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16.11.2021 à 10:26

En langue iakoute le faible bruissement du gel s'appelle Langue des étoiles*, par Tieri Briet (1)

L'Autre Quotidien
Ce matin, je découvre que la langue iakoute appartient à la famille des langues turques et ça m'ouvre un passage imprévu. Je n'ai jamais rencontré de iakoutes dans ma vie. Jamais entendu, je crois, un seul mot dans cette langue mais dans la nuit, en lisant Luba Jurgenson, j'apprends qu'en langue iakoute le faible bruissement du gel s'appelle Langue des étoiles.

Texte intégral 789 mots

Il y a tant de choses passionnantes qu'on ignore. Très souvent ça me donne le vertige. L'ignorance est un gouffre où je me penche de plus en plus souvent, paniqué à l'idée qu'apprendre encore et encore puisse m'ouvrir un passage que je n'aurais pas le temps d'explorer. Un passage vers d'inépuisables gisements de connaissances. Et face à l'inépuisable, la moitié d'une vie qui s'épuise à force d'apprendre, obstinément.

Carole Ferret

Ce matin par exemple, je découvre que la langue iakoute appartient à la famille des langues turques et ça m'ouvre un passage imprévu. Je n'ai jamais rencontré de iakoutes dans ma vie. Jamais entendu, je crois, un seul mot dans cette langue mais dans la nuit, en lisant Luba Jurgenson, j'apprends qu'en langue iakoute le faible bruissement du gel s'appelle Langue des étoiles. J'ai vraiment trouvé ça puissant et mentalement irréversible, comme image. Un passage s'était entrouvert, d'un seul coup. J'ai cherché le mot Langue et le mot Etoile en iakoute. Pour s'écrire, le iakoute utilise une variante du cyrillique, si bien que ça donne сулус pour étoile et тыл pour langue. Ça fait beaucoup d'obstacles à franchir pour tenter d'approcher une langue aussi isolée, au nord-est de la Sibérie, mais ça en vaut la peine parce qu'ensuite, je découvre le rapport très intense que les Iakoutes entretiennent avec l'Olonkho, une tradition épique qui continue d'être active en république de Sakha, là où vivent la plupart des Iakoutes.

L'Olonkho est un ensemble de récits d'environ 12 000 vers, autant que l'Odyssée et un peu moins que l'Illiade. Naïvement, je me dis que si ce peuple appelle Langue des étoiles le faible bruissement du gel, ça laisse soupçonner l'ampleur poétique de leur épopée, qu'aujourd'hui des conteurs continuent d'adapter, à Zyrianka ou à Tomtor, entrecoupant leurs récits de cris d'oiseaux et d'improvisations, reprenant le hurlement du loup et le hennissement du cheval. Inépuisable gisement d'histoires où les dieux parlent une langue que les ours comprennent, où les chamans soignent des zeks rescapés du goulag et où le peuple iakoute lutte pour sa survie dans la Russie d'aujourd'hui. Je n'ai pas trouvé le moindre fragment traduit de l'épopée Olonkho, mais je vais continuer de chercher. Je veux lire et apprendre ces histoires, rouler jusqu'à Tomtor où se trouve un musée de la littérature du goulag, entendre les conteurs yakoutes me raconter leur épopée dans la nuit, loin d'ici.

Tieri Briet

Né en 1964 dans une cité de Savigny-sur-Orge où il a grandi à l'ombre d'une piscine municipale, Tieri Briet vit aujourd'hui au fond de la Camargue, avec une famille rom de Roumanie dont il partage la vie et le travail. Il a longtemps été peintre avant d'exercer divers métiers d'intermittent dans le cinéma et de fonder une petite maison d'édition de livres pour enfants. Devenu voyageur-ferrailleur pour pouvoir écrire à plein temps, il est aussi l'auteur d'un récit sur les sans-papiers à travers les frontières, « Primitifs en position d'entraver », aux éditions de l'Amourier, de livres pour enfants et d'un roman où il raconte la vie de Musine Kokalari, une écrivaine incarcérée à vie dans l'Albanie communiste, aux éditions du Rouergue. Il écrit pour la Revue des ressources, Ballast et L'Autre Quotidien en continuant d'explorer la Bosnie, le Kosovo et l'Albanie pour rédiger son prochain livre, « En cherchant refuge nous n'avons traversé que l'exil ».

Blog perso : Un cahier rouge

Photo de Maxim Shemetov, Iakoutsk (capitale de la république de Sakhra), 2013

Photo de Maxim Shemetov, Iakoutsk (capitale de la république de Sakhra), 2013


13.11.2021 à 17:59

La politique de la colère. Par Alessandro Mantovani

L'Autre Quotidien
“La politique de la colère. Pour une balistique philosophique” est un essai qui vise à resémantiser la colère au sein du discours politique. Partant du modèle des cyniques, il retrace trois modèles cohérents avec cette perspective (Valerie Solanas, Malcolm X et Audre Lorde), puis définit et identifie comment une praxis renouvelée de la colère existe aujourd'hui et peut exister à l'avenir, en suivant les traces des mouvements contemporains, notamment le mouvement féministe Ni Una Menos.

Texte intégral 5126 mots

Elisabetha Sirrani, La femme qui a poussé un violeur dans un puits (1659)

Lorsqu'Alexandre le Grand s'aperçut que parmi les personnages célèbres de Corinthe, le seul qui n'était pas venu lui rendre hommage était le philosophe Diogène de Sinope, il partit lui-même à sa recherche. Le trouvant allongé au soleil, l'empereur lui proposa d'accéder à toute demande et le philosophe répondit que, oui, Alexandre pouvait faire quelque chose pour lui : se déplacer, puisqu'il lui faisait de l'ombre.

Ce célèbre épisode relaté par de nombreux historiens antiques est passé à l'histoire comme emblématique dans la compréhension du peu de philosophie cynique qui a survécu. C'est précisément dans ce courant, visant la primauté de la vie pratique sur la théorie, que l'auteur de Pocketbook Franco Palazzi trace la racine d'une attitude antagoniste qui fait de l'oppresseur la cible d'une colère et d'une irrévérence profanatrice capable de produire une posture radicale d'action politique.

“La politique de la colère. Pour une balistique philosophique” est un essai qui vise à resémantiser la colère au sein du discours politique. Partant du modèle des cyniques, il retrace trois modèles cohérents avec cette perspective (Valerie Solanas, Malcolm X et Audre Lorde), puis définit et identifie comment une praxis renouvelée de la colère existe aujourd'hui et peut exister à l'avenir, en suivant les traces des mouvements contemporains, notamment le mouvement féministe Ni Una Menos.

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Dans votre essai, vous écrivez que la philosophie a une relation "ratée" avec la colère, qui a toujours été étudiée "à travers le prisme de la conduite morale individuelle, sans s'interroger sur ses implications plus proprement politiques" ; pourtant, votre texte - dont l'intention est de déséquilibrer la relation entre théorie et praxis en faveur de cette dernière - est truffé de références théoriques à Benjamin, Foucault, Descartes et d'autres. Pourquoi avons-nous besoin d'une philosophie de la colère aujourd'hui ?

J'ai articulé le texte en trois parties. Un premier noyau qui, d'une certaine manière, soulevait le problème, en faisant une proposition théorique, mais avec des références importantes à la praxis. L'idée était ensuite d'ajouter à cette première partie un second noyau qui rassemblerait des études de cas, mais serait aussi un moyen de comprendre où trouver cette "forme de vie" typique d'une certaine expression de la colère que je voulais étudier. La troisième étape est plutôt une intervention dans l'actualité qui, cependant, contrairement à la première partie, essaie d'être plus approfondie et systématique. Il va sans dire que les références philosophiques ont été la boîte à outils nécessaire à la construction du livre plutôt que de véritables motifs d'inspiration, que je dois d'une part à ma rencontre avec certains mouvements sociaux comme Black Lives Matter et Ni Una Menos, et d'autre part à une série d'apories qui semblent peser sur le débat public, surtout en Italie, où paradoxalement, encore plus qu'aux États-Unis, je dirais qu'il y a un très fort retard à concevoir le rapport entre les émotions, les sentiments et la politique comme n'étant pas exclusivement réactionnaire et irrationnel. Cela est probablement dû au fait qu'en Italie, tant le débat académique que le courant dominant ont oublié une certaine dimension émotionnelle de l'action politique, qui ailleurs est désormais plus ancrée dans les mouvements. A partir de ces prémisses, on peut deviner la stratégie du livre par rapport aux thèmes abordés par vos questions : pour faire dialoguer la philosophie politique et la colère, il est nécessaire de faire intervenir la praxis politique comme médium entre les deux premières. D'autre part, pour donner de l'espace et de l'importance à ces pratiques politiques qui font aujourd'hui un usage égalitaire de la colère, il est nécessaire de défendre sa légitimité et sa valeur, tâches que seule une théorie de la colère peut pleinement assumer.

Un des aspects qui reste peut-être un peu moins central dans votre texte, mais qui à mon avis est fondamental pour comprendre ses arguments, est la distinction entre "haine" et "colère". Une distinction qui n'est pas claire dans le langage politique courant aujourd'hui, il suffit de penser à la continuité sémantique dans laquelle coexistent des catégories telles que les haters et les hommes blancs en colère. Où mène la différenciation de ces deux concepts ?

C'est une question qui s'inscrit dans l'actualité de ces derniers jours. Que se cache-t-il derrière des épisodes tels que la vandalisation du siège du syndicat CIGL à Rome pendant une manifestation contre le pass sanitaire ? Devons-nous considérer que l'émotion qui anime des événements similaires est politiquement incorrecte parce qu'il s'agit, en fait, de haine et non de colère, ou pourrait-il s'agir d'une colère mal dirigée ? Dans le livre, je propose la métaphore de la balistique précisément pour souligner l'importance de bien diriger la colère, de comprendre d'où elle part, vers qui elle est dirigée, de comprendre quelle chance elle a d'atteindre la cible, etc. La colère et la haine ont donc deux natures complètement différentes ; dans la première, en effet, il y a une force dynamique, comprise précisément dans le sens de puissance cinétique ; dans la haine, en revanche, il y a une énergie qui stagne, qui n'a pas d'issue ou, si elle en a une, qui conduit toujours au même résultat, qui suit toujours le même schéma. De plus, la colère peut aussi établir une dialectique - comme je le dis dans le chapitre sur Audre Lorde, dans lequel la colère envers ses alliés était aussi valable que celle envers les adversaires politiques -, la haine ne le peut pas. La colère est un élément qui remet en question la position de l'autre et admet que cette position peut changer en réponse à nos sollicitations, ou peut générer une réaction qui ouvre un dialogue ; un geste de colère peut donner lieu à une réponse par laquelle il y aura - comme l'a encore soutenu Lorde - une transmission mutuelle d'informations. Au contraire, dans la haine, il y a une sorte d'opposition frontale entre deux positions qui se veulent prédéterminées ; le sujet haineux se représente l'objet de sa haine comme immuable et donc la seule solution politique à ce sentiment est le choc et l'anéantissement de l'une des deux parties - si ce n'est une élimination mutuelle. Il me semble que, si l'on veut raisonner sur une catégorie comme le fascisme, c'est précisément l'émotivité de la haine qui le caractérise.

Pourtant, la perception commune est que de nombreux mouvements de défense des droits ont aujourd'hui des attitudes de haine envers leurs adversaires, proposant des solutions abolitionnistes, par exemple contre la famille, contre la prison, contre les figures et les institutions du passé (je pense à la question des statues). Cela effraie beaucoup l'opinion publique. Comment pensez-vous que la force progressive de la colère puisse être conciliée avec ces attitudes qui semblent fondées sur la haine politique ?

La différence centrale est que dans l'abolitionnisme dont vous parlez, la cible est une structure institutionnelle et non une catégorie d'identité ou un groupe de personnes. Ce que vous voulez abolir, ce n'est pas, par exemple, une catégorie de personnes racialisées, mais une institution que vous considérez comme racialement discriminatoire. D'un point de vue plus théorique, il y a un passage intéressant à la fin du cours parisien de Foucault de 1976 “Nous devons défendre la société”, où le philosophe se demande s'il existe un racisme de classe - ou, plus précisément, un racisme socialiste. De même que le raciste hait celui qu'il identifie comme appartenant à une race inférieure, existe-t-il une haine similaire dans la lutte des classes, une haine du bourgeois par le prolétariat ? Foucault affirme presque à contrecœur (étant donné sa distance par rapport au marxisme français) que si l'on peut parler de racisme socialiste dans des cas comme le stalinisme, au sein de la pensée marxiste (contrairement à celle de l'extrême droite et même de la pensée libérale), le sentiment raciste de haine n'est pas nécessaire. La lutte des classes vise à abolir les classes en tant que telles, oppresseurs et opprimés, et dans la lecture marxiste, cette abolition ne passe pas par l'élimination physique des capitalistes, mais par la collectivisation des moyens de production. Nous pourrions alors dire qu'à partir du moment où les moyens de production sont collectivisés, il n'y a plus de raison de haïr l'individu qui était auparavant un capitaine d'industrie. On pourrait ajouter, par conséquent, que la catégorie de la haine de classe - souvent citée mais curieusement presque jamais développée conceptuellement en profondeur - est intérieurement contradictoire parce que dans la pensée marxiste et marxienne, peut-être plus que de haine, il conviendrait de parler de colère, c'est-à-dire de quelque chose qui est dirigé vers les rôles sociaux auxquels nous avons affaire - ce qui n'est pas nécessairement une attitude non-violente, il est important de le dire, mais la violence n'est jamais dirigée vers la personne en tant que telle.

Précisément, le discours sur la violence est un autre nœud central de votre essai : pour développer pleinement le potentiel politique de la colère, il faut être capable d'accepter et de pratiquer également des actes de violence, en les libérant des accusations préventives qui viennent de toutes parts pour en bloquer le potentiel. Tout le livre est ensuite parsemé d'exemples et de références à une dimension plus ou moins violente de la colère - notamment dans la partie centrale, consacrée à trois figures emblématiques telles que Valerie Solanas, Malcolm X et Audre Lorde. Quelles sont les implications sociales du fait de parler de la violence ?

Le point de départ de toute réflexion sérieuse sur la violence est de reconnaître que la société est déjà violente. Dans le discours public, il semble toujours possible d'évaluer la violence politique en l'opposant à un contexte qui lui est étranger - comme s'il s'agissait d'un terme à introduire dans le système, autrement inexistant. Je crois qu'empiriquement, mais aussi théoriquement, c'est complètement faux et que, comme le dit Cédric Robinson, le concept d'ordre public est déjà idéologique en soi, puisque notre société n'est pas du tout ordonnée. Dans nos esprits se cache l'idée qu'une société désordonnée peut être la pire des anarchies, semblable à l'état de nature hobbesien, mais la condition dans laquelle nous vivons n'est pas du tout aussi ordonnée que nous le pensons. D'abord parce que c'est une société dans laquelle il y a une très forte diffusion de la violence au niveau micro-politique - pensez aux morts au travail et aux féminicides - et ensuite parce qu'il y a clairement des possibilités de désordre centrifuge et centripète - pensez à l’invasion du siège du syndicat CIGL dont nous parlions tout à l'heure. Je pense que les phénomènes qui façonnent et habitent notre société, tant dans leurs composantes les plus stables que dans celles plus sujettes au désordre, sont caractérisés par une violence qui va très loin. C'est Žižek qui établit la différence entre une violence subjective et une violence objective, c'est-à-dire entre une violence à laquelle il est facile d'attribuer un sujet identifiable et une violence immanente aux structures d'oppression de la société, qui n'a donc pas d'auteurs individuels même d'un point de vue idéologique - comme c'est le cas pour le patriarcat ou le capitalisme. La société est donc en soi moins ordonnée et plus violente qu'on ne le dit, et on peut en déduire que notre seuil de tolérance à l'égard de certains phénomènes violents est manifestement beaucoup plus élevé qu'on ne le pense. Cela dit, un sentiment comme la colère n'est pas inévitablement violent dans ses manifestations - cela est par exemple clair dans un mouvement comme le Ni Una Menos, qui est très radical dans ses positions politiques mais fait un usage sporadique et largement symbolique de la violence. Cependant, dès que l'on se rend compte que la société permet, tolère et souvent encourage toute une série de cas de désintégration des liens sociaux, alors le discours concernant une éventuelle violence politique exercée par une utilisation radicale de la colère devient beaucoup plus relatif. Nous devrions, par exemple, nous demander si l'utilisation de cette violence ne pourrait pas empêcher davantage de violence, comme dans le cas de Black Lives Matter aux États-Unis, qui réinterprète l'instrument de la révolte urbaine en utilisant la violence contre les choses comme un moyen de réduire la violence contre les personnes. Les événements entourant Black Lives Matter sont un cas dans lequel il est clair qu'il n'y a pas d'opposition manichéenne entre la violence et la non-violence, et dans lequel au contraire deux utilisations distinctes de la violence coexistent - celle de la police et celle de certains manifestants - avec des conséquences différentes sur le plan social. C'est précisément cette violence contre les choses, dans le cadre d'une re-signification de la colère, qui, je pense, peut être plutôt rationalisée et acceptée par la société.

Pourtant, votre livre s'ouvre sur l'épisode des manifestations de sénégalais contre un meurtre raciste à Florence. Le discours sur l'espace urbain se traduit nécessairement en termes politiques ; la ville est le terrain sur lequel le pouvoir exprime son attitude normative, c'est-à-dire l'ordre dont vous parliez plus tôt. C'est précisément contre ce contrôle, dissimulé par le masque de la décence publique, que surgit l'action des mouvements mentionnés ci-dessus, menée à travers la réappropriation du droit d'interagir avec l'espace, même de manière violente. Mais le pouvoir ne peut pas et ne veut pas tolérer et comprendre la violence contre les choses, il suffit de penser au G8 de Gênes, où face aux meurtres et aux tortures des forces de l'ordre, des sanctions ont été imposées aux manifestants pour "dévastation et pillage". Il me semble que l'espace public est la ligne de front de cette lutte, nous y sommes toujours cloués.

Si possible, j'aimerais compliquer encore davantage le tableau déjà riche que vous esquissez. Je ne parlerais pas de " pouvoir " au singulier et avec l'article déterminatif - se présenter comme le seul dans la place n'est rien d'autre qu'une péripétie de certains pouvoirs particulièrement enclins à la vantardise, qui ironiquement ne sont souvent même pas les plus " puissants " (ils aiment l'invisibilité et l'abstraction). Je pense au pouvoir, pour rester avec Foucault, comme quelque chose qui circule, qui fonctionne dans un réseau de pulsions qui sont aussi contraires les unes aux autres. Dans l'espace public, comme ailleurs, il y a une pluralité de pouvoirs. Même le pouvoir dans son sens le plus manipulateur et arbitraire, celui de la police, n'est pas le seul dans les scénarios urbains - Black Lives Matter est là pour le prouver. Il y a des pouvoirs pour qui la violence contre le mobilier urbain en réponse à un meurtre raciste est plus grave que la violence raciste elle-même (l'épisode de Florence) et d'autres qui ont une autre hiérarchie de priorités - les milliers de personnes qui sont descendues dans la rue aux côtés de la communauté sénégalaise dans les jours qui ont suivi. Ce qu'il faut éviter, c'est une approche statique (et finalement anti-stratégique) des manifestations de pouvoir dans l'espace public, selon laquelle une manifestation violente serait toujours plus radicale qu'une manifestation non-violente, ou vice versa (une approche statique que Lukács a magistralement critiquée). Une seule grève féministe de Ni Una Menos vaut plus que toutes les vitrines brisées par le Black Bloc - non pas parce que les deux choses sont nécessairement contradictoires, mais parce qu'il y a d'une part une richesse de répertoires de réappropriation de l'espace public, et d'autre part la naïveté de ceux qui croient que les mêmes tactiques (d'ailleurs pas étrangères à une vision très masculine et chauvine du militantisme) peuvent fonctionner dans n'importe quel contexte.

Une chose dont on se souvient rarement à propos de Gênes, c'est que le pouvoir brutal de cette époque, le pouvoir qui torture et tue, était en même temps un pouvoir effrayé, vacillant, ridicule. Parmi les plus grandes injustices subies par le "peuple de Gênes", il y a eu, de la part de parties importantes de la société civile italienne (je pense aux grands médias), l'affirmation du récit selon lequel ce jour-là, une sorte de derby a eu lieu et que, bien que méritant quelques cartons rouges de plus, l'État a mérité de gagner contre les manifestants. Que les parcours ultérieurs des personnes qui ont protesté contre le G8 en 2001 - souvent des parcours très riches et socialement engagés, comme le rappelle Gabriele Proglio dans son récent livre - constituent une défaite, alors que l'impunité impassible du policier qui chante les louanges de Pinochet serait une victoire est, avant d'être une simplification manichéenne inacceptable, un mensonge. L'État policier, qu'il s'agisse de celui de Gênes ou de celui qui a tué Giulio Regeni de l'autre côté de la Méditerranée, reste, selon les termes de Paolo Virno, un "gang de banlieue" : brutal et dangereux comme seuls certains gangs peuvent l'être, mais marginal par rapport à tout ce qui est politique. Il me semble que la pratique de la politique contre la police est, à la suite de Rancière, le meilleur moyen de reconquérir l'espace urbain et au-delà - et ce d'autant plus si l'on considère la police non seulement comme une institution à réformer radicalement et finalement à abolir, mais aussi comme le principe anti-politique par excellence, la défense violente d'une distribution inégale des ressources de toutes sortes. Curieusement, dans ce sens philosophico-politique, la police correspond à ses origines historiques en tant que force d'ordre qui réprime ceux qui remettent en cause les relations de propriété : les esclaves fuyant les plantations aux États-Unis, les premiers syndicats de masse en Europe. Nous ne devrions jamais oublier cette insuffisance constitutive du pouvoir de police tel qu'il est généralement compris. Ne jamais le sous-estimer, toujours s'en moquer.

En outre, nous devons modifier un vieux concept - médiéval - qui est encore latent aujourd'hui, celui de la "servitude volontaire", c'est-à-dire l'idée que la société est fondée sur des formes d'injustice et d'oppression largement dues au manque d'indépendance et de sens critique de ceux qui les subissent, qui ne se rendraient pas compte que c'est seulement leur adhésion non critique qui les fait vivre. L'idée de volonté qui sous-tend ce concept est problématique car elle suggère un individu caricatural, qui a toujours ses volontés claires, qui ne vacille jamais entre le oui et le non, et qui ne se laisse jamais influencer par d'autres volitions que les siennes (une image que le féminisme, par exemple, nous incite à rejeter). Ce que j'essaie de dire ici, en empruntant la critique de Frédéric Lordon sur ce concept, c'est qu'il n'existe pas de servitude volontaire dans ce sens monolithique : la servitude est toujours désirante, passionnée. En bref, il n'existe pas de servitude appartenant à un soi complètement autosuffisant : elle est toujours médiatisée par un enchevêtrement de désirs, de besoins, de relations. C'est là que se place le désir dans mon discours, dont la lecture à ce stade n'est pas seulement positive. Si je crois, avec Deleuze, à sa productivité, ce n'est pas pour autant que ce que le désir produit est nécessairement bon, qu'il est à l'abri des contre-effets ; je crois plutôt que la rébellion et la servitude y sont toutes deux pour quelque chose.

Mais à la condition de passivité dont j'ai parlé, il faut ajouter une réflexion sur le rôle et la figure de la victime. Comme l'a écrit Daniele Giglioli, être une victime aujourd'hui est à la fois une protection et une garantie de survie et de pureté ; être une victime "immunise contre toute critique, garantit l'innocence au-delà de tout doute raisonnable". Combinée à la torpeur induite évoquée plus haut, la dimension victimaire peut être un puissant moyen de dissuasion pour entreprendre une praxis radicale, une vie active telle que vous la décrivez, dépotentialiser la colère et la transformer en haine - renforcée précisément par l'auto-reconnaissance de la victime - voire en ressentiment.

Étant donné que des mouvements comme Ni Una Menos, à mon avis, brisent cette rhétorique victimaire puisqu'ils rompent le nœud gordien entre culpabilité et dette et que j'écris à ce sujet dans le livre également en réponse à Giglioli, je suis intéressé à parler ici de la soi-disant classe moyenne, cette sorte de masse indistincte de plus en plus vaste aujourd'hui dans laquelle on trouve cependant une forte différenciation. À cet égard, on a assisté ces dernières années à une évolution intéressante, mais je dirais inefficace, du travail intellectuel d'auteurs tels que Raffaele Alberto Ventura. En effet, parler de " classe défavorisée ", et donc reconnaître que dans l'Italie d'aujourd'hui il n'y a pas de marges pour beaucoup de personnes pour travailler dans la culture tout en recevant un traitement matériel décent, est une façon de sortir de cette représentation victimaire (de la série : " nous savions que ce serait difficile et nous avons voulu essayer quand même "), mais elle s'arrête là, risquant de perdre de vue un ensemble de facteurs fondamentaux dont, par exemple, la reconnaissance de la vulnérabilité constitutive d'un certain type d'exploitation du travail. C'est-à-dire qu'il est vrai qu'il n'est plus possible d'imaginer une intellectualité de masse en dehors de l'exploitation économique néolibérale, mais c'est précisément le problème, ce qui révèle ce qui ne va pas dans le système ; c'est le problème d'un système qui a plus besoin que les ouvriers et les paysans travaillent pendant quarante ans que les gens n'étudient pendant cette période. La critique ne doit donc pas être dirigée contre ceux qui souhaitent, par exemple, atteindre les plus hauts niveaux de l'éducation ou de la vie culturelle, mais plutôt - là encore, de manière balistique - contre ceux qui font de cette dimension un bien de luxe. Il me semble que dans de nombreuses réflexions, cette étape n'est pas franchie.

A cela j'ajouterais que, si je ne fais pas confiance à la rhétorique d'une population composée de 99% d'égaux et d'exploités contre le 1% restant, je dois dire que si nous voulons vraiment faire un saut dans une direction égalitaire un double mouvement est nécessaire. D'une part, il s'agit de retrouver la formulation marxienne de la force de travail, c'est-à-dire l'idée qu'un travailleur se caractérise à la fois par des aptitudes physiques et mentales, débarrassant ainsi le champ de tout binarisme facile entre corps/esprit et celui, connexe, entre travail manuel et intellectuel. D'autre part, il faut reconnaître que le cueilleur de tomates et le chercheur universitaire partagent à la fois un type d'exploitation du travail ayant de fortes répercussions sur leur psychisme (j'en parle dans Temps présent), et une série de différences qui les amènent à se considérer comme opposés, mais qui sont fonctionnelles au capital lui-même - Lisa Lowe parle en ce sens d'une "production sociale de la différence" dans le capitalisme. Il est alors clair que les deux figures que je viens de mentionner ne doivent pas être simplement superposées l'une à l'autre et, à cet égard, il y a ceux qui, paraphrasant Sartre dans l'introduction aux Damnés de la terre de Fanon, tout en partant d'une position de solidarité et d'alliance doivent comprendre qu'ils ne sont pas le sujet central d'une lutte et tendre la main, sachant toutefois que celle-ci pourrait être coupée plutôt que prise par la catégorie la plus opprimée (et ce serait déjà un pas en avant). Ce geste de prise de conscience et d'autocritique est cependant tout sauf victimaire et n'entraîne donc pas de ressentiment. La victimisation, en effet, quand elle est le fait d'un sujet privilégié, renvoie au ressentiment pour le risque de perdre une prérogative hiérarchique et c'est précisément dans ce contexte qu'il faut rompre - comme le fait, je le répète, le Ni Una Menos - avec les catégories de culpabilité et de dette qui ont contribué à créer une relation sournoise entre les différents types d'oppression.

A ce stade, il est légitime de se demander à qui appartient la colère. La colère est-elle le droit de quelques-uns ?

Là encore, il y a deux risques à éviter. La première est qu'elle n'appartient qu'aux sujets qui peuvent immédiatement la tolérer, c'est-à-dire les sujets privilégiés ; la seconde est la tentation de la politique de l'identité dans son sens le plus dissuasif, selon laquelle la colère n'appartiendrait qu'aux subjectivités qui sont, d'un point de vue intersectionnel, opprimées à de multiples niveaux - en d'autres termes, penser que si l'on est opprimé "seulement" en termes de classe, de race ou de genre, on n'est pas assez opprimé pour mériter le "droit" à la colère. Ici encore, parler de balistique signifie donc se concentrer sur la direction de la colère, c'est-à-dire savoir si elle défend un privilège constitué ou si elle se plaint d'un manque d'égalité, de droits égaux, etc. Mon analyse sociale de base en ces termes est matérialiste, dans le sens où les formes d'oppression dont je parle ont une objectivité brutale. Mais ce qui est curieux à notre époque, c'est que les manifestations d'oppression qui sont si faciles à détecter parce qu'elles sont visibles par tous (par exemple, le racisme que l'on peut observer dans un train, ou l'hétérosexisme du harcèlement de rue), sont celles qu'une certaine pensée "de gauche" rejette aujourd'hui comme symboliques, en les qualifiant de "culturelles", c'est-à-dire en les supposant immatérielles, comme si elles ne possédaient pas de dimensions extrêmement tangibles ou qu'elles devaient s'ajouter et se croiser avec l'exploitation "traditionnelle" du travail. Si l'on tient compte des intersections, mais aussi de la matérialité des scénarios, il est possible de comprendre quand un type de colère devient universaliste, avec l'intention d'élargir indéfiniment le nombre de ceux qui ont accès à un droit ou à une ressource, ou quand il est aristocratique ou conservateur. Cela nous ramène à l'abolitionnisme dont nous parlions : Des mouvements comme Ni Una Menos et Black Lives Matter veulent l'abolition de structures spécifiques d'oppression, c'est-à-dire l'égalité par une rage qui, comme je l'écris, est négative non pas dans la mesure où elle veut renverser le présent en le mettant à l'envers (négation comme contraire, la domination des femmes comme réponse à celle des hommes), mais nie l'injustice présente, ouvrant l'horizon d'alternatives (négation comme diversité, et donc entre autres comme dépassement du genre comme critère de discrimination sociale).

Une conversation de Franco Palazzi avec Alessandro Mantovani*.
Un article paru dans la revue italienne Il Tascabile

* Diplômé en philologie classique, il est rédacteur en chef de la revue La Balena Bianca et collabore avec des magazines imprimés et en ligne, dont L'indice dei libri del mese, Flanerì et le journal Il Foglio où il couvre la littérature.

Nottetempo, 300 pp., 15 euros. https://www.edizioninottetempo.it/it/la-politica-della-rabbia


13.11.2021 à 17:51

Le monde dans lequel Marc Zuckerberg veut nous faire métaverser

L'Autre Quotidien
Avec son annonce de la transformation à venir de Facebook en un “méta-univers” virtuel, Zuckerberg cherche évidemment à détourner l'attention d'un monstre désormais ingérable, à savoir un modèle économique et une multinationale qui subit une crise de crédibilité majeure, y compris au niveau politique. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut imaginer que sa proposition ne deviendra pas réalité.

Texte intégral 3027 mots

Avec son annonce de la transformation à venir de Facebook en un “méta-univers” virtuel, Zuckerberg cherche évidemment à détourner l'attention d'un monstre désormais ingérable, à savoir un modèle économique et une multinationale qui subit une crise de crédibilité majeure, y compris au niveau politique. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut imaginer que sa proposition ne deviendra pas réalité.

Nous devons être reconnaissants lorsque d'autres êtres humains nous permettent d'être ailleurs. Il y a un peu moins de trente ans, l'ailleurs numérique ressemblait à un carnaval nocturne où les gens portaient des masques - des surnoms - et des costumes plutôt pittoresques - des avatars - pour danser dans des fêtes inconnues et potentiellement subvertir les règles de la vie quotidienne. Tout était très lent, clairement séparé de notre expérience quotidienne par des interfaces physiques plutôt encombrantes, même avant le virtuel : modems, écrans et coffres d'ordinateurs fixes, souris, claviers et beaucoup, beaucoup de câbles.

A la fin des années 90, j'ai abandonné les jeux vidéo, ma toute première expérience de l'ailleurs numérique, pour me jeter à corps perdu dans ce premier internet des sites, forums, chats de toutes sortes. En ligne, vous pouvez rencontrer beaucoup de gens, même incognito, que vous n'auriez jamais rencontrés dans la vie réelle. Des personnes envers lesquelles, sauf dans de très rares cas, vous n'aviez aucune responsabilité - comme dans un jeu vidéo.

Cet internet était très utile en province, où tout semblait éloigné des centres de la vie contemporaine, pour se sentir vivant. Pour se sentir vivant, il était fondamental - et merveilleux - de ne plus être soi-même avec sa forme physique, son visage, ses pensées, la lourdeur du quotidien.

Vous pouvez être un voleur, un assassin, un héros, un soldat ou un grand musicien et poursuivre votre vie quotidienne comme si de rien n'était. Vous pouviez être n'importe quoi, pas le rien des étiquettes qu'une petite ville de province a cousues sur vous à l'adolescence. Le seul inconvénient était la stigmatisation sociale : passer tout ce temps en ligne, un temps de plus en plus long en fait, pouvait faire de vous un loser, quelqu'un qui n'avait pas une vie socialement acceptable.

* * * *

Peu d'années plus tard, Facebook et les smartphones ont tout changé. La technologie est devenue plus petite, elle a commencé à réduire la distance entre le réel et le virtuel. Le tout premier Facebook a rendu souhaitable le fait de se révéler en ligne avec de vrais noms, prénoms et visages. Elle l'a d'abord rendue souhaitable - cet aspect doit être souligné - puis en quelque sorte obligatoire lorsqu'il est apparu clairement que le modèle de développement des nouvelles plateformes serait basé sur l'extraction de données de nos expériences numériques, sur la production de valeur séparée, toutefois, du travail et du salaire. Être en ligne tout le temps n'était plus un problème, au contraire : supprimer le stigmate social, devenir un véritable artiste numérique toujours connecté, c'était tout.

Facebook m'a tout de suite attiré : une fois de plus, il me donnait la possibilité de me sentir au centre tout en vivant loin du centre, la possibilité d'être connecté avec de vraies personnalités des mondes que je voulais habiter, principalement liés à la musique et à l'édition, la possibilité d'être connu, aimé, apprécié - après tout, qui n'aime pas ça ? Bien que le soupçon se soit éveillé en moi que nous transportions définitivement en ligne, avec nos côtés les plus brillants, également les plus gênants, embarrassants et émotionnels, inconsciemment tristes et narcissiques.

C'est ainsi que la technologie, tout en se réduisant dans le but ultime de se dématérialiser, nous a tous dématérialisés. Réduits à l'état de données pures, nous pourrions, à notre manière, vivre le plaisir d'être des personnalités publiques populaires et controversées (populaires parce que controversées) comme n'importe quelle star du monde précédent. De l'anonymat du premier réseau, nous sommes passés aux commentaires en notre nom propre sur l'actualité, avec la certitude que l'intensité rhétorique impitoyable de notre argumentation nous apporterait respectabilité et raison, renforçant notre identité aux yeux des autres. De ne pas vouloir savoir qui je suis, de vouloir oublier le fardeau d'avoir une identité fixe, univoque et cohérente, à la plus classique et comique "elle ne sait pas qui je suis".

Depuis lors, tout est dominé et perfectionné chaque jour par un langage promotionnel, publicitaire. D'une part, il y a le langage strictement informatique des algorithmes encore imparfaits qui nous proposent des objets et des services à acheter en fonction de nos goûts, même les plus inavouables et provisoires, et d'autre part, le langage que nous utilisons. Chaque post et chaque photo publiés sur Facebook et Instagram ont pour sous-texte, souvent involontairement, une invitation à acheter, à nous faire confiance, à faire confiance à nos idées, à apprécier nos vies, même lorsqu'elles sont objectivement inécoutables, désespérées et dénuées de sens.

À cet égard, les réseaux sociaux ont vraiment cassé quelque chose, désamorçant toute forme de critique radicale des modèles sociaux et économiques qui façonnent nos vies : il n'y a pas un seul message crédible parmi ceux que nous diffusons sur les réseaux sociaux. Chaque message, même le plus éclairé et le plus pertinent sur le plan social, politique ou culturel, en véhicule un autre, implicite et encore plus envahissant, qui est une invitation à nous acheter, à acheter quelque chose de nous. La communication automatisée va bien au-delà des bots et des intelligences artificielles, la communication des machines vers d'autres machines, bien que toujours émotionnelle et performative, reste apparemment humaine.

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Bien sûr, nous n'étions pas préparés, aucun de nous ne l'était. Quelqu'un a pu mieux se déplacer dans ce vaste océan promotionnel, un autre moins. En Italie, le philosophe Luca Morisi, ancien responsable des médias sociaux et figure politique importante de la Ligue, fait certainement partie de ceux qui ont su tirer le meilleur parti de Facebook, en combinant la création de contenus controversés et clivants avec les caractéristiques techniques intrinsèques de la plateforme.

Ayant réalisé tout cela, il y a quelques années, j'ai décidé de revenir à mes premières amours numériques, les jeux vidéo - sur lesquels le même Morisi, ce n'est pas un hasard, s'était également formé, en écrivant dans des revues dans les années 90 - mais des jeux vidéo joués strictement hors ligne et seul. Je n'étais plus disposé à être toujours connecté, toujours épuisé et forcé à entrer dans telle ou telle catégorie ("écrivain", "intellectuelle", "militante", "journaliste", "féministe", "novax", "provax", "nivax", etc.) ni à faire entrer les autres dans des catégories fixes et prédéterminées, tout comme j'étais fatigué de l'inévitable confusion entre public et privé que les réseaux sociaux déclenchent dans nos vies. Dans le passé, grâce à la technologie numérique, j'échappais précisément à ces aspects typiques de la vie provinciale, et maintenant il me semblait que le monde entier fonctionnait comme ma petite ville de province.

D'un autre côté, si l'interaction avec d'autres êtres humains dans l'ailleurs numérique est artificielle et guidée par le narcissisme et l'opportunisme, autant retourner à l'interaction avec des personnages non jouables et de véritables intelligences artificielles, que l'on ne peut pas vraiment blesser et qui ne peuvent pas faire face à vos faiblesses. En revenant aux jeux vidéo, j'ai pu conserver mon désir d'être ailleurs, qui est fondamental pour moi, sous forme d'interaction (les films, les séries ou les livres ne me suffisent pas, car je ne peux pas agir sur eux directement), en essayant de m'auto-éduquer en renonçant à la gratification des likes (qui n'aime pas, allez?) et plus généralement en essayant de contenir le narcissisme et les petites formes de haine que Facebook avait fait naître en moi comme en tout autre.

Et pourtant, pendant ce temps, les jeux vidéo - en fait ceux qui se jouent en ligne et en multijoueur, comme Fortnite - devenaient la base de nos nouvelles expériences en ligne, élargissant et caractérisant des mondes numériques de plus en plus gigantesques dans lesquels nous ne nous limitons plus à jouer. Nous voici donc au printemps 2021, commençant à parler du métavers d'Epic Games. Puis, à l'automne, Mark Zuckerberg présente sa version du métavers, annonçant également le changement de nom - de Facebook à Meta - de l'entreprise de Menlo Park.

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La vidéo de présentation du métavers zuckerbergien est très claire sur ce qui nous attend dans les prochaines années : une expérience numérique résolument plus immersive que celle d'aujourd'hui, dans laquelle nous serons présents avec de gros avatars et pourrons partager des expériences comme nous le ferions en personne - voire plus, puisque nous pourrons jouer au ping-pong sur la lune ou dans les rues de Pasadena tout en étant chez nous dans la banlieue de n'importe quelle ville italienne.

Nous pourrons construire nous-mêmes des objets et des environnements numériques, ou les acheter à des développeurs plus ou moins indépendants, et interagir avec qui nous voulons, quand nous voulons, où nous voulons, pour jouer, travailler, faire du sport ou regarder des films grâce aux hologrammes et à la téléportation. Une idée d'un ailleurs numérique qui ne semblera pas si futuriste à quiconque connaît les jeux vidéo - surtout en ligne, comme je l'ai déjà dit - ou qui se souvient de ce qu'était Second Life et, surtout, de ce qu'il n'était pas. Avec la différence que, dans les plans, il s'agit d'un nouveau type de jeu. La différence étant que, dans les plans de Zuckerberg, cela pourrait devenir notre première vie.

Dans un parallèle que j'ai trouvé malheureux, Zuckerberg a comparé le métavers au film de Steven Spielberg Ready Player One (2017), dont je me souviens peu - et ce dont je me souviens n'est pas très encourageant : des gens vivant ailleurs, dans un jeu vidéo éternel, auquel ils sont reliés par une visière tout en continuant à vivre dans un taudis. Beaucoup de gens se sont donc demandé : quel genre de vie aurai-je de ce côté-ci, tout en étant dans le métavers ? Dans quel type de logement vais-je vivre ? Aurai-je encore besoin d'un emploi ? Toutefois, dans la présentation vidéo, M. Zuckerberg soulève au moins un point valable : les appareils et les interfaces avec lesquels nous vivons aujourd'hui notre ailleurs numérique sont très limitatifs.

Il est vrai que les écrans et les claviers, tant physiques que numériques, ne suffisent plus. En particulier, l'écran nous sépare de la réalité numérique, la délimitant dans un cadre inaccessible. Il nous rappelle que cette réalité n'est pas encore la nôtre - étymologiquement, l'écran est une séparation, un cadre comme celui d'un tableau ou le rectangle des pages d'un livre.

"Il ne s'agit pas de passer plus de temps devant l'écran, explique Mark Zuckerberg, mais d'améliorer la qualité de ce temps." Nous pourrions aussi bien circuler librement - nous ne pouvons pas être en désaccord sur ce point - sous la forme de données agrégées condensées dans un avatar, dans des environnements numériques partagés avec d'autres personnes avec la claire perception d'être réellement là avec d'autres. Par conséquent, les dispositifs, en attendant de se dématérialiser complètement dans les cinq à dix prochaines années nécessaires à la réalisation du métavers, deviendront portables : visières, lunettes et petites prothèses qui nous permettront d'être et de produire nous-mêmes la réalité virtuelle et augmentée.

C'est comme si nous étions sur le point de passer du multivers du premier Internet, qui fonctionnait comme un univers parallèle encore bien séparé de cette réalité, à la possibilité que la totalité de la réalité soit incorporée au monde numérique grâce au métavers. Si le réseau social actuel nous a donné un nom et une identité et nous a fait exister, comme des particules quantiques, avant tout en interaction avec les autres, le métavers nous permettra de vivre pleinement ce nom et cette identité avec d'autres dans des environnements partagés et, promet Zuckerberg, sécurisés du point de vue de la vie privée. Sur la qualité des interactions, véritable point sensible de l'internet social dans lequel nous vivons, rien de ce que dit Zuckerberg, qui considère comme acquis que nos relations ne peuvent qu'être améliorées par le métavers.

* * * *

Pourtant, la vidéo présentant le métavers est peut-être la pire publicité pour cette nouvelle vision du web. Si le kitsch, comme le disait Milan Kundera, consiste à nier l'existence de la merde, Zuckerberg, dans son métavers, propose une fois de plus l'esthétique de mauvais goût des graphiques et des avatars qui accompagnent déjà ses services, en nivelant par le bas la qualité de nos expériences en ligne, avec des couchers de soleil qui semblent sortir d'un vieux jeu PlayStation et des intérieurs en images de synthèse de mauvaise qualité. Tout est artificiel, enfantin, grossièrement conçu et consacré à un jeu qui n'a rien d'amusant, de sorte que la soi-disant gamification équivoque et inhibe toute possibilité que le divertissement soit quelque chose de vraiment pertinent, voire de sacré, dans nos vies.

À la longue, toute la présentation vidéo du métavers finit par prendre des allures de parodie involontaire : La voix de Zuckerberg fait penser au synthétiseur Fitter Happier de Radiohead, ses dialogues avec les développeurs ressemblent à quelque chose sorti des Simpsons, et ces mêmes développeurs semblent exprimer un enthousiasme totalement factice, exprimé sous le coup du chantage - je les imagine, une fois l'enregistrement vidéo terminé, retourner à leur travail et travailler dur sur des applications et des technologies qui sont loin d'être prêtes, du moins à court terme, pour une utilisation commerciale et populaire.

Si la révolution de Facebook et des smartphones nous a pris au dépourvu parce qu'elle n'avait pas été annoncée, celle-ci ne nous laisse pas moins dubitatifs, malgré le fait que Zuckerberg ait pris la peine de nous en parler en détail quelques années à l'avance. Le fait est qu'après presque vingt ans d'utilisation, il est clair pour beaucoup que Facebook ne nous a pas rendus plus heureux ou n'a pas amélioré nos interactions, comme je l'ai mentionné précédemment. L'être humain est prose, et même si je suis sûr que Zuckerberg réussira à rendre initialement très agréable le fait d'habiter le métavers comme ce fut le cas avec Facebook, je me demande si nous ne remplirons pas aussi cet ailleurs numérique de ressentiment et de narcissisme, si nous ne le remplissons pas de nos problèmes. Cela serait-il souhaitable ? Renversant l'hypothèse qu'avec cette annonce, Zuckerberg cherche simplement à détourner l'attention d'un monstre désormais ingérable, à savoir un modèle économique et une multinationale qui subit une crise de crédibilité majeure, y compris au niveau politique.

Zuckerberg continue d'imaginer et de dessiner sur nous un présent et un futur faits d'environnements propres, hygiéniques et aseptisés, sur le papier très divertissants, où il n'y a pas de sang, d'injustice, de saleté, de sueur, de virus et de bactéries. Mais ailleurs, en tant qu'expérience artistique (et donc humaine, comme je l'ai formulé au début de cet exposé), il faut des vices et des vertus, des incohérences et des incomplétudes, des peines, des trahisons et des conflits. J'ai l'impression que ce qui est en jeu dans le métavers est précisément cette sorte d'irréductibilité qui fait de nous des êtres humains. J'aimerais avoir la force (et peut-être même le bon âge) d'envisager ce défi avec curiosité et sans préjugés : je ne doute pas que l'extraterrestre Zuckerberg, malgré les problèmes de Facebook, soit d'une certaine manière sincère dans son intention - et c'est peut-être cela, cependant, qui est le plus effrayant.

Marco Montanaro
Minima & Moralia
https://www.minimaetmoralia.it/wp/approfondimenti/mark-zuckerberg-nel-metaverso/


07.11.2021 à 18:34

Victimes de la frontière basque. Par Marie Cosnay

L'Autre Quotidien
De nombreux migrants sont morts au Pays basque ces derniers mois. La politique qui installe des policiers sur les ponts, des policiers ou des gendarmes dans les bus, dans les trains, à Bayonne, c’est à dire vingt-cinq kilomètres après la frontière, n’est absolument pas responsable de la mort violente des garçons qui ont été écrasés par un train. Pourquoi chercher, alors, à savoir qui ils sont ? Retour sur une histoire de silence.

Texte intégral 1981 mots

De nombreux migrants sont morts au Pays basque ces derniers mois. La politique qui installe des policiers sur les ponts, des policiers ou des gendarmes dans les bus, dans les trains, à Bayonne, c’est à dire vingt-cinq kilomètres après la frontière, n’est absolument pas responsable de la mort violente des garçons qui ont été écrasés par un train. Pourquoi chercher, alors, à savoir qui ils sont ? Retour sur une histoire de silence.

Mohamed Kemal, 21 ans. Vivait à Chlef. Sur son profil Facebook le très jeune homme écrit : maman, tu es tout. Quelques photos de lui, sur la plage, à la caisse d’une petite alimentation, puis en Espagne, sans ostentation. Ici, sur une moto. Ici, encore, voici une plage, d’Espagne. C’est à Carthagène, le 6 août 2021, qu’on lui notifie la orden de devolución, après les 72 heures prévues en garde à vue. Ce document que toutes les personnes qui arrivent en Espagne reçoivent, parce que oui, ils viennent de franchir une frontière qui leur est interdite. C’est le document qui leur permet d’être hébergés dans les centres d’urgence, ou les CATE, dont la Croix-Rouge, ou d’autres associations sont gestionnaires. 

Mohamed Kemal a envoyé la photo du document, non traduit, qu’il a reçu de l’Espagne, à sa maman. C’est son premier papier d’Europe, c’est un papier important. Dans le non-domaine du non-accueil des étrangers en Europe, les choses sont absolument contre-intuitives. Si on demande l’asile aux Canaries, c’est pour quitter l’île. Si on ne l’a pas demandé, on y est, plus tard, depuis la France, renvoyé, car on y a ses empreintes, il n’y a pas d’autre solution. Mohamed Kemal, avec son papier non traduit de l’espagnol, pense peut-être, comme d’autres jeunes l’ont pensé, qu’il tient là un papier important : d’ailleurs, c’est grâce à ce document qu’il sera hébergé à Badajoz, en Extremadure. 

C’est à ce document que s’est sans doute référé le procureur de Bayonne, le lendemain de la mort des jeunes gens, pour dire qu’ils étaient connus des services de police espagnols. 

C’est ce document que la maman m’envoie le 21 octobre, soit dix jours après la mort de son fils. Elle n’a plus de nouvelles de lui depuis le 11 octobre. Elle a entendu des rumeurs. Quelqu’un a dit que son fils était mort. Elle ne l’a pas cru, bien sûr. Il est déjà en Espagne. Entre l’Espagne et la France, il n’y a pas la mer. Puis on lui a dit qu’il était dans le coma. Puis qu’il était aux mains de la police à Bayonne. Elle a appelé l’hôpital, la police, à Bayonne, le consulat, à Bordeaux. Partout, on lui a dit qu’on ne savait pas. 

Fayçal Hamadouche. On a entendu son nom, dès le début. L’ami du survivant. Ils étaient de deux villages proches, El Hamra et Bordj Menaïel, dans la wilaya de Boumerdès. Leurs parents se connaissent, et avant-hier, la maman de M.S, rescapé, et celle de Fayçal, que le train a tué, pleuraient ensemble. Sur son profil Facebook, Fayçal s’annonce à Madrid. Mais il est arrivé à La Palma de Mallorca, le 13 septembre, avec M.S. Il y est resté jusqu’au 4 octobre, c’est la Croix-Rouge qui s’est occupé de lui et de ses camarades de « boti ». Ils  ont été envoyés à Valence. De là, l’un a été confié aux bons soins du CEPAIM à Barcelone, l’autre (Fayçal), à Saragoza. Après avoir profité l’un et l’autre de visiter les deux villes d’Espagne (les kilomètres parcourus, dans les deux belles villes, des kilomètres et des kilomètres, comme ils ont hâte d’en parcourir d’autres). M.S, lundi 25, sera ré-opéré, on lui changera la broche de la jambe droite, pour une autre, définitive. Quant à Fayçal, il n’est plus là. 

Un ami témoigne. Fayçal lui avait demandé : qu’est-ce que tu en penses si je vais en France ?  L’ami ne l’en avait pas découragé, pourquoi ? L’Europe est grande, et elle est belle, et ils aiment marcher. Ils se retrouveraient donc à San Sebastian. Puis, à Irun. A Irun, les quatre garçons ont rencontré quelqu’un.

Le procureur a communiqué, et la presse aussi, à la suite de la sa conférence : il y avait peut-être sur les lieux un cinquième homme. On a trouvé ses papiers sur les lieux. Un Algérien, qui a fait de la prison à Mont de Marsan, c’est ce qu’on a entendu. Les jeunes gens aussi, poursuivait-on, étaient connus de la police, du moins en Espagne. Et comment imaginer le contraire dès lors qu'on connaît le système européen aux frontières, la loi des premiers pays d’arrivée  ? Mais c’est cette histoire de prison et de police que tout le monde retiendra. 

Des jeunes fichés, endormis sur la voie de chemin de fer, ce qu’il ne viendrait à l’idée de personne de faire (en Algérie, peut-être, entendra-t-on), un accident sans responsable, en tout cas sans histoire. Peut-être avaient-ils bu, entendra-t-on aussi.

A Irun, les quatre garçons ont rencontré quelqu’un. Un Marocain, me dit-on à Irun. Quelqu'un qui a un nom, même si ce nom est plutôt un surnom : Mohamed Alzamal. Cet homme-là conduit les jeunes gens sur les voies. Il le fait souvent ? On ne sait pas. Il a pris de l’argent aux quatre jeunes gens ? On ne sait pas. Il leur a dit de s’allonger là, à deux pas de la gare ? Sans doute. Pourquoi ? On ne sait pas. Pourquoi l’ont-ils fait ? Ils faisaient confiance ? Ils ont vu de la lumière là-haut, en face ? Il voulait les cacher ? Il les a drogués ? 

Sans enquête sérieuse, il n’y aura que des hypothèses,  la plupart ne seront pas cohérentes. Les cinquièmes papiers trouvés sur les lieux étaient ceux d’un Algérien ? Cet Algérien que la police a retrouvé le lendemain, dans les rues de Bayonne et dont la presse a parlé. Qui se promenait tranquillement dans Bayonne, alors qu’il savait ses papiers sur les lieux de la tragédie. Il aurait témoigné avoir assisté au choc, réveillé avant les autres. La police a semblé bientôt n'avoir plus rien à apprendre de lui.

Et ce Marocain, dont on parle à Irun ? Alzamal ? Un fantôme ? Une imagination ? Un sixième homme ? Une doublure de l’Algérien de Mont-de-Marsan ? 

Sans enquête sérieuse, il n’y aura que des hypothèses. Sans enquête sérieuse, la tragédie des frontières demeure un accident de train, qui percute hélas des jeunes gens inconscients et endormis. On ne se mettra pas en quatre pour les identifier. Encore moins pour les rapatrier. La mise au silence de l’affaire du train de Ciboure, tant du côté des autorités que des citoyens, tous concernée par l’immense violence faite à ceux qui passent, et à eux-mêmes, il ne faut pas s'y tromper, car ce qui peut leur arriver de pire est de commencer à s’habituer, la mise au silence de l’affaire de la frontière qui a tué, le 12 octobre 2021, en un instant, trois personnes et en a blessé une autre, la mise au silence coïncide avec l’anniversaire du 17 octobre 1961. 

La politique qui installe des policiers sur les ponts, des policiers ou des gendarmes dans les bus, dans les trains, à Bayonne, c’est à dire vingt-cinq kilomètres après la frontière, n’est absolument pas responsable de la mort violente des garçons. Pourquoi chercher, alors, à savoir qui ils sont ? Pourquoi annoncer aux familles les décès survenus ? Quelles familles, d’abord ? Le processus de désidentification, auxquels les jeunes harragas ont eu recours pour échapper aux contrôles, ou croire y échapper, les a rattrapés. Mieux qu’ils ne le pensaient : on ne sait pas qui ils sont. Fin de l’histoire. 

Si la France semble ne pas chercher plus loin, les fichiers espagnols, eux, même pour des citoyens lambda, sans mandat ni mission, peuvent donner quelques renseignements  : Fayçal était à Saragoza, M.S à Barcelone, Mohamed Kemal à Badajoz. On peut alors remonter, d’information en information, jusqu’au jour de leur arrivée. La Croix-Rouge et la Guardia Civil possèdent ces précieuses informations grâce auxquelles remonter à la source, aux familles. Qui attendent encore une annonce officielle. Au lieu de ça, la porte des rumeurs est ouverte. Celle de la folie. Il n’y aura pas de corps, semble-t-on dire, mais il n’y aura pas non plus de noms, pas de noms officiellement garantis, en tout cas. 

Le troisième mort. On entend qu’il est de Chlef, lui aussi. Qu’il est marié et père de famille. Si on peut renvoyer dos à dos, ou presque, les autorités françaises et algériennes, les unes n’ayant aucun intérêt à reconnaître les conséquences de leur politique, les autres ne tenant aucun compte de ceux qui, ne supportant plus l’enfermement, ont pris tous les risques, comment comprendre que les citoyens du Pays basque et leurs élus politiques restent muets : une femme attend son mari, il est arrivé en Espagne, elle le sait. Un enfant attend son père. Tous les deux ont appris qu’il y avait eu un grave accident de train en France, le 12 octobre au matin. Ils n’ont plus de nouvelles depuis la veille. Ils expliquent le silence, comme on fait tous devant l’horreur, avant l’annonce. Il n’a pas de forfait téléphonique. Il a été arrêté par la police. Ils le gardent soixante jours. Ils le gardent dans une prison secrète. La terreur a bien des ressources. 

Qui donc, de Chlef, avec femme et enfant, que les centres espagnols ont accueilli après qu’il a survécu à la mer, qui donc, s’est fait, avec M.S, qui a survécu, avec Mohamed Kemal et  Fayçal Hamadouche, fauché brutalement, sans espoir,  à 5:30 du matin, le 12 octobre 2021, à Ciboure ? 

Depuis l’accident, les contrôles français, qui retournent les gens systématiquement à Irun, continuent. Ils s’intensifient. Ils ne manqueront pas de de produire de nouvelles tragédies. Nous en serons tous responsables. 

Marie Cosnay, le 23 octobre 2021

Marie COSNAY est professeure de lettres classiques et écrivaine. Son dernier livre, “Des îles”, vient de sortir aux éditions de l’Ogre. Vous pouvez la retrouver sur son
blog.


04.11.2021 à 11:34

COP26, la fenêtre d’opportunité est en train de se refermer

L'Autre Quotidien
Peu avant le sommet mondial sur le climat COP26 à Glasgow, les experts examinent la dynamique. Les rapports se succèdent avec la même teneur: la fenêtre d’opportunité qui nous est laissée pour contrer à temps une catastrophe climatique imminente se referme de plus en plus vite.

Texte intégral 1625 mots

Peu avant le sommet mondial sur le climat COP26 à Glasgow, les experts examinent la dynamique. Les rapports se succèdent avec la même teneur: la fenêtre d’opportunité qui nous est laissée pour contrer à temps une catastrophe climatique imminente se referme de plus en plus vite. Chaque «continuez comme ça» nous amènera à un réchauffement planétaire moyen de plus de deux degrés dans les prochaines décennies, et de 2,7 degrés d’ici la fin du siècle. Et cela, selon les calculs optimistes. Il y a peu de négationnistes purs et durs à propos du changement climatique, mais il y en a beaucoup qui, les pieds sur les freins, savent mieux.

Suppression, même progressive, des combustibles fossiles et les tensions qui en découlent

Comme le montre le rapport annuel [produit la première fois en 2019] «Production Gap Report» du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), les projets des 15 principaux pays exportateurs de pétrole, de gaz et de charbon sont incompatibles avec les objectifs climatiques fixés dans l’accord de Paris de 2015 [1]. Ce que l’on appelle l’écart de production – la différence entre les volumes de production de combustibles fossiles fixés avec ces objectifs et les volumes de production réels ou prévus – ne se réduit pas. Au contraire, il s’élargira d’ici 2040 si des pays comme l’Australie, le Brésil, le Canada, la Chine, l’Indonésie, la Russie, l’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud, les Emirats arabes unis, les États-Unis et la Grande-Bretagne maintiennent leurs niveaux de production. En tant que producteur de charbon, l’Allemagne fait également partie de ce groupe pour l’instant. Les gouvernements des pays cités ont fait la preuve qu’ils investissent beaucoup plus dans de nouveaux projets d’extraction de combustibles fossiles que dans des énergies propres (renouvelable). Et ils le font depuis des années.

Il existe des raisons peu convaincantes pour repousser ou retarder l’abandon des combustibles fossiles, comme l’ont toujours fait les entreprises énergétiques du monde entier, notamment avec l’argument selon lequel il y a tout simplement trop de capital investi par le secteur privé (sans parler de l’argent public englouti) dans les installations d’extraction et de transport qui peuvent encore faire des profits. Un revirement de la politique climatique ne peut donc être obtenu que si les pays industrialisés riches et les «économies émergentes ambitieuses» ne continuent pas à augmenter comme prévu leurs émissions de pétrole, de gaz et de charbon d’ici à 2030, mais les réduisent radicalement. Pour les Etats-Unis, les pays de l’OPEP, la Russie et l’Australie, cela signifie non seulement renoncer à augmenter les exportations, mais aussi les réduire de manière drastique. La production de pétrole, de gaz et de charbon doit diminuer, chaque année et de plus en plus rapidement.

Certaines délégations à Glasgow veulent proposer l’élimination accélérée des combustibles fossiles. Or, elles devraient savoir ce que cela signifie: des tensions permanentes avec les industries nationales du pétrole, du gaz et du charbon et avec les syndicats [les pertes d’emplois, entre autres], à quoi s’ajoute une dispute avec tous ceux qui sont concernés par une répartition injuste des responsabilités et des coûts de démantèlement; et au final des milliards de pertes pour les caisses de l’Etat et une baisse permanente de l’influence géostratégique.

Cela concerne principalement la Russie, l’Arabie saoudite, les Emirats du Golfe et l’Australie. Le pays le plus à même de faire face au démantèlement de la production pétrolière est la Norvège, qui a investi judicieusement les bénéfices de cette activité depuis des décennies et qui n’a pas de surplus d’ambitions politiques mondiales. Mais les autres? En tant qu’acteurs mondiaux, ils ne renonceront pas à leurs objectifs de croissance sans se battre.

***

En Allemagne, depuis le document exploratoire des trois partis gouvernementaux potentiels [SPD-Verts-FDP], un différend est apparu sur la question de savoir s’il est possible d’éliminer progressivement la production de lignite d’ici à 2030. Les éternels freineurs de la transition énergétique sous la direction d’Angela Merkel ont décidé d’une longue période de transition économiquement et écologiquement insensée jusqu’en 2038, tout cela entièrement dans l’intérêt de l’industrie. Quiconque prend la politique climatique un tant soit peu au sérieux ne peut participer à la mise en balance, prétendument «équitable», des intérêts, d’un côté, d’entreprises comme RWE [conglomérat actif dans le secteur de l’énergie, deuxième producteur allemand d’électricité à base de charbon, après E.ON], de quelques milliers de salariés et, de l’autre, de ceux du reste du monde (pas seulement des Allemands). Pour un pays comme la Pologne, les choses sont bien différentes. Pour résoudre le problème de l’abandon progressif du charbon, en tant que tel petit pour l’Allemagne et, comparativement, énorme pour la Pologne, s’insère l’UE, tant décriée. La mission de l’UE devrait être de compenser les pertes inégalement réparties d’une transition énergétique à l’échelle européenne – par le biais d’un ou deux plans Marshall. Une telle approche peut également être exemplaire à l’échelle mondiale et convaincre dès lors les grandes puissances telles que les Etats-Unis, la Russie, la Chine ou l’Inde.

Dans son rapport annuel «World Energy Outlook», l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a confirmé il y a quelques jours [le 13 octobre 2021] que l’exploitation et l’utilisation de nouvelles réserves de pétrole, de gaz et de charbon doivent cesser immédiatement, dès aujourd’hui, si l’on veut atteindre les objectifs climatiques convenus à Paris. A Glasgow, l’occasion sera donnée de prendre un engagement contraignant pour réduire résolument l’extraction mondiale de combustibles fossiles. Il est clair que ni Vladimir Poutine ni le Brésilien Jair Bolsonaro ne veulent s’engager dans cette direction. Comme celui de la Russie, plusieurs autres chefs d’Etat ne viendront pas à Glasgow. Il est regrettable que le président chinois Xi Jinping soit également absent. Dans son pays, l’élimination progressive du charbon n’est pas prévue avant 2040, mais les Chinois produisent beaucoup moins de gaz à effet de serre par habitant que les Américains ou les Européens. Une politique environnementale et climatique du type de celle menée en Chine est largement méconnue en Allemagne. Pointer du doigt la Chine est de loin le substitut le plus populaire de la politique climatique occidentale. Pourtant, le gouvernement chinois attend déjà beaucoup plus de ses citoyens que la «chancelière du climat» Angela Merkel n’a jamais osé le faire. Pour la Chine, la politique climatique et la géostratégie vont de pair: plus elle renonce à l’importation de combustibles fossiles, mieux c’est [2].

La «normalité» n’est plus de mise

Bien que la pandémie soit loin d’être terminée, l’économie mondiale se redresse, grâce notamment au redressement budgétaire que les Européens ont cette fois également opéré en empruntant collectivement: 750 milliards pour le plan de relance baptisé Next Generation UE, et quelques centaines de millions pour le Fonds de solidarité de l’UE pour le covid. A l’échelle mondiale, un peu plus de 13’000 milliards de dollars ont été mobilisés jusqu’à présent pour compenser les pertes liées à la pandémie. Mais seuls 380 milliards de dollars sont destinés à soutenir la transition vers une énergie propre. On dépense beaucoup trop pour ramener l’économie à une «normalité» qu’en fait on ne peut plus se permettre.

Michael Krätke
(Article publié le 1er novembre 2021 sur le site Der Freitag; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] «La production de combustibles fossiles prévue par les gouvernements reste dangereusement décalée par rapport aux limites de l’Accord de Paris». (Réd.)

[2] Face à l’alignement du gouvernement australien sur la politique des Etats-Unis (entre autres), Pékin a pris des mesures commerciales de «rétorsion», parmi lesquelles la non-importation de charbon australien. Néanmoins, selon Les Echos du 5 octobre: «Face à la violence de la crise énergétique qu’elle traverse, la Chine a déchargé plusieurs cargaisons de charbon en provenance d’Australie, alors que de telles importations semblaient interdites depuis octobre 2020 sur fond de tensions commerciales entre les deux pays, rapporte le Financial Times de ce mardi 5 octobre.» La Chine, en 2020, était le premier producteur de charbon à l’échelle mondiale et le premier importateur, bien qu’elle produise l’essentiel de ses besoins en charbon. (Réd.)


03.11.2021 à 09:27

Martin Meissonnier démontre avec bonheur qu'une autre école est possible

L'Autre Quotidien
Martin Meissonnier a fait le tour du monde pour trouver les dernières avancées en manière et matière d’éducation. Et il y a là quelques raisons d’écouter/voir ce qu’il raconte car, en plus du documentaire, il a lancé une plate-forme participative web sur le sujet.

Texte intégral 1042 mots

A tous les membres de l’Education nationale et parents qui nous lisent, à tous ceux qui, concernés par la transmission du savoir, désespèrent à raison de l’amateurisme flicard de Blanquer et de ses séides, Martin Meissonnier a fait le tour du monde pour trouver les dernières avancées en manière et matière d’éducation. Et il y a là quelques raisons d’écouter/voir ce qu’il raconte car, en plus du documentaire, il a lancé une plate-forme participative web sur le sujet.

L’objectif du documentaire comme de la plate-forme est multiple : freiner le décrochage scolaire, mais aussi combattre l’addiction aux écrans en inculquant les bonnes pratiques du numérique à l’école, lutter contre le harcèlement scolaire, et remettre le plaisir d’apprendre au cœur de l’enseignement. Des résultats qui peuvent être obtenus en permettant aux enfants d’être les acteurs du système éducatif. Voyez-vous la coupure d’avec le système pourri de Blanquer?

À l’heure où le numérique bouleverse le monde, l’école se doit de répondre aux nouveaux besoins des élèves et aux défis auxquels ils vont devoir faire face. Qu’ils soient économiques, sociaux, ou environnementaux. Plutôt que de dresser la liste des potentiels dysfonctionnements du système éducatif actuel, le documentaire Le bonheur à l’école est parti aux quatre coins du monde pour rendre compte des nombreux projets qui y sont menés afin d’adapter l’école aux évolutions technologiques, et ainsi impliquer les élèves dans leur éducation à travers des outils pédagogiques plus stimulants. Mais aussi en redonnant une place de choix aux travaux manuels, à la créativité, et à la prise d’initiative. On a juste envie de dire que cela arrive à point, au vu de tous ceux qui décrochent, en n’y trouvant aucun intérêt à y ressasser des choses qui ne les concernent plus et qu’on leur impose - par peur du vide de ceux qui le pensent uniquement comme vertical. Mais bon, personne n’a besoin d’avoir un patron à l’école à la place d’un enseignant, non ?

Vous avez peut-être là l’unique occasion valable de vous abonner (momentanément ) à une chaîne du type qui se sert de Zemmour comme idiot utile à sa vision politique quasi fasciste et vous noie au quotidien dans la confusion de ses nullissimes experts (de l’embrouille). 

La seconde partie du projet est la plate-forme accessible ici https://lebonheuralecole.org/fr

Cette plateforme, destinée aux écoles et enseignants, mais aussi aux parents et aux écoliers du monde entier, est un lieu où chacun.e peut partager autour des nouvelles méthodes d’enseignement. L’objectif étant, à partir de témoignages et de courtes capsules vidéos, d’échanger les expériences et contribuer ainsi à trouver des solutions pour faire évoluer l'école et les apprentissages. C'est un réel outil permettant la recherche et le partage de pistes de réflexions sur le grand sujet de société qu'est l’éducation.

Gratuite, bilingue anglais-français et participative, la plateforme lebonheuralecole.org vise à redonner la parole aux acteurs de l'éducation pour faire bouger les lignes.

Les initiatives : Sur lebonheuralecole.org, chacun peut participer en publiant son initiative. Le but : partager les bonnes pratiques et décloisonner les échanges. En anglais comme en français, professeurs, parents, élèves peuvent parler de leur projet, commenter ceux des autres, ou simplement venir s'inspirer pour découvrir de nouvelles idées pédagogiques. Le mot d'ordre: Ensemble, ré-enchantons l'école !

Les vidéos : Sur lebonheuralecole.org, une série de films de moins de 5' sont disponibles. Sans cesse enrichie, cette web-série est la première à mettre en images de façon professionnelle les enseignants, écoles et élèves qui s'attellent à changer l'école du XXIe siècle.  Une équipe de tournage conseillée par  des acteurs essentiels du monde de l'éducation sélectionnera régulièrement des initiatives sur le site et ira les filmer.

Voilà au moins, deux raisons de reprendre confiance en l’éducation, par le partage, la communication et la mise en place de barrières pour éviter les abus, le harcèlement scolaire et retrouver la joie de la découverte. Ensemble, un mot qui doit reprendre du sens. Bon début!

Le bonheur à l’école de Martin Meissonnier, le documentaire visible sur Canal Doc et My Canal pendant plus de trois mois.
La plate-forme participative le Bonheur à l’école.org ici https://lebonheuralecole.org/fr

Jean-Pierre Simard le 3/11/2021
Martin Meissonnier - Le Bonheur à l’école


02.11.2021 à 19:08

Préface à La Destruction de la Raison, Par György Lukács

L'Autre Quotidien
Un ouvrage d’une actualité extrême ! Mais qu’est qui nous arrive pour que l’on puisse, dans la France de 2021, entendre autant d’horreurs et d’énormités dans le champ politique, médiatique et même intellectuel ? Débarrassée des oripeaux du fascisme vulgaire, la nouvelle droite réactionnaire a réintroduit ans le débat politique toutes ses valeurs. Le repli du "bas niveau" hitlérien vers les "grands penseurs" Spengler, Heidegger ou Nietzsche, est donc, d'un point de vue philosophique, comme d'un point de vue politique, un repli stratégique, un désengagement de l'ennemi pressant pour réordonner les rangs de la réaction, pour réactiver, dans des circonstances plus favorables, une offensive méthodologiquement "améliorée" de la réaction extrême.

12045 mots
 
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Ce livre ne prétend nullement être une histoire de la philosophie réactionnaire ni même un traité sur son développement. L'auteur est bien conscient que l'irrationalisme, dont l'affirmation et l'extension de la philosophie bourgeoise sont présentées ici, n'est qu'un des courants importants de la philosophie bourgeoise réactionnaire. Bien qu'il n'y ait pratiquement pas de philosophie réactionnaire qui ne recèle un certain élément irrationnel, le champ de la philosophie réactionnaire bourgeoise est beaucoup plus large que celui de la philosophie irrationaliste, au sens propre et rigoureux du terme.

Mais même cette limitation n'est pas suffisante pour circonscrire notre tâche. Même dans cette sphère plus étroite, il ne s'agit pas de faire une histoire vaste et détaillée de l'irrationalisme, qui aspire à l'exhaustivité, mais de tracer la ligne principale de son développement, d'analyser les étapes et les représentants les plus importants et les plus typiques. Cette ligne directrice doit être présentée comme la réponse la plus significative et la plus sérieuse des conséquences données par la réaction aux grands problèmes des cent cinquante dernières années.

L'histoire de la philosophie, au même titre que l'histoire de l'art et l'histoire de la littérature, n'est jamais, comme le pensent ses historiens bourgeois, une simple histoire d'idées philosophiques ou peut-être de personnalités. Les problèmes et les moyens de les résoudre sont établis pour la philosophie par le développement des forces productives, par l'évolution sociale, par le déroulement des luttes de classes.

Les lignes fondamentales et décisives de toute philosophie ne peuvent être découvertes qu'à partir de la connaissance de ces forces motrices primaires. Si l'on essaie de poser et d'expliquer l'enchaînement des problèmes philosophiques sur la base d'un développement dit immanent de la philosophie, on a nécessairement une distorsion idéaliste des liens les plus importants, même si les historiens possèdent la culture nécessaire et ont la bonne intention d'être objectif. Il est évident que l'adresse dite des « sciences de l'esprit » représente à ce point de vue non pas un progrès, mais une régression : l'approche idéologique déformante reste, et n'est que plus confuse, plus déformante dans une logique idéaliste. sens. Qu'il suffise de comparer Dilthey et son école à l'historiographie philosophique des hégéliens, par exemple à Erdmann.

Il ne s'ensuit pas, comme le pensent les vulgarisateurs, que les problèmes purement philosophiques soient négligés. En effet, c'est seulement à cet égard que la différence entre les questions importantes, dotées d'une signification permanente, et les différences professorales faites de nuances peut être claire. Précisément le chemin qui mène de la vie sociale à la vie sociale donne aux pensées philosophiques leur véritable signification, détermine leur profondeur même au sens strictement philosophique. A cet égard, la question de savoir dans quelle mesure les penseurs individuels sont conscients de cette position, de leur fonction socio-historique, est tout à fait secondaire. Même en philosophie, ce ne sont pas les opinions qui sont jugées, mais les actions, c'est-à-dire l'expression objective de la pensée, son efficacité historiquement nécessaire.

Notre sujet est donc le chemin de l'Allemagne à Hitler dans le domaine de la philosophie. C'est-à-dire qu'il faut montrer de quelle manière ce processus réel se reflète dans la philosophie, de quelle manière les propositions philosophiques, en tant que reflets dans la pensée du déroulement réel qui a conduit l'Allemagne à Hitler, ont contribué à hâter ce processus. Le fait que nous nous limitions ainsi à exposer cette partie éminemment abstraite du développement n'implique nullement une surestimation de l'importance de la philosophie dans la totalité agitée du déroulement actuel. Il nous semble toutefois inutile d'ajouter qu'une sous-estimation de l'élément philosophique serait au moins aussi dangereuse que non conforme à la réalité.

Ces points de vue déterminent la manière de traiter le sujet. La genèse et la fonction sociales sont d'une importance capitale pour le choix des sujets. Notre tâche consiste à démasquer toutes les positions de pensée qui ont préparé la Weltanschauung "innocente". Il n'y a pas de relation sous quelque forme que ce soit ; mais surtout par rapport à notre problème ; et ceci précisément dans le sens philosophique : prendre position pour la raison ou contre elle décide en même temps de l'essence d'une philosophie en tant que philosophie, de sa fonction dans le développement social. Cela est déjà dû au fait que la raison elle-même ne peut pas être quelque chose de neutre qui se place, sans prendre parti, au-dessus de l'évolution sociale, mais reflète toujours, et conduit au concept, la rationalité (ou l'irrationalité) concrète d'une situation sociale, d'une direction de développement ; et par là même la favorise ou l'entrave. Mais cette détermination sociale des contenus et des formes de la raison n'implique nullement un relativisme historique. Malgré la détermination socio-historique de ces contenus et de ces formes, le caractère progressif de chaque situation ou tendance de développement est quelque chose d'objectif qui opère indépendamment de la conscience humaine. Or, le fait que cette réalité, qui avance, soit conçue comme raison ou comme irrationalité, et soit par conséquent approuvée ou répudiée, parce qu'elle est considérée comme cela ou comme ceci, est ce qui constitue précisément un élément essentiel et décisif de la position du parti et de la lutte des classes en philosophie.

Il est de la plus haute importance de découvrir cette genèse et cette fonction. Mais en soi, elle n'est pas encore suffisante. L'objectivité du progrès suffit en effet pour stigmatiser à juste titre comme réactionnaire une seule manifestation ou un seul courant. Mais une véritable critique marxiste-léniniste de la philosophie réactionnaire ne peut s'arrêter à ce point. Au contraire, elle doit montrer concrètement dans le matériau philosophique lui-même, et comme conséquences objectivement et philosophiquement nécessaires de telles positions, la fausseté de la pensée, la déformation des questions fondamentales de la philosophie, la destruction de ses résultats, etc. La critique immanente est donc un élément légitime, voire indispensable, pour exposer et démasquer les tendances réactionnaires de la philosophie. Même les classiques du marxisme l'ont continuellement utilisé, ainsi Engels dans l’Anti-Dühring, ainsi Lénine dans l'article sur l'empiriocriticisme. Le rejet de la critique immanente en tant qu'élément d'un exposé global qui comprend à la fois la genèse et la fonction sociales, la caractéristique de classe, le démasquage social, etc., doit nécessairement conduire à une sorte de sectarisme philosophique, à considérer les choses comme si tout ce qui est clair pour un marxiste-léniniste conscient était évident sans démonstration même pour ses lecteurs. Ce que Lénine a dit de l'attitude politique des marxistes, "Mais l'important est précisément de ne pas considérer comme dépassé pour la classe ce qui est dépassé pour nous", s'applique aussi parfaitement à l'exposé marxiste de la philosophie. L'opposition des diverses idéologies bourgeoises aux résultats du matérialisme dialectique et historique est le fondement naturel de notre exposé, de notre critique. Mais la démonstration objective et philosophique de l'incohérence et de la contradiction internes des différentes philosophies est également indispensable si l'on veut vraiment faire ressortir leur caractère réactionnaire.

Cette vérité générale est particulièrement valable pour l'histoire de l'irrationalisme moderne. En effet, comme notre livre commence à le démontrer, il est né et a fonctionné en lutte continue avec le matérialisme et la méthode dialectique. La lutte des classes se reflète également dans cette controverse philosophique. En effet, ce n'est certainement pas un hasard si la forme la plus récente et la plus évoluée de dialectique idéaliste s'est développée à propos de la Révolution française et surtout de ses conséquences sociales. Le caractère historique de cette dialectique, dont les grands précurseurs furent Vico et Herder, ne trouve une expression méthodologiquement consciente et logiquement élaborée qu'après la Révolution française, d'abord dans la dialectique hégélienne. Il s'agit ici de la nécessité de défendre historiquement et de mieux définir le concept de progrès, en aboutissant à une conception bien supérieure à celle des Lumières. (Les raisons qui ont favorisé cette dialectique idéaliste ne s'arrêtent pas là bien sûr : je me borne à rappeler les nouvelles tendances des sciences naturelles qu'Engels découvre dans Feuerbach)La première période importante de l'irrationalisme moderne surgit donc en opposition au concept idéaliste et historico-dialectique du progrès ; le chemin de Schelling à Kierkegaard est en même temps le chemin qui mène d'une réaction féodale contre la Révolution française à l'hostilité bourgeoise au progrès.

Avec la bataille menée par le prolétariat parisien en juin 1848 et surtout avec la Commune de Paris, la situation change radicalement : maintenant est née la Weltanschauung prolétarienne, le socialisme. Dans la première étape, une critique relativement justifiée est encore possible, montrant les véritables défauts et limites de la dialectique idéaliste. Dans la deuxième étape, par contre, nous voyons que les philosophes bourgeois manquent déjà de la capacité et de la volonté d'étudier réellement l'adversaire, de faire la tentative de le contrer d'une manière sérieuse. C'est déjà le cas avec Nietzsche ; et plus le nouvel adversaire apparaît clairement, notamment à partir de la grande Révolution d'octobre 1917, plus le niveau de volonté et de capacité à lutter avec les armes loyales de la pensée contre l'adversaire réel et connu s'abaisse ; plus décisivement la déformation, la calomnie et la démagogie interviennent pour prendre la place de la polémique scientifique honnête. En cela aussi, on voit clairement les reflets de l'aiguisement de la lutte des classes. L'affirmation de Marx après la révolution de 1848, "Les capacités de la bourgeoisie s'en vont", semble se confirmer par la suite de manière toujours plus évidente. Et ceci non seulement dans la polémique centrale mentionnée ci-dessus, mais aussi dans toute la construction et l'élaboration globale des philosophies irrationalistes individuelles. Le poison apologétique se propage de la question centrale à la périphérie : l'arbitraire, la contradiction, le manque de fondement des principes, les arguments sophistiques, etc. caractérisent de plus en plus les philosophies irrationalistes qui apparaissent plus tard. L'abaissement du niveau philosophique est donc un trait essentiel du développement de l'irrationalisme. Dans la Weltanschauung national-socialiste, cette tendance se révèle de la manière la plus tangible et la plus évidente.

Malgré cela, il faut souligner l'unité du développement de l'irrationalisme. Car le simple constat de l'abaissement du niveau philosophique ne suffit nullement à caractériser l'histoire de l'irrationalisme. De telles constatations ont été faites à plusieurs reprises dans le cadre de la prétendue lutte de la bourgeoisie contre Hitler. Leur but, cependant, était très souvent un but contre-révolutionnaire, voire même une apologie du fascisme lui-même : sacrifier Hitler et Rosenberg afin de sauver idéologiquement "l'essence", c'est-à-dire la forme la plus réactionnaire du capitalisme monopoliste allemand et l'avenir d'un nouvel impérialisme allemand agressif. Le repli du "bas niveau" hitlérien vers les "grands penseurs" Spengler, Heidegger ou Nietzsche, est donc, d'un point de vue philosophique, comme d'un point de vue politique, un repli stratégique, un désengagement de l'ennemi pressant pour réordonner les rangs de la réaction, pour réactiver, dans des circonstances plus favorables, une offensive méthodologiquement "améliorée" de la réaction extrême.

Face à ces tendances, dont les prémices sont très anciennes, deux choses doivent être soulignées. Premièrement, l'abaissement du niveau philosophique est un phénomène nécessairement conditionné par la société. L'élément décisif n'est pas la moindre valeur de la personnalité philosophique de Rosenberg par rapport, par exemple, à Nietzsche. Au contraire, c'est précisément en raison de sa valeur morale et intellectuelle moindre que Rosenberg est devenu le théoricien approprié du national-socialisme. Et au cas où le repli sur Nietzsche ou Spengler susmentionné donnerait à nouveau lieu à une offensive philosophique, son protagoniste devrait, par nécessité historique, représenter un niveau philosophique encore plus bas que celui de Rosenberg : et cela indépendamment de ses capacités personnelles, de sa culture, etc. En fait, le niveau philosophique d'un idéologue est en définitive déterminé par sa capacité à creuser les questions de son temps et à les élever au plus haut niveau de l'abstraction philosophique, par la mesure dans laquelle le point de vue de la classe sociale sur le sol de laquelle il repose lui permet d'aller - dans ces questions - jusqu'au fond et jusqu'aux conséquences extrêmes. (Il ne faut pas oublier que le cogito de Descartes ou le Deus sive natura de Spinoza étaient en leur temps des formulations et des solutions extrêmement actuelles et des positions partisanes audacieuses). L'arbitraire "génial" et la superficialité de Nietzsche dans leur infériorité par rapport à la philosophie classique sont tout aussi conditionnés par la situation sociale que sa supériorité par rapport aux constructions beaucoup plus frivoles et vaines de Spengler ou même à la démagogie vide de Rosenberg. Lorsque l'on porte le jugement de l'irrationalisme moderne sur le plan abstrait et isolé des différences sur le plan spirituel, on veut éviter de considérer l'essence et les effets socio-politiques de ses conséquences ultimes. Outre le caractère politique de toutes ces tentatives, il faut aussi souligner vigoureusement leur futilité - par ailleurs indissociable -, précisément au sens philosophique. (La manière dont cela s'est effectivement produit dans la période d'après-guerre sera traitée par nous lorsque nous arriverons à nos conclusions).

Cette observation est étroitement liée à notre deuxième remarque. Nous essaierons de montrer dans ce livre que dans aucune de ses phases le développement de l'irrationalisme ne manifeste un caractère essentiellement "immanent", comme si d'une certaine manière de poser et de résoudre les problèmes surgissaient d'autres problèmes et d'autres solutions sous l'impulsion de la dialectique interne de la pensée philosophique en mouvement. Au contraire, nous voulons montrer que les différentes phases de l'irrationalisme sont apparues comme des réponses réactionnaires aux problèmes de la lutte des classes. Le contenu, la forme, la méthode, le ton de sa réaction au progrès de la société sont donc déterminés non pas par une dialectique de ce genre qui lui serait intrinsèque et propre, mais plutôt par l'adversaire, par les conditions de lutte qui sont imposées à la bourgeoisie réactionnaire. Il faut s'y tenir comme à un principe fondamental du développement de l'irrationalisme.

Mais cela ne signifie pas que l'irrationalisme - dans le cadre social ainsi déterminé - ne présente pas une unité idéale. Au contraire, il découle précisément de ce caractère que les problèmes de contenu et de méthode qu'il soulève sont fermement liés et révèlent une surprenante (et étroite) unité. La dévalorisation de l'intellect et de la raison, l'exaltation sans critique de l'intuition, la gnoséologie aristocratique, la répudiation du progrès social-historique, la création de mythes, etc. sont des motifs que nous retrouvons chez pratiquement tous les penseurs irrationalistes. La réaction philosophique des représentants des vestiges féodaux et de la bourgeoisie au progrès social peut, dans certaines circonstances et par des représentants individuels de cette adresse particulièrement doués, recevoir une forme brillante et spirituellement riche ; mais le contenu philosophique présent dans l'ensemble du développement est extrêmement monotone et insuffisant. Et comme, d'après ce que nous avons montré, le champ intellectuel de la polémique, la possibilité d'accueillir dans le système de pensée au moins certains reflets (même déformés) de la réalité, se rétrécit continuellement avec la nécessité sociale, il est inévitable que le niveau philosophique soit abaissé alors que certains motifs décisifs de la pensée restent inchangés. L'adhésion à ces déterminations constantes de la pensée reflète l'unité des fondements sociaux réactionnaires de l'irrationalisme, bien que de nombreux changements qualitatifs puissent et doivent être constatés même dans le parcours de Schelling à Hitler. L'épanouissement de la philosophie irrationaliste allemande en hitlérisme n'est donc une nécessité que dans la mesure où les luttes de classe concrètes - certainement pas sans l'aide de ce développement idéologique - ont produit ce résultat. Du point de vue du développement de l'irrationalisme, les résultats de ces luttes de classes sont donc des données factuelles invariables, qui en viennent à avoir une réflexion philosophique correspondante, à laquelle l'irrationalisme réagit d'une manière ou d'une autre, mais toujours, considérées de ce point de vue, des données factuelles invariables. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu'il s'agissait de nécessités historiquement ou objectivement fatales.

Si l'on veut comprendre correctement le développement de la philosophie irrationaliste allemande, il est nécessaire de maintenir fermement liés les éléments suivants : la dépendance du développement de l'irrationalisme par rapport aux luttes de classes décisives en Allemagne et dans le monde, ce qui implique naturellement le rejet d'un développement "immanent" ; le caractère unitaire des contenus et des méthodes alors que le champ d'un véritable développement philosophique est continuellement rétréci, ce qui favorise nécessairement le renforcement des tendances apologétiques et démagogiques ; enfin, en conséquence, l'abaissement nécessaire, continu et rapide du niveau philosophique. Ce n'est que de cette manière que l'on comprend comment la vulgarisation démagogique de tous les motifs de pensée de la réaction philosophique décisive, le couronnement idéologique et politique du développement de l'irrationalisme, s'est produite avec Hitler.

L'intention d'élaborer clairement ces motifs et tendances du développement de l'irrationalisme en Allemagne détermine le mode d'exposition de notre travail. C'est pourquoi il ne s'agit pas de faire une histoire détaillée de l'irrationalisme ou même de la philosophie réactionnaire en général avec la prétention de traiter ou même d'énumérer toutes les formes et tendances. C'est donc consciemment que l'on renonce à la complétude. Lorsque, par exemple, on traite de l'irrationalisme romantique du début du XIXe siècle, ses déterminations les plus importantes sont indiquées dans le principal représentant de cette direction, dans Schelling ; Friedrich Schlegel, Baader, Görres, etc. sont à peine ou pas du tout mentionnés. Friedrich Schlegel, Baader, Görres, etc., sont à peine ou pas du tout mentionnés ; il n'y a pas non plus de discussion sur Schleiermacher, dont les tendances spécifiques n'acquièrent une large signification réactionnaire qu'avec Kierkegaard ; il n'y a pas de mention de l'irrationalisme de la deuxième période de Fichte, qui n'a eu d'effet, d'ailleurs épisodique pour le cours général, que dans l'école de Rickert et surtout de Lask. Il manque Weisse et Fichte junior, etc. Ainsi, dans la période impérialiste, Husserl se retrouve à l'arrière-plan, puisque les tendances irrationalistes, présentes dès le début dans sa méthode philosophique, ne deviennent vraiment explicites qu'à travers les travaux de Scheler et surtout de Heidegger ; ainsi, à côté de Spengler, Leopold Ziegler et Keyserling passent à l'arrière-plan ; à côté de Klages, Theodor Lessing ; et ainsi de suite, à côté de Heidegger, Jaspers, etc.

Ajoutez à cela que, puisque nous considérons l'irrationalisme comme le courant dominant de la philosophie réactionnaire des XIXe et XXe siècles, des penseurs résolument réactionnaires importants et influents, dans lesquels l'irrationalisme ne représente pas le centre de leur monde de pensée, ne sont pas non plus traités. C'est le cas de l'éclectique Eduard von Hartmann aux côtés de l'irrationaliste déterminé Nietzsche ; ainsi, toujours par rapport à Nietzsche, pour Lagarde, et d'ailleurs, à l'époque de la préparation immédiate du fascisme allemand, pour Moeller van den Bruck etc. Nous espérons, en limitant ainsi le sujet, clarifier les grandes lignes de développement. Les futurs historiens de la philosophie allemande, nous l'espérons, amélioreront et compléteront diversement la ligne générale présentée ici de la philosophie réactionnaire en Allemagne.

L'intention que nous proposons et le sujet traité signifient alors que le courant de Schelling à Hitler ne peut présenter dans notre exposé le caractère unitaire qu'il a eu dans la réalité sociale. Les chapitres II, III et IV tentent de préciser cette évolution dans le domaine de la philosophie irrationaliste au sens strict. Le programme mentionné ci-dessus : la ligne de développement de Schelling à Hitler, trouve ici son traitement. Cependant, nous ne pouvons pas encore considérer notre tâche comme accomplie. En premier lieu, nous sommes également tenus de montrer, au moins dans un exemple important, comment l'irrationalisme, en tant que principale tendance réactionnaire de l'époque, a pu subjuguer l'ensemble de la philosophie bourgeoise. Ce point est longuement exposé au chapitre V en ce qui concerne le néo-hégélianisme impérialiste ; les précurseurs les plus importants ne sont que brièvement évoqués. Deuxièmement, le chapitre VI présente le même développement, déjà analysé sur le plan philosophique, dans le domaine de la sociologie allemande. Nous pensons que la clarté et la perspicacité du lien global n'ont qu'à gagner à ce qu'un élément aussi important soit traité séparément et non déjà dispersé et résolu en philosophie. Enfin, en troisième lieu, au chapitre VII, les précurseurs historiques de la théorie raciste sont également présentés séparément. L'importance centrale qu'un éclectique médiocre comme H. St. Chamberlain a acquise dans le fascisme allemand ne peut être mise en lumière que de cette façon : c'est lui qui a fait la "synthèse" de l'irrationalisme philosophique de la période impérialiste, c'est-à-dire de la philosophie de la vie, avec la théorie raciste et les résultats du darwinisme social. Il devient ainsi le précurseur immédiat d'Hitler et de Rosenberg, le "classique" du national-socialisme. Il est clair que le traitement sommaire de l'époque hitlérienne peut acquérir sa véritable valeur précisément dans ce contexte, où il faut bien sûr toujours garder à l'esprit les résultats des chapitres IV et VI. Bien sûr, ce système d'exposition a quelques inconvénients ; Simmel, par exemple, est un sociologue important et pourtant il est analysé essentiellement lorsqu'il s'agit de la "philosophie de la vie" de l'impérialisme ; entre Rickert et Max Weber, entre Dilthey et Freyer, entre Heidegger et C. Schmitt, etc. Schmitt, etc., il existe des liens intimes, mais ils doivent nécessairement être traités séparément. Ce sont des inconvénients inévitables, qu'il faut mentionner dès maintenant. Nous espérons toutefois que la clarté de la ligne principale compensera les éléments négatifs.

Notre travail ne peut guère s'appuyer sur des travaux historiques antérieurs. Une histoire marxiste de la philosophie n'existe pas encore, et les exposés bourgeois sont complètement inutiles du point de vue de notre problématique. Ce n'est bien sûr pas par hasard. Les historiens bourgeois de la philosophie allemande ignorent ou minimisent la part soutenue par Marx et le marxisme. Ils ne sont donc pas en mesure, ni face à la grande crise de la philosophie allemande des années 30 et 40, ni face à la phase de déclin qui s'ensuit, de se positionner à juste titre, ne serait-ce que de manière approximative, ne serait-ce qu'en rapport aux données. D'après les hégéliens, la philosophie allemande s'achève avec Hegel ; selon les Néokantiens, elle atteignit son apogée en Kant, et la confusion créée par ses successeurs ne pouvait être ramenée à l'ordre qu'en lui revenant. Eduard von Hartmann essaie d'effectuer une « synthèse » entre Hegel et l'irrationalisme (du dernier Schelling et de Schopenhauer) et ainsi de suite. En tout cas, pour les historiens bourgeois, la crise décisive de la philosophie allemande, la dissolution de l'hégélianisme, est étrangère à l'histoire de la philosophie. Les historiens de la philosophie de la période impérialiste, essentiellement sur la base d'une acceptation de l'irrationalisme, créent d'une part une harmonie entre Hegel et le romantisme, d'autre part une harmonie entre Kant et Hegel ; par lequel toutes les luttes de tendance importantes sont théoriquement éliminées et une seule ligne de développement est tracée sans problèmes et sans contradictions qui conduit à l'irrationalisme - certainement accepté - de la période impérialiste.

Le seul ouvrage récent dans lequel on s'efforce au moins d'approfondir les problèmes du développement philosophique en Allemagne est l'ouvrage - riche en connaissances - de K. Löwith : De Hegel à Nietzsche. Ici, pour la première fois dans l'historiographie philosophique bourgeoise allemande, une tentative est faite d'intégrer organiquement la dissolution de l'hégélitisme et la philosophie du jeune Marx. Mais il est déjà clair, du fait que Löwith fait culminer ce développement dans Nietzsche, et certainement pas dans le sens d'un démasquage de ses tendances, qu'il ne voit pas les vrais problèmes de l'époque traités et quand il les rencontre, il les place résolument à l'envers. Puisqu'il considère que la direction principale consiste simplement à s'écarter de Hegel, ses critiques de droite et de gauche, et en particulier Kierkegaard et Marx, se retrouvent pour lui sur le même plan : leur contraste dans tous les domaines apparaît comme une simple diversité de thèmes dans une direction fondamentale essentiellement uniforme. Il est facile de comprendre comment, avec une orientation de ce genre, Löwith ne voit entre les hégéliens de la période de dissolution (Ruge, Bauer), Feuerbach et Marx que des différences de nuance dans une même tendance, et non des oppositions qualitatives. Comme son livre occupe une position presque unique dans l'historiographie philosophique bourgeoise récente en ce qui concerne la connaissance du sujet, nous en citons un assez long passage, d'une importance décisive, afin que le lecteur puisse juger lui-même comment cette méthode conduit à l'égalisation de Marx et de Kierkegaard, et donc à des conséquences semblables à celles qui ont été tirées par certains préfascistes "de gauche" (par exemple par H. Fischer in : Marx und Nietzsche als Entdecker und Kritiker der Dekadenz [M. et N. comme découvreurs et critiques de la décadence]). Löwith écrit :

Peu avant la révolution de 1848, Marx et Kierkegaard ont exprimé leur désir d'une nouvelle décision, et leurs paroles conservent une valeur aujourd'hui encore : Marx l'a fait dans le Manifeste communiste (1847) et Kierkegaard dans une Proclamation littéraire (1846). Le Manifeste se termine par l'incitation : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"; le , par l'exhortation à chacun de travailler à son propre salut, tandis que la prophétie sur l'avenir du monde est tout au plus supportable comme une plaisanterie. Mais, considéré historiquement, ce contraste caractérise deux aspects d'une destruction commune du monde bourgeois-chrétien. Pour la révolution contre le monde bourgeois-capitaliste, Marx s'est appuyé sur la masse du prolétariat ; tandis que Kierkegaard, dans sa lutte contre le monde bourgeois-chrétien, a placé tout son espoir dans l'individu. Cela concorde avec le fait que pour Marx la société bourgeoise est une société d'"individus isolés", dans laquelle l'homme est éloigné de son "être générique", et que pour Kierkegaard le christianisme se réduit à un christianisme vulgarisé pour la foule, dans lequel personne ne se présente comme le successeur du Christ. Puisque, cependant, Hegel a médiatisé en substance ces contrastes existants, c'est-à-dire la société bourgeoise avec l'État et l'État avec le christianisme, les positions de Marx et de Kierkegaard tendent à souligner la distinction et le contraste inhérents à ces médiations. Marx se retourne contre l'éloignement de soi que le capitalisme représente pour l'homme ; Kierkegaard contre l'éloignement de soi que le christianisme représente pour le chrétien (1).

C'est donc aussi une nuit où toutes les vaches sont noires. L'historiographie marxiste ne peut certainement pas se servir d'un tel travail préliminaire pour aller au fond de cet argument.

Enfin, nous devons nous demander à nouveau pourquoi, à l'exception de quelques interpolations, comme Kierkegaard et Gobineau, notre exposé se limite à l'irrationalisme allemand. Nous allons essayer d'esquisser dans le premier chapitre les conditions particulières qui ont fait de l'Allemagne un terrain singulièrement propice à l'irrationalisme. Mais cela ne change rien au fait que l'irrationalisme est un phénomène international, tant dans sa lutte contre le concept bourgeois du progrès que dans sa lutte contre celui du socialisme. Il ne fait aucun doute qu'au cours des deux périodes, d'importants représentants de la réaction sociale et politique sont apparus dans les différents pays. Ainsi, en Angleterre, pendant la Révolution française, il y avait Burke, et plus tard en France, il y avait De Bonald, De Maistre et d'autres. Certes, ils ont combattu l'idéologie de la Révolution française sans élaborer à cette fin une nouvelle méthode philosophique spécifique, comme ce fut le cas en Allemagne. Les tentatives de ce genre ne manquent pas, en vérité, on pense par exemple à Maine de Biran. Mais il est sans doute vrai que même ceux-ci étaient loin de produire des effets internationaux durables comme Schelling ou Schopenhauer et d'élaborer de manière aussi claire et définitive les principes du nouvel irrationalisme. Ceci est à son tour lié au fait que Maine de Biran, contrairement au réactionnaire déterminé des romantiques allemands, était un idéologue du milieu juste. L'épanouissement de l'irrationalisme dans la période impérialiste fait apparaître de manière particulièrement claire la fonction de leader de l'Allemagne dans ce domaine. Bien entendu, la référence ici est principalement à Nietzsche, qui, par son contenu et sa méthode, est devenu le modèle de la réaction irrationnelle, des États-Unis à la Russie tsariste, et dont l'influence ne pouvait et ne peut être comparée, même de loin, à celle d'aucun autre théoricien de la réaction. Même après, Spengler reste un modèle international pour les conceptions irrationalistes de la philosophie de l'histoire jusqu'à Toynbee ; Heidegger est le modèle de l'existentialisme français, exerce une influence décisive sur Ortega y Gasset, a une influence profonde et dangereuse sur la pensée bourgeoise en Amérique, etc.

Les causes déterminantes de cette diversité ne peuvent bien sûr être établies que sur la base de l'histoire concrète des différents pays. Seule une considération historique de ce genre permettrait de savoir quelles tendances ont reçu leur forme "classique" en Allemagne, poussées jusqu'à leurs conséquences extrêmes, tandis que dans d'autres pays elles sont restées à mi-chemin. Il y a bien sûr le cas de Mussolini avec ses sources philosophiques - James, Pareto, Sorel, Bergson - mais là aussi, l'action internationale n'est certainement pas aussi forte, en étendue et en profondeur, qu'elle l'était dans la période préparatoire du fascisme allemand et a fortiori sous Hitler. Ainsi, nous pouvons observer partout l'apparition de tous les motifs de l'irrationalisme ; en ce sens, c'est vraiment un phénomène international, surtout dans la période impérialiste. Mais ce n'est que dans des cas extrêmement rares, isolés et épisodiques qu'il arrive que toutes les conséquences soient tirées, et que l'irrationalisme devienne une tendance universellement dominante comme en Allemagne ; en ce sens, l'hégémonie de l'évolution allemande subsiste. (Nous parlerons de la situation actuelle dans la conclusion).

Cette tendance peut déjà être observée avant la Première Guerre mondiale. Comme en Allemagne, dans presque tous les pays occupant des positions prééminentes dans la période impérialiste, l'irrationalisme atteint des formes très développées. C'est le cas du pragmatisme dans les pays anglo-saxons ; de Boutroux, Bergson, etc. en France ; de Croce en Italie. Ces formes, bien que semblables dans leurs fondements ultimes de la pensée, présentent une diversité extrêmement variée, qui est déterminée dans chaque pays principalement par le caractère, l'intensité et la dureté de la lutte des classes, puis aussi par la tradition philosophique reçue et les positions de pensée avec lesquelles elle est directement polémiquée. Dans notre analyse minutieuse des différentes étapes du développement philosophique en Allemagne, celles-ci sont déduites, comme nous l'avons déjà souligné, des circonstances historiques concrètes. Si l'on ne découvre pas ces véritables fondements socio-historiques, aucune analyse scientifique n'est possible. Cela vaut bien sûr aussi pour les considérations suivantes, qui ne prétendent donc jamais être ne serait-ce que l'esquisse d'un traitement scientifique des doctrines ou des tendances philosophiques. Ils interprètent simplement certains traits très généraux comme découlant de la nature commune de l'économie impérialiste, bien que dans le degré différent de développement des différents pays, dans le développement inégal de l'impérialisme, qui, malgré cette nature commune des fondements, provoque en même temps des différences concrètes.

Ici, bien sûr, nous ne pouvons illustrer cette conception qui est la nôtre que par quelques exemples rapidement esquissés. Des besoins idéologiques connexes, déterminés comme tels par l'économie impérialiste, provoquent, dans des circonstances sociales concrètement différentes, des variétés très différentes d'irrationalisme, qui, en effet, considérées superficiellement, peuvent sembler opposées. Considérons, par exemple, Croce en comparaison avec W. James et le pragmatisme. Tous deux, en ce qui concerne les prédécesseurs philosophiques immédiats, luttent contre certaines traditions hégéliennes. Le fait que cela soit possible à l'époque de l'impérialisme reflète une différence entre le développement philosophique de l'Allemagne et celui des autres pays occidentaux. Pour l'Allemagne, la révolution de 1848 parachève la dissolution de l'hégélitisme ; l'irrationaliste Schopenhauer devient le principal philosophe de l'Allemagne post-révolutionnaire, de la période qui prépare la fondation de l'empire par Bismarck. D'autre part, dans les pays anglo-saxons et en Italie, la philosophie hégélienne a également joué un rôle très important à cette époque, et a même accru son influence. Cela est dû au fait que là-bas, la conception bourgeoise du progrès n'a pas encore atteint une crise ouverte comme en Allemagne ; la crise y reste encore latente et cachée ; la conception du progrès, conformément aux résultats de 1848, est simplement atténuée et diluée dans un sens libéral. Du point de vue philosophique, il en résulte que la dialectique hégélienne perd complètement son caractère d'"algèbre de la révolution" (Herzen), que Hegel est rapproché de plus en plus de Kant et du kantianisme. Un hégélianisme de ce type peut donc être, surtout dans les pays anglo-saxons, un phénomène parallèle à la sociologie en progrès, qui prêche un évolutionnisme libéral, comme celui d'Herbert Spencer. Nous n'observons ici qu'en passant que dans les vestiges de l'hégélianisme allemand un processus similaire de retour à Kant a lieu, seulement que celui-ci, dans la régression générale de toute la direction, ne soutient pas une part importante comme en Occident. Il suffit de mentionner l'évolution de Rosenkranz et de Vischer ; ce dernier joue un rôle de pionnier en ce qui concerne la philosophie de l'impérialisme dans la mesure où son recours à Kant inclut déjà l'interprétation irrationaliste de celui-ci.

Croce n'est pas du tout immédiatement sous l'influence de Vischer, mais ses relations avec Hegel (et avec Vico, qu'il a "découvert" et fait connaître) suivent une ligne similaire tendant vers l'irrationalisme. Il est donc très proche de l'hégélianisme allemand tardif de la période impérialiste, à la seule différence importante que celui-ci conçoit la philosophie hégélienne qu'il prétend renouveler comme une idéologie commune destinée à unifier toute la réaction (y compris le national-socialisme), tandis que Croce reste fermement attaché à un libéralisme, certes très réactionnaire, de la période impérialiste, et rejette philosophiquement le fascisme. (L'autre principal hégélien italien, Gentile, devient d'ailleurs, à un certain moment, le théoricien de la "période de consolidation" du fascisme). Lorsque Croce distingue "ce qui est vivant" et "ce qui est mort" chez Hegel, il entend par là un irrationalisme libéral modéré, par là la dialectique et l'objectivité. Les deux tendances ont pour intention principale la lutte contre le marxisme. En cela est d'une importance décisive, du point de vue philosophique, la subjectivisation radicale de l'histoire, l'élimination radicale des lois historiques. "Une loi historique, un concept historique, dit Croce, sont une véritable contradictio in adiecto. Dans un autre point, il affirme que l'histoire est toujours une histoire contemporaine. Il faut noter ici non seulement l'étroite affinité avec l'orientation allemande de Windelband et Rickert, avec l'irrationalisation naissante de l'histoire, mais aussi la manière dont Croce dissout un véritable problème dialectique, consistant dans le fait que la connaissance du présent (du plus haut degré atteint dans un processus de développement) offre la clé de la connaissance des degrés moins évolués du passé, dans un subjectivisme irrationaliste. L'histoire devient art, et, bien sûr, art au sens de Croce, dans lequel une perfection conçue dans un sens purement formaliste est unie à l'intuition, seul organe prétendu de productivité et de réceptivité adéquate. La raison est exclue de tous les domaines de l'activité sociale de l'homme, à l'exception d'un domaine - subordonné dans le système - de la praxis économique, et d'un domaine, également subordonné dans le système, et conçu comme indépendant de la réalité effective, réservé à la logique et aux sciences naturelles. (Ici aussi, le parallélisme avec Windelband et Rickert est visible). En un mot : Croce crée un "système" d'irrationalisme pour l'usage bourgeois et décadent du parasitisme de l'âge impérialiste. Pour la réaction extrémiste, cet irrationalisme n'est plus suffisant, même avant la première guerre mondiale : pensez à l'opposition de droite contre Croce par Papini, etc. Mais il convient de noter comment, contrairement à l'Allemagne, cet irrationalisme libéral-réactionnaire de Croce a pu se maintenir aujourd'hui encore comme l'une des principales idéologies de l'Italie.

Par son essence philosophique, le pragmatisme, dont nous n'examinerons ici brièvement que le plus grand représentant, W. James, est beaucoup plus radical dans le sens irrationaliste, sans d'ailleurs aller bien au-delà de Croce dans ses conclusions. Mais le public auquel James doit offrir un substitut irrationaliste à la philosophie est entièrement différent. Certes, si l'on considère le milieu philosophique, les prédécesseurs directs auxquels James se réfère de manière polémique, la situation semble présenter certaines similitudes. Car dans les deux cas, nous avons affaire à de prétendus hégéliens, qui sont en réalité des idéalistes subjectifs déclarés ou déguisés, des kantiens. L'attitude à l'égard de ces prédécesseurs est cependant totalement opposée chez les deux penseurs. Alors que Croce prétend poursuivre les traditions hégéliennes de l'Italie, en les convertissant en fait en un irrationalisme, James se trouve au contraire en lutte ouverte avec ces traditions des pays anglo-saxons.

Cette polémique ouverte dénote une profonde affinité avec le développement européen. Tout comme Mach et Avenarius tournent leurs principales attaques contre le vieil idéalisme alors qu'en réalité ils ne combattent le matérialisme philosophique qu'avec une décision réelle, James fait de même. Il est proche d'eux aussi en ce que cette union de la lutte réelle contre le matérialisme et des attaques feintes contre l'idéalisme assume une attitude comme si cette "nouvelle" philosophie s'élevait enfin au-dessus de la fausse opposition du matérialisme et de l'idéalisme, comme si avec elle une troisième voie en philosophie avait été découverte. Cette affinité concerne toutes les questions essentielles de la philosophie, et doit donc constituer la base de l'évaluation du pragmatisme. Mais les différences, précisément de notre point de vue, sont au moins aussi importantes. Tout d'abord, parce que l'irrationalisme qui, dans la doctrine de Mach, est contenu implicitement et ne s'affirme clairement que peu à peu, chez Jacques apparaît déjà explicitement et pleinement déployé. Ceci est déjà exprimé dans le fait que Mach et Avenarius cherchent avant tout une motivation gnoséologique des sciences exactes de la nature et veulent faire croire qu'elles sont parfaitement neutres dans les questions concernant la vision de la vie ; Jacques, au contraire, commence précisément avec la prétention de pouvoir résoudre immédiatement, à l'aide de sa nouvelle philosophie, les questions concernant la vision de la vie. Il s'adresse d'emblée, non pas à des cercles relativement restreints de savants, mais il tente de satisfaire les besoins idéologiques de la vie quotidienne, de l'homme moyen. Apparemment, il ne s'agit que d'une différence terminologique si les disciples de Mach établissent l'"économie de la pensée" comme critère gnoséologique de la vérité, alors que James établit la vérité et l'utilité (pour tout individu) comme équivalentes. D'une part, James étend la validité de la théorie gnoséologique de Mach à l'ensemble de la vie et lui donne un accent précis en tant que philosophie de la vie ; d'autre part, il lui donne un sens plus général qui va au-delà de la technique de "l'économie de la pensée".

Ici encore, l'attitude fondamentale de l'irrationalisme vis-à-vis de la dialectique est clairement visible. Une thèse fondamentale du matérialisme dialectique est que la praxis représente le critère de la vérité théorique. L'exactitude ou l'inexactitude du reflet théorique de la réalité objective existant indépendamment de notre conscience, ou plutôt le degré de notre rapprochement de celle-ci, ne se démontre que dans la praxis, par la praxis. James, qui voit clairement les limites, l'ineptie de l'idéalisme métaphysique, qui fait plusieurs fois allusion à ces limites (observant par exemple que l'idéalisme conçoit le monde comme "parfait et accompli de toute éternité", tandis que le pragmatisme essaie de le saisir en devenir), élimine de la théorie et de la praxis toute relation avec la réalité objective, convertissant ainsi la dialectique en irrationalisme subjectif. James l'admet même ouvertement, essayant ainsi de satisfaire les besoins idéologiques de l'homme de la rue américain. Dans la vie professionnelle quotidienne on est obligé, sous peine d'échec, de bien observer la réalité (indépendamment du fait que sa vérité objective, son indépendance de la conscience est niée du point de vue gnoséologique), dans tous les autres domaines l'arbitraire irrationnel domine au contraire sans limite. James dit : " Le monde pratique des affaires est lui-même largement rationnel aux yeux du politicien, du militaire, de l'homme dominé par l'esprit des affaires... mais il est irrationnel pour le tempérament moral et artistique. "

Une fonction importante de l'irrationalisme apparaît ici clairement : l'une de ses tâches sociales les plus importantes pour la bourgeoisie réactionnaire est précisément celle d'offrir aux hommes un confort sur la base de leur conception de la vie, l'illusion d'une liberté parfaite, l'illusion d'une indépendance personnelle, d'une supériorité morale et intellectuelle, tandis que leur comportement les lie continuellement, dans leurs actions réelles, à la bourgeoisie réactionnaire, et les met inconditionnellement à son service. Dans une analyse détaillée ultérieure, nous pourrons voir comment ce confort sous-tend même l'ascétisme le plus "sublime" de la philosophie irrationaliste, comme, par exemple, chez Schopenhauer ou Kierkegaard. James exprime cette pensée avec le cynisme naïf de l'homme d'affaires américain victorieux et conscient de lui-même ; il répond aux besoins idéologiques du type Babbitt. Ce dernier aussi, comme Sinclair Lewis le montre de façon flagrante, veut voir garanti son droit à une perspicacité éminemment personnelle ; lui aussi expérimente en pratique que la vérité et l'utilité sont des concepts équivalents dans la conduite de la vie d'un véritable Américain. La conscience et le cynisme de James se situent naturellement à un niveau de pensée un peu plus élevé que le Babbitt de Sinclair Lewis. James, par exemple, rejette l'idéalisme, mais n'oublie pas de lui témoigner une révérence pragmatique car il est utile à la vie quotidienne et accroît le confort philosophique. James dit de l'absolu de l'idéalisme : "Il garantit les vacances morales. C'est ce que fait aussi toute intuition religieuse." Ce réconfort serait toutefois intellectuellement inefficace s'il ne contenait pas un rejet net du matérialisme, une prétendue réfutation de la vision de la vie fondée sur la science. James s'acquitte de cette tâche avec cynisme. Conformément au pragmatisme, il ne présente pas un seul argument objectif contre le matérialisme ; il souligne seulement que celui-ci, en tant que principe d'interprétation de l'univers, n'est en aucun cas "plus utile" que la foi en Dieu. "Si nous, déclare-t-il, appelons la cause du monde matière, nous ne lui enlevons aucune de ses parties constitutives, et nous n'augmentons pas sa richesse si nous appelons sa cause Dieu... Dieu, s'il existe, a fait autant que les atomes peuvent faire, et est aussi méritant que les atomes et pas plus. Ainsi, Babbitt peut sans risque croire en Dieu, au Dieu de n'importe quelle religion ou secte, sans se heurter aux exigences que la science présente à un gentleman moderne.

Chez James, le concept de création de mythes n'apparaît jamais avec cette clarté de contenu que l'on trouve, par exemple, chez Nietzsche qui, dans sa gnoséologie et son éthique, présente de nombreux traits pragmatiques ; mais il fournit une justification gnoséologique et même un impératif moral pour que chaque Babbitt, dans tous les domaines de la vie, entende ou accepte pour son propre usage les mythes qui lui semblent proprement utiles ; le pragmatisme lui donne à cet effet la bonne conscience intellectuelle nécessaire. Le pragmatisme, donc, dans sa vacuité et sa superficialité mêmes, était la réserve de vision de la vie dont l'Amérique d'avant-guerre avait besoin avec ses perspectives de prospérité et de sécurité illimitées.

Il est facile de comprendre que, dans la mesure où le pragmatisme est devenu opérationnel dans d'autres pays, dans des conditions de lutte des classes plus dures et plus développées, ses éléments purement implicites ont dû devenir rapidement explicites. C'est ce qui se produit le plus clairement chez Bergson. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'argumenter en faveur d'une influence directe du pragmatisme sur Bergson ; il s'agit plutôt, ici aussi, de tendances parallèles ; et ce parallélisme est souligné, même sous l'aspect subjectif, par l'estime mutuelle dans laquelle James et Bergson sont tenus. Les éléments communs aux deux sont la répudiation de la réalité objective et de sa connaissabilité rationnelle, la réduction de la connaissance à une simple utilité technique, l'appel à une appréhension intuitive de la vraie réalité déclarée essentiellement irrationnelle. Cependant, dans ces tendances fondamentales communes, il apparaît des différences non négligeables d'accentuation et de proportion, dont les causes sont à rechercher dans la diversité du milieu social dans lequel ils ont agi, et en fonction de la diversité des traditions de pensée auxquelles ils se rattachent en les accueillant ou en s'y opposant. Bergson, d'une part, développe l'agnosticisme moderne d'une manière beaucoup plus audacieuse et décisive que James en le résolvant en une production déclarée de mythes ; d'autre part, du moins dans la période de son influence internationale décisive, sa philosophie est orientée beaucoup plus vers la critique des conceptions des sciences naturelles, vers la destruction de leur droit à exprimer des vérités objectives, vers le remplacement philosophique des sciences naturelles par des mythes biologiques, que vers les problèmes de la vie sociale. Ce n'est que très tardivement qu'est sorti son livre sur l'éthique et la religion, qui était loin d'avoir une résonance aussi large que les mythes biologiques précédents. L'intuition bergsonienne se tourne vers l'extérieur comme une tendance à détruire l'objectivité et la vérité de la connaissance scientifique ; elle se tourne vers l'intérieur comme une introspection de l'individu parasite de l'ère impérialiste, isolé et détaché de la vie sociale. (Ce n'est pas une simple coïncidence si les plus grandes conséquences de la doctrine bergsonienne se manifestent chez Proust).

Le contraste est ici tangible non seulement avec James, mais surtout avec les contemporains et admirateurs de Bergson en Allemagne. L'"intuition géniale" de Dilthey, l'intuition de Simmel et de Gundolf, la "contemplation des essences" de Scheler, etc. sont orientées dès le début dans un sens social, sans parler de Nietzsche et de Spengler ; la sortie de la rationalité et de l'objectivité apparaît ici immédiatement et directement comme une prise de position décisive contre le progrès social. Cela ne se produit chez Bergson qu'indirectement, et quelle que soit la force avec laquelle sa dernière œuvre éthico-religieuse est orientée dans un sens réactionnaire et mystique, elle reste loin derrière, de cette manière, l'irrationalisme allemand de l'époque où elle est apparue. Cela ne signifie pas, bien sûr, que l'influence de Bergson n'opère pas dans ce sens en France aussi : nous dirons tout de suite quelque chose de plus détaillé sur Sorel. Mais ailleurs aussi, de l'adhésion de Péguy à la réaction catholique aux débuts de l'actuel agent idéologique de De Gaulle, Raymond Aron, cette action est partout reconnaissable.

L'attaque principale de Bergson, cependant, est dirigée contre l'objectivité et la nature scientifique de la connaissance donnée par les sciences naturelles. La juxtaposition abstraite et abrupte de la rationalité et de l'intuition irrationnelle atteint chez lui - sur le terrain gnoséologique - son point culminant dans l'impérialisme d'avant-guerre. Ce qui, chez Mach, était une question purement gnoséologique, ce qui, chez James, donnait lieu à une fondation générale de mythes individuels et subjectifs, se manifeste chez Bergson comme une vision organique mythique-irrationnelle de l'univers, qui, au tableau donné par les sciences naturelles, dont Bergson rejette non moins fortement que Mach ou James la prétention à connaître objectivement la réalité, et auxquelles il ne reconnaît, comme eux, qu'une utilité technique, oppose un tableau métaphysique riche en couleurs et en mouvements : au monde spatial inerte, mort, rigide, un monde de mouvement, de vie, de temps, de durée. Ce qui chez Mach n'était qu'un simple appel agnostique à l'immédiateté subjective de la perception donne lieu chez Bergson à une vision de l'univers fondée sur une intuition radicalement irrationnelle.

Ici aussi, on reconnaît facilement le caractère fondamental de l'irrationalisme moderne. A l'échec de la mentalité métaphysique-mécanique face à la dialectique du réel, cause de la crise générale des sciences naturelles à l'époque impérialiste, Bergson n'oppose pas la connaissance du mouvement dialectique réel et de ses lois ; cela ne peut être fait que par le matérialisme dialectique. Au contraire, le travail de Bergson consiste à concevoir une image de l'univers qui, derrière l'apparence séduisante d'une mobilité vivante, rétablit précisément les statiques conservatrices et réactionnaires. Pour illustrer cela, considérons un problème clé : Bergson combat l'évolutionnisme mécaniste et mortifère de Spencer, mais nie en même temps l'héritabilité des caractères acquis en biologie. Ainsi, précisément dans la question où une révision dans un sens dialectique de la doctrine darwinienne était devenue nécessaire et possible (Mičurin et les Mičuriniens ont développé ce problème sur la base du matérialisme dialectique), Bergson prend position contre le véritable évolutionnisme. Sa philosophie s'insère donc avant tout dans ce mouvement international visant à détruire l'objectivité des sciences naturelles, qui, initié par Mach et Avenarius, avait à l'époque impérialiste des représentants très importants en France également ; il suffit de rappeler Poincaré et Duhem.

La signification philosophique de ces tendances est particulièrement remarquable en France, où les traditions des Lumières (et avec elles celles du matérialisme et de l'athéisme) sont beaucoup plus profondément ancrées qu'en Allemagne. Mais comme on l'a déjà montré, Bergson, en créant des mythes résolument irrationalistes, va bien au-delà de cette adresse ; il tourne ses attaques d'un point de vue philosophique contre l'objectivité et la rationalité, contre la prédominance de la raison (qui est également une vieille tradition française), et plaide pour une vision irrationaliste de l'univers. Il offre ainsi aux critiques de droite, réactionnaires, de la vie capitaliste, qui opèrent depuis des décennies, une base philosophique et l'illusion d'un accord des résultats les plus récents des sciences naturelles. Alors que la plupart des théoriciens réactionnaires présents en France jusqu'alors menaient leurs attaques au nom de la monarchie et de l'ultramontanisme, limitant ainsi leur efficacité aux milieux déjà résolument réactionnaires, la philosophie bergsonienne s'adressait également à cette intellectualité insatisfaite de l'évolution capitaliste corrompue de la Troisième République, et qui commençait également à chercher sa voie vers la gauche en direction du socialisme. Comme tout philosophe de la vie notable d'obédience irrationaliste, Bergson a "approfondi" ce problème en arrivant à la conclusion qu'il s'agissait d'une opposition philosophique universelle des morts et des vivants, tandis que ces milieux, sans avoir besoin d'indications explicites de Bergson, ont facilement compris qu'avec le concept de mort il fallait entendre la démocratie capitaliste et que leur opposition à celle-ci trouvait une teinture philosophique chez Bergson.

A cet égard, Bergson a exercé en France au moment de la crise, vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe (affaire Dreyfus, etc.), une influence similaire à celle que Nietzsche a exercée en Allemagne au moment de l'abolition des lois contre le socialisme. La différence réside encore dans le fait que la philosophie de vie irrationaliste nietzschéenne était un appel clair à l'activité impérialiste anti-démocratique et anti-socialiste, alors que ces intentions n'étaient pas ouvertement exprimées chez Bergson, mais proclamées seulement sous une forme générale et philosophique et même voilées dans le neutralisme. Cette apparente neutralité de Bergson n'est pas seulement faite pour confondre et induire en erreur une intellectualité qui traverse une crise idéologique, mais elle la confond et l'induit en erreur précisément dans un sens réactionnaire. (Cette action de Bergson s'étudie particulièrement bien dans le développement de Péguy). Le résistant communiste G. Politzer, assassiné par les fascistes d'Hitler, caractérise très bien la nature réactionnaire de l'abstraction bergsonienne en observant :

Se fondre dans la vie universelle, vibrer avec la vie universelle, c'est rester froid et indifférent à la vie : les émotions authentiques sont immergées dans l'ensemble de la sensibilité universelle. Un pogrom se déroule dans la durée comme une révolution : tandis qu'on essaie de saisir les moments de la durée dans leur coloration individuelle, tandis qu'on admire la dynamique de la confusion de ses moments, on oublie précisément qu'on a affaire d'une part à un pogrom et d'autre part à une révolution.

Nous voyons ici clairement ce qui unit le représentant le plus remarquable de l'irrationalisme en Europe occidentale avec la figure centrale de cette direction en Allemagne, à savoir avec Nietzsche, et en même temps combien le premier est nécessairement en retard sur le second - en raison du développement différent des deux pays - en ce qui concerne le caractère concret et décisif de la construction de la vision réactionnaire et irrationaliste du monde.

Cette différence apparaît également par rapport aux traditions philosophiques. Tandis qu'en Allemagne déjà le Schelling de la dernière période tournait ses attaques contre le rationalisme créé par Descartes, attaques qui plus tard, comme nous le verrons à sa place, atteignirent à l'époque d'Hitler la forme extrême de répudiation de toutes les philosophies bourgeoises progressistes et d'exaltation de toutes les tendances réactionnaires, Bergson et le bergsonisme s'en tinrent à la ligne d'une nouvelle interprétation, le plus souvent non polémique, des philosophes du progrès. Il est vrai que Bergson a critiqué les positivistes et même Kant, il est vrai qu'il a renoué avec certains mystiques français comme Madame Guyon, mais pour lui et ses disciples on ne peut pas parler de répudiation des grandes traditions françaises. Cela ne se produit pas même au cours de l'évolution ultérieure : J. Wahl, très proche de l'existentialisme, tente encore de sauver la relation interne de Bergson avec Descartes en établissant un parallèle bergsonien au cogito : Je dure donc je suis. Il s'agit ici d'un parallèle exact avec les Allemands qui tentent d'interpréter les philosophes du passé comme des irrationalistes, tels que Simmel pour Kant et Dilthey pour Hegel. Cette limite n'a pas été dépassée en France même par les existentialistes ; eux aussi mettent en avant leur "orthodoxie" cartésienne.

Avoir déterminé dans quelle mesure Bergson procède à la mise en œuvre de l'irrationalisme ne signifie certainement pas qu'en France il n'y a pas eu de réaction idéologique militante. Toute la période impérialiste en est pleine (pensez à Bourget, Barrès, Maurras, etc.). Mais là, l'irrationalisme philosophique est loin d'avoir la nette prédominance qu'il acquiert en Allemagne. En sociologie, par contre, l'attaque ouvertement réactionnaire est encore plus cinglante que dans les pays allemands. Le retard du développement capitaliste de l'Allemagne, l'achèvement de l'unité germanique sous la forme bismarckienne souhaitée par les réactionnaires et les Junkers, ont même pour conséquence que la sociologie, en tant que science typique de la période apologétique de la bourgeoisie, ne peut s'affirmer que difficilement, après avoir surmonté les obstacles mis sur son chemin par l'idéologie des résidus féodaux. Nous montrerons comment la sociologie allemande, dans sa critique de la démocratie, a diversement élaboré les résultats de l'Occident en les adaptant à des fins spécifiquement allemandes.

Bien entendu, nous ne pouvons pas traiter ici de la sociologie occidentale, même de manière superficielle. Elle perfectionne ce que les fondateurs de cette nouvelle science bourgeoise avaient inventé : la séparation stricte des phénomènes sociaux de leur base économique, le renvoi des problèmes économiques à une autre science entièrement distincte de la sociologie. Ce faisant, on atteint déjà une finalité apologétique. Priver la sociologie de sa base économique, c'est la priver aussi de sa base historique : les déterminations de la société capitaliste, présentées de manière confuse et apologétique, peuvent désormais être considérées comme des catégories éternelles de la socialité en général. Et le fait qu'une telle méthodologie poursuive le but de démontrer directement ou indirectement l'impossibilité du socialisme et de toute révolution n'a pas non plus besoin de commentaire. Parmi les innombrables thèmes de la sociologie occidentale, nous en soulignerons ici deux qui sont particulièrement importants pour l'évolution philosophique. Ainsi est née une science particulière, la "psychologie des masses". Son principal représentant, Le Bon, oppose, pour faire court, la psychologie des masses, qu'il considère comme un simple instinct et une barbarie, à la rationalité, à la civilisation de la pensée de l'individu. Par conséquent, plus les masses acquièrent une influence sur la vie publique, plus les résultats de l'évolution culturelle de l'humanité doivent sembler menacés. A cet appel à la défense contre la démocratie et le socialisme, lancé au nom de la science, un autre éminent sociologue de la période impérialiste, Pareto, répond par un chant de consolation au nom de la sociologie elle-même. Si (pour le dire encore brièvement) l'histoire de toutes les transformations sociales n'est que le remplacement d'une ancienne élite par une nouvelle, les fondements éternels de la société capitaliste sont saufs du point de vue sociologique, et on ne peut même pas parler d'un type de société fondamentalement nouveau, de la société socialiste. L'Allemand R. Michels, futur disciple de Mussolini, appliqua ces principes au mouvement ouvrier également, et exploita le fait de la montée d'une bureaucratie ouvrière dans les conditions de l'impérialisme, conditions dont il ne parle évidemment pas, pour faire apparaître le bourgeonnement de tout mouvement ouvrier comme conforme aux lois de la sociologie.

Une position particulière dans la philosophie et la sociologie occidentales est celle de Georges Sorel. Lénine l'a appelé un jour avec beaucoup de justesse "l'embrouilleur bien connu". Chez lui, en effet, prémisses et conclusions sont mélangées dans la plus claire contradiction. Dans ses convictions philosophiques, Sorel est un penseur purement bourgeois, un intellectuel petit-bourgeois typique. Du point de vue économique comme du point de vue philosophique, il a accepté la révision du marxisme par Bernstein. Avec Bernstein, il rejette la dialectique interne du développement économique, en particulier du capitalisme, comme un processus qui mène nécessairement à la révolution prolétarienne ; en conséquence, suivant Bernstein à nouveau, il rejette également la dialectique comme méthode philosophique. Elle est remplacée par le pragmatisme de James et surtout par l'intuition bergsonienne. De la sociologie bourgeoise de son époque, il reprend l'idée de l'irrationalité du mouvement des masses, ainsi que la conception des élites de Pareto. Il considérait le progrès comme une illusion bourgeoise typique, adoptant généralement à cet égard les arguments des idéologues de la réaction.

A partir de ces prémisses idéalistes-bourgeoises réactionnaires, avec un véritable saut périlleux philosophique irrationaliste, Sorel développe une théorie de la révolution prolétarienne "pure", le mythe de la grève générale, le mythe de l'usage de la violence par le prolétariat. C'est la figure typique du rebellionisme petit-bourgeois : Sorel déteste et méprise la culture de la bourgeoisie, mais ne sait pas en un point concret se libérer de l'influence de celle-ci, qui détermine toute sa pensée. Si, par conséquent, sa haine et son mépris cherchent à s'exprimer, le résultat ne peut être qu'un saut dans l'inconnu total, dans le pur néant. Ce que Sorel appelle prolétaire n'est rien d'autre qu'une négation abstraite de tout l'élément bourgeois, sans aucun contenu concret. En fait, dès qu'il commence à penser, il pense dans un contenu bourgeois, dans des formes bourgeoises. L'intuition bergsonienne, l'irrationalisme de la durée réelle prennent ici l'accent d'une utopie du désespoir total. C'est précisément dans la conception sorelienne du mythe que s'exprime clairement cette pauvreté abstraite de contenu ; Sorel, en effet, rejette d'emblée toute espèce de politique, et se désintéresse complètement des fins et des moyens réels et concrets des grèves individuelles : l'intuition irrationnelle, le mythe vide qu'elle crée, est complètement détaché de la véritable réalité sociale, il n'est qu'un saut extatique dans le néant.

Mais c'est précisément en cela que réside la raison de la fascination exercée par Sorel sur une certaine partie de l'intellectualité à l'époque impérialiste ; c'est précisément pour cette raison qu'un tel irrationalisme peut exaspérer dans un sens passionnel le mécontentement à l'égard de la société capitaliste en le détournant de toute lutte efficace contre elle. Même si les tendances monarchistes n'ont été qu'un épisode de la vie de Sorel, le fait que, lors de la grande crise révolutionnaire qui a éclaté à la fin de la Première Guerre mondiale, il ait pu s'enthousiasmer en même temps pour Lénine, Mussolini et Ebert a une signification plus qu'épisodique. Le manque de direction que Politzer reproche à Bergson se manifeste formellement chez Sorel comme une activité passionnelle, mais il ne peut cesser d'être un manque de direction. Et c'est certainement plus qu'un simple hasard si la théorie sorelienne du mythe, si vide, est devenue, au moins à certains moments, importante pour Mussolini. C'est ainsi, bien sûr, que la confusion spontanément irrationnelle de Sorel s'est transformée en une démagogie consciente. Mais cette transformation pourrait s'accomplir - et c'est là l'important - sans changement essentiel de contenu ou de méthode. Le mythe de Sorel est si exclusivement passionnel, si dépourvu de contenu, qu'il pourrait se résoudre sans effort au mythe démagogique du fascisme. Quand Mussolini dit : "Nous avons créé notre propre mythe. Le mythe est une foi, une passion. Cela n'a pas à être une réalité. Elle est réelle dans la mesure où elle est un stimulus, une foi, dans la mesure où elle signifie le courage", c'est du pur Sorel ; la gnoséologie du pragmatisme et l'intuition bergsonienne sont devenues ici un véhicule pour l'idéologie du fascisme.

D'un fascisme, il est vrai, qui, avec toutes ses horreurs, n'a jamais atteint la signification universelle de terreur que l'hitlérisme a eu pour le monde entier. (Il est, par exemple, caractéristique que le fascisme de Horthy en Hongrie, qui entretenait des relations politiques étroites avec le fascisme italien, ait néanmoins pris son idéologie de l'Allemagne, alors encore pré-fasciste). Ici aussi, certainement, le lien idéologique de Mussolini avec Bergson et Sorel est beaucoup plus faible et plus formel que celui entre Hitler et l'irrationalisme allemand. Mais si toutes ces réserves peuvent être faites, ce seul fait met en évidence ce que nous entendons démontrer ici et plus tard : il n'y a pas de position philosophique " innocente ". En ce qui concerne la responsabilité devant l'humanité, il est tout à fait indifférent que l'éthique et la philosophie de l'histoire ne conduisent pas chez Bergson lui-même à des conséquences fascistes, lorsque, à partir de sa philosophie, Mussolini, sans la dénaturer, a pu développer une idéologie du fascisme. Cela entre si peu en ligne de compte, car cela ne libère pas Spengler ou Stefan George de leur responsabilité, en tant que précurseurs idéologiques de Hitler, du fait que le "national-socialisme", une fois mis en œuvre, ne correspondait pas du tout à leur goût personnel. Le simple fait des connexions montrées ici doit nécessairement constituer un avertissement discret d'une grande importance pour tout intellectuel honnête de l'Occident. Il prouve que la possibilité d'une idéologie fasciste agressive et réactionnaire est contenue objectivement dans toute expression philosophique de l'irrationalisme. Quand, où et comment, à partir de cette possibilité apparemment innocente, une formidable réalité fasciste surgit, c'est quelque chose qui ne peut être décidé philosophiquement, ni sur le terrain de la philosophie. Mais la compréhension de ce contexte ne doit pas atténuer, mais accroître la responsabilité des penseurs. Ce serait une dangereuse auto-tromperie, une pure hypocrisie, que de se laver les mains pour proclamer son innocence et - au nom de Croce ou de James - de regarder avec dédain le développement de l'irrationalisme allemand.

En conclusion : nos considérations devraient avoir montré que, malgré le lien spirituel Bergson-Sorel-Mussolini, la fonction directrice soutenue par l'irrationalisme allemand ne reste pas du tout diminuée. L'Allemagne des XIXe et XXe siècles reste la terre "classique" de l'irrationalisme, le terrain où il s'est développé de la manière la plus luxuriante et la plus variée et où il peut donc être étudié de la manière la plus fructueuse, comme Marx a entrepris de le faire pour le capitalisme en Angleterre.

Nous pensons que ce fait appartient aux côtés les plus ignominieux de l'histoire allemande. C'est précisément pour cette raison qu'elle doit être étudiée en profondeur, afin que les Allemands puissent parvenir à une conclusion radicale et empêcher énergiquement sa perpétuation ou son renouvellement. Le peuple de Dürer, de Thomas Münzer, de Goethe et de Karl Marx a tant de grandeur dans son passé et de si grandes perspectives d'avenir qu'il n'a aucune raison d’avoir peur de se débarrasser d'un passé dangereux et de son héritage pernicieux et mortel. Dans ce double sens, allemand et international, ce livre se veut un avertissement, une leçon pour tout intellectuel honnête.

Budapest, novembre 1952.


28.10.2021 à 16:20

Judith Butler : la catégorie des femmes s'élargira pour inclure les femmes transgenres

L'Autre Quotidien
L'auteur de “Gender Trouble” (1990), un ouvrage aux répercussions immenses qui posait dès son sous-titre qu’il s'agit de penser ensemble le “féminisme” et la “subversion de l'identité”, affirme dans un entretien avec Jules Joanne Gleeson, co-éditrice de la revue Transgender Marxism, que nous ne devrions pas être surpris lorsque la catégorie des femmes s'élargira pour inclure les femmes transgenres.

Texte intégral 2869 mots

Sisters Uncut Manchester members and fellow anti-TERF demonstrators, holding a banner reading, ‘Transphobia Kills Women’

L'auteur de “Gender Trouble” (1990), un ouvrage aux répercussions immenses qui posait dès son sous-titre qu’il s'agit de penser ensemble le “féminisme” et la “subversion de l'identité”, affirme dans un entretien avec Jules Joanne Gleeson, co-éditrice de la revue Transgender Marxism, paru dans le quotidien anglais The Guardian que nous ne devrions pas être surpris lorsque la catégorie des femmes s'élargira pour inclure les femmes transgenres.

31 ans se sont écoulés depuis la publication de “Gender Trouble” (en français : “Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité”, La Découverte). Quel était votre objectif avec ce livre ?

Il devait être une critique des hypothèses hétérosexuelles au sein du féminisme, mais il s'est avéré qu'il s'agissait davantage de catégories de genre. Par exemple, ce que signifie être une femme ne reste pas le même d'une décennie à l'autre. La catégorie de la femme peut changer et change effectivement, et nous avons besoin qu'il en soit ainsi. Sur le plan politique, pour garantir de plus grandes libertés aux femmes, nous devons repenser la catégorie "femmes" afin d'inclure ces nouvelles possibilités. La signification historique du genre peut changer à mesure que ses normes sont remises en vigueur, refusées ou recréées.

Nous ne devrions donc pas être surpris ou nous y opposer lorsque la catégorie des femmes s'élargit pour inclure les femmes trans. Et puisque nous sommes également chargés d'imaginer d'autres futurs de la masculinité, nous devrions être prêts et même heureux de voir ce que les hommes transgenres font de la catégorie "hommes".

Parlons de l'idée centrale de Gender Trouble, la "performativité". Il s'agit d'une vision controversée du fonctionnement du genre, alors qu'aviez-vous en tête ?

À l'époque, je m'intéressais à un ensemble de débats sur les actes de langage dans les milieux universitaires. Les actes de parole "performatifs" sont ceux qui font en sorte que quelque chose se produise ou cherchent à créer une nouvelle réalité. Lorsqu'un juge prononce une sentence, par exemple, il produit une nouvelle réalité, et il a généralement l'autorité pour le faire. Mais disons-nous que le juge est tout-puissant ? Ou bien le juge cite-t-il un ensemble de conventions, suit-il un ensemble de procédures ? Dans ce dernier cas, le juge invoque un pouvoir qui ne lui appartient pas en tant que personne, mais en tant qu'autorité désignée. Son acte devient une citation - il répète un protocole établi.

Quel est le rapport avec le genre ?

Il y a plus de 30 ans, j'ai suggéré que les gens, consciemment ou non, citent les conventions de genre lorsqu'ils prétendent exprimer leur propre réalité intérieure ou même lorsqu'ils disent se créer à nouveau. Il me semblait qu'aucun d'entre nous n'échappe totalement aux normes culturelles.

En même temps, aucun d'entre nous n'est totalement déterminé par les normes culturelles. Le genre devient alors une négociation, une lutte, une façon de faire face aux contraintes historiques et de créer de nouvelles réalités. Lorsque nous sommes "fillettes", nous entrons dans un domaine de la féminité qui s'est construit au fil du temps - une série de conventions, parfois contradictoires, qui établissent la féminité au sein de la société. Nous ne l'avons pas simplement choisi. Et elle ne nous est pas simplement imposée. Mais cette réalité sociale peut changer, et change effectivement.

Les queers d'aujourd'hui parlent souvent du fait que le genre est "assigné à la naissance". Mais ce que vous dîtes ici semble assez différent ?

Le genre est une assignation qui ne se produit pas une seule fois : elle est permanente. On nous assigne un sexe à la naissance, puis une série d'attentes s'ensuivent qui continuent à nous "assigner" un genre. Les pouvoirs qui agissent ainsi font partie d'un appareil de genre qui attribue et réattribue des normes aux corps, les organise socialement, mais les anime aussi dans des directions contraires à ces normes.

Peut-être devrions-nous considérer le genre comme quelque chose d'imposé à la naissance, par le biais de l'assignation du sexe et de toutes les hypothèses culturelles qui l'accompagnent habituellement. Mais le genre est aussi ce que l'on fabrique en cours de route - nous pouvons nous approprier le pouvoir de l'assignation, le transformer en auto-assignation, ce qui peut inclure le changement de sexe au niveau juridique et médical.

Les arguments autour de l'identité sont devenus centraux dans la plupart de nos politiques de nos jours. En tant que sceptique des catégories d'identité stables, qu'en pensez-vous ?

Je pense que la façon dont nous comprenons cette "centralité" est très importante. Mon opinion politique personnelle est que l'identité ne devrait pas être le fondement de la politique. L'alliance, la coalition et la solidarité sont les termes clés pour une gauche en expansion. Nous devons savoir contre quoi et pour quoi nous nous battons, et garder le cap.

Il est impératif que nous travaillions au-delà des différences et que nous construisions des comptes complexes du pouvoir social. Des comptes qui nous aident à établir des liens entre les pauvres, les précaires, les dépossédés, les personnes LGBTQI+, les travailleurs et toutes les personnes soumises au racisme et à l'asservissement colonial. Il ne s'agit pas toujours de groupes ou d'identités distincts, mais de formes d'assujettissement qui se chevauchent et s'interconnectent et qui s'opposent au racisme, à la misogynie, à l'homophobie, à la transphobie, mais aussi au capitalisme et à ses destructions, notamment la destruction de la Terre et des modes de vie indigènes.

Des théoriciens tels qu'Asad Haider ont adopté votre théorie pour lutter contre les divisions raciales aux États-Unis. Haider souligne votre vision de la formation de l'identité comme étant agitée et toujours déracinée. Mais la droite ne remporte-t-elle pas habituellement des victoires en mettant en avant une vision beaucoup plus fixe de l'identité ?

La droite cherche désespérément à récupérer des formes d'identité qui ont été contestées à juste titre. Dans le même temps, elle a tendance à réduire les mouvements pour la justice raciale à une politique "identitaire", ou à caricaturer les mouvements pour la liberté sexuelle ou contre les violences sexuelles comme étant uniquement concernés par l'"identité". En réalité, ces mouvements s'attachent avant tout à redéfinir ce que la justice, l'égalité et la liberté peuvent et doivent signifier. En ce sens, ils sont essentiels à tout mouvement démocratique radical, et nous devons donc rejeter ces caricatures.

Alors, qu'est-ce que cela signifie pour la gauche ? Si nous fondons nos points de vue uniquement sur des identités particulières, je ne suis pas sûr que nous puissions saisir la complexité de nos mondes sociaux et économiques ou construire le type d'analyse ou d'alliance nécessaire pour réaliser les idéaux de justice radicale, d'égalité et de liberté. En même temps, le marquage de l'identité est un moyen de montrer clairement comment les coalitions doivent changer pour être plus réactives aux oppressions liées entre elles.

Aujourd'hui, nous entendons souvent parler de l'importance d'écouter ceux qui ont une "expérience vécue" de l'oppression. Le philosophe politique Olúfémi O Táíwò a averti que les nobles intentions de "décentrer" les perspectives privilégiées peuvent facilement se retourner contre nous.

Oui, il est important de reconnaître que, si un Blanc ne peut prétendre représenter l'expérience des Noirs, ce n'est pas une raison pour que les Blancs soient paralysés sur les questions raciales et refusent d'intervenir. Personne n'a besoin de représenter toute l'expérience des Noirs pour suivre, dénoncer et s'opposer au racisme systémique - et pour appeler les autres à faire de même.

Si les Blancs se préoccupent exclusivement de leurs propres privilèges, ils risquent de devenir égocentriques. Nous n'avons absolument pas besoin de plus de Blancs qui ne pensent qu'à eux : cela ne fait que recentrer la blancheur et refuser de faire le travail d'antiracisme.

Comment votre propre identité de genre a-t-elle influencé votre théorie politique ?

J'ai le sentiment que mon "identité de genre" - quelle qu'elle soit - m'a d'abord été transmise par ma famille ainsi que par diverses autorités scolaires et médicales. C'est avec une certaine difficulté que j'ai trouvé un moyen d'occuper le langage utilisé pour me définir et me vaincre.

Je continue à penser plutôt que les pronoms me viennent des autres, ce que je trouve intéressant, puisque j'en reçois toute une panoplie - je suis donc toujours un peu surpris et impressionné lorsque les gens décident de leurs propres pronoms ou même lorsqu'ils me demandent quels pronoms je préfère. Je n'ai pas de réponse facile, même si j'apprécie le monde des "ils". Lorsque j'ai écrit Gender Trouble, il n'y avait pas de catégorie pour les "non-binaires" - mais aujourd'hui, je ne vois pas comment je ne pourrais pas faire partie de cette catégorie.

Vous avez souvent été la cible de manifestants à travers le monde. En 2014, des manifestants anti-mariage gay en France ont défilé dans les rues en dénonçant la "théorie du genre". En 2017, vous avez été brûlé en effigie par des manifestants chrétiens évangéliques au Brésil qui scandaient "emportez votre idéologie en enfer". Que pensez-vous de cela ?

Le mouvement de l'idéologie antigenre, un mouvement mondial, insiste sur le fait que le sexe est biologique et réel, ou que le sexe est divinement ordonné, et que le genre est une fiction destructrice, mettant à bas à la fois "l'homme", "la civilisation" et "Dieu". Les politiques anti-sexe ont été soutenues par le Vatican et les églises évangéliques et apostoliques les plus conservatrices sur plusieurs continents, mais aussi par les néolibéraux en France et ailleurs qui ont besoin de la famille normative pour absorber la décimation de la protection sociale.

Ce mouvement est à la fois anti-féministe, homophobe et transphobe, s'opposant à la fois à la liberté reproductive et aux droits des trans. Il cherche à censurer les programmes d'études sur le genre, à retirer le genre de l'éducation publique - un sujet dont il est si important que les jeunes discutent. Et à renverser les grands succès juridiques et législatifs en faveur de la liberté sexuelle, de l'égalité des sexes et des lois contre la discrimination sexuelle et la violence sexuelle.

Vous avez toujours insisté sur le fait que votre théorie du genre ne s'appuie pas seulement sur les débats universitaires, mais aussi sur vos propres années de participation aux communautés lesbiennes et gays. Depuis le début des années 1990, vous êtes devenue une penseuse particulièrement influente dans ces milieux. Qu'est-ce qui a changé depuis que vous avez fait votre coming out ?

Oh, je n'ai jamais fait mon coming out. Mes parents m'ont annoncé mon homosexualité à l'âge de 14 ans. J'ai donc été identifié comme butch, queer, trans* pendant plus de 50 ans.

J'ai certainement été affecté par les bars gays et lesbiens que je fréquentais trop souvent à la fin des années 1970 et au début des années 1980, et je me suis également préoccupé à l'époque des difficultés rencontrées par les bisexuels pour se faire accepter. J'ai rencontré des groupes d'intersexes pour comprendre leur combat avec l'establishment médical et j'en suis venu à réfléchir plus attentivement à la différence entre le drag, le transgenre et le genre en général. J'ai toujours été impliqué dans des groupes d'activistes non universitaires, et cela fait partie intégrante de ma vie.

Quels types de questions étaient abordés par les politiques gays et lesbiennes radicales avant l'apparition du mot "queer" ?

Les manifestations de ma jeunesse portaient certainement sur le droit de faire son coming-out, la lutte contre la discrimination, la pathologisation et la violence, tant domestique que publique. Nous nous sommes battus contre la pathologisation psychiatrique et ses conséquences carcérales. Mais nous avons également lutté pour le droit collectif de vivre son corps en public sans craindre la violence, le droit de faire ouvertement le deuil de vies et d'amours perdus. Et cette lutte a pris une forme très spectaculaire avec l'arrivée du VIH et l'émergence d'Act Up.

Pour moi, "Queer" n'a jamais été une identité, mais une façon de m'associer à la lutte contre l'homophobie. Il s'agissait au départ d'un mouvement qui s'opposait au contrôle de l'identité - qui s'opposait à la police, en fait.

Ces protestations étaient axées sur les droits aux soins de santé, à l'éducation, aux libertés publiques et sur l'opposition à la discrimination et à la violence - nous voulions vivre dans un monde où l'on pouvait respirer, bouger et aimer plus facilement. Nous voulions vivre dans un monde où l'on pourrait respirer, bouger et aimer plus facilement. Mais nous avons également imaginé et créé de nouvelles formes de parenté, de communauté et de solidarité, même si elles avaient tendance à être fragiles.

J'ai participé à des manifestations de gouines, mais j'ai aussi travaillé sur les droits de l'homme internationaux, en comprenant quelles étaient ces limites. Et j'ai fini par comprendre que des coalitions plus larges, également opposées au racisme, à l'injustice économique et au colonialisme, étaient essentielles à toute politique queer. Nous voyons comment cela fonctionne aujourd'hui dans les groupes queer marxistes, les queers pour la justice économique et raciale, les queers contre l'apartheid, 'alQaws, le groupe palestinien contre l'occupation et l'homophobie.

Comment la vie politique actuelle se compare-t-elle à cette époque ?

Aujourd'hui, j'apprécie particulièrement les mouvements queer et féministes qui se consacrent aux soins de santé et à l'éducation en tant que biens publics, qui sont anticapitalistes, engagés dans la lutte pour la justice raciale, les droits des personnes handicapées, les libertés politiques des Palestiniens, et qui s'opposent à la destruction de la Terre et des mondes de vie indigènes - comme le montre le travail de Jasbir Puar, Sara Ahmed, Silvia Federici, Angela Davis - le travail de Ni Una Menos et le féminisme abolitionniste. Il y a maintenant une vision plus large, même si c'est une période de grand désespoir alors que nous voyons les inégalités économiques mondiales s'intensifier sous l'effet de la pandémie.

De nombreux théoriciens du genre ont écrit sur l'impact direct de votre travail sur eux, de Julia Serano, qui raconte avec un air penaud que vous avez assisté à une lecture de poésie qui comprenait le vers "Fuck Judith Butler !", à la réflexion immersive de Jordy Rosenberg "Gender Trouble on Mother's Day". Qu'est-ce que cela vous fait de devenir une célébrité intellectuelle ?

J'ai trouvé un moyen de vivre à côté de mon nom. Cela s'est avéré très utile. Je sais que de nombreuses personnes homosexuelles et transsexuelles tiennent à leur nom et je respecte cela. Mais ma survie dépend probablement de ma capacité à vivre à distance de mon nom.

Jules Joanne Gleeson est une historienne queer. Elle est également co-éditrice de Transgender Marxism.


28.10.2021 à 11:24

Chine : réforme ou révolution ?

L'Autre Quotidien
Le mois dernier, le président chinois Xi Jinping a annoncé son intention de répandre la « prospérité commune », annonçant une répression sévère contre les élites riches, y compris le groupe croissant de milliardaires de la technologie en Chine. Les années de spéculation effrénée de la part d'entreprises privées milliardaires s'alliant à divers responsables locaux et nationaux pour faire ce qu'ils veulent, y compris usurper le contrôle de l'État sur le système bancaire de détail, sont terminées. La plupart des mesures prises ne sont-elles au fond que l’introduction de mesures de régulation de l’économie capitaliste et de démantèlement des monopoles semblables à celles que prirent les USA au début du vingtième siècle en s’attaquant au pouvoir des “barons voleurs” ? Ou l’indice de la volonté d’un retour aux principes du socialisme ?

Texte intégral 4516 mots
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En mai, le gouvernement chinois a établi une zone spéciale pour mettre en œuvre la « prospérité commune » dans la province du Zhejiang, où se trouve également le siège de plusieurs grandes sociétés Internet, dont Alibaba. Et le mois dernier, le président chinois Xi Jinping a annoncé son intention de répandre la «prospérité partagée», annonçant une répression sévère contre les élites, y compris  le groupe croissant de milliardaires de la technologie en Chine. Lors de sa réunion d'août, le Comité central des finances et de l'économie, présidé par Xi, a confirmé que la "prospérité commune" était "une exigence essentielle du socialisme" et devait aller de pair avec une croissance de haute qualité. 

Au cours des quinze derniers jours, l'administration fiscale s'est engagée à sévir contre les fraudeurs fiscaux et a infligé une amende de 46 millions de dollars à Zheng Shuang, l'une des actrices les plus populaires du pays, pour fraude fiscale. La Cour suprême a interdit la semaine de travail de 72 heures, courante dans de nombreuses entreprises du secteur privé. Et le ministère du Logement a déclaré mardi qu'il limiterait les augmentations annuelles des loyers résidentiels de 5%. Et une nouvelle couche de fonctionnaires a été arrêtée pour corruption.

Par ailleurs, le gouvernement s'apprête à restreindre la cotation des entreprises nationales sur les marchés boursiers américains, ce qui risque de freiner la croissance des entreprises technologiques qui en sont venues à symboliser les taux de croissance économique record de la Chine et l'émergence de riches chefs d'entreprise. Les années de spéculation effrénée de la part d'entreprises privées milliardaires s'alliant à divers responsables locaux et nationaux pour faire ce qu'ils veulent, y compris usurper le contrôle de l'État sur le système bancaire de détail, sont terminées.

Les milliardaires en général, et les méga-riches bénéficiaires de l'industrie technologique en particulier, se démènent maintenant pour apaiser le parti avec des dons de charité et des messages de soutien. Le site de commerce électronique Pinduoduo, coté au Nasdaq, a déclaré au début de l'année qu'il ferait don de ses bénéfices du deuxième trimestre et de tous les bénéfices futurs pour aider au développement agricole de la Chine, jusqu'à ce que les dons atteignent au moins 10 milliards de yuans (1,5 milliard de dollars). Cette décision a fait bondir ses actions de 22 %. La société Tencent, cotée à Hong Kong, qui a perçu les mêmes signaux de Pékin, a mis de côté 50 milliards de yuans pour des programmes d'aide sociale en faveur des communautés à faibles revenus, ce qui porte à 15 milliards de dollars le total des promesses de dons philanthropiques de cette année.

L'annonce des plans de "prospérité commune" a été précédée de l'arrestation de Zhou Jiangyong, haut responsable du Parti communiste de Hangzhou (capitale du Zhejiang), par des responsables de la lutte contre la corruption. Selon la rumeur, ses proches s'étaient enrichis en investissant dans des valeurs Internet locales.

La répression des géants de la technologie et les tentatives des milliardaires de prendre le contrôle des secteurs de la vente au détail et de la banque en Chine ont rapidement anéanti les espoirs des investisseurs étrangers. Les cours explosifs des actions du secteur technologique chinois ont été inversés.

L'objectif avoué de la prospérité commune est de "réguler les revenus trop élevés" afin d'assurer "la prospérité commune de tous". Or, il est bien connu que la Chine présente un niveau très élevé d'inégalité des revenus. Son indice de gini de l'inégalité des revenus est élevé par rapport aux normes mondiales, même s'il a reculé ces dernières années.

Chine : indice de Gini de l'inégalité des revenus (plus l'indice est élevé, plus l'inégalité est grande)

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La mesure de l'inégalité de Gini est utilisée pour mesurer l'inégalité globale des revenus et de la richesse. En matière de richesse, les valeurs de Gini sont beaucoup plus élevées que les valeurs correspondantes pour l'inégalité des revenus ou tout autre indicateur standard de bien-être. L'inégalité de richesse en Chine est plus faible qu'au Brésil, en Russie ou en Inde, mais toujours plus élevée qu'au Japon ou en Italie.

Credit Suisse Wealth Report 2021

Credit Suisse Wealth Report 2021

À mon avis, il y a deux raisons pour lesquelles Xi et sa majorité à la tête du PC ont lancé le projet de "prospérité commune" maintenant. La première est l'expérience de la pandémie de COVID. Comme dans les principales économies capitalistes, la pandémie a révélé d'énormes inégalités au grand public en Chine, non seulement en termes de revenus, mais aussi en termes de richesse croissante pour les milliardaires, qui ont engrangé d'énormes bénéfices pendant la période de la COVID, tandis que la majorité des Chinois, en particulier les groupes à revenu moyen, ont subi des blocages, des pertes de revenus et une augmentation du coût de la vie. La part de la richesse personnelle des milliardaires chinois a doublé, passant de 7 % en 2019 à 15 % du PIB aujourd'hui.

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Si l'on laissait cette situation perdurer, elle commencerait à ouvrir des schismes au sein du PC et du soutien du parti au sein de la population. Xi veut éviter une nouvelle manifestation sur la place Tiananmen en 1989 après une augmentation considérable des inégalités et de l'inflation sous les réformes du "marché social" de Deng. Comme l'a dit Xi dans un long discours prononcé en juillet devant les membres du parti : "Réaliser la prospérité commune est plus qu'un objectif économique. Il s'agit d'une question politique majeure qui porte sur les fondements de la gouvernance de notre Parti. Nous ne pouvons pas permettre que le fossé entre les riches et les pauvres continue de se creuser - que les pauvres continuent de s'appauvrir tandis que les riches continuent de s'enrichir. Nous ne pouvons pas permettre que l'écart de richesse devienne un fossé infranchissable. Bien sûr, la prospérité commune doit être réalisée de manière progressive, en tenant pleinement compte de ce qui est nécessaire et de ce qui est possible et en respectant les lois qui régissent le développement social et économique. Mais dans le même temps, nous ne pouvons pas nous permettre de rester assis et d'attendre. Nous devons être proactifs pour réduire les écarts entre les régions, entre les zones urbaines et rurales, et entre les riches et les pauvres. Nous devons promouvoir le progrès social dans son ensemble et le développement personnel complet, et prôner l'équité et la justice sociales, afin que notre peuple profite des fruits du développement de manière plus équitable. Nous devons veiller à ce que les gens aient un sentiment plus fort d'épanouissement, de bonheur et de sécurité et leur faire sentir que la prospérité commune n'est pas un slogan vide de sens mais un fait concret qu'ils peuvent voir et ressentir par eux-mêmes."

Comme Xi l'a admis avec perspicacité dans ce discours sur la disparition de l'Union soviétique : "L'Union soviétique était le premier pays socialiste du monde et a connu un succès spectaculaire. Mais elle a fini par s'effondrer, principalement parce que le Parti communiste de l'Union soviétique s'est détaché du peuple et s'est transformé en un groupe de bureaucrates privilégiés soucieux uniquement de protéger leurs propres intérêts. Même dans un pays modernisé, si un parti au pouvoir tourne le dos au peuple, il met en péril les fruits de la modernisation."

L'autre raison de la décision politique de Xi est que, malgré la reprise rapide de l'économie chinoise après le marasme de la pandémie mondiale, le COVID n'a pas été éradiqué en Chine ou ailleurs, ce qui a entraîné un ralentissement de la croissance. En août, la production industrielle s'est effondrée, tombant à son plus bas niveau depuis 18 mois, tandis que la principale enquête sur le secteur des services a montré que ce secteur a été encore plus touché et s'est contracté pour la première fois depuis mars dernier.

Markit business activity indicator (composite) for China – now below 50 (contraction)

Markit business activity indicator (composite) for China – now below 50 (contraction)

Rana Mitter, historienne et directrice du China Centre de l'Université d'Oxford, a déclaré : "Les responsables du Parti craignent que les géants de la technologie et les personnes qui les dirigent soient hors de contrôle et doivent être maîtrisés. Et puis il faut ajouter la détermination de Xi à être nommé l'année prochaine pour un troisième mandat que les changements apportés à la constitution permettent désormais." Les capitalistes chinois ont imaginé qu'ils pouvaient agir de la même manière que ceux des économies du G7 en investissant dans l'immobilier, la fintech et les médias grand public et se sont endettés lourdement pour ce faire. Mais le COVID a obligé le gouvernement à tenter de freiner la hausse de la dette des entreprises et de l'immobilier. Cela a conduit à la faillite de plusieurs entreprises du "shadow banking" et de sociétés immobilières. Le géant de l'immobilier Evergrande a du mal à rembourser ses 300 milliards de dollars de dettes et on s'attend maintenant à ce qu'il fasse faillite, à moins que l'État ne le renfloue. Evergrande prétend employer 200 000 personnes et générer indirectement 3,8 millions d'emplois en Chine.

Le gouvernement a dû agir pour freiner l'expansion débridée des investissements improductifs et spéculatifs. Le dernier rapport sur la stabilité financière de la Banque populaire de Chine (banque centrale) indique qu'entre 2017 et 2019, "le ratio de levier macro global s'est stabilisé autour de 250 %, ce qui a gagné de la marge pour augmenter les ajustements contracycliques en réponse à l'épidémie." En d'autres termes, le gouvernement pouvait se permettre de financer le soutien nécessaire pour traverser le marasme du COVID. Mais la Banque populaire de Chine a admis que "sous l'impact de l'épidémie en 2020, le taux de croissance du PIB nominal va ralentir, la couverture macro sera augmentée, et le ratio de levier macro augmentera progressivement. On s'attend à ce qu'il revienne progressivement à une trajectoire fondamentalement stable." La dette devrait donc augmenter à l'approche de 2022.

Le rapport de la Banque populaire de Chine affirme qu'elle a maîtrisé toutes les opérations bancaires parallèles et autres opérations financières à risque : "L'ordre financier a été entièrement nettoyé et rectifié. Les institutions de prêt en ligne P2P en activité ont toutes cessé leurs opérations, les collectes de fonds illégales, les jeux d'argent transfrontaliers, les banques clandestines et autres activités financières illégales ont été efficacement réprimées, les fonds de capital-investissement, les lieux de négociation d'actifs financiers et autres résolutions de risques ont progressé, et la supervision des grandes entreprises de technologie financière a été renforcée."

Mais le rapport révèle également qu'une partie des dirigeants du PC souhaite réellement poursuivre l'ouverture du système financier chinois contrôlé par l'État aux capitaux (y compris les capitaux étrangers) - et ces opinions sont fortes au sein des banquiers de la Banque populaire de Chine formés en Occident. Le rapport de la Banque populaire de Chine indique qu'elle souhaite "continuer à approfondir la réforme et l'ouverture, promouvoir davantage la réforme des taux d'intérêt et des taux de change axée sur le marché, faire progresser régulièrement la réforme du marché des capitaux et promouvoir le développement de qualité du marché obligataire". Sur la base d'une prévention efficace des risques, continuer à développer l'ouverture financière de haut niveau." Apparemment, les responsables de la Banque populaire de Chine estiment qu'un assouplissement encore plus important des réglementations financières réduira les risques !

D'autre part, Xi et ses partisans veulent contrôler les agissements "sauvages" des secteurs financiers de Shanghai et de Shenhzen. Xi propose maintenant de créer une nouvelle bourse à Pékin pour inciter les entreprises nationales à s'introduire en bourse dans leur pays plutôt qu'à l'étranger. Cela fait partie de la stratégie visant à réduire la dépendance à l'égard des investissements étrangers.

Selon les "experts" occidentaux de la Chine, cette répression de la finance, de la propriété et de la technologie privée est suicidaire pour la croissance de la Chine. Ces experts estiment que la Chine ne peut pas maintenir son précédent miracle de croissance fondé sur la propriété, la planification et l'investissement de l'État et qu'elle doit au contraire laisser les marchés dominer la politique économique et l'investissement. La Banque mondiale a été l'un des principaux promoteurs de cette stratégie pour la Chine pendant des décennies. Robert Zoellick, alors président de la Banque mondiale, a déclaré lors d'une conférence de presse à Pékin. "Comme le savent les dirigeants chinois, le modèle de croissance actuel du pays n'est pas viable". Ce que l'on appelle le piège des revenus intermédiaires décrit comment les économies ont tendance à se bloquer et à stagner à un certain niveau de développement, une fois que les salaires ont augmenté et que la croissance de la productivité devient plus difficile. Début 2012, la Banque mondiale et le Centre de recherche sur le développement, un groupe de réflexion dépendant du Conseil d'État chinois, ont publié un rapport de 473 pages qui énonçait les réformes que le pays devrait entreprendre pour éviter le "piège des revenus intermédiaires" et se hisser au rang des nations à revenu élevé : c'est-à-dire laisser libre cours aux forces du marché.

George Magnus, banquier d'affaires et soi-disant expert de la Chine, a longtemps soutenu la vieille rengaine selon laquelle "à des niveaux de revenus plus élevés, les économies deviennent trop complexes pour être gérées par des individus. Ce qui compte de plus en plus, ce sont les systèmes. Des règles transparentes, prévisibles et appliquées équitablement permettent aux forces du marché de prendre le relais pour diriger l'activité économique, accroître l'efficacité et permettre à l'innovation de s'épanouir." Magnus, qui a consacré un chapitre au piège du revenu intermédiaire dans son ouvrage de 2018 intitulé Red Flags : Why Xi's China is in Jeopardy, soutient qu'en poursuivant ces politiques et stratégies, "le gouvernement chinois étouffera les incitations et l'innovation, et rendra encore plus difficile de générer la croissance de la productivité dont tous les pays à revenu intermédiaire élevé ont besoin pour éviter le piège du revenu intermédiaire."

J'ai traité tous ces arguments dans des billets précédents, je ne vais donc pas revenir en détail. Mais la réalité est que la Chine est déjà sur le point d'accéder au statut de pays à revenu élevé, tel que défini par la Banque mondiale. Sur la base du seuil actuel de la Banque mondiale et des prévisions du Fonds monétaire international, le pays devrait atteindre cet objectif avant 2025. En effet, comme l'a dit Arthur Kroeber, responsable de la recherche chez Gavekal Dragonomics en Chine : "La Chine est-elle en train de disparaître ? En un mot, non. L'économie chinoise est en bonne forme, et les décideurs politiques exploitent cette force pour s'attaquer aux problèmes structurels tels que l'effet de levier financier, la réglementation de l'Internet et leur volonté de faire de la technologie le principal moteur de l'investissement." Kroeber se fait l'écho de mon opinion selon laquelle : "Sur une base moyenne de deux ans, la Chine connaît une croissance d'environ 5 %, tandis que celle des États-Unis est bien inférieure à 1 %. D'ici à la fin de 2021, les États-Unis devraient retrouver leur tendance pré-pandémique de 2,5 % de croissance annuelle. Au cours des prochaines années, la Chine continuera probablement à croître à un rythme près de deux fois supérieur à celui des États-Unis."

Selon un récent rapport de Goldman Sachs, l'économie numérique chinoise est déjà importante, représentant près de 40 % du PIB, et en forte croissance, contribuant à plus de 60 % de la croissance du PIB ces dernières années. "Et la Chine dispose d'une grande marge de manœuvre pour poursuivre la numérisation de ses secteurs traditionnels". La part de l'informatique dans le PIB de la Chine est passée de 2,1 % au premier trimestre 2011 à 3,8 % au premier trimestre 2021. Bien que la Chine soit toujours à la traîne des États-Unis, de l'Europe, du Japon et de la Corée du Sud pour ce qui est de la part de l'informatique dans le PIB, l'écart s'est réduit au fil du temps. Il n'est donc pas étonnant que les États-Unis et les autres puissances capitalistes intensifient leurs efforts pour contenir l'expansion technologique de la Chine.

Dans un rapport, la Fed de New York admet que si la Chine maintient ce rythme d'expansion, elle "est bien partie pour atteindre le statut de pays à revenu élevé... Après tout, la croissance du revenu par habitant a été en moyenne de 6,2 % au cours des cinq dernières années, ce qui implique un doublement environ tous les onze ans, et le revenu par habitant est déjà proche de 30 % du niveau américain". Mais la Fed de New York affirme qu'elle n'y parviendra pas, car la population active diminue et l'augmentation de la productivité du travail sera insuffisante pour compenser. J'ai contesté cette prévision dans un précédent billet.

La raison pour laquelle la Fed de New York ainsi que de nombreux critiques keynésiens et autres du "miracle" chinois sont si sceptiques est qu'ils sont imprégnés d'un modèle économique de croissance différent. Ils sont convaincus que la Chine ne peut être "prospère" (comme les économies du G7 !) que si son économie dépend d'investissements rentables réalisés par des entreprises privées sur un "marché libre". Pourtant, les preuves des 40 et même 70 dernières années montrent qu'un modèle économique planifié et dirigé par l'État, tel que celui de la Chine, a été beaucoup plus efficace que ses homologues à "économie de marché" tels que l'Inde, le Brésil ou la Russie.

Comme l'a dit Xi dans son discours : "La Chine est désormais la deuxième plus grande économie du monde, la plus grande nation industrielle, le plus grand négociant de marchandises et le plus grand détenteur de réserves de change. Le PIB de la Chine a dépassé les 100 000 milliards de yuans RMB et s'élève à plus de 10 000 dollars américains par habitant. Les résidents urbains permanents représentent plus de 60 % de la population, et le groupe à revenu moyen a atteint plus de 400 millions de personnes. Il convient de souligner nos réalisations historiques, à savoir l'édification d'une société modérément prospère à tous égards et l'élimination de la pauvreté absolue - un problème dont souffre notre nation depuis des milliers d'années."

En revanche, les leçons du krach financier mondial et de la grande récession de 2009, de la longue dépression qui s'en est suivie jusqu'en 2019 et de l'impact économique du marasme pandémique sont que l'introduction de davantage de production capitaliste pour le profit ne soutiendra pas la croissance économique et n'apportera certainement pas la "prospérité commune".

En effet, c'est le secteur capitaliste chinois qui est en difficulté et qui menace la prospérité future de la Chine. Le secteur capitaliste chinois souffre (comme c'est le cas dans les principales économies capitalistes). La rentabilité a chuté, réduisant la capacité ou la volonté des capitalistes chinois d'investir de manière productive. C'est pourquoi la spéculation sur les investissements improductifs est devenue "incontrôlée" en Chine également. Loin de la nécessité de réduire le rôle de l'État, la croissance future de la Chine grâce à l'augmentation de la productivité du travail, alors que la main-d'œuvre totale diminue, dépendra des investissements de l'État dans la technologie, la main-d'œuvre qualifiée et la "prospérité commune".

Source: Penn World Tables 10.1 IRR series

Source: Penn World Tables 10.1 IRR series

La répression de Xi à l'encontre des milliardaires et son appel à la réduction des inégalités constituent un nouveau zig dans l'orientation politique en zig-zag de l'élite bureaucratique chinoise : des premières années de planification étatique rigide aux réformes de "marché" de Deng dans les années 1980 ; à la privatisation de certaines entreprises publiques dans les années 1990 ; au retour à un contrôle étatique plus ferme des "sommets" de l'économie après la crise mondiale de 2009 ; puis à l'assouplissement du crédit spéculatif après cela ; et maintenant à une nouvelle répression du secteur capitaliste pour atteindre la "prospérité commune".

Ces zigzags sont source de gaspillage et d'inefficacité. Ils se produisent parce que la direction de la Chine n'est pas responsable devant les travailleurs ; il n'y a pas d'organes de démocratie ouvrière. Il n'y a pas de planification démocratique. Seuls les 100 millions de membres du PC ont leur mot à dire sur l'avenir économique de la Chine, et ce n'est vraiment qu'au sommet. L'autre raison de ces zigzags est que la Chine est entourée par l'impérialisme et ses alliés, tant sur le plan économique que militaire. Le capitalisme reste le mode de production dominant à l'extérieur de la Chine, si ce n'est à l'intérieur. La "prospérité commune" ne peut être atteinte correctement tant que les forces du capital restent à l'intérieur et à l'extérieur de la Chine.

Michael Roberts

Michael Roberts est un économiste marxiste britannique, qui a passé 30 ans à la City de Londres en tant qu'analyste économique et publie le blog The Next Recession.

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21.10.2021 à 15:57

La police n'a pas toujours existé. Histoire d'un corps discutable

L'Autre Quotidien
En Angleterre et aux États-Unis, la police a été inventée en l'espace de quelques décennies seulement - de 1825 à 1855 environ. Au XIXe siècle, les nouvelles classes ouvrières urbaines ont résisté à leurs maîtres par des grèves, des émeutes et des révoltes d'esclaves. Les maîtres ont réagi en inventant les policiers. La nouvelle institution n'était pas une réponse à une augmentation de la criminalité, et elle n'a pas vraiment conduit à de nouvelles méthodes de lutte contre la criminalité. Le crime a à voir avec les actes des individus, et les élites dirigeantes qui ont inventé la police ont répondu aux défis posés par l'action collective. 

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En Angleterre et aux États-Unis, la police a été inventée en l'espace de quelques décennies seulement - de 1825 à 1855 environ. Au XIXe siècle, les nouvelles classes ouvrières urbaines ont résisté à leurs maîtres par des grèves, des émeutes et des révoltes d'esclaves. Les maîtres ont réagi en inventant les policiers.

La nouvelle institution n'était pas une réponse à une augmentation de la criminalité, et elle n'a pas vraiment conduit à de nouvelles méthodes de lutte contre la criminalité. Le moyen le plus courant pour les autorités de résoudre un crime, avant et depuis l'invention de la police, a été que quelqu'un leur dise qui l'a fait.

En outre, le crime a à voir avec les actes des individus, et les élites dirigeantes qui ont inventé la police ont répondu aux défis posés par l'action collective. Pour résumer: les autorités ont créé la police en réponse à une foule nombreuse et provocante. C'est

- grèves en Angleterre,
- émeutes dans le nord des États-Unis,
- et menace d'insurrections d'esclaves dans le Sud.

La police est donc une réponse à la foule, pas au crime.

Je vais me concentrer sur qui étaient ces foules, comment elles sont devenues un tel défi. Nous verrons qu'une difficulté pour les dirigeants, outre la croissance de la polarisation sociale dans les villes, était la rupture des anciennes méthodes de contrôle personnel de la population active. Au cours de ces décennies, l'État est intervenu pour combler la brèche sociale.

Nous verrons que, dans le Nord, l'invention de la police n'était qu'une partie d'un effort de l'État pour gérer et façonner la main-d'œuvre au quotidien. Les gouvernements ont également élargi leurs systèmes de soutien aux pauvres afin de réguler le marché du travail et ils ont développé le système d'éducation publique pour réguler l'esprit des travailleurs. Je relierai ces points au travail de la police plus tard, mais surtout je me concentrerai sur l'évolution de la police à Londres, New York, Charleston (Caroline du Sud) et Philadelphie.

* * * * *

Pour avoir une idée de ce qui est spécial à propos de la police moderne, il sera utile de parler de la situation au début du capitalisme. Plus précisément, considérons les bourgs de la fin de la période médiévale, il y a environ 1 000 ans.

La classe dominante de l'époque n'était pas dans les villes. Les propriétaires féodaux étaient basés à la campagne. Ils n'avaient pas de flics. Ils pouvaient rassembler les forces armées pour terroriser les serfs - qui étaient des semi-esclaves - ou ils pouvaient lutter contre d'autres nobles. Mais ces forces n'étaient ni professionnelles ni à plein temps.

La population des villes était majoritairement des serfs qui avaient acheté leur liberté, ou tout simplement échappé à leurs maîtres. Ils étaient connus comme bourgeois, ce qui signifie citadin. La bourgeoisie a ouvert la voie à des relations économiques qui sont devenues plus tard connues sous le nom de capitalisme.

Aux fins de notre discussion, disons qu'un capitaliste est quelqu'un qui utilise l'argent pour gagner plus d'argent. Au début, les capitalistes dominants étaient des marchands. Un commerçant prend de l'argent pour acheter des marchandises afin de les vendre pour plus d'argent. Il y a aussi des capitalistes qui ne traitent qu'avec de l'argent - des banquiers - qui prêtent un certain montant afin d'en récupérer davantage.

Vous pourriez également être un artisan qui achète des matériaux et fabrique quelque chose comme des chaussures afin de les vendre pour plus d'argent. Dans le système de guilde, un maître artisan supervisait les compagnons et les apprentis et travaillait à leurs côtés. Les maîtres profitaient de leur travail, il y avait donc de l'exploitation, mais les compagnons et les apprentis avaient des espoirs raisonnables de devenir eux-mêmes des maîtres. Les relations de classe dans les villes étaient donc assez fluides, surtout par rapport à la relation entre noble et serf. De plus, les guildes fonctionnaient de manière à limiter l'exploitation, ce sont donc les marchands qui ont réellement accumulé du capital à cette époque.

En France, aux XIe et XIIe siècles, ces villes sont devenues des communes. Elles se sont constituées en communes sous diverses conditions, parfois avec la permission d'un seigneur féodal, mais en général, elles étaient considérées comme des entités autonomes ou même des cités-états.

Mais elles n'avaient pas de policiers. Elles avaient leurs propres tribunaux - et de petites forces armées composées des citadins eux-mêmes. Ces forces n'avaient généralement rien à voir avec le fait de porter des accusations contre des personnes. Si vous avez été volé ou agressé, ou que vous avez été trompé dans une affaire, alors vous, le citoyen, porteriez plainte.

Un exemple de cette justice de bricolage, une méthode qui a duré des siècles, était connu sous le nom de “hue and cry”. Si vous étiez sur un marché et que vous avez vu quelqu'un voler, vous étiez censé crier et crier en disant «Arrête, voleur!» et courir après lui. Le reste de l'accord était que quiconque vous voyait faire était censé ajouter à la teinte et pleurer et également courir après le voleur.

Les villes n'avaient pas besoin de policiers parce qu'elles avaient un degré élevé d'égalité sociale, ce qui donnait aux gens un sentiment d'obligation mutuelle. Au fil des ans, les conflits de classe se sont intensifiés au sein des villes, mais même ainsi, les villes se sont unies - par un antagonisme commun au pouvoir des nobles et par des liens continus d'obligation mutuelle.

Pendant des centaines d'années, les Français ont gardé une mémoire idéalisée de ces premières villes organisées en communes - en tant que communautés autonomes d'égaux. Il n'est donc pas surprenant qu'en 1871, lorsque les travailleurs ont pris le contrôle de Paris, ils l'ont baptisée Commune. Mais cela va un peu plus loin que nous ne le devrions pour l'instant.

­ * * * * *

Le capitalisme a subi des changements majeurs en grandissant au sein de la société féodale. Tout d'abord, la taille des avoirs en capital a augmenté. Rappelez-vous, c'est le point - transformer des petits tas d'argent en plus gros tas d'argent. La taille des exploitations a commencé à croître astronomiquement pendant la conquête des Amériques, car l'or et l'argent ont été pillés du Nouveau Monde, et des Africains ont été enlevés pour travailler dans des plantations.

De plus en plus de choses étaient produites pour la vente sur le marché. Les perdants de la concurrence sur le marché ont commencé à perdre leur indépendance en tant que producteurs et ont dû prendre des emplois salariés. Mais dans des endroits comme l'Angleterre, la plus grande force poussant les gens à chercher du travail salarié était le mouvement approuvé par l'État pour chasser les paysans de la terre.

La Garde de nuit, Rembrandt. 1642. Photo Dennis Jarvis

La Garde de nuit, Rembrandt. 1642. Photo Dennis Jarvis

Les villes se sont développées au fur et à mesure que les paysans sont devenus des réfugiés de la campagne, tandis que les inégalités ont augmenté au sein des villes. La bourgeoisie capitaliste est devenue une couche sociale plus distincte des travailleurs qu'auparavant. Le marché avait un effet corrosif sur la solidarité des guildes d'artisanat - quelque chose que j'aborderai plus en détail lorsque je parlerai de New York. Les ateliers sont devenus plus importants que jamais, car un seul patron anglais contrôlerait peut-être des dizaines de travailleurs. Je parle ici du milieu des années 1700, la période juste avant le début de l'industrialisation réelle de l'usine.

Il n'y avait toujours pas de policiers, mais les classes plus riches ont commencé à recourir de plus en plus à la violence pour réprimer la population pauvre. Parfois, l'armée recevait l'ordre de tirer sur des foules rebelles, et parfois les gendarmes arrêtaient les chefs et les pendaient. La lutte des classes commençait donc à s'intensifier, mais les choses ont vraiment commencé à changer lorsque la révolution industrielle a décollé en Angleterre.

* * * * *

Le massacre de Peterloo, 1819

Le massacre de Peterloo, 1819

Dans le même temps, les Français traversaient une révolution politique et sociale qui leur était propre, à partir de 1789. La réponse de la classe dirigeante britannique fut de paniquer sur la possibilité que les travailleurs anglais suivent l'exemple français. Ils ont interdit les syndicats et les réunions de plus de 50 personnes.

Néanmoins, les ouvriers anglais organisèrent des manifestations et des grèves de plus en plus importantes de 1792 à 1820 environ. La réponse de la classe dirigeante fut d'envoyer l'armée. Mais l'armée ne peut vraiment faire que deux choses, et elles sont toutes les deux mauvaises. Ils pouvaient refuser de tirer, et la foule s'en tirerait. Ou ils pourraient tirer sur la foule et produire des martyrs de la classe ouvrière.

C'est exactement ce qui s'est produit à Manchester en 1819. Des soldats ont chargé une foule de 80 000 personnes, en blessant des centaines de manifestants et en faisant onze morts. Au lieu de soumettre la foule, cette action, connue sous le nom de massacre de Peterloo, a provoqué une vague de grèves et de protestations. .

Même la tactique ancestrale consistant à pendre les dirigeants du mouvement a commencé à se retourner. Une exécution aurait un effet intimidant sur une foule de 100 personnes, mais la foule comptait désormais jusqu'à 50 000 partisans du condamné, et les exécutions leur donnaient simplement envie de se battre. La croissance des villes britanniques et la croissance de la polarisation sociale en leur sein, c'est-à-dire deux changements quantitatifs, avaient commencé à produire de nouvelles poussées qualitatives de lutte.

La classe dirigeante avait besoin de nouvelles institutions pour contrôler cela. L'un d'eux était la police de Londres, fondée en 1829, à peine 10 ans après le massacre de Peterloo. La nouvelle force de police a été spécialement conçue pour infliger des violences non létales aux foules afin de les briser tout en essayant délibérément d'éviter de créer des martyrs. Maintenant, toute force qui est organisée pour livrer la violence sur une base régulière va tuer certaines personnes. Mais pour chaque meurtre de la police, il y a des centaines ou des milliers d'actes de violence policière qui sont non mortels - calculés et calibrés pour produire de l'intimidation tout en évitant une réponse collective en colère.

Lorsque la police de Londres n'était pas concentrée en escouades pour contrôler les foules, elles étaient dispersées dans la ville pour contrôler la vie quotidienne des pauvres et de la classe ouvrière. Cela résume la double fonction distinctive de la police moderne: il y a la forme dispersée de surveillance et d'intimidation qui se fait au nom de la lutte contre le crime; et puis il y a la forme concentrée d'activité pour mener des grèves, des émeutes et des manifestations importantes.

C'est pour cela qu'ils ont été inventés - pour faire face aux foules - mais ce que nous voyons la plupart du temps, c'est la présence du flic sur le beat. Avant de parler de l'évolution de la police à New York, je souhaite explorer le lien entre ces deux modes de travail policier.

*****

Je commencerai par le sujet plus général de la lutte des classes pour l'utilisation de l'espace extérieur. Il s'agit d'un problème très important pour les travailleurs et les pauvres. Le plein air est important pour les travailleurs

- pour le travail
- pour les loisirs et les divertissements
- pour l'espace de vie, si vous n'avez pas de maison
… et pour la politique.

Tout d'abord, sur le travail. Alors que les marchands qui réussissaient pouvaient contrôler les espaces intérieurs, tenir des magasins, ceux qui n'avaient pas autant de moyens devaient s'installer comme vendeurs dans la rue. Les marchands établis les considéraient comme des concurrents et ont demandé à la police de les chasser.

Les vendeurs de rue sont également des fournisseurs efficaces de biens volés car ils sont mobiles et anonymes. Ce ne sont pas seulement les voleurs à la tire et les cambrioleurs qui ont eu recours aux vendeurs de rue de cette façon. Les serviteurs et les esclaves de la classe moyenne ont également volé leurs maîtres et ont transmis les marchandises aux vendeurs locaux. (Soit dit en passant, la ville de New York avait l'esclavage jusqu'en 1827.) Le vol de richesses dans les maisons confortables de la ville est une autre raison pour laquelle la classe moyenne a exigé une action contre les vendeurs de rue.

La rue était aussi simplement l'endroit où les travailleurs passaient leur temps libre - parce que leurs maisons n'étaient pas confortables. La rue était un endroit où ils pouvaient obtenir l'amitié et des divertissements gratuits et, selon l'endroit et le temps, ils pouvaient s'engager dans une religion ou une politique dissidente. L'historien marxiste britannique EP Thompson a résumé tout cela quand il a écrit que la police anglaise du 19e siècle était

impartiale, essayant avec une main équitable de chasser des rues colporteurs, mendiants, prostituées, amuseurs de rue, piquets de grève, enfants jouant au football et libres penseurs et socialistes. Le prétexte était très souvent qu'une plainte pour interruption de commerce avait été reçue d'un commerçant.

Des deux côtés de l'Atlantique, la plupart des arrestations étaient liées à des crimes sans victime ou à des atteintes à l'ordre public. Un autre historien marxiste, Sidney Harring, a déclaré: «La définition du criminologue des« crimes d'ordre public »se rapproche dangereusement de la description faite par l'historien des« activités de loisir de la classe ouvrière ».»

La vie en plein air était - et est - particulièrement importante pour la politique de la classe ouvrière. Les politiciens et les gestionnaires d'entreprise établis peuvent se rencontrer dans des lieux qui leur appartiennent et prendre des décisions qui ont de grandes conséquences, parce que ces personnes contrôlent les bureaucraties et la main-d'œuvre. Mais lorsque les travailleurs se rencontrent et prennent des décisions sur la façon de changer les choses, cela ne compte généralement pas beaucoup, à moins qu'ils ne puissent rassembler des partisans dans la rue, que ce soit pour une grève ou une manifestation. La rue est le terrain d'essai d'une grande partie de la politique de la classe ouvrière, et la classe dirigeante en est pleinement consciente. C'est pourquoi ils mettent la police dans la rue comme contre-force chaque fois que la classe ouvrière montre sa force.

Nous pouvons maintenant examiner les liens entre les deux principales formes d'activité policière - les patrouilles de routine et le contrôle des foules. La vie quotidienne des patrouilles habitue les policiers à recourir à la violence et à la menace de violence. Cela les prépare aux actes de répression à grande échelle qui sont nécessaires lorsque les travailleurs et les opprimés se lèvent en groupes plus importants. Il ne s'agit pas seulement de s'entraîner avec des armes et des tactiques. Le travail de patrouille de routine est essentiel pour créer chez les policiers un état d’esprit selon lequel leur violence est pour le plus grand bien.

Le travail quotidien permet également aux commandants de découvrir quels flics sont les plus à l'aise pour infliger de la douleur - puis de les affecter aux premières lignes en cas de répression. Dans le même temps, le «bon flic» que vous pouvez rencontrer dans ses patrouilles dans le quartier fournit une couverture de relations publiques cruciale pour le travail brutal qui doit être fait par les «mauvais flics». Le travail de routine peut également devenir utile en période de bouleversements politiques car la police a déjà passé du temps dans les quartiers à essayer d'identifier les dirigeants et les radicaux.

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Maintenant, nous pouvons revenir dans le récit historique et parler de New York.

Je vais commencer par quelques points sur les traditions des foules avant la révolution. Au cours de la période coloniale, les gens étaient parfois turbulents, mais cela a souvent été officialisé d'une manière que l'élite coloniale approuvait ou du moins tolérait. Diverses célébrations tombaient dans la catégorie des «règles erronées», dans lesquelles les positions sociales étaient inversées et les ordres inférieurs pouvaient prétendre qu'ils étaient au sommet. C'était un moyen pour les classes subalternes de se défouler en satirisant leurs maîtres - un moyen qui reconnaissait le droit de l'élite à diriger tout le reste de l'année. Cette tradition de dérèglement symbolique était particulièrement importante autour de Noël et du Nouvel An. Même les esclaves seraient autorisés à participer.

Il y avait aussi une célébration annuelle de la Journée du Pape, au cours de laquelle des membres de la majorité protestante défilaient avec des effigies, dont l'un du Pape - jusqu'à ce qu'ils les brûlent tous à la fin. Une petite provocation sectaire, «tout en s'amusant», le tout approuvé par les pères de la ville. À ce moment-là, le jour du pape ne conduisait généralement pas à la violence contre les vrais catholiques car il n'y en avait que quelques centaines à New York et pas une seule église catholique avant la révolution.

Ces traditions de foule étaient bruyantes et même tumultueuses, mais elles tendaient à renforcer le lien entre les ordres inférieurs et l'élite, pas à rompre ce lien.

Les ordres inférieurs étaient également liés à l'élite par une surveillance personnelle constante. Cela s'appliquait aux esclaves et aux domestiques, bien sûr, mais les apprentis et les compagnons artisans vivaient également dans la même maison que le maître. Il n'y avait donc pas beaucoup de ces subalternes errant dans les rues à toute heure.

Cette situation a laissé les marins et les journaliers comme des éléments non surveillés et potentiellement perturbateurs. Déjà en 1638, comme le note l'historien Selden Bacon, l'élite de New Amsterdam (la colonie hollandaise qui devint plus tard New York) avait vu le besoin de prévenir le désordre qui pouvait provenir du front de mer:

Les premières ordonnances de nature policière concernent les navires dans le port, restreignent les visites des habitants, interdisent aux marins de rester à terre dans la nuit, ordonnent aux capitaines des navires d'appliquer ces règles. Le but était double : surveiller la contrebande, et éloigner les marins tapageurs de la rue. Tous les travailleurs ont reçu l'ordre de se rendre à leur travail et d'en revenir à des heures fixes et les maîtres charpentiers et surveillants d'ouvriers ont reçu l'ordre de les faire respecter. (Vol. 1, 16.)

Ceci, bien sûr, est un exemple de maintien de l'ordre sans agence de police. L'élite de New Amsterdam commandait aux employeurs de superviser les travailleurs du secteur riverain pendant les heures de repos, tout comme les maîtres superviseraient leurs esclaves, leurs domestiques et leurs apprentis. Les autorités coloniales pouvaient voir que des travailleurs indépendants, à salaire libre - même en assez petit nombre - pouvaient perturber les normes de cette société patricienne. Leur réponse a été de rendre ces travailleurs moins libres en essayant de les «attacher» à leurs patrons.

Dans des circonstances comme celles-ci, où la plupart des habitants de la colonie étaient déjà surveillés pendant la journée, il n'était pas nécessaire de recourir à des forces de police régulières. Il y avait une “Garde de nuit”, qui surveillait les incendies, tentait de se prémunir contre le vandalisme et arrêtait toute personne noire qui ne pouvait pas prouver qu'elle était libre. Elle n'était en aucun cas professionnelle. Ceux qui la constituaient avaient tous des emplois de jour et étaient temporairement affectés à la garde, donc ils ne patrouillaient pas régulièrement - et tout le monde détestait le faire. Les riches s'en sont débarrassés en payant des substituts.

Pendant la journée, un petit nombre de gendarmes étaient de service, mais ils ne patrouillaient pas dans la rue. C'étaient des agents du tribunal qui mettaient à exécution des citations à comparaître et des mandats d'arrêt. Ils ne faisaient pas de travail d’enquête. Dans les années 1700 et jusque dans les années 1800, le système reposait presque entièrement sur des informateurs civils à qui l'on avait promis une partie de toute amende que le contrevenant pourrait devoir payer.

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La période révolutionnaire a changé des choses sur le rôle des foules et la relation entre les classes. Dans les années 1760, à commencer par l'agitation contre la loi sur le timbre, l'élite des commerçants et des propriétaires fonciers a approuvé de nouvelles formes de mobilisation populaire. C'étaient de nouvelles manifestations et émeutes bruyantes qui s'inspiraient des traditions existantes, évidemment dans l'utilisation d'effigies. Au lieu de brûler le pape, ils brûleraient le gouverneur ou le roi George.

Je n'ai pas le temps d'entrer dans les détails de ce qu'ils ont fait, mais il est important de noter la composition des classes de ces foules. Les membres de l'élite étaient peut-être là eux-mêmes, mais le corps de ces foules était constitué de travailleurs qualifiés, appelés collectivement les mécaniciens. Cela signifie qu'un maître serait dans la foule avec ses compagnons et apprentis. Les personnes de rang social supérieur avaient tendance à considérer les maîtres artisans comme leurs lieutenants pour mobiliser le reste des mécaniciens.

Alors que le conflit avec la Grande-Bretagne s'intensifiait, les mécanismes se sont radicalisés et se sont organisés indépendamment de l'élite coloniale. Il y avait des frictions entre les mécaniciens et l'élite, mais jamais une rupture complète.

Et, naturellement, lorsque les Britanniques ont été vaincus et que l'élite a mis en place son propre gouvernement, ils en avaient assez de toute cette agitation de rue. Il y a toujours eu des rébellions et des émeutes dans les nouveaux États-Unis indépendants, mais elles prenaient de nouvelles formes - en partie parce que le développement économique rompait l'unité des mécaniciens eux-mêmes.

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Je vais maintenant parler des développements qui ont suivi la révolution - des changements qui ont produit une nouvelle classe ouvrière à partir d'un méli-mélo conflictuel d'éléments sociaux.

Commençons par les travailleurs qualifiés. Même avant la révolution, la division entre maîtres et compagnons s'était accentuée. Pour comprendre cela, nous devons examiner de plus près l'influence persistante du système de guilde; les guildes formelles n'existaient pas aux États-Unis, mais certaines de leurs traditions vivaient parmi les travailleurs qualifiés.

Les anciennes guildes étaient essentiellement des cartels, des syndicats de travailleurs qui avaient le monopole d'une compétence particulière qui leur permettait de gérer le marché. Ils pouvaient fixer les prix habituels de leurs marchandises et même décider à l'avance de la taille du marché.

Le marché géré a permis une certaine stabilité habituelle des relations entre les travailleurs d'un même métier. Un maître a acquis un apprenti comme serviteur sous contrat de ses parents en échange d'une promesse de lui enseigner une compétence et de lui donner la chambre et la pension pendant sept ans. Les apprentis ont obtenu leur diplôme pour devenir compagnons, mais ont souvent continué à travailler pour le même maître tant qu'il n'y avait pas de place pour qu'ils deviennent eux-mêmes maîtres. Les compagnons recevaient des salaires coutumiers avec des contrats à long terme. Cela signifiait que le salaire continuerait à arriver malgré les variations saisonnières de la quantité de travail. Même sans la structure formelle des guildes, une grande partie de cet ensemble de relations coutumières était toujours en place à l'époque pré-révolutionnaire.

D'environ 1750 à 1850, cependant, cette structure corporative au sein des métiers spécialisés s'effondrait parce que la relation externe - le contrôle des commerçants sur le marché - commençait également à s'effondrer. Le commerce provenant d'autres villes ou de l'étranger minerait la capacité des maîtres à fixer les prix, de sorte que les ateliers étaient mis en concurrence les uns avec les autres d'une manière qui est familière aujourd'hui.

La concurrence a poussé les maîtres à devenir davantage des entrepreneurs, à rechercher des innovations permettant d'économiser de la main-d'œuvre et à traiter leurs travailleurs davantage comme des travailleurs à salaire fixe. Les entreprises sont devenues plus grandes et plus impersonnelles - plus comme des usines, avec des dizaines d'employés.

Dans les premières décennies du XIXe siècle, les employés perdaient non seulement leurs contrats à long terme, mais ils perdaient également leur place pour vivre dans les foyers des maîtres. Les apprentis ont trouvé que c'était une expérience libératrice, car les jeunes hommes sortaient de sous l'autorité de leurs parents et de leurs maîtres. Libre d'aller et venir à leur guise, elles pouvaient rencontrer des jeunes femmes et créer leur propre vie sociale parmi leurs pairs. Les femmes qui travaillent sont principalement employées dans les services domestiques de divers types, sauf si elles sont des prostituées.

La vie en plein air s'est transformée lorsque ces jeunes se sont mêlés aux autres segments de la population qui constituaient la classe ouvrière en développement.

Le mélange n'était pas toujours paisible. L'immigration catholique irlandaise a augmenté après 1800. En 1829, il y avait environ 25 000 catholiques dans la ville - une personne sur huit. Les Irlandais étaient séparés par quartier, vivant souvent aux côtés des Noirs, qui eux-mêmes représentaient désormais environ 5% de la population. En 1799, les protestants ont brûlé une effigie de Saint-Patrick et les Irlandais ont riposté. Ces batailles se sont répétées au cours des prochaines années, et il était clair pour les Irlandais que les gendarmes et les patrouilles de rue prenaient parti contre eux.

Donc, avant même l'existence de forces de police modernes, les hommes de loi faisaient du profilage racial. L'élite de la ville a pris note du manque de respect des Irlandais pour les patrouilles de rue - leur combativité ouverte - et a réagi en élargissant leur rôle et en ciblant davantage ses patrouilles. Cela s'est accompagné d'une attention accrue de la police envers les Africains, qui vivaient dans les mêmes régions et avaient souvent la même attitude envers les autorités.

Sous-jacente aux divisions sectaires et raciales, il y avait la concurrence économique, car les travailleurs irlandais étaient généralement moins qualifiés et touchaient des salaires inférieurs à ceux des artisans. Dans le même temps, les maîtres tentaient de dégraisser les emplois dans les ateliers. De cette façon, les apprentis Anglo-saxons sont devenus partie intégrante d'un véritable marché du travail en perdant leurs contrats à long terme. Lorsque cela s'est produit, ils se sont retrouvés juste au-dessus des immigrants irlandais sur l'échelle des salaires. Les travailleurs noirs, qui effectuaient des travaux domestiques ou travaillaient comme ouvriers généraux, étaient un échelon ou deux plus bas sur l'échelle des salaires des Irlandais.

Dans le même temps, la partie la plus âgée non qualifiée de la classe ouvrière, centrée sur les quais et la construction de bâtiments, était en expansion parce que le commerce et la construction s'étaient tous deux développés après la Révolution.

Dans l'ensemble, la population a augmenté rapidement. New York comptait 60 000 habitants en 1800, mais sa taille a doublé en 1820. En 1830, New York comptait plus de 200 000 personnes - et 312 000 en 1840.

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C'est un profil approximatif de la nouvelle classe ouvrière de New York.

Au cours de ces décennies, toutes les sections de la classe ouvrière ont engagé une action collective en leur nom. C'est une histoire assez compliquée, à cause du nombre d'actions et de la fragmentation de la classe. Mais nous pourrions commencer par une généralisation selon laquelle la forme de lutte la plus courante était aussi la plus élémentaire - l'émeute.

Maintenant, quelques détails. De 1801 à 1832, les New-Yorkais noirs se sont révoltés à quatre reprises pour empêcher que d'anciens esclaves soient renvoyés à leurs maîtres en dehors de la ville. Ces efforts ont généralement échoué, la Garde a répondu violemment et les participants ont été condamnés à des peines inhabituellement sévères. Les abolitionnistes blancs se sont joints aux condamnations de ces émeutes. Ces émeutes illustrent donc l'auto-activité populaire malgré la désapprobation de l'élite - sans parler de la disparité raciale dans l'application de la loi.

Il y avait aussi du harcèlement blanc des églises et des théâtres noirs, atteignant parfois le niveau d'émeutes. Les pauvres immigrants étaient impliqués, mais parfois les riches blancs et les gendarmes eux-mêmes y participaient. Une émeute anti-noire a fait rage pendant trois jours en 1826, endommageant des maisons et des églises noires - ainsi que des maisons et des églises de ministres abolitionnistes blancs.

Mais il n'y avait pas que des conflits entre les travailleurs noirs et blancs. En 1802, des marins blancs et noirs ont fait grève pour des salaires plus élevés. Comme pour la plupart des grèves de cette période, l'historien Eric Hobsbawm a qualifié la méthode de «négociation collective par émeute». Dans ce cas, les grévistes ont désactivé les navires qui embauchaient à des salaires inférieurs. Les dockers se sont également unis à travers les lignes raciales et sectaires pour des grèves militantes en 1825 et 1828.

Les actions des travailleurs qualifiés comme les compagnons n'avaient généralement pas besoin de recourir à une telle contrainte physique, car ils détenaient le monopole des compétences pertinentes. Les compagnons sont néanmoins devenus plus militants au cours de ces années. Les grèves dans les métiers spécialisés se sont déroulées en 3 vagues, à partir de 1809, 1822 et 1829. Chaque vague a été plus militante et coercitive que la précédente - car elle visait d'autres travailleurs qualifiés qui ont rompu la solidarité. En 1829, les compagnons mènent un mouvement pour limiter la journée de travail à 10 heures et créent le Parti des travailleurs. Le parti s'est effondré la même année, mais il a conduit à la fondation du Syndicat général en 1833.

Tandis que les travailleurs prenaient de plus en plus conscience d'eux-mêmes en tant que classe, ils commencèrent également à s'engager de plus en plus dans des émeutes «banales» partout où la foule se rassemblait, dans les tavernes ou dans les théâtres ou dans la rue. De telles émeutes n'ont peut-être pas eu d'objectif économique ou politique clair, mais elles étaient toujours des exemples d'affirmation collective de la classe ouvrière - ou de fractions ethniques et raciales de la classe. Au cours des premières décennies du siècle, il y a eu une de ces émeutes environ quatre fois par an, mais entre 1825 et 1830, les New-Yorkais se sont révoltés au rythme d'une fois par mois.

L'une de ces émeutes en particulier a alarmé l'élite. Au Nouvel An de 1828, une foule bruyante d'environ 4 000 jeunes travailleurs anglophones sortirent leurs tambours et se dirigèrent vers Broadway où vivaient les riches. Ils "se sont procuré un énorme wagon [couvert] de Pennsylvanie" et l'ont tiré avec "une grosse corde de plusieurs tiges de longueur [1 tige = 16,5 pieds]", selon un rapport anonyme du Evening Post. Sur le chemin, ils ont démoli une église africaine et battu les membres de l'église. La Garde a arrêté plusieurs des émeutiers, mais la foule les a sauvés.

La foule a attiré plus de fêtards et s'est tournée vers le quartier commercial, où ils ont fait sauter quelques magasins. Ils ont cassé des fenêtres dans certaines des maisons les plus riches de la ville. Puis ils sont retournés à Broadway, où les riches avaient leur propre fête au City Hotel.

La rue est devenue en peu de temps bloquée par une foule impénétrable, et les fiacres amenant à la fête ces messieurs dames ne pouvaient plus passer. L'inconvénient est devenu si grand qu'un fort groupe de la Garde a été rassemblé en vue d'arrêter les chefs et de disperser le reste.

Les dirigeants de la foule ont appelé à une trêve de cinq minutes. Cela a permis à la Garde de penser au combat dans lequel elle allait s'engager. À ce moment-là, la foule coupait la longue corde du chariot et armait les rangs avant avec «des morceaux d'environ trois pieds de longueur». À la fin des cinq minutes, la Garde s'écarta «et la multitude passa bruyamment et triomphalement sur Broadway».

Ce spectacle de défi de la classe ouvrière s'est déroulé à la vue des familles qui dirigeaient New York. Les journaux ont appelé à une expansion majeure de la Garde. L'émeute de 1828 - et une année d'émeutes majeures en 1834 - ont accéléré un ensemble de réformes progressives qui ont finalement conduit à la création du service de police de la ville de New York en 1845.

Les premiers uniformes de la police de New York. 1854

Les premiers uniformes de la police de New York. 1854

Les réformes de 1845 ont élargi les forces de police, les ont professionnalisées et centralisées avec une chaîne de commandement plus militaire. La surveillance a été portée à 24 heures et les policiers n'ont pas été autorisés à occuper un deuxième emploi. Le salaire a été augmenté et la police n'a plus perçu une partie des amendes prélevées sur les délinquants.

Cela signifiait que les flics ne partaient plus en patrouille à la recherche de leur gagne-pain, un processus qui pouvait conduire à une étrange sélection dans leur choix d’infractions. L'élimination de ce système de frais a donné aux commandants une plus grande liberté pour établir des politiques et des priorités - et a ainsi rendu le ministère plus réactif aux besoins changeants de l'élite économique.

C'est ainsi que la police de New York a commencé.

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L'histoire de la police dans le Sud est un peu différente, comme on pourrait s'y attendre.

The Slave Patrol en action. Les cartes d'esclaves ont été les précurseurs des formes ultérieures d'identification photographique et biométrique - le passeport original

The Slave Patrol en action. Les cartes d'esclaves ont été les précurseurs des formes ultérieures d'identification photographique et biométrique - le passeport original

L'une des premières forces de police de type moderne au monde s'est développée à Charleston, en Caroline du Sud, dans les années avant que les forces de New York ne deviennent pleinement professionnelles. Le précurseur des forces de police de Charleston n'était pas un groupe de gardiens urbains mais des patrouilles à la recherche d'esclaves qui opéraient à la campagne. Comme l'a dit un historien, «dans tous les États [du Sud] [avant la guerre civile], des patrouilles de police armées itinérantes ont parcouru la campagne jour et nuit, intimidant, terrorisant et brutalisant les esclaves pour assurer leur soumission.

Il s'agissait généralement de forces volontaires de citoyens blancs (souvent des volontaires réticents) qui fournissaient leurs propres armes. Au fil du temps, les propriétaires d’esclaves ont adapté le système rural à la vie urbaine. La population de Charleston n'a pas explosé comme celle de New York. En 1820, il n'y avait encore qu'environ 25 000 personnes - mais plus de la moitié d'entre elles étaient afro-américaines.

Charleston était un centre commercial, commençant à l'époque coloniale comme site principal de la Caroline du Sud pour l'exportation de l'indigo et du riz. La ville était également un port important pour l'arrivée des Africains à vendre - soit directement d'Afrique, soit des colonies d'esclaves des Caraïbes.

Après que le Congrès eut interdit l'importation d'esclaves en 1808, Charleston devint un important centre de transbordement et de vente d'esclaves à destination de la Virginie et des Carolines en Alabama, au Mississippi et en Louisiane. Ces trois États du «Sud profond» avaient besoin d'un afflux constant de travailleurs asservis pour répondre à la demande de coton du XIXe siècle. Les usines textiles de Grande-Bretagne et de Nouvelle-Angleterre étaient à l'origine de la révolution industrielle, et le travail esclavagiste du Grand Sud faisait partie intégrante du boom.

Charleston ne se situait pas sur l'axe principal de ce boom, qui était ancré par des villes en plein essor telles que la Nouvelle-Orléans et Birmingham, en Angleterre. Néanmoins, la vie urbaine de Charleston - à la fois économique et sociale - était liée au développement des relations économiques capitalistes dans d'autres villes portuaires des deux côtés de l'Atlantique.

Beaucoup de grands propriétaires de plantations de Caroline du Sud gardaient une maison à Charleston, de sorte que les principaux maîtres de l'esclavage de l'État dominaient également la politique de la grande ville de l'État. Comme les classes dirigeantes d'autres villes commerciales de l'Atlantique, l'élite de Charleston avait besoin d'une main-d'œuvre capable de se développer, de se contracter et de s'adapter en fonction des hauts et des bas du marché. L'esclavage, cependant, est une manière rigide d'organiser les travailleurs, car les esclaves doivent être nourris et vêtus, qu'il y ait ou non du travail à faire; en temps de relâchement, les esclaves deviennent juste une dépense pour le maître.

Pour cette raison, les maîtres de Charleston et d'autres villes esclaves ont commencé - même à l'époque coloniale - à mettre des esclaves dans des emplois salariés. Certains esclaves appartenaient directement à des propriétaires d'usines, en particulier dans la ville la plus industrielle du Sud, Richmond. Cependant, la plupart des esclaves de Charleston appartenaient à des citadins blancs qui en utilisaient certains pour des services personnels et «louaient» le reste à des employeurs salariés. Quelques moulins à riz de Charleston possédaient les esclaves qu'ils utilisaient, mais ils ont également loué leurs esclaves à d'autres lorsque les moulins n'étaient pas poussés à pleine capacité.

Au début, les maîtres ont trouvé des emplois pour leurs esclaves et ont pris tous les salaires pour eux-mêmes. Mais de nombreux maîtres ont rapidement trouvé plus pratique de laisser leurs esclaves trouver leur propre emploi tout en percevant une rémunération forfaitaire de l'esclave pour le temps passé loin du maître. Un maître pourrait recevoir un rendement annuel de 10 à 15 pour cent du prix d'achat d'un esclave en le louant.

Ce nouvel ensemble d'arrangements a fondamentalement modifié la relation entre les esclaves et leurs maîtres, sans parler des relations entre les esclaves eux-mêmes. Les esclaves sont sortis sous la supervision directe de leurs maîtres pendant de longues périodes, et de nombreux esclaves pouvaient gagner de l'argent au-delà des frais qu'ils ont payés à leurs maîtres. Les Charlestoniens noirs ont commencé à qualifier ces frais de «droits de liberté».

De nombreux Afro-Américains pouvaient même se permettre de «vivre» - trouver un logement en dehors des ménages de leurs maîtres. Les esclaves pouvaient se marier et cohabiter indépendamment. Certains artisans esclaves qualifiés ont même commencé à embaucher eux-mêmes des salariés. Cela comprenait certaines femmes, qui travaillaient comme couturières et dominaient le commerce de vêtements de la ville. Cependant, la plupart des esclaves exerçant une activité salariée étaient des hommes qui exerçaient plusieurs métiers spécialisés, une main-d'œuvre non qualifiée de courte durée et le transport de marchandises. Les femmes, qui formaient la majorité des Charlestoniens noirs, travaillaient principalement comme esclaves domestiques.

Dans les premières décennies du 19e siècle, Charleston avait une banlieue à prédominance noire connue sous le nom de «Charleston Neck», peuplée principalement d'esclaves aux côtés de personnes libres de couleur. Charleston est construite à l'extrémité sud d'une péninsule entre deux rivières, et les résidents ont appelé la partie nord non constituée de la péninsule «le cou». En 1850, et presque certainement avant, plus du quart des Noirs de Charleston vivaient dans un logement sans surveillance blanche: ils étaient libres ou étaient des esclaves qui «vivaient». En dehors de la juridiction de la ville, les propriétaires de bars du Neck ont ignoré diverses lois et ont servi une clientèle multiraciale.

La population blanche du Sud, à la fois en ville et à la campagne, vivait dans la peur constante de l'insurrection des esclaves. Dans les campagnes, cependant, les Noirs étaient sous surveillance constante, et il y avait peu d'occasions au sein du régime de travail exténuant pour les esclaves de développer de larges liens sociaux. Mais à Charleston, comme les Blancs le faisaient souvent remarquer avec agacement ou inquiétude, les Noirs ont établi leur propre vie collective. En 1818, plus de 4000 Noirs et esclaves libres ont fait sécession des églises méthodistes métisses de la ville et construit un chapitre de la nouvelle église épiscopale méthodiste africaine (AME) à Charleston Neck.

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Parce que les conditions dans le Sud urbain étaient considérablement plus libres que dans les plantations, l'État a dû intervenir pour faire le travail de répression que les propriétaires d’esclaves avaient habituellement pris soin d'eux-mêmes.

Le Charleston Guard and Watch s'est développé par essais et erreurs en une force de police dirigée par la ville moderne et reconnaissable dans les années 1820, effectuant à la fois un harcèlement nocturne de la population noire et restant sur appel pour une mobilisation rapide pour contrôler les foules. Les Noirs, même les Noirs libres, rattrapés après un couvre-feu sans excuse acceptable ont été arrêtés du jour au lendemain par la Garde et recevaient jusqu'à 39 coups de fouet après qu'un magistrat ait examiné l'affaire le matin. Cette pratique remonte à l'époque coloniale et reflétait les méthodes des patrouilles rurales d'esclaves. La première différence majeure, même très tôt, était que la Garde était une force rémunérée plutôt qu'un groupe de citoyens enrôlés.

La garde de la ville a également fait son devoir les jours fériés et le dimanche, lorsqu'elle a surveillé les marchés hebdomadaires, qui étaient en grande partie gérés par des femmes esclaves noires. Les foules noires, en particulier le jour du marché, pouvaient être assez bruyantes, comme le note l'historien Bernard Powers: Un citoyen blanc a écrit dans les années 1840 qu'il était “constamment ennuyé, surtout le dimanche, avec les foules indisciplinées et ne respectant pas le jour du Seigneur”.

Les autorités de la ville considéraient l'église AME (African Methodist Episcopal Church) comme une expression troublante de l'autonomie des Noirs. Au cours de la première année de l'église, en 1818, la garde de la ville a fait une descente dans l'église et arrêté 140 paroissiens, citant une loi rarement utilisée qui interdisait le rassemblement de sept hommes noirs ou plus en dehors de la présence de blancs. Dans les États libres et esclavagistes, l'église AME est rapidement devenue un centre important pour les discussions noires sur l'abolition, même si les congrégations étaient loin d'être unies sur les étapes à suivre vers la liberté.

David Walker, membre de l'AME à Boston et auteur, en 1829, de l' appel militant aux citoyens de couleur du monde, était probablement membre de l'AME de Charleston au début des années 1820. De nombreux points de vue de Walker, y compris les arguments scripturaires pour les droits des esclaves de se lever et de prendre leur liberté, correspondent aux points de vue attribués à Denmark Vesey, un charpentier noir libre de Charleston, accusé d'avoir planifié une insurrection massive en 1822.

La menace de révolte a paniqué les Blancs de Charleston. L'élite de la ville, dirigée par le maire, a ordonné la torture de complices présumés, qui ont ensuite produit des aveux qui en impliquaient plusieurs autres. En quelques semaines, un deuxième groupe de suspects torturés en impliqua des dizaines d'autres. Coupables ou non - des historiens capables ne s'entendent pas sur l'existence d'un complot - Vesey et 34 autres Noirs ont été pendus et 27 exilés.

Vesey et d'autres conspirateurs accusés avaient été des leaders dans l'église AME. Après leur exécution, une foule de citoyens blancs a incendié l'église. Les membres de la congrégation ont continué à se réunir en secret tout au long de la guerre civile. (Après l'émancipation en 1865, le fils de Denmark Vesey, également charpentier, a conçu le premier nouveau bâtiment de l'église AME.)

Au milieu de la panique de 1822, des citoyens blancs accusèrent la garde municipale de laxisme et appelèrent à la professionnalisation et à l'élargissement de la force. La garde a été mise en service 24 heures sur 24 et a été centralisée sous le commandement direct de l'intendant. Alors que la panique s'apaisait, les législateurs ont abrogé ces deux mesures en quelques mois, bien qu'ils aient approuvé l'élargissement de la force.

De plus, l'État de Caroline du Sud a répondu à l'affaire Vesey en construisant une garnison et un arsenal à Charleston à sa frontière avec Charleston Neck. Ce bâtiment, consacré à la répression de la population noire, est devenu la Citadelle - et en 1842, abritait l'académie militaire qui porte encore ce nom. Les troupes de la Citadelle étaient disponibles pour opérer à Charleston, mais avec une milice d'État connue sous le nom de «Neck Rangers», elles devaient également maintenir l'ordre dans le Neck.

Au milieu des années 1820, les Blancs ont imputé une série d'incendies à un incendiaire noir, et le conseil a répondu en rétablissant une petite force de jour, tout en fournissant six chevaux pour accélérer la communication et la mobilisation. Charleston a ainsi mis en place des patrouilles de police 24h /24h trois ans avant la fondation de la police de Londres en 1829.

Vers le milieu des années 1830, les législateurs ont rétabli la mesure qu'ils avaient adoptée pour la première fois en panique en 1822 - la centralisation du gouvernement de la ville (et de la Garde) sous l’autorité d’un maire à plein temps. Après les réformes de 1836, la ville a déployé une force de garde de 118 personnes, dont 94 soldats et quatre musiciens. La veille nocturne comptait un garde pour 263 habitants de la ville, loin devant la couverture de Boston (un officier pour 815 habitants) et de New York (un pour 771).

L'élite a réalisé une centralisation plus poussée en annexant Charleston Neck en 1849, la plaçant ainsi sous la juridiction de la garde de la ville. Auparavant, les troupes des Rangers et de la Citadelle qui contrôlaient le Charleston Neck représentaient un compromis entre les patrouilles de surveillance des esclaves ruraux et la police moderne. Les placer sous la juridiction de la garde a préparé le terrain pour remplacer complètement les derniers miliciens citoyens par des patrouilles en uniforme d'employés de la ville.

Même avant les années 1820, la force du Sud était plus militarisée que la police du Nord. Les gardes opéraient dans une hiérarchie militaire de plusieurs rangs et, contrairement à la première police du Nord, ils portaient des fusils - à baïonnette. Au cours des premières décennies du siècle, la Garde de nuit de New York ne partait pas en patrouille constante, contrairement à Charleston. Tout au long des années précédant la guerre de Sécession, les visiteurs de la ville ont souvent écrit sur la présence particulièrement intimidante de la Garde.

L'histoire spécifique des forces de police variait d'une ville américaine à l'autre, mais elles avaient toutes tendance à converger vers des solutions institutionnelles similaires. La nature de la police vient de la nature du «problème»: une population active urbaine qui a développé une certaine autonomie économique en tant que salariés et artisans et a ainsi pu créer une vie collective auto-affirmée. L'expérience du Sud renforce également le point qui était déjà clair dans le Nord: le racisme anti-noir a été intégré au travail de la police américaine dès le premier jour.

* * * * *

Vers la fin, je dirai quelques mots sur Philadelphie, mais avant cela, je vais dégager quelques thèmes qui s'appliquent à tous ces cas.

Tout d'abord, nous devons placer le maintien de l'ordre dans le contexte d'un projet plus large de la classe dirigeante de gestion et de formation de la classe ouvrière. J'ai dit au début que l'émergence de la révolte des travailleurs coïncidait avec l'effondrement des anciennes méthodes de surveillance personnelle constante de la main-d'œuvre. L'État est intervenu pour assurer la supervision. Les flics faisaient partie de cet effort, mais dans le Nord, l'État a également élargi ses programmes d'aide aux pauvres et de scolarisation publique.

Le travail de la police a été intégré au système de secours aux pauvres, car les gendarmes ont travaillé à l'enregistrement des pauvres et à leur placement dans les ateliers de travaux forcés. C'est même avant que la police ne soit professionnalisée - les gendarmes faisaient le tri entre les «pauvres méritants» et les «pauvres non méritants». Si les gens étaient au chômage et incapables de travailler, les agents de police les dirigeraient vers la charité des églises ou de la ville elle-même. Mais si les gens étaient capables de travailler, ils étaient jugés «oisifs» et envoyés dans les horreurs de l'atelier de travaux forcés.

Le système d'aide aux pauvres a apporté une contribution cruciale à la création du marché du travail salarié. La fonction clé du système de secours était de rendre le chômage si désagréable et humiliant que les gens étaient prêts à accepter des emplois ordinaires à des salaires très bas juste pour éviter le chômage. En punissant les plus pauvres, le capitalisme crée une base de référence basse pour l'échelle des salaires et tire toute l'échelle vers le bas.

La police ne joue plus un rôle aussi direct dans la sélection des personnes à aider, mais elle inflige encore une bonne partie de la peine. Comme nous le savons, une grande part du travail de la police a pour but de rendre la vie désagréable pour les chômeurs de la rue.

L'essor de la police moderne coïncide également avec l'essor de l'éducation publique. Les écoles publiques habituent les enfants à la discipline du lieu de travail capitaliste; les enfants sont séparés de leur famille pour effectuer une série de tâches aux côtés des autres, sous la direction d'une figure d'autorité, selon un calendrier régi par une horloge. Le mouvement de réforme scolaire des années 1830 et 40 visait également à façonner le caractère moral des élèves. L'effet était censé être que les étudiants se soumettraient volontiers à l'autorité, qu'ils seraient capables de travailler dur, d'exercer un contrôle de soi et de retarder la gratification.

En fait, les concepts de bonne citoyenneté issus du mouvement de réforme scolaire étaient parfaitement alignés avec les concepts de criminologie qui étaient inventés pour classer les gens dans la rue. La police devait se concentrer non seulement sur le crime, mais sur les types de criminels - une méthode de profilage étayée par de prétendues références scientifiques. Le «délinquant juvénile», par exemple, est un concept commun à la scolarisation et à la police - et a aidé à relier les deux activités dans la pratique.

Cette idéologie de la bonne citoyenneté était censée avoir un grand effet dans la tête des étudiants, les encourageant à penser que les problèmes de la société proviennent des actions des «méchants». Selon le réformateur Horace Mann, un objectif clé de la scolarisation devrait être d'implanter un certain type de conscience chez les élèves - afin qu'ils disciplinent leur propre comportement et commencent à se contrôler . Pour reprendre les termes de Mann, l'objectif était que les enfants «pensent au devoir plutôt qu'au policier».

Inutile de dire qu'un schéma analytique pour diviser la société entre les bons et les méchants est parfait pour identifier les boucs émissaires, en particulier les raciaux. Un tel schéma moraliste était (et est) également un concurrent direct d'une vision du monde consciente des classes, qui identifie l'antagonisme fondamental de la société comme le conflit entre exploiteurs et exploités. L'activité policière va donc au-delà de la simple répression: elle «enseigne» une idéologie de la bonne et de la mauvaise citoyenneté qui concorde avec les leçons de la classe et de l'atelier.

Le point global ici est que l'invention de la police faisait partie d'une expansion plus large de l'activité de l'État pour prendre le contrôle du comportement quotidien de la classe ouvrière. La scolarité, les mauvais secours et le travail de la police visaient tous à façonner les travailleurs pour qu'ils deviennent utiles et fidèles à la classe capitaliste.

* * * * *

Le prochain point général concerne quelque chose que nous savons tous, et c'est ceci:

Il y a la loi… et puis il y a ce que font les policiers .

Tout d'abord, quelques mots sur la loi: Malgré ce que vous avez peut-être appris en cours d'instruction civique, la loi n'est pas le cadre dans lequel la société fonctionne. La loi est le produit du fonctionnement de la société, mais elle ne vous dit pas comment les choses fonctionnent vraiment. La loi est pas non plus un cadre pour la façon dont la société devrait fonctionner, même si certaines personnes tiennent à cet espoir.

La loi n'est vraiment qu'un outil parmi d'autres, entre les mains de ceux qui sont habilités à l'utiliser, pour influer sur le cours des événements. Les sociétés sont autorisées à utiliser cet outil car elles peuvent embaucher des avocats coûteux. Les politiciens, les procureurs et la police sont également habilités à utiliser la loi.

Maintenant, spécifiquement sur les flics et la loi. La loi contient beaucoup plus de dispositions qu'elles n'en utilisent réellement, de sorte que leur application est toujours sélective. Cela signifie qu'ils dressent toujours le profil de la partie de la population à cibler et choisissent les types de comportement qu'ils souhaitent changer. Cela signifie également que les flics ont une opportunité permanente de corruption. S'ils ont le pouvoir discrétionnaire de décider qui sera arrêté pour un crime, ils peuvent exiger une récompense pour ne pas avoir pris quelqu'un.

Une autre façon de voir l'écart entre la loi et ce que font les flics est d'examiner l'idée commune que la punition commence après la condamnation par un tribunal. Le fait est que quiconque a traité avec les flics vous dira que la punition commence au moment où ils vous imposent les mains. Ils peuvent vous arrêter et vous mettre en prison sans jamais porter plainte. C'est une punition, et ils le savent. Sans parler de la violence physique que vous pourriez subir ou de la façon dont ils peuvent vous embêter même s'ils ne vous arrêtent pas.

Donc, les policiers arrêtent des gens tous les jours sans ordonnance du tribunal, et ils punissent les gens tous les jours sans jugement. Il est donc évident que certaines des fonctions sociales clés de la police ne sont pas inscrites dans la loi. Ils font partie de la culture policière que les policiers apprennent les uns des autres avec les encouragements et les directives de leurs commandants.

Cela nous ramène à un thème que j'ai abordé au tout début de ce texte. La loi traite des délits et les individus sont accusés de délits. Mais la police a vraiment été inventée pour faire face à ce que les travailleurs et les pauvres étaient devenus dans leurs expressions collectives : les flics s'occupent des foules, des quartiers, des groupes cibles de la population - toutes des entités collectives.

Ils peuvent utiliser la loi comme ils le font, mais leurs directives générales leur viennent comme politique de leurs commandants ou de leur propre instinct de flics expérimentés. Les directives politiques ont souvent un caractère collectif - par exemple, pour prendre le contrôle d'un quartier indiscipliné. Ils décident de le faire, puis ils déterminent quelles lois utiliser.

C'est le sens des politiques de «tolérance zéro». L'objectif est d'intimider et d'exercer un contrôle sur une masse de personnes en agissant sur quelques-uns. De telles tactiques ont été intégrées au travail de la police depuis le tout début. La loi est un outil à utiliser sur les individus, mais le véritable objectif est de contrôler le comportement de la plus grande masse.

* * * * *

Je vais utiliser mes dernières minutes pour parler de quelques alternatives.

L'un d'eux est un système judiciaire qui existait aux États-Unis avant l’essor de la police. C'est bien documenté pour Philadelphie, c'est donc l'exemple sur lequel je vais m’appuyer. La Philadelphie coloniale avait développé un système appelé les tribunaux mineurs dans lesquels la plupart des poursuites pénales ont eu lieu. Le maire et les échevins servaient de juges. Les pauvres économisaient de l'argent pour pouvoir payer les frais nécessaires à ce qu’une affaire soit entendue.

À l'époque, comme aujourd'hui, la plupart des délits étaient commis par des pauvres contre des pauvres. Dans ces tribunaux, la victime d'agression, de vol ou de diffamation faisait office de procureur. Un agent de police pourrait s'impliquer pour faire entrer l'accusé, mais ce n'est pas la même chose qu'un policier procédant à une arrestation. Toute l'action a été motivée par les désirs de la victime et non par les objectifs de l'État. L'accusé pourrait également poursuivre son accusateur.

Aucun avocat n'était impliqué de part et d'autre, la seule dépense était donc les honoraires du magistrat. Le système n'était pas parfait, car le juge était peut-être corrompu et la vie des pauvres ne cessait pas d'être misérable parce qu'ils gagnaient une affaire. Mais le système était assez populaire et a continué de fonctionner pendant un certain temps, même après qu'un système de police moderne et de procureurs d'État se soit développé en parallèle.

Le rôle croissant de la police, qui s'est accompagné de la création de postes de procureurs professionnels, a signifié que l'État mettait le pouce sur la balance de la justice. Au tribunal, vous pourriez espérer être traité comme innocent jusqu'à ce que votre culpabilité ait été établie. Avant d'arriver au tribunal, cependant, vous devez passer entre les mains des flics et des procureurs qui ne vous traitent certainement pas comme si vous étiez innocent. Ils ont la possibilité de faire pression sur vous ou de vous torturer pour vous faire avouer - ou de nos jours vous contraindre à un aveu sous la forme d'un accord sur le plaidoyer - avant de vous présenter devant le tribunal.

Aussi injuste que soit le système, dominé par les policiers et les procureurs, les tribunaux mineurs ont montré aux Philadelphiens qu'une alternative était possible qui ressemblait beaucoup plus à la résolution de conflits entre égaux.

C'est la clé - nous pouvons rendre une alternative disponible si nous abolissons les relations sociales inégales que la police a été inventée pour défendre. Lorsque les ouvriers de Paris ont repris la ville pendant deux mois en 1871, ils ont établi un gouvernement sous l'ancien nom de la Commune. Les débuts de l'égalité sociale à Paris ont sapé le besoin de répression et ont permis aux Communards d'expérimenter l'abolition de la police en tant que force d'État distincte, en dehors des citoyens. Les gens éliraient leurs propres agents de la sécurité publique, responsables devant les électeurs et soumis à un rappel immédiat.

Cela n'est jamais devenu une routine établie parce que la ville était assiégée depuis le premier jour, mais les Communards avaient la bonne idée. Pour vaincre un régime de répression policière, le travail crucial a été de se montrer à la hauteur du nom de la Commune, c'est-à-dire de bâtir une communauté autonome d'égaux. C'est encore à peu près ce que nous devons faire.

 David Whitehouse

* * * * *

Il s'agit d'un texte édité d'un discours que j'ai prononcé à Chicago fin juin 2012 lors de la conférence annuelle du socialisme . L'audio de la conférence est disponible sur wearemany.org , mais le texte ici corrige certaines erreurs que j'ai faites à l'époque, et j'ai apporté une révision substantielle à la section sur Charleston après ma visite en mars 2016.

Un merci spécial aux Caroliniennes du Sud Mary Battle, Alphonso Brown, Nic Butler, Sara Daise, Curtis Franks, Harlan Greene et Christine Mitchell pour leurs discussions éclairantes sur cette histoire.

Je travaille actuellement sur un traitement d'un livre sur le sujet pour Haymarket Books.

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Quelques sources.

Sur l'ordre public au Moyen-Âge européen:

Tigar, Michael. La loi et la montée du capitalisme . New York: Monthly Review Press, 2000.

Sur la classe ouvrière et la police en Angleterre:

Thompson, EP La création de la classe ouvrière anglaise . Millésime, 1966.

Farrell, Audrey. Crime, classe et corruption . Signets, 1995.

Pour un peu d'histoire aux États-Unis et un aperçu des fonctions de la police:

Williams, Kristian. Nos ennemis en bleu: la police et le pouvoir en Amérique . Édition révisée. South End Press, 2007.

Silberman, Charles E. Violence criminelle, justice pénale . Première édition. New York: Vintage, 1980.

La source clé sur l'évolution de la police dans les grandes villes des États-Unis:

Bacon, Selden Daskam. The Early Development of American Municipal Police: A Study of the Evolution of Formal Controls in a Changing Society. Deux volumes. Microfilms universitaires, 1939.

Sources spécifiques sur New York et Philadelphie:

«New Year's Amusements», New York Evening Post , 2 janvier 1828.

Gilje, Paul A. The Road to Mobocracy: Popular Disorder in New York City, 1763-1834. The University of North Carolina Press, 1987.

Steinberg, Allen. La transformation de la justice pénale: Philadelphie, 1800-1880. 1ère édition. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1989.

Sources spécifiques au Sud:

Chapman, Anne W. «Insuffisances du recensement de Charleston de 1848», The South Carolina Historical Magazine, vol. 81, n ° 1 (janvier 1980), 24-34.

Hinks, Peter P. Pour réveiller mes frères affligés: David Walker et le problème de la résistance des esclaves antebellum. Pennsylvania State University Press, 1996.

Powers, Bernard E. Black Charlestonians: A Social History, 1822-1885. University of Arkansas Press, 1994.

Schweninger, Loren. «Indépendance et entreprise des esclaves en Caroline du Sud, 1780–1865», The South Carolina Historical Magazine, vol. 93, no 2 (avril 1992), 101-125.

Wade, Richard C. L'esclavage dans les villes: le sud 1820–1860. Oxford University Press, 1964.

Sur les premières années de la scolarité publique aux États-Unis:

Bowles, Samuel et Herbert Gintis. La scolarisation en Amérique capitaliste: la réforme de l'éducation et les contradictions de la vie économique. Réimpression. Haymarket Books, 2011.

Tiré de https://worxintheory.wordpress.com/2014/12/07/origins-of-the-police/


Thomas Gosset - L’ordre moins le pouvoir


07.10.2021 à 13:08

Pourquoi nous sommes solidaires de Mimmo Lucano, le hors-la-loi

L'Autre Quotidien
13 ans et 2 mois de prison : c’est la condamnation incroyable prononcée en première instance par le tribunal de Locri contre Mimmo Lucano, l’ancien maire de Riace, en Calabre, suspendu en 2018, dont le crime est d’avoir hébergé et intégré des immigrants, faisant ainsi revivre ce village frappé par la désertification.

Texte intégral 2024 mots

13 ans et 2 mois de prison : c’est la condamnation incroyable prononcée en première instance par le tribunal de Locri contre Mimmo Lucano, l’ancien maire de Riace, en Calabre, suspendu en 2018, dont le crime est d’avoir hébergé et intégré des immigrants, faisant ainsi revivre ce village frappé par la désertification.

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Traité comme un criminel. Avant le procès, on lui a ordonné de quitter Riace. Il ne pouvait pas retourner dans son village, même pour rendre visite à son père âgé et malade. Il était considéré comme pire qu'un mafioso. Or, il se trouve que Mimmo Lucano n'est pas un mafioso, mais un citoyen honnête, bon et généreux. Une tête dure, comme beaucoup en Calabre. Nous sommes confrontés à une contradiction flagrante entre le droit et la justice. La loi n'est pas toujours en accord avec la justice. Souvent, pour rendre ou faire rendre justice, il faut changer une loi. Cela a été fait à de nombreuses reprises. Mais c'est un processus long et laborieux. Il faut parfois des batailles, des mouvements, des pétitions populaires, des référendums, pour que le parlement se décide à changer une loi injuste ou à promouvoir des droits.

Ce fut le cas avec le Statut des travailleurs. Il en était de même pour le ius soli (droit du sol). Il en va de même pour les crimes d'honneur, l'avortement, le divorce, et bien d'autres exemples pourraient être cités. La loi, qui est la base du droit, évolue, suit l'histoire et est mise à jour en fonction des changements historiques et politiques. Aux époques grecque et romaine, l'esclavage n'était pas illégal. Au Moyen Âge, les privilèges féodaux et le servage étaient légaux. Le droit n'est pas neutre.

La plupart du temps, il ne fait que codifier des règles, des conventions, des coutumes, déjà en usage. Il transforme le statu quo en loi. Il prend généralement acte des relations de pouvoir. Avec la Révolution française, la bourgeoisie montante a renversé l'ancien monde féodal, façonné à la mesure de l'aristocratie, serré par des contraintes, des privilèges et des règles qui empêchaient l'accumulation du capital, le libre marché et le développement industriel. Plus récemment, sous les gouvernements dirigés par Berlusconi, nous avons également vu des lois ad personam, des crimes déclassés ou faits disparaître du code du jour au lendemain.

Le droit a donc toujours été façonné par les intérêts de la ou des classes au pouvoir. C'est l'histoire. Les juges de Locri sont en dehors de l'histoire et du bon sens. Pour faire fonctionner le modèle Riace, un modèle d'accueil et d'inclusion étudié dans le monde entier, Mimmo Lucano a dû briser des lois anciennes et inadaptées. Comme celle, par exemple, qui ne donne pas aux enfants nés et étudiant en Italie le droit à la citoyenneté. Ou celle qui refuse les logements sociaux aux immigrants légaux qui résident en Italie depuis moins de 10 ans. Mimmo Lucano a inventé du travail et mis en mouvement une économie asphyxiée.

Pour ce faire, il a même dû inventer une monnaie alternative. Un moyen qui permettrait aux nouveaux arrivants de s'habiller et de manger jusqu'à ce que le ministère de l'Intérieur, dirigé à l'époque par Marco Minniti (et plus tard par Salvini), daigne transférer un peu d'argent pour payer les fournisseurs. À Riace, les maisons, les ateliers et les magasins avaient rouvert leurs portes. La ville s'était repeuplée, retrouvant une nouvelle vie, contrairement à tant de villes mortes en Calabre. Aux crocodiles qui pleurent sur les villages abandonnés, le maire de Riace avait montré un chemin concret vers la renaissance.

Une alternative au dépeuplement et à l'abandon des villages. Après l'éclatement du latifundium et la réforme agraire, la Calabre est entrée dans la modernité à un prix très élevé en termes d'émigration. Elle fournissait une main-d'œuvre bon marché pour le développement industriel du Nord et de l'Europe. Elle a détruit un artisanat florissant qui n'a pas pu résister à l'impact du marché des produits industriels. Même ceux qui avaient bénéficié de la réforme agraire ont été nombreux à abandonner la campagne en raison du manque de soutien public, qui visait principalement à faciliter la construction et les activités commerciales, ainsi que les emplois dans l'administration publique.

La Calabre est devenue une terre de consommation. Une économie dépendante et fonctionnelle de la croissance économique des régions du centre et du nord s'est développée. Avec une classe politique qui ne cherche qu'à intercepter le flux des dépenses publiques et à gérer les affaires et les malversations. Dans ce contexte, il n'y a pas de place pour la Calabre des villages, pour les communautés rurales, de colline et de montagne.

Mimmo Lucano nous a fait entrevoir (dans une petite réalité) une alternative possible, d'une manière innovante et solidaire de faire revivre nos villages. Il s'est heurté au caractère obtus de la bureaucratie et des politiciens qui ne s'intéressent qu'à leur intérêt personnel. Entre-temps, Marco Minniti, après avoir tout reçu (et plus) de son parti [le PD, ex-PCI, NdT], s'est assis dans le train confortable de la Fondation Leonardo [fondation de l'ex-Finmeccanica, appelée exactement Fondation Leonardo-Civilisation des machines (sic), NdT]. Mimmo, en revanche, a dû faire face à des magistrats qui, au lieu de poursuivre l'illégalité mafieuse, ont braqué les projecteurs sur ses délits. Engagé avec la conviction de faire le bien. C'était le seul moyen de sauver des vies, de faire avancer une véritable intégration, de débloquer des situations empêtrées dans les méandres de la bureaucratie ou retardées par des lois inadéquates.

Mimmo Lucano est un « hors-la-loi », il a agi en défiant des lois injustes ou erronées qui ne lui permettaient pas d'agir en faveur des immigrants et des habitants de Riace. Il n'est certainement pas un voleur ou un criminel, comme il y en a tant, même en costume croisé. Cette condamnation est une honte. Une grave injustice. Ceux qui n'acceptent pas l'injustice et luttent pour le changement n'ont d'autre choix que de se ranger à ses côtés, montrant ainsi qu'il n'est pas seul et isolé, mais un point de référence.

Gaetano Lamanna , il manifesto, 3/10/2021
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala


La lettre de prison de Mimmo Lucano lue au peuple sur la place de Riace

“Il est inutile de vous dire que j’aurais voulu être présent avec vous non seulement pour les salutations formelles mais pour quelque chose en plus, pour parler sans nécessité et l’obligation d’écrire, pour profiter de cette sensation de spontanéité, pour sentir l’émotion que les paroles créent dans l’âme, enfin pour vous remercier un par un, tous, pour une accolade collective forte, avec toute l’affection dont les êtres humains sont capables.

A vous qui êtes un peuple en route vers un rêve d’humanité, vers un lieu imaginaire de justice, à vous qui mettez votre engagement quotidien pour défier même l'inclémence du temps. Je vous dis merci.

Le ciel est traversé par de nuages sombres, les mêmes couleurs, la même vague noir qui traverse les cieux d’Europe, qui bouchent la vue des horizons indescriptibles de cimes, abysses, terres, douleurs et croix, cruauté de nouvelles barbaries fascistes.

Ici, dans cet horizon, il y a les peuples. Et avec eux les souffrances, les luttes et les conquêtes, les faits se croisent avec les événements politiques, les problèmes cruciaux de toujours aux menaces d’expulsions renouvelées, aux attentats, à la mort et à la répression.

Aujourd’hui, dans ce lieu de frontière, dans ce petit pays du sud de l’Italie, terre de souffrance, d'espoir et de résistance, on vit un jour historique.

L’histoire, c’est nous. Avec nos choix, nos convictions, nos erreurs, nos idéaux, nos espoirs de justice que personne ne pourra jamais effacer.

Un jour viendra où les droits humains seront plus respectés, il y aura plus de paix que de guerre, plus d’égalité, plus de liberté que de barbarie. Il n’y aura plus de gens qui voyagent en business class et d’autres entassés comme de la marchandise humaine qui arrive des ports coloniaux avec les mains agrippées aux vagues de la mer de la haine.

Sur ma situation personnelle et sur mes aventures judiciaires je n’ai pas grand-chose à rajouter par rapport à ce qui a déjà été largement raconté.

Je n’ai pas de rancœur ni de revendications envers personne.

En revanche je voudrais dire à tout le monde, que je n’ai aucune honte, rien à cacher.

Je referais les mêmes choses, qui ont donné un sens à ma vie. Je n'oublierai jamais ce merveilleux fleuve de solidarité.

Je vous garderai longtemps dans mon cœur.

Il ne faut pas renoncer, si on reste unis et humains, on pourra caresser le rêve de l’utopie sociale.

Je vous souhaite d’avoir le courage de rester seuls et l’ardeur de rester ensemble sous les mêmes idéaux.

D’être désobéissants à chaque fois qu’on reçoit des ordres qui humilient notre conscience.

De mériter qu'on nous appelle « rebelles », comme ceux qui refusent d'oublier face à ce temps d'amnésies obligatoires.

D’être si obstiné que l’on continue à croire, contre toute évidence, que cela vaut la peine d’être hommes et femmes.

De continuer à marcher malgré les chutes, les trahisons et les défaites, parce que l’histoire continue, même après nous, et quand elle dit « adieu », en réalité c’est un « au revoir ».

Il nous faut nous souhaiter de maintenir vivante la certitude qu’il est possible d'être contemporain de tous ceux qui vivent animés par la volonté de justice et de beauté, partout, parce que les cartes de l’âme et du temps n’ont pas de frontières.”

Mimmo Lucano


04.10.2021 à 13:04

Comprendre et combattre le fascisme et la fascisation

L'Autre Quotidien
Si la classe dominante n’a pas encore besoin du fascisme, elle en prépare les conditions au cas où l’évolution de la situation sociale le rendrait nécessaire. Dans cette préparation de l’hypothèse fasciste comme dernier recours, la classe dominante entretient deux fers au feu : la tolérance vis-à-vis de groupes plus ou moins explicitement fascistes d’une part et l’accélération de la fascisation de l’appareil d’État d’autre part. Dans ce contexte il est illusoire de combattre le fascisme en sous-estimant la gravité de la fascisation de l’appareil d’État. Il est tout aussi illusoire de sous-estimer le combat contre les groupes explicitement fascistes.

Texte intégral 7061 mots
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Le 24 octobre 2009 à Paris, au Centre International de Culture Populaire, je donnais une conférence sur le fascisme. Plus de 10 ans après le média en ligne antifasciste « ACTA » me demandait de l’actualiser pour son site qui le publia le 27 mars 2021 avec l’introduction suivante : « Nous avons tenu à retranscrire son contenu, tant il nous paraît d’une actualité brûlante, dans un contexte où le fascisme structure une part de plus en plus importante du champ politique français. Cette formation nous semble essentielle pour les nouvelles générations antifascistes qui s’engagent dans une séquence où le fascisme va être un sujet et un objet de lutte central (notamment dans la perspective des élections présidentielles à venir).

Les approches parcellaires du fascisme

Il existe une multitude de définitions « spontanées » du fascisme. Celles-ci sont en apparence « spontanées » au sens où les personnes qui en parlent ne les réfèrent pas à un corpus théorique précis ou à une analyse du fascisme identifiée. Au-delà de l’apparence cependant, ces définitions sont le reflet des luttes idéologiques entre classes sociales. En particulier le discours dominant sur le fascisme transmis par une multitude de canaux constituant les « appareils idéologiques d’État » (discours médiatique, contenus des enseignements des cours d’histoire, contenus et formes des commémorations, etc.), contribue à imposer « spontanément » certaines définitions et à en éliminer d’autres. Ainsi par exemple l’occultation du lien entre capitalisme et fascisme résumée dans le slogan de la bourgeoisie des années 1930 « plutôt Hitler que le Front populaire » contribue à nous habituer à détacher le fascisme de sa dimension de classe. Il est en conséquence essentiel de renouer avec une analyse systémique du fascisme. Ce dernier n’est jamais simplement le fait d’un homme et de sa folie ou d’une organisation fasciste accédant seule au pouvoir et bafouant la « démocratie ». Il est un résultat logique d’un système dans un contexte de rapports de force entre classes sociales précis. Il est un mode de gestion du rapport de classes dans un contexte de crise économique et de crise politique menaçant les classes dominantes.

Regardons du côté des définitions « spontanées » du fascisme. La première de ces définitions consiste à le réduire à sa forme dictatoriale ou violente et à l’opposer ainsi à la « démocratie ». Que le fascisme soit violent et dictatorial est une évidence. Que ce soient ces dimensions qui le distinguent d’autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. Faut-il rappeler que se sont de bons « républicains » qui ont massacré à grande échelle et férocement les communards ? Faut-il remettre en mémoire que c’est la « République » qui instaura pendant des décennies une violence systémique dans les colonies ? Réduire le fascisme à la violence ou à la dictature c’est ainsi s’empêcher de comprendre les liens qu’il a avec le système capitaliste, c’est couper le fascisme comme idéologie et comme mode d’exercice du pouvoir de sa base matérielle, c’est-à-dire des intérêts de classe.

Une seconde idée « spontanée » est de définir le fascisme par sa dimension raciste. On insiste alors sur la racialisation qu’il opère, sur la division qu’il entretient au sein des classes populaires, sur sa construction de « boucs émissaire ». Que le fascisme soit raciste est également une évidence. Que ce soit le racisme qui le distingue des autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. En témoignent les multiples séquences historiques de racisme d’État avant et après les victoires fascistes des années 1930. Du traitement des « tsiganes » à celui des indigènes coloniaux en passant par l’antisémitisme, le racisme fut présent dans les périodes dites « démocratiques » depuis la naissance du capitalisme. Une nouvelle fois cette approche du fascisme conduit à couper celui-ci de sa base matérielle ou de classe.

Une troisième idée « spontanée » du fascisme consiste à le définir par une ou plusieurs de ses formes historiques, le plus souvent ses formes nazie ou mussolinienne. Cette approche occulte que le fascisme comme forme du pouvoir est doté d’une dynamique historique, c’est-à-dire qu’il adapte ses formes aux besoins du contexte. Il en est du fascisme comme du racisme pour lequel la forme historique peut varier pour préserver le fond. Le racisme a ainsi historiquement pris une forme biologique, puis après la défaite du nazisme et les luttes anticoloniales une forme « culturaliste », avant d’adopter aujourd’hui une forme « civilisationnelle » dans ses versions que sont l’islamophobie, la négrophobie, le racisme anti-rom ou anti-asiatique. Ceux qui adoptent cette approche attendent les défilés de chemises brunes. Ils oublient ainsi que le fascisme contemporain peut très bien s’accommoder du costume cravate ou du jeans.

Ces idées « spontanées », loin d’être neutres, aboutissent toutes à découpler le fascisme de sa base matérielle. L’approche parcellaire du fascisme empêche de saisir les liens entre ces différentes dimensions c’est-à-dire occulte la dimension systémique du fascisme.

Un fond de classe et des formes nationales et historiques

Le fascisme comme toutes les formes politiques est un concept soulignant ce qu’il y a de commun à de nombreuses réalités matérielles. Le concept d’arbre décrit ainsi ce qu’il y a de commun entre un chêne, un pin ou un baobab. Si le chêne est différent du baobab, ils appartiennent néanmoins tous les deux à la catégorie arbre. Le fascisme est ainsi un « fond » pouvant se traduire par une multitude de « formes ». L’enjeu de cette précision est de taille. Sans elle les formes contemporaines du fascisme deviennent imperceptibles. Les fascistes contemporains prennent dans leur grande majorité soin de se distinguer des formes historiques antérieures délégitimées par l’expérience historique du fascisme et les horreurs qui l’ont accompagnées.

La variabilité historique du fascisme est accompagnée d’une variabilité géographique ou nationale. Hier comme aujourd’hui le fascisme ne peut pas être indifférent aux héritages et aux histoires nationaux. Plusieurs aspects distinguaient le nazisme du mussolinisme ou du pétainisme. Les argumentaires antisémites par exemple n’avait pas la même place dans ces différents régimes fascistes. Il en est de même aujourd’hui où le discours fasciste s’adapte aux différents contextes nationaux. Le thème d’une pseudo « défense de la laïcité » n’a ainsi pas le même poids dans les différents discours fascistes nationaux. Il convient de se défaire de l’idée de l’existence d’une forme unique et pure du fascisme. Le fascisme n’a jamais de forme pure, il est toujours historiquement et nationalement situé.

De la même façon le fascisme ne peut pas se diagnostiquer à partir du discours qu’il tient sur lui-même. Très peu de fascistes aujourd’hui se définissent publiquement et explicitement comme fascistes. C’est d’ailleurs un des éléments de distinction de la période d’avant 1945 et de celle d’aujourd’hui. Beaucoup de militants antifascistes sous-estiment la victoire populaire qu’a été la défaite du nazisme ou n’en mesurent pas toutes les conséquences. Le mouvement ouvrier, le mouvement antifasciste et le mouvement anticolonial ont imposé durablement une frontière de légitimité rendant impossible ou difficile de se revendiquer explicitement du fascisme aujourd’hui. Le fascisme est ainsi contraint de se présenter différemment, de faire passer en contrebande sa marchandise en quelque sorte. Le combat essentiel aujourd’hui n’est pas de chasser le fasciste explicite mais de déceler l’idéologie fasciste dans des mouvements qui ne le revendiquent pas. Ceux-ci peuvent prendre des visages multiples pour neutraliser la frontière de légitimité posée par nos luttes : défense de la République, défense de la Nation, défense de la laïcité et même national-communisme, nationalisme socialiste, etc.

Le fascisme contemporain s’adapte au contexte actuel et prend donc une forme dominante différente des visages qu’il a pu avoir dans le passé. La lutte antifasciste ne peut en conséquence pas être limitée aux groupes explicitement fascistes.

Les approches idéalistes du fascisme

L’idéalisme est un courant philosophique expliquant le monde par les idées et leurs évolutions. Il s’oppose à un autre courant, le matérialisme, expliquant la réalité par les facteurs matériels et leurs évolutions. Les premiers expliquent la réalité sociale à partir des idées et les seconds expliquent les idées et théories à partir de leurs bases matérielles. Dans l’approche idéaliste du fascisme ce dernier s’explique par l’action d’un homme [Hitler, Mussolini, Pétain, Jean-Marie Le Pen]. Il n’y aurait aucun intérêt matériel en jeu dans l’avènement du fascisme mais simplement l’action néfaste d’un homme et de ses idées. On comprend dès lors l’intérêt de la classe dominante à diffuser des approches idéalistes du fascisme.

Refuser ces approches idéalistes ne signifie pas que les idées n’ont aucun rôle et qu’il est inutile de mener la bataille des idées. Simplement les idées à elles seules ne peuvent pas expliquer l’avènement du fascisme. Ces explications passent sous silence des questions aussi importantes que : « pourquoi ces idées prennent-elles dans certaines circonstances historiques et pas dans d’autres ? » ou « qui a intérêt à l’émergence des théorisations fascistes dans certains contextes précis ? ». Poser ces questions conduit en effet à s’interroger sur le rôle de la classe dominante dans l’émergence de forces fascistes et dans l’avènement d’un régime fasciste.

Toutes les explications en termes de « manipulateurs », de « gourous », de « charisme d’un leader », de « stratégie d’une organisation politique », etc., conduisent à une lutte inconséquente contre le fascisme en centrant celle-ci sur l’élimination ou la neutralisation des « perturbateurs » [par l’interdiction d’une organisation, la condamnation d’un leader, la mise en avant d’un « Front Républicain » pour faire barrage, etc.] en laissant de côté le système économique et social qui leur donne naissance, qui les encourage à certains moments et qui les appelle au pouvoir lorsqu’il est sérieusement mis en danger. Il ne suffira donc pas d’éradiquer des fascistes ou de les neutraliser [même s’il faut bien sûr le faire] pour éliminer définitivement le fascisme. Seul est un antifasciste conséquent celui qui ne se contente pas de combattre les fascistes explicites pour étendre le combat jusqu’au système social qui l’engendre. Un antifascisme conséquent ne peut pas ne pas être un anticapitalisme.

Cette explication idéaliste niant le lien entre capitalisme et fascisme présente donc le fascisme comme un accident de l’histoire lié aux circonstances particulières de la première guerre mondiale et au traumatisme qu’elle a constitué. Dans ce contexte de confusion sociale et de crise morale, des « manipulateurs » auraient trouvé le chemin de l’accès au pouvoir en s’appuyant sur le besoin de cadre et de stabilité des masses populaires frappées de plein fouet par la paupérisation. Le fascisme comme le bolchévisme seraient ainsi des accidents de l’histoire libérale. On retrouve cette thèse dès les années 1920 dans les écrits du dirigeant radical italien Francesco Nitti. On la retrouve également après la seconde guerre mondiale dans les analyses du leader du parti libéral italien Benedetto Croce pour qui le fascisme et le communisme sont tous deux de simples parenthèses historiques liées à des circonstances particulières. Bien sûr à aucun moment ces analyses ne s’interrogent sur les liens entre les classes sociales et le fascisme. L’intérêt d’une telle approche pour la classe dominante est de présenter le fascisme comme un phénomène du passé ne pouvant pas se reproduire aujourd’hui.

Une deuxième explication idéaliste du fascisme consiste à l’analyser comme une exceptionnalité nationale de certains pays. Le fascisme ne serait que le résultat logique des histoires allemande et italienne. Le fascisme serait le fait des pays ayant connu une unification tardive et une industrialisation rapide menées sous la direction d’une classe féodale se mutant en classe capitaliste. Les autres pays capitalistes seraient ainsi préservés du fascisme par leur héritage historique différent. Les chercheurs anglais Brian Jenkins et Chris Millington ont largement documenté la prédominance de cette thèse « exceptionnaliste » dans les analyses françaises du fascisme [le fascisme comme caractéristique spécifique et exceptionnelle de certaines histoires nationales] dans leur ouvrage paru en 2020 : “Le fascisme français : Le 6 février 1934 et le déclin de la République”.

Une troisième analyse idéaliste du fascisme consiste justement à le présenter comme un anticapitalisme. Des groupes fascistes eux-mêmes n’hésitent pas à se présenter comme révolutionnaires ou anticapitalistes [ou anti-mondialisation, anti-Europe du capital, etc.]. Le terme de « totalitarisme » a été propulsé idéologiquement pour mettre dans le même sac des théories anticapitalistes et le fascisme. Dans les cours d’histoire les enfants apprennent ainsi que nazisme et communisme appartiennent à une même catégorie de régime. Les grands médias reprennent également régulièrement cet amalgame. Ce faisant ce sont toutes les tentatives d’émancipation sociale et politique qui sont délégitimées. Elles seront toutes présentées comme des fascismes parce que justement anticapitalistes.

Le pseudo « anticapitalisme » des fascistes n’est jamais la critique du capitalisme comme système. Il est généralement la critique du capitalisme des autres pays c’est-à-dire des concurrents du capitalisme français. C’est pourquoi il est fréquent d’entendre des fascistes critiquer le capitalisme états-unien ou allemand mais on n’entend jamais ces derniers critiquer sérieusement [cela peut arriver de manière conjoncturelle, tactique, momentanée] le capitalisme de leur nation. La critique du capitalisme comme système conduit en effet à une analyse de classe alors que la critique du capitalisme des concurrents conduit à la défense des intérêts de ma bourgeoisie contre ceux des intérêts des autres bourgeoisies. Le fascisme tente ainsi de récupérer par le nationalisme bourgeois les colères et révoltes anticapitalistes en essayant de les canaliser vers des cibles compatibles avec les intérêts de la classe dominante nationale. Dans chaque nation les fascistes s’inscrivent ainsi dans les intérêts de leur classe dominante confrontée aux contradictions d’intérêt avec les autres capitalismes, c’est-à-dire aux contradictions inter-impérialistes. C’est pourquoi les mêmes qui se disent anticapitalistes peuvent aussi se proclamer contre l’indépendance des colonies, celle-ci étant en contradiction avec les intérêts de la classe dominante.

Le capitalisme est d’abord un système social et économique basé sur l’exploitation, c’est-à-dire l’extorsion de la plus-value. Être anticapitaliste c’est agir pour abattre ce système et le remplacer par un autre exempt de l’exploitation, c’est-à-dire sans propriété privée des moyens de production. C’est pourquoi les fascistes ne peuvent pas être anticapitalistes. C’est pourquoi le combat idéologique antifasciste ne peut pas faire l’économie de la critique du programme économique des fascistes. Ceux-ci défendent la propriété privée, s’opposent à la hausse des salaires et des prestations sociales, refusent la taxation du capital, condamnent toute réduction du temps de travail, se prononcent pour l’allongement des durées de cotisations pour la retraite ou les prestations chômage, etc.

Une quatrième explication idéaliste du fascisme consiste à le définir d’abord par son racisme et ses discours à l’encontre de l’immigration. De nouveau le lien entre capitalisme et fascisme est ainsi occulté. Que le fascisme soit raciste est une évidence. Mais encore faut-il se poser la question de la fonction sociale et idéologique de ce racisme [qui au demeurant est loin de se limiter à la galaxie fasciste]. En présentant l’immigration comme cause des difficultés sociales, il s’agit pour les fascistes d’éloigner les prises de conscience des véritables causes qui sont liées au capitalisme en tant que système ne pouvant que générer [du fait même des lois de son fonctionnement] des crises et les paupérisations et précarisations qui vont avec.

Comme on le saisit tout n’est pas faux dans les explications idéalistes du fascisme. Il est vrai que le fascisme historique [tel que nous l’avons connu dans les années 1930] se caractérise par l’existence de leaders charismatiques, qu’il se développe dans les circonstances traumatisantes issues de la première guerre mondiale, que certaines histoires nationales ont été des terrains favorables au fascisme, que le racisme est un trait commun à tous les fascismes, etc. Ces vérités descriptives sont cependant systématiquement coupées de la question de la base matérielle c’est-à-dire des intérêts de classe que défend le fascisme.

Le pseudo « anticapitalisme » des fascistes

Le premier aspect du discours fasciste est son pseudo « anticapitalisme ». Des fascistes peuvent certes dans certaines périodes historiques se faire le porte-parole de révoltes sociales mais c’est toujours pour les détourner ou les dévoyer des véritables cibles des classes populaires. Un Alain Soral n’hésite ainsi pas à se réclamer de la « gauche du travail » en se proclamant simultanément à « la droite des valeurs ». C’est pourquoi nous devons apprendre à nous adresser à des personnes attirées par les fascistes pour leurs discours sur la « droite des valeurs ». Ces personnes sont dans une révolte que les fascistes dévoient. Nous sommes en présence d’une « révolte dévoyée ». Si le dévoiement doit être combattu, la révolte, elle, est saine.

Le second aspect du discours des fascistes se situe dans la nature des critiques faites au capitalisme [à la mondialisation, à l’Europe, etc.]. Ce qui est reproché au gouvernement en place, c’est sa « mollesse » par rapport aux pays capitalistes concurrents, c’est la défense jugée insuffisante de la « nation », c’est la pseudo absence de fermeté à l’égard des syndicats et des revendications sociales. À aucun moment le système capitaliste en tant que tel n’est remis en cause. Il est possible que soit critiqué tel ou tel aspect du capitalisme mais jamais ce dernier comme système. Les aspects du capitalisme critiqués par les fascistes sont toujours ceux correspondants aux colères sociales les plus importantes du moment. La logique ici présente est celle de la critique d’une partie pour préserver le tout, de la critique d’un aspect pour protéger le système.

La troisième dimension du discours fasciste est la fameuse défense des valeurs que nous avons évoquée plus haut à propos d’Alain Soral. L’approche commune à toutes les versions du fascisme est l’approche organiciste, c’est-à-dire qu’elles conçoivent la société comme un organisme dans lequel chaque élément a une place « naturelle » intangible. Selon cette approche la société est un organisme à l’image d’un corps humain et les classes sociales correspondraient aux différents organes de ce corps. Dans cette logique les classes sociales ne devraient pas s’opposer mais collaborer. Les rapports sociaux idéaux pour eux sont ceux qui respectent ces équilibres pseudo naturels que seraient la soumission de la femme à l’homme, du salarié à son patron, des gouvernés aux gouvernants. L’origine de ces « équilibres naturels » et leur fonction sociale sont évacuées de l’analyse. Ce faisant, ce qui est occulté, c’est que loin d’être naturels ces « équilibres naturels » produisent une hiérarchie sociale au service du capitalisme. Certains discours contemporains fascistes peuvent sembler contradictoires avec nos propos. Le Rassemblement national n’hésite pas aujourd’hui à se déclarer pour les droits des femmes ou pour la laïcité alors que toute l’histoire de ce courant de pensée témoigne de l’inverse. Cette « conversion » survient justement au moment où la laïcité comme les droits des femmes sont instrumentalisées par la classe dominante contre l’immigration, les musulmans ou supposés tels, les habitants des quartiers populaires, etc. La laïcité et les droits des femmes deviennent défendables à condition d’être intégrés à une logique islamophobe et/ou de « choc des civilisations ».

Le quatrième trait distinctif du discours des fascistes est la négation et l’opposition à la lutte des classes. Celle-ci est considérée comme affaiblissant la « nation » face aux concurrents. La fameuse unité nationale qu’ils défendent suppose la négation de l’existence de classes sociales aux intérêts divergents, c’est-à-dire de classes entrant inévitablement en lutte les unes contre les autres. Niant ce moteur de l’histoire qu’est la lutte des classes, les fascistes ne peuvent que se rabattre sur une présentation de « l’ordre » comme moteur de l’histoire. C’est pourquoi les fascistes considèrent que se sont les grands hommes et les élites qui font l’histoire. Hier avec des théories sur les races inférieures et aujourd’hui avec des discours sur le « choc des civilisations », c’est l’idée d’une hiérarchie naturelle des peuples au niveau international et celle d’une hiérarchie tout aussi « naturelle » des élites à l’échelle nationale, qu’ils défendent.

Une cinquième caractéristique du discours fasciste est l’explication qu’il avance des crises sociales. Alors que celles-ci sont le résultat du fonctionnement même du capitalisme, elles sont expliquées par les fascistes par la « mauvaise gestion », par « l’anarchie », par « l’absence de fermeté » des gouvernements successifs, par « la soumission aux mondialisme », etc. Une telle analyse conduit à un appel à « l’ordre », à la « fermeté », à la « priorité nationale », etc. Autrement dit, les réponses proposées aux crises du capitalisme consistent à exiger le renforcement des idéologies et pratiques historiquement liées au capitalisme. Le système qui engendre les crises est présenté comme solution à ces crises.

Enfin parmi les spécificités essentielles du discours fasciste on trouve la critique du parlementarisme dans une logique du « tous pourris ». Ils s’appuient pour ce faire sur de réels scandales du parlementarisme tel que nous le connaissons [non représentativité sociale des élus, carence de légitimité liée au fort taux d’abstention des classes populaires, poids prédominant de l’exécutif, etc.]. C’est pourquoi le discours antifasciste ne peut pas consister en une défense du parlementarisme qui n’est pas le nôtre mais qui est celui de la classe dominante. Il convient également de visibiliser les différences absolues entre la critique du parlementarisme des progressistes et celle des fascistes. Si eux critiquent le parlementarisme sur la base d’une exigence de moins de démocratie, notre critique se déploie elle sur la base d’une exigence de plus de démocratie directe. Ils pensent qu’il y a trop de démocratie, nous pensons qu’il n’y en a pas assez.

L’anticapitalisme des fascistes est toujours de façade, partiel, conjoncturel. Leur critique du parlementarisme dominant se déploie en direction d’une restriction des droits et libertés démocratiques alors même que le scandale de ce parlementarisme se situe dans une démocratie formelle et de façade.

Connaître l’héritage théorique antifasciste

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Nous ne sommes pas les premiers à avoir tenté de comprendre la nature politique du fascisme. Il y a des générations de militants qui se sont battus avant nous et qui ont essayé d’analyser le fascisme avant nous. Nous disposons d’un héritage nous permettant d’éviter des erreurs qui ont été dramatiques dans le passé. Bien sûr cet héritage doit être adapté aux réalités contemporaines et aux nouveaux visages du fascisme. Sans être exhaustif, il n’est pas inutile de rappeler quelques-uns de ces héritages.

Commençons par la définition du fascisme lui-même. Un des premiers acquis des débats contradictoires qui ont caractérisé l’antifascisme est sa caractérisation de classe du fascisme. La nécessité de distinguer la nature de classes du fascisme d’une part et les classes qu’il mobilise pour accéder au pouvoir d’autre part, est un des acquis importants dont nous sommes héritiers. Si les cibles du fascisme sont les classes populaires et les couches moyennes déclassées, en cours de déclassement ou en crainte de déclassement, les intérêts de classe défendus par les fascistes sont ceux de la classe dominante et même d’une fraction particulière de cette classe, celle liée au capital financier.

Cette fraction de la bourgeoisie que Lénine définissait comme « la fusion du capital bancaire et du capital industriel » prend la forme de grands groupes industriels et financiers ou de fonds spéculatifs ne se contentant pas du profit moyen de chaque marché national mais étant à la recherche d’un profit maximum sur le marché mondial. Le capital financier n’hésite pas à déplacer ses capitaux d’une branche à l’autre, d’un pays à l’autre dans la quête d’une force de travail la moins payée possible afin de maximiser son profit. Logiquement la concurrence au sein de ce capital financier mondial est féroce. Chaque capital financier national s’appuie dès lors sur son État national pour défendre ses intérêts face aux autre capitaux nationaux et à leurs États. C’est pourquoi le capital financier national se caractérise aussi par son caractère chauvin. Si les multinationales regroupent des capitaux appartenant à des actionnaires de plusieurs pays, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont plus un ancrage national. Ce regroupement de capitaux de plusieurs pays se réalise toujours sous la direction ou la domination d’un groupe industriel et/ou financier d’un pays. Chaque multinationale du point de vue de ses capitaux est en fait nationale du point de vue du groupe dirigeant. Ce dernier peut s’appuyer sur la politique étrangère de son État pour faire avancer ses intérêts, c’est-à-dire maximiser ses profits. C’est cette fraction du capital, la plus réactionnaire, la plus impérialiste et la plus chauvine qui dans certaines circonstances a besoin du fascisme pour maintenir ses profits.

Georges Dimitrov formule en 1935 une définition du fascisme qui reste, selon moi, d’une actualité brûlante. Ce communiste bulgare accusé par les nazis de l’incendie du Reichstag et qui transforme son audition devant les juges en procès du fascisme, définit le fascisme comme suit : « une dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capitalisme financier ». Le fascisme est donc à la fois en continuité avec le pouvoir classique de la bourgeoisie [dans les deux cas il s’agit d’un capitalisme et d’une bourgeoisie dominante] et en rupture avec lui [en ce qui concerne les moyens terroristes mobilisés par cette classe dominante]. D’autres analyses antifascistes se sont interrogées sur les circonstances historiques de développement du fascisme. Le communiste allemand August Thalheimer définit ainsi en 1929 le fascisme comme un régime d’exception prenant une forme bonapartiste, c’est-à-dire que la classe dominante confie le pouvoir à un « Bonaparte » afin de sauvegarder son pouvoir économique.

Ces analyses reliant fascisme et analyse de classe mettent en exergue que le fascisme se développe quand la classe dominante se sent menacée par le développement des luttes sociales, qu’il devient une hypothèse crédible pour cette classe lorsqu’elle est confrontée à une crise de légitimité et à une crise de gouvernementalité. C’est donc la classe dominante qui fait appel au fascisme lorsque son pouvoir lui semble menacé. C’est pour cette raison que les facteurs menant à une révolution et celles menant au fascisme sont fréquemment réunis simultanément. Le communiste anglais Palme Dutt développe ainsi en 1934 la thèse du fascisme comme résultat de trois circonstances : une bourgeoisie affaiblie par le développement des luttes sociales et une crise de légitimité ; une bourgeoisie restant cependant encore forte ; des couches moyennes déstabilisées et subissant un processus de déclassement. Dans ces circonstances, l’enjeu est la récupération de la révolte montante des classes populaires paupérisées et encore plus de la révolte grandissante des couches moyennes en voie de déclassement. Celles-ci orienteront-elles leurs colères contre le capitalisme ou contre un autre groupe social [les étrangers, les juifs, les musulmans, etc.] ? Telle est la question que se pose la classe dominante dans ces circonstances.

Souligner que le fascisme est en lien avec les intérêts de la classe dominante en général et avec ceux du capital financier en particulier ne signifie pas que nous sommes en présence d’un complot. Les fascistes ne sont pas seulement les outils de la classe dominante. Cette dernière estime généralement qu’elle pourra canaliser, contrôler ou limiter le fascisme. Le communiste italien Antonio Gramsci insiste ainsi sur le fait que les fascistes disposent d’une autonomie relative par rapport à la classe dominante. Ils jouent des luttes de pouvoir entre les différentes fractions du capital pour faire avancer leur propre agenda en se posant progressivement comme le dernier et seul recours face à la menace d’une révolution sociale. Il y a donc une offre de fascisme constituée par les organisations fascistes et une demande de fascisme constituée par d’abord certaines fractions de la classe dominante puis par des fractions plus importantes. Lorsque les deux se rencontrent la situation devient mûre pour que s’installe une dictature terroriste ouverte.

Quand l’offre ne correspond pas à la demande du fait que la bourgeoisie ne se sent pas suffisamment menacée, le fascisme ne trouve pas les conditions d’un accès au pouvoir. Cependant dans des circonstances de développement et de radicalisation importantes des luttes sociales, la classe dominante n’hésitera pas à emprunter au fascisme ses analyses, ses propositions et une partie de ses méthodes. Nous sommes alors en présence d’un processus de fascisation de l’appareil d’État.

Le processus de fascisation

Les quelques analyses ci-dessus exposées, constitutive de notre héritage antifasciste, ne sont pas exhaustives. Il en existe de nombreuses autres que nous ne pouvons pas exposer dans cette séance pour des raisons de temps. Elles suffisent cependant pour tordre le coup à quelques idées erronées encore trop fréquentes dans les rangs antifascistes. La première erreur consiste à analyser le fascisme comme l’arrivée brusque et instantanée d’un régime dictatorial. Ce qui est sous-estimé dans cette thèse est la séquence qui précède le fascisme c’est-à-dire le processus de fascisation. Bien avant que d’avoir besoin d’un pouvoir fasciste, la classe dominante se sert de son État pour réagir à la montée des luttes sociales. La répression de plus en plus violente de ces luttes, la restriction des droits et libertés démocratiques, la dissolution d’organisations contestataires, la modification de la législation vers une logique autoritaire et sécuritaire grandissante, la construction de groupes sociaux en boucs émissaires, etc., précèdent l’arrivée au pouvoir des fascistes. Ce n’est que quand ces mesures s’avèrent inefficaces et que le pouvoir est immédiatement menacé que la fascisation passe un seuil qualitatif en se mutant en fascisme.

En lien avec cette première erreur s’en trouve une seconde consistant à considérer que le fascisme vient au pouvoir par la violence. Cela peut certes survenir mais généralement c’est en toute légalité que les fascistes arrivent au pouvoir et transforment ensuite celui-ci en dictature terroriste ouverte. Le processus de fascisation réuni les conditions du fascisme pour rendre celui-ci possible si la classe dominante venait à en avoir besoin. C’est en ce sens que l’on peut dire que la fascisation est l’antichambre du fascisme. Mais cela ne veut pas dire que la fascisation mène systématiquement au fascisme. Il n’y a aucun déterminisme historique absolu à ce niveau. Tout dépend du rapport des forces. C’est ainsi le roi Victor Emmanuel III qui confie à Mussolini les rênes du pouvoir après la marche sur Rome des fascistes. C’est également le président Hindenburg qui nomme Hitler chancelier.

La troisième erreur est celle que nous avons déjà soulignée, c’est-à-dire la confusion entre le fascisme et l’une de ses formes historiques. Le fascisme contemporain peut prendre des formes historiques nouvelles. Il ne défilera pas forcément avec des chemises brunes. Il peut très bien surgir du sein même de l’appareil d’État actuel et de la démocratie parlementaire actuellement en place. Il peut être le fait d’une mutation qualitative de membres de la classe politique « démocrates » et « républicains ». Prendre en compte la diversité des origines possibles du fascisme c’est revenir à cette notion « d’autonomie relative » des fascistes dont parlait Gramsci. Il n’existe pas un seul bloc fasciste mais une galaxie fasciste caractérisée par la diversité de ses analyses.

Nous n’avons pas le temps nécessaire pour décrire toute cette diversité. Contentons-nous de rappeler deux de ses principaux courants. Le premier se base sur une logique centrée sur l’affirmation de l’existence d’un danger que subirait la « civilisation occidentale » du fait de la montée de « l’islamisme » pour certains, de la montée de l’Islam pour d’autres, de l’immigration que l’on prétend devenue massive pour d’autres encore. L’idéologue de la bourgeoisie Samuel Huntington a théorisé cette approche dans ses livres Le choc des civilisations et Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures. Un des visages principaux du fascisme [du discours sur le péril musulman à la thèse du « grand remplacement » en passant par celle d’une identité nationale menacée par l’immigration] s’origine de ce postulat d’une guerre des civilisations. L’aura de cette thèse dépasse largement l’extrême-droite, faisant d’elle une des assises centrales de justification de la fascisation de l’appareil d’État. C’est pourquoi se limiter à l’affrontement avec les groupes explicitement fascistes ou d’extrême-droite sans combattre la fascisation de l’appareil d’État est une autre erreur possible. Le second courant est plus classique et est constitué du « nationalisme révolutionnaire » mettant en avant des thèses proches du fascisme que nous avons connu dans les années 1930 [critique du parlementarisme, appel à l’ordre moral, racisme explicite, etc.].

Ces deux courants ont néanmoins un point commun essentiel : la présentation de la lutte des classes comme divisant la nation, comme destructrice de l’unité nationale, comme complicité objective face au péril civilisationnel qui nous menacerait.

Sur notre séquence historique

Nous sommes actuellement dans une séquence historique caractérisée par l’arrivée au pouvoir depuis plus de quatre décennies du néolibéralisme sous la forme d’une mondialisation capitaliste. Ce néolibéralisme n’est rien d’autre que la politique économique correspondant aux intérêts des monopoles et grands groupes du capital financier. Basée sur une course mondiale à la maximisation du profit cette phase néolibérale se concrétise par la destruction des conquêtes sociales, par une délocalisation massive à la recherche des coûts toujours plus bas du travail, par une flexibilisation généralisée du travail, un repli de l’État sur ses seules fonctions régaliennes [le maintien de l’ordre, la justice et la défense guerrière des intérêts du capitalisme français et européen au niveau international]. La conséquence en est une paupérisation massive des classes populaires et un déclassement social des couches moyennes.

Une autre conséquence de la mondialisation capitaliste est l’exacerbation de la concurrence entre les différents pays capitalistes qui se concrétise par le développement des guerres pour la maîtrise des sources de matières premières et par une militarisation croissante. Le développement des discours chauvins sur l’identité nationale menacée n’est que l’expression de cette base matérielle que constitue la lutte entre les puissances impérialistes pour se partager le monde.

Nous sommes également dans un contexte de développement et de radicalisation des luttes sociales concrétisé par le mouvement contre les réformes des retraites, celui des cheminots contre la privatisation, celui des Gilets jaunes, celui contre les violences policières, etc. Après une phase de deux décennies de recul face à la logique implacable de la mondialisation capitaliste, le temps est de nouveau celui des luttes sociales grandissantes. La pandémie du coronavirus, en mettant en exergue les conséquences des choix économiques néolibéraux des dernières décennies, accroit encore plus la colère sociale et plonge la classe dominante dans une crise de légitimité importante. Les prises de conscience d’une cause systémique de la paupérisation et de la précarisation massive connaissent un progrès inédit depuis le tournant néolibéral des décennies 1970 et 1980. La possibilité de mouvements sociaux de grande ampleur est présente et anticipée dans les analyses et les choix du gouvernement. Bien sûr, ces mouvements sociaux ne constituent pas un danger immédiat pour la classe dominante. Cependant cette dernière possède une expérience historique lui permettant de saisir les dangers potentiels de la situation sociale actuelle. Il ne faut jamais sous-estimer notre ennemi.

Ce contexte d’une bourgeoisie affaiblie mais encore forte et d’un mouvement social en progression importante mais encore insuffisamment puissant permet d’expliquer la fascisation actuelle de l’appareil d’État. La reprise par Macron et ses ministres de pans entiers d’analyses jusque-là spécifiques à l’extrême-droite reflète cette fascisation, de même que les mesures liberticides contenues dans l’entrée dans le droit commun de l’État d’urgence, dans la loi sur la « sécurité globale » ou dans celle contre le pseudo-séparatisme. Si la classe dominante n’a pas encore besoin du fascisme, elle en prépare les conditions au cas où l’évolution de la situation sociale le rendrait nécessaire. Dans cette préparation de l’hypothèse fasciste comme dernier recours, la classe dominante entretient deux fers au feu : la tolérance vis-à-vis de groupes plus ou moins explicitement fascistes d’une part et l’accélération de la fascisation de l’appareil d’État d’autre part.

Dans ce contexte il est illusoire de combattre le fascisme en sous-estimant la gravité de la fascisation de l’appareil d’État. Il est tout aussi illusoire de sous-estimer le combat contre les groupes explicitement fascistes. Une fois au pouvoir ces groupes ne pourront être combattus que par la lutte armée comme au temps du nazisme. C’est dès aujourd’hui que nous sommes confrontés au double combat contre la fascisation et contre les groupes fascistes.

Saïd Bouamama
Tiré du blogue de l’auteur.


20.09.2021 à 13:25

André Markowicz : élections russes, marasme occidental

L'Autre Quotidien
Que s’est-il donc passé en Russie ? Les électeurs ont, de toutes les façons possibles, essayé de montrer qu’ils n'acceptaient plus le pouvoir — même s’il n’y a aucun moyen de s’en débarrasser. Et le pouvoir a montré qu’il avait les mains libres, à l’intérieur, pour réprimer toute velléité d'opposition (et de la réprimer à la chinoise), comme à l’extérieur, puisque Google a cédé devant ses ordres et que personne, à ma connaissance, n’a protesté contre la participation des républiques sécessionnistes de l'Ukraine à une élection intérieure russe.

Texte intégral 1514 mots
Un électeur russe habillé en missile « Sarmat » lors du scrutin du 18 mars, via Ivan Safronov sur Twitter

Un électeur russe habillé en missile « Sarmat » lors du scrutin du 18 mars, via Ivan Safronov sur Twitter

Au moment où j’écris (lundi matin), nous n'avons pas les résultats définitifs, mais je voudrais faire quelques remarques sur les élections russes.

D’abord, ces élections ont marqué les nouvelles limites territoriales de la Russie, puisqu'elles ont inclu les républiques autoproclamées du Donbass et de Lougansk, c’est-à-dire que ces républiques sont de facto aujourd’hui dans la Fédération de Russie. — Sachant que Poutine vient de signer avec Loukachenko un traité d'intégration du Bélarus et de la Russie, nous avons là une extension territoriale très claire. Loukachenko et Poutine ont invoqué l'exemple de l'intégration de l'Union Européenne pour justifier le traité. Certes. Et néanmoins, la Russie de Poutine a franchi une nouvelle étape vers la reformation de l’URSS. Et c’est elle qui a les cartes en main.

Sur les élections, que dire ? — Elles sont marquées, d’abord, par le fait que tous les candidats que le pouvoir considérait comme dangereux (quel que soit leur parti d’origine) ont été empêchés de participer, pour telle ou telle raison. Et donc, par le fait qu’il n’y avait pas, théoriquement, d’opposition. Ensuite, par le fait que la répression politique a atteint une dimension encore jamais vue, et ce, de deux façons : d’abord, à cause du fait que ce sont des milliers (sans doute plutôt, à travers tout le pays, des dizaines de milliers) qui ont été arrêtées et condamnées à la prison ; ensuite, à cause de la loi sur l’extrémisme, on a calculé que c’étaient non plus des dizaines de milliers de personnes, mais, réellement, des millions qui s'étaient vues privées de leur droit de vote, simplement pour avoir, à un moment ou un autre, par exemple, re-tweeté ou partagé sur FB un post ou une phrase d'Alexéï Navalny, ou de quelqu’un qui lui-même partageait une phrase de Navalny — ayant fait cela, même il y a cinq ans, elles se sont rendues coupables de propagande extrémiste, et sont donc considérées comme indignes de participer au processus électoral.

Ensuite, évidemment, les fraudes, et sans doute plus encore que dans les élections précédentes, sont massives, constantes, grossières — et, visiblement, il se passe des choses pas très claires avec la prise en compte des votes électroniques. On apprend, ce matin, qu’à Pétersbourg, les assesseurs ou les présidents de bureaux de vote qui avaient protesté ou ne serait-ce que signalé des irrégularités sont arrêtés ou convoqués à la police.

Tout a été fait pour rendre impossible le « vote intelligent » proposé par l'équipe de Navalny. — Un « vote intelligent », il faut le dire, parfois problématique, parce que le principe en est cristallin : votez pour n'importe qui, sauf pour le parti de Poutine. Et donc, l'équipe de Navalny peut appeler à voter pour un communiste, voire pour un nationaliste fascisant (eh oui), à partir du moment où il a une chance de battre le poutiniste en place. L'idée est simple : d’abord, on élimine les poutinistes, et après, on fera une élection réelle, une fois que le poutinisme aura été éliminé par les urnes. Techniquement, là encore, c'est très simple : deux ou trois jours avant les élections, on désignait la personne la plus apte à battre le candidat poutinien, et on la désignait, évidemment, par internet.— Le fait est que c’est contre ce « vote intelligent » que le pouvoir a employé tous les moyens qu’il avait. A l'intérieur de la Russie, tous les sites qui en parlaient ont été bloqués, après avoir été hackés plusieurs fois de suite, et les gens qui s'étaient inscrits dessus, des centaines de milliers de personnes, ont tous reçu des mails de menaces, officiels. La Russie avait demandé à Google d'effacer des moteurs de recherche les mots « vote intelligent » — de façon à ce que, si les internautes tapaient ces mots, ils ne trouvent pas les consignes de vote...

Mais l'événement essentiel est que le pouvoir russe a officiellement ordonné à Google et à Youtube (c’est Google qui possède Youtube, comme nous savons, mais Google est américain), de bloquer toutes les pages de Navalny et de ses camarades, et toutes les pages qui parlaient du « vote intelligent » et donnaient des consignes de vote secteur par secteur, et que, pour la première fois de leur histoire, Google et Youtube ont cédé, et ont bloqué ces pages. Je n’ai pas compris sur quelles bases légales — mais, d'après ce que j’ai pu glaner, là encore sur Youtube, auprès de différents commentateurs russes (en particulier chez Ilia Iachine), il y aurait eu des menaces physiques contre les représentants de Youtube en Russie, et la menace de bloquer absolument toute diffusion de Google (ce que les Chinois font depuis longtemps). Bref, Google a cédé devant Poutine.

Malgré cela, il apparaît que, dans les grandes villes (Pétersbourg et Moscou — je n’ai pas d'informations sur les autres), malgré les bourrages d’urnes, les tourniquets (des groupes de gens non-identifiés qu’on amène voter plusieurs fois de suite d’un secteur à l’autre), malgré toutes les pressions et ce qu’il faut bien appeler le début de la terreur, la plupart des candidats désignés par le « vote intelligent » (désignés, souvent, malgré eux), ont battu les candidats du pouvoir (il faudra voir concrètement, dans les jours qui viennent, les résultats précis), et on assiste à une poussée très forte des communistes. Pourquoi des communistes ? Parce que, ces derniers temps, un certain nombre de communistes (dont la plupart ont été écartés des élections par leur propre parti) ont protesté contre la politique de Poutine, et donc, que, même si c’est sans doute à tort, c’est ce parti qui est considéré comme étant d’opposition. — Bon, moi, l'opposition des communistes, et, n’est-ce pas, la position des communistes russes, hum... Et néanmoins, s’ils arrivent à plus de 25% des voix, c’est le signe que les gens en ont absolument assez de la corruption de la « Russie unie ».

*

Que s’est-il donc passé en Russie ? Les électeurs ont, de toutes les façons possibles, essayé de montrer qu’ils n'acceptaient plus le pouvoir — même s’il n’y a aucun moyen de s’en débarrasser. Et le pouvoir a montré qu’il avait les mains libres, à l’intérieur, pour réprimer toute velléité d'opposition (et de la réprimer à la chinoise), comme à l’extérieur, puisque Google a cédé devant ses ordres et que personne, à ma connaissance, n’a protesté contre la participation des républiques sécessionnistes de l'Ukraine à une élection intérieure russe.

Le fait est que l'affaire des sous-marins australiens a ouvert en Occident une crise sans précédent, et que cette crise est considérée par les commentateurs poutiniens non seulement comme le signe de l'enterrement définitif de l’Otan, mais aussi comme un coup majeur porté contre l'Union européenne telle qu’elle est aujourd’hui, dès lors que tous les régimes conservateurs au pouvoir à l’est de l'Union (la Pologne et la Hongrie) soutiennent les USA, et que l’Allemagne se tait, elle qui a fait tout son possible pour que le Nord-stream 2 soit achevé. C'est un marasme général de l’Occident. — Poutine a, oui, objectivement parlant, les mains libres.

Mais il vieillit et la Russie ne cesse de s'enfoncer.

André Markowicz

Traducteur passionné des œuvres complètes de Dostoïevski (Actes Sud), Pouchkine et Gogol, poète, André Markowicz nous a autorisés à reproduire dans L'Autre Quotidien quelques-uns de ses fameux posts Facebook (voir sa page), où il s'exprime sur les "affaires du monde" et son travail de traducteur. Nous lui en sommes reconnaissants. 


19.09.2021 à 14:43

L'anti-communisme zombie de la droite mondiale

L'Autre Quotidien
Washington, Brasilia, Madrid, Buenos Aires, Lima, Mexico... une sorte de pont aérien pour porter le même slogan : "communisme ou liberté". Si, en 1848, le spectre du communisme renvoyait à la peur que suscitait un mouvement ouvrier qui faisait ses premiers pas en politique, et si, pendant la guerre froide, il était le signe que la moitié du monde était soumise à des régimes de "socialisme réel", nous voyons aujourd'hui comment l'anticommunisme crée son propre spectre, tandis que l'extrême droite cherche à s'approprier l'idée de "liberté" et que le progressisme se sent, parfois, inquiet et désorienté.

Texte intégral 3009 mots
Matériel électoral d’Isabel Ayuso, la candidate de la droite à Madrid. Elle a d’ailleurs fait un triomphe avec ça. Car c’est bien connu, les mesures contre le Covid, c’est la dictature communiste.

Matériel électoral d’Isabel Ayuso, la candidate de la droite à Madrid. Elle a d’ailleurs fait un triomphe avec ça. Car c’est bien connu, les mesures contre le Covid, c’est la dictature communiste.

Washington, Brasilia, Madrid, Buenos Aires, Lima, Mexico... une sorte de pont aérien pour porter le même slogan : "communisme ou liberté". Si, en 1848, le spectre du communisme renvoyait à la peur que suscitait un mouvement ouvrier qui faisait ses premiers pas en politique, et si, pendant la guerre froide, il était le signe que la moitié du monde était soumise à des régimes de "socialisme réel", nous voyons aujourd'hui comment l'anticommunisme crée son propre spectre du “danger communiste”, tandis que l'extrême droite cherche à s'approprier l'idée de "liberté" et que le progressisme se sent, parfois, inquiet et désorienté.

"Ce qui se passe dans notre pays n'est pas une mode passagère ou un événement passager. Le marxisme américain existe, est ici et maintenant, et est en fait omniprésent, et sa multitude de mouvements hybrides mais souvent entrelacés travaillent activement à détruire notre société et notre culture, et à mettre le pays tel que nous le connaissons sens dessus dessous."

En tenant ces propos, Mark Levin, avocat, animateur de radio et de télévision conservateur dont l'audience se compte en dizaines de millions de personnes, a réussi à positionner son livre “American Marxism” en tête de la liste des best-sellers, en livre relié, ebook et formats divers. Rien qu'au cours des trois premières semaines, il a vendu quelque 700 000 exemplaires.

Le marxisme "omniprésent" n'est pas métaphorique. Selon Levin, elle se trouve dans les écoles, les mouvements sociaux (comme Antifa ou Black Lives Matter, et beaucoup, beaucoup d'autres), au sein du parti démocrate, du Congrès, de l'enseignement public, des entreprises, des agences d'État, des grandes universités, d'Hollywood, de la Maison Blanche.....

Dans son best-seller, il se propose de rechercher l'origine de ce "marxisme américain" et la trouve, comme d'autres qui empruntent ces chemins, chez les exilés de l'École de Francfort, qui, fuyant le nazisme, ont atterri aux États-Unis et dans ses universités et ont laissé derrière eux l'œuf de serpent de la "théorie critique" - surtout Herbert Marcuse. D'autres ont ensuite racialisé ce mélange de (post)marxisme et de psychanalyse sophistiquée, comme Derrick Bell, pour en faire un combo encore plus destructeur.

À tel point qu'aujourd'hui, selon Levin, combattre le marxisme aux États-Unis est une tâche plus difficile que la lutte des pères fondateurs contre l'Empire britannique dans le passé. Non seulement la "théorie critique", radicalisée sur les campus, aurait donné naissance au "marxisme culturel", mais aussi à la "théorie critique de la race", anathème au trumpisme politique et culturel et produit d'une sorte de confluence dystopique de la "gauche antiblanche" et du marxisme.

Contrairement à d'autres coucous de la droite alternative, comme le marxisme culturel, la "théorie critique de la race" a un plus grand potentiel alarmiste. En divisant le pays en opprimés et oppresseurs, et en parlant de "privilège blanc" ou de "racisme structurel", cette construction intellectuelle fonctionnerait comme une "propagande antiaméricaine qui divise" et irait à l'encontre des fondements mêmes de la nation.

Vers la fin de son administration et à la suite d'une série de tweets sur la question, Trump a publié un décret interdisant aux contractants fédéraux d'organiser des formations à thème racial, afin de mettre fin aux "efforts visant à endoctriner les employés du gouvernement avec des idéologies divisives et nuisibles fondées sur le sexe et la race". "Enseigner cette doctrine horrible à nos enfants est une forme d'abus d'enfant dans le sens le plus vrai de ces mots", a déclaré Trump.

Tucker Carlson, animateur vedette de la chaîne Fox, a proposé d'installer des caméras dans les écoles pour empêcher les enseignants d'enseigner la "théorie critique de la race". Et dans certaines commissions scolaires, des parents opposés à "l'endoctrinement racial" de leurs enfants se sont heurtés à d'autres parents et aux autorités, même violemment. Récemment, un directeur d'école du Texas a été suspendu pour avoir diffusé la "théorie de la race critique".

Tout cela ferait partie de la culture dite " woke ", comme on appelle aujourd'hui le " réveil " aux problèmes d'injustice raciale, d'injustice de genre, etc..., le trou noir dans lequel serait tombé un progressisme soucieux d'annuler tout le monde et de construire une dystopie orwellienne.

Comme le souligne Fabiola Cineas dans son article, les théoriciens de la race critique ont en effet adopté des idées issues de plusieurs écoles de pensée : libéralisme, marxisme, études juridiques critiques, féminisme, postmodernisme. Et ils ont reçu des critiques de la droite mais aussi de la gauche. Mais, comme l'"idéologie du genre", la dénonciation de la "théorie critique de la race" est devenue une sorte de théorie du complot qui, en amalgamant diverses approches des études sur le racisme à un marxisme plus imaginé que réel, permet d'entretenir la peur du communisme.

L'anxiété suscitée par la "théorie critique de la race" a atteint un point tel que les membres républicains du Congrès et les femmes du ticket Trump ont reproché au président des chefs d'état-major interarmées Mark Milley d'enseigner la "théorie critique de la race" à l'académie militaire de West Point. La réponse franche et sensée du général, soulignant qu'en tant que militaire il veut comprendre la "rage" de nombreux Blancs, notamment après la prise d'assaut du Capitole, est devenue virale sur les réseaux. Carlson a répondu, depuis la Fox, en traitant le chef militaire de "porc" et d'"imbécile". montrant le paradoxe de l'extrême droite qui insulte les autorités militaires de haut rang. Aussi bizarre que les menaces républicaines de boycotter les grandes entreprises qui s'opposaient aux politiques de restriction du droit de vote dans certains États. Comme on l'a vu avec l'administration Trump, qui a entrepris de dynamiter une grande partie de l'institutionnalité formelle et informelle du pays, avec la prise du Capitole comme expression délirante de ces impulsions, l'extrême droite actuelle peut être, contrairement à l'avis de nombreux progressistes, tout à fait dysfonctionnelle pour le "système".

Certains ont critiqué Levin pour avoir confondu l'école de Francfort avec l'inexistante "école de Franklin" dans son livre, et dans quelques émissions de télévision, mais les ventes ont continué. De plus, ce climat de désespoir culturel a traversé l'océan et rend hystériques de nombreux Français, qui se sentent envahis par la "politique identitaire" américaine. Il n'y est pas question de communisme, mais conformément à la tendance à recourir à des termes grandiloquents, le ministre de l'éducation a parlé de gangrène "islamo-gauchiste" dans l'académie. La gauche serait simplement des idiots utiles pour les islamistes et la "politique identitaire" menacerait l'identité nationale française. Le propre ministre de l'intérieur de Macron a même accusé Marine Le Pen, lors d'un débat, d'être "trop douce" sur l'islamisme.

Le dirigeant de Vox, Santiago Abascal, s'est rendu au Mexique au début du mois de septembre, où il a rencontré des représentants du Parti d'action nationale (PAN) afin de coordonner les efforts de l'"Ibérophère" contre le communisme. Agustín Laje, jeune Argentin co-auteur de “El libro negro de la nueva izquierda” (Le livre noir de la nouvelle gauche), qui joue la carte de l'"intellectuel de droite" - en croisade contre l'"idéologie du genre" et le "marxisme culturel" - et constitue une sorte de produit d'exportation rioplatense vers le reste du continent, était également présent à certains des événements auxquels il a participé. Le député européen Vox Hermann Tertsch était également présent. Au sein du PAN, une agitation a éclaté et l'ancien président Felipe Calderón a déclaré que la direction du PAN était perdue. Laje en a profité pour tweeter contre "les éléments fonctionnels du progressisme de droite lâche du PAN".

La Charte de Madrid, promue par la Fondation Disenso de Vox, vise à promouvoir le Forum de Madrid et a été signée par des représentants de diverses formations d'extrême droite d'Amérique latine et d'Europe, dont Eduardo Bolsonaro. Le Forum de Madrid se veut un "anti-Forum de São Paulo", un organe de coordination de la gauche régionale de moins en moins dynamique, même si dans les espaces de la droite alternative, il est salué comme une superpuissance régionale.

Dans un style Guerre froide, la Charte de Madrid affirme qu'"une partie de la région est prise en otage par des régimes totalitaires d'inspiration communiste, soutenus par le trafic de drogue et des pays tiers. Tous, sous l'égide du régime cubain et d'initiatives telles que le Forum de São Paulo et le Groupe de Puebla, infiltrent les centres de pouvoir pour imposer leur "agenda idéologique". Ils ajoutent également que "la menace ne se limite pas exclusivement aux pays soumis au joug totalitaire. Le projet idéologique et criminel qui soumet les libertés et les droits des nations vise à pénétrer dans d'autres pays et continents afin de déstabiliser les démocraties libérales et l'État de droit".

Si Jair Messias Bolsonaro a remporté les élections dans le sillage de "communisme et liberté", ce slogan a été repris lors des élections péruviennes où Pedro Castillo a battu Keiko Fujimori d'à peine 40 000 voix. Des affiches géantes portant le slogan "Non au communisme" sont apparues dans les avenues de Lima en pleine campagne pour le second tour. Et maintenant, dans les élections argentines, le paléolibéral Javier Milei essaie d'obtenir 10% des voix dans la ville de Buenos Aires en répétant le slogan d'Isabel Diaz Ayuso à Madrid. Et il est monté d'un cran en parlant du communisme comme d'une "maladie de l'âme".

Le cas extrême d'anticommunisme caricatural est peut-être la Colombie. Là, l'Escuela Superior de Guerra a invité à donner une conférence un extrémiste chilien, proche du néonazisme, Alexis López, qui est obsédé par le rôle de feu l'intellectuel français Félix Guattari et ses écrits sur la "révolution moléculaire", à laquelle le Chilien a ajouté "dissipé". Plus que de prendre le pouvoir, les néo-marxistes veulent maintenant déstabiliser et générer le chaos, a-t-il déclaré aux militaires colombiens alors que des milliers de personnes descendaient dans la rue pour protester. Il s'agirait d'une offensive très fine et sophistiquée qui la rendrait beaucoup plus difficile à affronter.

Dans ce cas, tout aurait commencé par les nombreux voyages de Guattari au Brésil dans les dernières années de sa vie, dont une occasion d'interviewer le jeune Luiz Inácio Lula Da Silva (1982). Si les fantômes ont disparu, voilà la déconstruction. "La dernière mise à jour du marxisme du 20ème siècle" -López dixit- remonte à la visite de Félix Guattari au Chili en 1991, où il a installé son école de pensée “déconstructionniste”, avant de partir au Brésil, où il a été responsable de l'accession de Lula Da Silva à la présidence, et c'est là que réside l'importance de la déconstruction en tant que phénomène philosophique", affirme-t-il sans rougir.

La révolution moléculaire s'est dissipée. López explique : c'est une révolution parce que c'est littéralement un modèle révolutionnaire, comme n'importe quel modèle révolutionnaire du passé ; moléculaire parce que les acteurs ne sont plus identifiables, " ce sont des molécules indiscernables les unes des autres ", qui " se coordonnent dans l'action et se dissipent ensuite ". Le Chilien, qui est si radical que même des secteurs de l'extrême droite locale affirment n'avoir rien à voir avec lui, convient avec Levin que l'école de Francfort est "une formidable base du marxisme qui continue à fonctionner à ce jour". De plus, il affirme, comme preuve de ses théories, avoir vu de nombreuses photos de Che Guevara et de Fidel Castro à l'université de Berkeley.

Cela pourrait être une simple curiosité folklorique si López n'avait pas été invité par le haut commandement militaire colombien. Mais ce n'est pas tout : la "révolution moléculaire" a fait un bond dans sa diffusion lorsque l'ancien président Álvaro Uribe a interprété les manifestations dans son pays comme le produit de cette théorie du complot.

Si le fantôme vénézuélien fournit un certain nombre d'images réelles d'une situation plutôt catastrophique dans le seul pays à assumer le socialisme après la chute du mur de Berlin, il semble que les histoires d'ingérence vénézuélienne dans tout processus de mobilisation régionale ne suffisent plus ; elles ont été beaucoup abusées. Et c'est ainsi que le jeu des miroirs fous et des associations libres a commencé à fonctionner.

L'une des clés du nouvel anticommunisme zombie réside peut-être dans ce qu'a écrit Hamilton Nolan : une grande partie du débat américain actuel porte sur des mots qui ne veulent rien dire. En fin de compte, des termes comme culture "woke" peuvent signifier n'importe quoi, depuis "être conscient du racisme, du sexisme et d'autres formes de discrimination et s'engager à travailler pour les éradiquer jusqu'à encourager un fanatisme de type khmer rouge pour capturer et endoctriner des bébés blancs dans un culte impitoyable". Sa véritable définition pratique est probablement quelque chose comme "tout ce qui fait que les Blancs se sentent coupables". Il en va de même pour la "théorie critique de la race" et même le "socialisme", qui peuvent se résumer respectivement à parler de racisme ou à défendre les soins de santé publics. Sans parler de la "culture de l'annulation", qui peut signifier être licencié ou simplement être critiqué pour des positions racistes, misogynes, etc. ou du "politiquement correct".

“Si vous parvenez à faire en sorte qu'un thème de merde devienne tellement omniprésent dans la vie publique que la réaction face à son évocation devient : “Tout le monde le sait, c’est évident”, vous pouvez vous en sortir sans avoir besoin d’aller plus loin dans sa définition, ou avoir à le justifier", note M. Nolan, et cela est loin d'être limité aux États-Unis. Le nouvel anticommunisme sans communistes semble en faire partie. Pour l'instant, il semble que cela fonctionne plus que la logique ne le suggère, du moins dans certains contextes. Peut-être que nous, progressistes, avons besoin de lire davantage de ces droitiers pour lever un peu nos propres angoisses d'époque et notre propre doute de nous-mêmes.

Pablo Stefanoni

Journaliste et historien. Co-auteur de " Tout ce que vous devez savoir sur la révolution russe " (Paidós, 2017) et auteur de " La rébellion s'est-elle droitisée ? ". (Siglo Veintiuno, 2021).
Lire
l’article en version originale sur le site de la revue espagnole CTXT (contexto y accion).

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15.09.2021 à 18:49

La Sainte-Alliance russo-américaine contre les droits à la santé et aux droits sexuels et reproductifs

L'Autre Quotidien
Sous la présidence de Donald Trump, le gouvernement américain a assumé le leadership dans la construction de l'alliance mondiale anti-avortement, organisant des rencontres avec des représentants de gouvernements étrangers à l'occasion de réunions de haut niveau des Nations Unies dans le but de dénoncer spécifiquement les droits à la santé et aux droits sexuels et reproductifs (SDSR), et a cherché à élargir l'alliance pour les rejeter dans les négociations internationales.

Texte intégral 1947 mots

Sous la présidence de Donald Trump, le gouvernement américain a assumé le leadership dans la construction de l'alliance mondiale anti-avortement, organisant des rencontres avec des représentants de gouvernements étrangers à l'occasion de réunions de haut niveau des Nations Unies dans le but de dénoncer spécifiquement les droits à la santé et aux droits sexuels et reproductifs (SDSR), et a cherché à élargir l'alliance pour les rejeter dans les négociations internationales.

Le 22 octobre 2020, l'administration Trump a annoncé la signature de la Déclaration de Genève : Consensus, un document mondial contre l'avortement et la défense de la famille, dans le but d'élargir et de renforcer l'alliance mondiale contre l'avortement. Pendant la présidence Trump, les États-Unis ont profité, en tant que fer de lance du mouvement, de tout instrument de politique étrangère disponible pour faire taire toute mention du droit à l'avortement ou des droits à la santé sexuelle et reproductive dans les documents des Nations Unies. Mais maintenant que Trump a quitté la Maison Blanche, la question se pose : qu'en est-il de cette alliance ?

Manipulation des droits de l'homme

Des groupes anti-avortement du monde entier, opérant indépendamment de qui est au gouvernement et financés avec de l'argent noir, font du lobbying, défendent des politiques et vont en masse devant les tribunaux. Ces dernières années, ils ont commencé à manipuler les normes traditionnelles des droits de l'homme pour les transformer en droits de l'enfant à naître et de la famille naturelle, ce qui indique un glissement de leur argumentation religieuse vers une argumentation de nature juridique.

Aux États-Unis, des militants anti-avortement tentent de développer un cadre juridique anti-avortement qui reconnaisse la personnalité du fœtus en vertu du 14e amendement, ce qui permettrait au fœtus de bénéficier de la même protection juridique que les personnes et rendrait les avortements inconstitutionnels. Une initiative similaire a été prise dans l'Union européenne (UE), qui soutient que la vie commence au moment de la conception et nécessite donc une protection en vertu du droit européen. Le Tribunal de l'UE a rejeté cet argument.

La nouvelle réaction conservatrice s'est particulièrement concentrée sur l'Organisation des États américains (OEA), qui regroupe 35 États indépendants, où ils développent des stratégies juridiques pour réinterpréter la législation interaméricaine sur les droits de l'homme. Des militants anti-droit à l’avortement ont tenté de manipuler le système interaméricain des droits de l'homme pour assurer une protection dès le moment de la conception, et soutiennent que cela empêche la dépénalisation de l'avortement. Dans le même temps, mettant en garde contre de prétendues atteintes à la souveraineté nationale, ils affirment que le système interaméricain des droits de l'homme, qui protège les droits à la santé sexuelle et reproductive, suppose une imposition idéologique .

ADF International, une armée légale chrétienne américaine, est également impliquée dans des actions en justice dans le monde entier dans des affaires impliquant le caractère sacré de la vie, et possède des bureaux situés à proximité des institutions de l'UE à Bruxelles, Genève, Vienne et Strasbourg, ainsi que des succursales en Asie du Sud. et l'Amérique latine.

Poursuite du confinement pendant les négociations

L'alliance mondiale contre les droits à la santé sexuelle et reproductive va bien au-delà de tout gouvernement républicain américain et fait partie d'une réaction plus large à l'idéologie présumée du genre, qui comprend également l'opposition aux droits LGBTQI et à l'égalité des sexes. Le mouvement anti-genre plus large voit un alignement de dirigeants autoritaires, de la droite religieuse et des populistes de droite, dans de nombreux cas regroupés autour de la défense de la souveraineté. Ils ont insisté pour donner la priorité et inclure des références à la souveraineté nationale, ce qui crée des blocages dans les discussions et ralentit le processus de conclusion d'accords.

Cela s'est vu récemment, ce mois-ci, dans les initiatives prises par la Russie lors d'une réunion de haut niveau des Nations Unies sur le VIH/SIDA. La réunion a introduit 73 amendements à une déclaration politique pour répondre aux objections de la Russie, après quoi de nouveaux amendements oraux de dernière minute ont été proposés, la Russie refusant finalement de soutenir la déclaration. Les objections comprenaient des références aux droits et à l'abolition des lois discriminatoires, qui, selon la Russie, étaient une « attaque contre les valeurs familiales » et interféraient avec la souveraineté nationale. Le Nicaragua, la Biélorussie et la Syrie ont également voté contre la déclaration. Cela avait été négocié pendant deux mois pour tenter de tenir compte des objections russes.

Lors de la 74e Assemblée mondiale de la santé en mai dernier, la Russie, conjointement avec le Swaziland, le Mozambique et la Zambie, a proposé un amendement à une résolution sur l'interdiction de la violence contre les enfants qui impliquait spécifiquement de supprimer la référence à l'éducation sexuelle. Il y avait aussi une résolution, soutenue par quinze signataires de la Déclaration de Genève : Consensus, qui proposait d'octroyer au Saint-Siège, farouche opposant aux droits à la santé sexuelle et reproductive, le statut d'observateur permanent de l'Assemblée mondiale de la santé.

La politisation croissante des droits à la santé sexuelle et reproductive s'est traduite par l'incapacité de parvenir à un accord sur toute une série de questions qui affectent la santé. Dans les cas où un accord a été trouvé qui n'a pas été édulcoré, ces avancées peuvent être remises en cause par des déclarations opposées de gouvernements conservateurs ou des déclarations conjointes de plusieurs pays, reflétant la lutte politique et la formation de coalitions auxquelles les négociations internationales continuent d'être soumises.

Promotion de la mobilisation et du financement des réseaux anti-genre

Les organisations internationales opposées aux droits à la santé sexuelle et reproductive ont stratégiquement ouvert des bureaux locaux pour accéder directement aux décideurs politiques et aux institutions régionales afin de faire pression sur eux et d'influencer leurs décisions. L'année dernière, Open Democracy a révélé que des groupes chrétiens américains de droite ont dépensé 280 millions de dollars dans le monde depuis 2007 pour influencer les lois, les politiques et l'opinion publique dans d'autres pays. Deux rapports détaillés ont été publiés il y a quelques semaines spécifiant les tentatives des agents anti-droits à la santé sexuelle et reproductive d'infiltrer globalement les négociations internationales et de supprimer toute référence aux droits à la santé sexuelle et reproductive dans les résolutions.

Le rapport de l'Association pour les droits des femmes dans le développement (AWID) a détaillé comment, parallèlement aux attaques directes contre les Nations Unies sous forme de retrait de financement de ses agences, des agents anti-droits à l’avortement s'infiltrent dans l'organisation mondiale dans le but de changer le système de l'intérieur en formant les délégués, en faisant respecter les accords sur les droits de l'homme, en promouvant un cadre parallèle des droits de l'homme et en infiltrant les comités d'ONG. Dans un processus appelé ONGisation, les groupes religieux constituent des organisations non gouvernementales et demandent le statut de consultants afin d'accéder aux négociations dans les organisations internationales telles que les Nations Unies et l'OEA.

Le Forum parlementaire européen sur les droits sexuels et reproductifs a également publié le mois dernier un rapport qui a identifié une somme de 707,2 millions de dollars, provenant des États-Unis, de la Russie et de l'Europe, qui a été dépensée pour financer des campagnes anti-genre en Europe entre 2009 et 2018, la majorité venant de l'intérieur de l'Europe, 437,7 millions. Le rapport a révélé que les réseaux européens anti-genre sont répandus, avec des ONG internationales finançant des initiatives anti-genre basées en Belgique, en France, aux Pays-Bas, en Espagne et en Pologne. En outre, des fondations conservatrices ont directement financé des campagnes contre le droit à l'avortement, l'activisme politique anti-genre et le soutien aux candidats conservateurs, en plus de soi-disant initiatives en faveur de la famille dans de nombreux États membres.

Cela démontre non seulement l'influence de la droite chrétienne américaine, mais aussi une large opposition au sein de l'Europe qui combat les droits à la santé sexuelle et reproductive dans les États membres et se mobilise également autour des institutions de l'UE. Les recherches d'Open Democracy, du Forum parlementaire européen et de l'AWID montrent qu'il faut lutter contre cette forme d'ingérence politique transnationale bien dotée financièrement, aux conséquences désastreuses pour la santé mondiale et les droits de l'homme, sans parler de la démocratie.

Les réseaux anti-genre sont consolidés et les activités contre les droits à la santé sexuelle et reproductive se poursuivront indépendamment de qui gouverne. Et tandis que les défenseurs des droits à la santé sexuelle et reproductive ont travaillé dur pour inscrire l'action progressiste à l'agenda international, les positions des dirigeants autoritaires ou populistes ne devraient pas changer, et ce qui reste, c'est l'opposition qui influence les négociations avec la capacité de diluer les accords. Lorsque la politique intérieure est intégrée dans la politique étrangère des pays, il faut aussi prêter attention au niveau de chaque État, où ils formulent leurs positions pour aboutir à des négociations internationales.

Malgré le fait que Trump a quitté la Maison Blanche et que la nouvelle présidence Biden soutient fermement les droits à la santé sexuelle et reproductive et s'est retirée de la Déclaration de Genève : Consensus, la Russie a montré sa volonté de promouvoir une forte opposition aux droits à la santé sexuelle et reproductive et à l'égalité des sexes. Les agents anti-droits à la santé sexuelle et reproductive sont à l'affût d'essayer de formuler une position commune de l'Union Européenne sur les droits à la santé sexuelle et reproductive, et l'activité internationale des organisations juridiques qui soutiennent les initiatives anti-droits à la santé sexuelle et reproductive et continuent de faire pression sur chaque pays dans leur position implique que les blocages se poursuivront dans les forums internationaux. Une question clé à surveiller est de savoir comment les alliances continuent de se former et quelles tactiques elles utilisent pour supprimer la mention des droits à la santé sexuelle et reproductive dans les documents internationaux.

Lynda Gilby 

https://www.radicalrightanalysis.com/2021/07/27/the-global-anti-abortion-movement-continues-to-mobilize-post-trump/

Lynda Gilby est doctorante au CARR et doctorante en santé mondiale et développement à l'Université de Tampere, en Finlande.


13.09.2021 à 09:25

Chuang : Contagion sociale et guerre de classe microbiologique en Chine

L'Autre Quotidien
Chuang a toujours produit les analyses les plus pénétrantes sur la Chine pour la gauche internationale. Leur dernier travail sur la pandémie et la crise sociale qu'elle a engendrée dissipe une grande partie de notre confusion et de nos illusions, et offre des aperçus surprenants sur la nature des réponses de l'État et de la classe ouvrière. “Social Contagion” déboulonne le stéréotype occidental d'une population atomisée dominée par un État omnipotent de type Big Brother, soulignant au contraire l'impressionnante capacité de l'action populaire à répondre à l'échec gouvernemental et aux défaillances d'un faible filet de sécurité sociale.

Texte intégral 8538 mots
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Chuang a toujours produit les analyses les plus pénétrantes sur la Chine pour la gauche internationale. Leur dernier travail sur la pandémie et la crise sociale qu'elle a engendrée dissipe une grande partie de notre confusion et de nos illusions, et offre des aperçus surprenants sur la nature des réponses de l'État et de la classe ouvrière. “Social Contagion” déboulonne le stéréotype occidental d'une population atomisée dominée par un État omnipotent de type Big Brother, soulignant au contraire l'impressionnante capacité de l'action populaire à répondre à l'échec gouvernemental et aux défaillances d'un faible filet de sécurité sociale.

L'état de la peste

Chuang est un collectif communiste international qui publie un journal éponyme et un blog. Leur contenu comprend des interviews, des traductions et des articles originaux sur l'ascension de la Chine à travers les décombres empilés de l'histoire et les luttes de ceux qui y sont entraînés. Grâce à des années de recherche sur le terrain, le collectif a développé une analyse communiste incisive qui met l'accent sur les dimensions globales de l'expérience chinoise, sans être obscurcie par les débats du 20e siècle et soutenue par une attention constante aux conditions changeantes de la lutte prolétarienne en Chine et au-delà. Dans leurs interventions théoriques attentives et dans les fenêtres sur la vie quotidienne visibles sur leur blog, le collectif met l'accent sur les leçons pratiques pour les batailles menées par les prolétaires du monde entier aujourd'hui et dans un avenir proche.

Pour ce numéro du Brooklyn Rail, Aminda Smith et Fabio Lanza ont interviewé Chuang à propos de leur premier livre, Social Contagion and Other Material on Microbiological Class War in China, à paraître en octobre dans une série de nouveaux titres de la maison d'édition historique Charles H. Kerr Publishing Company. Smith est historien de la Chine moderne, codirecteur du groupe d'histoire de la RPC et professeur associé à la Michigan State University. Lanza est professeur d'histoire de la Chine moderne à l'université d'Arizona.

Le livre comprend une version actualisée de leur article "Social Contagion" (publié à l'origine en février 2020), une traduction d'un rapport chinois sur les conditions de travail et les luttes ouvrières pendant et après le pic de la pandémie domestique de COVID-19, un entretien avec deux activistes sur leurs expériences à Wuhan pendant les premiers mois de l'épidémie, et un long article sur la façon dont la classe dirigeante a tenté d'utiliser cette catastrophe comme une opportunité de restructurer et d'étendre l'État dans l'intérêt de l'accumulation capitaliste à long terme. Dans l'ensemble, ce livre offre une nouvelle perspective surprenante sur la relation entre le capitalisme, la pandémie, le projet de construction de l'État en Chine et l'action des gens ordinaires.

Aminda Smith et Fabio Lanza (Rail) : L'opinion générale sur la réponse de la Chine à la pandémie, promue à la fois par les médias occidentaux et par le Parti communiste chinois (PCC), est qu'elle a réussi en raison de l'énorme capacité de l'État, de son caractère autoritaire ou même sa nature totalitaire, sa pénétration profonde dans tous les aspects de la vie sociale, autant de caractéristiques qui ont rendu ce modèle de réponse inapplicable et/ou désagréable aux États-Unis ou en Europe. Dans le livre, vous affirmez, de manière assez convaincante, que la pandémie a plutôt révélé la faiblesse de l'État, et que l'État fut finalement capable de faire face à la crise en reconnaissant cette faiblesse et en déléguant l'autorité aux gouvernements locaux et aux groupes de bénévoles ad hoc. C'est une thèse fascinante, alors pouvez-vous expliquer comment la réponse de l'État à la pandémie a été structurée, ce qui a échoué et ce qui a finalement fonctionné ?

Chuang : C'est certainement une vision omniprésente, à la fois en Chine et à l'étranger. Une partie de la raison pour laquelle il a été si efficace pour masquer ce qui s'est réellement passé pendant la pandémie est que cette image de l'État omniscient était déjà répandue à l'avance. Peut-être pouvons-nous le surnommer quelque chose comme le « mythe de la toute-puissance totalitaire ». Mais il est important de se rappeler que ce mythe n'est pas seulement cultivé par les organes officiels de l'État du parti en Chine pour protéger ses intérêts. En fait, c'est encore plus avidement propagé dans les médias occidentaux, par exemple, à travers le genre d'appâts à clics sinofuturistes sombres rapportant constamment comment tout le monde en Chine a une « cote de crédit social » qui détermine ses choix de vie, comment la technologie de reconnaissance faciale vous signale automatiquement même pour des infractions mineures, ou comment le gouvernement envisage d'installer des centaines de milliers de ses propres citoyens dans des pays lointains d'Afrique. Aucune de ces choses n'est vraie, mais un environnement de bombardement constant avec ce genre de contenu cultive naturellement une image mythique de l'État tout-puissant.

Ce mythe dissimule deux choses. Tout d'abord, il occulte la faiblesse persistante de l'État et le fait que, malgré ses gratte-ciel étincelants, la Chine reste, à bien des égards, un pays relativement pauvre, notamment par habitant. Si l'on compare les mesures les plus élémentaires, comme le total des recettes fiscales qui reviennent au gouvernement central en Chine et le total des recettes fiscales qui reviennent au gouvernement fédéral aux États-Unis, cela devient rapidement évident. Et en termes d'habitants, la différence est bien sûr considérablement amplifiée. Autre exemple pertinent, les dépenses publiques de santé par habitant en Chine sont faibles, même par rapport à d'autres pays ayant un niveau de développement économique similaire, même si elles sont en augmentation. Cela signifie également que l'administration de l'État a été fondamentalement façonnée par la nécessité de "gouverner à distance", définie par des degrés élevés d'autonomie locale, la balkanisation des structures de commandement et de surveillance, et une grande latitude pour la corruption. Cela a historiquement donné aux gouvernements de niveau inférieur beaucoup plus de latitude et d'indépendance en Chine qu'ailleurs, et toutes ces caractéristiques ont en fait été importantes pour le développement d'une classe capitaliste nationale. La corruption, par exemple, n'est pas nécessairement "inefficace" - c'est une partie très normale du développement capitaliste, car c'est ainsi que naissent les capitalistes lorsque le marché s'ouvre pour la première fois et que les règles d'engagement ne sont pas bien définies. Ce n'est qu'une fois que l'accumulation atteint un certain seuil que toutes ces caractéristiques deviennent une entrave.

Deuxièmement, il est également difficile de comprendre correctement que la classe dirigeante chinoise s'est engagée dans un projet de construction de l'État assez vaste, qui a duré des décennies mais qui a vraiment commencé à s'accélérer sous Xi Jinping. Ces deux éléments sont évidemment liés, puisque la nécessité de construire l'État présuppose une certaine forme de faiblesse. L'accumulation a été suffisamment avancée pour que la corruption, les mauvaises chaînes de commandement et l'absence de canaux d'information fiables commencent à devenir des obstacles plutôt que des avantages. L'accumulation rapide de la dette des collectivités locales, liée aux projets d'infrastructure de relance dans les années 2010, était un signe évident de ce problème. La campagne de lutte contre la corruption visait à s'attaquer au problème aux niveaux supérieurs, en éliminant les magnats provinciaux qui pouvaient représenter une menace pour le gouvernement central, et en remettant de l'ordre dans les chaînes de commandement et les canaux d'information du haut vers le bas. Parallèlement, des mesures beaucoup plus banales ont été prises, comme des réformes de la méthodologie utilisée par le Bureau national des statistiques et des tentatives pour mieux intégrer toutes sortes d'archives publiques. De même, les diverses campagnes de répression contre les féministes, les centres ouvriers et les groupes d'étudiants maoïstes ont également montré qu'il existait des tentatives similaires d'intégration au sein de l'infrastructure policière plus large. Les gens ne réalisent souvent pas que la Chine était un pays où, pendant des décennies, il était assez facile d'éviter les poursuites pour de nombreux crimes en déménageant simplement dans une autre ville - du moins jusqu'à ce que vous attiriez l'attention de l'État central - et où les autorités locales disposaient d'une marge de manœuvre effrayante pour déterminer les sanctions, ce qui signifiait également qu'il était facile de s'en sortir si vous aviez des relations dans le commissariat local. Il est encore souvent vrai que la police locale n'a pas accès aux simples bases de données nationales standard, de sorte qu'elle ne peut pas toujours vérifier votre permis de conduire, traiter vos empreintes ou utiliser votre ADN, même si elle peut enregistrer ces informations localement. Cela commence à changer rapidement, mais le contraste est énorme avec ce à quoi nous sommes habitués dans de nombreux autres pays et avec le mythe de l'omnipotence totalitaire, qui suppose bien sûr que ces systèmes sont plus intégrés et plus répandus en Chine que partout ailleurs.

Quel est le lien avec la pandémie ? Eh bien, l'exemple évident est que cette délégation d'autorité locale a été désastreuse. Malgré tous les mythes sur l'efficacité de l'endiguement, c'est plutôt risible quand on y pense. Après tout, une épidémie dont l'origine géographique était clairement et rapidement identifiée est finalement devenue une épidémie nationale, puis une pandémie mondiale. Comment cela a-t-il pu se produire, alors que les médecins avaient identifié très tôt qu'une nouvelle maladie respiratoire mortelle se propageait dans la ville ? Et quand cette maladie a ensuite été clairement liée à un coronavirus ? En grande partie parce que les autorités locales se sont empressées de supprimer les informations sur l'épidémie à mesure qu'elles sortaient des hôpitaux, y compris en les cachant à l'État central, tout en ne prenant aucune mesure pour restreindre les voyages, fermer les entreprises ou encourager l'utilisation de masques alors que ces mesures auraient été les plus utiles. Le livre comprend un long entretien avec des amis de Wuhan, qui présentent une chronologie détaillée des événements et expliquent quelles informations ont été fournies sur le terrain tout au long de la période. Ils soulignent le fait étrange, par exemple, que leurs amis de Shanghai en savaient plus sur l'épidémie, à une date antérieure, que de nombreuses personnes vivant à Wuhan même. Un autre élément notable dans ces récits de première main est le changement très soudain de politique, qui s'est opéré du jour au lendemain. Il semble qu'une autorité supérieure soit finalement intervenue pour mettre en œuvre de manière décisive le confinement. C'est généralement le signe que le gouvernement central s'est impliqué, plaçant les responsables locaux sous son commandement direct.

Ainsi, à bien des égards, nous devons comprendre l'épidémie comme un énorme échec initial - signalé par le fait qu'elle s'est transformée en une pandémie qui sévit encore aujourd'hui - qui n'a été maîtrisé au niveau national que par l'effort coordonné de centaines de milliers de personnes ordinaires, travaillant souvent volontairement aux côtés des autorités locales. Il n'est pas exagéré de dire que l'épidémie n'aurait jamais été contenue sans l'effort de ces volontaires. En même temps, il est tout à fait fortuit que l'épidémie se soit produite en grande partie dans une seule ville et, qui plus est, à la veille de la fête du printemps, alors que tout le monde avait déjà fait des provisions en prévision de la fermeture des commerces. Cela a minimisé l'impact immédiat du confinement et permis à l'État central de concentrer la grande majorité de ses ressources sur Wuhan (et, dans une moindre mesure, sur Pékin, où se trouve le gouvernement central). Dans le même temps, le gouvernement central, par l'intermédiaire du CDC chinois (ndt : équivalent du Center for Disease Control américain), a compris l'importance d'ouvrir le flux d'informations, d'inviter des investigateurs médicaux internationaux, de partager immédiatement les recherches sur le nouveau virus et de créer rapidement des normes de prévention faciles à déléguer et privilégiant la sécurité. De même, ils sont intervenus pour s'assurer que les systèmes alimentaires et électriques étaient maintenus. C'est à ce niveau que l'on peut identifier un certain succès. Dans tous les cas, le gouvernement a reconnu sa propre incapacité et a très efficacement et rapidement délégué d'immenses quantités d'autorité administrative de facto au niveau de gouvernance le plus bas, qui comprenait toute une série d'organes administratifs soutenus en tout point par les efforts des bénévoles.

Rail : Pendant l'ère Mao (vous utilisez le terme « régime de développement »), l'État s'est efforcé d'atteindre la société, jusqu'au niveau du quartier, à travers des formes organisationnelles hybrides telles que les comités de résidents. Ceux-ci sont toujours en activité, alors quel a été leur rôle pendant la pandémie ? Leurs capacités organisationnelles ont-elles été réduites pendant la période de réforme ?

Chuang : Dans ce que nous appelons le régime de développement socialiste (des années 1950 jusqu'à la reprise de la transition capitaliste dans les années 1970), il y a eu une tentative hésitante d'étendre l'État jusqu'aux niveaux les plus locaux de la société et une certaine attente que, en faisant ainsi, l'État lui-même cesserait d'être une présence lointaine et étrangère dans la vie des gens et deviendrait plutôt une institution véritablement universelle. C'est du moins ainsi que s'exprimait le processus en théorie. En réalité, ce qui s'est passé a été une extension hésitante et géographiquement inégale de l'autorité centrale, suivie d'une fragmentation de cette autorité en de nombreux sites autarciques de prise de décision. Les principaux symboles de cette expérience n'étaient pas réellement les comités de résidents, mais plutôt les liens avec le parti et l'appareil de planification qui se formaient dans les entreprises et les collectivités rurales.

Les comités de résidents ont d'abord été créés dans les zones urbaines pendant le régime de développement, mais ils n'étaient pas les principaux sites de l'administration locale. Au lieu de cela, la gouvernance quotidienne a été principalement confiée aux diverses entreprises de la ville, en grande partie autarciques. Si vous étiez un résident urbain à cette époque, la grande majorité de vos biens de consommation de base – logement, vêtements, nourriture, même divertissement – étaient fournis gratuitement par le biais de votre danwei, ou unité de travail, liée à une entreprise particulière. Des comités d'habitants ont en effet été créés afin de gérer la (initialement) très faible part de la population urbaine qui n'avait pas de danwei. Vers la fin du régime de développement, cependant, de nombreuses villes (en particulier dans le sud) ont commencé à voir une croissance de leur population de travailleurs migrants ruraux. Techniquement, n'ayant pas de danwei urbain, ces ouvriers étaient sous l'autorité administrative du comité de résidents du quartier où ils vivaient et/ou travaillaient. Au départ, il s'agissait surtout de saisonniers. Mais au fil du temps, ils sont devenus une caractéristique de plus en plus permanente de la ville. Alors que le régime de développement commençait à s'effondrer et que la transition capitaliste reprenait (2) de nombreuses villes ont connu une croissance rapide alors même que l'ancien système de protection sociale des entreprises et des unités de travail était en train d'être démantelé. Le résultat final était que la plupart des personnes vivant dans les villes n'avaient aucun lien avec une entreprise locale et tombaient donc sous l'autorité du comité de résidents.

Ainsi, le comité des résidents était une institution entièrement marginale qui a simplement survécu au démantèlement du régime de développement et s'est levé pour remplir une fonction complètement différente de celle initialement prévue. Au départ, cependant, l'État n'avait pas vraiment de ressources pour développer correctement son infrastructure gouvernementale locale. Au cours des années 1980 et 1990, tant en milieu rural qu'urbain, de nombreux changements juridiques ont accordé une « autonomie » aux organes administratifs locaux et désignant le comité d'habitants « communauté/quartier » (社区) comme l'unité fondamentale de la vie urbaine. l'administration, à l'instar des comités villageois à la campagne, où ces réformes s'accompagnaient de la mise en place d'élections locales. Mais tout cela s'est fait dans un contexte de recul général de l'autorité de l'État. Ce n'est vraiment que ces dernières années que l'attention s'est tournée à nouveau vers la construction de l'État au niveau local. La pandémie a donné un énorme élan à cet égard, puisqu'elle a très clairement séparé les zones où les comités de résidents étaient fonctionnels des zones où ils ne l'étaient pas. Dans de nombreux endroits, les comités étaient effectivement restés vides pendant des années. Dans d'autres, ils n'avaient fonctionné que comme un site pour les formes les plus médiocres de corruption locale et n'avaient jamais offert de véritables services publics. Maintenant, il est au moins clair qu'il y aura une tentative concertée de construire ces organes, de les placer sous des chaînes de commandement plus claires, de les lier plus étroitement avec les postes de police locaux, etc. 

Rail : Vous décrivez en détail un processus de mobilisation de masse en réponse à la pandémie, avec des groupes de volontaires fournissant toutes sortes de services, à la fois pour contenir la propagation et pour aider les gens à survivre à la pandémie, mais vous indiquez clairement que cette mobilisation n'était pas nécessairement contre l'État, ni ne représentait une menace pour la légitimité du PCC, malgré la mauvaise gestion de la crise. De plus, il semble que dans certains cas, ces efforts d'entraide renforcent les divisions sociales préexistantes au lieu d'offrir une chance à des alliances transsociétales. Pourquoi?

Chuang :Parfois, les volontaires opéraient en toute indépendance vis-à-vis du gouvernement. Mais il y a eu très peu de cas où ils ont compris que leur activité s'y opposait carrément et, lorsque l'État est intervenu des mois plus tard pour leur demander de cesser leurs activités, ils l'ont tous fait. Cela ne veut pas dire que le processus n'était pas désordonné ou même antagoniste parfois. Dans de nombreuses régions, en particulier dans les campagnes, il y a eu une mobilisation locale assez agressive visant à exclure pratiquement tous les étrangers. Cela était visible sur les réseaux sociaux chinois, qui montraient des villageois d'âge moyen gardant des barricades avec des armes archaïques (une illustration d'une telle scène sert de couverture du livre), ou des volontaires patrouillant dans les quartiers avec des drones et criant après quiconque se trouvait à l'extérieur. Ces images étaient populaires et le plus souvent sans gravité, mais dans ses extrêmes, la même attitude était souvent dangereuse, xénophobe et violente. Dans un cas, un motocycliste a été décapité parce qu'un village avait tendu un fil à travers son entrée pour empêcher les étrangers d'y accéder. Et lorsque la province du Hubei (où se trouve Wuhan) a rouvert, il y a eu un affrontement largement signalé à la frontière avec le Jiangxi, impliquant des policiers des deux côtés qui se sont affrontés, car la partie du Jiangxi pensait qu'il était trop dangereux de laisser entrer des personnes de Hubei.

Il est difficile de souligner à quel point l'attitude publique de base en Chine diffère de celle de nombreux pays occidentaux. Ce n'était pas non plus un cas où tout le monde faisait confiance au gouvernement et offrait son aide en raison d'une certaine foi en l'autorité. En fait, c'était exactement le contraire : de nombreuses personnes se sont senties motivées à faire du bénévolat précisément parce qu'elles n'avaient pas confiance dans le fait que l'État serait en mesure de contenir efficacement le virus. Ils avaient vu l'incapacité et la corruption des fonctionnaires locaux toute leur vie et ne croyaient pas que ces personnes seraient capables de faire le travail. S'il y avait une différence essentielle, elle ne se trouvait pas dans une obéissance imaginaire à l'État. Au lieu de cela, il semble que le contraste majeur entre le sentiment public en Chine et ailleurs était qu'il y avait un manque généralisé de confiance dans l'État, une intuition que le problème ne serait pas simplement pris en charge automatiquement par les autorités compétentes et que tout le monde avait à se rassembler pour se mobiliser contre le virus. Dans des endroits comme les États-Unis, l'échec de la capacité de l'État avait presque exactement le caractère inverse, personne n'étant vraiment prêt à reconnaître et à gérer la réalité du déclin des compétences, surtout en ce qui concerne le dépérissement des services publics. Vous avez donc eu une attitude très différente aux États-Unis, certains critiquant la réponse de leur État particulier lors de petites manifestations anti-masques, et d'autres soutenant les mesures de l'État ou espérant une plus grande réponse mais le faisant depuis chez eux.

Rail : qu'en est-il des travailleurs ? La pandémie a-t-elle ouvert de nouvelles possibilités de mobilisation des travailleurs contre le capital ou encore restreint des voies d'organisation et d'action ?

Chuang : Malgré la reprise (relative) de l'économie nationale au cours du second semestre de 2020 et de cette année, les actions des travailleurs ont été beaucoup moins nombreuses que les années précédentes. C'est ce que montrent les quelques statistiques disponibles auprès d'organisations comme le China Labour Bulletin (CLB), qui a enregistré un peu plus de la moitié du nombre d'incidents en 2020 par rapport à l'année précédente, et ces chiffres semblent concorder avec ce que nous et nos amis avons vu sur le terrain. Les secteurs manufacturiers et miniers ont mené la baisse ici, poursuivant une diminution déjà pluriannuelle des incidents de masse depuis leur pic au début des années 2010. La plupart des autres secteurs ont suivi. La chute des protestations dans le secteur manufacturier peut également être liée à l'explosion de la production jusqu'à la fin de l'année, où la Chine, dont les usines sont restées ouvertes alors que tant d'autres ont été fermées dans le monde, a connu une hausse des salaires et des pénuries de main-d'œuvre alors que les entreprises s'efforçaient de répondre à la demande d'exportation (3). Les conflits du travail dans le secteur manufacturier et les services ont commencé à augmenter au milieu de l'année 2020 - comme le documente l'article traduit écrit par certains de nos amis, qui sert de chapitre deux du livre - mais on peut se demander dans quelle mesure le nombre de conflits reflète le nombre d'actions syndicales. Bien que les statistiques ne soient pas encore disponibles pour l'ensemble de l'année 2020, il semble que les conflits du travail, en tant que mesure générale du conflit, aient été au moins équivalents à ceux de l'année précédente. Par exemple, à Pékin, les tribunaux d'arbitrage du travail ont pris en charge plus de 94 000 affaires au cours des 10 mois entre janvier et octobre (4). Cela correspond essentiellement aux 93 000 affaires collectées au cours des neuf mois entre janvier et septembre de 2019, ce qui représentait déjà une augmentation de 37,4 % par rapport à l'année précédente (5).

Il y a cependant eu une curieuse augmentation du nombre de travailleurs de la construction protestant contre des arriérés de salaire en 2020, comme l'a enregistré le CLB - le plus haut jamais enregistré par l'organisation depuis le début du projet de cartographie en 2011. Et ce qui est peut-être encore plus étrange, c'est qu'au cours des premiers mois de 2021, il n'y a pas eu la vague massive de protestations des travailleurs de la construction que l'on observe habituellement avant le Nouvel An chinois, lorsque les travailleurs bloquent les routes, organisent des marches ou menacent même de se suicider afin de gagner leur salaire de fin d'année pour ne pas rentrer chez eux les mains vides. Cette situation peut être due, du moins en partie, aux restrictions de voyage COVID-19 imposées aux travailleurs pendant les vacances du Nouvel An. Certaines estimations ont montré que le nombre de voyageurs en 2021 a chuté de 60 % par rapport à 2019, atteignant ainsi le plus bas niveau enregistré en 20 ans.6 En revanche, les actions des travailleurs dans le secteur de la logistique, en particulier parmi les livreurs, sont un domaine où l'organisation des travailleurs s'est développée pendant la pandémie. Les actions dans le secteur de la logistique dans son ensemble ont représenté 20 % de toutes les actions des travailleurs en 2020, le niveau le plus élevé depuis plusieurs années. Ce secteur produira probablement des niveaux élevés d'agitation dans les années à venir, car le commerce électronique continue de se développer. La quasi-totalité des actions syndicales très médiatisées qui ont eu lieu l'année dernière (2020) concernaient des livreurs. À l'époque, nous avions traduit un article devenu viral (7) sur la situation critique des livreurs de repas qui avait déjà circulé en Chine, suscitant un débat public à l'échelle nationale et déclenchant même quelques déclarations obligatoires de la part des deux géants du secteur, Ele.me et Meituan. Ces déclarations ont toutefois été accompagnées de changements assez tièdes, les entreprises n'ayant procédé qu'à de petits ajustements pour donner aux livreurs plus de temps pour passer leurs commandes, mais n'ayant guère abordé les problèmes sous-jacents aux doléances des travailleurs.

Puis, à la fin du mois de février 2021, Chen Guojiang, l'organisateur de base le plus connu des coureurs de livraison en Chine - connu simplement sous le nom de "Mengzhu" ou de "chef de groupe" (盟主) par ses amis et ses militants - a été arrêté par les autorités, probablement dans l'intention de faire taire la star des médias sociaux au franc-parler pendant le congrès national du parti, début mars. Depuis, Chen a été accusé d'avoir "provoqué des querelles et des troubles" (寻衅滋事), le chef d'accusation le plus courant utilisé depuis des années pour arrêter toutes sortes de voyous à travers le pays (8). Certains amis ont parlé avec Mengzhu avant sa détention et ont appris comment il s'organisait. Basé à Pékin, il avait entretenu un vaste réseau de milliers de livreurs, principalement dans le nord du pays. Il avait développé ce réseau en partie grâce à sa forte présence sur les médias sociaux, où il diffusait en direct la vie des livreurs. Il donnait également des conseils aux autres livreurs, organisait des repas de groupe et louait même un petit appartement avec un lit à Pékin où les livreurs nouvellement arrivés dans la ville pouvaient séjourner gratuitement pendant une nuit ou deux, le temps de trouver leur propre logement. Ceux qui le connaissaient ont également décrit comment Mengzhu avait transformé sa plateforme en une sorte de petite entreprise pour lui-même, gagnant de petites sommes ici et là, notamment en percevant des primes pour avoir recommandé des livreurs sur la plateforme, ou lors des événements qu'il organisait pour les livreurs. Pendant qu'il travaillait sur la plateforme, Mengzhu a également participé à l'organisation de plusieurs grèves de livreurs, et aurait réussi à faire aboutir les revendications des travailleurs. Lui et d'autres organisateurs de grèves ont également été arrêtés par la police en 2019. Dans ses discussions avec ses amis, il a souligné avec insistance que son style d'organisation ne pouvait pas être imité et a attribué son attrait généralisé à son obsession personnelle pour le réseautage, l'aide aux autres et la diffusion en continu vers son public. Au moment où nous écrivons ces lignes, Chen est toujours en détention et attend son procès (9). Les amis de Mengzhu ont tenté de collecter de l'argent pour les frais d'avocat sur WeChat, mais le lien vers la page de collecte de fonds a été bloqué par les censeurs.

Mengzhu offre une image intéressante de la réalité complexe et souvent contradictoire de l'organisation des travailleurs en Chine, qui correspond rarement au mirage du "mouvement ouvrier" promu par de nombreux militants. Dans ce cas, la renommée des médias sociaux et même une sorte d'éthique entrepreneuriale de la petite entreprise semblent avoir fait partie intégrante de la croissance du réseau de Mengzhu. Ces complexités inattendues sont, selon nous, essentielles pour comprendre l'organisation des travailleurs à long terme. Dans le premier et le deuxième numéro de notre revue, nous avons essayé de mettre l'accent sur une vision plus large de l'organisation, dépassant les limites du "mouvement ouvrier", qui sert de toile de fond théorique à tant d'analyses de la lutte des classes en Chine (10). A l'avenir, il sera encore plus essentiel d'abandonner les présomptions héritées de ce à quoi un "mouvement ouvrier" ou même un "mouvement social" plus général devrait ressembler, si nous espérons comprendre le caractère réel de la lutte des classes. Par exemple, parallèlement à la récente recrudescence des actions d'usines, nous pourrions prendre note de la force sociale potentielle de la frange croissante des travailleurs sans emploi et sous-employés, qui sont de plus en plus nombreux à travers le pays. Dans le bas de l'échelle, cela se traduit par l'organisation des livreurs et par les démolitions en cours visant la soi-disant "population de bas de gamme" (低端人口) (11). Mais c'est également visible parmi ceux qui occupent des positions sociales marginales, comme dans le discours sur "l'involution" (内卷) et l'horaire de travail "996" (12) parmi les cols blancs, ou même dans le nombre croissant de protestations de propriétaires (13).

On ne sait pas encore comment ces tendances affecteront les tensions sociales. Mais le ralentissement actuel de la croissance économique semble indiquer que ces tendances vont toutes s'aggraver avec la poursuite de la stagnation. L'ampleur du chômage en Chine au cours de la dernière année de la pandémie est encore peu connue, mais la situation ne devrait pas s'améliorer de manière significative. Lors du congrès du parti en mars 2021, le Premier ministre Li Keqiang a cité la création d'emplois comme la "priorité absolue" du gouvernement central, ce qui semble indiquer que l'emploi ne s'est pas encore vraiment remis du déclin. Cela est confirmé par le fait que c'est la reprise du boom immobilier - plutôt qu'une relance industrielle - qui a sorti l'économie nationale du creux de la vague après le blocage. Dans le même temps, nous devons garder à l'esprit la façon dont les difficultés économiques ont affecté les cols blancs plus aisés, voire les petits bourgeois, qui ressentent sans aucun doute la pression des pertes d'emploi et des réductions de salaire ou la décimation de leurs entreprises, le tout s'ajoutant aux dettes déjà lourdes qu'ils portaient avant la pandémie. Si ces tensions sociales ne semblent pas aussi intrinsèquement orientées à gauche que les luttes syndicales, elles sont néanmoins susceptibles de continuer à faire des vagues et, malheureusement, d'attirer l'attention et l'action de l'élite politique. Comme nous l'avons noté dans le dernier numéro de notre revue, l'agitation sociale des propriétaires semble avoir dépassé en nombre les protestations des travailleurs à la fin des années 2010. Maintenant, dans le monde pandémique et post-pandémique, les politiques de classe sont susceptibles de prendre d'autres formes inattendues basées sur ces tensions sociales sous-jacentes. C'est cette réalité - plutôt qu'une analogie historique de mauvaise qualité - qui devrait servir de point de départ à quiconque tente de spéculer sur l'avenir de la lutte des classes en Chine.

Rail : À la fin du livre, vous présentez un argument intéressant, et on pourrait dire spéculatif, sur l'avenir de l'État chinois, la pandémie ayant clairement montré la nécessité de le reconstruire. Vous affirmez que, même s'il continuera à remplir sa fonction première au service du capitalisme, l'État est en train de se restructurer pour devenir quelque chose de différent des États occidentaux ou de ses précédents impériaux et socialistes, tout en recyclant des éléments de tous ces modèles. Pour quels nouveaux besoins et défis spécifiques ce nouvel État est-il restructuré et sur quels principes idéologiques repose-t-il ?

Chuang: En gros, l'idée centrale est double : premièrement, nous soutenons que la Chine est toujours en train de construire un État proprement capitaliste. Il n'y a rien de vraiment nouveau à ce sujet, bien sûr, et les impératifs fondamentaux de l'État capitaliste sont plus ou moins universels, ce qui signifie que de nombreux aspects de ce processus sont très similaires aux projets de construction de l'État qui ont accompagné le développement capitaliste ailleurs. Mais, deuxièmement, il est également erroné de supposer que cela signifie que l'État qui se construit aujourd'hui en Chine ressemblera nécessairement, dans ses détails, à l'un des États capitalistes précédents qui ont vu le jour dans des endroits comme les États-Unis, l'Europe ou les colonies. Ces impératifs capitalistes universels sont des exigences de base, mais l'existence de fonctions universelles ne nous donne pas beaucoup d'indications sur les structures institutionnelles exactes qui sont adaptées pour les servir. En fait, on pourrait s'attendre à ce que ce soit le contraire qui se produise : à mesure que les conditions de l'accumulation du capital mondial changent, ce projet de construction de l'État devient de plus en plus partie intégrante de l'ensemble du processus de développement. Ce n'est pas une coïncidence si chaque vague d'industrialisation des "développeurs tardifs" a vu l'État jouer un rôle de plus en plus central dans l'ensemble du processus. On oublie souvent que l'une des prédictions les plus constantes de Marx sur le développement du capitalisme était que l'échelle sociale de production augmenterait parallèlement à la centralisation industrielle, et que le système de crédit jouerait un rôle essentiel dans la gestion de l'accumulation à une telle échelle. Est-il vraiment si inattendu d'assister à l'émergence d'un État supervisant des conglomérats industriels massifs, parallèlement à des tentatives de discipliner et de diriger leurs activités par le biais d'une surveillance institutionnelle et de l'octroi de crédits via les grandes banques d'État (et non, il convient de le noter, principalement par le biais d'injections fiscales) ?

Au niveau plus philosophique, il y a une autre dimension à ce deuxième argument. Car il ne s'agit pas seulement du fait que des États plus expansifs sont désormais tenus de garantir les conditions de base de l'accumulation. Il s'agit aussi de savoir comment ce processus est perçu par ceux qui y sont impliqués et quelle forme idéologique il prend. Cet article a été écrit en partie pour répondre à la mode de la philosophie occidentale qui tente de théoriser "l'État" en tant que tel en se référant uniquement à l'expérience européenne et à la lignée civilisationnelle qui remonte à Rome - comme si la jurisprudence romaine ouvrait une fenêtre secrète sur le fonctionnement interne de l'État aujourd'hui. Nous disons : non, vous ne pouvez pas prendre ce que Foucault, Agamben ou même Mbembe ont écrit sur l'Europe moderne, la Rome antique ou le monde colonial, et l'appliquer en bloc à la Chine, comme si la logique de l'État était une transplantation entièrement étrangère, introduite lors de la transition vers le capitalisme. En réalité, nous voulons souligner qu'il y a une arrogance exaspérante chez les philosophes qui écrivent des critiques de l'"empire" et de la "civilisation" sans connaître l'histoire de tous les empires les plus importants et les plus durables d'Asie (sans parler de ceux d'Afrique ou des Amériques).

Dans ce cas, la réalité est encore plus accablante, car la Chine possède sa propre tradition philosophique, dynamique et ancienne, qui s'est toujours préoccupée (en fait, c'est sans doute sa principale préoccupation) des questions de gouvernance et de gestion de l'État. Plus important encore, cette tradition philosophique est activement ravivée aujourd'hui, fusionnée avec des courants conservateurs de la pensée occidentale et déployée de manière sélective par les personnes au pouvoir pour justifier idéologiquement, conceptualiser et même guider les progrès matériels du projet de construction de l'État sur le terrain. Il est très important de comprendre cette dimension du processus, même si nous devons également garder à l'esprit que l'expression philosophique du projet de construction de l'État va différer de la réalité sur le terrain. Il n'est pas vraiment vrai que cette philosophie sert de "livre de jeu" aux personnes au pouvoir, ni même qu'elle donne une image précise de la façon dont le pouvoir étatique fonctionne dans la réalité. En fait, elle fait souvent le contraire, en idéalisant l'État et en affirmant une mission presque cosmologique pour le PCC, chargé de conduire le rajeunissement spirituel de la supposée nation chinoise. Mais il s'agit là d'une caractéristique importante de la manière dont ce processus s'exprime à travers une réflexion sur lui-même. Pour toutes ces raisons, nous avons emprunté le langage exagéré de ces philosophes et donné à ce chapitre un titre ironique : "La peste éclaire la grande unité de tout ce qui est sous les cieux." Bien sûr, une telle unité est une plaisanterie.

Rien de tout cela ne signifie que le projet d'édification de l'État va simplement avancer sans être remis en question. Comme pour tout élément du capitalisme, nous pouvons être assurés que le conflit de classe n'est jamais définitivement éteint. Mais il pourrait ne pas prendre la forme à laquelle nous nous attendons. Nous pourrions en fait assister à davantage d'actes de désespoir, car les conflits sociaux explosent de manière imprévisible - en particulier pour les couches inférieures de la société chinoise, comme le récent attentat à la bombe contre un bâtiment gouvernemental à Guangzhou pour un litige foncier, ou le récent suicide d'un chauffeur de camion pour une amende de 2 000 yuans (environ 300 dollars américains).14 Les griefs de plus grande valeur des couches supérieures, comme les fraudes en matière d'investissement ou les conflits liés au développement immobilier, continueront probablement à augmenter en nombre et à être davantage couverts par les médias nationaux et étrangers - ces individus ont également tendance à avoir un meilleur accès au système juridique et une meilleure chance d'obtenir une reconnaissance officielle à cet égard. Cela ne reflète peut-être pas le véritable "équilibre des forces" concernant la lutte des classes en Chine, mais nous pouvons nous attendre à ce que, du moins en apparence, il y ait un "embourgeoisement" croissant des luttes sociales, faute d'un meilleur terme, même si ce processus est ponctué de violentes explosions de la part des plus pauvres du pays. Il va sans dire que les demandes des riches (comme le maintien du marché immobilier vacillant) seront une priorité absolue pour l'État. Il n'en va pas de même pour les camionneurs ou la "population bas de gamme" qui voient leurs maisons démolies.

Nous devrions également être attentifs à la manière dont les formes de mobilisation cellulaire, de type campagne lancée par l'État, pourraient se développer à l'avenir. Comme nous le notons dans le dernier chapitre du livre, alors que l'État formel s'est avéré relativement faible, les structures de pouvoir à petite échelle ont été mises en place à une vitesse incroyable. Les comités de résidents locaux, les gardes de sécurité et d'autres bénévoles - ayant des liens avec les organisations du parti et du gouvernement - sont devenus les principaux visages du pouvoir de l'État lorsqu'il s'agissait de réglementer les mouvements des citoyens entre les quartiers, ou même dans et hors de leurs maisons. Ces évolutions ne sont pas non plus passées inaperçues du côté du capital. L'année dernière, le directeur de la Chambre de commerce européenne, Jorge Wuttke, ne se plaignait pas du développement d'une bureaucratie centralisée et autoritaire qui entraverait les affaires, mais bien le contraire : "Le patchwork de règles contradictoires qui a émergé de la lutte contre le COVID-19 a produit des centaines de fiefs, rendant pratiquement impossible la circulation des biens ou des personnes à travers la Chine." En tant que représentant principal du capital étranger, Wuttke a plaidé pour que le gouvernement standardise les mesures "à travers de plus grandes juridictions" afin de "remettre l'économie réelle sur pied" (15). Ce pouvoir disparate reste en place aujourd'hui, bien que sous une forme plus latente. Même si la pandémie est passée et que ces systèmes se sont légèrement assouplis, la réalité est qu'ils n'ont pas disparu. Les réseaux nouvellement développés qui relient les organes formels du pouvoir de l'État aux organismes informels de bénévoles, de sociétés de gestion immobilière, de gardes de sécurité, etc. se sont simplement enfoncés juste sous la surface, revenant à la charge et réaffirmant leur présence chaque fois que des épidémies locales se produisent. Mais ce n'est pas seulement important pour la gestion de la pandémie. La partie la plus spéculative du chapitre soutient que des réseaux locaux similaires, que nous appelons "para-formels", pourraient émerger face à des chocs indigènes ou exogènes, comme une ruée sur les banques, ou pendant la mobilisation nationaliste qui accompagnerait tout conflit militaire.

Notes

  1. Aminda Smith est une historienne de la Chine moderne, codirectrice du PRC History Group et professeure agrégée à la Michigan State University. Fabio Lanza est professeur d'histoire de la Chine moderne à l'Université d'Arizona.

  2. Comme examiné dans notre article « Red Dust », cela a en fait commencé sous Mao, pas sous Deng Xiaoping, et c'est l'une des nombreuses raisons pour lesquelles nous soutenons que la périodisation de l'histoire chinoise selon la séquence des « grands dirigeants » est trompeuse. Nous n'appelons volontairement jamais le régime développemental « ère Mao » par exemple, ni la transition vers le capitalisme « l'ère Deng », car l'histoire ne se réduit pas aux actions, aux caprices ou aux théories politiques des hommes d'État.

  3. Gabriel Crossley et Stella Qiu, « China's amazing export comeback has usines scramling for workers », Reuters, 20 décembre 2020. https://www.reuters.com/article/us-china-economy-manufacturing-idUSKBN28V0AL .

  4. 疫情期间务工者遇到劳动争议该咋办? [« Que devraient faire les travailleurs ayant un grief du travail pendant la pandémie ? »] 公民日报 [ Quotidien du Peuple ], 27 novembre 2020. http://www.xinhuanet.com/fortune /2020-11/27/c_1126791491.htm .

  5. 北京发布2019年劳动人事争议仲裁十大典型案例 [« Pékin annonce les dix principaux cas d'arbitrage du travail à partir de 2019 »] 新华网 [Xinhua]. http://www.xinhuanet.com/2019-11/05/c_1125196006.htm .

  6. Reporter SCMP, « La migration annuelle du Nouvel An lunaire de la Chine, généralement la plus importante du genre, semble très différente en 2021 », South China Morning Post , 7 février 2021. https://www.scmp.com/magazines/post-magazine/ long-reads/article/3120728/chinas-annual-lunar-new-year-migration-habituellement .

  7. Chuang and Friends (Trans), « Delivery Workers, Trapped in the System », Chuang Blog , 12 novembre 2020. https://chuangcn.org/2020/11/delivery-renwu-translation/ .

  8. Sur Mengzhu et son arrestation, voir Emily Feng, « He Tryed To Organize Workers In China's Gig Economy. Maintenant, il risque 5 ans de prison », NPR, 13 avril 2021, https://www.npr.org/2021/04/13/984994360/he-tried-to-organize-workers-in-chinas-gig-economy- maintenant-il-risque 5-ans-de-prison ; Matt Dagher-Margosian, « Libérez Mengzhu ! Une interview avec Free Chen Guojiang 关注盟主 », Asia Art Tours, https://asiaarttours.com/free-mengzhu-an-interview-with-free-chen-guojiang-%E5%85%B3%E6%B3%A8 %E7%9B%9F%E4%B8%BB/ . Sur des cas similaires dans le passé, voir notre article « Picking Quarrels » du deuxième numéro de notre revue : https://chuangcn.org/journal/two/picking-quarrels/ .

  9. Les derniers rapports du China Labour Bulletin, qui surveille les droits du travail début juin, indiquent qu'il est toujours en détention. Voir « Food delivery worker burns uniform in symbolique protest », China Labour Bulletin, 8 juin 2021. https://clb.org.hk/content/food-delivery-worker-burns-uniform-symbolic-protest .

  10. Voir « No Way Forward, No Way Back » et « Gleaning the Welfare Fields » dans le numéro 1 et « Picking Quarrels » dans le numéro 2, tous disponibles ici : chuangcn.org/journal .

  11. Sur le discours de la « population bas de gamme » et sa vulgarisation après la démolition en 2017 des logements bas de gamme à Pékin, voir : « Adding Insult to Injury : Beijing's Evictions and the Discourse of 'Low-End Population'. » https:/ /chuangcn.org/2018/01/low-end-population/ .

  12. Pour une discussion des deux, voir : « Involution : Wildcat on China's 2020 ». https://chuangcn.org/2021/05/involution-wildcat-on-chinas-2020/ .

  13. Pour une analyse des tendances à long terme, voir notre analyse dans « Picking Quarrels », cité ci-dessus. Des exemples de protestations de propriétaires peuvent être trouvés quotidiennement en ligne, pour ceux qui cherchent. Des incidents plus importants sont parfois couverts en détail dans des publications critiques pour la Chine comme Radio Free Asia, peut-être une fois par mois environ. Par exemple, les habitants d'un quartier de Chongqing se sont affrontés en mai avec plus d'une centaine de policiers anti-émeute au cours d'un conflit à long terme avec des responsables qui voulaient établir un bureau du gouvernement local dans leur communauté résidentielle. Voir : « 重庆保利香雪小区爆发大规模抗暴事件 业主赶走数百名黑衣人 » https://www.rfa.org/mandarin/yataibaodao/renquanfazhi/sc-05152021170149.html. La campagne de démolition du gouvernement de Pékin du complexe Xiangtang dans la banlieue nord de la ville a été rapportée par plusieurs médias anglophones. Par exemple, voir : « Residents Protest As China Demolishes Some Of Beijing's Wealthy Suburbs » https://www.npr.org/2021/01/26/960855956/residents-protest-as-china-demolishes-some-of-beijings- banlieues-riches .

  14. Voir notre récent rapport sur de tels événements : « Bombing the Headquarters: Desperate Measures in a Time of Involution », Chuang Blog , 23 mai 2021. https://chuangcn.org/2021/05/bombing-headquarters/ .

  15. Voir « COVID-19 Severely Impacting Business : trade associations call for proportionate mesures to get real economy back on track », un communiqué de presse conjoint de la Chambre de commerce allemande en Chine et de la Chambre de commerce de l'Union européenne en Chambre, 27 février 2020. https://china.ahk.de/news/news-details/covid-19-severely-impacting-business-trade-associations-call-for-proportionate-measures-to-get-real- économie-remise sur les rails .


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13.09.2021 à 08:48

Les USA s’accrochent à la guerre froide

L'Autre Quotidien
Les Etats-Unis ne peuvent échapper aux conséquences de la guerre froide. La guerre froide a façonné leur culture politique, leurs institutions politiques et leurs priorités nationales. La Seconde Guerre mondiale s’est terminée il y a 75 ans, mais les USA dépensent toujours plus à eux seuls que l’ensemble de la communauté mondiale en matière de défense, contrôlent une infrastructure militaire à l’étranger avec plus de 700 bases et installations, et consacrent des dizaines de milliards de dollars par an aux forces et armes nucléaires.

Texte intégral 1796 mots

Les Etats-Unis ne peuvent échapper aux conséquences de la guerre froide. La guerre froide a façonné leur culture politique, leurs institutions politiques et leurs priorités nationales. La Seconde Guerre mondiale s’est terminée il y a 75 ans, mais les USA dépensent toujours plus à eux seuls que l’ensemble de la communauté mondiale en matière de défense, contrôlent une infrastructure militaire à l’étranger avec plus de 700 bases et installations, et consacrent des dizaines de milliards de dollars par an aux forces et armes nucléaires.

Ajoutez maintenant l’absurdité du United States Space Command. La guerre froide a divisé l’Europe, englouti le tiers-monde (notre pré carré), inspiré une course aux armements inconsidérée et créé des tensions géopolitiques chroniques. En conséquence, les Etats-Unis sont devenus un Etat de sécurité nationale qui s’appuie sur la puissance militaire et le recours à la force, bien que ses frontières géographiques soient les plus sûres de toutes celles des grandes puissances.

Les récents événements en Haïti, qui ont culminé avec l’assassinat du président Jovenel Moise, sont un rappel supplémentaire de notre politique de guerre froide consistant à soutenir des dirigeants autoritaires dans le monde entier afin de promouvoir les intérêts des Etats-Unis. Joe Biden a soutenu Moise malgré les avertissements concernant son régime de plus en plus autocratique. Tout au long de la guerre froide, les présidents américains ont souligné l’importance d’un gouvernement démocratique et d’un «internationalisme fondé sur des règles», qui ont été violées sur le terrain. [Joe Biden n’a en aucune mesure éliminé les 242 ordres exécutifs de Trump durcissant l’embargo et le blocus de Cuba qui frappe avant tout la majorité de la population et non la «hiérarchie» au pouvoir – réd. A l’Encontre]

Aucun président des Etats-Unis n’a voulu s’attaquer au problème de notre état de sécurité nationale, même si certains présidents ont fait mieux que d’autres. Sous leur mandat, les présidents Eisenhower et Carter n’ont pas eu à déplorer de pertes importantes sur les champs de bataille. Les présidents Kennedy, Nixon et Reagan se sont opposés au Pentagone dans leur quête de contrôle des armements et du désarmement. Mais aucun président depuis Eisenhower n’a compris le complexe militaro-industriel. Plusieurs d’entre eux ont été intimidés par les militaires (Clinton et Obama) et d’autres étaient trop disposés à céder aux militaires (Bush senior et Bush junior). Joe Biden a l’avantage d’avoir été exposé pendant un demi-siècle à la militarisation de notre politique de sécurité nationale. Il a même averti Barack Obama de ne pas se laisser «enfermer» par les militaires, s’attirant ainsi l’ire du secrétaire à la Défense Robert Gates [2006-2011 sous George W. Bush et Barack Obama] qui, comme trop de secrétaires, a été «capturé» par les chefs d’état-major.

Mais six mois après le début de sa présidence, Joe Biden n’a pas abordé de solutions collectives et universelles en matière de politique étrangère. Au lieu de cela, il exploite les tropismes de la guerre froide, notamment en ce qui concerne la Russie et la Chine. Les efforts de Biden pour défier à la fois la Russie et la Chine sont particulièrement contre-productifs au vu de la relation sino-russe étroite que Xi Jinping et Vladimir Poutine ont forgée. Ils ont mis fin à une période de soixante ans de discontinuité qui comprenait des luttes entre eux au sujet de l’aide au Nord-Vietnam, des guerres à leur frontière, des divergences sur l’aide militaire et des rivalités géopolitiques.

L’incursion diplomatique de Biden en Europe en juin et son sommet avec la chancelière allemande Angela Merkel en juillet ont fourni de nombreuses preuves du type de «vieille pensée» qui a dominé la politique et la diplomatie américaines même après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, qui avait créé une possibilité pour une «nouvelle pensée».  L’orientation européenne de Biden s’articule autour de la relance de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), y compris l’élargissement de son champ d’action pour faire face à un défi lancé par la Chine.

L’équipe de Biden chargée de la sécurité nationale est convaincue que les Etats-Unis peuvent isoler et contenir la Chine. Pour la première fois, un document de l’OTAN a inclus la Chine dans la liste des menaces pour la sécurité de l’Alliance, ce qui a probablement provoqué de nombreux maux de tête à Pékin. Les principaux Etats européens ont signé à contrecœur; ils préfèrent ne pas faire partie des différends sino-américains qui ont été aggravés par l’administration Trump. Pendant ce temps, le président russe Poutine peut se satisfaire de la position ferme de l’OTAN contre la Chine, qui a été conçue en partie pour compenser l’absence d’une position ferme contre la Russie. La défense par l’Allemagne du gazoduc Nord Stream 2 et l’intérêt franco-allemand pour la coordination de la politique avec la Russie montrent l’absence de succès durable de la diplomatie de Biden en Europe.

La chancelière allemande Angela Merkel a clairement et succinctement déclaré à propos des approches étatsunienne et européenne des problèmes de la Russie et de l’Ukraine: «Nous sommes arrivés à des évaluations différentes.»  Angela Merkel n’a pas donné de réponse spécifique à l’intérêt de Joe Biden pour contrer la Chine. La France et l’Italie semblent être alignées sur l’Allemagne sur ces questions bilatérales clés. De même, de nombreuses nations asiatiques ne veulent pas choisir entre les Etats-Unis et la Chine pour des raisons liées à leur propre prospérité.

Au lieu d’inverser les politiques de découplage de l’administration Trump à l’égard de la Chine, Biden a nommé une équipe de sécurité nationale qui s’est engagée à contrer et à contenir plus agressivement la Chine en Asie de l’Est. Le secrétaire d’Etat Antony Blinken et le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan sont des partisans de la ligne dure envers la Chine. L’adjoint de Sullivan est Kurt Campbell, qui a élaboré la politique de «pivot» vers la Chine il y a dix ans. L’assistant principal de Campbell au Conseil national de sécurité est Rush Doshi, qui a récemment publié The Long Game: China’s Grand Strategy to Displace American Order (Oxford University Press, 8 juillet 2021). Sullivan a placé un autre partisan de la ligne dure, Ely Ratner, comme conseiller spécial du secrétaire à la Défense Lloyd Austin. Ces nominations suggèrent l’existence d’une pensée collective systématique sur la Chine, notre plus grand défi diplomatique, s’appuyant sur le principe de la guerre froide consistant à négocier en position de force.

Pendant ce temps, la communauté militaro-industrielle du Congrès des Etats-Unis profite des différends sino-américains sur la mer de Chine méridionale et des tensions américano-russes sur l’Ukraine pour faire campagne en faveur d’une augmentation des dépenses militaires. La communauté militaire est particulièrement centrée sur le thème d’une Chine comme menace majeure, et semble ne pas comprendre les conséquences possibles de la politique envers la Chine.

Dans le même temps, il existe un consensus bipartisan au Congrès selon lequel la Chine constitue la principale menace pour les Etats-Unis. La loi étatsunienne sur l’innovation et la concurrence (U.S. Innovation and Competition Act) a obtenu une majorité bipartisane en soulignant l’importance de défier la Chine en matière d’intelligence artificielle et d’informatique quantique. Les accusations souvent hyperboliques du Congrès et des médias grand public contre la Chine ont donné lieu à une «rhétorique xénophobe» [1] contre les Américains d’origine asiatique, selon les dirigeants du groupe parlementaire des Américains d’origine asiatique et pacifique.

L’administration Biden pense que le développement d’un armement de pointe découragera la Chine de se montrer plus agressive envers Taïwan et dans la mer de Chine méridionale. Les actions américaines en mer de Chine méridionale s’articulent autour de mesures proches de la guerre froide, notamment le déploiement de porte-avions pour des opérations dites d’assurance de liberté de navigation. Les initiatives des Etats-Unis vis-à-vis de l’Ukraine visent à créer une «relation stratégique» avec Kiev et à remettre en question la sphère d’influence russe en mer Noire.

L’administration Biden tente à tort de présenter la Russie et la Chine comme des menaces existentielles pour la démocratie occidentale. Trop d’experts et de médias grand public décrivent l’Iran et la Corée du Nord de la même manière. Ces pays sont des problèmes pour la diplomatie des Etats-Unis, mais les problèmes existentiels pour les Etats-Unis sont un monde avec trop de puissances nucléaires, une pandémie, une crise climatique et la cybersécurité. Ces problèmes exigent une approche collective et coopérative, et les Etats-Unis sont les mieux placés pour montrer la voie en rendant la Russie et la Chine parties prenantes sur ces questions. Malheureusement, Joe Biden et son équipe de sécurité nationale ne semblent pas disposés à le faire, ni même à le vouloir.

Melvin A. Goodman 
(Article publié sur le site Counterpunch, le 21 juillet 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

Melvin A. Goodman est membre senior du Center for International Policy et professeur de politique gouvernementale à l’Université Johns Hopkins. Ancien analyste de la CIA, Goodman est l’auteur de nombreux ouvrages. Le plus récent: American Carnage: The Wars of Donald Trump (Nova Science Pub, 2019).

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[1] Voir à ce propos l’article «Fear and discord among Asian Americans» dans The New York Times, International Edition, 21 juillet 2021, p. 6. (Réd. A l’Encontre)


09.09.2021 à 11:32

Bolsonaro sur le chemin de Donald Trump

L'Autre Quotidien
Face à une possible défaite électorale, Bolsonaro oriente ses attaques contre le vote électronique et dénonce les futures fraudes en 2022. Tout en attisant ses partisans, certains imaginent la possibilité d'événements similaires à ceux qui se déroulent aux États-Unis pendant la fin du mandat de Trump. Bien qu'un assaut sur le Capitole brésilien semble peu probable, il faudra surveiller de près les forces de sécurité, qui constituent aujourd'hui un pilier fondamental du gouvernement bolsonariste.

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“ Je le dis à ceux qui veulent me rendre inéligible : seul Dieu me fera sortir”. Face à une possible défaite électorale, Bolsonaro oriente ses attaques contre le vote électronique et dénonce les futures fraudes en 2022. Tout en attisant ses partisans, certains imaginent la possibilité d'événements similaires à ceux qui se déroulent aux États-Unis pendant la fin du mandat de Trump. Bien qu'un assaut sur le Capitole brésilien semble peu probable, il faudra surveiller de près les forces de sécurité, qui constituent aujourd'hui un pilier fondamental du gouvernement bolsonariste.

Les élections présidentielles américaines n'étaient plus qu'à quelques jours et Jair Bolsonaro a assuré qu'il voulait être le premier dirigeant au monde à féliciter Donald Trump pour sa victoire. Depuis des mois, l'occupant de la Maison Blanche semait le doute sur le processus électoral et anticipait que les démocrates voulaient maintenir le scrutin par la fraude. Le résultat fut l'invasion du Capitole, le 6 janvier. Pendant ce temps, Bolsonaro a été le dernier président à « reconnaître » publiquement Joe Biden comme le vainqueur de l'élection. Aujourd'hui, à un peu plus d'un an des élections brésiliennes, Bolsonaro recourt à la même stratégie de semer le doute sur le processus électoral et d'anticiper la dénonciation des fraudes en 2022. "S'il n'y a pas d'élections propres, il n'y aura pas d'élections " , a- t-il menacé.

Il s'agit d'une stratégie identique, bien qu'il s'agisse de systèmes complètement différents, puisqu'au Brésil, l'urne est 100% électronique depuis 2000, alors qu'aux États-Unis, le vote se fait par bulletin papier et que le problème de Trump concernait les votes par correspondance qui auraient été utilisés pour commettre une fraude électorale. Mais, en fin de compte, cette différence dans le système de vote n'est pas importante pour la droite radicale, puisque ce qui est central est la délégitimation du processus lui-même. Dans le cas de Bolsonaro comme de Trump, ce qui est décisif, c'est la ligne de remise en cause des institutions, l'appel à de prétendus complots et le style toujours provocateur, typique de l'alt-right qui imprègne les deux leaderships, un style qui parvient à faire parler d'eux en permanence. Toutefois, et surtout dans le cas de Bolsonaro, cette stratégie s'est avérée plus efficace pour atteindre la présidence - lui permettant de s'établir et de se maintenir dans le débat public - que pour gérer et construire le pouvoir une fois au gouvernement.

Le cas de Trump est illustratif : pour le consultant politique Frank Luntz, en persistant à dénoncer les fraudes lors de l'élection présidentielle, les républicains ont fini par décourager la participation aux élections suivantes des sénateurs de l'État de Géorgie, élection qui a fini par modifier l'équilibre des forces au sein du Congrès en faveur des démocrates. Ou quelque chose de plus fondamental : les États de la Rust Belt - le pôle industriel en plein essor jusqu'au début des années 1980 - qui avaient été la clé de la victoire de Trump en 2016, sont restés quatre ans plus tard très majoritairement aux mains des démocrates. Il ne sert pas à grand-chose d'incarner la colère et le désespoir des cols bleus si ce qui est défini comme politique (confrontation commerciale avec la Chine) finit par produire davantage de dommages à la production elle-même.

Il est clair que Bolsonaro suit la même stratégie anti-démocratique que Trump, mais il est également indéniable que, tant entre leurs leaderships qu'entre leurs pays, il existe des différences importantes. Pour commencer, le leadership de Jair Bolsonaro a toujours été plus faible en termes de soutien des citoyens que celui de Trump, avec des taux d'approbation plus faibles. Le trumpisme a une emprise plus forte sur la société américaine que le bolonarisme au Brésil. En témoignent les difficultés de l'establishment du Parti républicain, d'abord pour empêcher la victoire de Trump lors des primaires de 2016, et maintenant pour s'en débarrasser. Une deuxième différence pertinente est liée précisément au système de partis (bipartisme contre système multipartite fragmenté) et au fait que Trump disposait d'une structure de soutien importante, ce qui fait défaut à son homologue latino-américain. Aujourd'hui, Bolsonaro n'est affilié à aucun parti, après avoir abandonné le Parti social libéral (PSL) - pour lequel il a été élu - et échoué dans sa tentative de créer son propre parti.

Par rapport à Trump, s'il y a quelque chose que Bolsonaro a en sa faveur, ce sont les faiblesses des institutions brésiliennes. Plus précisément, ce qui concerne les forces de sécurité et plus particulièrement la police militaire qui dépendent des gouvernements des États. Tant aux États-Unis qu'au Brésil, on peut observer que les membres des forces de police sont enclins à faire preuve de leadership à tout moment. Mais au Brésil, il y a une histoire de difficultés de contrôle de la police par les gouverneurs. Les émeutes, comme la dernière survenue dans l'État du Ceará en 2020, ont une certaine récurrence dans différents États. En ce qui concerne les Forces armées, la militarisation actuelle du gouvernement a commencé progressivement avec Michel Temer, après la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Mais aussi, comme l'écrit le politologue Juan Negri , la racine de l'influence du pouvoir militaire dans la politique brésilienne se trouve en grande partie dans la conception de la transition démocratique, dans laquelle les militaires ont conservé certaines prérogatives. Aujourd'hui, le gouvernement Bolsonaro et ses possibles issues ne peuvent être analysés sans considérer son implication dans la puissance militaire.

Malgré l'opacité de l'univers militaire et le corporatisme permanent que l'on peut observer, les contours des divisions en son sein sont visibles depuis un certain temps déjà, fondamentalement favorisés par les différentes positions sur Bolsonaro et ses tentatives d'impliquer plus directement les Forces Armées dans la politique et dans la confrontation avec les autres puissances. Le fait le plus significatif qui montre les fissures est le retrait des commandants des trois forces cette année, dans les trois cas en précisant expressément que la raison de ce retrait était leur opposition à l'utilisation des forces comme instrument de pression sur les gouverneurs. Il est clair que certains commandants supérieurs ne soutiennent pas la politisation des forces, et encore moins leur utilisation pour une rupture démocratique. La dernière utilisation de ce type, qui a également révélé les fractures, a été le défilé de chars et de véhicules militaires de la Marine sur la Plaza de los Tres Poderes le 10 août. L'intention était d'intimider la Cour suprême, située juste en face du palais du Planalto, et moins le Congrès, où le vote sur le bulletin de vote imprimé sur papier était perdu dès le départ.

Le projet d'amendement constitutionnel par lequel le gouvernement entendait introduire le vote sur papier (et pas seulement le vote électronique), et dont le vote a coïncidé avec le défilé militaire, a été envoyé au Congrès dans le contexte d'attaques contre l'urne électronique et le Tribunal supérieur électoral. Ce projet montre comment le maintien d'un style de radicalisation permanente finit par être plus important pour Bolsonaro que les politiques elles-mêmes. C'était, dès le départ, un vote perdant, et pourtant Bolsonaro en a fait son principal cheval de bataille pendant des semaines.

L'exécutif brésilien sous Bolsonaro a montré qu'il présentait de graves lacunes dans la formulation des politiques publiques dans plusieurs ministères. Dans une large mesure, cela est le résultat de l'inexpérience des nouveaux fonctionnaires et de la persécution politique des bureaucraties existantes, ainsi que de la politique consistant à vider l'État. Le cas le plus grave est celui du ministère de l'économie. Toutes les grandes réformes, de la réforme des retraites en 2019 à la réforme fiscale, en cours d'examen au Congrès, ou les privatisations, ont laissé un goût d’inachevé et présentent d'importants déficits techniques dans leur formulation.

À ce stade, le gouvernement de Bolsonaro n'a pas de politique publique majeure qui soit devenue la marque de fabrique de son administration. Ce qui s'en rapproche le plus, c'est l'aide d'urgence versée aux secteurs les plus vulnérables au cours de l'année 2020, qui est toujours en vigueur aujourd'hui, bien que son montant et sa portée soient moindres qu'au début. L'histoire de l'aide illustre le manque de cohérence, du moins en ce qui concerne les politiques sociales. Le gouvernement s'est d'abord opposé à cette mesure - promue par l'opposition au Congrès - mais une fois qu'elle a été rejetée, il en a profité pour capitaliser politiquement sur cet avantage. Aujourd'hui, l'intention est de créer l'Auxilio Brasil, pour remplacer la Bolsa Familia créée par Lula da Silva en 2003, avec une augmentation de 50 % du montant moyen versé. Ainsi, elle resterait dans la continuité de l'aide d'urgence (largement perçue comme un avantage accordé par Bolsonaro) et on tenterait d'effacer le programme qui est l'héritage de Luiz Inácio Lula da Silva. Pourtant, jusqu'à l'approbation de la subvention par le Congrès, Bolsonaro et ses partisans n'avaient jamais eu à l'horizon de leur administration le renforcement des politiques sociales. Au contraire, la trajectoire du président est celle du mépris des programmes sociaux, et y compris de leurs bénéficiaires.

En conséquence, le discours du gouvernement a connu un changement radical, passant de l'éthique et de l'anti-politique comme l'un de ses axes, à l'éjection ultérieure du célèbre juge Sergio Moro (pour beaucoup un emblème de l'anti-corruption) du gouvernement et à l'alliance avec les forces politiques les plus impliquées dans les enquêtes sur la corruption. Bolsonaro a commencé à construire ce nouveau profil avec une aide d'urgence, mais il est ensuite devenu erratique, oscillant dans ses déclarations entre ne pas engager davantage de dépenses, suivant le programme de son ministre de l'économie, l'ultra-libéral Paulo Guedes, ou poursuivant et élargissant l'aide.

Les assauts anti-démocratiques qui génèrent des bouleversements politiques permanents, l'inefficacité des politiques publiques et des réformes, et l'ambiguïté concernant la voie économique libérale ont déjà conduit à la perte d'un soutien important au sein de l'establishment économique. Le 5 août, plus de 200 hommes d'affaires, intellectuels et politiques ont publié une lettre dans laquelle ils déclarent qu'ils ne permettront aucune "aventure autoritaire". La "lettre du PIB", comme la presse l'a surnommée, avait la particularité de réunir certains des plus grands noms du monde des affaires, des industriels aux banquiers. En bref, une partie du "cercle rouge" brésilien s'est ouvertement prononcé contre Bolsonaro. Depuis quelque temps, les milieux d'affaires font fréquemment remarquer que les crises institutionnelles permanentes affectent le monde des affaires et la prévisibilité dont il a tant besoin. L'atteinte à l'image internationale du pays est un autre sujet fréquent. Environnement, gestion des pandémies, peuples indigènes : autant de questions qui convergent vers une détérioration de l'image internationale du Brésil pendant la présidence de Bolsonaro.

Le meilleur moment de Bolsonaro en termes d'image a été l'aide d'urgence à la population à la mi-2020, lorsqu'il a atteint plus de 40 % d'approbation. Cette amélioration a coïncidé avec les brefs mois au cours desquels Bolsonaro a modéré son style, réduit ses apparitions publiques et établi certains pactes de coexistence avec le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif. Par la suite, le président a abandonné ce style, mais malgré tout, il est arrivé en février de cette année avec une grande articulation politique au Congrès qui lui a permis de placer deux noms alignés (initialement) avec le gouvernement à la présidence de la Chambre des députés et du Sénat.

Sans aucun doute, c'est le moment où il a atteint son plus grand pouvoir institutionnel. Cependant, peu après, ces mêmes partenaires, Arthur Lira à la Chambre des députés et Rodrigo Pacheco au Sénat, ont déjà eu leurs désaccords avec le président, principalement en raison de leur déni de la pandémie et de leurs attaques contre les institutions. Récemment, le président de la Cour suprême a refusé d'organiser une réunion entre Bolsonaro et tous les juges de la Cour avec lesquels l'exécutif aurait cherché à rétablir la paix après les attaques successives contre le Tribunal supérieur électoral, qu'il a accusé d'être en coalition avec Lula Da Silva, et contre la Cour elle-même, dans une logique désormais habituelle de tension et de détente permanentes. Cette chimère du "Bolsonaro modéré" est beaucoup plus difficile pour les 15 mois qui restent jusqu'aux élections, et il a lui-même été responsable de la réalisation des craintes avec lesquelles certaines personnes ont voté pour lui en 2018. Le maintien d'une identité radicalisée compromet les possibilités de construction du pouvoir, bien plus dans le cas de Bolsonaro que dans celui de Trump, et ce d'autant plus s'il n'affiche pas suffisamment une identité radicalisée. Surtout s'il n'y a pas assez de résultats positifs au bureau.

Pour le moment, il n'y a pas eu d'"incendie du Reichstag" pour justifier une avancée autoritaire du régime. Même la menace "communiste" était plus crédible avec le Parti des travailleurs sans Lula à sa tête comme alternative à Bolsonaro qu'avec son émergence dans les sondages après l'annulation des condamnations en mars de cette année. Lula Da Silva est un point d'interrogation. Son retour ressemblerait-il davantage à celui de tous les gouvernements du PT ? Le "premier Lula" est le favori de l'establishment, bien que trop d'eau ait déjà coulé sous les ponts pour que le modèle conciliant du "Lula peace and love" puisse être reproduit. Mais en tout cas, aucun de ses gouvernements n'a jamais été de gauche radicale. Bolsonaro a réussi à faire passer quatre années supplémentaires de son gouvernement pour un spectre encore plus menaçant que le retour au pouvoir de l'ancien métallurgiste. D'où la photo, il y a quelques mois, de l'ancien président Fernando Henrique Cardoso avec Lula Da Silva et sa déclaration selon laquelle il voterait pour Lula dans un hypothétique second tour contre Bolsonaro.

Si ce que fait Bolsonaro avec ses attaques contre les urnes électroniques prépare le terrain pour un assaut du Capitole à la brésilienne, alors nous devrons voir ce qui se passe avec les forces de sécurité, les divisions internes en leur sein et jusqu'où elles sont prêtes à le soutenir. Bien qu'il semble aujourd'hui peu probable qu'une tentative de rupture puisse aboutir, notamment en raison de la faible légitimité qu'elle aurait, on ne peut ignorer que la coercition est un élément constitutif du pouvoir. Pour l'instant, le style alt-right et le déficit politique conspirent contre les chances de Bolsonaro de rester au pouvoir au-delà de 2022.

Ignacio Pirotta

Lire l’article original dans la revue Nueva Sociedad


NUEVA SOCIEDAD est une revue latino-américaine de sciences sociales ouverte aux courants de pensée progressistes, qui prône le développement de la démocratie politique, économique et sociale dans la région. Elle est publiée tous les deux mois depuis 1972 et est actuellement basée à Buenos Aires (Argentine).


06.09.2021 à 10:01

Russie : élection, piège à con (hélas)

L'Autre Quotidien
L’élection qui va se tenir en Russie est une farce triste, dont l'issue est évidente, écrite d’avance, et il n’y aurait finalement pas même à en parler sans la peur panique qui saisit le pouvoir quand il s'agit de Navalny.

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L’élection qui va avoir lieu en Russie est une farce triste, dont l'issue est évidente, écrite d’avance, et il n’y aurait finalement pas même à en parler sans la peur panique, j'allais dire animiste, qui saisit le pouvoir quand il s'agit de Navalny.

Depuis la tentative d'assassinat d'Alexéï Navalny par le FSB, depuis l'étude de son équipe sur le palais de Poutine (qui a recueilli plus de 120 millions de vues, depuis l'arrestation de Navalny, la Russie s’est enfoncée, très vite, dans une dictature qui, il faut le dire, est de plus en plus ubuesque.

Le fait est qu’il y a les élections en Russie, en septembre — des élections générales, pas seulement pour renouveler les députés de la Douma (l'assemblée nationale), mais aussi dans les municipalités et dans les provinces. Les élections, plus on avance dans les mandats de Poutine, plus elles sont truquées, au vu et au su de tous. On cite, comme un exemple d’anthologie, le score de l'actuel président de la Douma, Viatcheslav Volodine, à Saratov, et dans la province, aux élections précédentes Et lui, et tous les candidats de sa liste à travers la province, ils n’ont pas recueilli 98%, non. Tous, sans aucune exception, ils ont recueilli 62, 62 % des voix. Le même score, à la décimale près. Et c'était clair, ce qui s’est passé pour l'élection du président de l’assemblée, c'était qu’il avait dit qu’il voulait un score important, mais pas totalement consensuel, pour lui... et que des serviteurs zélés, voulant trop bien faire, lui ont fait le même score partout.

Le vote, qui plus est, grâce au Covid, dure non pas un jour, mais trois. Ce qui laisse tout loisir aux autorités, pendant la nuit (et oui, sans doute qu’il y aura trois nuits difficiles pour les services de l'Etat à travers tout le pays), de bourrer toutes les urnes nécessaires, et ce, sans aucune caméra, puisque il n’y aura pratiquement plus le droit de filmer dans les bureaux de vote.

Bref, cette élection est une farce triste, dont l'issue est évidente, écrite d’avance, et il n’y aurait finalement pas même à en parler sans la peur panique, j'allais dire animiste, qui saisit le pouvoir quand il s'agit de Navalny.

Toutes les cellules actives des partisans de Navalny, décrétées terroristes (alors que la Russie, comme je l’ai dit, soutient les talibans), ont été anéanties, des centaines, voire des milliers, de ses partisans sont en prison, ou contraints à l’exil, les sites de Navalny sont bloqués, aucun des partisans, proches ou lointains, n'a le droit de se présenter aux élections (sous prétexte qu'ils avaient soutenu un futur terroriste — eh oui, la loi est rétroactive,, !a ne détrange pas le pouvoir), mais rien de tout ça ne suffit encore.

Parce que Navalny, aux élections précédentes, avait proposé une stratégie, a priori étrange : il s'agissait de voter pour n'importe qui, absolument n'importe qui, du moment où il avait une chance de l’emporter face au candidat de la « Russie unie » (le parti de Poutine). N'importe qui. Et Navalny expliquait : l'opposition officielle est divisée et, donc, aux ordres. Elle existe seulement pour la façade. Parce que le pouvoir législatif est celui de la « Russie unie » (le parti des escrocs et des voleurs, selon la formule, bien vraie de Navalny), et que c’est le parti au pouvoir qui distribue les prébendes. Mais, à chaque fois que ce parti est battu, eh bien, il y a une brèche, et les députés commencent à parler, à poser des questions, bref, il peut y avoir ne serait-ce qu’un début de vie politique. Cette stratégie, Navalny l’a appelée « le vote intelligent » . C’est ainsi que, dans plein d'élections locales, les candidats officiels ont été battus, et battus à plates coutures, et qu’il a fallu que Sobianine (le maire de Moscou) fasse des pieds et des mains pour conserver sa majorité.

Comment ça marche ? — Les gens s'inscrivent sur un site (et ce site a été maintes fois piraté, les gens — des centaines de milliers de personnes — recevant des menaces par mails pour atteinte à la sûreté de l’Etat), et, au dernier moment, un jour, deux jours avant la date butoir, ils reçoivent, secteur à secteur, un nom pour lequel on leur demande de voter. Ils le reçoivent très peu de temps avant parce que, pour les dernières élections, alors que ces candidats « anti-poutine » étaient désignés à l’avance, avant le début de la campagne électorale, on avait vu apparaître des candidats homonymes : non, je vous jure. L'équipe de Navalny recommande de voter, par exemple (je dis le nom au hasard), Alexandre Popov. Tout de suite, face à Alexandre Popov, apparaît un autre Alexandre Popov (le nom est banal), un troll, qui n’est là que pour égarer les électeurs, qui ne sauront pas pour quel Popov voter...

On en arrive à des choses étonnantes. Imaginez que le pouvoir russe a enjoint Google et Yandex (firme, elle, russe), d'interdire de répondre aux recherches internet sur les mots « vote intelligent ». Mais comme, officiellement, il n’y a pas de censure en Russie, et que les élections sont libres, Google n’a pas le droit de répondre aux requêtes sur « le vote intelligent » au nom du fait... qu’il existe une firme dont c’est le slogan. Une firme, qui s’appelle, Woolintertrade (transcrit en russe, ça donne le titre de ma chronique), qui, tout récemment, a déposé cette formule comme étant la sienne, commercialement parlant, et accusant Navalny de plagiat. C’est une firme qui a été enregistrée en moins d’un mois (alors que le délai normal est d’au moins six mois en Russie), et qui fait, nous dit-on, de la transformation de la laine. — Et c’est au nom du droit d'auteur supposé que la Russie, officiellement, demande à Google d'interdire les recherches sur le « vote intelligent ». Quel rapport entre le vote intelligent et la laine ? — Est-ce un vote intelligent d'acheter la laine transformée par cette firme qui n’a pas même, visiblement, de représentant légal. — Une autre firme est en train de faire la même chose pour le slogan des partisans de Navalny « La Russie sera heureuse » .... Là encore, je ne sais quelle firme commerciale clame que c’est son slogan publicitaire à elle...

Je parle souvent de l'étymologie du mot « ours » en russe. L’ours, dans la Russie pré-chrétienne, était un animal tabou, il ne fallait pas prononcer son nom. Et donc, l’ours, en russe, ce n’est pas l’ours, c’est « celui qui mange le miel ». Navalny fait tellement peur qu’il ne faut pas prononcer son nom. Ça fait peur aux enfants la nuit, visiblement.

*

Parce que la Russie est dans une crise très profonde, — une crise économique structurelle (du fait que toute son économie ne tient qu’au pétrole et au gaz), une crise morale structurelle, parce que le pouvoir, après vingt ans, est totalement discrédité et que la corruption est, oui, réellement, non plus un problème mais un mode de survie : elle est devenue un système de caste. Et il y a le Covid. Même si la Russie a été le premier pays à proclamer avoir trouvé un vaccin (et dans des conditions qui font que les instances internationales ne peuvent pas le déclarer valable), le taux de vaccination de la population n’est que de 25%. Et ce n’est pas que les gens ne veulent pas : c’est que l'Etat n'arrive pas (ou ne veut pas arriver) à mettre en place une politique réelle de lutte contre la pandémie. Et les morts, officiels, se comptent par centaines tous les jours. Quand je dis « officiels », ça veut dire qu’en Russie tout le monde sait que les chiffres réels sont autrement terrifiants. Un indice : entre 2019 et 2021 (sachant que nous sommes début septembre 21), les chiffres de la mortalité (pas seulement pour le Covid) ont augmenté en Russie de 16%. Ça vous donne une idée du désastre.

Ce désastre, c’est Poutine, qui vieillit et s'enfonce dans son propre culte, comme, il y a cinquante ans, Brejnev. Il ne tiendrait pas longtemps sans la passivité — active — de l’Occident. Parce que l'Occident n’a peur que d’une chose : que ça bouge vraiment en Russie. La guerre froide, je le redis, arrange tous les pouvoirs.

André Markowicz


Traducteur passionné des œuvres complètes de Dostoïevski (Actes Sud), Pouchkine et Gogol, poète, André Markowicz nous a autorisés à reproduire dans L'Autre Quotidien quelques-uns de ses fameux posts Facebook (voir sa page), où il s'exprime sur les "affaires du monde" et son travail de traducteur. Nous lui en sommes reconnaissants.


05.09.2021 à 11:56

Kim Stanley Robinson : Un plan climat pour un monde en feu

L'Autre Quotidien
Auteur de la fameuse “Trilogie martienne”, Kim Stanley Robinson est un écrivain américain de “science-fiction réaliste” dont nous avons dévoré les livres. C’est l’accent qu’il met sur les problèmes d’argent (comment payer pour réparer les dégâts ? quels compromis faire ? avec quel système de finances ?) qui donne toute sa valeur à sa participation dans ce débat crucial pour l’avenir de l’humanité.

Texte intégral 3879 mots
The Rim Fire in the Stanislaus National Forest near in California. U.S. Forest Service photo.

The Rim Fire in the Stanislaus National Forest near in California. U.S. Forest Service photo.

Auteur de la “Trilogie martienne”, Kim Stanley Robinson est un écrivain de science-fiction dont nous avons dévoré les livres. Sa tribune sur la crise climatique nous intéresse donc forcément. C’est l’accent qu’il met sur les problèmes d’argent (comment payer pour réparer les dégâts ? quels compromis faire ? avec quel système de finances ?) qui donne toute sa valeur à sa participation dans ce débat crucial pour l’avenir de l’humanité. Encore une fois, l’argent est le nerf de la guerre. On ne peut pas esquiver la question. Il nous faut donc collectivement en reprendre le contrôle pour avoir une chance de nous en sortir.

L'humanité est au bord du désastre. Mais avec une pensée créative et une volonté collective, nous avons encore le temps d'éviter la catastrophe.

Qu'est-ce que ça fait de vivre au bord d'un vaste changement historique ? C'est ce que nous découvrons maintenant. Cela peut sembler hyperbolique, et peut-être même paniqué, mais je pense que nous y sommes. Ce n'est pas qu'un écrivain de science-fiction puisse mieux voir l'avenir que les autres ; il arrive souvent le contraire. Mais au milieu de la pandémie, du rythme accéléré des événements météorologiques extrêmes et de l'accumulation de données et d'analyses de la communauté scientifique, c'est devenu un pari facile.

Il y a quelques semaines, ma femme et moi avons traversé les États-Unis d'est en ouest. Dans le Wyoming, nous avons rencontré un nuage de fumée de feu de forêt si répandu et épais que nous ne pouvions pas voir les montagnes à quelques kilomètres de chaque côté de la route. Cela a duré ainsi pendant 1 000 kilomètres. Ensuite, nous sommes arrivés en Californie juste à temps pour le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental des Nations Unies sur l'évolution du climat, qui documente en détail la véritable ampleur du problème climatique. L'humanité est au bord non seulement du changement, mais du désastre. Et parce que nous pouvons le voir venir, aussi clair qu'une tempête noire à l'horizon, nos tentatives pour éviter le désastre et créer une relation durable avec le seul foyer où nous puissions vivre, la Terre, impliqueront d'énormes changements dans nos habitudes, nos lois, institutions et technologies.

Tout cela est déjà évident pour nous. Contrairement aux peuples qui ont vécu avant la Première Guerre mondiale, nous n’arriverons pas en aveugles devant la catastrophe. Les années 2020 ne seront pas pleines de surprises, sauf peut-être la rapidité et l'intensité des changements à venir. Avec son atmosphère de peur de ce qui va nous arriver, notre époque ressemble plus aux années d'avant la Seconde Guerre mondiale, lorsque tout le monde vivait avec le sentiment de glisser impuissant sur une pente glissante et sur une falaise.

Mais les analogies historiques ne nous permettront de comprendre notre situation actuelle que dans une certaine mesure, puisque nous n'avons encore jamais pu détruire nos propres moyens d'existence. Les scientifiques ont inventé le nom d'Anthropocène pour signaler que ce moment de l'histoire est sans précédent. Nous sommes tellement nombreux, nos technologies si puissantes et nos systèmes sociaux si ignorants des conséquences qu’ils entraînent que nos dommages à la biosphère terrestre ont augmenté à un rythme impressionnant.

De nombreux historiens appellent la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale la Grande Accélération, et les aspects dommageables des changements que nous avons initiés ont un immense impact biologique et géophysique. Nous ne pouvons pas simplement rallier nos diplomates et arrêter cette course folle, déclarer la paix avec la biosphère.

Nous l'avons fait en 2015 - cela s'appelle l'Accord de Paris. C'était un accord pour lancer un processus de changement, mais maintenant nous devons le respecter s'il veut devenir une réalité. En effet, nous avons convenu de décarboner notre civilisation dans tous les domaines : dans la production d'électricité, les transports, la construction, dans tout. Mais étant donné que toutes ces activités sont réalisées en grande partie en brûlant des énergies fossiles, ce changement est un défi gigantesque, équivalent aux mobilisations menées au XXe siècle pour lutter contre les guerres mondiales.

La question de savoir si nous pouvons mobiliser ce genre d'effort sans précédent est ouverte. Tout le monde n'est pas convaincu qu'un tel effort est nécessaire, et les intérêts particuliers - pas seulement des particuliers ou des entreprises, mais de bon nombre des nations les plus puissantes de la planète - restent profondément déterminés à continuer à brûler des combustibles fossiles.

L'accord de Paris pourrait donc se terminer comme la Société des Nations : une bonne idée qui a échoué. Mais si nous échouons cette fois, les conséquences pourraient être encore pires que les grandes guerres du 20e siècle. Encore une fois, cela peut sembler hyperbolique, mais les faits en question soutiennent ce point de vue, aussi alarmant soit-il. Nous sommes confrontés à de terribles problèmes, et tout le monde n'est pas d'accord pour dire que nous le sommes ; tout le monde ne sera jamais d'accord, même si les sécheresses et les incendies, les tempêtes et les inondations se produisent plus rapidement que jamais.

Chaque moment de l'histoire a sa propre « structure de sensibilité », comme l'a dit le théoricien de la culture Raymond Williams, qui change au fur et à mesure que de nouvelles choses se produisent. Quand j'écris mes romans qui se déroulent dans les décennies à venir, j'essaie d'imaginer ce changement de sensibilité, mais c'est très difficile à faire parce que la structure actuelle façonne jusqu’à ce genre de spéculation.

En ce moment, les choses semblent massivement ancrées, mais aussi fragiles. Nous ne pouvons pas avancer, mais nous ne pouvons pas changer. Même si nous sommes une espèce sur une planète, il semble qu'il n'y ait aucune possibilité d'accord général ou de solidarité mondiale. Le mieux que l'on puisse espérer, c'est une majorité politique active, reconstituée au quotidien pour tenter de faire l'essentiel pour nous-mêmes et pour les générations à venir. C'est un défi difficile qui ne disparaîtra jamais. Il est facile de désespérer.

Pourtant, certaines choses se sont produites récemment qui me donnent de l'espoir. J'ai écrit mon roman Le ministère de l'avenir en 2019. Cette époque a sûrement déformé ma vision car plusieurs développements importants, que j'ai décrits dans mon roman se déroulant dans les années 2030, ont clairement déjà commencé. Ma projection temporelle était complètement fausse ; les événements se sont encore accélérés.

Une partie de cette accélération a été causée par le Covid-19. C'était une gifle, une démonstration indéniable que nous vivons sur une seule planète dans une seule civilisation, qui peut être fatalement perturbée. Et ce n'était pas seulement des gens qui mouraient partout de la même maladie, mais aussi nos réactions face à cette réalité choquante.

Les chaînes d'approvisionnement sur lesquelles nous comptons pour la vie elle-même peuvent être perturbées par la thésaurisation, c'est-à-dire la perte de confiance dans nos systèmes. Aux États-Unis, c'était du papier toilette et des produits de nettoyage, mais si cela avait été de la nourriture, cela aurait été une catastrophe : panique, effondrement, famine, la guerre de tous contre tous. C'est ainsi que la civilisation est fragile ; c'est ainsi que les individus sont obligés de se faire confiance pour survivre. Un « dilemme du prisonnier » en effet, nous tous, enfermés ensemble, sur cette seule planète. Soit nous sommes unis, soit nous sommes divisés : la loi de Franklin (“Les lois trop douces ne sont pas suivies, les lois trop sévères ne sont pas appliquées”. Benjamin Franklin.)

Une autre leçon de la pandémie, que nous aurions déjà dû savoir : la science est puissante. Nous devons apprendre à mieux l'utiliser à notre avantage, si nous le faisions, beaucoup de bonnes choses suivraient. Diriger la science est la tâche des sciences humaines et des arts, de la politique et du droit. Nous devons décider en tant que civilisation quelles tâches sont prioritaires.

Une troisième leçon que nous avons apprise en 2020 était la nouvelle médicale selon laquelle les humains ne peuvent pas survivre à une exposition prolongée à des combinaisons extrêmement élevées de chaleur et d'humidité. Cette réalité, qui était déjà connue mais pas encore reconnue comme un problème existentiel, aurait dû faire taire ces commentateurs cyniques qui prétendent que les êtres humains peuvent s'adapter à n'importe quel climat que nous créons. « Il suffit de s'adapter ! », assurent ces personnes si sûres d'elles. Mais que se passe-t-il si nous provoquons une augmentation de 3°C ou 4°C de la température moyenne mondiale ? Allons-nous simplement nous adapter ? Les humains peuvent s'adapter à tout !

Mais non. Les humains ne peuvent pas vivre dans des conditions supérieures à l'indice de chaleur appelé bulbe humide de 35 °C, une mesure de la température de l'air et de l'humidité. Nous n'avons pas évolué pour de telles conditions et lorsqu'elles surviennent, nous surchauffons rapidement et mourrons d'hyperthermie. Et en juillet de cette année, 35 bulbes humides ont été brièvement atteints au Pakistan et aux Émirats arabes unis.

Alors que nous continuons à brûler des combustibles fossiles, les températures moyennes mondiales continueront d'augmenter et cette combinaison mortelle de chaleur et d'humidité se produira plus fréquemment. Et pas seulement sous les tropiques, où vivent plus de trois milliards de personnes. Le record de la Colombie-Britannique pour les températures élevées a été supérieur cet été à celui de Las Vegas, Nevada, à deux pas du désert du Mojave. Ainsi, atténuer le changement climatique en réduisant rapidement les gaz à effet de serre devient non seulement une bonne idée, mais une nécessité pour la survie.

L'accord de Paris peut servir de moyen d'organiser cet effort massif. Nous en avons besoin parce que, bien que notre problème soit mondial, nous vivons dans un système d'État-nation dans lequel les représentants de chaque nation sont chargés de défendre les intérêts de cette nation. Face à toute divergence perçue entre les intérêts de la nation elle-même et du monde en général, certaines personnes choisiront ceux de leur nation.

Cela crée de nombreux problèmes du type “dilemme du prisonnier”. Quand il s'agit d'action vertueuse, qui passe en premier ? Les pays qui agissent en premier pourraient se créer des avantages futurs, mais beaucoup de gens sont trop prudents pour le voir, donc des options très difficiles s'offrent à nous.

Par exemple : nous pouvons brûler environ 900 gigatonnes de carbone supplémentaires avant de franchir la hausse moyenne mondiale de 2°C de la température qui nous mettra en territoire vraiment dangereux. Mais nous avons déjà localisé des milliers de gigatonnes de combustibles fossiles dans le monde. La plupart doivent être laissés au sol si l'on veut éviter de cuire la biosphère, mais ils appartiennent aux gouvernements nationaux, qui considèrent ces réserves comme faisant partie de leurs atouts nationaux. Ce sont déjà des actifs collatéraux et une source constante de revenus et, pour bon nombre de ces nations, une grande partie de leur richesse.

Ainsi, bien que presque toutes les nations aient signé l'Accord de Paris et aient théoriquement accepté le principe de la réduction rapide des émissions, des nations comme l'Arabie saoudite, la Russie, le Canada, le Brésil, le Nigéria, l'Australie, le Mexique, la Chine, le Venezuela, la Norvège et les États-Unis, ainsi que beaucoup d'autres, ont pris des engagements dans le cadre de l'Accord de Paris qui leur coûteront des milliards de dollars en pertes de revenus.

Naturellement, il y aura des élus et des fonctionnaires dans ces gouvernements qui feront tout ce qu'ils peuvent pour brûler certains de ces actifs et les transformer en milliards de dollars avant qu'ils ne soient gelés. Ils estiment que c'est leur devoir patriotique et fiduciaire. Donc à moins que nous fassions quelque chose, il y aura un solde final en raison de la fermeture de l'entreprise.

Cela signifie qu'un aspect géant du problème auquel nous sommes confrontés est financier. Penser à l'argent et gérer l'argent sont essentiels pour traverser avec succès ce siècle de crise. Nous devons trouver des moyens de nous payer pour décarboner le plus rapidement possible et faire tout le reste du travail nécessaire pour établir une civilisation durable. Empêcher les pétro-États de faire faillite et de faire des choses désespérées devra faire partie de ce nouvel accord, aussi compliqué soit-il. Remises, amortissements, renoncement à la culpabilité et à la justice, réductions importantes de la dette, tout cela entrera en ligne de compte.

Et ne pensez pas que le marché fera tout cela tout seul, car ce n'est pas le cas. Toute la notion de gestion du marché a été un exemple catastrophique de monocausotaxophilie, "l'amour des causes uniques qui expliquent tout", néologisme plaisantin d'Ernst Pöppel pour désigner une tendance très commune chez nous tous. Cette faiblesse de notre pensée, l'espoir futile d'un algorithme fiable ou d'un monarque sauveur, doit être combattue à tout moment, mais surtout lors de la construction d'une économie mondiale.

Il n'est pas vrai que laisser la finance au marché va tout régler, comme l'ont montré les 40 dernières années. Le marché fixe systématiquement des prix erronés par une actualisation inadéquate de l'avenir, de fausses externalités et de nombreuses autres erreurs de calcul prédatrices, qui ont conduit à de grandes inégalités et à la destruction de la biosphère. Et pourtant, à l'heure actuelle, c'est la façon dont le monde fonctionne, la loi incontestée. Le capital investit au taux de rendement le plus élevé, c'est ce que veut le marché.

Mais sauver la biosphère ne suppose pas le taux de rentabilité le plus élevé (preuve certaine d'une autre erreur de calcul du marché) car ce sauvetage implique le remplacement de la plupart de nos infrastructures, en même temps que la construction de ce qui sera en fait un système d'assainissement planétaire, pour récupérer et éliminer les déchets que nous déversons dans l'atmosphère.

Ce n'est pas l'image d'un investissement à haut rendement, car personne ne veut vraiment des milliards de tonnes de glace carbonique. Retirer autant de dioxyde de carbone de l'atmosphère est simplement un coût, le coût de la survie, mais pas le taux de rendement le plus élevé. Les capitaux privés n'y investiront donc pas, et si nous laissons cette décision s'appliquer, il va nous en cuire (littéralement).

Mais la finance est aussi une technologie, c'est le logiciel de la civilisation. Il s'agit d'un logiciel d'une importance capitale car c'est ainsi que nous évaluons notre propre travail ; et, s'agissant d'un système humain, nous sommes libres de l'améliorer par le biais de diverses modifications et améliorations. Et maintenant nous devons le faire.

Heureusement, de nombreuses personnes travaillant dans les banques centrales du monde entier ressentent ce besoin et recherchent des innovations. Leur participation est d'une importance capitale, car aucune crypto-monnaie ne fera l'affaire. En fait, certaines de ces nouvelles crypto-monnaies, comme le bitcoin, ne font qu'exacerber le problème. Et de toute façon, aucun d'entre eux n'est de l'argent ; ce sont des tulipes, comme celles qui ont occasionné le premier krash financier, dans la Hollande de 1637, ou toute autre bulle spéculative. L'argent est un moyen d'échange, une réserve de valeur et, surtout, un signe de confiance sociale. Et dans un système d'État-nation, la monnaie à laquelle nous faisons confiance est une monnaie garantie par l'État. Plus le pays est riche, plus nous faisons confiance à son argent. La monnaie fiduciaire est donc ce dont nous aurons besoin pour faire face à l'urgence existentielle que représente le changement climatique.

Ce que cela suggère, c'est que nous allons bientôt tester combien de milliers de milliards de dollars nos banques centrales peuvent créer par an sans ébranler la confiance des gens dans la monnaie. Il s'agira d'une expérience, d'une improvisation. L'assouplissement quantitatif de 2008-11 et de 2020-21 a été un test important montrant qu'une quantité assez importante d'argent frais peut être créée chaque année sans résultats négatifs. La nouvelle nuance à ajouter à ce constat est l'idée de dépenser l'argent nouvellement créé en priorité pour la décarbonisation et d'autres activités respectueuses de la biosphère. C'est ce que l'on appelle l'assouplissement quantitatif du carbone, et c'est un sujet que de nombreuses banques centrales étudient déjà.

Le Réseau pour l'écologisation du système financier (Greening the Financial System Network), une organisation regroupant 89 des plus grandes banques centrales, a récemment publié un document décrivant les méthodologies possibles pour cette innovation financière. Ils suggèrent que les nations, les entreprises et les particuliers pourraient éventuellement être payés directement pour extraire le carbone de l'atmosphère.

Les pétro-États pourraient éventuellement recevoir une compensation pour les combustibles fossiles qu'ils conservent dans le sol. Les compagnies pétrolières pourraient éventuellement être payées pour aspirer le carbone de l'air et le réinjecter dans le sol ; elles pourraient également être payées pour pomper l'eau sous les grands glaciers de l'Antarctique et du Groenland, qui glissent actuellement dans la mer dans des glissières souterraines fraîchement fondues.

Bien entendu, les législateurs et les citoyens devront inciter leurs banques centrales et, en fin de compte, leur donner des instructions et des mandats spécifiques. Mais la bonne nouvelle est qu'avec ces nouvelles stratégies à portée de main, même dans notre économie politique actuelle, inconfortablement adaptée au mieux à la tâche à accomplir, nous pourrions nous payer pour faire ce qui doit être fait, et ainsi éviter l'extinction massive à venir.

Ce n'est pas la solution finale ; je ne veux pas succomber moi-même à la monocausotaxophilie. Il faudra bien plus qu'un assouplissement quantitatif du carbone dans les années à venir. Nous devrons restaurer des terres sauvages pour maintenir la biodiversité, comme dans les divers programmes "30x30" ; nous pouvons commencer à cultiver des aliments dans des cuves de micro-organismes, libérant ainsi des terres pour d'autres usages ; nous devrons verdir nos villes ; nous devrons remplacer une grande partie de nos infrastructures, etc. Tout cela implique une quantité de travail considérable, qui devra être rémunérée.

L'assouplissement quantitatif du carbone ne suffira pas à faire tout cela, mais, s'il est associé à une réglementation et à une fiscalité qui canalisent les capitaux privés vers des projets utiles et axés sur la survie, nous pourrons peut-être y échapper. Et, soit dit en passant, le plein emploi est très implicite dans tout cela ; il y a beaucoup de travail à faire. Pouvons-nous exploiter tout le travail nécessaire à l'équité climatique entre les nations et à la réduction de l'inégalité grotesque entre les riches et les pauvres ? Il semble que nous pourrions.

Cet éventail de nouvelles politiques implique de revenir à une sorte d'équilibre keynésien entre le public et le privé. Bien. Nous en avons besoin. Mais ce grand changement ajoute naturellement au sentiment de peur de notre époque. Quoi : une nouvelle économie politique ? Ce genre de changement ne s'est-il pas produit pour la dernière fois en 1980, ou en 1945, ou lors des grandes révolutions démocratiques du XVIIIe siècle ? Est-ce désormais impossible ? Est-il plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ?

Non. Le temps est venu d'admettre que nous devons contrôler notre économie pour le bien commun. Cruciale à tout moment, cette prise de conscience est particulièrement importante dans le contexte actuel où nous devons éviter une extinction massive. La main invisible du marché n’honore jamais le chèque ; nous devons donc nous gouverner nous-mêmes.

Kim Stanley Robinson

Kim Stanley Robinson est un célèbre écrivain américain de science-fiction, auteur la fameuse “Trilogie martienne”. Son dernier roman, "Le ministère de l'avenir" imagine une nouvelle institution basée à Zurich en Suisse, établie en vertu de l'Accord de Paris, dont la mission est de défendre les futures générations de citoyens ainsi que la vie en général comme si leurs droits étaient aussi valables que ceux de la génération actuelle.. Il prendra la parole lors de la conférence des Nations Unies sur le changement climatique Cop26 à Glasgow en novembre de cette année.


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