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24.06.2021 à 11:41

Le Tamil Nadu s’attaque aux prétendues thérapies de réorientation sexuelle

L'Autre Quotidien
Saisie par un couple de lesbiennes harcelées par leurs parents parce qu’elles vivent en couple, la haute cour de Madras invite le législateur à interdire les pratiques médicales préconisées par des charlatans pour “guérir” de l’homosexualité.
Texte intégral 962 mots

Saisie par un couple de lesbiennes harcelées par leurs parents parce qu’elles vivent en couple, la haute cour de Madras invite le législateur à interdire les pratiques médicales préconisées par des charlatans pour “guérir” de l’homosexualité.

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Le Tamil Nadu va-t-il devenir le premier État fédéré de l’Inde à interdire les thérapies de réorientation sexuelle ? Lundi 7 juin, la haute cour de Madras a rendu “un jugement progressiste sans précédent” en ce sens, “dans le but de rendre la société indienne plus tolérante à l’égard de la communauté LGBT”, salue le journal britannique The Independent. Cette prise de position fait écho à la promesse, faite en mai par le Royaume-Uni, d’interdire ces thérapies, selon lesquelles la sexualité peut être modifiée par une intervention extérieure.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs commentateurs ont qualifié cette décision d’“hommage mérité” aux homosexuels et aux transsexuels, “alors que se tiennent en juin les marches des fiertés”, dans le monde entier. Avec la décision des juges de Madras de “bannir toute tentative de guérison médicale ou de changement de l’orientation sexuelle, le Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, devrait créer un précédent”.

Harcèlement et menaces

Les magistrats avaient été saisis d’une requête “déposée par un couple de lesbiennes qui s’étaient enfuies de leur domicile”, dans la ville de Madurai, “parce que leurs parents s’opposaient à leur vie commune”. Les familles des deux femmes étaient allées jusqu’à déclarer leur disparition auprès de la police, ce qui avait conduit à l’interrogatoire du couple et au dépôt par celui-ci d’“une demande de protection contre le harcèlement des forces de l’ordre et contre toute menace pour leur sécurité”.

Peuplé de 80 millions d’habitants, le Tamil Nadu est une région à part en Inde, où l’allégeance au gouvernement fédéral de Delhi est un sujet de débat permanent. “Il faut maintenant que l’Inde dans son entier prenne des mesures décisives pour mettre fin à cette pratique vicieuse et sans fondement médical”, estime le député du Parti du Congrès Shashi Tharoor dans une tribune parue jeudi 10 juin dans l’Indian Express et cosignée par le chercheur Aditya Sharma.

Il ne fait aucun doute que les thérapies de réorientation sexuelle soumettent les victimes à diverses formes d’abus physiques et émotionnels, et qu’elles sont profondément nocives”, souligne cet ancien haut dirigeant de l’ONU. Une étude réalisée par l’expert indépendant des Nations unies sur la violence et la discrimination fondées sur le genre a révélé que 98 % des personnes qui suivent de telles thérapies subissent des dommages durables, “notamment la dépression, l’anxiété, des dommages physiques permanents et la perte de la foi”, ajoute-t-il.

Derrière l’écran de fumée de la science ou de la foi, des charlatans de tous bords proposent des services qui promettent de changer l’orientation sexuelle, enracinant la fausse croyance que les orientations non hétérosexuelles sont en quelque sorte contre nature ou immorales.

Évolution de la législation

En Inde, l’homosexualité avait été dépénalisée une première fois en 2009, avant d’être à nouveau considérée comme illégale en 2013, pour finalement disparaître du Code pénal, en tant que délit, en septembre 2018. Les nationalistes hindous au pouvoir n’en demeurent pas moins fermés à toute évolution de la législation sur les droits des personnes LGBT.

Au mois de mars, alors que la haute cour de Delhi venait d’être saisie de la question du mariage pour tous par des associations de militants, le gouvernement Modi avait jugé bon de déclarer que “tout changement dans les lois actuelles qui régissent le mariage conduirait à un bouleversement complet de l’équilibre délicat” qui, d’après lui, règne dans le sous-continent, selon Scroll.

Dans un pays où l’on estime que 90 % des mariages sont arrangés, il n’est pas surprenant que le gouvernement ait choisi d’aller à l’encontre des choix personnels et de l’amour entre personnes de même sexe”, car après tout, en Inde, l’idée même de choix “ne correspond pas au modèle […] qui définit le mariage dans la société”. Du point de vue de l’État, l’honnêteté qui s’attache à la rupture de la norme reste trop “difficile à accepter”.

Guillaume Delacroix

 
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23.06.2021 à 09:42

L’Assemblée du Maine vote la dépénalisation de toutes les drogues

L'Autre Quotidien
Six mois après avoir légalisé la vente de cannabis, le Maine envisage de dépénaliser l’usage de toutes les drogues, y compris la cocaïne et l’héroïne. Cette proposition démocrate – surnommée LD 967 – a été votée par la Chambre des Représentants, à 77 voix pour contre 62. Elle doit maintenant recevoir l’aval du Sénat, à majorité démocrate, puis être signée par la gouverneure.
Texte intégral 599 mots

Six mois après avoir légalisé la vente de cannabis, le Maine envisage de dépénaliser l’usage de toutes les drogues, y compris la cocaïne et l’héroïne. Cette proposition démocrate – surnommée LD 967 – a été votée par la Chambre des Représentants, à 77 voix pour contre 62. Elle doit maintenant recevoir l’aval du Sénat, à majorité démocrate, puis être signée par la gouverneure.

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Ce texte intervient au milieu d’une grave crise de santé publique. Dans cet État américain d’1,3 millions d’habitants, 502 personnes sont mortes d’une overdose en 2020. Un triste record, notamment dû au Fentanyl, un opioïde cent fois plus fort que la morphine.

« Dans mon travail d’infirmière, cela fait plus de vingt ans que je travaille dans une communauté dévastée par les overdoses. Je suis en premier ligne pour comprendre que traiter les drogues comme un crime a créé une souffrance qui s’étend de génération en génération. J’ai vu beaucoup de personnes noyées dans le système judiciaire, plutôt que de recevoir des soins médicaux dont ils ont désespérément besoin », déplore la députée démocrate Anne Perry, à l’origine de ce texte.

Amende de 100 dollars ou obligation de traitement

Si le LD 967 entre en vigueur, les habitants du Maine arrêtés en possession de drogue devront payer une amende de 100 dollars. Ou bien, si leur état le réclame, ils pourront être obligés de suivre un traitement dans le mois qui suit leur arrestation. L’État du nord-est suivrait l’exemple de l’Oregon, devenu le premier État à dépénaliser les drogues en 2020.

Mais le projet de loi fait face à de nombreuses oppositions. D’abord, la gouverneure démocrate, Janet Mills est contre. Et son approbation est indispensable puisque sa signature est nécessaire pour qu’un texte devienne une loi. Autres oppositions : les représentants des forces de l’ordre, les parlementaires républicains (minoritaires), et le procureur général du Maine.

Ce dernier a même pris la plume pour s’opposer au texte. « La dépénalisation de toutes les drogues est une étape qui va trop loin, à l’heure actuelle, estime Aaron Frey dans un courrier adressé aux parlementairesCeci étant dit, je ne crois pas que la prison ou les amendes traitent la dépendance aux drogues. Nous devons travailler pour réduire le rôle accordé au système judiciaire dans les drogues. »

Benjamin Boukriche pour Newsweed le 24/6 20212


18.06.2021 à 11:52

"Tour For Life" : Les zapatistes débarquent en Europe pour promouvoir l'organisation collective

L'Autre Quotidien
A partir de juillet, une délégation de plus d'une centaine de zapatistes et autres peuples indigènes du Mexique sillonnera le continent à la rencontre des collectifs et des mouvements sociaux.
Texte intégral 1787 mots
Zapatistas en el barco que viaja hacia Europa. / Foto: https://enlacezapatista.ezln.org.mx/

Zapatistas en el barco que viaja hacia Europa. / Foto: https://enlacezapatista.ezln.org.mx/

A partir de juillet, une délégation de plus d'une centaine de zapatistes et autres peuples indigènes du Mexique sillonnera le continent à la rencontre des collectifs et des mouvements sociaux.

Marijose sera la première zapatiste à toucher le sol européen. La femme indigène Tojolabal vient de la Jungle Lacandon et est une femme trans. Elle a été membre de la milice de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et a travaillé dans les secteurs de la santé et de l'éducation de son organisation qui, après son soulèvement armé en 1994, a construit au Chiapas, dans le sud du Mexique, un système de gouvernement et de vie pleinement autonome de l'État.

Marijose a appareillé début mai du port d'Isla Mujeres au Mexique, avec quatre autres femmes indigènes zapatistes et deux hommes, sur un navire allemand qui a été rebaptisé La Montaña. Le 11 juin, il a accosté aux îles des Açores, au Portugal, et dans les prochains jours, il arrivera au port de Vigo.

« Plus que naviguer, La Montaña semble danser sur la mer. Comme dans un baiser long et passionné, elle a décollé du port et s'est dirigée vers une destination incertaine, pleine de défis, de menaces et de revers à affronter ».

C'est un voyage qui représente une « conquête inversée », bien que consensuelle. Le navire traverse le même Atlantique qui, il y a des siècles, accompagnait les navires à leur retour en Espagne, chargés des richesses de l'Amérique. C'est "une montagne qui navigue à contre-courant de l'histoire", transportant des personnes qui n'ont pas été écrasées par l'invasion d'il y a 500 ans.

« Et comment mangez-vous si vous n'avez pas d'endroit pour cultiver du maïs ? » « Et comment le vent sait-il que nous y allons ? » « Et où dort la mer si elle a sommeil ? »

La Montagne se déplace avec la même lenteur qui marque la révolution zapatiste. "Lent, mais j'avance", lit-on dans une célèbre fresque murale en territoire rebelle, qui met en scène un escargot avec un masque de ski. Mais le Tour for Life ne sera pas seulement symbolique, le long voyage à travers divers pays européens d'une délégation de plus d'une centaine de zapatistes - le reste arrivera par avion, bien qu'à cause du racisme le gouvernement mexicain refuse la délivrance de nombreux passeports- , dont trois quarts de femmes. La délégation comprend également la présence de dix membres du Congrès national indigène (CNI) et du Front des peuples pour la défense de la terre et de l'eau de Morelos, Puebla et Tlaxcala.

Il n'y a pas encore de programme complet pour cette tournée européenne, mais pour l'instant une Rencontre des féminismes et des dissidents a été confirmée à la ZAD de Notre Dame des Landes, en France, les 10 et 11 juillet, et le 13 août à Madrid il y aura une Rencontre européenne des luttes, à l'occasion du 500e anniversaire de l'entrée du conquérant Hernán Cortés dans la ville de Tenochtitlan, capitale de l'empire aztèque.

Le Tour for Life couvrira plus de 30 pays , où la délégation des peuples indigènes mexicains rencontrera des collectifs et organisations d'Europe d'en bas et de gauche : luttes pour la défense de la terre et du territoire, semences, assemblées féministes, collectifs LGBT+, de migrants, antifascistes, internationalistes, organisations de quartier et plus encore.

Les délégués zapatistes rencontreront ceux qui nous ont invités à parler de nos histoires mutuelles, de nos peines, de nos colères, de nos réalisations et de nos échecs.

Ils s'écouteront, apprendront les uns des autres, construiront des réseaux mondiaux de résistance et de rébellion. Dès 2005, l'EZLN écrivait : « Eh bien, dans le monde, ce que nous voulons, c'est dire à tous ceux qui résistent et luttent à leur manière et dans leur pays qu'ils ne sont pas seuls, que nous, les zapatistes, bien que nous soyons très petits, nous les soutenons et nous allons voir comment nous pouvons les aider dans leurs luttes et parler avec eux pour apprendre, parce que ce que nous avons appris, c'est à apprendre. Dans le monde, nous allons fraterniser davantage avec les luttes de résistance contre le néolibéralisme et pour l'humanité. »

L'EZLN crée des espaces de rencontre au Chiapas avec des personnes du monde entier depuis plus de 25 ans. Cette fois, ce sera à leur tour de voyager pour voir les maisons de ceux qui ont si souvent visité leurs villages. "Je suis très excitée par l'arrivée des camarades zapatistes, ils nous ont toujours reçu dans leurs communautés avec tant d'affection, je suis ravie de pouvoir redonner un peu de tout cela", déclare Lola Sepúlveda, des groupes madrilènes Centro de Documentation sobre Zapatismo (CEDOZ) et Retiemble. « Pour les personnes qui ne connaissent pas grand-chose au zapatisme, ce sera l'occasion de vraiment savoir ce que sont les zapatistes, ce qu'ils disent et pensent de leur propre voix et de leur propre expérience, non pas pour les imiter mais pour voir comment ils ont pu réaliser ce qu'ils veulent, comment ils l'ont obtenu. L'EZLN a toujours dit qu'il fallait s'organiser et que toutes les luttes sont importantes, car elles créent toutes des fissures dans le mur du capital », ajoute-t-elle.

Tout a commencé en octobre 2020, lorsque l' EZLN a annoncé son voyage en Europe et a demandé aux organisations européennes de participer à son organisation. Beaucoup se sont demandé : sont-ils fous ? Comment plus de 100 personnes munies de passeports mexicains vont-elles entrer en Europe, si les autorités n'autorisent que la citoyenneté communautaire à entrer en Europe ? Comment allons-nous pouvoir organiser des événements si nous sommes toujours avec la pandémie ?

Se réveiller!

"Cette proposition des camarades zapatistes a été une injection de vitamine pour les collectifs et les organisations d'Europe, à un moment où nous vivions le choc pandémique", explique Lola Cubells, de l'Assemblea de Solidaritat amb Mèxic del País Valencià. « Le réseau Europa Zapatiste a été lancé, qui est solidaire de l'EZLN et d'autres organisations en lutte au Mexique. Ensuite, nous nous sommes tissés avec beaucoup plus de luttes, très diverses, et qui ne savent pas forcément grand-chose sur le zapatismo, mais qui le considèrent comme une référence depuis 27 ans », poursuit-elle.

L'EZLN a lancé une bombe qui a perturbé la dépression collective de ces mois. Et si l'un des objectifs non déclarés de l'initiative zapatiste était simplement de promouvoir à nouveau l'organisation collective ? Sortir les militants de la paralysie pandémique ? Les inviter à organiser un Tour for Life au moment où ils étaient entourés de tant de morts ?

« Et si La Montaña navigue, le vent suit des matins prometteurs. »

Lorsque le navire La Montaña arrivera au port de Vigo, ce ne sera ni un homme ni une femme qui sera la première personne à débarquer, mais « unoa otroa » [un.e autre, ainsi l'EZLN définit les personnes trans] », dans ce que l'EZLN décrit comme « une gifle avec un bas noir pour toute la gauche hétéropatriarcale ». Marijose a des instructions claires sur ce qu'elle devra dire lorsqu'elle posera le pied sur le sol galicien, une fois qu'elle se sera remise de ses étourdissements : « Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des anciens et, bien sûr, des autres zapatistes, je déclare que le nom de cette terre, que ses indigènes appellent aujourd'hui "Europe", s'appellera désormais : SLUMIL K'AJXEMK'OP, ce qui signifie "Terre insoumise", ou "Terre qui ne se résigne pas, qui n'abandonne pas". Et c'est ainsi qu'elle sera connue des habitants et des étrangers tant qu'il y aura ici quelqu'un qui n'abandonnera pas, qui ne se vendra pas et qui ne cédera pas. »

En Galice, les groupes travaillent à l'organisation d'une cérémonie d'accueil de la délégation zapatiste, à laquelle participeront des personnes de toute l'Europe. Et s'ils ne pouvaient pas accoster dans le port de Vigo ?

"Nous savons qu'il est possible qu'ils aient des problèmes pour entrer en Espagne, mais nous n'envisageons pas la possibilité qu'ils n'entrent pas", a déclaré Lola Sepúlveda.

L'EZLN a même préparé un plan C. « S'ils ne peuvent pas débarquer, que ce soit à cause du COVID, de la migration, de la discrimination pure et simple, du chauvinisme, du mauvais port ou autre, nous serons prêts. Nous sommes prêts à attendre là-bas et nous déploierons, devant les côtes européennes, une grande bannière qui dit "Réveillez-vous ! Nous attendrons de voir si quelqu'un lit le message, puis de voir s'il se réveille effectivement, et enfin de voir s'il fait quelque chose. Si l'Europe d'en bas ne veut pas ou ne peut pas, alors, prévoyants, nous prendrons 4 canoës avec leurs rames respectives et nous commencerons notre chemin de retour. »

Orsetta Bellani


article original paru dans la revue féministe espagnole Pikara


18.06.2021 à 10:42

Merci patron !

L'Autre Quotidien
Une puissante plongée dans les creux politiques et intimes du terrain patronal, sous toutes ses formes et ses variations, avec de précieuses clés de compréhension de certains visages du capitalisme contemporain.
Texte intégral 2074 mots

Une puissante plongée dans les creux politiques et intimes du terrain patronal, sous toutes ses formes et ses variations, avec de précieuses clés de compréhension de certains visages du capitalisme contemporain.

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Spécialiste à ses débuts de l’apprentissage du suffrage universel dans la vie politique et dans la société civile françaises, le sociologue Michel Offerlé, notamment professeur à l’École Normale Supérieure, s’est affirmé depuis plus d’une dizaine d’années comme l’un des plus fins connaisseurs de la sociologie des patronats en France, et ce, dès son « Sociologie des groupes d’intérêt » de 1994, trouvant un aboutissement provisoire avec son « Sociologie des organisations patronales » de 2009 et son « Histoire du MEDEF » de 2013.

Avec ce « Ce qu’un patron peut faire », sous-titré « Une sociologie politique des patronats », il nous offre en 2021, dans la collection NRF Essais de Gallimard, une redoutable analyse de l’évolution et de la situation actuelle de l’engagement politique des dirigeants d’entreprise, engagement collectif aussi bien qu’individuel, sous toutes ses formes, des plus évidentes en apparence aux plus subtiles.

Les patrons, dans leur grande majorité, se disent incompris et mal aimés. Comment peut-on écrire pour se faire comprendre d’eux ? Certains chefs d’entreprise, parmi les plus grands, affichent actuellement, en leur nom propre et en celui de leur entreprise, une bonne volonté réformatrice en faisant part de leur intention de réduire les inégalités, de préserver la planète, de prendre leurs responsabilités : la coalition Business for Inclusive Growth (dire B4IG) proclame « Milton Friedman, c’est fini », le programme des entretiens de Royaumont 2019 interroge : « Le capitalisme peut-il être responsable ? », le 6e sommet de l’économie de 2019 propose de « Réinitialiser le capitalisme ». Et les grandes entreprises s’affichent : « Quand Nexity s’engage pour le climat, c’est du concret », « Agissons pour la révolution de l’alimentation » (Danone), « Première banque mondiale sur l’environnement » (Société Générale), « Construire un monde résilient » (Axa), « Heudebert, croustillez avec une marque engagée », Vinci dit « faire œuvre utile » en associant son nom à la reconstitution de la Grotte Chauvet, et Fabrice, ingénieur en développement Java / Java EE, nous confie sur une pleine page du Monde : « Grâce à la Fondation Francis Bouygues, j’ai pu envisager mon avenir sereinement. » L’entreprise sera joyeuse, libérée, délibérée, altruiste, le capitalisme, responsable, patient, durable, réinitialisé, bienveillant, soutenable, un « conscious capitalism » et l’économie, circulaire, inclusive, empreinte de réciprocité, à la recherche du bien commun. Il n’est plus question d’accepter « le monde tel qu’il est ». Cet enthousiasme réformateur a été décuplé en contrepoint de la crise sanitaire, économique et sociale de 2020.
Comment écrire sur les patrons pour se faire comprendre de lecteurs et de collègues qui pensent savoir ce que sont et font les patrons, sans nul besoin des services d’un sociologue pour expliciter ce qui va de soi ? Les patrons ont suffisamment de canaux et de porte-parole sans qu’il soit besoin de leur donner encore la parole.
La sociologie serait d’abord une manière d’écouter ceux qui sont peu audibles dans les débats médiatiques de société et de donner voix à ceux qui n’en ont pas. On prendra le pari que la sociologie, c’est aussi rendre compte de toutes les parties du monde social, tenter de « vivre toutes les vies » comme l’écrivait Flaubert, « d’entrer dans la vie des autres » (Bourdieu, 1992) et se poser la question en toutes circonstances, comme le faisait Goffman : « Qu’est-ce qui se passe ici ? » (Goffman, 1991)
Nous allons donc nous demander Ce qu’un patron peut faire.
Il sera question des patrons dans toutes les acceptions du terme (les petits, les grands, les moyens, les hauts), les artisans, les chefs d’entreprise, les entrepreneurs, les managers, les dirigeants. Il s’agira de rendre de l’épaisseur et de la complexité aux mondes patronaux, trop souvent vus sous la focale du seul grand patronat et du néolibéralisme.
Il sera question de politique dans tous les sens du terme. Car la condition de patron est en elle-même une question politique en France. Car les gouvernants ont besoin d’afficher de bons résultats économiques et donc d’accorder une attention prioritaire à ce qui peut les faire fluctuer. Et parce que des patrons, sous des modalités différentes, directement ou indirectement, interviennent en politique en contribuant à la construction des problèmes publics, en intervenant dans la « vie de la Cité », développant un classwide business focus, en agissant par leurs défections et par leurs mobilisations (feutrées ou sonores), ou en imaginant d’autres manières de produire ou de diriger (ce qu’on appelle l' »entrepreneuriat engagé ») ; aussi parce que certains d’entre eux revendiquent de participer à la conquête et à l’exercice du pouvoir en tentant de « managérialiser » le métier politique.
Il s’agira de résoudre ainsi une triple énigme.

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Pour conduire son investigation dans les plis et les replis de cette triple énigme (que l’on décrirait ainsi, pour simplifier : 1) sur les liens construits entre pouvoirs politiques et pouvoirs économiques ; 2) sur les moyens différents de ceux des autres groupes sociaux qu’ont les patrons pour faire valoir leur point de vue, individuel ou collectif ; 3) sur les entités abstraites qui surplombent les patrons concrets), Michel Offerlé nous entraîne sur les chemins patiemment parcourus par ses soins et par ceux des équipes de recherche partageant ce terrain depuis plus de dix ans, chemins qui incluent de nombreuses rencontres, formelles et informelles, avec des « patrons », des entretiens approfondis (dont certains verbatims seront particulièrement subtils, savoureux ou intrigants), des participations à des réunions de syndicats et d’associations professionnelles, des modalités d’adaptation spécifique à réaliser sur l’habituelle trilogie hirschmanienne (« Exit, Voice, Loyalty »), des précautions d’approche aussi, tant est potentiellement gigantesque l’espace de malentendu entre le sociologue et cette population bien particulière, jusques et y compris dans son hétérogénéité.

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Selon la lectrice ou le lecteur, selon la visée initiale qui sera la vôtre à l’approche de cet ouvrage, certaines parties seront plus intéressantes que d’autres – sachant que l’auteur a fui avec raison tout sensationnalisme de la révélation personnelle, malgré les réelles confidences parfois obtenues de certains de ses interlocuteurs (et plus rarement interlocutrices, le monde patronal restant très majoritairement masculin encore aujourd’hui) : des courriers personnels adressés au Président de la République française sur le mode de la complainte ou de la requête aux évitements et contournements fiscaux, de la « gestion » des salariés aux concurrences faussées, des modes diversifiés de protestation collective et d' »usage de la rue » (depuis les actions de Pierre Poujade en 1953-1957 jusqu’à la rusée mascarade des « Pigeons » en 2012, déguisant quelques centaines d’employés de fonds d’investissement et de banques d’affaires en « entrepreneurs », pour ne citer que deux exemples extrêmes de ces mobilisations « collectives ») aux manifestations suréquipées orchestrées par les grandes organisations patronales, des notions fort ambiguës de « patrons de gauche » à celles, beaucoup plus claires en général de « patrons de droite » (voire, plus récemment, de « patrons d’extrême-droite », dans la discrétion relative), le terrain parcouru au fil de l’étude est proprement gigantesque, que l’objet du débat soit l’entreprise elle-même (terrain sur lequel la légitimité des « patrons » à s’exprimer serait a priori d’emblée légitime) ou divers sujets économiques pour lesquels la frontière entre le corporatisme global, au fond logique, et la défense d’intérêts particuliers, sur le mode du lobbying exacerbé, est souvent floue et mouvante.

Ce livre entend répondre par l’enquête aux « énigmes » que nous avions levées : « Qu’est-ce qu’un patron peut faire ? », « Qu’est-ce que des patrons peuvent faire ? », « Qu’est-ce que les patrons peuvent faire ? », « Comment investissent-ils la et le politique ? ». Et en quoi cela est-il important pour comprendre empiriquement le capitalisme contemporain et les évidences patronales sur le monde social.

Effleurant souvent, fatalement, la sociologie des riches et des ultra-riches, à l’image des travaux historiques de Michel et Monique Pinçon-Charlot (par exemple avec leur « Sociologie de la bourgeoisie », plusieurs fois actualisé entre 2000 et 2016, ou leur « La violence des riches » de 2013), Michel Offerlé poursuit avec détermination un tableau analytique qui parvient à rendre compte à la fois de la grande diversité du « patronat » derrière les clichés possibles, de la relative homogénéité de certains objectifs « politiques » dès lors que sont concernés les réflexes spinaux de cette catégorie socio-professionnelle alor beaucoup moins disparate, de la gestion complexe des opinions individuelles « minoritaires » en matière d’engagement politique, de la morgue technique qui habite une partie de cette population (se voulant dépositaire naturelle de l’efficacité et du pragmatisme), ou encore de l’extrême diversité des outils de maîtrise technico-culturelle dont elle dispose (ou pas) dans le champ politique. Une lecture extrêmement précieuse pour qui veut mieux saisir certains enjeux tout à fait contemporains du capitalisme tardif, appliqué dans le détail de celles et ceux qui seraient ses serviteurs les plus zélés, mais pas uniquement cela, loin s’en faut.

Hugues Charybde le 21/06/2021
Michel Offerle - Ce qu’un patron peut faire - éditions Gallimard

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