de laïcité » ; « si on ne nous comprend pas, c'est normal, on est les seuls à l'avoir inventée ». Une autre idée fausse, la plus courante, et qui était d'ailleurs centrale dans l'émission de France 2, c'est la réduction du débat de la laïcité à la question de la neutralité. On parle sans cesse de neutralité pour parler de laïcité, et d'une neutralité qui excède largement le service public. Or, la laïcité ne prévoit la neutralité que pour ceux qui exercent une mission de service public. En aucune manière celle des individus n'est en question : dès lors qu'il n'y a pas de trouble à l'ordre public, dès lors qu'on n'impose pas sa conviction à autrui, ça n'a aucun sens de « neutraliser » les individus puisque la laïcité garantit les libertés individuelles. C'est même totalement contraire à la laïcité. Pourtant, dans ces émissions, on n'a de cesse de parler de neutralisation des individus. Comme si c'était une évidence, comme si cela relevait de la laïcité. Non, ça ne relève pas de la laïcité. Je le répète, la laïcité n'est pas un outil d'ordre moral ou de contrôle.

Il y a donc des confusions basiques de cet ordre-là qui ne sont jamais contestées. Et parce qu'elles sont dorénavant monnaie courante, elles alimentent parfois, en particulier parmi les jeunes, une mauvaise compréhension de la laïcité, en tout cas un rejet de cette laïcité qui n'est pas la vraie laïcité. Les commentateurs qui opèrent ces confusions sont ceux-là mêmes qui s'offusquent, sans contradiction, du fait que « les jeunes n'aiment pas la laïcité ». Mais là encore, c'est faux : quand on regarde les enquêtes de terrain sociologiques, comme celles qu'ont réalisées Philippe Portier et Charles Mercier [4], qui font partie de la Vigie de la Laïcité, ce n'est pas ce qu'on voit. Ce qu'on voit, c'est simplement qu'en réalité, les jeunes sont dans une acception libérale de la laïcité… comme l'était Aristide Briand. Et qu'ils ne comprennent pas une laïcité qui serait une simple multiplicité d'interdits.

Justement, il y a un éléphant dans la pièce depuis le début de la discussion : très souvent, les émissions, interviews et articles sur la laïcité portent en réalité … sur l'islam et les musulmans [5]. Depuis quand ce cadrage domine-t-il la question de la laïcité ?

Hicham Benaissa : Généralement en effet, quand on parle d'« un problème avec la laïcité », en sous-texte, on dit qu'il y a une présence religieuse, « visible », « nouvelle », qui est celle de l'islam, et qui poserait des « problèmes nouveaux » à la laïcité. C'est ça, l'implicite des questions. Parfois même explicite. Tout cela remonte au rapport Baroin de 2003. On est au lendemain du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l'élection présidentielle. Suite à cela, la droite se réunit et se pose la question de comment récupérer l'électorat de l'extrême droite. Un an après ces élections, le rapport Baroin est publié. Et quelques mois après, c'est la loi sur le voile de 2004. Que dit le rapport Baroin ? Il faut le lire : c'est déjà très clair, ça s'appelle « la nouvelle laïcité ». En gros, il est dit que la laïcité est une valeur traditionnellement de gauche, devenue aujourd'hui consensuelle, et qu'il faut que la droite l'accapare pour en faire un outil idéologique nouveau, tourné contre une nouvelle visibilité qui serait la visibilité religieuse musulmane. Ou comment faire de la laïcité une valeur conservatrice : c'est ça qui s'est passé au début des années 2000. Et je pense que nous sommes encore dans cette dynamique. Nous subissons encore les effets de ce tournant idéologique de la droite conservatrice, commencé au lendemain de l'arrivée de l'extrême droite au second tour, qui a donc fait bouger l'échiquier politique vers des thématiques d'extrême droite. Et la laïcité en a fait partie. C'est aujourd'hui devenu une thématique globalement investie par la droite et l'extrême droite, une espèce de refuge de l'identité nationale contre la visibilité religieuse posée comme un problème. On ne comprend pas les débats sur la laïcité si on ne voit pas l'usage politique et idéologique qui a été fait de cette question au tournant des années 2000, impulsé par la droite conservatrice, et qui imprègne aujourd'hui le cadrage médiatique dominant. Je parlais de la force du consensus tout à l'heure et il faut immédiatement ajouter qu'un consensus se crée toujours par de la sociologie pratique. La production de rapports officiels, la répétition régulière de certaines idées dans les médias, la mobilisation active d'entrepreneurs de morale… : tout ce travail concret fait qu'on se réveille un matin et puis, en effet, on a intériorisé l'idée qu'il y a un « problème » avec la laïcité. Il faut bien se rendre compte que les « idées » ne tombent jamais du ciel.

D'ailleurs, au cours de l'émission « C ce soir », la journaliste Héloïse de Neuville (La Croix) « vend la mèche » comme vous le relevez en direct : elle admet, au détour d'une réponse, que le débat ne porte pas tellement sur la « laïcité » mais bien plutôt sur « l'insécurité culturelle ». Donc sous le titre « Laïcité, c'est quoi le problème ? », il faut en réalité entendre que le « problème », c'est la visibilité musulmane.

Hicham Benaissa : Oui, elle a vendu la mèche parce que comme l'a dit tout à l'heure Nicolas, en réalité, il n'y a pas de problème juridique posé par la visibilité religieuse musulmane en tant que telle. La laïcité, dans ses principes juridiques, admet tout à fait la présence visible de signes, d'expressions, de pratiques religieuses. Elle les régule, elle fait cohabiter, coexister des croyants et des non-croyants. C'est ça l'ambition politique de la laïcité. Ambition toujours mise à l'épreuve, je ne le conteste pas. Mais c'est un mode d'organisation politique, ce n'est pas du tout un principe de jugement normatif. Or, c'est pourtant ce qu'elle est devenue, c'est-à-dire une valeur en soi, qui juge, qui juge les pratiques et les croyances. Mais ce qu'on est en train de dire là est inaudible. Inaudible dans l'espace des débats public et politique.

Ajoutons qu'aujourd'hui construite comme un « problème », cette visibilité religieuse n'est pourtant pas nouvelle. Sans remonter jusqu'à l'empire colonial, on peut rappeler qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les travailleurs immigrés maghrébins arrivent en France et se retrouvent très nombreux dans les usines, à Renault, Bouygues, etc. À l'époque, c'est à dire dans les années 1960-70, ces grandes entreprises créent des salles de culte pour leurs salariés musulmans. Ce que je veux dire par là, c'est que l'évidence selon laquelle la visibilité de la pratique religieuse musulmane est nouvelle, c'est un préjugé. C'est un préjugé, et il est faux historiquement. La vraie question, selon moi, ce n'est donc pas de se demander « pourquoi l'islam est devenu visible ? », mais pourquoi cette visibilité est devenue un problème ; et dans quel cadre socio-politique elle est interprétée comme tel.

Les grèves ouvrières de l'automobile, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, ont d'ailleurs signé l'émergence d'un « problème musulman » dans le débat public : Thomas Deltombe retrace cela dans L'islam imaginaire (2007), les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed l'ont analysé également (2016), de même que Vincent Gay (2021). Tout récemment encore, le film « Le Repli » de Joseph Paris (2024) donnait à voir des archives d'Antenne 2 ou de TF1 particulièrement édifiantes pour qui s'interroge sur la normalisation des discours racistes par les élites politiques et médiatiques. Mais il semble qu'à l'époque, dans le traitement médiatique, le prisme de la « laïcité » n'était pas présent : elle n'était pas (encore) mobilisée, ni reliée comme aujourd'hui au « problème musulman », qui, lui, était posé comme tel par les chefferies journalistiques.

Hicham Benaissa : On pourrait aussi parler de 1989, avec l'« affaire du voile de Creil », qui fait émerger très fortement la question du voile dans l'espace public. Il y a eu un papier à l'époque, de Finkielkraut, Badinter et compagnie, qui parlaient d'un « Munich de l'éducation nationale » dans Le Nouvel Observateur – un papier qui avait fait scandale, évidemment. C'est là où il faudrait que je revienne rapidement sur ce que j'ai appelé tout à l'heure des « entrepreneurs de morale ». C'est un concept qui nous vient de la sociologie interactionniste de l'école de Chicago. Un entrepreneur de morale, c'est une personne (ou un groupe de personnes) qui intervient dans les débats publics en faisant exister un « problème », en le nommant, en l'exagérant, en imposant des frontières entre le normal et l'anormal, la norme et la déviance, puis en réclamant des réponses politiques adéquates (lois, sanctions, débats, etc.). Ce n'est donc pas seulement un moraliste, c'est surtout un producteur de catégories, quelqu'un qui met en récit le réel, organise notre manière collective de le percevoir, et donc de le définir. Tout cela me permet seulement de bien faire comprendre que le thème de la laïcité ne se serait jamais imposé de lui-même, en quelque sorte, s'il n'y avait pas eu tout ce travail social de catégorisation du réel. Il y a déjà dans ce papier de 1989 une bonne partie de ce qu'on retrouvera dans le rapport Baroin en 2003 dont j'ai déjà parlé. La dramatisation par le petit écran de l'affaire de trois jeunes filles qui portaient le foulard dans un collège à Creil, suivie de tous ces entrepreneurs de morale tenant à s'en offusquer publiquement et pathétiquement, a posé les jalons de la manière dont la laïcité sera mise en récit. C'est-à-dire sous la forme d'un combat, d'un conflit de valeurs presque civilisationnelles : d'un côté, la laïcité, la France, ses valeurs, son identité profonde, et à la fin des fins, l'Occident ; et de l'autre, la présence musulmane en France, avec ses coutumes et ses principes « idiosyncrasiques », c'est-à-dire ce que certains ont construit comme l'Orient, ou l'Islam avec un grand « i ». Bourdieu explique dans un texte lumineux, « Le Nord et le Midi » [6], qu'on peut tout à fait user et abuser de toute une rhétorique rationaliste et pseudo-scientifique tout en fondant les postulats premiers de son argumentation sur des systèmes d'oppositions binaires et mythiques (Nord/Sud, Chaud/Froid, et ici en l'occurrence Islam/Occident). Le problème, c'est que ça crée des effets de vérité très puissants parce que ça reprend sous des aspects apparemment nouveaux et indiscutables des préjugés orientalistes installés depuis des siècles dans les structures de nos représentations collectives. Par conséquent, il faut voir la problématisation de la laïcité comme un processus démarré au tournant des années 1990 et parachevé, selon moi, au début des années 2000.

Nicolas Cadène : Le glissement d'un prétendu « problème musulman » vers un supposé « problème de laïcité » est l'un des malentendus les plus lourds de conséquences dans le débat public français contemporain. Depuis la fin des années 1980, les marqueurs médiatiques et politiques de la laïcité se sont progressivement confondus avec des débats identitaires, sécuritaires et migratoires. On a peu à peu fait de l'islam, ou plus exactement des Français de confession musulmane, un objet central du débat laïque, comme si la laïcité avait été conçue pour « gérer » une religion en particulier. C'est historiquement, juridiquement et politiquement faux. Une confusion grave et dangereuse s'est installée, entre la pratique ordinaire de l'islam et l'idéologie islamiste radicale, pourtant (heureusement) très minoritaire. Cette confusion est alimentée par un traitement médiatique anxiogène, qui entretient l'idée d'un continuum imaginaire entre pratique religieuse visible et radicalisation violente. On peut citer ici un rapport sénatorial ahurissant, qui a même prétendu dessiner un continuum entre voile et terrorisme. Comme si l'on pouvait, sans honte, placer Malala, Amina J. Mohammed ou Latifa Ibn Ziaten – figures de courage –, dans la même ombre que des assassins. Une mère endeuillée, engagée contre le sectarisme et l'extrémisme dans les écoles, a ainsi été insultée au sein de l'Assemblée nationale parce qu'elle portait un foulard… La laïcité est donc de plus en plus présentée comme une arme de défense d'une identité culturelle française imaginaire qu'il faudrait « défendre » face à des populations perçues comme extérieures ou menaçantes. C'est une inversion complète de son sens. Historiquement, la laïcité a été pensée pour mettre fin aux discriminations entre majorité et minorités, pour organiser une société fondée sur l'égalité des droits et la liberté de conscience, et pour assurer la paix civile dans une société, de fait, plurielle. Elle n'a jamais été conçue pour protéger une supposée culture dominante contre des minorités, mais pour permettre à chacun de participer à la construction du commun sans nier son appartenance propre. On pourrait aussi parler de lois sécuritaires ou antiterroristes qui ont parfois été présentées à tort comme des lois « sur la laïcité », contribuant à assimiler ce principe à un outil de contrôle ciblant prioritairement les musulmans. Cette confusion nourrit une méfiance, voire une défiance à l'égard de la République elle-même. Si au départ, c'était l'extrême droite qui instrumentalisait la laïcité pour justifier l'injustifiable vis-à-vis de populations qu'elle rejetait du fait de son racisme, cette instrumentalisation s'est malheureusement peu à peu répandue bien au-delà sur le spectre politique.

Les dynamiques historiques que vous décrivez font écho à un texte précurseur que signait Pierre Tevanian en 2004, c'est-à-dire il y a plus de vingt ans, republié le 9 décembre 2025 par Les mots sont importants : intitulé « Une révolution conservatrice dans la laïcité », ce texte revenait sur la loi anti-foulard du 15 mars 2004 en tant que « moment clé [des] invraisemblables inversions et subversions du principe de laïcité ». Les tournants du cadrage décrit par Pierre Tevanian à l'époque se sont confirmés et même fossilisés, pourrait-on dire, dans le discours médiatico-politique dominant. Que dire des évolutions du traitement médiatique de cette question au cours des 25 dernières années ? Et comment expliquez-vous que cette « laïcité falsifiée » [7] se soit imposée si largement, au point que l'émission spéciale de France 2 soit presque entièrement accaparée par ses promoteurs ?

Nicolas Cadène : Je dirais que cette dérive et cette focale sur l'islam s'est accentuée après les attentats de 2015. L'Observatoire a été instauré en 2013 et j'ai pu le constater : il y a eu à ce moment-là un dérapage de plus en plus assumé, des confusions et un glissement sémantique progressif entre « djihadisme », « islamisme radical », « islamisme » et « islam », normalisé par de nombreux médias. C'est une confusion insupportable, qui ne connaît pas beaucoup de dénonciations au sein du monde politique et médiatique et qui est aujourd'hui tout à fait « acceptée » dans le débat mainstream. Je l'ai encore constaté il y a peu sur Franceinfo. Sans contradiction, une responsable LR a parlé d'« un problème avec l'islam » — non avec « l'islamisme" mais avec « l'islam » tout court — sans que le journaliste ne soit aucunement choqué.

Hicham Benaissa : Je rejoins Nicolas sur l'intensification de cette évolution, à une échelle de masse, au lendemain des attentats de 2015. Et pour en revenir au tournant des années 2000, il faudrait aussi connecter les enjeux nationaux aux enjeux internationaux. On est au lendemain des attentats de 2001, lorsque s'impose à l'échelle nationale une vision néoconservatrice du monde de type « Huntington » : « Occident » contre « Islam » dont j'ai parlé à l'instant, le communisme est fini, le capitalisme a gagné, les nouvelles batailles vont se jouer sur le champ culturel. Cette thèse a beaucoup infusé au sein de la droite conservatrice française. Si on refait le fil, il y a donc 2002 avec Le Pen au second tour, mais il y a aussi la séquence sarkozyste. On a presque oublié mais il faut se remettre dans l'ambiance de son arrivée à la présidence et des thématiques qu'il a imposées : ministère de l'Immigration, débat sur la question de l'islam, « islam compatible ou pas avec la République ? », etc. C'est sous l'ère Sarkozy que ces cadrages s'imposent en France de manière tout à fait explicite et qui, par effets cumulatifs, ont gagné le champ politique jusqu'au PS. Il ne faut quand même pas oublier que c'est sous les gouvernements Valls qu'ont ressurgi toute une série de « polémiques » autour des questions de laïcité. Notamment lorsqu'en tant que Premier ministre, Manuel Valls a contesté un arrêt de la Cour de cassation sur « l'affaire Baby-Loup » [8] en disant que les juges avaient mal jugé [9]. Chaque rebondissement judiciaire de cette affaire a donné lieu à une importante couverture médiatique. Tout cela a infusé progressivement. Et cela infuse aussi sur le terrain.

Alors justement, vous avez le point commun de dispenser tous les deux des formations sur la laïcité à travers la France au sein d'entreprises, de syndicats, de collectivités ou autres. Si la question des « effets » des médias est toujours délicate, avez-vous des retours, des constats à souligner quant aux conséquences du débat médiatique (et de sa teneur) sur le terrain ?

Hicham Benaissa : On ne mesure jamais vraiment les effets massifs que produit la télé sur les gens. C'est difficilement objectivable, mais sur ce sujet précis de la laïcité, je le mesure de manière qualitative. Je m'intéresse à ces questions depuis 2009 et j'interviens sur ce sujet dans les entreprises, auprès des agents publics sur le terrain, dans des associations, etc. D'une part, la place que la laïcité occupe dans le débat public est évidemment disproportionnée par rapport aux problèmes rencontrés sur le terrain et à la manière dont ils se règlent. D'autre part, je mesure les effets délétères des débats médiatiques et des fausses évidences qu'a rappelées Nicolas. Combien de fois m'a-t-on dit : « Ce que vous nous dites-là n'a rien à voir avec ce qu'on entend à la télé » ? Combien de personnes rencontrées au cours des formations pensaient que « laïcité = neutralité » ? Tout ce qui est dit sur les ondes, tous les jours, a des répercussions concrètes et catastrophiques sur le terrain.

Nicolas Cadène : Cela fait très longtemps que la laïcité est maltraitée dans les médias. Mais quand il existait, l'Observatoire de la laïcité en tant qu'institution pouvait rappeler le droit, y compris en amont d'un contentieux, et il était d'ailleurs très souvent sollicité. Le climat s'est encore détérioré au moment où il a été supprimé, en 2021 : il n'y avait plus d'instance officielle vers laquelle pouvaient se tourner les journalistes, mais aussi les acteurs de terrain. Et ce que dit Hicham est vrai. Il y a énormément de situations de terrain très négatives, où la laïcité est mal appliquée. Y compris, aujourd'hui, par des administrations, qui elles-mêmes ne comprennent pas parfaitement la jurisprudence, ou qui vont être orientées par des textes dont la rédaction est assez idéologique, sans qu'ils soient pour autant non-conformes au droit. Le « Vademecum Laïcité à l'école » par exemple [10], réalisé par le « Conseil des sages » du ministère de l'Éducation nationale [11], et qui est donc censé cadrer la question et apporter des éléments de réponse au corps enseignant et au personnel de l'Éducation nationale sur des situations propres à la laïcité, en est une illustration. On peut y relever une surinterprétation d'un arrêt rendu par une Cour administrative d'appel de Lyon, en 2019, laissant penser que tout parent qui viendrait à l'école doit être neutre et ne peut pas porter de signe religieux, en particulier le voile, ce qui peut conduire à l'exclusion de parents qui viendraient apporter une aide ponctuelle, quand bien même elle ne relèverait aucunement du service public. Ça, c'est un exemple concret : du fait de ce qui est entendu dans le débat public, mais aussi du fait de la traduction de ce débat public par des fonctionnaires et hauts-fonctionnaires, on a de mauvaises applications de la laïcité sur le terrain, que ce soit dans le monde socio-éducatif, celui de la santé, de la pénitentiaire, etc. Typiquement, Latifa Ibn Ziaten peut, et heureusement, intervenir dans les collèges avec son voile. Eh bien beaucoup voudraient l'interdire désormais. Lorsque l'Observatoire existait, on pouvait éviter ce type de surinterprétations dans les documents officiels. Ainsi, j'avais corrigé, pour l'administration centrale, les innombrables erreurs de droit que contenait le « Vademecum Laïcité à l'école » tel que rédigé initialement par le « Conseil des sages ». Aujourd'hui que l'Observatoire est supprimé, cela n'est plus possible.

Hicham Benaissa : On pourrait appeler ça des « effets de l'officialité » : dès lors que c'est dit publiquement, a fortiori par des autorités ministérielles, administratives, etc., il n'y a plus lieu de contester. C'est la conception que beaucoup de gens se font de ces sujets. On se confronte à cela régulièrement : « J'ai entendu ça à la radio », « j'ai entendu ceci du ministre ». C'est comparable aux effets des dignitaires religieux dans les sociétés traditionnelles, plus le dignitaire qui parle est haut dans la hiérarchie plus ça crée un effet d'autorité redoutable. Sauf que quand on passe derrière en essayant d'expliquer le droit, il y a tout un effort pédagogique à faire pour déconstruire les fausses idées, largement répandues. C'est très difficile, d'autant que tout cela peut être détruit par… une émission.

Nicolas Cadène : Et pire que tout : quand on le dénonce, on est attaqué. C'est ce qui s'est passé lorsque j'ai osé, en 2016, sans même la citer, critiquer une interview d'Élisabeth Badinter sur France Inter car elle avait dit à tort que la laïcité conduisait à la neutralité de tous dans l'espace public. J'avais écrit sur mon compte personnel Twitter (à l'époque bien peu suivi) : « Quand un travail de pédagogie de 3 ans sur la laïcité est détruit par une interview à France Inter d'une personne. À quand un vrai débat clair ? » Cette simple réaction m'a valu des attaques innombrables jusqu'à des menaces de mort !

Hicham Benaissa : Tout peut être détruit par une interview qui parle à un million de personnes. Nos petits moyens de formation ne peuvent pas grand-chose face à cela. Je vais dire les choses franchement : nous sommes dans un tel état de sidération par rapport au champ médiatique qu'on ne mesure pas encore suffisamment ce qui nous arrive. Nous sommes tellement dominés, par un discours qui est tellement puissant, qu'on n'a pas encore suffisamment de recul sur la situation actuelle, notamment s'agissant des médias. Sur le sujet de la laïcité en particulier, mais, en fait, sur tout un tas de sujets, qui ont été complètement accaparés, détournés, manipulés, au point qu'aujourd'hui, beaucoup parlent même du rapport au réel qui devient difficile. Quand on vous dit que la laïcité, juridiquement, « c'est ça », et que vous entendez du matin au soir que « c'est pas ça », c'est votre rapport au réel qui est mis à mal. Pour tout un tas de gens, les médias mainstream sont les seuls moyens par lesquels ils accèdent à l'information et au savoir. C'est un puissant moyen dont une société dispose pour se connaître elle-même. À partir du moment où vous mettez la main sur cet incroyable instrument, sur ce temps rare disponible, et que vous en faites autre chose que de l'information, factuelle, ça pose un problème démocratique fondamental. Le prisme des médias, c'est un miroir grossissant de la manière dont fonctionne notre démocratie, qui est pour moi très inquiétante.

On a parlé jusqu'à présent du poids du cadrage dominant et de l'omniprésence de l'association laïcité / islam. Le pendant de ces questions qui se posent systématiquement, ce sont celles qui ne se posent jamais. Quels sont, à vos yeux, les principaux angles morts du traitement médiatique de la question de la laïcité ?

Nicolas Cadène : J'essaye de le dire les rares fois où je suis invité dans les médias mainstream : l'angle mort systématique, c'est la question sociale. Les commentateurs parlent de la laïcité sans jamais la relier à la question sociale, alors que les deux sont indissociables. Jaurès l'affirmait déjà en 1904. C'est une évidence : la laïcité est un outil formidable pour assurer la liberté de chacun et garantir l'égalité de traitement. Mais cette égalité, il faut qu'elle soit réelle, et cette liberté, il faut qu'elle soit effective. C'est en ce sens que la laïcité rejoint la question sociale. Je vous donne un exemple. Il y a quelques semaines, j'étais sur Franceinfo et le plateau discutait d'interdire le voile pour les jeunes filles et d'interdire le ramadan pour les mineurs. Comment ? Je ne sais pas, ça devient complètement ridicule, mais les intervenants invoquaient pour cela la protection des enfants. Je leur ai rappelé qu'on pouvait déjà limiter l'autorité parentale : quand vous avez des parents qui usent de violences ou de contraintes contre leurs enfants pour une pratique cultuelle refusée par ces derniers, on peut intervenir et empêcher cette contrainte. Mais pour aller plus loin et illustrer l'angle mort autour de la question sociale, j'ai posé cette question : pour vraiment défendre la protection de l'enfance, est-ce que vous donnez des moyens à l'ASE ? Est-ce que vous renforcez les moyens à ces services sociaux qui peuvent aller voir les parents et les sanctionner si nécessaire ? Il y a eu un grand blanc sur le plateau. Pourquoi ? Parce qu'en réalité, ils n'en ont rien à faire. L'ASE est plus que jamais en souffrance. Les moyens alloués aux services sociaux sont catastrophiques. S'ils voulaient véritablement protéger les enfants, comme ils le disent, de contraintes fondamentalistes, le droit permet déjà de le faire, des services sociaux sont là pour ça. Encore faut-il qu'ils aient des moyens de contrôle, des moyens financiers, des moyens humains. Mais quand on dit cela, il n'y a plus de son, plus d'image. Ces développements, qui sont pourtant des réponses aux questions que se pose ce monde médiatique, ne sont jamais traités. On ne parle que de l'interdit, de la nécessité de faire taire des minorités et d'empêcher leur existence-même. La question sociale est vraiment l'angle mort du traitement médiatique sur le sujet.

Hicham Benaissa : J'aimerais rebondir là-dessus car je souscris à tout ce qui vient d'être dit. En fait, quand on regarde la manière dont les médias posent la question de la laïcité, on s'aperçoit très vite qu'ils posent la question simplement, ce qui nous oblige à y répondre simplement, c'est-à-dire de manière tautologique : « Quel est le problème avec la laïcité ? C'est qu'on n'applique plus le principe de laïcité ». Et c'est là, à mon sens, le premier angle mort : tout ce qui fait contexte. La « laïcité à l'école », par exemple, est presque toujours traitée de manière hors sol, in abstracto, alors qu'elle se joue dans des établissements très inégaux, pris dans des réalités de ségrégation territoriale, de précarité, de tensions scolaires, et de rapports ordinaires à la discrimination. Deuxième angle mort : la question de la légitimité. On dit « laïcité », « signes religieux », « règles juridiques », mais très souvent, la question sous-jacente, jamais formulée comme telle, c'est : jusqu'où la présence musulmane est-elle considérée comme légitime et ordinaire en France ? Autrement dit : à partir de quel moment le simple fait d'être visible (dans l'école, au travail, dans la rue) est-il lu comme une provocation, un refus, une atteinte à la laïcité ? Et dès qu'on essaie de réinscrire ça dans ces différents niveaux de réalité complexes (social, économique, politique, symbolique), on voit bien ce qui se passe : ça devient inaudible.

Propos recueillis par Jérémie Younes et Pauline Perrenot


[1] Televisió de Cataluña (TV3), 2 novembre 1998. On peut visionner cette émission sur Youtube.

[2] Voir par exemple « Assassinat de Samuel Paty : comment les juges ont motivé la condamnation de Chnina et Sefrioui pour association de malfaiteurs terroriste », Le Monde, 26/12/2024.

[3] La France, tu l'aimes mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane, Seuil, 2024.

[4] Charles Mercier, Philippe Portier, Les jeunes et leur laïcité, Presses de Sciences Po, 2025. Lire par exemple leur entretien dans Le Monde, « Laïcité : "La tolérance des jeunes Français est bien supérieure à celle de leurs aînés" », 01/12/2023. L'étude quantitative conduite par l'institut Kantar Public sur la base d'un questionnaire co-construit par Philippe Portier et Charles Mercier est par ailleurs consultable ici.

[5] À titre d'exemple, nous avons réalisé un décompte des termes « islam », « islamisme » ou « musulmans » dans l'émission de « C ce soir » à laquelle Hicham Benaissa était invité : 83 occurrences, c'est-à-dire une fois toutes les 43 secondes en moyenne ! C'est plus que le terme de « laïcité » lui-même, pour lequel nous avons enregistré 77 occurrences…

[6] « Le Nord et le Midi : Contribution à une analyse de l'effet Montesquieu », Actes de la recherche en sciences sociales, n°35, 1980, p. 21-25. L'article est consultable ici.

[7] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, La Découverte, 2014.

[8] Pour un rappel de cette affaire, voir « L'affaire Baby Loup en quatre questions », Le Monde, 27/11/2013 ; « Baby-Loup : l'Observatoire de la laïcité ne veut pas d'une loi », Mediapart, 15/10/2013.

[9] Voir l'intervention de Manuel Valls à l'Assemblée nationale le 19 mars 2013 : « Valls regrette la décision de la Cour de cassation sur la crèche Baby Loup », France Info, 19/03/2013.

[10] On peut le consulter ici.

[11] Lancé par Jean-Michel Blanquer en 2018, le Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République est officiellement institué en 2021 et placé auprès du ministre de l'Éducation nationale, qui en désigne d'ailleurs les membres. Dominique Schnapper en est la présidente. Nommé par Pap Ndiaye, le sociologue Alain Policar a été démis de ses fonctions par la ministre Nicole Belloubet deux ans plus tard, en avril 2024.

14.01.2026 à 17:50

« Flatter les banlieues musulmanes » : dans la presse, la cristallisation d'une « évidence »

Pauline Perrenot
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Texte intégral (3448 mots)

Le 3 décembre 2025 sur Franceinfo, face au député Alexis Corbière (L'Après), la journaliste Nathalie Saint-Cricq relayait le procès en antisémitisme contre La France insoumise et postulait l'existence d'un « vote musulman », que le parti politique chercherait donc à séduire par ce biais. Nous sommes revenus, dans un précédent article, sur les fantasmes et la popularisation de longue date de cette obsession médiatique. Réactivé dans le débat public après le 7 octobre 2023 avec une puissance jusque-là inégalée, ce récit a contribué activement à la normalisation médiatique de l'islamophobie, autant qu'il est devenu une arme de disqualification massive de la gauche. Dans ce deuxième volet, nous analysons plus spécifiquement la contribution de la presse écrite à cette double entreprise de dénigrement, engageant la responsabilité des titres « de référence » jusqu'aux télégraphistes de l'extrême droite : un continuum raciste.

« Évidemment, si les journalistes ne peuvent même plus poser ce type de questions, ça va devenir difficile… », se lamentait Pascal Praud devant les critiques adressées à Nathalie Saint-Cricq (CNews, 9/12/2025). Comme on a pu le constater à travers notre zapping qui condensait deux ans d'outrances audiovisuelles sur ce registre, il reste encore beaucoup de marge… Car le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à force d'avoir été répété, le leitmotiv de « la quête du vote musulman » et du « communautarisme clientéliste » de LFI s'est installé comme une « évidence » dans le débat public, avec des déclinaisons plus ou moins outrancières et racistes. Tout particulièrement depuis deux ans, à mesure que le parti politique s'est engagé résolument contre le génocide en Palestine, et après avoir assumé des positions à rebours du cadrage médiatico-politique dominant.

« Il flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes »

La cristallisation de cette « évidence » s'est aussi jouée dans la presse – nationale, régionale, hebdomadaire –, du JDD à Libération. Le quotidien « de gauche » peut s'enorgueillir d'avoir par exemple publié – parmi de très nombreux articles ayant recyclé ce stigmate [1] – l'un des pamphlets les plus infâmants sur le sujet (30/10/23) :

Serge July : [Jean-Luc Mélenchon] n'est plus dans le schéma de la revendication de deux États pour la même terre, mais dans un tout autre discours, qui est finalement celui du Hamas : les juifs dehors ! À ses yeux, ce pas de côté a ses vertus. La première est que ce diable de Mélenchon […] la joue comme Jean-Marie Le Pen à l'époque […]. Dernier étage de cette fusée diabolique : il flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes, et qui glissent parfois dans l'antisémitisme. […] En refusant de traiter le Hamas de terroriste, Jean-Luc Mélenchon flatte sa base électorale.

Par la voix de l'un des maîtres à penser du concept de « nouvel antisémitisme », l'historien Georges Bensoussan, Valeurs actuelles ne dit pas autre chose : « LFI a compris qu'il fallait […] flatter dans les "quartiers" cet antisémitisme culturel qui est "comme dans l'air qu'on respire" […]. LFI traduit en termes électoraux la communautarisation de la société française. » (8/10/2024) Le Point non plus, où à la suite de Serge July, Kamel Daoud prétend analyser comment « Mélenchon mise sur l'antisémitisme » (20/11/2023) :

Kamel Daoud : Ce n'est plus un tabou d'en parler : le vote musulman existe. Mais qu'en faire ? Mélenchon y mise sa carrière à présent en s'engageant dans la voie dangereuse du dopage de la judéophobie ou de sa clientélisation […]. On l'a noté depuis une décennie : Mélenchon « s'islamise ». Il ne se convertit pas, ne se déchausse pas dans les mosquées, ne prie pas la tête vers La Mecque, mais la tête prosternée vers l'électeur français musulman.

« Une stratégie électorale communautaire et islamisée »

« LFI joue avec l'indignité pour conquérir les banlieues » résumera Le JDD (5/06/2024), où l'une des têtes d'affiche de CNews, Gauthier Le Bret, ne prête à LFI qu'une « sincérité électoraliste » : « [Aymeric Caron] emploie les mots de génocide, d'extermination et de ghetto. L'objectif ? Nazifier Israël. Nazifier les juifs. […] Ils ne pensent qu'aux élections et aux votes des quartiers. » Tonalité identique dans L'Express (28/10/24), où l'expert tout-terrain [2] David Khalfa n'hésite pas à comparer Mélenchon aux « révolutionnaires blanquistes qui avaient soutenu le général Boulanger et son antisémitisme virulent » :

David Khalfa : Mélenchon semble reconnaître dans l'antisémitisme politique moderne qu'est l'antisionisme, un élément fédérateur, une « formule populaire » (Drumont) permettant de séduire les nouveaux « damnés de la terre » […]. Cette stratégie politique s'est montrée efficace dans les quartiers populaires où La France insoumise a enregistré des scores très élevés et en nette progression aux élections européennes, grâce notamment à une campagne axée sur la dénonciation du « génocide à Gaza ».

Même hebdomadaire, autre agitateur : convaincu d'avoir décelé une « stratégie électorale insoumise communautaire et islamisée », Raphaël Enthoven mouline ses calomnies ordinaires contre un « mouvement politique simultanément stalinien et islamisé » (L'Express, 3/02/2025). Un lexique délirant qu'il partage avec Éric Naulleau, chantre de l'extrême droite bolloréenne, obnubilé lui aussi par « les quartiers islamisés » que chercherait à amadouer LFI, qu'il qualifie d'ailleurs de « parti de l'étranger » en reprenant une formule à l'histoire résolument antisémite. Ceci dans les pages du Figaro – à l'occasion d'un entretien conjoint avec son ami Éric Zemmour paru sur FigaroVox (16/05/2024) puis reproduit dans Le Figaro Magazine :

Éric Naulleau : Jean-Luc Mélenchon ne se contente pas d'expliquer aux Français musulmans que les banlieues sont en réalité un mélange de Gaza et de territoires occupés, et la France Israël en plus grand […]. L'extrême gauche en général et La France insoumise en particulier n'ont de cesse de légitimer la violence sous toutes ses formes – le message est reçu 5 sur 5 à la fois par les nostalgiques de la révolution et les pillards de banlieue élevés à la dignité de militants politiques et même de Gazaouis par procuration.

Le continuum de la déshumanisation bat son plein…

En roue libre, le racisme est d'ailleurs devenu une grammaire ordinaire au sein des différentes déclinaisons du Figaro, où le spectre « LFI – Gaza – vote des quartiers populaires » fait les gros titres à répétition.

Et les choux gras des « intellectuels » médiatiques (FigaroVox, 20/06/2024) :

Alain Finkielkraut : J'espérais que la monomanie de la France insoumise serait sanctionnée dans les urnes. Il n'en a rien été. Le pari de l'antisémitisme s'est révélé gagnant. Et quand les abstentionnistes des « quartiers populaires » iront voter, son score montera encore. […] [C]e sont les jeunes et fougueux démons du nouvel antisémitisme qui menacent aujourd'hui les Juifs et la République.

Entre deux intertitres outranciers – « Le keffieh et la haine en bandoulière » ; « Des amis très barbus » ; « La Palestine, l'alibi des islamistes » –, Omar Youssef Souleimane soutient lui aussi que « LFI profite de la communauté musulmane pour obtenir des votes » (Le Figaro Magazine, 9/12/2024). Et c'est peu dire si le journaliste-star des (extrêmes) droites – qui va jusqu'à décrire Attac comme « une association liée aux Frères musulmans » ! – met les bouchées doubles pour affoler son lectorat, en relatant par exemple ses interventions dans les établissements scolaires :

Omar Youssef Souleimane : Ils sont majoritairement issus de quartiers populaires, d'origine maghrébine et de confession musulmane. […] Depuis le 7 octobre, de nombreux élèves me confirment ce choix [de voter pour Jean-Luc Mélenchon, NDLR] non seulement pour défendre les musulmans de France, mais aussi ceux de Palestine face à l'occupation israélienne et à la colonisation juive. Ils semblent adopter un discours décolonialiste, celui des mouvements antifas et islamistes.

Du Figaro au Monde : l'activisme raciste en étendard

Exprimée en des termes plus policés – quoique… –, la même obsession ponctue les pages du Monde depuis le 7 octobre 2023. Quand il ne déroule pas le tapis rouge à « ceux qui […] soupçonnent [Jean-Luc Mélenchon] de faire de l'électoralisme dans les quartiers populaires auprès de la population de confession musulmane » (20/04/2024), le quotidien de référence ressasse lui-même le stigmate à haute voix. Le 24 avril 2024, il accuse LFI d'« instrumentaliser le vote des quartiers populaires » et même d'« inciter les électeurs français à s'identifier aux protagonistes de la guerre que mène Israël dans le territoire palestinien ». Quatre jours plus tard, on lit que « M. Mélenchon, qui rêve de conquérir le vote des quartiers populaires, a radicalisé ses positions à mesure que le conflit se durcissait » (28/04/2024). On monte encore d'un cran la semaine suivante, lorsque l'éditorialiste du Monde, Philippe Bernard, fantasme une « stratégie d'exacerbation des ressentiments et de tension, qui semble miser sur la mobilisation conjointe des étudiants politisés et des Français issus de l'immigration » (5/05/2024) :

Philippe Bernard : La gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon croit conquérir les voix musulmanes en faisant de la tragédie de Gaza le centre de sa campagne [...], quitte à s'aliéner de nombreux juifs en confondant « juifs », « Israéliens », « sionistes » et « colonialistes », l'hostilité à l'égard du gouvernement d'Israël et la négation de l'existence de ce pays.

Un an plus tard, Le Monde n'en a visiblement pas terminé. Le « quotidien de référence » aggrave même son cas à travers l'éditorial (anonyme) du 21 mars 2025 :

Le Monde : [Jean-Luc Mélenchon] ne cesse, à des fins électorales, d'adresser des clins d'œil à la partie de la population qui, y compris dans les quartiers populaires, est sensible aux préjugés antijuifs. Cela s'appelle jouer avec le feu, au moment où les massacres commis au cours de l'opération terroriste du 7-Octobre et la guerre à Gaza exacerbent les colères. Cela signifie aussi rompre avec la longue tradition de lutte contre le racisme et l'antisémitisme de la gauche, et renouer avec les dérives antijuives qui n'ont pas toujours épargné cette dernière.

Le journalisme dominant poursuit inlassablement son matraquage. Jusqu'à aujourd'hui. Initiée par le député LR Laurent Wauquiez dans l'objectif – ce sont ses mots – de « démonter la LFI » (CNews/Europe 1, 17/12/2025), la commission d'enquête sur les liens entre les mouvements politiques et « les organisations et réseaux soutenant l'action terroriste ou propageant l'idéologie islamiste » a fait flop. Si Le Monde le reconnaît en indiquant que « l'hypothèse d'une collusion systémique » a été totalement écartée, le journal écarte à son tour ce fait majeur pour lui préférer une autre conclusion :

Débordant de malhonnêteté, l'article à charge ne cesse de pointer du doigt une « stratégie de clientélisme électoral racoleur », « visant à séduire les électeurs musulmans », sans marquer la moindre distance à l'égard des promoteurs de cette thèse, interrogés durant la commission, et dont les propos sont pris pour argent comptant. « [L]e militantisme propalestinien cré[e] un terrain de convergences avec les islamistes », ajoute même Le Monde, avant de lister d'autres thématiques estampillées « suspect » : « Outre la question palestinienne, une vision décoloniale partagée, la défense des minorités ou le rejet de l'islamophobie offrent des sujets de rapprochement. » Peu importent les jugements à l'emporte-pièce ou les angles morts d'un tel parti pris : fort du prêt-à-penser, le journaliste se croit a priori dispensé de toute argumentation – et de rigueur déontologique. Ainsi de cette conclusion, remarquablement étayée :

Comme d'autres auparavant, du PCF à la droite conservatrice, LFI se livre assurément à un clientélisme électoral envers la communauté musulmane. Probablement de manière plus visible, plus virulente et plus systématique que ses prédécesseurs.

Croyons Le Monde sur parole…

« Ratisser les quartiers islamisés »

La nomination de Rima Hassan sur la liste LFI aux élections européennes a cristallisé ce type de commentaire. Le 8 octobre 2024 – dans l'article « En France, un mouvement propalestinien phagocyté par LFI » –, Le Monde en parle d'ailleurs comme d'un « tournant ». Dans un raisonnement fleurant bon le complotisme, Christophe Ayad impute à la juriste une toute-puissance quasi maléfique : ainsi aurait-elle « donné le "la" des positions de LFI sur les événements postérieurs au 7-Octobre à travers ses messages virulents sur les réseaux sociaux » et imposé jusqu'à « l'usage du mot "génocide" » – « devenu systématique » non du fait du consensus scientifique grandissant… mais de Rima Hassan, quel talent ! Le tout concordant d'ailleurs, selon le journaliste, avec la « volonté de [Jean-Luc Mélenchon de] recruter électoralement parmi la communauté arabo-musulmane ». Tout s'emboîte, tout s'explique. « Avec l'arrivée d'Hassan ont ressurgi les accusations contre LFI de mener une stratégie électoraliste en direction des quartiers populaires », expliquait déjà Le Parisien (23/04/2024). Il ne semble plus se trouver personne, au sein des rédactions mainstream, pour contrer de tels rapprochements aux ressorts fondamentalement racistes, omniprésents dans la presse d'extrême droite : « Rima Hassan à la sauce Insoumise n'est qu'un habile cocktail de cynisme visant à ratisser les quartiers islamisés et à enjamber une élection européenne piégeuse. » (Valeurs actuelles, 16/05/2024)

« Avec son flou sur le Hamas, LFI cherche-t-elle le vote des banlieues ? » s'interrogeait encore L'Opinion (19/10/2023), qui fustigera quelques mois plus tard « une stratégie du chaos » à sa Une, analysée par l'un des chroniqueurs stars de CNews, Julien Dray, comme une manière de « recrute[r] des moines soldats en donnant une dimension ethnique à la ghettoïsation sociale »… (22/04/2024) « Difficile de nier […] la dimension communautaire » de la campagne LFI aux européennes, renchérissait Le Nouvel Obs (27/06/2024), qui entreprit d'expliquer à ses lecteurs « comment La France insoumise a séduit les quartiers ». « Selon une enquête Ifop pour "la Croix", 62 % des musulmans se sont prononcés en faveur de LFI », soulignait alors la journaliste, avant de s'autoriser ce commentaire aussi incongru qu'éloquent : « Quel revirement, pour un mouvement né il y a quinze ans sur le principe d'une laïcité intransigeante ! » Misère.

Et interminable naufrage de la presse française, déterminée à ronger son os jusqu'à la moelle. Ainsi, enfin, d'une « enquête » de Marianne parue dans le numéro du 30 janvier 2025, signée Louis Nadau et Hadrien Mathoux, le directeur adjoint qui parle sur les réseaux sociaux comme un militant de la fachosphère [3]. « Tout laisse penser que le mouvement […] franchit le pas qui sépare l'antiracisme du communautarisme en cherchant à mobiliser les électeurs d'origine immigrée par l'instrument de la flatterie identitaire », concluent les deux fins limiers, au terme de (longues) colonnes qui n'auront fait que recycler le prêt-à-penser réactionnaire : « stratégie électorale assumée » ; « à LFI, on pratique le clientélisme » ; « machine de guerre électorale ayant […] abandonné l'universalisme républicain au profit des positions communautaristes » ; « bascule du 7 octobre 2023 » ; « déclarations toujours plus ambiguës » ; « obsession pour Gaza »… Bref, comme aurait pu l'écrire n'importe quel estafier de Bolloré : « La stratégie des Insoumis implique […] [de] ne rien faire qui puisse heurter les sentiments des électeurs ayant des racines étrangères, et surtout pas émettre la moindre critique concernant les régimes, même dictatoriaux, qui gouvernent leurs pays d'origine. » Tout de même… et jusqu'à la nausée.

Pauline Perrenot


[1] Le service politique de Libération s'est fait une spécialité d'entretenir la diabolisation de LFI, notamment sur cette base. L'assimilation du soutien de LFI au peuple palestinien à une volonté de « draguer les quartiers populaires » (23/04/2024) fut omniprésente au cours des deux dernières années : « Cet activisme sur la question gazaouie vaut […] un grand nombre de critiques aux dirigeants mélenchonistes. Depuis des mois, ils sont accusés d'"importer" le conflit israélo-palestinien en France par calcul électoraliste afin de draguer les Français de confession musulmane. » (10/06/2025)

[2] Que nous avons déjà épinglé pour avoir propagé une fake news.

[3] Le 2 décembre, LCP poste sur X l'extrait d'une conférence de presse de LFI, au cours de laquelle Danièle Obono défend la proposition du parti en faveur du « droit de vote et d'éligibilité aux élections locales pour toutes les personnes étrangères résidant en France ». Ce qui inspire spontanément au directeur adjoint de Marianne le commentaire suivant : « Après le "parti de l'étranger", le parti des étrangers. » (Hadrien Mathoux, X, 3/12)

12.01.2026 à 11:54

Venezuela : des médias intoxiqués par la propagande de guerre

Jérémie Younes
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Texte intégral (2987 mots)

L'agression impérialiste des États-Unis contre le Venezuela est venue avec son torrent de mensonges officiels et de propagande militaire, relayés imprudemment – ou activement – par certains médias. Tour d'horizon.

Deux médias états-uniens complices

Un journal, mis au courant de la préparation d'une agression militaire par le gouvernement de son pays, a-t-il le devoir d'en informer ses lecteurs ? C'est la question à 1 million de dollars qu'ont dû se poser les rédactions en chef du New York Times et du Washington Post, samedi 3 janvier, quelques heures avant que les États-Unis ne bombardent Caracas, la capitale du Venezuela. Loin de l'idéal d'un journalisme « quatrième pouvoir », les deux journaux ont fait un choix qui n'est pas inédit dans l'histoire de la propagande de guerre : celui de retenir ce qu'ils savaient « afin de protéger les troupes américaines ».

L'affaire, révélée par le site américain Semafor, n'a pas fait grand bruit, signe que la prise en compte d'autres enjeux que celui de l'information – en l'occurrence, « protéger les troupes américaines » – semble assez acceptée au sein de la profession journalistique. Certains évoquent « la responsabilité » de ces journaux, si leurs révélations avaient coûté la vie à des militaires américains ; d'autres se cachent derrière la pratique usuelle des « informations sous embargo »… mais qui pour noter que ces journaux, en ne révélant pas les intentions guerrières de leur pays, ont joué un rôle (passif) dans le « succès » de l'opération militaire ? Mardi 6 janvier, dans l'émission « This week » (ABC), le secrétaire d'État Marco Rubio n'a pas manqué de « féliciter les médias qui avaient connaissance de l'intervention militaire au Venezuela et qui n'ont pas évoqué ce sujet avant que cette mission soit réalisée », rapporte Le Parisien (6/01). Accablant.

Le New-York Times et le Washington Post n'ont pas fait que retenir leurs informations. Ils ont également, lorsque l'agression militaire s'est effectivement déclenchée, feint de découvrir en direct ce qu'il se passait. Ainsi, le 3 janvier à 3h39 du matin [1], le New-York Times envoie une newsletter à ses lecteurs, titrée : « Breaking news : le Venezuela accuse les États-Unis de mener des attaques sur sa capitale ». Les premiers papiers évoquent des « explosions » entendues à Caracas, et rapportent les « accusations » vénézuéliennes, pour l'instant « non confirmées » par les États-Unis. Ni une ni deux, les effets de cadrage (et de recopiage) se font sentir sur la presse internationale : dès 9h du matin, Le Monde ouvre son live avec ce titre : « EN DIRECT, explosions à Caracas : le Venezuela accuse les Etats-Unis d'une "très grave agression militaire" ». C'est ce même cadrage, formulé dans les mêmes termes, qui donne d'emblée sa Une au quotidien (4-5/01) :

Pendant deux heures, toute la presse française, télé, radio et web, parle « d'explosions entendues à Caracas ». Les titres changent partout sur les coups de 10h45, quand Donald Trump revendique enfin son agression : « EN DIRECT : Donald Trump annonce que Nicolas Maduro a été capturé et confirme les frappes américaines » (Le Monde).

Le Monde pouvait-il s'avancer avant les revendications officielles des USA ? Le Monde était-il obligé de passer en direct sur une telle actualité, alors qu'il n'avait aucune information originale à apporter ? Ces questions sont ouvertes. Mais nous ne pouvons que constater qu'en reproduisant le format d'une chaîne d'information en continu, Le Monde n'a fait qu'en reproduire des biais habituels : précipitations, informations approximatives (« explosions » au lieu de « bombardements »), sur-importance accordée à la parole officielle.

Confusions volontaires

Pour habiller et justifier son intervention militaire, Donald Trump affirme que Nicolas Maduro est un « narco-terroriste », à la tête d'un important « cartel ». Nicolas Maduro est en effet poursuivi aux États-Unis depuis janvier 2020 – à l'époque déjà sous administration Trump – pour « narcotrafic », soupçonné d'être à la tête du « Cartel de Los Soles ». Au cours des mois de menaces des États-Unis contre le Venezuela, qui ont précédé l'agression militaire du 3 janvier, ces allégations ont été maintes fois répétées par l'administration Trump. En juillet 2025, un article des Échos nous informe que « le Trésor américain a décidé un nouveau train de sanctions contre le cartel vénézuélien Los Soles (Les Soleils), […] [qui] a formé un réseau au cœur des forces armées, de la sécurité intérieure et des institutions civiles vénézuéliennes. » De même, le 17 novembre, Ouest-France explique que le « cartel de Los Soles » va être classé comme un « groupe terroriste étranger » par les États-Unis. Le 5 janvier 2026, deux jours après l'attaque, l'ambassadeur américain auprès des Nations Unies, Michael Waltz, réitère devant le conseil d'urgence de sécurité de l'ONU cette accusation : « [Nicolas Maduro] est à la tête d'une vicieuse organisation terroriste étrangère, le Cartel de Los Soles ». Problème... ce cartel n'existe tout simplement pas. Il s'agit d'une expression argotique, d'un idiome forgé par des journalistes vénézuéliens pour désigner la corruption dans l'armée, et aucunement d'une organisation criminelle organisée et hiérarchique [2]. Le tribunal de New-York devant inculper Nicolas Maduro a donc abandonné de le placer à la tête de ce cartel qui n'existe pas, explique le New-York Times (6/01). Le Monde rapporte ce revirement, dans la foulée du NYT : « Venezuela : les Etats-Unis n'accusent plus Nicolas Maduro d'être à la tête du cartel de los Soles » (6/01). Dans son papier, le journal de référence s'en tient à la comparaison entre l'acte d'inculpation de janvier 2020 et celui de janvier 2026, duquel a effectivement disparu l'intenable accusation de diriger un cartel qui n'existe pas… mais le lecteur n'apprend pas que ces mensonges sont encore proférés très officiellement le 5 janvier à l'ONU – soit deux jours après l'abandon de ces poursuites par la justice new-yorkaise.

Extrait de l'intervention de Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies, devant le conseil de sécurité d'urgence de l'ONU, le 5 janvier 2026 : « C'est pourquoi Maduro était un fugitif de la justice [américaine]. Il est à la tête d'une vicieuse organisation terroriste étrangère, le Cartel de los Soles ».

Il convient toutefois de remarquer que, si cette affiliation fantaisiste au « cartel de los Soles » a prospéré ces derniers mois dans la presse française, à la faveur du relais des déclarations américaines, la plupart des titres qui s'en sont fait l'écho n'étaient pas dupes : « La croisade antidrogue de Trump au Venezuela : une mise en scène absurde » (Libération, 12/12/25) ; « Venezuela : Nicolás Maduro est-il vraiment le "dirigeant" d'un cartel de la drogue comme l'affirme Donald Trump ? » (TV5 Monde, 2/12/25) ; « Pourquoi les États-Unis ciblent un cartel vénézuélien qui n'existe pas » (Le Point, 18/11/25). De même, Le Monde parle dès le 4 janvier, dans son éditorial, de « l'accusation fumeuse de narcoterrorisme ». Ce qui n'empêcha pas, là encore par des effets de cadrage, que le thème du « narcotrafic », du « narcoterrorisme », ou du « narco-État » redevienne central dans les discussions médiatiques qui ont suivi l'agression du 3 janvier. Les occurrences de ces termes à travers la presse sont, en effet, innombrables. Et des journaux qui ne se montraient pas dupes en novembre… plongent en janvier : comme Le Point, sous la plume de Bernard-Henri Lévy (6/01) : « Nicolas Maduro n'était même pas, à dire vrai, chef d'État mais narcotrafiquant à grande échelle, inondant le monde de cocaïne et recyclant l'argent de ce poison pour financer les forces terroristes les plus obscures. » Tout en finesse.

Cette présentation de Nicolas Maduro en criminel international plutôt qu'en chef d'État en fonction a plusieurs avantages pour la propagande de guerre étasunienne : à commencer par le fait de présenter cette action comme une « opération de police » plutôt que comme une opération militaire (illégale à tous les points de vue, national comme international). Là encore, de nombreux journaux français vont se plier au cadrage imposé par la puissance militaire, et chacun va y aller de son petit article : s'agit-il d'une opération de police contre un chef de cartel, ou une d'ingérence militaire ? Sur France Inter, dans la matinale du samedi 3 janvier, le journaliste Éric Biegala, du service international de Radio France, a visiblement tranché : « C'est presque plus une opération de police plutôt qu'une opération de guerre […]. Le président américain précise même que l'opération a été faite en conjonction avec les forces de l'ordre, donc il s'agit bien d'une arrestation. » Le magazine « C ce soir » (France 5) du 5 janvier en fait même son titre : « Maduro : une arrestation légitime ou illégitime ? » Faut-il le rappeler, les commentaires et les questionnements de ce type, qui vont se multiplier les jours suivants, piétinent le droit international. « Le droit international est sans aucune ambiguïté », rappelle Le Monde (5/01) : « La lutte contre le narcotrafic […] ne constitue pas [un] fondement juridique du recours à la force. »

Une opération « magnifique » qui n'a fait « aucun mort »

Un autre biais du traitement journalistique de cet événement, issu lui aussi directement de la propagande militaire américaine, réside dans la focalisation des commentaires non pas sur la violation flagrante du droit international, mais sur la superbe « réussite opérationnelle » de ce « coup ». Durant les premières heures, cet angle va être ultradominant, notamment à la faveur du défilé des généraux en retraite sur les plateaux télé qu'Arrêt sur images a relevé, tous admiratifs de cette démonstration de force. Au lendemain de l'agression militaire, le rédacteur en chef du Parisien, Frédéric Michel, n'y va pas par quatre chemins (4/01) : « Le tour de force du président américain relève du génie », tout simplement. À travers la presse, les « experts-défense » applaudissent : « L'opération spéciale menée contre le dictateur vénézuélien est l'une des plus spectaculaires de l'histoire » pour Jean-Dominique Merchet dans L'Express, « une réussite totale » pour le général Pellistrandi, dans Atlantico (7/01). Sur LCI (5/01), l'éditorialiste du Figaro Renaud Girard se laisse aller : « On aimerait bien, nous Français, être capable de faire une opération aussi belle et aussi magnifique ! » Même tonalité à la Une de La Dépêche (4/01) :

Dès le 3 janvier au matin, à bord de son Air Force One, Donald Trump avait lui-même impulsé ce registre lors d'une interview sur Fox News : « J'ai regardé l'opération, littéralement (sic), comme si c'était un show télévisé… Si vous aviez vu la vitesse, la violence ! […] Je n'avais jamais rien vu de pareil. » Aussi, de nombreux médias français vont se lancer dans le « film » des « opérations ». Ce format du récit minute par minute, mis en scène à grand renfort d'animations graphiques dans les JT, va se retrouver absolument partout, alimentant une spectacularisation de l'information aussi commode pour le pouvoir américain que pour les remplisseurs d'antenne.

Dans une conférence de presse tenue quelques heures plus tard, le président des États-Unis ajoute que l'opération n'a fait « aucun mort » (côté américain). Il ne faudra pas attendre longtemps pour que cette affirmation soit télégraphiée par une vedette de France Info (5/01) : « Cette opération rappelle aussi celle au Panama en 1989, autre scénario rocambolesque, mais des centaines de morts à l'époque alors que cette fois, zéro mort ! », se réjouit la présentatrice de la matinale, Agathe Lambret, face à son invité Bruno Tertrais (encore un « expert-défense »). « Une opération sans perte américaine », dit aussi le JT de France 2 du même jour. Ou comment, « encore une fois[,] complètement invisibilis[er] les victimes anonymes d'un peuple non-occidental », comme le signale Arrêt sur images. En réalité, l'agression militaire étasunienne a coûté la vie à 80 personnes, Vénézuéliens et Cubains, civils et militaires, estime le New-York Times (6/01), qui n'était pas le premier à avancer des chiffres [3]. Mais il ne fallait pas compter sur ces deux carrefours de l'information de service public pour nous l'apprendre.

Lexique en temps de guerre

Enfin, et selon une règle qui n'est pas spécifique à la propagande militaire, de nombreux médias vont privilégier dans leurs titres et leurs articles les mots du pouvoir. En l'occurrence, donc, de Donald Trump. L'on va ainsi parler, comme le président américain, de « capture » plutôt que « d'enlèvement », « d'arrestation » plutôt que de « kidnapping », et parfois, comme nous l'avons vu plus haut, « d'opération de police » ou de « coup de force », plutôt que « d'agression militaire ». Le Monde, qui avait commencé par parler de « capture », se rectifiera et adoptera au cours de la journée du 3 janvier le terme qui convient, « enlèvement ». Mais de nombreux autres titres ne feront pas ce choix :

(De gauche à droite et de haut en bas : Le Parisien, TF1, France 2, Libération, Le Figaro, L'Express, L'Humanité, Ouest-France, France 24, Sud Ouest, France Info.)
***

Des médias qui reprennent et amplifient des éléments de propagande, voire qui s'esbaudissent devant la puissance de feu trumpienne et l'enterrement du droit international : le bilan n'est pas glorieux pour le journalisme, loin, très loin même, de jouer son rôle de contre-pouvoir.

Jérémie Younes


[1] Eastern standard time, c'est-à-dire 9h39 en France.

[3] Le 8 janvier, Caracas annonce « une centaine » de morts, civils et militaires.

28.12.2025 à 18:07

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