Médias
GÉNÉRALISTES
Basta Blast Capital France 24 FTVI L'Humanité La Croix LCP Le Monde La Tribune Le Figaro Mediapart L'Autre Quotidien Le Media Slate Korii
INTERNATIONAL
CADTM Courrier d'Europe Centrale Eurojournalist Equaltimes Info Asie Inkyfada Jeune Afrique Le Grand Continent Orient XXI Rojava I.C N-Y Times fr Toute l'Europe
MÉDIAS D'OPINION
AOC Acta Acrimed L'Autre France-Presse Issues Les Jours Le Monde Moderne Médias Libres Marianne Quartier Général Rapports de force Reflets Rézo StreetPress LVSL
OBSERVATOIRES
Internet actu Catastrophes naturelles Conspis Inégalités Information Médias Multinationales Culture Présidentielle 2022 Routes de la Soie Vrai ou Fake ?
+
Accès libre Réveiller l'espoir en un monde plus beau, plus juste et plus vivable. Directeur de la publication Matthieu Perrot

07.10.2021 à 13:08

Pourquoi nous sommes solidaires de Mimmo Lucano, le hors-la-loi

L'Autre Quotidien
13 ans et 2 mois de prison : c’est la condamnation incroyable prononcée en première instance par le tribunal de Locri contre Mimmo Lucano, l’ancien maire de Riace, en Calabre, suspendu en 2018, dont le crime est d’avoir hébergé et intégré des immigrants, faisant ainsi revivre ce village frappé par la désertification.

Texte intégral 2024 mots

13 ans et 2 mois de prison : c’est la condamnation incroyable prononcée en première instance par le tribunal de Locri contre Mimmo Lucano, l’ancien maire de Riace, en Calabre, suspendu en 2018, dont le crime est d’avoir hébergé et intégré des immigrants, faisant ainsi revivre ce village frappé par la désertification.

Mimmo-Lucano-striscione-Pap-720x300.jpg

Traité comme un criminel. Avant le procès, on lui a ordonné de quitter Riace. Il ne pouvait pas retourner dans son village, même pour rendre visite à son père âgé et malade. Il était considéré comme pire qu'un mafioso. Or, il se trouve que Mimmo Lucano n'est pas un mafioso, mais un citoyen honnête, bon et généreux. Une tête dure, comme beaucoup en Calabre. Nous sommes confrontés à une contradiction flagrante entre le droit et la justice. La loi n'est pas toujours en accord avec la justice. Souvent, pour rendre ou faire rendre justice, il faut changer une loi. Cela a été fait à de nombreuses reprises. Mais c'est un processus long et laborieux. Il faut parfois des batailles, des mouvements, des pétitions populaires, des référendums, pour que le parlement se décide à changer une loi injuste ou à promouvoir des droits.

Ce fut le cas avec le Statut des travailleurs. Il en était de même pour le ius soli (droit du sol). Il en va de même pour les crimes d'honneur, l'avortement, le divorce, et bien d'autres exemples pourraient être cités. La loi, qui est la base du droit, évolue, suit l'histoire et est mise à jour en fonction des changements historiques et politiques. Aux époques grecque et romaine, l'esclavage n'était pas illégal. Au Moyen Âge, les privilèges féodaux et le servage étaient légaux. Le droit n'est pas neutre.

La plupart du temps, il ne fait que codifier des règles, des conventions, des coutumes, déjà en usage. Il transforme le statu quo en loi. Il prend généralement acte des relations de pouvoir. Avec la Révolution française, la bourgeoisie montante a renversé l'ancien monde féodal, façonné à la mesure de l'aristocratie, serré par des contraintes, des privilèges et des règles qui empêchaient l'accumulation du capital, le libre marché et le développement industriel. Plus récemment, sous les gouvernements dirigés par Berlusconi, nous avons également vu des lois ad personam, des crimes déclassés ou faits disparaître du code du jour au lendemain.

Le droit a donc toujours été façonné par les intérêts de la ou des classes au pouvoir. C'est l'histoire. Les juges de Locri sont en dehors de l'histoire et du bon sens. Pour faire fonctionner le modèle Riace, un modèle d'accueil et d'inclusion étudié dans le monde entier, Mimmo Lucano a dû briser des lois anciennes et inadaptées. Comme celle, par exemple, qui ne donne pas aux enfants nés et étudiant en Italie le droit à la citoyenneté. Ou celle qui refuse les logements sociaux aux immigrants légaux qui résident en Italie depuis moins de 10 ans. Mimmo Lucano a inventé du travail et mis en mouvement une économie asphyxiée.

Pour ce faire, il a même dû inventer une monnaie alternative. Un moyen qui permettrait aux nouveaux arrivants de s'habiller et de manger jusqu'à ce que le ministère de l'Intérieur, dirigé à l'époque par Marco Minniti (et plus tard par Salvini), daigne transférer un peu d'argent pour payer les fournisseurs. À Riace, les maisons, les ateliers et les magasins avaient rouvert leurs portes. La ville s'était repeuplée, retrouvant une nouvelle vie, contrairement à tant de villes mortes en Calabre. Aux crocodiles qui pleurent sur les villages abandonnés, le maire de Riace avait montré un chemin concret vers la renaissance.

Une alternative au dépeuplement et à l'abandon des villages. Après l'éclatement du latifundium et la réforme agraire, la Calabre est entrée dans la modernité à un prix très élevé en termes d'émigration. Elle fournissait une main-d'œuvre bon marché pour le développement industriel du Nord et de l'Europe. Elle a détruit un artisanat florissant qui n'a pas pu résister à l'impact du marché des produits industriels. Même ceux qui avaient bénéficié de la réforme agraire ont été nombreux à abandonner la campagne en raison du manque de soutien public, qui visait principalement à faciliter la construction et les activités commerciales, ainsi que les emplois dans l'administration publique.

La Calabre est devenue une terre de consommation. Une économie dépendante et fonctionnelle de la croissance économique des régions du centre et du nord s'est développée. Avec une classe politique qui ne cherche qu'à intercepter le flux des dépenses publiques et à gérer les affaires et les malversations. Dans ce contexte, il n'y a pas de place pour la Calabre des villages, pour les communautés rurales, de colline et de montagne.

Mimmo Lucano nous a fait entrevoir (dans une petite réalité) une alternative possible, d'une manière innovante et solidaire de faire revivre nos villages. Il s'est heurté au caractère obtus de la bureaucratie et des politiciens qui ne s'intéressent qu'à leur intérêt personnel. Entre-temps, Marco Minniti, après avoir tout reçu (et plus) de son parti [le PD, ex-PCI, NdT], s'est assis dans le train confortable de la Fondation Leonardo [fondation de l'ex-Finmeccanica, appelée exactement Fondation Leonardo-Civilisation des machines (sic), NdT]. Mimmo, en revanche, a dû faire face à des magistrats qui, au lieu de poursuivre l'illégalité mafieuse, ont braqué les projecteurs sur ses délits. Engagé avec la conviction de faire le bien. C'était le seul moyen de sauver des vies, de faire avancer une véritable intégration, de débloquer des situations empêtrées dans les méandres de la bureaucratie ou retardées par des lois inadéquates.

Mimmo Lucano est un « hors-la-loi », il a agi en défiant des lois injustes ou erronées qui ne lui permettaient pas d'agir en faveur des immigrants et des habitants de Riace. Il n'est certainement pas un voleur ou un criminel, comme il y en a tant, même en costume croisé. Cette condamnation est une honte. Une grave injustice. Ceux qui n'acceptent pas l'injustice et luttent pour le changement n'ont d'autre choix que de se ranger à ses côtés, montrant ainsi qu'il n'est pas seul et isolé, mais un point de référence.

Gaetano Lamanna , il manifesto, 3/10/2021
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala


La lettre de prison de Mimmo Lucano lue au peuple sur la place de Riace

“Il est inutile de vous dire que j’aurais voulu être présent avec vous non seulement pour les salutations formelles mais pour quelque chose en plus, pour parler sans nécessité et l’obligation d’écrire, pour profiter de cette sensation de spontanéité, pour sentir l’émotion que les paroles créent dans l’âme, enfin pour vous remercier un par un, tous, pour une accolade collective forte, avec toute l’affection dont les êtres humains sont capables.

A vous qui êtes un peuple en route vers un rêve d’humanité, vers un lieu imaginaire de justice, à vous qui mettez votre engagement quotidien pour défier même l'inclémence du temps. Je vous dis merci.

Le ciel est traversé par de nuages sombres, les mêmes couleurs, la même vague noir qui traverse les cieux d’Europe, qui bouchent la vue des horizons indescriptibles de cimes, abysses, terres, douleurs et croix, cruauté de nouvelles barbaries fascistes.

Ici, dans cet horizon, il y a les peuples. Et avec eux les souffrances, les luttes et les conquêtes, les faits se croisent avec les événements politiques, les problèmes cruciaux de toujours aux menaces d’expulsions renouvelées, aux attentats, à la mort et à la répression.

Aujourd’hui, dans ce lieu de frontière, dans ce petit pays du sud de l’Italie, terre de souffrance, d'espoir et de résistance, on vit un jour historique.

L’histoire, c’est nous. Avec nos choix, nos convictions, nos erreurs, nos idéaux, nos espoirs de justice que personne ne pourra jamais effacer.

Un jour viendra où les droits humains seront plus respectés, il y aura plus de paix que de guerre, plus d’égalité, plus de liberté que de barbarie. Il n’y aura plus de gens qui voyagent en business class et d’autres entassés comme de la marchandise humaine qui arrive des ports coloniaux avec les mains agrippées aux vagues de la mer de la haine.

Sur ma situation personnelle et sur mes aventures judiciaires je n’ai pas grand-chose à rajouter par rapport à ce qui a déjà été largement raconté.

Je n’ai pas de rancœur ni de revendications envers personne.

En revanche je voudrais dire à tout le monde, que je n’ai aucune honte, rien à cacher.

Je referais les mêmes choses, qui ont donné un sens à ma vie. Je n'oublierai jamais ce merveilleux fleuve de solidarité.

Je vous garderai longtemps dans mon cœur.

Il ne faut pas renoncer, si on reste unis et humains, on pourra caresser le rêve de l’utopie sociale.

Je vous souhaite d’avoir le courage de rester seuls et l’ardeur de rester ensemble sous les mêmes idéaux.

D’être désobéissants à chaque fois qu’on reçoit des ordres qui humilient notre conscience.

De mériter qu'on nous appelle « rebelles », comme ceux qui refusent d'oublier face à ce temps d'amnésies obligatoires.

D’être si obstiné que l’on continue à croire, contre toute évidence, que cela vaut la peine d’être hommes et femmes.

De continuer à marcher malgré les chutes, les trahisons et les défaites, parce que l’histoire continue, même après nous, et quand elle dit « adieu », en réalité c’est un « au revoir ».

Il nous faut nous souhaiter de maintenir vivante la certitude qu’il est possible d'être contemporain de tous ceux qui vivent animés par la volonté de justice et de beauté, partout, parce que les cartes de l’âme et du temps n’ont pas de frontières.”

Mimmo Lucano


04.10.2021 à 13:04

Comprendre et combattre le fascisme et la fascisation

L'Autre Quotidien
Si la classe dominante n’a pas encore besoin du fascisme, elle en prépare les conditions au cas où l’évolution de la situation sociale le rendrait nécessaire. Dans cette préparation de l’hypothèse fasciste comme dernier recours, la classe dominante entretient deux fers au feu : la tolérance vis-à-vis de groupes plus ou moins explicitement fascistes d’une part et l’accélération de la fascisation de l’appareil d’État d’autre part. Dans ce contexte il est illusoire de combattre le fascisme en sous-estimant la gravité de la fascisation de l’appareil d’État. Il est tout aussi illusoire de sous-estimer le combat contre les groupes explicitement fascistes.

Texte intégral 7061 mots
afa1.jpg

Le 24 octobre 2009 à Paris, au Centre International de Culture Populaire, je donnais une conférence sur le fascisme. Plus de 10 ans après le média en ligne antifasciste « ACTA » me demandait de l’actualiser pour son site qui le publia le 27 mars 2021 avec l’introduction suivante : « Nous avons tenu à retranscrire son contenu, tant il nous paraît d’une actualité brûlante, dans un contexte où le fascisme structure une part de plus en plus importante du champ politique français. Cette formation nous semble essentielle pour les nouvelles générations antifascistes qui s’engagent dans une séquence où le fascisme va être un sujet et un objet de lutte central (notamment dans la perspective des élections présidentielles à venir).

Les approches parcellaires du fascisme

Il existe une multitude de définitions « spontanées » du fascisme. Celles-ci sont en apparence « spontanées » au sens où les personnes qui en parlent ne les réfèrent pas à un corpus théorique précis ou à une analyse du fascisme identifiée. Au-delà de l’apparence cependant, ces définitions sont le reflet des luttes idéologiques entre classes sociales. En particulier le discours dominant sur le fascisme transmis par une multitude de canaux constituant les « appareils idéologiques d’État » (discours médiatique, contenus des enseignements des cours d’histoire, contenus et formes des commémorations, etc.), contribue à imposer « spontanément » certaines définitions et à en éliminer d’autres. Ainsi par exemple l’occultation du lien entre capitalisme et fascisme résumée dans le slogan de la bourgeoisie des années 1930 « plutôt Hitler que le Front populaire » contribue à nous habituer à détacher le fascisme de sa dimension de classe. Il est en conséquence essentiel de renouer avec une analyse systémique du fascisme. Ce dernier n’est jamais simplement le fait d’un homme et de sa folie ou d’une organisation fasciste accédant seule au pouvoir et bafouant la « démocratie ». Il est un résultat logique d’un système dans un contexte de rapports de force entre classes sociales précis. Il est un mode de gestion du rapport de classes dans un contexte de crise économique et de crise politique menaçant les classes dominantes.

Regardons du côté des définitions « spontanées » du fascisme. La première de ces définitions consiste à le réduire à sa forme dictatoriale ou violente et à l’opposer ainsi à la « démocratie ». Que le fascisme soit violent et dictatorial est une évidence. Que ce soient ces dimensions qui le distinguent d’autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. Faut-il rappeler que se sont de bons « républicains » qui ont massacré à grande échelle et férocement les communards ? Faut-il remettre en mémoire que c’est la « République » qui instaura pendant des décennies une violence systémique dans les colonies ? Réduire le fascisme à la violence ou à la dictature c’est ainsi s’empêcher de comprendre les liens qu’il a avec le système capitaliste, c’est couper le fascisme comme idéologie et comme mode d’exercice du pouvoir de sa base matérielle, c’est-à-dire des intérêts de classe.

Une seconde idée « spontanée » est de définir le fascisme par sa dimension raciste. On insiste alors sur la racialisation qu’il opère, sur la division qu’il entretient au sein des classes populaires, sur sa construction de « boucs émissaire ». Que le fascisme soit raciste est également une évidence. Que ce soit le racisme qui le distingue des autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. En témoignent les multiples séquences historiques de racisme d’État avant et après les victoires fascistes des années 1930. Du traitement des « tsiganes » à celui des indigènes coloniaux en passant par l’antisémitisme, le racisme fut présent dans les périodes dites « démocratiques » depuis la naissance du capitalisme. Une nouvelle fois cette approche du fascisme conduit à couper celui-ci de sa base matérielle ou de classe.

Une troisième idée « spontanée » du fascisme consiste à le définir par une ou plusieurs de ses formes historiques, le plus souvent ses formes nazie ou mussolinienne. Cette approche occulte que le fascisme comme forme du pouvoir est doté d’une dynamique historique, c’est-à-dire qu’il adapte ses formes aux besoins du contexte. Il en est du fascisme comme du racisme pour lequel la forme historique peut varier pour préserver le fond. Le racisme a ainsi historiquement pris une forme biologique, puis après la défaite du nazisme et les luttes anticoloniales une forme « culturaliste », avant d’adopter aujourd’hui une forme « civilisationnelle » dans ses versions que sont l’islamophobie, la négrophobie, le racisme anti-rom ou anti-asiatique. Ceux qui adoptent cette approche attendent les défilés de chemises brunes. Ils oublient ainsi que le fascisme contemporain peut très bien s’accommoder du costume cravate ou du jeans.

Ces idées « spontanées », loin d’être neutres, aboutissent toutes à découpler le fascisme de sa base matérielle. L’approche parcellaire du fascisme empêche de saisir les liens entre ces différentes dimensions c’est-à-dire occulte la dimension systémique du fascisme.

Un fond de classe et des formes nationales et historiques

Le fascisme comme toutes les formes politiques est un concept soulignant ce qu’il y a de commun à de nombreuses réalités matérielles. Le concept d’arbre décrit ainsi ce qu’il y a de commun entre un chêne, un pin ou un baobab. Si le chêne est différent du baobab, ils appartiennent néanmoins tous les deux à la catégorie arbre. Le fascisme est ainsi un « fond » pouvant se traduire par une multitude de « formes ». L’enjeu de cette précision est de taille. Sans elle les formes contemporaines du fascisme deviennent imperceptibles. Les fascistes contemporains prennent dans leur grande majorité soin de se distinguer des formes historiques antérieures délégitimées par l’expérience historique du fascisme et les horreurs qui l’ont accompagnées.

La variabilité historique du fascisme est accompagnée d’une variabilité géographique ou nationale. Hier comme aujourd’hui le fascisme ne peut pas être indifférent aux héritages et aux histoires nationaux. Plusieurs aspects distinguaient le nazisme du mussolinisme ou du pétainisme. Les argumentaires antisémites par exemple n’avait pas la même place dans ces différents régimes fascistes. Il en est de même aujourd’hui où le discours fasciste s’adapte aux différents contextes nationaux. Le thème d’une pseudo « défense de la laïcité » n’a ainsi pas le même poids dans les différents discours fascistes nationaux. Il convient de se défaire de l’idée de l’existence d’une forme unique et pure du fascisme. Le fascisme n’a jamais de forme pure, il est toujours historiquement et nationalement situé.

De la même façon le fascisme ne peut pas se diagnostiquer à partir du discours qu’il tient sur lui-même. Très peu de fascistes aujourd’hui se définissent publiquement et explicitement comme fascistes. C’est d’ailleurs un des éléments de distinction de la période d’avant 1945 et de celle d’aujourd’hui. Beaucoup de militants antifascistes sous-estiment la victoire populaire qu’a été la défaite du nazisme ou n’en mesurent pas toutes les conséquences. Le mouvement ouvrier, le mouvement antifasciste et le mouvement anticolonial ont imposé durablement une frontière de légitimité rendant impossible ou difficile de se revendiquer explicitement du fascisme aujourd’hui. Le fascisme est ainsi contraint de se présenter différemment, de faire passer en contrebande sa marchandise en quelque sorte. Le combat essentiel aujourd’hui n’est pas de chasser le fasciste explicite mais de déceler l’idéologie fasciste dans des mouvements qui ne le revendiquent pas. Ceux-ci peuvent prendre des visages multiples pour neutraliser la frontière de légitimité posée par nos luttes : défense de la République, défense de la Nation, défense de la laïcité et même national-communisme, nationalisme socialiste, etc.

Le fascisme contemporain s’adapte au contexte actuel et prend donc une forme dominante différente des visages qu’il a pu avoir dans le passé. La lutte antifasciste ne peut en conséquence pas être limitée aux groupes explicitement fascistes.

Les approches idéalistes du fascisme

L’idéalisme est un courant philosophique expliquant le monde par les idées et leurs évolutions. Il s’oppose à un autre courant, le matérialisme, expliquant la réalité par les facteurs matériels et leurs évolutions. Les premiers expliquent la réalité sociale à partir des idées et les seconds expliquent les idées et théories à partir de leurs bases matérielles. Dans l’approche idéaliste du fascisme ce dernier s’explique par l’action d’un homme [Hitler, Mussolini, Pétain, Jean-Marie Le Pen]. Il n’y aurait aucun intérêt matériel en jeu dans l’avènement du fascisme mais simplement l’action néfaste d’un homme et de ses idées. On comprend dès lors l’intérêt de la classe dominante à diffuser des approches idéalistes du fascisme.

Refuser ces approches idéalistes ne signifie pas que les idées n’ont aucun rôle et qu’il est inutile de mener la bataille des idées. Simplement les idées à elles seules ne peuvent pas expliquer l’avènement du fascisme. Ces explications passent sous silence des questions aussi importantes que : « pourquoi ces idées prennent-elles dans certaines circonstances historiques et pas dans d’autres ? » ou « qui a intérêt à l’émergence des théorisations fascistes dans certains contextes précis ? ». Poser ces questions conduit en effet à s’interroger sur le rôle de la classe dominante dans l’émergence de forces fascistes et dans l’avènement d’un régime fasciste.

Toutes les explications en termes de « manipulateurs », de « gourous », de « charisme d’un leader », de « stratégie d’une organisation politique », etc., conduisent à une lutte inconséquente contre le fascisme en centrant celle-ci sur l’élimination ou la neutralisation des « perturbateurs » [par l’interdiction d’une organisation, la condamnation d’un leader, la mise en avant d’un « Front Républicain » pour faire barrage, etc.] en laissant de côté le système économique et social qui leur donne naissance, qui les encourage à certains moments et qui les appelle au pouvoir lorsqu’il est sérieusement mis en danger. Il ne suffira donc pas d’éradiquer des fascistes ou de les neutraliser [même s’il faut bien sûr le faire] pour éliminer définitivement le fascisme. Seul est un antifasciste conséquent celui qui ne se contente pas de combattre les fascistes explicites pour étendre le combat jusqu’au système social qui l’engendre. Un antifascisme conséquent ne peut pas ne pas être un anticapitalisme.

Cette explication idéaliste niant le lien entre capitalisme et fascisme présente donc le fascisme comme un accident de l’histoire lié aux circonstances particulières de la première guerre mondiale et au traumatisme qu’elle a constitué. Dans ce contexte de confusion sociale et de crise morale, des « manipulateurs » auraient trouvé le chemin de l’accès au pouvoir en s’appuyant sur le besoin de cadre et de stabilité des masses populaires frappées de plein fouet par la paupérisation. Le fascisme comme le bolchévisme seraient ainsi des accidents de l’histoire libérale. On retrouve cette thèse dès les années 1920 dans les écrits du dirigeant radical italien Francesco Nitti. On la retrouve également après la seconde guerre mondiale dans les analyses du leader du parti libéral italien Benedetto Croce pour qui le fascisme et le communisme sont tous deux de simples parenthèses historiques liées à des circonstances particulières. Bien sûr à aucun moment ces analyses ne s’interrogent sur les liens entre les classes sociales et le fascisme. L’intérêt d’une telle approche pour la classe dominante est de présenter le fascisme comme un phénomène du passé ne pouvant pas se reproduire aujourd’hui.

Une deuxième explication idéaliste du fascisme consiste à l’analyser comme une exceptionnalité nationale de certains pays. Le fascisme ne serait que le résultat logique des histoires allemande et italienne. Le fascisme serait le fait des pays ayant connu une unification tardive et une industrialisation rapide menées sous la direction d’une classe féodale se mutant en classe capitaliste. Les autres pays capitalistes seraient ainsi préservés du fascisme par leur héritage historique différent. Les chercheurs anglais Brian Jenkins et Chris Millington ont largement documenté la prédominance de cette thèse « exceptionnaliste » dans les analyses françaises du fascisme [le fascisme comme caractéristique spécifique et exceptionnelle de certaines histoires nationales] dans leur ouvrage paru en 2020 : “Le fascisme français : Le 6 février 1934 et le déclin de la République”.

Une troisième analyse idéaliste du fascisme consiste justement à le présenter comme un anticapitalisme. Des groupes fascistes eux-mêmes n’hésitent pas à se présenter comme révolutionnaires ou anticapitalistes [ou anti-mondialisation, anti-Europe du capital, etc.]. Le terme de « totalitarisme » a été propulsé idéologiquement pour mettre dans le même sac des théories anticapitalistes et le fascisme. Dans les cours d’histoire les enfants apprennent ainsi que nazisme et communisme appartiennent à une même catégorie de régime. Les grands médias reprennent également régulièrement cet amalgame. Ce faisant ce sont toutes les tentatives d’émancipation sociale et politique qui sont délégitimées. Elles seront toutes présentées comme des fascismes parce que justement anticapitalistes.

Le pseudo « anticapitalisme » des fascistes n’est jamais la critique du capitalisme comme système. Il est généralement la critique du capitalisme des autres pays c’est-à-dire des concurrents du capitalisme français. C’est pourquoi il est fréquent d’entendre des fascistes critiquer le capitalisme états-unien ou allemand mais on n’entend jamais ces derniers critiquer sérieusement [cela peut arriver de manière conjoncturelle, tactique, momentanée] le capitalisme de leur nation. La critique du capitalisme comme système conduit en effet à une analyse de classe alors que la critique du capitalisme des concurrents conduit à la défense des intérêts de ma bourgeoisie contre ceux des intérêts des autres bourgeoisies. Le fascisme tente ainsi de récupérer par le nationalisme bourgeois les colères et révoltes anticapitalistes en essayant de les canaliser vers des cibles compatibles avec les intérêts de la classe dominante nationale. Dans chaque nation les fascistes s’inscrivent ainsi dans les intérêts de leur classe dominante confrontée aux contradictions d’intérêt avec les autres capitalismes, c’est-à-dire aux contradictions inter-impérialistes. C’est pourquoi les mêmes qui se disent anticapitalistes peuvent aussi se proclamer contre l’indépendance des colonies, celle-ci étant en contradiction avec les intérêts de la classe dominante.

Le capitalisme est d’abord un système social et économique basé sur l’exploitation, c’est-à-dire l’extorsion de la plus-value. Être anticapitaliste c’est agir pour abattre ce système et le remplacer par un autre exempt de l’exploitation, c’est-à-dire sans propriété privée des moyens de production. C’est pourquoi les fascistes ne peuvent pas être anticapitalistes. C’est pourquoi le combat idéologique antifasciste ne peut pas faire l’économie de la critique du programme économique des fascistes. Ceux-ci défendent la propriété privée, s’opposent à la hausse des salaires et des prestations sociales, refusent la taxation du capital, condamnent toute réduction du temps de travail, se prononcent pour l’allongement des durées de cotisations pour la retraite ou les prestations chômage, etc.

Une quatrième explication idéaliste du fascisme consiste à le définir d’abord par son racisme et ses discours à l’encontre de l’immigration. De nouveau le lien entre capitalisme et fascisme est ainsi occulté. Que le fascisme soit raciste est une évidence. Mais encore faut-il se poser la question de la fonction sociale et idéologique de ce racisme [qui au demeurant est loin de se limiter à la galaxie fasciste]. En présentant l’immigration comme cause des difficultés sociales, il s’agit pour les fascistes d’éloigner les prises de conscience des véritables causes qui sont liées au capitalisme en tant que système ne pouvant que générer [du fait même des lois de son fonctionnement] des crises et les paupérisations et précarisations qui vont avec.

Comme on le saisit tout n’est pas faux dans les explications idéalistes du fascisme. Il est vrai que le fascisme historique [tel que nous l’avons connu dans les années 1930] se caractérise par l’existence de leaders charismatiques, qu’il se développe dans les circonstances traumatisantes issues de la première guerre mondiale, que certaines histoires nationales ont été des terrains favorables au fascisme, que le racisme est un trait commun à tous les fascismes, etc. Ces vérités descriptives sont cependant systématiquement coupées de la question de la base matérielle c’est-à-dire des intérêts de classe que défend le fascisme.

Le pseudo « anticapitalisme » des fascistes

Le premier aspect du discours fasciste est son pseudo « anticapitalisme ». Des fascistes peuvent certes dans certaines périodes historiques se faire le porte-parole de révoltes sociales mais c’est toujours pour les détourner ou les dévoyer des véritables cibles des classes populaires. Un Alain Soral n’hésite ainsi pas à se réclamer de la « gauche du travail » en se proclamant simultanément à « la droite des valeurs ». C’est pourquoi nous devons apprendre à nous adresser à des personnes attirées par les fascistes pour leurs discours sur la « droite des valeurs ». Ces personnes sont dans une révolte que les fascistes dévoient. Nous sommes en présence d’une « révolte dévoyée ». Si le dévoiement doit être combattu, la révolte, elle, est saine.

Le second aspect du discours des fascistes se situe dans la nature des critiques faites au capitalisme [à la mondialisation, à l’Europe, etc.]. Ce qui est reproché au gouvernement en place, c’est sa « mollesse » par rapport aux pays capitalistes concurrents, c’est la défense jugée insuffisante de la « nation », c’est la pseudo absence de fermeté à l’égard des syndicats et des revendications sociales. À aucun moment le système capitaliste en tant que tel n’est remis en cause. Il est possible que soit critiqué tel ou tel aspect du capitalisme mais jamais ce dernier comme système. Les aspects du capitalisme critiqués par les fascistes sont toujours ceux correspondants aux colères sociales les plus importantes du moment. La logique ici présente est celle de la critique d’une partie pour préserver le tout, de la critique d’un aspect pour protéger le système.

La troisième dimension du discours fasciste est la fameuse défense des valeurs que nous avons évoquée plus haut à propos d’Alain Soral. L’approche commune à toutes les versions du fascisme est l’approche organiciste, c’est-à-dire qu’elles conçoivent la société comme un organisme dans lequel chaque élément a une place « naturelle » intangible. Selon cette approche la société est un organisme à l’image d’un corps humain et les classes sociales correspondraient aux différents organes de ce corps. Dans cette logique les classes sociales ne devraient pas s’opposer mais collaborer. Les rapports sociaux idéaux pour eux sont ceux qui respectent ces équilibres pseudo naturels que seraient la soumission de la femme à l’homme, du salarié à son patron, des gouvernés aux gouvernants. L’origine de ces « équilibres naturels » et leur fonction sociale sont évacuées de l’analyse. Ce faisant, ce qui est occulté, c’est que loin d’être naturels ces « équilibres naturels » produisent une hiérarchie sociale au service du capitalisme. Certains discours contemporains fascistes peuvent sembler contradictoires avec nos propos. Le Rassemblement national n’hésite pas aujourd’hui à se déclarer pour les droits des femmes ou pour la laïcité alors que toute l’histoire de ce courant de pensée témoigne de l’inverse. Cette « conversion » survient justement au moment où la laïcité comme les droits des femmes sont instrumentalisées par la classe dominante contre l’immigration, les musulmans ou supposés tels, les habitants des quartiers populaires, etc. La laïcité et les droits des femmes deviennent défendables à condition d’être intégrés à une logique islamophobe et/ou de « choc des civilisations ».

Le quatrième trait distinctif du discours des fascistes est la négation et l’opposition à la lutte des classes. Celle-ci est considérée comme affaiblissant la « nation » face aux concurrents. La fameuse unité nationale qu’ils défendent suppose la négation de l’existence de classes sociales aux intérêts divergents, c’est-à-dire de classes entrant inévitablement en lutte les unes contre les autres. Niant ce moteur de l’histoire qu’est la lutte des classes, les fascistes ne peuvent que se rabattre sur une présentation de « l’ordre » comme moteur de l’histoire. C’est pourquoi les fascistes considèrent que se sont les grands hommes et les élites qui font l’histoire. Hier avec des théories sur les races inférieures et aujourd’hui avec des discours sur le « choc des civilisations », c’est l’idée d’une hiérarchie naturelle des peuples au niveau international et celle d’une hiérarchie tout aussi « naturelle » des élites à l’échelle nationale, qu’ils défendent.

Une cinquième caractéristique du discours fasciste est l’explication qu’il avance des crises sociales. Alors que celles-ci sont le résultat du fonctionnement même du capitalisme, elles sont expliquées par les fascistes par la « mauvaise gestion », par « l’anarchie », par « l’absence de fermeté » des gouvernements successifs, par « la soumission aux mondialisme », etc. Une telle analyse conduit à un appel à « l’ordre », à la « fermeté », à la « priorité nationale », etc. Autrement dit, les réponses proposées aux crises du capitalisme consistent à exiger le renforcement des idéologies et pratiques historiquement liées au capitalisme. Le système qui engendre les crises est présenté comme solution à ces crises.

Enfin parmi les spécificités essentielles du discours fasciste on trouve la critique du parlementarisme dans une logique du « tous pourris ». Ils s’appuient pour ce faire sur de réels scandales du parlementarisme tel que nous le connaissons [non représentativité sociale des élus, carence de légitimité liée au fort taux d’abstention des classes populaires, poids prédominant de l’exécutif, etc.]. C’est pourquoi le discours antifasciste ne peut pas consister en une défense du parlementarisme qui n’est pas le nôtre mais qui est celui de la classe dominante. Il convient également de visibiliser les différences absolues entre la critique du parlementarisme des progressistes et celle des fascistes. Si eux critiquent le parlementarisme sur la base d’une exigence de moins de démocratie, notre critique se déploie elle sur la base d’une exigence de plus de démocratie directe. Ils pensent qu’il y a trop de démocratie, nous pensons qu’il n’y en a pas assez.

L’anticapitalisme des fascistes est toujours de façade, partiel, conjoncturel. Leur critique du parlementarisme dominant se déploie en direction d’une restriction des droits et libertés démocratiques alors même que le scandale de ce parlementarisme se situe dans une démocratie formelle et de façade.

Connaître l’héritage théorique antifasciste

antifa3.png

Nous ne sommes pas les premiers à avoir tenté de comprendre la nature politique du fascisme. Il y a des générations de militants qui se sont battus avant nous et qui ont essayé d’analyser le fascisme avant nous. Nous disposons d’un héritage nous permettant d’éviter des erreurs qui ont été dramatiques dans le passé. Bien sûr cet héritage doit être adapté aux réalités contemporaines et aux nouveaux visages du fascisme. Sans être exhaustif, il n’est pas inutile de rappeler quelques-uns de ces héritages.

Commençons par la définition du fascisme lui-même. Un des premiers acquis des débats contradictoires qui ont caractérisé l’antifascisme est sa caractérisation de classe du fascisme. La nécessité de distinguer la nature de classes du fascisme d’une part et les classes qu’il mobilise pour accéder au pouvoir d’autre part, est un des acquis importants dont nous sommes héritiers. Si les cibles du fascisme sont les classes populaires et les couches moyennes déclassées, en cours de déclassement ou en crainte de déclassement, les intérêts de classe défendus par les fascistes sont ceux de la classe dominante et même d’une fraction particulière de cette classe, celle liée au capital financier.

Cette fraction de la bourgeoisie que Lénine définissait comme « la fusion du capital bancaire et du capital industriel » prend la forme de grands groupes industriels et financiers ou de fonds spéculatifs ne se contentant pas du profit moyen de chaque marché national mais étant à la recherche d’un profit maximum sur le marché mondial. Le capital financier n’hésite pas à déplacer ses capitaux d’une branche à l’autre, d’un pays à l’autre dans la quête d’une force de travail la moins payée possible afin de maximiser son profit. Logiquement la concurrence au sein de ce capital financier mondial est féroce. Chaque capital financier national s’appuie dès lors sur son État national pour défendre ses intérêts face aux autre capitaux nationaux et à leurs États. C’est pourquoi le capital financier national se caractérise aussi par son caractère chauvin. Si les multinationales regroupent des capitaux appartenant à des actionnaires de plusieurs pays, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont plus un ancrage national. Ce regroupement de capitaux de plusieurs pays se réalise toujours sous la direction ou la domination d’un groupe industriel et/ou financier d’un pays. Chaque multinationale du point de vue de ses capitaux est en fait nationale du point de vue du groupe dirigeant. Ce dernier peut s’appuyer sur la politique étrangère de son État pour faire avancer ses intérêts, c’est-à-dire maximiser ses profits. C’est cette fraction du capital, la plus réactionnaire, la plus impérialiste et la plus chauvine qui dans certaines circonstances a besoin du fascisme pour maintenir ses profits.

Georges Dimitrov formule en 1935 une définition du fascisme qui reste, selon moi, d’une actualité brûlante. Ce communiste bulgare accusé par les nazis de l’incendie du Reichstag et qui transforme son audition devant les juges en procès du fascisme, définit le fascisme comme suit : « une dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capitalisme financier ». Le fascisme est donc à la fois en continuité avec le pouvoir classique de la bourgeoisie [dans les deux cas il s’agit d’un capitalisme et d’une bourgeoisie dominante] et en rupture avec lui [en ce qui concerne les moyens terroristes mobilisés par cette classe dominante]. D’autres analyses antifascistes se sont interrogées sur les circonstances historiques de développement du fascisme. Le communiste allemand August Thalheimer définit ainsi en 1929 le fascisme comme un régime d’exception prenant une forme bonapartiste, c’est-à-dire que la classe dominante confie le pouvoir à un « Bonaparte » afin de sauvegarder son pouvoir économique.

Ces analyses reliant fascisme et analyse de classe mettent en exergue que le fascisme se développe quand la classe dominante se sent menacée par le développement des luttes sociales, qu’il devient une hypothèse crédible pour cette classe lorsqu’elle est confrontée à une crise de légitimité et à une crise de gouvernementalité. C’est donc la classe dominante qui fait appel au fascisme lorsque son pouvoir lui semble menacé. C’est pour cette raison que les facteurs menant à une révolution et celles menant au fascisme sont fréquemment réunis simultanément. Le communiste anglais Palme Dutt développe ainsi en 1934 la thèse du fascisme comme résultat de trois circonstances : une bourgeoisie affaiblie par le développement des luttes sociales et une crise de légitimité ; une bourgeoisie restant cependant encore forte ; des couches moyennes déstabilisées et subissant un processus de déclassement. Dans ces circonstances, l’enjeu est la récupération de la révolte montante des classes populaires paupérisées et encore plus de la révolte grandissante des couches moyennes en voie de déclassement. Celles-ci orienteront-elles leurs colères contre le capitalisme ou contre un autre groupe social [les étrangers, les juifs, les musulmans, etc.] ? Telle est la question que se pose la classe dominante dans ces circonstances.

Souligner que le fascisme est en lien avec les intérêts de la classe dominante en général et avec ceux du capital financier en particulier ne signifie pas que nous sommes en présence d’un complot. Les fascistes ne sont pas seulement les outils de la classe dominante. Cette dernière estime généralement qu’elle pourra canaliser, contrôler ou limiter le fascisme. Le communiste italien Antonio Gramsci insiste ainsi sur le fait que les fascistes disposent d’une autonomie relative par rapport à la classe dominante. Ils jouent des luttes de pouvoir entre les différentes fractions du capital pour faire avancer leur propre agenda en se posant progressivement comme le dernier et seul recours face à la menace d’une révolution sociale. Il y a donc une offre de fascisme constituée par les organisations fascistes et une demande de fascisme constituée par d’abord certaines fractions de la classe dominante puis par des fractions plus importantes. Lorsque les deux se rencontrent la situation devient mûre pour que s’installe une dictature terroriste ouverte.

Quand l’offre ne correspond pas à la demande du fait que la bourgeoisie ne se sent pas suffisamment menacée, le fascisme ne trouve pas les conditions d’un accès au pouvoir. Cependant dans des circonstances de développement et de radicalisation importantes des luttes sociales, la classe dominante n’hésitera pas à emprunter au fascisme ses analyses, ses propositions et une partie de ses méthodes. Nous sommes alors en présence d’un processus de fascisation de l’appareil d’État.

Le processus de fascisation

Les quelques analyses ci-dessus exposées, constitutive de notre héritage antifasciste, ne sont pas exhaustives. Il en existe de nombreuses autres que nous ne pouvons pas exposer dans cette séance pour des raisons de temps. Elles suffisent cependant pour tordre le coup à quelques idées erronées encore trop fréquentes dans les rangs antifascistes. La première erreur consiste à analyser le fascisme comme l’arrivée brusque et instantanée d’un régime dictatorial. Ce qui est sous-estimé dans cette thèse est la séquence qui précède le fascisme c’est-à-dire le processus de fascisation. Bien avant que d’avoir besoin d’un pouvoir fasciste, la classe dominante se sert de son État pour réagir à la montée des luttes sociales. La répression de plus en plus violente de ces luttes, la restriction des droits et libertés démocratiques, la dissolution d’organisations contestataires, la modification de la législation vers une logique autoritaire et sécuritaire grandissante, la construction de groupes sociaux en boucs émissaires, etc., précèdent l’arrivée au pouvoir des fascistes. Ce n’est que quand ces mesures s’avèrent inefficaces et que le pouvoir est immédiatement menacé que la fascisation passe un seuil qualitatif en se mutant en fascisme.

En lien avec cette première erreur s’en trouve une seconde consistant à considérer que le fascisme vient au pouvoir par la violence. Cela peut certes survenir mais généralement c’est en toute légalité que les fascistes arrivent au pouvoir et transforment ensuite celui-ci en dictature terroriste ouverte. Le processus de fascisation réuni les conditions du fascisme pour rendre celui-ci possible si la classe dominante venait à en avoir besoin. C’est en ce sens que l’on peut dire que la fascisation est l’antichambre du fascisme. Mais cela ne veut pas dire que la fascisation mène systématiquement au fascisme. Il n’y a aucun déterminisme historique absolu à ce niveau. Tout dépend du rapport des forces. C’est ainsi le roi Victor Emmanuel III qui confie à Mussolini les rênes du pouvoir après la marche sur Rome des fascistes. C’est également le président Hindenburg qui nomme Hitler chancelier.

La troisième erreur est celle que nous avons déjà soulignée, c’est-à-dire la confusion entre le fascisme et l’une de ses formes historiques. Le fascisme contemporain peut prendre des formes historiques nouvelles. Il ne défilera pas forcément avec des chemises brunes. Il peut très bien surgir du sein même de l’appareil d’État actuel et de la démocratie parlementaire actuellement en place. Il peut être le fait d’une mutation qualitative de membres de la classe politique « démocrates » et « républicains ». Prendre en compte la diversité des origines possibles du fascisme c’est revenir à cette notion « d’autonomie relative » des fascistes dont parlait Gramsci. Il n’existe pas un seul bloc fasciste mais une galaxie fasciste caractérisée par la diversité de ses analyses.

Nous n’avons pas le temps nécessaire pour décrire toute cette diversité. Contentons-nous de rappeler deux de ses principaux courants. Le premier se base sur une logique centrée sur l’affirmation de l’existence d’un danger que subirait la « civilisation occidentale » du fait de la montée de « l’islamisme » pour certains, de la montée de l’Islam pour d’autres, de l’immigration que l’on prétend devenue massive pour d’autres encore. L’idéologue de la bourgeoisie Samuel Huntington a théorisé cette approche dans ses livres Le choc des civilisations et Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures. Un des visages principaux du fascisme [du discours sur le péril musulman à la thèse du « grand remplacement » en passant par celle d’une identité nationale menacée par l’immigration] s’origine de ce postulat d’une guerre des civilisations. L’aura de cette thèse dépasse largement l’extrême-droite, faisant d’elle une des assises centrales de justification de la fascisation de l’appareil d’État. C’est pourquoi se limiter à l’affrontement avec les groupes explicitement fascistes ou d’extrême-droite sans combattre la fascisation de l’appareil d’État est une autre erreur possible. Le second courant est plus classique et est constitué du « nationalisme révolutionnaire » mettant en avant des thèses proches du fascisme que nous avons connu dans les années 1930 [critique du parlementarisme, appel à l’ordre moral, racisme explicite, etc.].

Ces deux courants ont néanmoins un point commun essentiel : la présentation de la lutte des classes comme divisant la nation, comme destructrice de l’unité nationale, comme complicité objective face au péril civilisationnel qui nous menacerait.

Sur notre séquence historique

Nous sommes actuellement dans une séquence historique caractérisée par l’arrivée au pouvoir depuis plus de quatre décennies du néolibéralisme sous la forme d’une mondialisation capitaliste. Ce néolibéralisme n’est rien d’autre que la politique économique correspondant aux intérêts des monopoles et grands groupes du capital financier. Basée sur une course mondiale à la maximisation du profit cette phase néolibérale se concrétise par la destruction des conquêtes sociales, par une délocalisation massive à la recherche des coûts toujours plus bas du travail, par une flexibilisation généralisée du travail, un repli de l’État sur ses seules fonctions régaliennes [le maintien de l’ordre, la justice et la défense guerrière des intérêts du capitalisme français et européen au niveau international]. La conséquence en est une paupérisation massive des classes populaires et un déclassement social des couches moyennes.

Une autre conséquence de la mondialisation capitaliste est l’exacerbation de la concurrence entre les différents pays capitalistes qui se concrétise par le développement des guerres pour la maîtrise des sources de matières premières et par une militarisation croissante. Le développement des discours chauvins sur l’identité nationale menacée n’est que l’expression de cette base matérielle que constitue la lutte entre les puissances impérialistes pour se partager le monde.

Nous sommes également dans un contexte de développement et de radicalisation des luttes sociales concrétisé par le mouvement contre les réformes des retraites, celui des cheminots contre la privatisation, celui des Gilets jaunes, celui contre les violences policières, etc. Après une phase de deux décennies de recul face à la logique implacable de la mondialisation capitaliste, le temps est de nouveau celui des luttes sociales grandissantes. La pandémie du coronavirus, en mettant en exergue les conséquences des choix économiques néolibéraux des dernières décennies, accroit encore plus la colère sociale et plonge la classe dominante dans une crise de légitimité importante. Les prises de conscience d’une cause systémique de la paupérisation et de la précarisation massive connaissent un progrès inédit depuis le tournant néolibéral des décennies 1970 et 1980. La possibilité de mouvements sociaux de grande ampleur est présente et anticipée dans les analyses et les choix du gouvernement. Bien sûr, ces mouvements sociaux ne constituent pas un danger immédiat pour la classe dominante. Cependant cette dernière possède une expérience historique lui permettant de saisir les dangers potentiels de la situation sociale actuelle. Il ne faut jamais sous-estimer notre ennemi.

Ce contexte d’une bourgeoisie affaiblie mais encore forte et d’un mouvement social en progression importante mais encore insuffisamment puissant permet d’expliquer la fascisation actuelle de l’appareil d’État. La reprise par Macron et ses ministres de pans entiers d’analyses jusque-là spécifiques à l’extrême-droite reflète cette fascisation, de même que les mesures liberticides contenues dans l’entrée dans le droit commun de l’État d’urgence, dans la loi sur la « sécurité globale » ou dans celle contre le pseudo-séparatisme. Si la classe dominante n’a pas encore besoin du fascisme, elle en prépare les conditions au cas où l’évolution de la situation sociale le rendrait nécessaire. Dans cette préparation de l’hypothèse fasciste comme dernier recours, la classe dominante entretient deux fers au feu : la tolérance vis-à-vis de groupes plus ou moins explicitement fascistes d’une part et l’accélération de la fascisation de l’appareil d’État d’autre part.

Dans ce contexte il est illusoire de combattre le fascisme en sous-estimant la gravité de la fascisation de l’appareil d’État. Il est tout aussi illusoire de sous-estimer le combat contre les groupes explicitement fascistes. Une fois au pouvoir ces groupes ne pourront être combattus que par la lutte armée comme au temps du nazisme. C’est dès aujourd’hui que nous sommes confrontés au double combat contre la fascisation et contre les groupes fascistes.

Saïd Bouamama
Tiré du blogue de l’auteur.


21.09.2021 à 15:57

La police n'a pas toujours existé. Histoire d'un corps discutable

L'Autre Quotidien
En Angleterre et aux États-Unis, la police a été inventée en l'espace de quelques décennies seulement - de 1825 à 1855 environ. Au XIXe siècle, les nouvelles classes ouvrières urbaines ont résisté à leurs maîtres par des grèves, des émeutes et des révoltes d'esclaves. Les maîtres ont réagi en inventant les policiers. La nouvelle institution n'était pas une réponse à une augmentation de la criminalité, et elle n'a pas vraiment conduit à de nouvelles méthodes de lutte contre la criminalité. Le crime a à voir avec les actes des individus, et les élites dirigeantes qui ont inventé la police ont répondu aux défis posés par l'action collective. 

11993 mots
new york1.JPG

En Angleterre et aux États-Unis, la police a été inventée en l'espace de quelques décennies seulement - de 1825 à 1855 environ. Au XIXe siècle, les nouvelles classes ouvrières urbaines ont résisté à leurs maîtres par des grèves, des émeutes et des révoltes d'esclaves. Les maîtres ont réagi en inventant les policiers.

La nouvelle institution n'était pas une réponse à une augmentation de la criminalité, et elle n'a pas vraiment conduit à de nouvelles méthodes de lutte contre la criminalité. Le moyen le plus courant pour les autorités de résoudre un crime, avant et depuis l'invention de la police, a été que quelqu'un leur dise qui l'a fait.

En outre, le crime a à voir avec les actes des individus, et les élites dirigeantes qui ont inventé la police ont répondu aux défis posés par l'action collective. Pour résumer: les autorités ont créé la police en réponse à une foule nombreuse et provocante. C'est

- grèves en Angleterre,
- émeutes dans le nord des États-Unis,
- et menace d'insurrections d'esclaves dans le Sud.

La police est donc une réponse à la foule, pas au crime.

Je vais me concentrer sur qui étaient ces foules, comment elles sont devenues un tel défi. Nous verrons qu'une difficulté pour les dirigeants, outre la croissance de la polarisation sociale dans les villes, était la rupture des anciennes méthodes de contrôle personnel de la population active. Au cours de ces décennies, l'État est intervenu pour combler la brèche sociale.

Nous verrons que, dans le Nord, l'invention de la police n'était qu'une partie d'un effort de l'État pour gérer et façonner la main-d'œuvre au quotidien. Les gouvernements ont également élargi leurs systèmes de soutien aux pauvres afin de réguler le marché du travail et ils ont développé le système d'éducation publique pour réguler l'esprit des travailleurs. Je relierai ces points au travail de la police plus tard, mais surtout je me concentrerai sur l'évolution de la police à Londres, New York, Charleston (Caroline du Sud) et Philadelphie.

* * * * *

Pour avoir une idée de ce qui est spécial à propos de la police moderne, il sera utile de parler de la situation au début du capitalisme. Plus précisément, considérons les bourgs de la fin de la période médiévale, il y a environ 1 000 ans.

La classe dominante de l'époque n'était pas dans les villes. Les propriétaires féodaux étaient basés à la campagne. Ils n'avaient pas de flics. Ils pouvaient rassembler les forces armées pour terroriser les serfs - qui étaient des semi-esclaves - ou ils pouvaient lutter contre d'autres nobles. Mais ces forces n'étaient ni professionnelles ni à plein temps.

La population des villes était majoritairement des serfs qui avaient acheté leur liberté, ou tout simplement échappé à leurs maîtres. Ils étaient connus comme bourgeois, ce qui signifie citadin. La bourgeoisie a ouvert la voie à des relations économiques qui sont devenues plus tard connues sous le nom de capitalisme.

Aux fins de notre discussion, disons qu'un capitaliste est quelqu'un qui utilise l'argent pour gagner plus d'argent. Au début, les capitalistes dominants étaient des marchands. Un commerçant prend de l'argent pour acheter des marchandises afin de les vendre pour plus d'argent. Il y a aussi des capitalistes qui ne traitent qu'avec de l'argent - des banquiers - qui prêtent un certain montant afin d'en récupérer davantage.

Vous pourriez également être un artisan qui achète des matériaux et fabrique quelque chose comme des chaussures afin de les vendre pour plus d'argent. Dans le système de guilde, un maître artisan supervisait les compagnons et les apprentis et travaillait à leurs côtés. Les maîtres profitaient de leur travail, il y avait donc de l'exploitation, mais les compagnons et les apprentis avaient des espoirs raisonnables de devenir eux-mêmes des maîtres. Les relations de classe dans les villes étaient donc assez fluides, surtout par rapport à la relation entre noble et serf. De plus, les guildes fonctionnaient de manière à limiter l'exploitation, ce sont donc les marchands qui ont réellement accumulé du capital à cette époque.

En France, aux XIe et XIIe siècles, ces villes sont devenues des communes. Elles se sont constituées en communes sous diverses conditions, parfois avec la permission d'un seigneur féodal, mais en général, elles étaient considérées comme des entités autonomes ou même des cités-états.

Mais elles n'avaient pas de policiers. Elles avaient leurs propres tribunaux - et de petites forces armées composées des citadins eux-mêmes. Ces forces n'avaient généralement rien à voir avec le fait de porter des accusations contre des personnes. Si vous avez été volé ou agressé, ou que vous avez été trompé dans une affaire, alors vous, le citoyen, porteriez plainte.

Un exemple de cette justice de bricolage, une méthode qui a duré des siècles, était connu sous le nom de “hue and cry”. Si vous étiez sur un marché et que vous avez vu quelqu'un voler, vous étiez censé crier et crier en disant «Arrête, voleur!» et courir après lui. Le reste de l'accord était que quiconque vous voyait faire était censé ajouter à la teinte et pleurer et également courir après le voleur.

Les villes n'avaient pas besoin de policiers parce qu'elles avaient un degré élevé d'égalité sociale, ce qui donnait aux gens un sentiment d'obligation mutuelle. Au fil des ans, les conflits de classe se sont intensifiés au sein des villes, mais même ainsi, les villes se sont unies - par un antagonisme commun au pouvoir des nobles et par des liens continus d'obligation mutuelle.

Pendant des centaines d'années, les Français ont gardé une mémoire idéalisée de ces premières villes organisées en communes - en tant que communautés autonomes d'égaux. Il n'est donc pas surprenant qu'en 1871, lorsque les travailleurs ont pris le contrôle de Paris, ils l'ont baptisée Commune. Mais cela va un peu plus loin que nous ne le devrions pour l'instant.

­ * * * * *

Le capitalisme a subi des changements majeurs en grandissant au sein de la société féodale. Tout d'abord, la taille des avoirs en capital a augmenté. Rappelez-vous, c'est le point - transformer des petits tas d'argent en plus gros tas d'argent. La taille des exploitations a commencé à croître astronomiquement pendant la conquête des Amériques, car l'or et l'argent ont été pillés du Nouveau Monde, et des Africains ont été enlevés pour travailler dans des plantations.

De plus en plus de choses étaient produites pour la vente sur le marché. Les perdants de la concurrence sur le marché ont commencé à perdre leur indépendance en tant que producteurs et ont dû prendre des emplois salariés. Mais dans des endroits comme l'Angleterre, la plus grande force poussant les gens à chercher du travail salarié était le mouvement approuvé par l'État pour chasser les paysans de la terre.

La Garde de nuit, Rembrandt. 1642. Photo Dennis Jarvis

La Garde de nuit, Rembrandt. 1642. Photo Dennis Jarvis

Les villes se sont développées au fur et à mesure que les paysans sont devenus des réfugiés de la campagne, tandis que les inégalités ont augmenté au sein des villes. La bourgeoisie capitaliste est devenue une couche sociale plus distincte des travailleurs qu'auparavant. Le marché avait un effet corrosif sur la solidarité des guildes d'artisanat - quelque chose que j'aborderai plus en détail lorsque je parlerai de New York. Les ateliers sont devenus plus importants que jamais, car un seul patron anglais contrôlerait peut-être des dizaines de travailleurs. Je parle ici du milieu des années 1700, la période juste avant le début de l'industrialisation réelle de l'usine.

Il n'y avait toujours pas de policiers, mais les classes plus riches ont commencé à recourir de plus en plus à la violence pour réprimer la population pauvre. Parfois, l'armée recevait l'ordre de tirer sur des foules rebelles, et parfois les gendarmes arrêtaient les chefs et les pendaient. La lutte des classes commençait donc à s'intensifier, mais les choses ont vraiment commencé à changer lorsque la révolution industrielle a décollé en Angleterre.

* * * * *

Le massacre de Peterloo, 1819

Le massacre de Peterloo, 1819

Dans le même temps, les Français traversaient une révolution politique et sociale qui leur était propre, à partir de 1789. La réponse de la classe dirigeante britannique fut de paniquer sur la possibilité que les travailleurs anglais suivent l'exemple français. Ils ont interdit les syndicats et les réunions de plus de 50 personnes.

Néanmoins, les ouvriers anglais organisèrent des manifestations et des grèves de plus en plus importantes de 1792 à 1820 environ. La réponse de la classe dirigeante fut d'envoyer l'armée. Mais l'armée ne peut vraiment faire que deux choses, et elles sont toutes les deux mauvaises. Ils pouvaient refuser de tirer, et la foule s'en tirerait. Ou ils pourraient tirer sur la foule et produire des martyrs de la classe ouvrière.

C'est exactement ce qui s'est produit à Manchester en 1819. Des soldats ont chargé une foule de 80 000 personnes, en blessant des centaines de manifestants et en faisant onze morts. Au lieu de soumettre la foule, cette action, connue sous le nom de massacre de Peterloo, a provoqué une vague de grèves et de protestations. .

Même la tactique ancestrale consistant à pendre les dirigeants du mouvement a commencé à se retourner. Une exécution aurait un effet intimidant sur une foule de 100 personnes, mais la foule comptait désormais jusqu'à 50 000 partisans du condamné, et les exécutions leur donnaient simplement envie de se battre. La croissance des villes britanniques et la croissance de la polarisation sociale en leur sein, c'est-à-dire deux changements quantitatifs, avaient commencé à produire de nouvelles poussées qualitatives de lutte.

La classe dirigeante avait besoin de nouvelles institutions pour contrôler cela. L'un d'eux était la police de Londres, fondée en 1829, à peine 10 ans après le massacre de Peterloo. La nouvelle force de police a été spécialement conçue pour infliger des violences non létales aux foules afin de les briser tout en essayant délibérément d'éviter de créer des martyrs. Maintenant, toute force qui est organisée pour livrer la violence sur une base régulière va tuer certaines personnes. Mais pour chaque meurtre de la police, il y a des centaines ou des milliers d'actes de violence policière qui sont non mortels - calculés et calibrés pour produire de l'intimidation tout en évitant une réponse collective en colère.

Lorsque la police de Londres n'était pas concentrée en escouades pour contrôler les foules, elles étaient dispersées dans la ville pour contrôler la vie quotidienne des pauvres et de la classe ouvrière. Cela résume la double fonction distinctive de la police moderne: il y a la forme dispersée de surveillance et d'intimidation qui se fait au nom de la lutte contre le crime; et puis il y a la forme concentrée d'activité pour mener des grèves, des émeutes et des manifestations importantes.

C'est pour cela qu'ils ont été inventés - pour faire face aux foules - mais ce que nous voyons la plupart du temps, c'est la présence du flic sur le beat. Avant de parler de l'évolution de la police à New York, je souhaite explorer le lien entre ces deux modes de travail policier.

*****

Je commencerai par le sujet plus général de la lutte des classes pour l'utilisation de l'espace extérieur. Il s'agit d'un problème très important pour les travailleurs et les pauvres. Le plein air est important pour les travailleurs

- pour le travail
- pour les loisirs et les divertissements
- pour l'espace de vie, si vous n'avez pas de maison
… et pour la politique.

Tout d'abord, sur le travail. Alors que les marchands qui réussissaient pouvaient contrôler les espaces intérieurs, tenir des magasins, ceux qui n'avaient pas autant de moyens devaient s'installer comme vendeurs dans la rue. Les marchands établis les considéraient comme des concurrents et ont demandé à la police de les chasser.

Les vendeurs de rue sont également des fournisseurs efficaces de biens volés car ils sont mobiles et anonymes. Ce ne sont pas seulement les voleurs à la tire et les cambrioleurs qui ont eu recours aux vendeurs de rue de cette façon. Les serviteurs et les esclaves de la classe moyenne ont également volé leurs maîtres et ont transmis les marchandises aux vendeurs locaux. (Soit dit en passant, la ville de New York avait l'esclavage jusqu'en 1827.) Le vol de richesses dans les maisons confortables de la ville est une autre raison pour laquelle la classe moyenne a exigé une action contre les vendeurs de rue.

La rue était aussi simplement l'endroit où les travailleurs passaient leur temps libre - parce que leurs maisons n'étaient pas confortables. La rue était un endroit où ils pouvaient obtenir l'amitié et des divertissements gratuits et, selon l'endroit et le temps, ils pouvaient s'engager dans une religion ou une politique dissidente. L'historien marxiste britannique EP Thompson a résumé tout cela quand il a écrit que la police anglaise du 19e siècle était

impartiale, essayant avec une main équitable de chasser des rues colporteurs, mendiants, prostituées, amuseurs de rue, piquets de grève, enfants jouant au football et libres penseurs et socialistes. Le prétexte était très souvent qu'une plainte pour interruption de commerce avait été reçue d'un commerçant.

Des deux côtés de l'Atlantique, la plupart des arrestations étaient liées à des crimes sans victime ou à des atteintes à l'ordre public. Un autre historien marxiste, Sidney Harring, a déclaré: «La définition du criminologue des« crimes d'ordre public »se rapproche dangereusement de la description faite par l'historien des« activités de loisir de la classe ouvrière ».»

La vie en plein air était - et est - particulièrement importante pour la politique de la classe ouvrière. Les politiciens et les gestionnaires d'entreprise établis peuvent se rencontrer dans des lieux qui leur appartiennent et prendre des décisions qui ont de grandes conséquences, parce que ces personnes contrôlent les bureaucraties et la main-d'œuvre. Mais lorsque les travailleurs se rencontrent et prennent des décisions sur la façon de changer les choses, cela ne compte généralement pas beaucoup, à moins qu'ils ne puissent rassembler des partisans dans la rue, que ce soit pour une grève ou une manifestation. La rue est le terrain d'essai d'une grande partie de la politique de la classe ouvrière, et la classe dirigeante en est pleinement consciente. C'est pourquoi ils mettent la police dans la rue comme contre-force chaque fois que la classe ouvrière montre sa force.

Nous pouvons maintenant examiner les liens entre les deux principales formes d'activité policière - les patrouilles de routine et le contrôle des foules. La vie quotidienne des patrouilles habitue les policiers à recourir à la violence et à la menace de violence. Cela les prépare aux actes de répression à grande échelle qui sont nécessaires lorsque les travailleurs et les opprimés se lèvent en groupes plus importants. Il ne s'agit pas seulement de s'entraîner avec des armes et des tactiques. Le travail de patrouille de routine est essentiel pour créer chez les policiers un état d’esprit selon lequel leur violence est pour le plus grand bien.

Le travail quotidien permet également aux commandants de découvrir quels flics sont les plus à l'aise pour infliger de la douleur - puis de les affecter aux premières lignes en cas de répression. Dans le même temps, le «bon flic» que vous pouvez rencontrer dans ses patrouilles dans le quartier fournit une couverture de relations publiques cruciale pour le travail brutal qui doit être fait par les «mauvais flics». Le travail de routine peut également devenir utile en période de bouleversements politiques car la police a déjà passé du temps dans les quartiers à essayer d'identifier les dirigeants et les radicaux.

* * * * *

Maintenant, nous pouvons revenir dans le récit historique et parler de New York.

Je vais commencer par quelques points sur les traditions des foules avant la révolution. Au cours de la période coloniale, les gens étaient parfois turbulents, mais cela a souvent été officialisé d'une manière que l'élite coloniale approuvait ou du moins tolérait. Diverses célébrations tombaient dans la catégorie des «règles erronées», dans lesquelles les positions sociales étaient inversées et les ordres inférieurs pouvaient prétendre qu'ils étaient au sommet. C'était un moyen pour les classes subalternes de se défouler en satirisant leurs maîtres - un moyen qui reconnaissait le droit de l'élite à diriger tout le reste de l'année. Cette tradition de dérèglement symbolique était particulièrement importante autour de Noël et du Nouvel An. Même les esclaves seraient autorisés à participer.

Il y avait aussi une célébration annuelle de la Journée du Pape, au cours de laquelle des membres de la majorité protestante défilaient avec des effigies, dont l'un du Pape - jusqu'à ce qu'ils les brûlent tous à la fin. Une petite provocation sectaire, «tout en s'amusant», le tout approuvé par les pères de la ville. À ce moment-là, le jour du pape ne conduisait généralement pas à la violence contre les vrais catholiques car il n'y en avait que quelques centaines à New York et pas une seule église catholique avant la révolution.

Ces traditions de foule étaient bruyantes et même tumultueuses, mais elles tendaient à renforcer le lien entre les ordres inférieurs et l'élite, pas à rompre ce lien.

Les ordres inférieurs étaient également liés à l'élite par une surveillance personnelle constante. Cela s'appliquait aux esclaves et aux domestiques, bien sûr, mais les apprentis et les compagnons artisans vivaient également dans la même maison que le maître. Il n'y avait donc pas beaucoup de ces subalternes errant dans les rues à toute heure.

Cette situation a laissé les marins et les journaliers comme des éléments non surveillés et potentiellement perturbateurs. Déjà en 1638, comme le note l'historien Selden Bacon, l'élite de New Amsterdam (la colonie hollandaise qui devint plus tard New York) avait vu le besoin de prévenir le désordre qui pouvait provenir du front de mer:

Les premières ordonnances de nature policière concernent les navires dans le port, restreignent les visites des habitants, interdisent aux marins de rester à terre dans la nuit, ordonnent aux capitaines des navires d'appliquer ces règles. Le but était double : surveiller la contrebande, et éloigner les marins tapageurs de la rue. Tous les travailleurs ont reçu l'ordre de se rendre à leur travail et d'en revenir à des heures fixes et les maîtres charpentiers et surveillants d'ouvriers ont reçu l'ordre de les faire respecter. (Vol. 1, 16.)

Ceci, bien sûr, est un exemple de maintien de l'ordre sans agence de police. L'élite de New Amsterdam commandait aux employeurs de superviser les travailleurs du secteur riverain pendant les heures de repos, tout comme les maîtres superviseraient leurs esclaves, leurs domestiques et leurs apprentis. Les autorités coloniales pouvaient voir que des travailleurs indépendants, à salaire libre - même en assez petit nombre - pouvaient perturber les normes de cette société patricienne. Leur réponse a été de rendre ces travailleurs moins libres en essayant de les «attacher» à leurs patrons.

Dans des circonstances comme celles-ci, où la plupart des habitants de la colonie étaient déjà surveillés pendant la journée, il n'était pas nécessaire de recourir à des forces de police régulières. Il y avait une “Garde de nuit”, qui surveillait les incendies, tentait de se prémunir contre le vandalisme et arrêtait toute personne noire qui ne pouvait pas prouver qu'elle était libre. Elle n'était en aucun cas professionnelle. Ceux qui la constituaient avaient tous des emplois de jour et étaient temporairement affectés à la garde, donc ils ne patrouillaient pas régulièrement - et tout le monde détestait le faire. Les riches s'en sont débarrassés en payant des substituts.

Pendant la journée, un petit nombre de gendarmes étaient de service, mais ils ne patrouillaient pas dans la rue. C'étaient des agents du tribunal qui mettaient à exécution des citations à comparaître et des mandats d'arrêt. Ils ne faisaient pas de travail d’enquête. Dans les années 1700 et jusque dans les années 1800, le système reposait presque entièrement sur des informateurs civils à qui l'on avait promis une partie de toute amende que le contrevenant pourrait devoir payer.

* * * * *

La période révolutionnaire a changé des choses sur le rôle des foules et la relation entre les classes. Dans les années 1760, à commencer par l'agitation contre la loi sur le timbre, l'élite des commerçants et des propriétaires fonciers a approuvé de nouvelles formes de mobilisation populaire. C'étaient de nouvelles manifestations et émeutes bruyantes qui s'inspiraient des traditions existantes, évidemment dans l'utilisation d'effigies. Au lieu de brûler le pape, ils brûleraient le gouverneur ou le roi George.

Je n'ai pas le temps d'entrer dans les détails de ce qu'ils ont fait, mais il est important de noter la composition des classes de ces foules. Les membres de l'élite étaient peut-être là eux-mêmes, mais le corps de ces foules était constitué de travailleurs qualifiés, appelés collectivement les mécaniciens. Cela signifie qu'un maître serait dans la foule avec ses compagnons et apprentis. Les personnes de rang social supérieur avaient tendance à considérer les maîtres artisans comme leurs lieutenants pour mobiliser le reste des mécaniciens.

Alors que le conflit avec la Grande-Bretagne s'intensifiait, les mécanismes se sont radicalisés et se sont organisés indépendamment de l'élite coloniale. Il y avait des frictions entre les mécaniciens et l'élite, mais jamais une rupture complète.

Et, naturellement, lorsque les Britanniques ont été vaincus et que l'élite a mis en place son propre gouvernement, ils en avaient assez de toute cette agitation de rue. Il y a toujours eu des rébellions et des émeutes dans les nouveaux États-Unis indépendants, mais elles prenaient de nouvelles formes - en partie parce que le développement économique rompait l'unité des mécaniciens eux-mêmes.

* * * * *

Je vais maintenant parler des développements qui ont suivi la révolution - des changements qui ont produit une nouvelle classe ouvrière à partir d'un méli-mélo conflictuel d'éléments sociaux.

Commençons par les travailleurs qualifiés. Même avant la révolution, la division entre maîtres et compagnons s'était accentuée. Pour comprendre cela, nous devons examiner de plus près l'influence persistante du système de guilde; les guildes formelles n'existaient pas aux États-Unis, mais certaines de leurs traditions vivaient parmi les travailleurs qualifiés.

Les anciennes guildes étaient essentiellement des cartels, des syndicats de travailleurs qui avaient le monopole d'une compétence particulière qui leur permettait de gérer le marché. Ils pouvaient fixer les prix habituels de leurs marchandises et même décider à l'avance de la taille du marché.

Le marché géré a permis une certaine stabilité habituelle des relations entre les travailleurs d'un même métier. Un maître a acquis un apprenti comme serviteur sous contrat de ses parents en échange d'une promesse de lui enseigner une compétence et de lui donner la chambre et la pension pendant sept ans. Les apprentis ont obtenu leur diplôme pour devenir compagnons, mais ont souvent continué à travailler pour le même maître tant qu'il n'y avait pas de place pour qu'ils deviennent eux-mêmes maîtres. Les compagnons recevaient des salaires coutumiers avec des contrats à long terme. Cela signifiait que le salaire continuerait à arriver malgré les variations saisonnières de la quantité de travail. Même sans la structure formelle des guildes, une grande partie de cet ensemble de relations coutumières était toujours en place à l'époque pré-révolutionnaire.

D'environ 1750 à 1850, cependant, cette structure corporative au sein des métiers spécialisés s'effondrait parce que la relation externe - le contrôle des commerçants sur le marché - commençait également à s'effondrer. Le commerce provenant d'autres villes ou de l'étranger minerait la capacité des maîtres à fixer les prix, de sorte que les ateliers étaient mis en concurrence les uns avec les autres d'une manière qui est familière aujourd'hui.

La concurrence a poussé les maîtres à devenir davantage des entrepreneurs, à rechercher des innovations permettant d'économiser de la main-d'œuvre et à traiter leurs travailleurs davantage comme des travailleurs à salaire fixe. Les entreprises sont devenues plus grandes et plus impersonnelles - plus comme des usines, avec des dizaines d'employés.

Dans les premières décennies du XIXe siècle, les employés perdaient non seulement leurs contrats à long terme, mais ils perdaient également leur place pour vivre dans les foyers des maîtres. Les apprentis ont trouvé que c'était une expérience libératrice, car les jeunes hommes sortaient de sous l'autorité de leurs parents et de leurs maîtres. Libre d'aller et venir à leur guise, elles pouvaient rencontrer des jeunes femmes et créer leur propre vie sociale parmi leurs pairs. Les femmes qui travaillent sont principalement employées dans les services domestiques de divers types, sauf si elles sont des prostituées.

La vie en plein air s'est transformée lorsque ces jeunes se sont mêlés aux autres segments de la population qui constituaient la classe ouvrière en développement.

Le mélange n'était pas toujours paisible. L'immigration catholique irlandaise a augmenté après 1800. En 1829, il y avait environ 25 000 catholiques dans la ville - une personne sur huit. Les Irlandais étaient séparés par quartier, vivant souvent aux côtés des Noirs, qui eux-mêmes représentaient désormais environ 5% de la population. En 1799, les protestants ont brûlé une effigie de Saint-Patrick et les Irlandais ont riposté. Ces batailles se sont répétées au cours des prochaines années, et il était clair pour les Irlandais que les gendarmes et les patrouilles de rue prenaient parti contre eux.

Donc, avant même l'existence de forces de police modernes, les hommes de loi faisaient du profilage racial. L'élite de la ville a pris note du manque de respect des Irlandais pour les patrouilles de rue - leur combativité ouverte - et a réagi en élargissant leur rôle et en ciblant davantage ses patrouilles. Cela s'est accompagné d'une attention accrue de la police envers les Africains, qui vivaient dans les mêmes régions et avaient souvent la même attitude envers les autorités.

Sous-jacente aux divisions sectaires et raciales, il y avait la concurrence économique, car les travailleurs irlandais étaient généralement moins qualifiés et touchaient des salaires inférieurs à ceux des artisans. Dans le même temps, les maîtres tentaient de dégraisser les emplois dans les ateliers. De cette façon, les apprentis Anglo-saxons sont devenus partie intégrante d'un véritable marché du travail en perdant leurs contrats à long terme. Lorsque cela s'est produit, ils se sont retrouvés juste au-dessus des immigrants irlandais sur l'échelle des salaires. Les travailleurs noirs, qui effectuaient des travaux domestiques ou travaillaient comme ouvriers généraux, étaient un échelon ou deux plus bas sur l'échelle des salaires des Irlandais.

Dans le même temps, la partie la plus âgée non qualifiée de la classe ouvrière, centrée sur les quais et la construction de bâtiments, était en expansion parce que le commerce et la construction s'étaient tous deux développés après la Révolution.

Dans l'ensemble, la population a augmenté rapidement. New York comptait 60 000 habitants en 1800, mais sa taille a doublé en 1820. En 1830, New York comptait plus de 200 000 personnes - et 312 000 en 1840.

* * * * *

C'est un profil approximatif de la nouvelle classe ouvrière de New York.

Au cours de ces décennies, toutes les sections de la classe ouvrière ont engagé une action collective en leur nom. C'est une histoire assez compliquée, à cause du nombre d'actions et de la fragmentation de la classe. Mais nous pourrions commencer par une généralisation selon laquelle la forme de lutte la plus courante était aussi la plus élémentaire - l'émeute.

Maintenant, quelques détails. De 1801 à 1832, les New-Yorkais noirs se sont révoltés à quatre reprises pour empêcher que d'anciens esclaves soient renvoyés à leurs maîtres en dehors de la ville. Ces efforts ont généralement échoué, la Garde a répondu violemment et les participants ont été condamnés à des peines inhabituellement sévères. Les abolitionnistes blancs se sont joints aux condamnations de ces émeutes. Ces émeutes illustrent donc l'auto-activité populaire malgré la désapprobation de l'élite - sans parler de la disparité raciale dans l'application de la loi.

Il y avait aussi du harcèlement blanc des églises et des théâtres noirs, atteignant parfois le niveau d'émeutes. Les pauvres immigrants étaient impliqués, mais parfois les riches blancs et les gendarmes eux-mêmes y participaient. Une émeute anti-noire a fait rage pendant trois jours en 1826, endommageant des maisons et des églises noires - ainsi que des maisons et des églises de ministres abolitionnistes blancs.

Mais il n'y avait pas que des conflits entre les travailleurs noirs et blancs. En 1802, des marins blancs et noirs ont fait grève pour des salaires plus élevés. Comme pour la plupart des grèves de cette période, l'historien Eric Hobsbawm a qualifié la méthode de «négociation collective par émeute». Dans ce cas, les grévistes ont désactivé les navires qui embauchaient à des salaires inférieurs. Les dockers se sont également unis à travers les lignes raciales et sectaires pour des grèves militantes en 1825 et 1828.

Les actions des travailleurs qualifiés comme les compagnons n'avaient généralement pas besoin de recourir à une telle contrainte physique, car ils détenaient le monopole des compétences pertinentes. Les compagnons sont néanmoins devenus plus militants au cours de ces années. Les grèves dans les métiers spécialisés se sont déroulées en 3 vagues, à partir de 1809, 1822 et 1829. Chaque vague a été plus militante et coercitive que la précédente - car elle visait d'autres travailleurs qualifiés qui ont rompu la solidarité. En 1829, les compagnons mènent un mouvement pour limiter la journée de travail à 10 heures et créent le Parti des travailleurs. Le parti s'est effondré la même année, mais il a conduit à la fondation du Syndicat général en 1833.

Tandis que les travailleurs prenaient de plus en plus conscience d'eux-mêmes en tant que classe, ils commencèrent également à s'engager de plus en plus dans des émeutes «banales» partout où la foule se rassemblait, dans les tavernes ou dans les théâtres ou dans la rue. De telles émeutes n'ont peut-être pas eu d'objectif économique ou politique clair, mais elles étaient toujours des exemples d'affirmation collective de la classe ouvrière - ou de fractions ethniques et raciales de la classe. Au cours des premières décennies du siècle, il y a eu une de ces émeutes environ quatre fois par an, mais entre 1825 et 1830, les New-Yorkais se sont révoltés au rythme d'une fois par mois.

L'une de ces émeutes en particulier a alarmé l'élite. Au Nouvel An de 1828, une foule bruyante d'environ 4 000 jeunes travailleurs anglophones sortirent leurs tambours et se dirigèrent vers Broadway où vivaient les riches. Ils "se sont procuré un énorme wagon [couvert] de Pennsylvanie" et l'ont tiré avec "une grosse corde de plusieurs tiges de longueur [1 tige = 16,5 pieds]", selon un rapport anonyme du Evening Post. Sur le chemin, ils ont démoli une église africaine et battu les membres de l'église. La Garde a arrêté plusieurs des émeutiers, mais la foule les a sauvés.

La foule a attiré plus de fêtards et s'est tournée vers le quartier commercial, où ils ont fait sauter quelques magasins. Ils ont cassé des fenêtres dans certaines des maisons les plus riches de la ville. Puis ils sont retournés à Broadway, où les riches avaient leur propre fête au City Hotel.

La rue est devenue en peu de temps bloquée par une foule impénétrable, et les fiacres amenant à la fête ces messieurs dames ne pouvaient plus passer. L'inconvénient est devenu si grand qu'un fort groupe de la Garde a été rassemblé en vue d'arrêter les chefs et de disperser le reste.

Les dirigeants de la foule ont appelé à une trêve de cinq minutes. Cela a permis à la Garde de penser au combat dans lequel elle allait s'engager. À ce moment-là, la foule coupait la longue corde du chariot et armait les rangs avant avec «des morceaux d'environ trois pieds de longueur». À la fin des cinq minutes, la Garde s'écarta «et la multitude passa bruyamment et triomphalement sur Broadway».

Ce spectacle de défi de la classe ouvrière s'est déroulé à la vue des familles qui dirigeaient New York. Les journaux ont appelé à une expansion majeure de la Garde. L'émeute de 1828 - et une année d'émeutes majeures en 1834 - ont accéléré un ensemble de réformes progressives qui ont finalement conduit à la création du service de police de la ville de New York en 1845.

Les premiers uniformes de la police de New York. 1854

Les premiers uniformes de la police de New York. 1854

Les réformes de 1845 ont élargi les forces de police, les ont professionnalisées et centralisées avec une chaîne de commandement plus militaire. La surveillance a été portée à 24 heures et les policiers n'ont pas été autorisés à occuper un deuxième emploi. Le salaire a été augmenté et la police n'a plus perçu une partie des amendes prélevées sur les délinquants.

Cela signifiait que les flics ne partaient plus en patrouille à la recherche de leur gagne-pain, un processus qui pouvait conduire à une étrange sélection dans leur choix d’infractions. L'élimination de ce système de frais a donné aux commandants une plus grande liberté pour établir des politiques et des priorités - et a ainsi rendu le ministère plus réactif aux besoins changeants de l'élite économique.

C'est ainsi que la police de New York a commencé.

*****

L'histoire de la police dans le Sud est un peu différente, comme on pourrait s'y attendre.

The Slave Patrol en action. Les cartes d'esclaves ont été les précurseurs des formes ultérieures d'identification photographique et biométrique - le passeport original

The Slave Patrol en action. Les cartes d'esclaves ont été les précurseurs des formes ultérieures d'identification photographique et biométrique - le passeport original

L'une des premières forces de police de type moderne au monde s'est développée à Charleston, en Caroline du Sud, dans les années avant que les forces de New York ne deviennent pleinement professionnelles. Le précurseur des forces de police de Charleston n'était pas un groupe de gardiens urbains mais des patrouilles à la recherche d'esclaves qui opéraient à la campagne. Comme l'a dit un historien, «dans tous les États [du Sud] [avant la guerre civile], des patrouilles de police armées itinérantes ont parcouru la campagne jour et nuit, intimidant, terrorisant et brutalisant les esclaves pour assurer leur soumission.

Il s'agissait généralement de forces volontaires de citoyens blancs (souvent des volontaires réticents) qui fournissaient leurs propres armes. Au fil du temps, les propriétaires d’esclaves ont adapté le système rural à la vie urbaine. La population de Charleston n'a pas explosé comme celle de New York. En 1820, il n'y avait encore qu'environ 25 000 personnes - mais plus de la moitié d'entre elles étaient afro-américaines.

Charleston était un centre commercial, commençant à l'époque coloniale comme site principal de la Caroline du Sud pour l'exportation de l'indigo et du riz. La ville était également un port important pour l'arrivée des Africains à vendre - soit directement d'Afrique, soit des colonies d'esclaves des Caraïbes.

Après que le Congrès eut interdit l'importation d'esclaves en 1808, Charleston devint un important centre de transbordement et de vente d'esclaves à destination de la Virginie et des Carolines en Alabama, au Mississippi et en Louisiane. Ces trois États du «Sud profond» avaient besoin d'un afflux constant de travailleurs asservis pour répondre à la demande de coton du XIXe siècle. Les usines textiles de Grande-Bretagne et de Nouvelle-Angleterre étaient à l'origine de la révolution industrielle, et le travail esclavagiste du Grand Sud faisait partie intégrante du boom.

Charleston ne se situait pas sur l'axe principal de ce boom, qui était ancré par des villes en plein essor telles que la Nouvelle-Orléans et Birmingham, en Angleterre. Néanmoins, la vie urbaine de Charleston - à la fois économique et sociale - était liée au développement des relations économiques capitalistes dans d'autres villes portuaires des deux côtés de l'Atlantique.

Beaucoup de grands propriétaires de plantations de Caroline du Sud gardaient une maison à Charleston, de sorte que les principaux maîtres de l'esclavage de l'État dominaient également la politique de la grande ville de l'État. Comme les classes dirigeantes d'autres villes commerciales de l'Atlantique, l'élite de Charleston avait besoin d'une main-d'œuvre capable de se développer, de se contracter et de s'adapter en fonction des hauts et des bas du marché. L'esclavage, cependant, est une manière rigide d'organiser les travailleurs, car les esclaves doivent être nourris et vêtus, qu'il y ait ou non du travail à faire; en temps de relâchement, les esclaves deviennent juste une dépense pour le maître.

Pour cette raison, les maîtres de Charleston et d'autres villes esclaves ont commencé - même à l'époque coloniale - à mettre des esclaves dans des emplois salariés. Certains esclaves appartenaient directement à des propriétaires d'usines, en particulier dans la ville la plus industrielle du Sud, Richmond. Cependant, la plupart des esclaves de Charleston appartenaient à des citadins blancs qui en utilisaient certains pour des services personnels et «louaient» le reste à des employeurs salariés. Quelques moulins à riz de Charleston possédaient les esclaves qu'ils utilisaient, mais ils ont également loué leurs esclaves à d'autres lorsque les moulins n'étaient pas poussés à pleine capacité.

Au début, les maîtres ont trouvé des emplois pour leurs esclaves et ont pris tous les salaires pour eux-mêmes. Mais de nombreux maîtres ont rapidement trouvé plus pratique de laisser leurs esclaves trouver leur propre emploi tout en percevant une rémunération forfaitaire de l'esclave pour le temps passé loin du maître. Un maître pourrait recevoir un rendement annuel de 10 à 15 pour cent du prix d'achat d'un esclave en le louant.

Ce nouvel ensemble d'arrangements a fondamentalement modifié la relation entre les esclaves et leurs maîtres, sans parler des relations entre les esclaves eux-mêmes. Les esclaves sont sortis sous la supervision directe de leurs maîtres pendant de longues périodes, et de nombreux esclaves pouvaient gagner de l'argent au-delà des frais qu'ils ont payés à leurs maîtres. Les Charlestoniens noirs ont commencé à qualifier ces frais de «droits de liberté».

De nombreux Afro-Américains pouvaient même se permettre de «vivre» - trouver un logement en dehors des ménages de leurs maîtres. Les esclaves pouvaient se marier et cohabiter indépendamment. Certains artisans esclaves qualifiés ont même commencé à embaucher eux-mêmes des salariés. Cela comprenait certaines femmes, qui travaillaient comme couturières et dominaient le commerce de vêtements de la ville. Cependant, la plupart des esclaves exerçant une activité salariée étaient des hommes qui exerçaient plusieurs métiers spécialisés, une main-d'œuvre non qualifiée de courte durée et le transport de marchandises. Les femmes, qui formaient la majorité des Charlestoniens noirs, travaillaient principalement comme esclaves domestiques.

Dans les premières décennies du 19e siècle, Charleston avait une banlieue à prédominance noire connue sous le nom de «Charleston Neck», peuplée principalement d'esclaves aux côtés de personnes libres de couleur. Charleston est construite à l'extrémité sud d'une péninsule entre deux rivières, et les résidents ont appelé la partie nord non constituée de la péninsule «le cou». En 1850, et presque certainement avant, plus du quart des Noirs de Charleston vivaient dans un logement sans surveillance blanche: ils étaient libres ou étaient des esclaves qui «vivaient». En dehors de la juridiction de la ville, les propriétaires de bars du Neck ont ignoré diverses lois et ont servi une clientèle multiraciale.

La population blanche du Sud, à la fois en ville et à la campagne, vivait dans la peur constante de l'insurrection des esclaves. Dans les campagnes, cependant, les Noirs étaient sous surveillance constante, et il y avait peu d'occasions au sein du régime de travail exténuant pour les esclaves de développer de larges liens sociaux. Mais à Charleston, comme les Blancs le faisaient souvent remarquer avec agacement ou inquiétude, les Noirs ont établi leur propre vie collective. En 1818, plus de 4000 Noirs et esclaves libres ont fait sécession des églises méthodistes métisses de la ville et construit un chapitre de la nouvelle église épiscopale méthodiste africaine (AME) à Charleston Neck.

*****

Parce que les conditions dans le Sud urbain étaient considérablement plus libres que dans les plantations, l'État a dû intervenir pour faire le travail de répression que les propriétaires d’esclaves avaient habituellement pris soin d'eux-mêmes.

Le Charleston Guard and Watch s'est développé par essais et erreurs en une force de police dirigée par la ville moderne et reconnaissable dans les années 1820, effectuant à la fois un harcèlement nocturne de la population noire et restant sur appel pour une mobilisation rapide pour contrôler les foules. Les Noirs, même les Noirs libres, rattrapés après un couvre-feu sans excuse acceptable ont été arrêtés du jour au lendemain par la Garde et recevaient jusqu'à 39 coups de fouet après qu'un magistrat ait examiné l'affaire le matin. Cette pratique remonte à l'époque coloniale et reflétait les méthodes des patrouilles rurales d'esclaves. La première différence majeure, même très tôt, était que la Garde était une force rémunérée plutôt qu'un groupe de citoyens enrôlés.

La garde de la ville a également fait son devoir les jours fériés et le dimanche, lorsqu'elle a surveillé les marchés hebdomadaires, qui étaient en grande partie gérés par des femmes esclaves noires. Les foules noires, en particulier le jour du marché, pouvaient être assez bruyantes, comme le note l'historien Bernard Powers: Un citoyen blanc a écrit dans les années 1840 qu'il était “constamment ennuyé, surtout le dimanche, avec les foules indisciplinées et ne respectant pas le jour du Seigneur”.

Les autorités de la ville considéraient l'église AME (African Methodist Episcopal Church) comme une expression troublante de l'autonomie des Noirs. Au cours de la première année de l'église, en 1818, la garde de la ville a fait une descente dans l'église et arrêté 140 paroissiens, citant une loi rarement utilisée qui interdisait le rassemblement de sept hommes noirs ou plus en dehors de la présence de blancs. Dans les États libres et esclavagistes, l'église AME est rapidement devenue un centre important pour les discussions noires sur l'abolition, même si les congrégations étaient loin d'être unies sur les étapes à suivre vers la liberté.

David Walker, membre de l'AME à Boston et auteur, en 1829, de l' appel militant aux citoyens de couleur du monde, était probablement membre de l'AME de Charleston au début des années 1820. De nombreux points de vue de Walker, y compris les arguments scripturaires pour les droits des esclaves de se lever et de prendre leur liberté, correspondent aux points de vue attribués à Denmark Vesey, un charpentier noir libre de Charleston, accusé d'avoir planifié une insurrection massive en 1822.

La menace de révolte a paniqué les Blancs de Charleston. L'élite de la ville, dirigée par le maire, a ordonné la torture de complices présumés, qui ont ensuite produit des aveux qui en impliquaient plusieurs autres. En quelques semaines, un deuxième groupe de suspects torturés en impliqua des dizaines d'autres. Coupables ou non - des historiens capables ne s'entendent pas sur l'existence d'un complot - Vesey et 34 autres Noirs ont été pendus et 27 exilés.

Vesey et d'autres conspirateurs accusés avaient été des leaders dans l'église AME. Après leur exécution, une foule de citoyens blancs a incendié l'église. Les membres de la congrégation ont continué à se réunir en secret tout au long de la guerre civile. (Après l'émancipation en 1865, le fils de Denmark Vesey, également charpentier, a conçu le premier nouveau bâtiment de l'église AME.)

Au milieu de la panique de 1822, des citoyens blancs accusèrent la garde municipale de laxisme et appelèrent à la professionnalisation et à l'élargissement de la force. La garde a été mise en service 24 heures sur 24 et a été centralisée sous le commandement direct de l'intendant. Alors que la panique s'apaisait, les législateurs ont abrogé ces deux mesures en quelques mois, bien qu'ils aient approuvé l'élargissement de la force.

De plus, l'État de Caroline du Sud a répondu à l'affaire Vesey en construisant une garnison et un arsenal à Charleston à sa frontière avec Charleston Neck. Ce bâtiment, consacré à la répression de la population noire, est devenu la Citadelle - et en 1842, abritait l'académie militaire qui porte encore ce nom. Les troupes de la Citadelle étaient disponibles pour opérer à Charleston, mais avec une milice d'État connue sous le nom de «Neck Rangers», elles devaient également maintenir l'ordre dans le Neck.

Au milieu des années 1820, les Blancs ont imputé une série d'incendies à un incendiaire noir, et le conseil a répondu en rétablissant une petite force de jour, tout en fournissant six chevaux pour accélérer la communication et la mobilisation. Charleston a ainsi mis en place des patrouilles de police 24h /24h trois ans avant la fondation de la police de Londres en 1829.

Vers le milieu des années 1830, les législateurs ont rétabli la mesure qu'ils avaient adoptée pour la première fois en panique en 1822 - la centralisation du gouvernement de la ville (et de la Garde) sous l’autorité d’un maire à plein temps. Après les réformes de 1836, la ville a déployé une force de garde de 118 personnes, dont 94 soldats et quatre musiciens. La veille nocturne comptait un garde pour 263 habitants de la ville, loin devant la couverture de Boston (un officier pour 815 habitants) et de New York (un pour 771).

L'élite a réalisé une centralisation plus poussée en annexant Charleston Neck en 1849, la plaçant ainsi sous la juridiction de la garde de la ville. Auparavant, les troupes des Rangers et de la Citadelle qui contrôlaient le Charleston Neck représentaient un compromis entre les patrouilles de surveillance des esclaves ruraux et la police moderne. Les placer sous la juridiction de la garde a préparé le terrain pour remplacer complètement les derniers miliciens citoyens par des patrouilles en uniforme d'employés de la ville.

Même avant les années 1820, la force du Sud était plus militarisée que la police du Nord. Les gardes opéraient dans une hiérarchie militaire de plusieurs rangs et, contrairement à la première police du Nord, ils portaient des fusils - à baïonnette. Au cours des premières décennies du siècle, la Garde de nuit de New York ne partait pas en patrouille constante, contrairement à Charleston. Tout au long des années précédant la guerre de Sécession, les visiteurs de la ville ont souvent écrit sur la présence particulièrement intimidante de la Garde.

L'histoire spécifique des forces de police variait d'une ville américaine à l'autre, mais elles avaient toutes tendance à converger vers des solutions institutionnelles similaires. La nature de la police vient de la nature du «problème»: une population active urbaine qui a développé une certaine autonomie économique en tant que salariés et artisans et a ainsi pu créer une vie collective auto-affirmée. L'expérience du Sud renforce également le point qui était déjà clair dans le Nord: le racisme anti-noir a été intégré au travail de la police américaine dès le premier jour.

* * * * *

Vers la fin, je dirai quelques mots sur Philadelphie, mais avant cela, je vais dégager quelques thèmes qui s'appliquent à tous ces cas.

Tout d'abord, nous devons placer le maintien de l'ordre dans le contexte d'un projet plus large de la classe dirigeante de gestion et de formation de la classe ouvrière. J'ai dit au début que l'émergence de la révolte des travailleurs coïncidait avec l'effondrement des anciennes méthodes de surveillance personnelle constante de la main-d'œuvre. L'État est intervenu pour assurer la supervision. Les flics faisaient partie de cet effort, mais dans le Nord, l'État a également élargi ses programmes d'aide aux pauvres et de scolarisation publique.

Le travail de la police a été intégré au système de secours aux pauvres, car les gendarmes ont travaillé à l'enregistrement des pauvres et à leur placement dans les ateliers de travaux forcés. C'est même avant que la police ne soit professionnalisée - les gendarmes faisaient le tri entre les «pauvres méritants» et les «pauvres non méritants». Si les gens étaient au chômage et incapables de travailler, les agents de police les dirigeraient vers la charité des églises ou de la ville elle-même. Mais si les gens étaient capables de travailler, ils étaient jugés «oisifs» et envoyés dans les horreurs de l'atelier de travaux forcés.

Le système d'aide aux pauvres a apporté une contribution cruciale à la création du marché du travail salarié. La fonction clé du système de secours était de rendre le chômage si désagréable et humiliant que les gens étaient prêts à accepter des emplois ordinaires à des salaires très bas juste pour éviter le chômage. En punissant les plus pauvres, le capitalisme crée une base de référence basse pour l'échelle des salaires et tire toute l'échelle vers le bas.

La police ne joue plus un rôle aussi direct dans la sélection des personnes à aider, mais elle inflige encore une bonne partie de la peine. Comme nous le savons, une grande part du travail de la police a pour but de rendre la vie désagréable pour les chômeurs de la rue.

L'essor de la police moderne coïncide également avec l'essor de l'éducation publique. Les écoles publiques habituent les enfants à la discipline du lieu de travail capitaliste; les enfants sont séparés de leur famille pour effectuer une série de tâches aux côtés des autres, sous la direction d'une figure d'autorité, selon un calendrier régi par une horloge. Le mouvement de réforme scolaire des années 1830 et 40 visait également à façonner le caractère moral des élèves. L'effet était censé être que les étudiants se soumettraient volontiers à l'autorité, qu'ils seraient capables de travailler dur, d'exercer un contrôle de soi et de retarder la gratification.

En fait, les concepts de bonne citoyenneté issus du mouvement de réforme scolaire étaient parfaitement alignés avec les concepts de criminologie qui étaient inventés pour classer les gens dans la rue. La police devait se concentrer non seulement sur le crime, mais sur les types de criminels - une méthode de profilage étayée par de prétendues références scientifiques. Le «délinquant juvénile», par exemple, est un concept commun à la scolarisation et à la police - et a aidé à relier les deux activités dans la pratique.

Cette idéologie de la bonne citoyenneté était censée avoir un grand effet dans la tête des étudiants, les encourageant à penser que les problèmes de la société proviennent des actions des «méchants». Selon le réformateur Horace Mann, un objectif clé de la scolarisation devrait être d'implanter un certain type de conscience chez les élèves - afin qu'ils disciplinent leur propre comportement et commencent à se contrôler . Pour reprendre les termes de Mann, l'objectif était que les enfants «pensent au devoir plutôt qu'au policier».

Inutile de dire qu'un schéma analytique pour diviser la société entre les bons et les méchants est parfait pour identifier les boucs émissaires, en particulier les raciaux. Un tel schéma moraliste était (et est) également un concurrent direct d'une vision du monde consciente des classes, qui identifie l'antagonisme fondamental de la société comme le conflit entre exploiteurs et exploités. L'activité policière va donc au-delà de la simple répression: elle «enseigne» une idéologie de la bonne et de la mauvaise citoyenneté qui concorde avec les leçons de la classe et de l'atelier.

Le point global ici est que l'invention de la police faisait partie d'une expansion plus large de l'activité de l'État pour prendre le contrôle du comportement quotidien de la classe ouvrière. La scolarité, les mauvais secours et le travail de la police visaient tous à façonner les travailleurs pour qu'ils deviennent utiles et fidèles à la classe capitaliste.

* * * * *

Le prochain point général concerne quelque chose que nous savons tous, et c'est ceci:

Il y a la loi… et puis il y a ce que font les policiers .

Tout d'abord, quelques mots sur la loi: Malgré ce que vous avez peut-être appris en cours d'instruction civique, la loi n'est pas le cadre dans lequel la société fonctionne. La loi est le produit du fonctionnement de la société, mais elle ne vous dit pas comment les choses fonctionnent vraiment. La loi est pas non plus un cadre pour la façon dont la société devrait fonctionner, même si certaines personnes tiennent à cet espoir.

La loi n'est vraiment qu'un outil parmi d'autres, entre les mains de ceux qui sont habilités à l'utiliser, pour influer sur le cours des événements. Les sociétés sont autorisées à utiliser cet outil car elles peuvent embaucher des avocats coûteux. Les politiciens, les procureurs et la police sont également habilités à utiliser la loi.

Maintenant, spécifiquement sur les flics et la loi. La loi contient beaucoup plus de dispositions qu'elles n'en utilisent réellement, de sorte que leur application est toujours sélective. Cela signifie qu'ils dressent toujours le profil de la partie de la population à cibler et choisissent les types de comportement qu'ils souhaitent changer. Cela signifie également que les flics ont une opportunité permanente de corruption. S'ils ont le pouvoir discrétionnaire de décider qui sera arrêté pour un crime, ils peuvent exiger une récompense pour ne pas avoir pris quelqu'un.

Une autre façon de voir l'écart entre la loi et ce que font les flics est d'examiner l'idée commune que la punition commence après la condamnation par un tribunal. Le fait est que quiconque a traité avec les flics vous dira que la punition commence au moment où ils vous imposent les mains. Ils peuvent vous arrêter et vous mettre en prison sans jamais porter plainte. C'est une punition, et ils le savent. Sans parler de la violence physique que vous pourriez subir ou de la façon dont ils peuvent vous embêter même s'ils ne vous arrêtent pas.

Donc, les policiers arrêtent des gens tous les jours sans ordonnance du tribunal, et ils punissent les gens tous les jours sans jugement. Il est donc évident que certaines des fonctions sociales clés de la police ne sont pas inscrites dans la loi. Ils font partie de la culture policière que les policiers apprennent les uns des autres avec les encouragements et les directives de leurs commandants.

Cela nous ramène à un thème que j'ai abordé au tout début de ce texte. La loi traite des délits et les individus sont accusés de délits. Mais la police a vraiment été inventée pour faire face à ce que les travailleurs et les pauvres étaient devenus dans leurs expressions collectives : les flics s'occupent des foules, des quartiers, des groupes cibles de la population - toutes des entités collectives.

Ils peuvent utiliser la loi comme ils le font, mais leurs directives générales leur viennent comme politique de leurs commandants ou de leur propre instinct de flics expérimentés. Les directives politiques ont souvent un caractère collectif - par exemple, pour prendre le contrôle d'un quartier indiscipliné. Ils décident de le faire, puis ils déterminent quelles lois utiliser.

C'est le sens des politiques de «tolérance zéro». L'objectif est d'intimider et d'exercer un contrôle sur une masse de personnes en agissant sur quelques-uns. De telles tactiques ont été intégrées au travail de la police depuis le tout début. La loi est un outil à utiliser sur les individus, mais le véritable objectif est de contrôler le comportement de la plus grande masse.

* * * * *

Je vais utiliser mes dernières minutes pour parler de quelques alternatives.

L'un d'eux est un système judiciaire qui existait aux États-Unis avant l’essor de la police. C'est bien documenté pour Philadelphie, c'est donc l'exemple sur lequel je vais m’appuyer. La Philadelphie coloniale avait développé un système appelé les tribunaux mineurs dans lesquels la plupart des poursuites pénales ont eu lieu. Le maire et les échevins servaient de juges. Les pauvres économisaient de l'argent pour pouvoir payer les frais nécessaires à ce qu’une affaire soit entendue.

À l'époque, comme aujourd'hui, la plupart des délits étaient commis par des pauvres contre des pauvres. Dans ces tribunaux, la victime d'agression, de vol ou de diffamation faisait office de procureur. Un agent de police pourrait s'impliquer pour faire entrer l'accusé, mais ce n'est pas la même chose qu'un policier procédant à une arrestation. Toute l'action a été motivée par les désirs de la victime et non par les objectifs de l'État. L'accusé pourrait également poursuivre son accusateur.

Aucun avocat n'était impliqué de part et d'autre, la seule dépense était donc les honoraires du magistrat. Le système n'était pas parfait, car le juge était peut-être corrompu et la vie des pauvres ne cessait pas d'être misérable parce qu'ils gagnaient une affaire. Mais le système était assez populaire et a continué de fonctionner pendant un certain temps, même après qu'un système de police moderne et de procureurs d'État se soit développé en parallèle.

Le rôle croissant de la police, qui s'est accompagné de la création de postes de procureurs professionnels, a signifié que l'État mettait le pouce sur la balance de la justice. Au tribunal, vous pourriez espérer être traité comme innocent jusqu'à ce que votre culpabilité ait été établie. Avant d'arriver au tribunal, cependant, vous devez passer entre les mains des flics et des procureurs qui ne vous traitent certainement pas comme si vous étiez innocent. Ils ont la possibilité de faire pression sur vous ou de vous torturer pour vous faire avouer - ou de nos jours vous contraindre à un aveu sous la forme d'un accord sur le plaidoyer - avant de vous présenter devant le tribunal.

Aussi injuste que soit le système, dominé par les policiers et les procureurs, les tribunaux mineurs ont montré aux Philadelphiens qu'une alternative était possible qui ressemblait beaucoup plus à la résolution de conflits entre égaux.

C'est la clé - nous pouvons rendre une alternative disponible si nous abolissons les relations sociales inégales que la police a été inventée pour défendre. Lorsque les ouvriers de Paris ont repris la ville pendant deux mois en 1871, ils ont établi un gouvernement sous l'ancien nom de la Commune. Les débuts de l'égalité sociale à Paris ont sapé le besoin de répression et ont permis aux Communards d'expérimenter l'abolition de la police en tant que force d'État distincte, en dehors des citoyens. Les gens éliraient leurs propres agents de la sécurité publique, responsables devant les électeurs et soumis à un rappel immédiat.

Cela n'est jamais devenu une routine établie parce que la ville était assiégée depuis le premier jour, mais les Communards avaient la bonne idée. Pour vaincre un régime de répression policière, le travail crucial a été de se montrer à la hauteur du nom de la Commune, c'est-à-dire de bâtir une communauté autonome d'égaux. C'est encore à peu près ce que nous devons faire.

 David Whitehouse

* * * * *

Il s'agit d'un texte édité d'un discours que j'ai prononcé à Chicago fin juin 2012 lors de la conférence annuelle du socialisme . L'audio de la conférence est disponible sur wearemany.org , mais le texte ici corrige certaines erreurs que j'ai faites à l'époque, et j'ai apporté une révision substantielle à la section sur Charleston après ma visite en mars 2016.

Un merci spécial aux Caroliniennes du Sud Mary Battle, Alphonso Brown, Nic Butler, Sara Daise, Curtis Franks, Harlan Greene et Christine Mitchell pour leurs discussions éclairantes sur cette histoire.

Je travaille actuellement sur un traitement d'un livre sur le sujet pour Haymarket Books.

* * * * *

Quelques sources.

Sur l'ordre public au Moyen-Âge européen:

Tigar, Michael. La loi et la montée du capitalisme . New York: Monthly Review Press, 2000.

Sur la classe ouvrière et la police en Angleterre:

Thompson, EP La création de la classe ouvrière anglaise . Millésime, 1966.

Farrell, Audrey. Crime, classe et corruption . Signets, 1995.

Pour un peu d'histoire aux États-Unis et un aperçu des fonctions de la police:

Williams, Kristian. Nos ennemis en bleu: la police et le pouvoir en Amérique . Édition révisée. South End Press, 2007.

Silberman, Charles E. Violence criminelle, justice pénale . Première édition. New York: Vintage, 1980.

La source clé sur l'évolution de la police dans les grandes villes des États-Unis:

Bacon, Selden Daskam. The Early Development of American Municipal Police: A Study of the Evolution of Formal Controls in a Changing Society. Deux volumes. Microfilms universitaires, 1939.

Sources spécifiques sur New York et Philadelphie:

«New Year's Amusements», New York Evening Post , 2 janvier 1828.

Gilje, Paul A. The Road to Mobocracy: Popular Disorder in New York City, 1763-1834. The University of North Carolina Press, 1987.

Steinberg, Allen. La transformation de la justice pénale: Philadelphie, 1800-1880. 1ère édition. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1989.

Sources spécifiques au Sud:

Chapman, Anne W. «Insuffisances du recensement de Charleston de 1848», The South Carolina Historical Magazine, vol. 81, n ° 1 (janvier 1980), 24-34.

Hinks, Peter P. Pour réveiller mes frères affligés: David Walker et le problème de la résistance des esclaves antebellum. Pennsylvania State University Press, 1996.

Powers, Bernard E. Black Charlestonians: A Social History, 1822-1885. University of Arkansas Press, 1994.

Schweninger, Loren. «Indépendance et entreprise des esclaves en Caroline du Sud, 1780–1865», The South Carolina Historical Magazine, vol. 93, no 2 (avril 1992), 101-125.

Wade, Richard C. L'esclavage dans les villes: le sud 1820–1860. Oxford University Press, 1964.

Sur les premières années de la scolarité publique aux États-Unis:

Bowles, Samuel et Herbert Gintis. La scolarisation en Amérique capitaliste: la réforme de l'éducation et les contradictions de la vie économique. Réimpression. Haymarket Books, 2011.

Tiré de https://worxintheory.wordpress.com/2014/12/07/origins-of-the-police/


Thomas Gosset - L’ordre moins le pouvoir