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11.05.2021 à 14:01

11 mai 1981, quarante ans plus tard. Par André Markowicz

L'Autre Quotidien
Je me souviens de mai 81. — Je me souvenais aussi que j’avais publié, je ne me souvenais plus quand (j’ai retrouvé), un souvenir que j’avais, du lendemain de la victoire de Mitterrand, une visite que j’avais faite, le matin suivant, au Cluny... Mais je ne me souvenais pas que, ce souvenir, il n’était que le début d’une chronique plus longue, publiée le 16 juin 2014. Du coup, je vous la redonne, telle que je l’avais écrite.
Texte intégral 1797 mots
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Je me souviens de mai 81. — Je me souvenais aussi que j’avais publié, je ne me souvenais plus quand (j’ai retrouvé), un souvenir que j’avais, du lendemain de la victoire de Mitterrand, une visite que j’avais faite, le matin suivant, au Cluny... Mais je ne me souvenais pas que, ce souvenir, il n’était que le début d’une chronique plus longue, publiée le 16 juin 2014. Du coup, je vous la redonne, telle que je l’avais écrite.

Je n’en retire pas un mot, je crois. Je vous laisse, tout simplement, mesurer le chemin depuis... Je parlais, à l’époque, du Front National, et c’était écrit pendant des grèves, très dures, à la SNCF, pour préserver ce qui restait du service public. A sept ans de distance, on voit le résultat. Avec, en plus, une totale division des forces dites « de gauche », et le surgissement des questions communautaires...

Moi, ce qui m’avait frappé, en mai 81, ce n’était pas seulement la victoire de la gauche, c’était la disparition, finalement brusque, du PC. D’un coup, le PC n’existait plus. Non, si, vraiment. Et il y avait pour ça des raisons essentielles, qui ne tenaient pas seulement aux manœuvres de Mitterrand. Il y avait Marchais. Et il y avait ce « bilan globalement positif » de l’URSS, et des changements profonds, drastiques, dans la nature même de ce qu’on appelait alors « la classe ouvrière »... Bref, voilà. — C’est publié il y a sept ans.

Un dernier mot : j’avais passé plus d’un mois, je crois, en URSS, à Léningrad, dans cet appartement communautaire de ma grand-tante où est né tout mon travail. Un pays d’oppression, de mensonge, oui, l'URSS. Mais il y avait quelque chose d’essentiel : on savait contre qui on était. A ce moment-là, je traduisais, jour après jour, je ne sais combien de poètes pour l'Anthologie de la poésie russe que préparait Etkind, et il m’avait laissé libre de choisir et de traduire ce que je voulais. J’ai continué de traduire, avec moins d’assurance, disons ça comme ça, et d’écrire. Je continue, avec le même amour de la culture russe, et la même indignation devant le pouvoir politique. Peut-être, aujourd’hui, avec une indignation encore plus grande, parce que, j’ai remarqué ça, plus je vieillis, plus je me sens porté à m’indigner.


"Aïe, missi"… le café le Cluny,

11 mai 1981, le jour où la gauche est morte

Au printemps 81, j’avais vingt ans, j’étais à Léningrad (pas encore Pétersbourg, à l’époque). J’avais suivi, de loin, à cause de la censure soviétique, et parce que ça n’intéressait personne, le désastre — Marchais avait fait quelque chose comme 15%, c’était inimaginable. Je suis rentré le 10 mai, pour assister, avec une joie sans borne, une grande exaltation, à la victoire de Mitterrand. Le lendemain, j’avais un rendez-vous près de la Sorbonne, au café le Cluny, qui était un café très chic : on pouvait, en payant 5 francs pour un café (somme faramineuse), rester toute la journée, et travailler… J’avais donc rendez-vous vers 10h. J’arrive toujours en avance, pour travailler un peu tranquille. J’y étais à l’ouverture. Je suis monté à l’étage, et là, j’ai découvert une espèce de capharnaüm — les tables renversées, les chaises les unes sur les autres, des cendriers par terre, des vieilles flaques de bière, enfin, c’était quelque chose de dantesque. Les supporters de Mitterrand avaient fait la fête, toute la nuit, au Cluny comme ailleurs. Et au milieu de ce désastre, juste devant moi, devant l’escalier, je vois un balayeur, arabe, qui tenait son balai des deux mains devant lui, pas au sol, en équilibre devant lui, — et il me regarde, et il tourne la tête vers ça, et il me dit cette phrase : « Aïe, missi… » — Et, pour moi, la victoire de Mitterrand, c’était ça. Le désarroi tragique du balayeur. Et cette phrase, réellement tragique : ce qu’il disait, c’était ça — vous, vous venez consommer, et moi, je suis là, avec un juste un balai, et on me demande de balayer les conséquences de votre joie. Et je suis seul.

*

La gauche, elle est morte à ce moment-là, pour moi. Ça ne date pas d’hier. Elle est morte réellement en 83, quand il s’est agi de « gérer la crise » (parce que, déjà à ce moment-là, on était en crise, depuis plus de dix ans). Le parti communiste a disparu là, et Mitterrand avait bien dit que son but était de le réduire à rien, et le Front National est né. Nous en sommes aujourd’hui au moment où le Front National, avec 25% des voix, fait autant que le Parti en 1965. Avec une différence colossale. On pouvait dire ce qu’on voulait du Parti, mais, ici, en France, une chose était parfaitement claire, c’est la générosité des militants, et leur désir de progrès, non pas seulement pour eux, mais pour les autres, et l’universalisme qui les animait : oui, il y avait à ce moment un désir — comment dire ? — de bonheur. Le fait est que l’URSS était tout sauf ça, mais, les compagnons de cellule de mon père, je peux en témoigner, c’était des gens généreux. Le Front National, c’est quoi ? le contraire absolu : le désir d’être heureux soi, uniquement soi, avec la peur des autres, l’enfermement sur le ressentiment. Et d’où vient-il, ce ressentiment ?

Il vient de ce que la gauche n’existe pas. Il vient de ce que tous les gouvernements qui se succèdent, et qui tombent les uns après les autres, tous, ils font la même chose, la même chose, la même chose (comme dirait Tréplev), c’est-à-dire qu’ils ne disent pas que le pouvoir a changé radicalement, et que la politique du pouvoir, c’est justement, la fragmentation, la parcellisation, la précarité, c’est-à-dire la destruction de l’intérêt commun, et la compétitivité, non pas seulement, et non pas surtout, économique, mais, celle des rats enfermés dans une cage, des gens les uns contre les autres…

*

Moi, ce qui m’étonne en fait, c’est la lenteur de la dégradation. Pourquoi faut-il tellement de temps pour détruire l’hôpital public, les transports en commun, le réseau des théâtres décentralisés ? Parce que les intérêts en jeu ne sont pas personnels, et parce qu’il ne faut pas, autant que possible, que les gens se réveillent et qu’il y ait la guerre… — Aucun homme politique n’est capable aujourd’hui d’expliquer clairement ce qui se passe, de montrer pourquoi il est incapable d’agir, de dire quels sont les intérêts réels en jeu. Et l’obscénité — j’insiste sur ce mot — des socialistes aujourd’hui est de parler de « changement » ou de « redressement » , c’est-à-dire, oui, de faire perdre aux mots leur sens le plus direct, le plus immédiat, et donc, de paraître, en eux-mêmes, en toute conscience, comme des espèces de morts-vivants, de zombies. Et, encore une fois, il ne s’agit pas des personnes. Il s’agit d'un mouvement impersonnel, général. — Le Front National fleurit sur ça, avec ses solutions de haine, ou de peur : j’aime ma femme plus que mon cousin, mon cousin plus que mon voisin, mon voisin plus qu’un inconnu, et ainsi de suite… et c’est la fin d’un mouvement qui a duré, d’une façon ou d’une autre, depuis la Révolution française, d’émancipation de l’humanité… et c’est — que les dirigeants soient « socialistes » ou « conservateurs »— le retour aux tribus, aux origines, aux identités. Et le recours à ces identités pour cacher tout le reste.

*

A chaque fois, il s’agit de diviser, peu à peu, question après question. Mais il s’agit, pour qui ? pour quoi ? On va très lentement, on rend toute question impossible, avec, je ne dis pas la complicité, mais l’existence des médias de masse — qui vous présentent les bousculades dans les gares (et oui, je l’ai fait hier, c’est très très très pénible), et, sans expliquer pourquoi les « privilégiés » de la SNCF font grève — mettent en place le divertissement universel. Et rares sont ceux qui disent qu’aujourd’hui 86 % des embauches sont précaires, c’est-à-dire que la précarité est, — et depuis longtemps — la condition normale des gens. La précarité, c’est-à-dire la peur, et la détresse secrète, et donc l’absence, fondamentale, de la fraternité.

*

Je suis solidaire des derniers foyers d’une résistance commune.

André Markowicz


Traducteur passionné des œuvres complètes de Dostoïevski (Actes Sud), Pouchkine et Gogol, poète, André Markowicz nous a autorisés à reproduire dans L'Autre Quotidien quelques-uns de ses fameux posts Facebook (voir sa page), où il s'exprime sur les "affaires du monde" et son travail de traducteur. Nous lui en sommes reconnaissants.


10.05.2021 à 12:20

Crise climatique : « Le zéro émission nette » ne serait-il pas un piège dangereux ?

L'Autre Quotidien
Les trois auteurs de cet article ont dû passer plus de 80 ans, collectivement, à réfléchir au changement climatique. Pourquoi avons-nous mis si longtemps à dénoncer les dangers évidents du concept de « zéro émission nette » ? Pour notre défense, le principe du « zéro net » est d’une simplicité trompeuse – et nous admettons qu’il nous a trompés. Nous sommes arrivés à la douloureuse constatation que l’idée du « zéro net » a autorisé une approche imprudente et cavalière du type « brûlez maintenant, payez plus tard » qui a vu les émissions de carbone continuer à monter en flèche.
Texte intégral 5208 mots
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Parfois, la réalisation arrive dans un flash aveuglant. Les contours flous se dessinent et soudain tout prend un sens. Sous de telles révélations se cache généralement un processus beaucoup plus lent. Les doutes au fond de l’esprit grandissent. Le sentiment de confusion lié à l’impossibilité de faire coïncider les éléments entre eux augmente jusqu’à ce qu’un déclic se produise. Ou peut-être un simple clic.

Les trois auteurs de cet article ont dû passer plus de 80 ans, collectivement, à réfléchir au changement climatique. Pourquoi avons-nous mis si longtemps à dénoncer les dangers évidents du concept de « zéro émission nette » ? Pour notre défense, le principe du « zéro net » est d’une simplicité trompeuse – et nous admettons qu’il nous a trompés.

Les menaces de changement climatique sont le résultat direct de la présence d’une trop grande quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Il s’ensuit donc que nous devons cesser d’en émettre davantage et même en supprimer une partie. Cette idée est au cœur du plan actuel du monde pour éviter la catastrophe. En fait, il existe de nombreuses suggestions sur la manière d’y parvenir, de la plantation massive d’arbres aux dispositifs de haute technologie de capture directe de l’air qui aspirent le dioxyde de carbone de l’air.

Le consensus actuel est que si nous déployons ces techniques et d’autres techniques dites « d’élimination du dioxyde de carbone » en même temps que nous réduisons notre consommation de combustibles fossiles, nous pourrions arrêter plus rapidement le réchauffement de la planète. Si tout va bien, vers le milieu de ce siècle, nous atteindrons le « zéro net ». Il s’agit du point où toute émission résiduelle de gaz à effet de serre est compensée par les technologies qui les éliminent de l’atmosphère.

En principe, c’est une excellente idée. Malheureusement, dans la pratique, elle contribue à perpétuer la croyance en un salut technologique et à diminuer le sentiment d’urgence entourant la nécessité de réduire les émissions dès maintenant.

Nous sommes arrivés à la douloureuse constatation que l’idée du « zéro net » a autorisé une approche imprudente et cavalière du type « brûlez maintenant, payez plus tard » qui a vu les émissions de carbone continuer à monter en flèche. Cette approche a également accéléré la destruction du monde naturel en augmentant aujourd’hui la déforestation, et augmente considérablement le risque d’une nouvelle dévastation à l’avenir.

Pour comprendre comment cela s’est produit, comment l’humanité a mis en jeu sa civilisation sur de simples promesses de solutions futures, il faut revenir à la fin des années 1980, lorsque le changement climatique a fait irruption sur la scène internationale.

Les étapes vers le « zéro émission nette »

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Le 22 juin 1988, James E. Hansen était l’administrateur de l’Institut Goddard d’études spatiales de la Nasa, une position prestigieuse mais un personnage largement inconnu en dehors du milieu universitaire.

Dans l’après-midi du 23 juin 1988, il fut en passe de devenir le climatologue le plus célèbre du monde. Ce succès est le résultat direct de son témoignage devant le Congrès américain, au cours duquel il a présenté les preuves que le climat de la Terre se réchauffe et que l’homme en est la cause principale : « L’effet de serre a été détecté, et il est en train de changer notre climat maintenant. »

Si nous avions donné suite au témoignage de Hansen à l’époque, nous aurions pu décarboniser nos sociétés à un rythme d’environ 2% par an afin de nous donner environ deux chances sur trois de limiter le réchauffement à 1,5 °C maximum. Le défi aurait été de taille, mais la tâche principale à l’époque aurait été de simplement arrêter l’utilisation accélérée des combustibles fossiles tout en répartissant équitablement les émissions futures.

Quatre ans plus tard, il y avait des lueurs d’espoir que cela serait possible. Lors du Sommet de la Terre de 1992 à Rio, toutes les nations ont convenu de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre afin de s’assurer qu’elles ne produisent pas d’interférences dangereuses avec le climat. Le sommet de Kyoto de 1997 a tenté de commencer à mettre cet objectif en pratique. Mais au fil des ans, la tâche initiale consistant à assurer notre sécurité est devenue de plus en plus difficile en raison de l’augmentation continue de l’utilisation des combustibles fossiles.

C’est à cette époque qu’ont été développés les premiers modèles informatiques reliant les émissions de gaz à effet de serre aux impacts sur les différents secteurs de l’économie. Ces modèles hybrides climat-économie sont connus sous le nom de modèles d’évaluation intégrée. Ils ont permis aux modélisateurs d’établir un lien entre l’activité économique et le climat en étudiant, par exemple, comment les changements dans les investissements et les technologies pouvaient entraîner des changements dans les émissions de gaz à effet de serre.

Ils semblaient tenir du miracle : il était possible de tester des politiques sur un écran d’ordinateur avant de les mettre en œuvre, ce qui épargnait à l’humanité une expérimentation coûteuse. Ils se sont rapidement imposés comme une orientation essentielle de la politique climatique. Une primauté que ces modèles conservent à ce jour.

Malheureusement, ils ont également supprimé la nécessité d’une réflexion critique approfondie. Ces modèles représentent la société comme un réseau d’acheteurs et de vendeurs idéalisés et dénués d’émotions et ignorent donc les réalités sociales et politiques complexes, voire les impacts du changement climatique lui-même. Leur promesse implicite est que les approches basées sur le marché fonctionneront toujours. Cela signifie que les discussions sur les politiques se limitent à celles qui conviennent le mieux aux politiciens : les modifications progressives de la législation et des taxes.

À l’époque où ils ont été mis au point, on s’efforçait de garantir l’action des États-Unis en matière de climat en leur permettant de compter les puits de carbone des forêts du pays. Les États-Unis ont fait valoir que s’ils géraient bien leurs forêts, ils seraient en mesure de stocker une grande quantité de carbone dans les arbres et le sol ; quantité qui devrait être soustraite de leurs obligations de limiter la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. Au final, les États-Unis ont largement obtenu ce qu’ils voulaient. Ironiquement, les concessions ont été vaines, puisque le sénat américain n’a jamais ratifié l’accord.

En imaginant un avenir où les arbres seraient plus nombreux, on pourrait en fait compenser la consommation actuelle de charbon, de pétrole et de gaz. Comme ces modèles pouvaient facilement produire des chiffres permettant de réduire à volonté le taux de dioxyde de carbone atmosphérique, il était possible d’explorer des scénarios de plus en plus sophistiqués qui réduisaient l’urgence perçue de diminuer l’utilisation des combustibles fossiles. En incluant les puits de carbone dans les modèles climato-économiques, une boîte de Pandore a été ouverte. C’est là que se trouve la genèse des politiques actuelles du « zéro net ».

Cela dit, au milieu des années 1990, l’attention s’est surtout portée sur l’augmentation de l’efficacité énergétique et le changement d’énergie (comme le passage du charbon au gaz au Royaume-Uni), ainsi que sur le potentiel de l’énergie nucléaire à fournir de grandes quantités d’électricité sans carbone. On espérait que ces innovations permettraient d’inverser rapidement l’augmentation des émissions de combustibles fossiles.

Mais au tournant du nouveau millénaire, il était clair que ces espoirs n’étaient pas fondés. Compte tenu de leur hypothèse de base, à savoir un changement progressif, il devenait de plus en plus difficile pour les modèles économiques et climatiques de trouver des voies viables pour éviter un changement climatique dangereux. En réaction, les modèles ont commencé à inclure de plus en plus d’exemples de captage et de stockage du carbone, une technologie permettant d’extraire le dioxyde de carbone des centrales électriques au charbon, puis de le stocker indéfiniment dans le sous-sol.

Cela s’est avéré possible en principe : du dioxyde de carbone comprimé a été séparé du gaz fossile, puis injecté dans le sous-sol dans le cadre d’un certain nombre de projets depuis les années 1970. Ces programmes de récupération assistée du pétrole étaient conçus pour forcer-injecter les gaz dans les puits de pétrole afin de pousser le pétrole vers les plates-formes de forage et permettre ainsi d’en récupérer davantage – un pétrole qui serait ensuite brûlé, libérant encore plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

La capture et le stockage du carbone offraient l’avantage qu’au lieu d’utiliser le dioxyde de carbone pour extraire davantage de pétrole, le gaz serait laissé sous terre et retiré de l’atmosphère. Cette technologie prometteuse permettrait de produire du charbon sans danger pour le climat et donc de poursuivre l’utilisation de ce combustible fossile. Mais bien avant que le monde ne soit témoin de tels projets, le processus hypothétique avait été inclus dans les modèles climato-économiques. En fin de compte, la simple perspective du piégeage et du stockage du carbone a permis aux décideurs politiques d’éviter de procéder aux réductions indispensables des émissions de gaz à effet de serre.

La montée en puissance du « zéro net »

Lorsque la communauté internationale de la lutte contre le changement climatique s’est réunie à Copenhague en 2009, il était clair que le captage et le stockage du carbone ne seraient pas suffisants, et ce pour deux raisons.

Premièrement, il n’existait pas encore. Aucune installation de captage et de stockage du carbone n’était en service dans une centrale électrique au charbon et il n’y avait aucune chance que cette technologie ait un quelconque impact sur l’augmentation des émissions due à l’utilisation accrue du charbon dans un avenir prévisible.

Le principal obstacle à la mise en œuvre de cette technologie était essentiellement le coût. La motivation pour brûler de grandes quantités de charbon est de produire une électricité relativement bon marché. L’installation d’épurateurs de carbone sur les centrales électriques existantes, la construction de l’infrastructure nécessaire pour acheminer le carbone capturé et le développement de sites de stockage géologique appropriés nécessitaient des sommes considérables. Par conséquent, la seule application de la capture du carbone en service à l’époque – et aujourd’hui – est l’utilisation du gaz piégé dans des programmes de récupération assistée du pétrole. En dehors d’un seul démonstrateur, il n’y a jamais eu de captage de dioxyde de carbone à partir d’une cheminée de centrale électrique au charbon, le carbone capté étant ensuite stocké dans le sous-sol.

Tout aussi important, en 2009, il devenait de plus en plus évident qu’il ne serait pas possible de procéder aux réductions, même progressives, exigées par les décideurs politiques. C’était le cas même si le captage et le stockage du carbone étaient opérationnels. La quantité de dioxyde de carbone rejetée dans l’air chaque année signifiait que l’humanité n’avait plus beaucoup de temps.

Alors que les espoirs de trouver une solution à la crise climatique s’estompent à nouveau, une autre solution miracle s’impose. Il fallait une technologie capable non seulement de ralentir l’augmentation des concentrations de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, mais aussi de l’inverser. En réponse, la communauté de modélisation climatique et économique – déjà capable d’inclure dans ses modèles les puits de carbone végétaux et le stockage géologique du carbone – a de plus en plus adopté la « solution » consistant à combiner les deux.

C’est ainsi que le captage et le stockage du carbone par la bioénergie – ou BECCS-bioénergie avec captage et stockage de carbone – est rapidement apparu comme la nouvelle technologie salvatrice. En brûlant de la biomasse « remplaçable », comme le bois, les cultures et les déchets agricoles, au lieu du charbon dans les centrales électriques, puis en captant le dioxyde de carbone de la cheminée de la centrale et en le stockant sous terre, le BECCS peut produire de l’électricité tout en éliminant le dioxyde de carbone de l’atmosphère. En effet, la croissance de la biomasse, comme les arbres, entraîne l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. En plantant des arbres et d’autres cultures bioénergétiques et en stockant le dioxyde de carbone libéré lors de leur combustion, il est possible d’éliminer davantage de carbone de l’atmosphère.

Avec cette nouvelle solution en main, la communauté internationale s’est regroupée après des échecs répétés pour monter une nouvelle tentative de freiner notre dangereuse ingérence dans le climat. Le décor était planté pour la conférence cruciale sur le climat de 2015 à Paris.

Une fausse aube parisienne

Alors que son secrétaire général mettait fin à la 21e conférence des Nations unies sur le changement climatique, un grand rugissement a jailli de la foule. Les gens se sont levés d’un bond, des inconnus se sont embrassés, des larmes ont coulé dans des yeux injectés de sang par le manque de sommeil.

Les émotions manifestées le 13 décembre 2015 n’étaient pas uniquement destinées aux caméras. Après des semaines d’épuisantes négociations de haut niveau à Paris, une percée avait enfin été réalisée. Contre toute attente, après des décennies de faux départs et d’échecs, la communauté internationale avait enfin accepté de faire le nécessaire pour limiter le réchauffement climatique à bien moins de 2 °C, de préférence à 1,5 °C, par rapport aux niveaux préindustriels.

L’accord de Paris est une victoire éclatante pour les personnes les plus menacées par le changement climatique. Les nations industrialisées riches seront de plus en plus touchées par la hausse des températures mondiales. Mais ce sont les États insulaires de faible altitude, comme les Maldives et les Îles Marshall, qui courent un risque existentiel imminent. Comme l’a clairement indiqué un rapport spécial ultérieur des Nations unies, si l’accord de Paris ne parvient pas à limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, le nombre de vies perdues à cause de tempêtes, d’incendies, de canicules, de famines et d’inondations plus intenses augmentera considérablement.

Mais si l’on creuse un peu plus, on peut trouver une autre émotion à l’œuvre chez les délégués le 13 décembre 2015. Le doute. Nous avons du mal à citer un seul climatologue qui, à l’époque, pensait que l’accord de Paris était réalisable. Depuis, certains scientifiques nous ont dit que l’accord de Paris était « bien sûr important pour la justice climatique mais irréalisable » et « un choc total, mais personne ne pensait qu’il était possible de limiter à 1,5 °C ». Plutôt que d’être en mesure de limiter le réchauffement à 1,5 °C, un universitaire de haut rang impliqué dans le GIEC a conclu que nous nous dirigions vers un réchauffement supérieur à 3 °C d’ici la fin du siècle.

Au lieu d’affronter nos doutes, nous, scientifiques, avons décidé de construire des mondes fantaisistes toujours plus élaborés dans lesquels nous serions en sécurité. Le prix à payer pour notre lâcheté : devoir se taire sur l’absurdité croissante de l’élimination du dioxyde de carbone à l’échelle planétaire.

Le système BECCS a occupé le devant de la scène car, à l’époque, c’était le seul moyen pour les modèles climato-économiques de trouver des scénarios compatibles avec l’accord de Paris. Au lieu de se stabiliser, les émissions mondiales de dioxyde de carbone avaient augmenté de quelque 60% depuis 1992.

Hélas, le BECCS, comme toutes les solutions précédentes, était trop beau pour être vrai.


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Dans les scénarios produits par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ayant au moins 66% de chances de limiter l’augmentation de la température à 1,5 °C, le système BECCS devrait éliminer 12 milliards de tonnes de dioxyde de carbone chaque année. À cette échelle, le système BECCS nécessiterait des programmes massifs de plantation d’arbres et de cultures bioénergétiques.

La Terre a certainement besoin de plus d’arbres. L’humanité en a abattu quelque trois trillions depuis le début de l’agriculture, il y a environ 13 000 ans. Mais plutôt que de permettre aux écosystèmes de se remettre de l’impact de l’homme et aux forêts de repousser, le système BECCS fait généralement référence à des plantations industrielles dédiées, régulièrement récoltées pour la bioénergie, plutôt qu’au carbone stocké dans les troncs, les racines et les sols des forêts.

Actuellement, les deux biocarburants les plus efficaces sont la canne à sucre pour le bioéthanol et l’huile de palme pour le biodiesel – tous deux cultivés sous les tropiques. Les rangées sans fin de ces monocultures d’arbres à croissance rapide ou d’autres cultures bioénergétiques récoltées à intervalles fréquents dévastent la biodiversité.

On estime que le système BECCS nécessiterait entre 0,4 et 1,2 milliard d’hectares de terres. Cela représente 25 à 80% de toutes les terres actuellement cultivées. Comment y parvenir tout en nourrissant 8 à 10 milliards de personnes vers le milieu du siècle ou sans détruire la végétation indigène et la biodiversité ?

Faire pousser des milliards d’arbres consommerait de grandes quantités d’eau – dans certains endroits où les gens ont déjà soif. L’augmentation de la couverture forestière dans les hautes latitudes peut avoir un effet de réchauffement global, car le remplacement des prairies ou des champs par des forêts rend la surface terrestre plus sombre. Cette terre plus sombre absorbe davantage d’énergie du soleil et les températures augmentent donc. Se concentrer sur le développement de vastes plantations dans les pays tropicaux les plus pauvres comporte des risques réels d’expulsion des populations de leurs terres.

On oublie souvent que les arbres et la terre en général absorbent et stockent déjà de grandes quantités de carbone grâce à ce que l’on appelle le puits de carbone terrestre naturel. Intervenir dans ce domaine pourrait à la fois perturber ce puits et entraîner une double comptabilisation. Ces impacts étant de mieux en mieux compris, le sentiment d’optimisme entourant le système BECCS a diminué.

Rêves chimériques

Face à la prise de conscience de la difficulté de Paris, compte tenu de l’augmentation constante des émissions et du potentiel limité du BECCS, un nouveau terme à la mode est apparu dans les cercles politiques : le « scénario de dépassement ». Les températures seraient autorisées à dépasser 1,5 °C à court terme, mais seraient ensuite réduites grâce à une série de mesures d’élimination du dioxyde de carbone d’ici la fin du siècle. En d’autres termes « zéro net » signifie en réalité carbone négatif. En quelques décennies, nous devrons transformer notre civilisation, qui rejette actuellement 40 milliards de tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère chaque année, en une civilisation qui en élimine des dizaines de milliards.

La plantation massive d’arbres, pour la bioénergie ou comme tentative de compensation, a été la dernière tentative pour retarder la réduction de l’utilisation des combustibles fossiles. Mais la nécessité toujours plus grande d’éliminer le carbone exigeait davantage. C’est pourquoi l’idée du captage direct dans l’air, que certains présentent aujourd’hui comme la technologie la plus prometteuse, a fait son chemin. Elle est généralement plus respectueuse des écosystèmes, car son fonctionnement nécessite beaucoup moins de terres que celui des systèmes BECCS, y compris les terres nécessaires pour les alimenter à l’aide de panneaux solaires ou éoliens.

Malheureusement, on pense généralement que le captage direct de l’air, en raison de ses coûts exorbitants et de sa demande énergétique, s’il devient un jour possible de le déployer à grande échelle, ne sera pas en mesure de concurrencer le système BECCS avec son appétit vorace pour les terres agricoles de premier choix.

La direction que prend le « voyage » devrait maintenant être claire. À mesure que le mirage de chaque solution technique magique disparaît, une autre alternative tout aussi inapplicable apparaît pour prendre sa place. La prochaine est déjà à l’horizon – et elle est encore plus effroyable. Une fois que nous aurons compris que le « zéro net » n’arrivera pas à temps ou même pas du tout, la géo-ingénierie – l’intervention délibérée et à grande échelle dans le système climatique de la Terre – sera probablement invoquée comme la solution pour limiter la hausse des températures.

L’une des idées de géo-ingénierie les plus étudiées est la gestion du rayonnement solaire – l’injection de millions de tonnes d’acide sulfurique dans la stratosphère qui réfléchira une partie de l’énergie du Soleil loin de la Terre. Il s’agit d’une idée folle, mais certains universitaires et politiciens sont très sérieux à ce sujet malgré les risques importants. L’Académie nationale des sciences des États-Unis, par exemple, a recommandé d’allouer jusqu’à 200 millions de dollars au cours des cinq prochaines années pour étudier comment la géo-ingénierie pourrait être déployée et réglementée. Le financement et la recherche dans ce domaine vont certainement augmenter de manière significative.

Des vérités difficiles

En principe, il n’y a rien de mal ou de dangereux dans les propositions d’élimination du dioxyde de carbone. En fait, mettre au point des moyens de réduire les concentrations de dioxyde de carbone peut être extrêmement excitant. Vous utilisez la science et l’ingénierie pour sauver l’humanité d’une catastrophe. Ce que vous faites est important ! On se rend également compte que l’élimination du carbone sera nécessaire pour absorber une partie des émissions provenant de secteurs tels que l’aviation et la production de ciment. Il y aura donc un petit rôle pour un certain nombre d’approches différentes de l’élimination du dioxyde de carbone

Les problèmes surviennent lorsque l’on suppose que ces méthodes peuvent être déployées à grande échelle. Cela revient à donner un blanc-seing à la poursuite de la combustion de combustibles fossiles et à l’accélération de la destruction des habitats.

Les technologies de réduction du carbone et la géo-ingénierie doivent être considérées comme une sorte de siège éjectable qui pourrait propulser l’humanité loin d’un changement environnemental rapide et catastrophique. Tout comme un siège éjectable dans un avion à réaction, elles ne devraient être utilisées qu’en tout dernier recours. Cependant, les décideurs politiques et les entreprises semblent tout à fait sérieux quant au déploiement de technologies hautement spéculatives comme moyen de faire atterrir notre civilisation sur une destination durable. En fait, ce ne sont que des contes de fées.

La seule façon de protéger l’humanité est de réduire radicalement, immédiatement et durablement, les émissions de gaz à effet de serre d’une manière socialement juste.

Les universitaires se considèrent généralement comme des serviteurs de la société. En effet, nombre d’entre eux sont employés comme fonctionnaires. Ceux qui travaillent à l’interface de la science et de la politique climatiques se débattent désespérément avec un problème de plus en plus difficile. De même, ceux qui défendent le principe du « zéro émission nette » comme moyen de briser les barrières qui empêchent une action efficace sur le climat travaillent avec les meilleures intentions du monde.

La tragédie, c’est que leurs efforts collectifs n’ont jamais pu constituer un défi efficace à un processus de politique climatique qui ne permet d’explorer qu’une gamme étroite de scénarios. La plupart des universitaires se sentent très mal à l’aise de franchir la ligne invisible qui sépare leur travail quotidien des préoccupations sociales et politiques plus larges. Ils craignent sincèrement d’être perçus comme des défenseurs de certaines questions, ce qui pourrait menacer leur indépendance. Les scientifiques sont l’une des professions les plus dignes de confiance. La confiance est très difficile à construire et facile à détruire.

Mais il existe une autre ligne invisible, celle qui sépare le maintien de l’intégrité académique et l’autocensure. En tant que scientifiques, on nous apprend à être sceptiques, à soumettre nos hypothèses à des tests et à des interrogations rigoureuses. Mais lorsqu’il s’agit de ce qui est peut-être le plus grand défi de l’humanité, nous faisons souvent preuve d’un dangereux manque d’analyse critique.

En privé, les scientifiques expriment un scepticisme important à l’égard de l’Accord de Paris, du système BECCS, de la compensation, de la géo-ingénierie et du « zéro net ». À part quelques exceptions notables, en public, nous poursuivons tranquillement notre travail, nous demandons des financements, nous publions des articles et nous enseignons. Le chemin vers un changement climatique désastreux est pavé d’études de faisabilité et d’évaluations d’impact.

Plutôt que de reconnaître la gravité de notre situation, nous continuons à participer au fantasme du « zéro net ». Que ferons-nous lorsque la réalité nous frappera ? Que dirons-nous à nos amis et à nos proches de notre incapacité à nous exprimer maintenant ?

Le moment est venu d’exprimer nos craintes et d’être honnête avec la société dans son ensemble. Les politiques actuelles de « zéro net » ne permettront pas de limiter le réchauffement à 1,5°C, car elles n’ont jamais été conçues à cet effet. Elles ont été et sont toujours motivées par la nécessité de protéger les activités habituelles, et non le climat. Si nous voulons assurer la sécurité des personnes, il faut dès à présent procéder à des réductions importantes et durables des émissions de carbone. C’est le critère très simple qui doit être appliqué à toutes les politiques climatiques. Le temps des vœux pieux est révolu.

James Dyke, spécialiste des Systèmes globaux, Université d’Exeter.
Robert Watson, professeur émérite en Sciences environnementales, Université d’East Anglia.
Wolfgang Knorr, Science des écosystèmes, Université de Lund.

(Article publié le 22 avril 2021 sur le site en langue anglaise The Conversation ; traduction par la rédaction de A l’Encontre)


07.05.2021 à 13:09

La loi de la force, le cœur violent de la politique indienne et du pouvoir des extrémistes hindous

L'Autre Quotidien
Peu d’intellectuels ont autant travaillé sur les spécificités du nationalisme hindou que l’anthropologue T. B. Hansen. À 63 ans, il publie un nouvel ouvrage intitulé : “The Law of Force : The Violent Heart of Indian Politics”. Il y soutient que la colère et la brutalité sont devenues le courant dominant de la vie publique et politique en Inde.
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Peu d’intellectuels ont autant travaillé sur les spécificités du nationalisme hindou que l’anthropologue T. B. Hansen. À 63 ans, il publie un nouvel ouvrage intitulé : “The Law of Force : The Violent Heart of Indian Politics”. Il y soutient que la colère et la brutalité sont devenues le courant dominant de la vie publique et politique en Inde.

Ullekh N.P. : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

T.B.Hansen : D’une certaine manière c’est une réflexion sur des décennies de travail en Inde. Ce sont mes expériences au cours des années 2017-18 qui ont déclenché l’écriture. Durant cette période, j’ai pu constater de près les effets de la montée au pouvoir du BJP (Bharatiya Janata Party) et d’autres forces qui ont alimenté les sentiments violents et rendu les discours haineux normaux, complètement acceptables.

U.N.P. : Quand vous avez rencontré un militant du RSS (Rashtriya Swayamevak Sangh), l’organisation mère du BJP, en juillet 1989 à Pune, est-ce que vous avez compris que cette organisation hindoue de droite deviendrait, après quelques dizaines d’années, la plus formidable force électorale du pays grâce à son bras politique, le BJP ?

T.B.H. : Quand j’ai commencé mon travail, le BJP en était à ses premiers pas dans les campagnes politiques de masse avec sa campagne Ayodhya, « Libérez le berceau de Ram », (un roi de la mythologie hindoue). La plupart des militants du BJP n’étaient pas trop en faveur de la politique de masse et des campagnes électorales. Leurs succès soudains furent une surprise ; le Parti est devenu le deuxième des grands partis du pays. L’idée que s’accrocher au ressentiment contre les Musulmans pourrait permettre de devenir une force politique très importante a fait son chemin.

Mais c’est en 2014, quand Modi a décidé de s’emparer du programme de réformes politiques du Parti du Congrès pour s’approprier ses politiques d’aide sociale, que beaucoup de personnes ont pensé que le BJP était devenu un parti modéré orienté sur le développement, et pas seulement un parti qui ne se préoccupe que de questions religieuses et culturelles. Ce fut un choix payant. La faiblesse de l’opposition lui a permis de s’établir comme la force dominante de la politique indienne. Et cela lui a donné la force de retourner à ses véritables couleurs anti musulmanes et fanatiques après sa réélection en 2019 avec une majorité renforcée.

U.N.P. : Les nationalistes hindous se présentent comme les unificateurs de tous les adeptes de cette religion toutes castes confondues. Alors, pourquoi est-ce que nous voyons maintenant une montée des crimes non seulement contre les Musulmans mais aussi contre les plus basses castes ? Est-ce que le RSS/BJP est le parti des castes supérieures ?

T.B.H. : Pour répondre de manière courte, oui. Mais il est aussi vrai qu’au cours des années, le RSS a intégré beaucoup de membres issus.es des communautés marginalisées. Mais ces personnes ont peu de place dans les rangs du RSS qui en a surtout besoin lors des expéditions violentes et durant les campagnes électorales où il est bien de les faire voir. L’Inde de Modi a accordé une sorte de respectabilité au discours haineux et aux préjugés violents contre certaines castes.

U.N.P. : Dans votre livre vous écrivez qu’en ce moment, la Constitution indienne ne serait plus vraiment soutenue dans aucune des deux chambres. Il y a d’importantes réserves chez les membres du BJP et leurs alliés dans l’une et l’autre chambre envers beaucoup de ses éléments. Comment se fait-il que leurs aspirations s’opposent si souvent aux principes démocratiques du texte : les droits des citoyens et l’égalité devant la loi ?

T.B.H. : D’abord et avant tout, le RSS n’a jamais fait partie du mouvement nationaliste qui a culminé jusqu’à l’indépendance et l’adoption, en 1950, de ce qui était une des constitutions les plus ambitieuses, les plus démocratiques et inclusives du monde. Au contraire, il a toujours été sceptique face à la démocratie. Son deuxième dirigeant a louangé le nazisme ; un de ses membres a tué Gandhi. À sa fondation en 1925, il a adopté un uniforme qui était une copie conforme de celui des forces de polices coloniales. Et en plus, il s’agit d’une institution clairement non démocratique. Les dirigeants se désignent eux-mêmes sans que les soldats des rangs n’aient leur mot à dire. Il chérit le modèle d’autorité et de discipline militaire.

U.N.P. : Quelle ironie ! Après sa victoire électorale de 2019, N. Modi s’est recueilli devant la Constitution indienne au Parlement.

T.B.H. : En effet ! Mais Modi est entré en scène comme le politicien sauveur qui va faire ce qu’il faut pour gagner.

U.N.P. : Que pensez-vous des politiques du parti au pouvoir qui rend souvent hommage a Gandhi et à BR Ambedkar, les véritables architectes de la Constitution indienne ?

T.B.H. : Ce n’est que pur calcul cynique. Le RSS a commencé à louanger Gandhi en 1970 quand il s’est accroché à un mouvement inspiré de Gandhi qui a failli renverser le gouvernement de l’époque. En 1980, le manifeste du BJP sur le «socialisme gandhien» était en vogue dans l’opposition politique à ce moment-là. Au cours des années 1990 et 2000, après que des millions de braves militants Dalits (une basse caste) ont fini par obtenir victoire en mettant en lumière le rôle de Bhimrao Ramji Ambedkar, un des penseurs les plus républicains et libéraux de l’Inde, qui a été au cœur de la fondation de la république et de sa démocratie en écrivant la Constitution du pays. Le BJP a commencé à le célébrer comme un véritable héros indien.

L’ironie est presque comique, mais c’est en fait une exposition de mauvaise foi. Comment une organisation suprématiste hindoue peut encenser un Dalit (ndt: ce qu’on appelle ici un pariah) comme Ambedkar, qui a critiqué le système des castes et qui n’a pas été dépassé dans sa rigueur, sa profondeur et sa sagesse ?

U.N.P. : Qu’est-ce que l’Inde actuelle a en commun avec l’Allemagne d’avant la 2ième guerre mondiale ou avec l’Italie de cette époque en termes de violence publique ? Dans votre livre, vous déclarez que l’Inde est entrée dans cette situation qui est maintenant présente au cœur de la vie publique.

T.B.H. : La réponse courte est la suivante : trouver plaisir dans la violence, les plaisirs de haïr, les fabulations de vengeance et la liberté de tuer sont exactement ce qui s’est abattu sur les Juifs en Europe, ils sont devenus l’objet d’une sorte de jeu. Il est impossible d’ignorer les multiples messages des diverses instances du gouvernement indien, des pouvoirs policiers laissant entendre que si vous tuez un Musulman, vous ne serez pas puni.

U.N.P. : Comment justifie-t-on cette agression ? Ce que vous appelez « la rage renforcée » contre l’humiliation historique des hindous. Ces sentiments ont été démontrés ouvertement dans l’État progressiste du Kerala où des extrémistes hindous et des opportunistes politiques ont réussi à invalider une décision du tribunal qui avait retiré une interdiction faite aux filles pubères d’entrer au temple. Êtes-vous surpris qu’une telle mobilisation en faveur de la « tradition » ait un tel effet de polarisation dans des parties de l’Inde qui ne semblaient pas affectées par de telles considérations ?

T.B.H. : Pas du tout. Certains de ces États qualifiés de progressistes avec des gouvernements de gauche comme le Kerala et le Bengale occidental ont été très efficaces pour contenir la droite hindoue comme force politique au niveau local. Mais aucun de ces mouvements ne s’est attaqué aux pratiques liées à la continuation du système des castes. Elles ont persisté dans les familles, la vie communautaire et les pratiques générales.

Là, toutes sortes de notions attachées aux castes et/ou aux communautés, diverses vieilles conceptions relatives à la supériorité indoue et sa pureté subsistent, même fleurissent. Par exemple en ce qui concerne l’entrée dans les temples au Kerala. Ou encore, la situation catastrophique du niveau d’éducation et social des Musulmans au Bengale occidental gouverné depuis des décennies par les communistes. Ce que cela nous dit ? Que la gauche a refusé de confronter certains préjugés sociaux et culturels chez ses propres troupes et ses dirigeants.es.

U.N.P. : Est-ce que vous avez pu observer l’usage d’extrémismes religieux dans le but de gagner des votes ou de l’influence de la part des minorités en réponse à la prédominance de l’hindouisme ?

T.B.H. : Beaucoup moins que ce à quoi on pourrait s’attendre. Il ne faut pas passer beaucoup de temps dans les communautés musulmanes pour saisir le ressentiment et la peur qui déterminent leurs comportements et réactions. Je pense que cela tient du miracle que le radicalisme musulman fasse si peu d’adeptes en Inde. Les Musulmans comprennent que les gestes radicaux ne seraient que provocation qui se retourneraient contre leurs communautés. Donc la retenue est la base de leurs réponses à ce qui est appelé un régime de basse intensité comprenant du harcèlement perpétuel et de la terreur dans la majorité du pays.

U.N.P. : Est-ce que la classe moyenne indienne, qui perçoit maintenant les excès de la police comme le problème d’autres citoyens, est encore en sécurité avec un gouvernement qui devient de plus en plus intolérant par rapport à quelque dissidence que ce soit ?

T.B.H. : J’estime que le BJP/RSS n’aura pas besoin de se rendre au niveau autoritaire général que nous avons ailleurs et se servir de la police secrète et de ses excès. Ici, l’appel au conformisme, la confiance dans le discours sur l’inexistence d’esprit de clan, la peur du religieux et des minorités sociales joue en leur faveur ; ils vont rester au pouvoir. Le système de caste renforce une certaine suspicion envers les autres communautés et envers une éventuelle perte de leur « mode de vie » dans chaque groupe. Le BJP/RSS cultive cette état de suspicion dans ses campagnes contre les non formistes. Je ne pense pas qu’il ait besoin que la police débarque chez les gens en pleine nuit pour s’assurer que les gens se conforment justement.

U.N.P. : Est-ce qu’il y a des parallèles à faire entre Modi en Inde, Bolsonaro au Brésil, Erdogan en Turquie et Poutine en Russie

T.B.H. : Oui. Tous mettent de l’avant un nationalisme agressif pour soi-disant protéger une supposée majorité offensée. C’était aussi le cas avec Trump. Offensée par qui ? Par une perte relative de prédominance culturelle et de domination politique soit, des mâles blancs, des hautes castes hindoues ou de la culture anatolienne, par la visibilité plus importante des femmes, des gens de couleur, des minorités ethniques, sexuelles et sociales dans l’espace public, l’éducation et l’économie. Tous les populismes de droite dans le monde peuvent être compris au prisme de la réaction aux périodes de réformes et d’augmentation de mobilité sociale qui approfondissent les démocraties.

Mais il y a d’importantes différences. Aux États-Unis et au Brésil, le populisme règne grâce au vote contre ce qui est perçu comme l’establishment libéral. Ça peut facilement s’effondrer comme nous l’avons vu avec Trump. En Inde, en Russie et en Turquie, les populismes de droite sont ancrés dans des partis importants profondément installés dans la vie politique dont dans des organisations locales. Ça les rend beaucoup plus permanents et dangereux.

U.N.P. : Comment voyez-vous la montée de ces forces de droite dans le contexte mondial ? Est-ce qu’il s’agit d’un phénomène cyclique ?

T.B.H. : Après la deuxième guerre mondiale, on décrivait le fascisme comme une réaction aux événements destructeurs qu’avaient amenés la Grande dépression qui a commencée avec le crash boursier de 1929. On expliquait que les pertes économiques et les privations (qu’elles ont entrainées) avaient poussé les populations à embrasser les dirigeants qu’étaient Hitler et Mussolini qui promettaient le retour à l’ordre et blâmaient les Juifs pour le désastre. Trump s’est aussi servi de ce genre d’explication en 2016. Il a fait appel aux cols bleus américains qui avaient été touchés par les transformations de l’économie américaine. Mais, finalement il s’est avéré que les électeurs de Trump étaient en meilleure situation financière que leur contrepartie démocrate. Et il s’agissait presque totalement de blancs. Il est vite devenu évident que le racisme et le fanatisme étaient au cœur du « trumpisme ». Il est indéniable qu’une grande partie de la plateforme de Bolsonaro comporte cette rhétorique. En Inde, plus vous êtes riche plus la caste à laquelle vous appartenez est haute plus vous êtes susceptibles de voter pour le BJP. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de pauvres qui soutiennent Modi ou Erdogan. Mais leur électorat appartient beaucoup plus aux classes moyennes que ce à quoi on peut s’attendre dans une démocratie bien fondée.

Ullekh N.P.

Entrevue avec l’anthropologue Thomas Blom Hansen paru dans The Nation, 24 mars 2021.


07.05.2021 à 12:40

Nicole Mayer-Ahuja: "Un emploi rémunéré est toujours un fardeau, Il n’y a rien à idéaliser ici."

L'Autre Quotidien
Depuis le début de la pandémie, tout le monde parle de la façon dont elle va changer notre monde du travail. C’est vrai, bien sûr: la question de savoir si et comment nous travaillons a été bouleversée. Mais peut-être que la focalisation étroite sur la pandémie occulte aussi d’autres bouleversements qui se produisent au même moment, en arrière-plan, plus lentement mais aussi plus profondément.
Texte intégral 2291 mots

Depuis le début de la pandémie, tout le monde parle de la façon dont elle va changer notre monde du travail. C’est vrai, bien sûr: la question de savoir si et comment nous travaillons a été bouleversée. Mais peut-être que la focalisation étroite sur la pandémie occulte aussi d’autres bouleversements qui se produisent au même moment, en arrière-plan, plus lentement mais aussi plus profondément.

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Der Freitag : Pour la deuxième fois, le 1er mai se déroule en Allemagne sans la marche militante des travailleurs et travailleuses. Est-ce un symbole de l’abandon de la représentation classique des intérêts ou d’une nouvelle culture du travail?

Nicole Mayer-Ahuja : Dans les conditions actuelles, il est effectivement très difficile pour les syndicats et les comités d’entreprise de remplir leur mission de représentation des intérêts des salarié·e·s. La crise est utilisée par les entreprises pour supprimer des emplois ou délocaliser, ce qui ne serait pas si facile à mettre en œuvre dans des circonstances normales. Dans de nombreux cas, les réunions du comité d’entreprise sont même interdites, en référence aux règles de distanciation physique.

Cependant, certaines personnes vivent «le bureau à domicile» comme une libération.

Nombre d’entre eux souhaiteraient maintenant vivement retourner au travail, car dans un «bureau à domicile» (télétravail), vous ne faites plus partie des processus de l’entreprise. Il est plus difficile d’échanger des idées avec les collègues. Vous êtes ignoré lors des décisions et des promotions de l’entreprise parce que vous ne pouvez pas faire vos preuves dans l’entreprise. C’est l’expérience de nombreuses chargées de dossiers et secrétaires qui combinent le télétravail avec la garde des enfants.

Mais il y a aussi le consultant en technologie de l’information qui travaille plus tranquillement à la maison, qui peut avoir une présence à l’échelle mondiale 24 heures sur 24 et pour qui le télétravail élargit réellement les possibilités de carrière.

Nous ne savons pas encore ce qui se passera si, d’après les expériences de la période de Covid-19, une plus grande partie du personnel doit également travailler à domicile à l’avenir, c’est-à-dire si les processus opérationnels ne se déroulent plus nécessairement dans l’entreprise et qu’il existe de nouvelles structures de relations productives.

Autrefois, la porte de l’entreprise ou du bureau se fermait et vous étiez une personne privée. Aujourd’hui, nous emportons notre travail partout où nous allons, nous sommes toujours disponibles et nous nous investissons (ou devons nous investir) pleinement dans ce que nous faisons.

Il existe encore des domaines où l’on peut claquer la porte derrière soi, notamment dans l’industrie. Pour de nombreux employé·e·s de l’administration et des domaines connexes, en revanche, «emporter» le travail à la maison est une réalité.

Les horaires et les lieux de travail sont devenus plus flexibles. Les personnes peuvent être jointes partout et à tout moment. Les entreprises contrôlent ensuite le travail d’une manière différente: elles définissent des objectifs de travail qui doivent être réalisés à un moment donné avec certaines ressources. Les employé·e·s travaillent donc plus longtemps et plus intensément, se mettent mutuellement sous pression et peuvent même tomber malades.

Il n’a pas été confirmé que ces nouvelles structures conduiraient à plus de liberté et moins de contrôle et à une plus grande identification au travail, car même lorsque les supérieurs ne contrôlent pas directement, il existe de nombreuses caractéristiques déterminantes sur lesquelles les employé·e·s n’ont aucune influence: des objectifs de projet, des délais, des niveaux de personnel qui favorisent la pression.

Le Covid-19 a également modifié notre perception des professions; l’infirmière ou la vendeuse sont désormais considérées comme plus importantes sur le plan systémique que le banquier ou le constructeur automobile. Assistons-nous à des changements fondamentaux dans la manière dont nous valorisons le travail, en termes de signification et d’utilité sociale?

Le débat est intéressant car il soulève la question de ce que nous définissons comme un «système» en premier lieu. Soudain, nous ne parlons plus de production et de circuits monétaires, mais de la reproduction de la force de travail, sans laquelle le système social capitaliste ne peut fonctionner. Cette réévaluation est importante. Elle montre que, par exemple, un bon travail dans le domaine des soins n’est pas seulement dans l’intérêt des salarié·e·s – il s’agit aussi de savoir quels types services publics – c’est-à-dire quelle quantité de travail dans le domaine de la santé ou de l’éducation – nous considérons comme nécessaires. Sur le plan de la rétribution et en termes de conditions de travail, les groupes professionnels concernés ont toutefois connu aucune évolution au cours de l’année écoulée (si ce n’est plus de charge de travail).

L’argent (le salaire) semble être une condition nécessaire mais non suffisante pour un «bon travail». Par exemple, le fleuriste qui aime manipuler les fleurs, ou le vendeur du marché hebdomadaire qui propose à la vente ses spécialités, sans exiger un salaire horaire.

Gagner de l’argent présente des degrés d’exigences différentes selon les groupes de salarié·e·s. Il y a les exemples cités, mais il y a aussi des gens qui n’acceptent pas volontairement de mauvais emplois peu rémunérés. Ils sont pauvres bien qu’ils travaillent – parce qu’ils n’ont pas d’autre choix et non parce que le travail leur semble faire sens.

Le travail prend tout son sens lorsqu’on peut s’y épanouir et faire ses preuves, lorsqu’il présente des avantages sociaux, lorsqu’il sert à d’autres personnes. Toutefois, donner un sens au travail suppose également de pouvoir effectuer le travail tel qu’on l’a appris – si l’infirmière n’a pas le temps de s’occuper des patients, si l’ingénieur ne peut plus tester ses matériaux à cause de la pression des délais, cela conduit à la frustration. Il en va de même si vous faites un travail important et de qualité mais que vous êtes mal payé pour cela.

Le salaire est une chose. Mais le temps devient aussi de plus en plus important pour la satisfaction au travail, comme vous l’avez indiqué plus haut…

Nous constatons que les temps de travail s’éloignent les uns des autres. Il y a des groupes qui travaillent beaucoup plus qu’ils ne le souhaitent, notamment les hommes, et d’autres qui aimeraient travailler davantage, notamment les femmes qui occupent des emplois à temps partiel contraint et des mini-jobs. En revanche, les «heures normales de travail», c’est-à-dire 35 à 40 heures en semaine, perdent de leur importance.

«Un temps plein court pour tous» pourrait rassembler des groupes de salarié·e·s très différents ici. Les horaires de travail flexibles étaient autrefois associés à de grands espoirs: «on» pensait aux femmes ou aux hommes qui voulaient s’occuper davantage de leurs enfants ou s’adonner à leurs loisirs. Entre-temps, il est devenu évident que ce ne sont généralement pas eux qui décident quand travailler, mais la situation de la «demande» ou la charge de travail.

Avec l’assouplissement des horaires de travail, l’arène du conflit social change également. Ce ne sont plus les comités d’entreprise qui négocient les horaires de travail, mais les individus qui doivent s’affirmer face à leurs supérieurs directs. Les syndicats tentent donc d’ancrer la souveraineté temporelle dans les conventions collectives, par exemple le choix entre plus de salaire ou plus de temps libre. Mais cela peut aussi entraîner des problèmes pour l’entreprise, car la décision d’avoir plus de temps libre augmente la pression sur les autres collègues si l’entreprise n’embauche pas plus de personnel.

Le virage écologique pourrait-il déboucher sur une nouvelle culture du travail, avec l’émergence de segments de travail plus significatifs, voire le remplacement des «bullshit jobs»?

Depuis les années 1980, il existe des éco-entreprises alternatives, par exemple dans la production d’énergie durable. Les gens aiment y travailler parce qu’ils s’identifient aux objectifs. Aujourd’hui, cependant, le tournant écologique crée également une pression plus forte, par exemple dans l’industrie automobile.

Le passage à l’e-mobilité (voiture électrique) entraîne une diminution du nombre de travailleurs et nécessite d’autres compétences. Il est certain que les gens peuvent s’identifier à la voiture électrique. Mais la question est de savoir si des emplois équivalents seront créés, si les salarié·e·s seront davantage qualifiés ou perdront leur emploi.

Lorsque l’ordinateur a fait son entrée dans les bureaux dans les années 1980, il a eu des effets différents: les secrétaires, par exemple, se sont senties rétrogradées lorsque les pools de dactylographie ont été dissous; pour les femmes, cela a soudainement constitué un «avantage concurrentiel». La numérisation pourrait-elle avoir des effets similaires? 

La rationalisation technologique peut s’accompagner d’une revalorisation des emplois, entraînant une perte d’emploi ou un contrôle accru. Les technologies numériques telles que les banques de données ou les robots peuvent également rendre le travail plus intéressant ou physiquement plus facile, ce qui pourrait créer de nouveaux emplois pour les femmes.

Dans le même temps, il existe un potentiel de surveillance technique par le biais de nouveaux logiciels, dont personne ne sait vraiment quelles fonctions de contrôle y sont intégrées. Cela crée des expériences de manque complet de maîtrise. Sans parler des bracelets numériques dans les centres de logistique ou les supermarchés, où chaque mouvement est enregistré.

Et lorsqu’il y a une main-d’œuvre bon marché sur laquelle s’appuyer, notamment celle des femmes, les gens ont tendance à ne pas investir dans des technologies numériques coûteuses.

N’est-il pas de toute façon «idéologique» de vouloir pimenter la pénibilité du travail par du sens et de la joie?

Pour la grande majorité des gens, le travail joue un rôle important. Mais le travail n’est pas synonyme d’emploi rémunéré, comme l’affirment également les partisans d’un revenu de base inconditionnel. Un emploi rémunéré représente toujours un effort et un fardeau, et il implique de renoncer à un certain contrôle sur sa vie. Il n’y a rien à idéaliser ici.

Mais la question de savoir si l’on peut chercher du sens dans d’autres activités est également une question de classe. Il faut pouvoir se le permettre ou renoncer massivement à la consommation. En tout état de cause, ce modèle ne convient pas à tout le monde. La réduction du temps de travail permettrait de gagner du temps pour d’autres choses. Pour les salarié·e·s, ce n’est une amélioration que si elle s’accompagne d’une compensation salariale et personnelle – et alors se pose la question de la répartition de la richesse produite. Au fond, il ne s’agit pas de se libérer du travail, mais dans le travail.

Ulrike Baureithel
(Entretien publié sur le site de l’hebdomadaire Der Freitag, numéro 17; traduction rédaction A l’Encontre)

Nicole Mayer-Ahuja, née en 1973, est professeur de sociologie du travail, des affaires et de l’économie à l’université de Göttingen. Actuellement, les recherches de Nicole Mayer-Ahuja portent sur le «bon travail», le travail dans le secteur des technologies de l’information et l’intégration des réfugié·e·s dans le monde du travail.


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