Médias
GÉNÉRALISTES
Basta Blast Capital France 24 FTVI L'Humanité La Croix LCP Le Monde La Tribune Le Figaro Mediapart L'Autre Quotidien Le Media Slate Korii Vrai ou Fake ?
INTERNATIONAL
CADTM Courrier d'Europe Centrale Eurojournalist Equaltimes Info Asie Inkyfada Jeune Afrique Le Grand Continent Orient XXI Rojava I.C N-Y Times fr Toute l'Europe
MÉDIAS D'OPINION
L'Autre France-Presse Acta AOC Issues Les Jours Le Monde Moderne LVSL Médias Libres Marianne Quartier Général Rapports de force Reflets Rézo StreetPress
OBSERVATOIRES
Acrimed Internet actu Catastrophes naturelles Conspis Culture Extrême-droite Inégalités Information Médias Multinationales Présidentielle Routes de la Soie
+
Accès libre Travail, Droits humains, Culture, Développement, Environnement, Politique, Économie, dans une perspective de justice sociale. Edition trilingue Eng-Esp-Fra

▸ les 20 dernières parutions

02.12.2021 à 11:02

Crise des soins face au coronavirus : comment atteindre les femmes les plus vulnérables

La pandémie de la Covis-19 est loin d'être seulement une crise sanitaire et économique. Elle constitue également une crise de soins, qui a surtout touché les femmes. Mais toutes les femmes n'ont pas été touchées de la même manière. Elles n'ont pas non plus bénéficié des mêmes niveaux de soutien par le biais de mesures de protection sociale et d'accès aux services publics.
Contrairement à leurs homologues de l'économie formelle, les travailleuses de l'informel ne bénéficient pas de politiques de congés (...)

- Blogs / , , , , , ,

Texte intégral 1318 mots

La pandémie de la Covis-19 est loin d'être seulement une crise sanitaire et économique. Elle constitue également une crise de soins, qui a surtout touché les femmes. Mais toutes les femmes n'ont pas été touchées de la même manière. Elles n'ont pas non plus bénéficié des mêmes niveaux de soutien par le biais de mesures de protection sociale et d'accès aux services publics.

Contrairement à leurs homologues de l'économie formelle, les travailleuses de l'informel ne bénéficient pas de politiques de congés rémunérés, qu'ils soient pour raisons familiales ou pour cause de maladie, ni d'allocations de chômage. Souvent, n'ayant la possibilité ni la technologie de travailler à distance, ils et elles n'ont pas pu, à la différence de nombreux cols blancs, préserver leurs moyens de subsistance pendant la pandémie. Selon l'Organisation internationale du Travail (OIT), quelque 90 % des travailleurs des pays en développement travaillent dans l'économie informelle.

Une étude menée* en 2020 par Femmes dans l'Emploi Informel : Globalisation et Organisation (WIEGO en anglais), portant sur l'impact de la Covid-19 sur les travailleuses de l'informel a mis au jour les expériences vécues de plus de 2.000 travailleuses de l'informel dans 11 villes de 5 régions, allant de la ville de New York, aux États-unis, à Accra, au Ghana. L'enquête a porté sur des récupératrices de matériaux, des travailleuses domestiques, des travailleuses à domicile et des vendeuses de rue. Elle a mis en lumière l'impact de la pandémie sur leurs revenus, leur santé, leur sécurité alimentaire, le niveau d'endettement de leur ménage et leurs responsabilités en matière de soins.

L' analyse montre que, dans tous les secteurs, les femmes qui ont signalé une augmentation de leurs responsabilités de soins ont travaillé moins de jours et ont eu des revenus inférieurs. Au pic de la période d'isolement social obligatoire en avril 2020, par exemple, elles travaillaient environ 33 % de jours en moins que les autres femmes. Même après l'assouplissement des restrictions, les femmes ayant des responsabilités de soins ne recevaient qu'environ 50% de ce qu'elles percevaient avant la Covid-19.

Bien que certains hommes aient également signalé une augmentation du travail de soins non rémunéré, l'effet sur les revenus des femmes a été plus grave. L'un des principaux facteurs à l'origine de cette situation est le « choc de la garde d'enfants » provoqué par la fermeture d'écoles et de garderies pendant la première vague de la pandémie, qui a alourdi la charge des soins.

Dans les divers secteurs, les travailleuses ont vécu différemment les effets de la Covid-19. Dans l'ensemble, les femmes sont cantonnées dans les formes les plus vulnérables du travail informel : elles gagnent moins et consacrent plus de temps aux soins non rémunérés que les hommes.

Ces différences fondées sur le genre doivent être comprises en tenant compte du type de travail qu'elles effectuent, de l'endroit où elles travaillent, de leur emploi et de leur statut social.

Par exemple, à New Delhi, la capitale indienne, les récupératrices de matériaux appartiennent généralement à des minorités religieuses et à des castes sociales qui subissent une discrimination accrue en raison des normes culturelles. Ces personnes sont marginalisées dans les bidonvilles les plus dégradés, et disposent de peu de services et de soutien pour faire face à la pandémie. Au sein de ce groupe déjà stigmatisé, les tâches sont réparties selon le genre : les femmes trient les matériaux à domicile ou dans de petits centres de tri, tandis que les hommes se chargent généralement de la collecte des déchets publics. Or, pendant la crise sanitaire, les centres de tri ont été fermés, et les responsables des ateliers ont cessé d'employer des trieuses dans ces installations. En plus de la charge de soins plus importante qu'elles doivent assumer à la maison, les récupératrices de matériaux ont subi des pertes de revenus plus fortes et une récupération des revenus plus lente que leurs homologues hommes.

Parmi les vendeurs de rue, les femmes ont également connu une chute plus importante et une reprise plus lente que les hommes. Cela reflète en partie les plus grandes responsabilités des femmes en matière de soins, ainsi que d'autres différences entre les genres, comme les types de produits qu'elles vendent et leur rôle plus précaire dans les chaînes d'approvisionnement.

Il existe également des différences dans la façon dont les travailleuses domestiques, qui sont principalement des femmes et souvent migrantes, ont vécu la pandémie. Dans un échantillon de 55 travailleuses domestiques à Lima, par exemple, les travailleuses non résidantes étaient confrontées à un taux de chômage plus élevé, tandis que les travailleuses domestiques résidantes étaient piégées dans des conditions de travail de plus en plus dégradées.

Comme le précise une travailleuse non résidente : « Mon employeur ne veut pas que je vienne travailler tant que la pandémie n'est pas passée ». En revanche, une travailleuse résidante a confié que « les employeurs ont imposé des conditions : si vous partez, vous ne reviendrez plus, et si vous restez, vous ne pouvez pas quitter la maison ».

Placer l'expérience des travailleuses de l'informel au cœur de la conception et de la mise en œuvre des politiques

Les systèmes de discrimination superposés auxquels sont confrontés certains travailleurs : la clé d'une réponse efficace à Covid-19. L'étude de WIEGO et les recherches antérieures soutenues par le Centre de recherches pour le développement international du Canada suggèrent que le fait de se concentrer exclusivement sur un seul aspect de l'inégalité masque l'étendue réelle de la pandémie et son impact inégal.

Les interventions des politiques et des programmes doivent se fonder sur la reconnaissance du fait que les expériences des travailleuses varient et que bon nombre d'entre elles sont confrontées à des désavantages multiples, tels que leur genre, leur secteur professionnel et leur classe sociale, entre autres. Si les réponses politiques à la crise des soins ne sont pas adaptées à la diversité des besoins et des expériences —comme celles qui ne bénéficient qu'aux travailleuses du secteur formel—, les mesures « passe-partout » risquent de laisser les personnes les plus défavorisées encore plus à la traîne.

Si la reprise de la pandémie doit bénéficier aux travailleuses de l'informel, il faut intégrer leurs demandes dans la conception et la mise en œuvre des politiques de soins, conjointement avec d'autres stratégies économiques visant à rétablir leurs moyens de subsistance.


*En décembre 2021, WIEGO diffusera les résultats du deuxième cycle de recherches menées dans la cadre de l'étude intitulée « La crise de la COVID-19 et l'économie informelle ».


01.12.2021 à 06:00

Quarante ans après sa découverte, le monde n'a jamais été aussi proche de vaincre le sida

[Cet article a été publié pour la première fois le 4 juin 2021.]
L'image ressemble à tant d'autres qui inondent les réseaux sociaux depuis des mois. Un jeune homme assis dans un fauteuil, la manche gauche retroussée, attend que l'infirmière procède à l'injection. À la différence d'autres photos, toutefois, celle-ci, prise le 23 mars 2021 dans l'hôpital général de Valence, en Espagne, a défrayé la chronique et a été partagée à plus de 20.000 reprises.
« Aujourd'hui, j'ai été vacciné », indique la légende, « (...)

- Actualité / , , , , , ,

Texte intégral 2199 mots

[Cet article a été publié pour la première fois le 4 juin 2021.]

L'image ressemble à tant d'autres qui inondent les réseaux sociaux depuis des mois. Un jeune homme assis dans un fauteuil, la manche gauche retroussée, attend que l'infirmière procède à l'injection. À la différence d'autres photos, toutefois, celle-ci, prise le 23 mars 2021 dans l'hôpital général de Valence, en Espagne, a défrayé la chronique et a été partagée à plus de 20.000 reprises.

« Aujourd'hui, j'ai été vacciné », indique la légende, « mais pas contre le coronavirus. J'ai été vacciné contre le VIH ».

Pratiquement en même temps que la campagne mondiale de vaccination contre la Covid-19, cinquante hôpitaux et centres de recherche en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine participent à un essai clinique international mené sous l'égide de la société pharmaceutique Janssen. Il vise au développement d'un vaccin définitif contre la dernière grande pandémie du vingtième siècle.

Répondant au nom de « Mosaico », l'essai de phase III est en cours depuis novembre 2019, bien que sa progression ait été éclipsée par la crise sanitaire actuelle. Il a pour objectif de mesurer l'efficacité d'un nouveau vaccin dans la production d'anticorps qui empêchent l'infection par le virus VIH, responsable du sida. À cette fin, le vaccin doit être testé sur 3.800 volontaires, en l'occurrence des hommes et des personnes transgenres ayant des rapports sexuels avec des hommes, qui constituent l'une des principales catégories de population à risque.

« Le recrutement va bon train, il s'agit d'un sujet qui suscite énormément d'intérêt. La communauté LGBT+ est très sensibilisée. En outre, les personnes qui l'ont publié sur les réseaux ont contribué à donner de la visibilité à l'essai », a expliqué à Equal Times Vicente Descalzo, médecin à l'unité des maladies infectieuses de l'hôpital Vall d'Hebron de Barcelone, l'une des institutions participant à l'étude.

« Chaque volontaire sera suivi pendant deux ans et demi afin de déterminer si le vaccin offre réellement une protection. Il s'agit de faire en sorte que le corps apprenne et développe une réponse immunitaire », explique le médecin.

La phase III est la dernière étape, celle qui précède la commercialisation d'un vaccin. Autrement dit, si tout se passe comme prévu, si son efficacité est avérée, nous serions plus près que jamais de mettre fin à une maladie qui, il y a quelque temps encore, était la principale cause de décès chez les personnes de 25 à 44 ans, ayant coûté la vie à quelque 32 millions de personnes au cours des 40 dernières années. Et bien qu'elle soit mieux contrôlée aujourd'hui, elle continue néanmoins à faire près de 700.000 victimes chaque année, dont plus de 95 % dans les pays en développement. « Nous ignorons si le vaccin sera efficace ou non, mais il s'agit incontestablement d'une nouvelle avancée », a affirmé M. Descalzo. « Nous vivons des moments très émouvants. »

Quarante ans de recherche

C'est en juin 1981, à Los Angeles, que furent détectés les cinq premiers cas liés au VIH. Deux ans plus tard, en 1983, les scientifiques ont réussi, pour la première fois, à isoler le virus. Depuis lors, la science n'a cessé de chercher des moyens d'en venir à bout.

Les premiers vaccins candidats ont commencé à être développés dès la fin des années 1980, cependant, face à un virus aussi complexe et à son étonnante capacité de mutation, les essais se sont systématiquement heurtés à des échecs. « Le VIH possède une variabilité génétique 1.000 fois supérieure à celle de la Covid-19. S'il existe un type de virus en Europe, il en existe un autre en Afrique. Il présente une grande variabilité non seulement géographique, mais aussi au sein d'une même zone, voire d'une même personne », souligne M. Descalzo.

La dernière fois qu'un essai clinique a atteint la phase III remonte à 2009, en Thaïlande, et bien que le vaccin ait produit des résultats prometteurs – avec un taux d'efficacité de 31,2 % –, les tentatives de le reproduire en Afrique du Sud ont échoué. À présent, la nouvelle stratégie consiste à combiner deux vaccins différents pour injecter une « mosaïque » de matériel génétique viral comprenant les sous-types les plus courants afin de générer une réponse immunitaire plus globale.

La moitié des volontaires se verra injecter cette combinaison ou « mosaïque » génétique, l'autre moitié un placebo. « Au fil du temps, nous pourrons voir s'il y a moins d'infections dans le groupe vacciné », explique le médecin du centre hospitalier Vall d'Hebron.

Pour les communautés les plus touchées par le virus, le seul démarrage de ce nouvel essai est déjà porteur d'espoir. Ramón Espacio, président de Cesida, la coordination nationale du VIH et du sida en Espagne, explique :

« Cela fait des années que nous attendons un vaccin, nous savons qu'il y a eu de nombreux essais, qu'en raison des caractéristiques du virus, c'est compliqué, mais nous avons bon espoir et nous sommes heureux que la recherche se poursuive et que l'on ne jette pas l'éponge »

À ce jour, plus de 15 milliards dollars US (environ 12,4 milliards d'euros) ont été investis dans la mise au point d'un vaccin contre le VIH – principalement par les États-Unis et surtout par le secteur public – et ces efforts n'ont pas été vains.

Les connaissances générées dans la lutte contre le VIH ont permis de faire progresser plus rapidement la recherche sur la Covid-19 (un virus beaucoup plus simple, par ailleurs, qui a bénéficié de quelque 39 milliards USD (32,15 milliards d'euros) d'investissements rien qu'en 2020) et de faire approuver en moins d'un an ce qui, dans le cas du VIH, est attendu depuis quarante ans.

« On s'est appuyé sur des plateformes de vaccination établies, ainsi que sur de nombreuses connaissances dont on disposait déjà », explique Beatriz Mothe, de l'Institut de recherche sur le sida IrsiCaixa. « Les connaissances acquises grâce à la Covid-19 sont susceptibles d'insuffler un nouvel élan à la recherche sur le VIH et d'autres vaccins candidats pourront être développés plus rapidement. Cela demandera, toutefois, plus d'investissements, les mêmes investissements que pour la Covid-19 », souligne-t-elle.

La seule solution à long terme

En 2019, 1,7 million de personnes sont devenues nouvellement infectées par le VIH dans le monde. Bien que le virus ne soit plus aussi meurtrier qu'auparavant – les personnes séropositives peuvent, dans la plupart des cas, jouir d'une bonne qualité de vie sous traitement antirétroviral –, les chiffres restent néanmoins inquiétants dans des régions comme l'Europe de l'Est, l'Asie centrale et l'Afrique de l'Ouest, et pourraient le devenir encore plus au cours des années à venir, dans la mesure où la pandémie de Covid-19 a perturbé de nombreux programmes de soins et de traitement.

Il existe actuellement un éventail de stratégies de prévention – préservatifs, microbicides – mais la plus récente et la plus efficace est la « prophylaxie pré-exposition » (plus connue sous son acronyme anglais de PrEP), un comprimé qui, pris quotidiennement, réduit de 90 % le risque de contracter le virus.

Bien qu'il s'agisse d'un outil efficace, le problème de la PrEP, selon la chercheuse Beatriz Mothe, est que « sa mise en œuvre se heurte à des obstacles, qu'elle n'est pas à la portée de tout le monde ». D'une part, sa répartition géographique est inégale, d'autre part, il n'y a pas assez de centres ou de personnel médical pour l'administrer et assurer le suivi des patients.

« En Espagne, où elle a été approuvée fin 2019, il y a encore des communautés [régions] où elle n'est pas mise en œuvre. Alors que dans d'autres, les listes d'attente sont interminables », déplore Ramón Espacio, de la Cesida.

C'est pourquoi le vaccin est si urgent. « La PrEP est une stratégie très protectrice, mais en définitive, il s'agit d'un comprimé qu'il faut prendre tous les jours. Sur le long terme, le vaccin est plus facile à mettre en œuvre, car cette immunité vous protège pendant des années », explique Mme Mothe.

« Le vaccin est très important car il permet d'éviter tout ce que suppose une pathologie et une prise de médicaments à vie. Toutes les épidémies de l'histoire ont été contrôlées au moyen de vaccins et nous sommes toujours en présence d'une épidémie », convient M. Espacio.

Des vaccins pour tous

S'il est bien une région où l'attente de la découverte d'un vaccin contre le VIH se fait particulièrement pressante, c'est le continent africain, où se concentre actuellement le plus grand risque de mortalité, notamment chez les femmes. Les adolescentes de 15 à 19 ans représentent trois nouveaux cas de VIH sur quatre en Afrique subsaharienne.

Depuis 2017, un autre essai de vaccin – l'étude Invocodo, également menée par les laboratoires Janssen – est en cours dans cette région. Celle-ci porte sur 2.600 femmes volontaires et les résultats sont attendus en 2022.

« Nous semblons nous rapprocher du but, mais jusqu'à présent nos espoirs ont systématiquement été frustrés », a confié Esther Casas, membre du département médical de Médecins Sans Frontières en Afrique du Sud, lors d'un entretien avec Equal Times.

« Il est vrai que nous voulons tous voir la lumière au bout du tunnel, ce serait fantastique, mais entre collègues, la première chose à laquelle nous pensons est “qui va avoir accès à ce vaccin ?” », ajoute-t-elle.

Si un constat s'est imposé au cours de ces quarante années de lutte contre le VIH, c'est bien celui de l'accès inégal aux différentes solutions. Il a fallu plus de dix ans pour que les traitements largement utilisés en Europe et aux États-Unis arrivent en Afrique.

« Les antirétroviraux ont été approuvés en 1996 [la triple thérapie antirétrovirale]. Or, lorsque j'ai commencé à travailler au Kenya, en 2004, ils commençaient à peine à y faire leur apparition », se souvient Esther Casas. « Beaucoup de décès et de nouvelles infections auraient pu être évités si davantage d'antirétroviraux avaient été disponibles au moment opportun ».

Comme le souligne la responsable de Médecins Sans Frontières, « il est vrai que la situation s'est quelque peu améliorée, que les entreprises pharmaceutiques travaillent en coordination avec les fabricants de génériques pour produire des médicaments de manière plus souple et plus massive », mais même ainsi, « il subsiste un fossé en matière d'accès entre les pays du Nord et le reste du monde, même aujourd'hui », reconnaît la médecin. La répartition actuelle des vaccins contre la Covid-19 – où les pays à hauts revenus accaparent 87 % des doses – en est peut-être la meilleure illustration.

« Nous devons apprendre de nos erreurs », insistent les acteurs de première ligne dans cette nouvelle pandémie mondiale. « Si l'on parvient enfin à mettre au point un vaccin contre le VIH, cela exigera énormément de coordination et de volonté politique. La priorité devra être accordée avant tout aux communautés où le nombre de patients et la population à risque sont les plus élevés, indépendamment du revenu par habitant. »


29.11.2021 à 04:00

Un combat pour la justice : comment les syndicats néerlandais ont soutenu les victimes du chrome-VI

HesaMag, Pien Heuts

La présidente du syndicat militaire néerlandais AFMP, Anne-Marie Snels, y voit un énième scandale touchant le ministère de la Défense. Nous sommes en 2014. La presse vient de révéler que des travailleurs de la Défense ont été exposés à une substance cancérigène, le chrome-VI (ou chrome hexavalent) alors qu'ils travaillaient dans les ateliers de maintenance de l'OTAN. Un certain nombre d'entre eux sont tombés malades et plusieurs sont morts. Les travaux de ponçage, de meulage et de soudure sur les équipements (...)

- Actualité / , , , , ,

Texte intégral 1841 mots

La présidente du syndicat militaire néerlandais AFMP, Anne-Marie Snels, y voit un énième scandale touchant le ministère de la Défense. Nous sommes en 2014. La presse vient de révéler que des travailleurs de la Défense ont été exposés à une substance cancérigène, le chrome-VI (ou chrome hexavalent) alors qu'ils travaillaient dans les ateliers de maintenance de l'OTAN. Un certain nombre d'entre eux sont tombés malades et plusieurs sont morts. Les travaux de ponçage, de meulage et de soudure sur les équipements américains ont libéré du chrome-VI, un métal toxique qui a longtemps été utilisé dans l'industrie de la peinture et la sidérurgie en raison de ses propriétés anticorrosives.

« Nous avons exigé immédiatement du ministre la mise en place d'une commission d'enquête conjointe indépendante, une enquête médicale indépendante pour les victimes et un régime d'indemnisation pour les travailleurs malades », explique Mme Snels. « Il fallait aller au fond des choses. »

Face à la pression de l'opinion publique et de la commission de la Défense de la Tweede Kamer (la chambre basse du Parlement), le ministre a approuvé une note dans laquelle le ministère de la Défense rejetait toute responsabilité.

En quelques mois, un règlement à l'amiable a été mis en place. Un régime d'avances provisoires, dont le montant variait entre 3.000 et 15.000 euros, a été proposé à tous les (anciens) salariés (y compris les travailleurs temporaires et flexibles) ayant occupé certains postes pendant au moins un an et souffrant de problèmes de santé spécifiques. Une fois connus les résultats de l'enquête, un régime définitif d'indemnisation devait suivre.

Peu d'expertise en Europe

L'enquête a duré plus de trois ans. La commission mixte a travaillé en étroite collaboration avec l'Institut national de la santé publique et de l'environnement (RIVM) et un certain nombre d'experts. La responsable syndicale Anne-Marie Snels faisait également partie de cette commission : « L'enquête a été menée avec beaucoup de soin. Il fallait retrouver des personnes qui étaient retraitées depuis longtemps. Les réunions nous ont permis de recueillir les questions des employés et de réaliser sur la base de ces questions toute une série d'études complémentaires. Il a fallu établir un lien de causalité entre certaines maladies et l'exposition. Il n'existait guère d'expertise dans ce domaine, ni aux Pays-Bas, ni en Europe. C'est ce qui fait tout l'intérêt d'une telle démarche. »

En juin 2018, la commission d'enquête a présenté une liste de maladies dont il est établi qu'elles sont causées par le chrome-VI : cancer du poumon, cancer du nez, eczéma de contact, asthme et rhinite allergiques, maladies pulmonaires telles que la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Le cancer du larynx a été ajouté par la suite. La commission a recommandé un régime d'indemnisation des (anciens) travailleurs ou de leurs proches allant de 5.000 à 40.000 euros (le montant de l'indemnité est plus élevé en cas d'affections multiples), le suivi de toutes les personnes concernées, des mesures de prévention pour rendre le travail plus sûr et deux enquêtes de suivi, dont une étude portant sur l'exposition au chrome-VI dans l'ensemble du secteur de la défense, qui devrait être terminée en décembre 2020. Entre-temps, il a été clairement établi qu'environ 2.400 travailleurs ont pu avoir été exposés au chrome-VI entre 1984 et 2006.

Anne-Marie Snels se réjouit que la commission d'enquête indépendante ait pu briser la forteresse que constitue le ministère de la Défense. « Ils n'ont pas réussi à garder le secret sur un scandale de grande ampleur. Il est effroyable et terriblement choquant que des travailleurs aient été exposés à une substance cancérigène. Le ministère de la Défense était bien conscient du danger. Les indemnisations financières ne pourront jamais compenser les atteintes à la santé. Et certaines personnes ne bénéficieront pas du règlement définitif, ce qui peut susciter une légitime amertume. De nombreuses personnes ont entamé une action en responsabilité civile. »

Une intervention financière rapide

L'enquête à grande échelle sur l'exposition au chrome-VI au sein du ministère de la Défense a permis de mettre au jour un nouveau scandale. En 2016, dans la municipalité de Tilburg, dans le sud des Pays-Bas, on a découvert qu'entre 2004 et 2011, plus de 800 chômeurs avaient subi une exposition au chrome-VI dans le cadre d'un projet de réinsertion. Sous peine de perdre leurs allocations de chômage, ils ont été mis au travail dans un hangar où ils devaient rénover de vieilles rames des chemins de fer néerlandais ou du Musée du rail. Les travailleurs n'avaient pas d'équipement de protection et étaient soumis à un régime strict et fondé sur l'intimidation.

« Une commission d'enquête indépendante a été immédiatement constituée », indique Marian Schaapman, membre de cette commission en tant que directrice du Bureau des maladies professionnelles du FNV et responsable Santé, sécurité et conditions de travail à l'Institut syndicale européen (ETUI) depuis 2017.

« Grâce à mon expérience acquise au Bureau des maladies professionnelles, je savais ce qui était important : une enquête médicale indépendante, un accès gratuit aux soins de santé et, en fin de compte, aller au fond des choses et obtenir une compensation financière pour la souffrance et la maladie. Il est scandaleux de constater que des personnes vulnérables — surtout des réfugiés ou des personnes peu instruites — ont été forcées par la municipalité de Tilburg et les chemins de fer néerlandais (NS) de s'exposer aux pires conditions de travail, et cela alors que le client, NS, était conscient des dangers. »

Au cours de la procédure d'enquête, tous les anciens travailleurs ont assez vite pu passer des examens médicaux et bénéficier d'une allocation pour les frais d'assurance maladie. En 2019, l'enquête indépendante a montré que la municipalité de Tilburg avait manqué à son devoir de prudence et que NS était consciente des risques encourus.

La commission a recommandé que tous les anciens salariés puissent recevoir une allocation de 7.000 euros — qu'ils soient malades ou non, afin de compenser l'anxiété qu'ils avaient dû ressentir pendant toute cette période jusqu'à la fin de l'enquête.

La commission a également estimé que des allocations (entre 5.000 et 40.000 euros) devaient être accordées aux personnes ayant contracté, au cours de leur travail dans le hangar, une des maladies dont le lien avec le chrome-VI (liste du RIVM) est scientifiquement prouvé.

Les Pays-Bas semblent aller d'un incident à l'autre en matière d'exposition à des substances dangereuses. C'est notamment pour cette raison que les scandales les plus récents ont amené à réfléchir à une indemnisation générale, suivant laquelle les travailleurs manifestement exposés à des substances dangereuses sont indemnisés par le gouvernement. Ce régime d'indemnisation (une indemnité unique de 21.000 euros) est déjà en place pour les victimes de l'amiante et pour les travailleurs tombés malades à cause de solvants organiques (OPS).

Un avis, intitulé « Matière à réflexion », a été présenté à la Tweede Kamer. « Aux Pays-Bas, il est difficile pour les victimes de faire admettre qu'elles sont tombées malades à cause de leur travail », souligne Marian Schaapman. En tant que directrice du Bureau des maladies professionnelles du syndicat FNV, qui offre une assistance juridique gratuite aux affiliés, elle a mené de très nombreuses procédures judiciaires. « Une intervention globale évite à de nombreuses personnes des démarches pénibles, mais elle permet aussi de garder ouverte l'option d'une action en responsabilité civile. Ces procédures créent une jurisprudence, indispensable pour améliorer la situation des travailleurs, d'une part, et d'autre part pour sensibiliser les employeurs aux dangers auxquels ils exposent leur personnel. »

Un million de travailleurs en Europe sont exposés chaque jour au chrome-VI

Aux Pays-Bas, les scandales du chrome-VI ont contribué à ramener la valeur limite à 1 microgramme/m3 en 2017. En comparaison avec la valeur limite européenne de 10 microgrammes/m3 (et de 5 microgrammes/m3 en 2025), c'est une norme très stricte. La France a également adopté dès 2014 une valeur limite d'exposition professionnelle de 1 microgrammes/m³ pour le chrome-VI.

En Europe, un peu moins d'un million de travailleurs subissent chaque jour une exposition au chrome-VI. « Les employeurs doivent enregistrer leurs substances dangereuses et respecter les valeurs limites », explique Wim van Veelen, responsable de la politique de qualité du travail au sein du syndicat FNV et membre des comités chrome-VI. Même si la loi néerlandaise impose depuis des décennies aux employeurs l'obligation d'enregistrer les substances cancérigènes et de dresser la liste des fonctions pouvant se situer dans la zone dangereuse, seuls 7 % d'entre eux le font.

M. Van Veelen ajoute que « les employeurs savent qu'à la suite de toute une série de mesures d'austérité, le contrôle exercé par l'inspection du travail est insuffisant. Ils se moquent éperdument de ces limites strictes. Il faut maintenir l'obligation d'enregistrement, sous peine d'une lourde amende, et demander aux entreprises de soumettre à l'inspection du travail l'inventaire et l'évaluation des risques en question, sous forme numérique. Ce n'est que grâce à une base de données contenant des informations spécifiques à un secteur que l'inspection peut avoir un aperçu des pratiques réelles et qu'elle peut exercer un contrôle efficace. Un tel instrument numérique devrait s'appliquer dans toute l'Europe. Il suffirait d'appuyer sur un bouton pour voir que tel ou tel travailleur a poncé un avion ou un char d'assaut pendant un certain temps et qu'il a pu ainsi être exposé à des substances cancérigènes. »


Note : Cet article a été publié pour la première fois dans le magazine de l'ETUI, HesaMag #22 (septembre 2020), avec des témoignages complémentaires. Il est disponible dans sa version originale néerlandaise, et ses versions traduites française et anglaise.