Le Blog de Corinne Morel-Darleux
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13.06.2022 à 09:59

Archipélisations en cours (Chronique Reporterre)

Corinne Morel Darleux

Chronique publiée sur Reporterre le 11 juin. L’heure serait-elle enfin à l’archipélisation ? Après des années à chercher l’unité à marche forcée ou, à l’inverse, à refuser tout dialogue entre formations, la Nupes tente donc le pari de l’union dans les urnes, tout en acceptant les singularités en son sein et en conservant des groupes distincts …
Texte intégral (1780 mots)

– © Tommy dessine / Reporterre

Chronique publiée sur Reporterre le 11 juin.

L’heure serait-elle enfin à l’archipélisationNupes tente donc le pari de l’union dans les urnes, tout en acceptant les singularités en son sein et en conservant des groupes distincts à l’Assemblée. On peut lever les yeux au ciel en dénonçant l’opportunisme électoral, on peut gloser à l’envi sur les revirements stratégiques, mais on peut surtout se féliciter de ce qui ressemble à un véritable saut de maturité, même si chacun pressent que la pérennité de cette formation dépendra directement de sa capacité à offrir un débouché électoral.

Pendant ce temps, sur des enjeux moins volatils, on assiste à un autre mouvement de fond sur le terrain, où causes environnementales et mouvements autonomes croisent leurs fils et tissent des réseaux. C’est un bruissement nouveau qui résulte des échos mêlés des ailes des mésanges, de la houe traçant un sillon, du stylo qui griffonne des idées et des foules qui grondent. Naturalistes, paysannes et paysans, chercheurs, autrices et activistes se retrouvent de plus en plus fréquemment autour d’actions et d’axes de réflexion communs. Cette accélération, me semble-t-il, relève de l’archipélisation, qui pourrait signer la fin des anathèmes et des cloisons, l’émergence d’un pragmatisme de situation et d’une stratégie de fédération.

J’ai souvent dit, sous forme de boutade, pour illustrer ce que j’entendais par «, que je rêvais de voir un jour des black blocs [1] aux procès des décrocheurs de portraits et des Colibris au chevet de Gilets jaunes mutilés. Mais dans les différentes galaxies de l’écologie sociale, nous n’avons pas toujours de vécu commun face aux violences policières, pas les mêmes contraintes matérielles, pas les mêmes possibilités d’action ni de culture politique partagée. Et la logique intrinsèque des réseaux sociaux ne nous aide pas, qui incite par le pouvoir des algorithmes à la lucrative polémique et aux postures d’indignation [2]. L’heure est au conflit survalorisé et je ne parle même pas du pouvoir de séduction du romantisme révolutionnaire ou du jugement de purisme qui nous pendent toujours au nez.

Dans ce contexte, les conflits ont été âpres entre véganisme et élevage paysan, entre «, « et activistes, entre militants « et non-violence, entre les partisans de l’action directe et ceux qui croient dur comme fer à la sensibilisation. Pendant des années, on a cherché à savoir qui avait raison. S’il fallait se présenter aux élections ou pratiquer l’autogestion. Cultiver les milieux naturels ou les laisser en libre évolution. Chercher à tout prix à convaincre ou montrer l’exemple en misant sur la contagion, saboter des chantiers ou miser sur les négociations. Pendant des années, on a confondu radicalisme et radicalité. Et puis, parmi les faits les plus marquants, la zad de Notre-Dame-des-Landes est arrivée, qui a forcé les débats. Non sans douleur, mais des brèches ont été ouvertes. Et aujourd’hui, dans les pointes avancées de la contestation organisée, on sait qu’il va falloir mener tout ça de front. Résister et préfigurer et conscientiser : le triangle d’or de la bifurcation [3].

Des frontières bougent et provoquent des ruptures

Les cases de l’injonction sociale et de l’auto-assignation ont déjà commencé à vaciller. Des ingénieurs refusent de faire carrière en participant à la destruction, des chercheurs vont aux champs, des autogestionnaires se présentent aux élections, des autonomes se saisissent du pouvoir du récit et de la fiction, des universitaires deviennent artisans et des paysans se font naturalistes. Ce n’est pas un mouvement de masse, mais des frontières bougent et provoquent des ruptures impensables il y a encore dix ans. Avec l’urgence et l’aggravation de la situation écologique — peut-être aussi est-ce le fruit de toutes ces discussions qui nous ont tant coûté —, commence à émerger la nécessité de combiner aménité et radicalité, d’insuffler de l’entraide, de la compréhension mutuelle et des termes partagés [4], de la coordination dans nos luttes et nos aspirations.

Bien sûr, la ligne de crête est étroite pour ne pas sombrer dans l’irénisme et il n’est pas toujours aisé de faire la distinction entre les compromis nécessaires et de délétères compromissions. Je ne suis pas sûre moi-même de toujours y arriver, mais la condition pour que ce mouvement d’archipélisation reste fécond est de se poser systématiquement la question et de fouiller sa conscience avec la plus grande sincérité, fût-ce au prix de nuits tourmentées. Il est tellement plus facile de hurler avec la meute que de jouer les francs-tireurs. Le silence même, pourtant souvent salutaire dans un espace saturé de commentaires, est parfois difficile à assumer. Il est alors tentant, lorsqu’on en a soupé de la conflictualité et que chaque jour comporte déjà son lot de guerres, de se retirer de ce qui nous dresse les uns contre les autres. Mais il ne s’agit pas non plus de perdre de vue les lignes de clivages réels et je suis hélas bien placée pour savoir combien l’empathie peut aussi devenir un écueil, quand on ne peut s’empêcher de se mettre à la place de l’autre et de tout excuser au nom de la complexité. En somme, n’oublions pas que nous sommes toutes et tous englué·es dans le système et obligé·es de composer, du mieux que l’on peut. Les pièges sont partout, les faux pas toujours à proximité et peu de personnes peuvent se vanter d’être parfaitement exemplaires.

C’est une raison supplémentaire, je crois, pour tenter de se comprendre et de s’organiser sans dresser de fausses barrières. Respecter nos singularités et conjuguer nos forces, établir lignes rouges et stratégies communes, c’est l’effort salutaire auquel s’attellent de plus en plus de mouvements différents — les «, l’Atelier paysan, la Fondation Danielle Mitterrand, le réseau des Paysans de nature et les Fermes sauvages et paysannes ou encore le collectif Reprise de terres par exemple. J’ai souvent désespéré qu’on y arrive un jour. Mais, la semaine dernière, j’ai vu discuter dans une ferme une jeune éleveuse de la zad de Notre-Dame-des-Landes, un ornithologue et un juriste, des salariés d’ONG, des activistes, un écrivain, une ancienne élue, un maraîcher et un professeur de lycée agricole, cherchant ensemble les voies de modifier le réel, de redéfinir nos priorités, de concilier agriculture et biodiversité. Dressant les yeux en même temps au passage d’un milan au-dessus d’un champ. Cela peut paraître évident, et pourtant c’est un séisme. De ceux susceptibles de bouleverser les paysages et de dessiner de nouvelles lignes, ni de fuite ni de faille, mais d’horizon.

Notes

[1On appelle black bloc un rassemblement éphémère, informel et décentralisé d’individus masqués et vêtus de noir lors d’une manifestation, selon La Toupie.

[2Parfaitement illustrés par David Snug, dans la redoutablement punk et efficace bande dessinée Ni web ni master.

[3Voir par exemple, sur la manière dont la lutte et l’occupation permettent de gagner du temps pour les actions juridiques : Recettes de Tasmanie pour faire transpirer la machine.

[4Voir par exemple ce débat mouvant Sauvages, naturelles, vivantes, en libre évolution… quels mots pour déprendre la terre.

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Corinne Morel Darleux

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23.05.2022 à 16:18

« Il y a une époque où l’on pouvait être romantique et révolutionnaire » (entretien)

Corinne Morel Darleux

Entretien publié sur vert.eco le 17 mai, réalisé par Juliette Quef Pour son prochain hors-série « Comment nous pourrions vivre » (actuellement en prévente), le magazine Socialter a confié l’orchestration de ses 180 pages à l’écrivaine et militante Corinne Morel Darleux. Entretien avec l’autrice qui vit au pied du Vercors et refuse de séparer esthétique et …
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Entretien publié sur vert.eco le 17 mai, réalisé par Juliette Quef

Pour son prochain hors-série « Comment nous pourrions vivre » (actuellement en prévente), le magazine Socialter a confié l’orchestration de ses 180 pages à l’écrivaine et militante Corinne Morel Darleux. Entretien avec l’autrice qui vit au pied du Vercors et refuse de séparer esthétique et politique.

Vous avez été invitée par Socialter pour assurer la rédaction en chef de leur nouveau hors-série. Quelles ont été les prémices de cette collaboration ?

Socialter et moi avions des antécédents politico-amicaux : j’avais écrit des articles dans leurs colonnes, Socialter avait publié un portrait de moi et une chronique de mon essai Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, paru chez Libertalia en 2019. Par ailleurs, j’avais suivi avec beaucoup d’intérêt la sortie des hors-séries avec Alain Damasio, Geneviève Azam ou Baptiste Morizot.

Début février, Philippe Vion-Dury et Clément Quintard m’ont proposé d’être la prochaine rédactrice en chef invitée. On entrait dans une séquence d’élections présidentielle et législatives ; Zemmour tournait en boucle sur nos écrans. On ne s’attendait pas franchement à vivre un moment réjouissant. L’objectif du hors-série était de redonner de l’élan et des horizons, après cette séquence, pour garder l’envie d’agir. J’ai tout de suite accepté. Ce furent quatre mois de travail intense, qui se sont particulièrement bien passés.

L’exercice m’a permis de déployer une grande partie de mon univers politique, militant et poétique. Une opportunité fantastique ! Bien sûr, j’ai quelques regrets, comme Annie Le Brun ou Mona Chollet qui n’étaient pas disponibles, mais je suis très heureuse du résultat, l’ensemble a fière allure.

On y parle d’utopies et d’élans, sans niaiserie ni candeur : il ne s’agit pas d’un « feel-good » magazine, ni de redonner « espoir ». L’espoir a provoqué beaucoup de dégâts et génère surtout des désillusions. En revanche, on s’est efforcé de rouvrir des horizons politiques. « Rester lucide et sortir de l’amer », comme je l’écris dans mon édito. Pour cela, nous devons montrer d’autres manières de vivre – qui, pour certaines, existent déjà –, et lancer des pistes pour, par exemple, réhabiliter le beau et la poésie en politique.

Pour s’opposer à ce monde, « il faut aussi chercher la force de dire non, lorsque le refus devrait être un devoir », dites-vous dans votre livre Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Vert). Récemment, lors de leur cérémonie de remise de diplômes, huit étudiant·es d’AgroParisTech ont appelé leurs camarades de promo à « déserter ». Est-ce que c’est ça l’élan, le « refus de parvenir » ?

Le refus de parvenir est une notion qui a été définie par Albert Thierry au début du XXème siècle et qui a longtemps été confinée aux réseaux libertaires. Il s’agissait de refuser les honneurs et les privilèges tendus par les classes dominantes à certains éléments « méritants » des classes populaires pour, in fine, les mettre à leur service. Refuser de parvenir, c’était en quelque sorte refuser de trahir sa classe sociale pour une carrière ou des médailles. Dans mon essai, j’ai repris ce concept pour l’élargir et le mettre en rapport avec la situation de chaos écologique et social que nous traversons actuellement. Refuser de parvenir, ce n’est pas abandonner toute ambition, mais refuser que celle-ci se fasse au détriment des autres et des écosystèmes.

Le terme de « désertion » utilisé par les étudiants d’AgroParisTech interroge. J’entends certains dire : déserter, d’accord, mais pour faire quoi ? Il faudrait rester pour lutter. Mais en réalité personne ne part et c’est ce qui m’intéresse dans leur geste, les pistes qu’il ouvre. Ils ne désertent pas, en réalité, mais bifurquent et font sécession du système en appelant à rejoindre des initiatives comme les Soulèvements de la Terre.

Ces prises de position restent marginales, il faut rester lucide, mais je ne peux que me réjouir qu’elles se multiplient et que le refus de parvenir se propage et se concrétise !  Bien sûr, de tels refus ne sont pas possibles pour tout le monde et trop souvent cela reste un privilège : c’est d’autant plus une obligation morale pour les personnes qui le peuvent, les jeunes en études supérieures, celles à des postes élevés, d’être en première ligne.

De magnifiques engagements collectifs peuvent découler du refus et de la sécession. Dans le hors-série, il y aura deux longs reportages. Le premier se penche sur l’Atelier paysan, une coopérative très engagée d’une trentaine de salariés qui organise des formations à l’autoconstruction agricole pour aider les paysans à s’émanciper de l’agro-industrie et des technologies numériques. Le deuxième reportage se déroule à Longo Maï, dans les Alpes-de-Haute-Provence, une communauté politique créée en 1973 qui a essaimé dans le monde entier et pratique l’autonomie collective en s’affranchissant au maximum du système marchand, tout en créant de nombreux liens d’entraide et d’inter-dépendance. Son internationalisme a permis par exemple récemment de mettre en œuvre d’importantes actions de solidarité avec l’Ukraine.

Cette autonomie politique et matérielle sera également explorée dans un long entretien avec Aurélien Berlan, qui a publié l’un des essais les plus réussis que j’ai lus récemment [Terre et liberté, la quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, éditions La lenteur, 2022].

Que peut-on opposer à ce monde « destructeur » et « laid » ?

Une partie importante du hors-série est dédiée à réhabiliter le droit à la beauté comme revendication politique, avec notamment un très beau texte d’Adeline Baldacchino.

J’aime beaucoup cette phrase attribuée à Paul Virilio : « on peut s’émerveiller du monde tout en s’en inquiétant ». Il y a une époque où l’on pouvait être romantique et révolutionnaire. On pouvait s’appeler Rosa Luxemburg, être une grande militante, et s’inquiéter des bourgeons au printemps ou observer les mésanges sans que cela diminue en rien sa radicalité. Un temps où Elisée Reclus écrivait l’histoire d’un ruisseau et Romain Gary celle d’éléphants sauvages. Personne ne songerait à les taxer de naïfs, encore moins de ridicules évaporés… La chose politique peut se combiner à une forme de poésie, d’aménité. Les petits soldats de la politique qui se moquent de la poésie passent à côté d’une dimension importante de l’engagement et alimentent, précisément, le désintérêt pour la politique.

L’élan se nourrit aussi d’esthétique. Ce n’est pas un à-côté, ni début de défaite, ni aveu de faiblesse. Pour cette partie, j’ai été beaucoup inspirée par un recueil de correspondances de Rosa Luxemburg, paru récemment aux éditions Libertalia, qui s’intitule Commencer à vivre humainement – ce qui aurait pu être le titre du hors-série ! Ses réflexions donnent une grande force pour ne pas se laisser embarquer dans une course au virilisme et à la dureté, trop souvent alimentée par les réseaux sociaux.

Dans ce numéro, il est prévu une cartographie des utopies réelles : « des initiatives qui, en France, sont en train de redessiner les frontières du possible ». C’est important, pour vous, d’inscrire les utopies dans les territoires, d’en faire une géographie ?

La cartographie est le reflet illustré de ce que j’appelle « l’archipélisation des îlots de résistance ». De nombreux lieux mettent déjà en pratique l’autogestion, la résistance au système ou préfigurent les alternatives. L’autarcie de repli n’est plus une option et je ne suis pas fan du pur localisme, mais c’est sans doute à cette échelle du lieu où l’on vit que peuvent se nouer les alliances politiques et affinitaires les plus fortes ; l’ancrage sur un territoire permet d’être en prise avec un vécu commun, des attachements partagés. Néanmoins, ces îlots n’ont pas vocation à rester isolés, mais à se constituer en archipels afin de s’épauler, bâtir une stratégie commune et s’étendre.

Avec cette cartographie, nous nous inscrivons dans le travail de recension déjà lancé par Reporterre ou Basta, les liens tissés par les Soulèvements de la terre, Terres de luttes et bien d’autres. C’est une cartographie très subjective, non pas des luttes stricto sensu, mais de « comment nous pourrions vivre ». Avec la foncière Antidote qui défend la propriété d’usage ou l’association AequitaZ par exemple, qui travaille avec des collectifs de précaires et de chômeurs, ou encore la coopérative Fréquence commune, qui regroupe des élus sur les bases du municipalisme libertaire et s’inspire du Rojava, territoire auto-administré en Syrie sur lequel nous aurons d’ailleurs également un beau papier.

Vous l’avez dit, la littérature occupe une place importante dans ce numéro. On aura d’ailleurs le plaisir d’y découvrir une nouvelle inédite de votre cru. De quoi parle-t-elle ?

Oui, la dimension littéraire se devait d’avoir une place importante ! Nous avons reçu un témoignage poignant de la romancière Jean Hegland sur l’incendie qui a ravagé la forêt dans laquelle elle vivait, et qui a inspiré son très beau roman « Dans la forêt », au moment des grands feux de Californie. Jean est aussi une amie, une femme d’une générosité extraordinaire, et j’ai été très touchée par son récit. Je lui avais envoyé un exemplaire dédicacé de mon essai à sa sortie ; elle l’avait annoté et rangé dans sa bibliothèque. Lui aussi est parti en fumée… Notre lien s’en est trouvé renforcé, d’une manière très émouvante. Je suis d’autant plus heureuse de publier ce témoignage.

Nous avons aussi une très belle nouvelle de Sylvie Tanette, l’autrice de « Un jardin en Australie » et de « Maritimes ». Quant à moi, j’ai eu envie d’imaginer une sorte d’« autobiographie future » en me projetant en 2050, au pied des falaises du Vercors, là où je vis. Le texte se déroule dans un monde dévasté par le chaos climatique, dont les structures sociales ont été totalement désorganisées. C’est l’appel d’une mère à son fils, qui revient au pied du massif montagneux où il a grandi.

Je laisserai le mot de la fin à William Morris, qui nous a inspiré le thème de ce hors-série, « comment nous pourrions vivre ». C’est le titre d’une de ses conférences, publiée en 1887, qu’il concluait par cette phrase : « Quand alors nous regarderons notre passé, nous nous demanderons comment il est possible que nous ayons pu accepter de vivre aussi longtemps comment nous vivons aujourd’hui ». Le but de ce hors-série, finalement, c’est que ce présent insoutenable devienne notre passé le plus rapidement possible.

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Corinne Morel Darleux

publié dans la catégorie De la politique en général

12.05.2022 à 12:08

Vivre les morts

Corinne Morel Darleux

Ma dernière chronique pour le magazine Imagine de mars-avril 2022. Empreinte de mes recherches en cours, décalée et plus personnelle que d’habitude peut-être… L’occasion aussi de signaler que le nouveau numéro est en kiosques. Ma chronique s’y penche cette fois-ci sur l’intermittence énergétique, la vie saisonnière et le paradoxe de l’injonction consistant à « vivre avec …
Texte intégral (980 mots)

Ma dernière chronique pour le magazine Imagine de mars-avril 2022. Empreinte de mes recherches en cours, décalée et plus personnelle que d’habitude peut-être… L’occasion aussi de signaler que le nouveau numéro est en kiosques. Ma chronique s’y penche cette fois-ci sur l’intermittence énergétique, la vie saisonnière et le paradoxe de l’injonction consistant à « vivre avec son temps ».

*

Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment qu’un défunt avait déposé ses propres gestes entre vos bras ?

J’ai depuis longtemps la sensation que ma mère continue de fumer à travers moi. Que cette cigarette qui se consume entre mon index et mon majeur est une manière de faire perdurer le souvenir de la femme qu’elle fut. Je l’ai toujours connue avec une sèche à la main, des cendriers dans chaque coin, allant jusqu’à se relever la nuit pour inhaler sa dose de nicotine. J’ai commencé à fumer à quinze ans, en allumant ses clopes quand elle était au volant. Bien sûr, les temps ont changé et j’aurais pu trouver un in memoriam moins toxique. Mais je n’ai pas vraiment choisi. C’est comme si son fantôme avait décidé pour moi.

L’éthologue et philosophe Vinciane Despret évoque cette puissance des morts à « nous faire faire » : si le mort est matériellement disparu, il n’en continue pas moins à produire des effets. Citant Gilles Deleuze, qui définissait l’éthologie comme la « science pratique des manières d’être », Vinciane Despret s’interroge sur cette manière qu’ont les morts de rester présents, une « redoutable puissance » qui consiste parfois à « nous pourrir la vie », mais nous rend aussi capables de faire des choses. Coïncidence amusante, elle illustre son propos par une cigarette : celle que fume le père dans un strip de Mafalda ; la petite fille croit alors que c’est la cigarette qui fume son père. Elle n’a qu’à demi tort, nous explique l’éthologue, la cigarette fait fumer le père. Mon addiction serait donc le résultat conjugué de ma propre action, de la présence de la cigarette et de celle de ma mère.

C’est sans doute un legs inhabituel, mais après tout1. Dans ses travaux, Vinciane Despret critique la batterie de normes qui accompagne l’injonction sociale à « faire son deuil » – parler du défunt au passé, défaire les liens et cacher son chagrin, franchir successivement des étapes labellisées… Elle invite au contraire à imaginer ses propres rituels, sans trancher entre entre « rationalité et enchantement », citant « le fait de porter les chaussures de sa grand-mère pour arpenter le monde »2. Comme un écho à l’écrivaine Joan Didion qui, après la mort soudaine de son mari, refusa de se séparer de ses chaussures. Contre toute évidence, elle attendait qu’il revienne ; il risquait donc d’en avoir besoin. Elle vivra ainsi une « année de la pensée magique », titre de son récit.

Je n’avais pas ces références lorsque j’ai écrit Là où le feu et l’ours. Il est pourtant lui-même traversé de mémoire et d’oubli, de transmission aussi. J’y conte la filiation puissante qui se noue entre le personnage principal Violette et une jeune fille, Cheyenne, qui nous murmure à la mort de Violette : « je l’accueillis en moi. Tout ce qu’elle était infusa mes sens et mon esprit. Des jeux de main qui étaient les siens firent leur apparition dans ma gestuelle. Un accent qui n’était pas le mien teintait la fin de mes phrases. Je me mis à raffoler des mangues séchées qu’avant je détestais. (…) Quand on enterra Violette près de la caverne de l’oubli, je ne pleurai pas. Je souris tendrement en nous caressant le bras. Elle était là, avec moi. »

On peut trouver une consolation à vivre les morts, à leur faire une place dans nos vies, chacun à sa manière. Une occasion peut-être aussi de redonner, sans offenser le réel, une place singulière à l’imaginaire.

*

1 Je me dois de préciser que Fumer tue, bien sûr

2 Émission « Les idées larges » diffusée sur Arte (2021) et Entretien avec Philosophie magazine (janvier 2022) – Vinciane Despret est l’autrice de « Au bonheur des morts », La Découverte, 2015

Photographie : DR – Anna Karina

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Corinne Morel Darleux

publié dans la catégorie Non classé

14.04.2022 à 14:57

“Et si Sisyphe contournait la montagne ?” Entretien dans Philosophie Magazine

Corinne Morel Darleux

Propos recueillis par Alexandre Lacroix, entretien publié le 12 avril 2022 sur Philosophie Magazine. « La politique est-elle à l’image du mythe de Sisyphe, un éternel, douloureux et vain recommencement ? C’est ce qu’a suggéré Jean-Luc Mélenchon en ayant recours à cette image, au soir des résultats annonçant son élimination du premier tour. Corinne Morel Darleux, …
Texte intégral (2068 mots)

Corinne Morel-Darleux en 2021. ©Etienne Maury/item pour PM

Propos recueillis par Alexandre Lacroix, entretien publié le 12 avril 2022 sur Philosophie Magazine.

« La politique est-elle à l’image du mythe de Sisyphe, un éternel, douloureux et vain recommencement ? C’est ce qu’a suggéré Jean-Luc Mélenchon en ayant recours à cette image, au soir des résultats annonçant son élimination du premier tour. Corinne Morel Darleux, autrice de l’essai à succès Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia, 2019) et ancienne conseillère régionale sous l’étiquette du Parti de gauche, puis de La France insoumise (qu’elle a quittée en 2018), livre ici son interprétation du verdict des urnes. Elle s’inspire des stoïciens pour refonder l’action politique et dessine des perspectives pour penser la politique différemment, « en contournant la montagne plutôt qu’en essayant de l’escalader ». Entretien. »

Dans son discours après l’annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a fait référence au mythe de Sisyphe, et donc, indirectement, à la philosophie d’Albert Camus. Comment l’interprétez-vous ?

Corinne Morel Darleux : C’est un passage du discours de Jean-Luc Mélenchon qui m’a en effet marquée. Sans même qu’il soit besoin d’invoquer Camus, le sens commun attribue à Sisyphe l’image décourageante d’un travail harassant et sans cesse recommencé. Lorsqu’on milite depuis des années, voire des décennies, sur une ligne politique qui, malgré une confirmation de sa pertinence par les événements, demeure minoritaire, on est soi-même menacé par le découragement. Qui a envie de rouler une pierre jusqu’en haut de la montagne, et que celle-ci retombe toujours ? Quand je songe au militantisme, deux personnages mythologiques me viennent à l’esprit : Sisyphe, mais aussi Cassandre, punie par Apollon et condamnée à émettre des prédictions de malheur qui se réalisaient toujours et que, pourtant, personne ne croyait. Sur un thème comme le réchauffement climatique, les écologistes sont, depuis trente ans, dans cette position pénible. Pourtant, Cassandre continue à lancer des alertes, tout comme Sisyphe continue à pousser sa pierre. La fameuse phrase d’Albert Camus, à la fin du Mythe de Sisyphe (1942) – « Il faut imaginer Sisyphe heureux » –, permet néanmoins de dépasser le découragement. Camus nous dit la vanité de la recherche de sens dans un monde foncièrement absurde et inintelligible, mais une fois que vous êtes lucide sur ce point, vous pouvez vous concentrer sur l’accomplissement de la tâche elle-même, « l’engagement passionné et conscient ». Camus écrit aussi que « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur ». Dans le cadre du militantisme, c’est peut-être le passage à la maturité : ce moment où l’on accepte que nos actions ne sont pas décisives et que même si elles ne changent pas le monde, ne mettent pas fin à l’injustice sociale, ni ne sauvent la planète, il faut néanmoins continuer à les accomplir.

Pour quelles raisons ?

Dans mon essai, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, je propose une conception non utilitariste du militantisme, à travers le concept de « dignité du présent ». L’alpha et l’omega de l’action politique n’est pas l’accession au pouvoir, et il y a une forme de sagesse à tirer de nos défaites. Moi-même, à une époque, j’ai ressenti un profond découragement militant, littéralement un désespoir, et j’en ai trouvé l’écho autour de moi, dans les réseaux militants. On avait certes l’impression de progresser, avec notre pierre vers le sommet, mais la montagne grandissait plus vite que nous n’étions capables de la gravir – autrement dit, toutes nos actions étaient manifestement insuffisantes et restaient marginales. Quand vous êtes du côté du social et de l’écologie, l’idée selon laquelle vous allez « gagner à la fin » est quand même de plus en plus hypothétique. Revenir à la dignité du présent, c’est se souvenir qu’on ne s’engage pas dans une lutte parce qu’on est sûr de la gagner, mais simplement parce que le combat semble juste à mener. Pour moi, c’est un motif d’engagement au moins aussi important, plus effectif et plus durable, que d’espérer, par exemple, remporter la présidentielle un jour.

Dans le même ordre d’idées, vous défendez une attitude de « stoïcisme militant ». En quoi cela consiste-t-il ?

J’ai été frappée par une formule d’Épictète sur le calme stoïcien, qui dit que nous devons « nous occuper de ce qui dépend de nous, et user des autres choses comme elles sont ». Je trouve intéressant de transposer cette attitude à la politique et de s’efforcer de distinguer ce qui dépend de nos actions militantes, et ce qui n’en dépend pas – non pour s’en détacher avec indifférence, mais pour mieux cibler nos actions. Il s’agit d’arrêter de s’époumoner et se battre sur des sujets sur lesquels on n’a pas la main, et de diriger nos efforts vers ce qui relève de notre responsabilité et est à notre portée. Sartre distinguait ainsi la peste et la guerre, par exemple. Le stoïcisme militant permet de soigner le sentiment d’impuissance et de déprise, qui aboutit trop souvent à des coups de menton sur les réseaux sociaux ne changeant rien à l’ordre du monde.

Les sympathisants de La France insoumise ont pourtant été particulièrement actifs sur les réseaux sociaux ces dernières semaines, non ?

Se contenter d’invectiver et de dénoncer n’a jamais bien fonctionné en politique, c’est même souvent contre-productif dans la mesure où cela crée des tensions et des crispations stériles. Pour moi, il convient de reprendre de la puissance d’agir sur le terrain, sans trop miser sur l’agitation des réseaux sociaux. Les commentaires véhéments servent d’exutoire aux sentiments d’accablement et d’impuissance, mais ne font pas avancer grand-chose. Surtout, ils prennent un temps et une énergie disproportionnées, et de surcroît épuisent la bienveillance de tout le monde. J’ai l’impression que, bien souvent, on s’autosabote sur ces réseaux sociaux. On n’a jamais convaincu qui que ce soit par un Tweet.

Pensez-vous que certains des petits candidats de gauche auraient dû se retirer de la course à la présidentielle – je pense à Philippe Poutou, Nathalie Arthaud, Fabien Roussel, Anne Hidalgo ou encore Yannick Jadot – afin de permettre à Jean-Luc Mélenchon de disputer le second tour, et de sortir de ce scénario noir où l’extrême droite menace d’accéder à l’Élysée ?

C’est la première réaction, évidemment. Mais mon analyse est que, lorsque vous faites 1,75% des voix comme Anne Hidalgo ou 2,28 % comme Fabien Roussel, vous n’avez plus, dans votre électorat, que les derniers irréductibles, ceux qui résistent à tous les arguments et n’auraient pas reporté leurs voix sur un autre candidat. En d’autres termes, la dynamique de la campagne de Jean-Luc Mélenchon lui a permis de rallier les suffrages de tous ceux qui, à gauche, auraient voté pour lui en cas de candidature unique. L’union s’est faite par le bas, par le vote. Même si le score est serré avec celui de Marine Le Pen, je ne suis pas sûre qu’il aurait été possible de faire mieux.

À la fin du discours de Jean-Luc Mélenchon, il y a eu un passage de relais inhabituel : « Alors, bien sûr, les plus jeunes vont me dire : “On n’y est encore pas arrivé ! C’est pas loin, hein ?” Faites mieux. Merci. » Que pensez-vous de ce « Faites mieux » ?

Je trouve que Jean-Luc Mélenchon a fait un discours remarquable hier soir. Cette conclusion était saisissante et bienvenue. Ce « Faites mieux », j’aurais malgré tout envie de le compléter, d’ajouter : « Faites peut-être différemment. » Si l’on garde l’image de Sisyphe gravissant sa montagne, on peut se demander si on ne ferait pas mieux de contourner la montagne plutôt que de continuer à essayer de l’escalader. Même si cela fait sans doute partie des ressorts de la nature humaine que de vouloir pousser vers les hauteurs, se dépasser et atteindre les cimes, d’un point de vue politique, j’ai tendance à penser que le pas de côté est souvent fécond. Si on fait un pas de côté, on va peut-être se rendre compte que derrière la montagne il y a des passages dans la forêt, des rivières, peut-être moins spectaculaires que les sommets, mais plus rapides pour accéder nombreux à la vallée verdoyante qu’il y a derrière et qu’on appelle tous de nos vœux. Je regarde avec beaucoup d’intérêt ce qui se fait aujourd’hui en dehors des sphères institutionnelles et électorales de la politique, notamment du côté de l’autonomie politique, de l’auto-organisation, et des actions performatives plutôt que revendicatives. Sans attendre d’être au pouvoir, que peut-on mettre en place aujourd’hui, collectivement ? Dans les marges et les interstices du système, il se passe beaucoup de choses, dans le domaine associatif, mais aussi du côté des cantines populaires, des ZAD, des lieux collectifs, des occupations de jardins populaires, des soulèvements de la terre et des brigades de solidarité. Il y a une sorte de remontada de l’anarchisme. Je ne dis pas que ce sera suffisant pour effectuer la bifurcation nécessaire, mais pour moi c’est là que ça se passe, en termes de débats d’idées comme de réalisation effective des changements de pratiques. La voie institutionnelle de conquête du pouvoir par les urnes prouve chaque fois sa dimension piégeuse. J’ai l’impression qu’on joue avec des règles du jeu édictées par d’autres pour que rien ne change, avec des dés pipés par un ensemble de facteurs surdéterminants, notamment l’influence des médias dominants. Peut-être pouvons-nous explorer maintenant, après ces échecs et ces déceptions, d’autres moyens que les élections pour rendre le monde meilleur et parvenir à nos fins, ici et maintenant.

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Corinne Morel Darleux

publié dans la catégorie De la politique en général

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19.03.2022 à 09:15

Il aura fallu une guerre…

Corinne Morel Darleux

Chronique publiée sur Reporterre le 17 mars 2022. Au début du Covid-19, on a pensé que rien ne serait plus comme avant. La pandémie venait confirmer l’extrême dangerosité des politiques de destruction environnementale, l’invisibilité des métiers essentiels, la casse de l’hôpital, les effets néfastes de la mondialisation, nos vulnérabilités. Sous l’inquiétude générée par l’épidémie et …
Texte intégral (1915 mots)

Chronique publiée sur Reporterre le 17 mars 2022.

Au début du Covid-19, on a pensé que rien ne serait plus comme avant. La pandémie venait confirmer l’extrême dangerosité des politiques de destruction environnementale, l’invisibilité des métiers essentiels, la casse de l’hôpital, les effets néfastes de la mondialisation, nos vulnérabilités. Sous l’inquiétude générée par l’épidémie et ses effets, on sentait sourdre un vague espoir. Celui, largement commenté depuis, d’un « où le capitalisme dévastateur ne repartirait pas comme avant. Et tout a continué, en pire.

La guerre contre l’Ukraine vient à son tour ébranler le monde et je reste sans mots depuis quelques semaines. Coite, littéralement, ne sachant pas formuler d’expression affligée, agacée, ni acerbe sur les réseaux. Je me contente d’observer, les yeux écarquillés, cette nouvelle irruption surréaliste, dans sa nature comme dans ses effets, de la guerre contre l’Ukraine dans l’actualité. J’ai déjà utilisé, depuis deux ans, tant d’images pour décrire ce sentiment d’absurdité — ou d’étrange familiarité —, qu’il devient difficile de ne pas se répéter.

J’ai pourtant repensé récemment à un film que je n’ai pas encore mentionné, Another Earth. Contrairement au Don’t look up commenté ad nauseam, ce n’est pas une météorite tueuse que l’on y découvre dans le ciel, mais une seconde Terre, dupliquée il y a des millions d’années. Une autre Terre en tous points pareille à la nôtre, sur laquelle vivent nos doubles — d’authentiques « présentant le même visage et la même identité, mais évoluant dans une dimension parallèle. J’ai parfois l’impression d’y avoir été propulsée.

Dans l’autre monde ouvert par la guerre contre l’Ukraine, on accueille les réfugiés fuyant les conflits et on leur offre même des billets de train gratuits. On traque les biens mal acquis, on y gèle des comptes bancaires et on peut même confisquer les yachts dorés des milliardaires.

Dans cet autre monde, alors que la guerre fait monter le prix de l’essence et menace l’approvisionnement en énergie, le principal fournisseur d’électricité admet que baisser le chauffage de 1 °C «, tandis que le ministre de l’Économie déclare : «

Aucune rupture

Un monde extraordinaire, vraiment. Vraimentselon la couleur de votre peau, la marque de votre voiture ou selon que ce que vous fuyez a été déclenché par un ennemi ou un allié. Les oligarques visés ne le sont jamais au nom de la lutte contre les inégalités.

Et l’objectif d’Engie n’est pas de mettre en place des économies d’énergie pour tenter de sauver ce qu’il reste d’équilibre climatique. Son objectif reste bien de produire plus et il suffit pour s’en assurer de voir Storengy, la filiale d’Engie qui stocke du gaz en France, rejeter du méthane dans l’atmosphère pour gagner du temps lors de ses opérations de maintenance, selon le témoignage de salariés, alors que ce gaz pourrait être récupéré. D’ailleurs nos « se gardent bien de parler de sobriété ou d’économies d’énergie, encore moins de bifurcations. Il s’agit juste de surmonter la «.

«Chaque événement, chaque crise, chaque drame vient tristement confirmer l’urgence de rompre avec le système qui les cause

M. Le Maire insiste d’ailleurs beaucoup trop sur le « pour être honnête. C’est le retour du récit détestablement irénique selon lequel nous serions «. Chacune et chacun est donc invité à moins chauffer son logement, à réduire sa vitesse ou à privilégier le vélo. C’est le retour de l’injonction aux efforts individuels sur fond d’injustices sociales, celle-là même qui avait mis le feu aux poudres des Gilets jaunes. Et pendant qu’on explique aux Françaises et Français qu’ils vont devoir se serrer la ceinture, le « prend des allures de déjà-vu, celui du «.

Au début de l’épidémie de Covid-19, on avait déjà assisté bouche bée à la mise à mal des sacro-saintes règles budgétaires de l’Union européenne, à la mise à l’arrêt des secteurs les plus polluants de l’économie, à une baisse inespérée des émissions de gaz à effet de serre, à la mise en lumière de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et de la matérialité du monde.

Chaque événement, chaque crise, chaque drame vient tristement confirmer tout ce que les écologistes de gauche expliquent depuis des années et l’urgence de rompre avec le système qui les cause. Mais non seulement aucun de ces épisodes ne nous rapproche d’un iota de cette rupture, mais ils viennent même, en dépit de tout sens commun, accélérer ledit système. C’est tout bonnement ahurissant.

Le nucléaire, un champion tricolore

Prenons le nucléaire. Voir la plus grande centrale d’Europe, Zaporijia, prise dans les conflits a de quoi inquiéter. Voir Tchernobyl privée d’électricité et de systèmes de contrôle à distance, avec des salariés prisonniers qui ne sont plus relevés, devrait être un bon rappel de la dangerosité des sites nucléaires et de leurs déchets. Enfin, on aurait pu imaginer que les déclarations martiales de M. Poutine viennent rappeler à tout le monde que les « existent toujours.

Le réacteur 4 dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, avec au premier plan un monument aux morts, en 2013.

Et pourtant, M. Macron n’est pas revenu sur sa décision de construire six nouveaux réacteurs nucléaires et d’en lancer huit à l’étude. Il y a même fort à craindre que le nucléaire ressorte de cet épisode paré des vertus de la souveraineté. Il pourrait bien être érigé en champion tricolore face à la pénurie de gaz comme il a été avant cela, par une magie dont seuls certains ingénieurs et ressorts européens ont le secret, décrété allié du climat. Et peu importe les mines d’uranium, les coûts exorbitants, les risques d’accident et de ciblage ou l’impossible stockage des déchets.

Sur l’alimentation, on assiste hélas au même schéma. Les cours des céréales s’envolent et, comme pendant le Covid-19, on touche du doigt l’insécurité alimentaire à laquelle nous accule la mondialisation. L’urgence devrait être à l’installation de paysans et à l’arrêt immédiat de l’artificialisation. Il n’en est rien et on va continuer à dédier 3 à 5 à la méthanisation et la production d’agrocarburants. Au nom, là encore, de la souveraineté énergétique. D’ailleurs, TotalÉnergies et la FNSEA [1] viennent de signer un partenariat pour faire des agriculteurs des producteurs d’énergie.

«

Non, décidément, l’apparente irruption d’un sens commun sur les questions de sobriété énergétique, d’autonomie alimentaire et d’accueil des réfugiés relève davantage d’un effet d’optique que d’un réel basculement. Les conflits armés pour s’accaparer terres, ressources et matières vont se multiplier. Et il n’est plus permis d’espérer, même timidement, que la tragédie de l’Ukraine représente un tournant positif.

D’abord parce qu’aucune réjouissance ne peut se faire sur une telle somme de souffrances. Ensuite, parce que l’épidémie de Covid-19 nous a dessillés, s’il en était encore besoin, sur la capacité apparemment infinie de rebond du capitalisme. Enfin, parce que l’illusion n’est plus tenable sur l’insincérité et l’incohérence entre les discours et la réalité de mesures qui ne peuvent jamais, en politique, être déconnectées du projet qui les sous-tend.

La seule chose que la guerre contre l’Ukraine et ses impacts génère, c’est la confirmation qu’on est décidément très mal partis. Que même au pied du mur, même devant la catastrophe, même face à l’impensable, chacun reste dans ses biais de confirmation. Je m’inclus dans ce constat — plus que jamais il me semble que nous avons raison et que ça ne sert à rien. Qu’il aura fallu une guerre. Une pandémie et une guerre pour que rien ne change.

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Corinne Morel Darleux

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