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Le Grand Continent Publié par le Groupe d’études géopolitiques ACCÈS LIBRE. QUELQUES ARTICLES RÉSERVÉS AUX ABONNÉS

15.05.2021 à 18:25

Que se passe-t-il en Colombie ? questions à Iván Cepeda

Matheo Malik

L’une des principales figures de la gauche colombienne, Ivan Cepeda, défenseur des droits de l’homme et négociateur des accords de paix de 2016, analyse la généalogie et les causes profondes de la crise, tout en proposant une sortie de crise concrète. Pour le sénateur du Polo Democratico, la Colombie est peut-être au début d’un changement politique historique.

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Texte intégral 4843 mots
Key Points
  • Avec une mobilisation sociale qui va crescendo, la Colombie est en crise depuis le 28 avril et connaît les manifestations les plus violentes de son histoire : les affrontements avec la police ont fait au moins 42 morts.
  • Si les réformes fiscales du gouvernement d’Ivan Duque étaient à l’origine des premières manifestations, ce sont maintenant le président et tout un système politique qui semblent être remis en question dans un des pays les plus inégalitaires de la région et où la pandémie a fait plus de 79 000 morts.

En décembre 2019, nous avons interviewé Ernesto Samper sur les événements qui marquaient la Colombie à cette époque-là. Quelles sont les différences et les similitudes entre cette séquence et celle d’aujourd’hui, séparées notamment par la survenue de la pandémie ? Au-delà de ce qu’on peut considérer comme les causes directes des manifestations et de la crise que traverse actuellement la Colombie, la crise sanitaire a-t-elle constitué une sorte d’accélérateur de la mobilisation ?

Depuis 2013 et 2014 environ, nous vivons des mobilisations de masse cycliques en Colombie. Les premières étaient des mobilisations paysannes qui ont eu lieu dans tout le pays, et par la suite nous avons connu des mobilisations urbaines et paysannes ; ces mobilisations, qui ont commencé comme des manifestations publiques, se sont transformées en grèves, et les grèves se sont transformées en grèves générales. Nous assistons donc à un processus ascendant de phénomènes qui se seraient produits, pour être franc, même sans la pandémie. Pourquoi ? Parce qu’il existe des raisons sous-jacentes, structurelles.

Il est évident que la pandémie a intensifié ces problèmes, mais nous observons deux circonstances parallèles : l’une est celle relative aux problèmes existants, qui sont la cause de la crise ; mais l’autre est un élément subjectif. Les citoyens sont de moins en moins enclins à laisser leurs droits être violés et les mobilisations sont de moins en moins des revendications et de plus en plus des émancipations citoyennes, avec un caractère politique plus profond. Évidemment, il y a dans tout cela des éléments qui font exploser l’indignation. Dans le cas de 2019, et de cette année 2021, ce sont les réformes fiscales. La première, une réforme qui n’a pas pu être contenue et qui a eu des effets très graves pour le pays et a posé les bases de la crise que nous connaissons aujourd’hui. Aujourd’hui, on parle d’un énorme écart budgétaire. Et une partie de cet écart était la conséquence des exonérations fiscales contenues dans la réforme de 2019. Ce sont des réformes qui violent la Constitution, qui stipule clairement que le principe de l’impôt doit être progressif. Et dans ce cas, il est totalement régressif : c’est-à-dire que les plus puissants sont exemptés d’impôts et que la charge de l’augmentation des impôts pèse sur les plus faibles économiquement : les classes moyennes et les secteurs les plus pauvres.

Ce modèle était relativement durable dans un cadre pré-pandémique. Mais aujourd’hui, il est devenu totalement invivable parce que ce qui est souhaité, c’est pratiquement d’asphyxier les gens : taxer les denrées alimentaires de base, les salaires les plus bas, les pensions et même les services funéraires. Imaginez-vous que cela était contenu dans cette réforme fiscale. Les gens comprennent déjà que la réforme n’est pas telle que le prétend le gouvernement, car c’est l’autre élément absolument scandaleux : elle n’est pas destinée aux programmes sociaux et de solidarité du gouvernement, mais au paiement de la dette extérieure et au maintien des subventions du grand capital, du secteur financier, des conglomérats les plus riches et les plus puissants qui sont les seuls à avoir tiré leur épingle du jeu lors de la pandémie.

Les citoyens sont de moins en moins enclins à laisser leurs droits être violés et les mobilisations sont de moins en moins des revendications et de plus en plus des émancipations citoyennes, avec un caractère politique plus profond.

Iván Cepeda

Cet ensemble d’éléments a donc généré plus que de simples protestations. Je ne pense pas qu’on puisse encore appeler ça des protestations. C’est autre chose. Ce sont des mobilisations qui commencent et durent très longtemps : elles paralysent l’économie, elles paralysent le pays et elles ne se résolvent pas avec des mots ou des promesses, avec les mêmes vieux mensonges. On touche à un problème de fond.

Vous avez également désigné Álvaro Uribe comme responsable de ce qui se passe actuellement. Alors qu’on parle souvent de politique de l’immédiateté, de court terme, est-on ici face à une forme de chevauchement temporel, avec les conséquences que ces décisions et systèmes politiques peuvent avoir dix ans plus tard, c’est-à-dire sur le long terme, dans les systèmes politiques ?

Oui, et cela s’inscrit également dans une chronologie mondiale. Il n’y a pas que la Colombie qui soit concernée. C’est ce qui se passe depuis le printemps arabe et nous avons vu ce qui s’est passé dans chacun des pays dans lesquels des événements similaires se produisent – ces pays sont déjà nombreux sur la planète. Évidemment, chacun avec ses propres caractéristiques nationales. Dans notre cas, nous parlons d’uribisme. L‘uribisme est un courant politique et économique d’extrême droite en Colombie, qui a maintenu, sauf quelques intervalles, une hégémonie au cours des deux dernières décennies. Cela signifie une conception autoritaire de l’État – je dirais même pratiquement fasciste de l’État – et, en même temps, ultra-néolibérale : une politique qui a fini par privatiser l’État, qui a été en faveur de la construction d’un modèle de pouvoir ploutocratique et qui a combiné des méthodes autoritaires du point de vue légal, mais aussi des méthodes illégales, qui ont fini par générer un rejet bien qu’elles soient destinées à provoquer la terreur et la peur. Elles sont fondées sur la peur afin d’imposer une figure autoritaire ; dans ce cas, celle d’Uribe. Ce modèle, évidemment, tourne aussi autour d’une figure populiste de droite qui est Uribe. Il est le centre gravitationnel de ce courant politique. Cela signifie que s’il ne réussit pas, c’est tout le mouvement qui échoue. C’est ce qui s’est passé ces dernières années.

Comment expliquer ce qui se passe en particulier à Cali ? Comment Cali est-elle devenue un point stratégique et central dans cette séquence ?

Cali a été une ville de luttes sociales très importantes au cours de ces dernières années : luttes des travailleurs, des étudiants, des indigènes. Elle s’est constituée comme capitale de toute la côte Pacifique où se sont concentrés de nombreux problèmes graves : c’est un épicentre politique. La côte Pacifique a accumulé de très graves problèmes sociaux, d’énormes taux de pauvreté, de déplacement, de trafic de drogue, des problèmes qui sont liés à l’hyper-concentration et l’accumulation de richesses. À mon avis, tout cela a joué un rôle dans cette situation qui a fait de Cali la toile de fond de très fortes mobilisations sociales et, en même temps, d’une volonté de la transformer en laboratoire de la terreur. Cela dit, aujourd’hui c’est Cali, mais demain ce pourrait être d’autres endroits du pays. En fait, une mobilisation paysanne commence déjà à se réveiller. Et c’est important, car c’est le scénario qui a initialement déclenché cette mobilisation nationale. 

On parle de la nécessité de réformer la police colombienne. Souvent, lorsque des protestations sociales surgissent sur le continent, on assiste à des violences meurtrières de la part des forces de l’État. Cela témoigne-t-il de l’absence d’une structure ou d’une doctrine de maintien de l’ordre sans avoir à recourir aux extrêmes que sont les instruments, les armes et les techniques de guerre ?

Dans le cas particulier de la Colombie, ces éléments sont beaucoup plus graves. Contrairement à d’autres pays, la Colombie connaît un conflit armé de longue date et de multiples formes de violence. Cela signifie que la police est un corps militaire. Ce n’est pas un corps civil, même si la Constitution stipule qu’elle l’est. Et l’armée est un corps qui remplit des fonctions de police. C’est un renversement complet entre le rôle de la police et celui de l’armée. Nous avons donc vu que ces dernières années, et particulièrement avec cette protestation qui se transforme à présent en grève générale, le modèle des forces armées pour combattre les protestations a été de plus en plus criminel et terroriste.

Contrairement à d’autres pays, la Colombie connaît un conflit armé de longue date et de multiples formes de violence. Cela signifie que la police est un corps militaire. Ce n’est pas un corps civil, même si la Constitution stipule qu’elle l’est. Et l’armée est un corps qui remplit des fonctions de police. C’est un renversement complet entre le rôle de la police et celui de l’armée.

Iván Cepeda

En ce sens, nous avons récemment envoyé à la Cour pénale internationale une communication dans laquelle nous décrivons 1595 événements qui se sont produits au cours de ces dix derniers jours (entre le 28 avril et le 12 mai). Nous avons pu détecter certains schémas qui, sans aucun doute, peuvent donner lieu à la définition d’un crime contre l’humanité : par exemple, l’utilisation d’armes à feu par la police nationale, les tirs contre des personnes qui se trouvent à l’intérieur ou à l’extérieur des manifestations, l’utilisation d’armes théoriquement non létales, mais qui sont délibérément utilisées comme des armes létales, comme cela est le cas lors du tir de certains projectiles censés ne pas causer de dommages aux yeux ou aux organes génitaux, afin de provoquer des blessures intentionnellement. Lors de ces mobilisations, la police colombienne a utilisé des chars – et Human Rights Watch l’a dit – qui tirent plusieurs projectiles en même temps sur des cibles indiscriminées. C’est-à-dire que ceux-ci peuvent se transformer en projectiles potentiellement mortels. Le courant est coupé dans certains lieux, ce qui permet d’agir dans l’obscurité et de ne pas pouvoir être filmé. Le service Internet est suspendu. Les gaz lacrymogènes sont tirés dans des lieux clos, comme les maisons et les transports publics. On torture, commet des actes de violence sexuelle, etc.

Ces événements ne sont pas, bien sûr, le fruit de comportements individuels : ils se produisent simultanément dans différentes parties du pays. Par conséquent, ils obéissent – très probablement – aux ordres de supérieurs hiérarchiques. Il s’agit donc d’une escalade de la violence qui tient lieu d’exemple afin d’instiller la terreur dans la population. 

Comment résoudre le problème plus profond d’une violence sous-jacente, avec une police qui dit avoir été faite pour la guerre, pour lutter contre les FARC, le trafic de drogue, et qui se retrouve aujourd’hui face à la société civile ?

Elle doit être réformée, restructurée. Nous devons changer l’orientation de l’État. L’État colombien est un appareil de guerre, avec une forte composante militaire et militariste. Et la grande lutte qui a eu lieu depuis 2016 jusqu’à aujourd’hui est de changer de cap vers une politique de paix d’État, qui supprime cette composante militariste de l’État et le convertisse en ce que prévoit la Constitution : un État social basé sur l’État de droit.

Et le paramilitarisme ?

Premièrement, je pense que nous devons nous défaire de cette conception, qui fait partie de cette même conception militariste, l’idée que les forces militaires sont à un endroit et les paramilitaires à un autre. C’est un débat qui a déjà été clos par la vérité historique. Le paramilitarisme existe parce que le militarisme existe. Or, la question qui se pose ici est celle-ci : ces structures de civils armés répondent à une doctrine que l’on a essayé de sceller dans la société et qui est la suivante : il y a une menace terroriste – d’abord les guérillas, maintenant les manifestants considérés comme des terroristes urbains – qui dépasse la police, c’est-à-dire qu’elle est incontrôlable ; la police ne peut donc pas se comporter avec eux en utilisant des méthodes conventionnelles – en respectant la loi – et elle doit recourir à des méthodes non conventionnelles. Mais c’est insuffisant, ça ne suffit jamais, car le terrorisme est beaucoup plus fort ; il faut donc l’armée, qui doit aussi participer ; et comme il ne suffit pas que la police et l’armée violent ensemble les droits de l’homme, il faut qu’il y ait aussi une composante de la société civile avec des civils armés.

Cela fait partie d’une idéologie de la sécurité qui cherche à justifier de manière voilée ces expressions qui, je le répète, font partie d’une même conception de l’État. Le paramilitarisme ne surgit pas spontanément de la population civile, ce n’est pas vrai.

Ces structures de civils armés répondent à une doctrine que l’on a essayé de sceller dans la société et qui est la suivante : il y a une menace terroriste – d’abord les guérillas, maintenant les manifestants considérés comme des terroristes urbains – qui dépasse la police, c’est-à-dire qu’elle est incontrôlable ; la police ne peut donc pas se comporter avec eux en utilisant des méthodes conventionnelles – en respectant la loi – et elle doit recourir à des méthodes non conventionnelles.

Iván Cepeda

En parlant d’idéologie : lorsqu’il y a des manifestations sociales dans la région, les discours en la matière ont pour habitude de faire porter le chapeau à une supposée ingérence du castro-chavisme. 

Oui, il y a quelques jours, j’ai eu une discussion avec un membre uribiste du Centre démocratique et il m’a dit que ce qu’il y avait ici c’était un plan du forum de Sao Paolo. Je lui ai dit : “eh bien, ceux qui ont présenté la réforme fiscale ne sont ni Maduro ni Diosdado Cabello, c’est vous”.

Bien sûr, c’est absurde. Et cette explication ne résiste plus à un examen rationnel. Ici, il y a des millions de personnes qui se mobilisent. Et toutes pour des raisons différentes. Il y a les indigènes, les chauffeurs de camion, les chauffeurs de taxi qui sont menacés par Uber, il y a les étudiants qui ne sont pas inscrits à l’université, il y a les personnes qui ont perdu leur emploi. Bref, penser qu’il s’agit d’automates qui descendent dans la rue parce qu’un leader politique ou un groupe de leaders politiques leur dit que c’est le moment d’agir est une théorie contrefactuelle et absurde. Bien sûr, on essaie de l’expliquer avec ces modèles idéologiques, mais cela ne résiste à aucun examen, de quelque point de vue que ce soit.

Pourrait-on aussi, à partir de ces éléments, mettre en perspective la démission de la ministre colombienne des Affaires étrangères qui a eu lieu cette semaine ?

Je dirais qu’il faut aussi considérer d’autres éléments. La politique étrangère de l’uribisme a été franchement désastreuse. Tout est parti d’une idée qui a conduit à cet échec. Cette idée était que Donald Trump était éternel aux États-Unis et par conséquent, qu’il fallait à tout prix que la politique étrangère plaise et renforce cette aile d’extrême-droite du parti républicain. Au point que le Centre démocratique et l’uribisme ont interféré dans les élections américaines, notamment en Floride, où ils ont incité les Colombiens à voter pour les candidats de Trump. Cela a fracturé la relation bipartisane traditionnelle de la politique étrangère colombienne, ce qui a eu des répercussions. De même, ce prétendu leadership consistant à se déclarer gendarme de l’Amérique latine sous le masque de la démocratie, à essayer de donner des leçons de démocratie au reste des pays d’Amérique latine, s’est effondré. L’attaque contre le processus de paix a été très mal perçue, car ce processus est soutenu par la communauté internationale et le Conseil de sécurité des Nations unies. Tout cela a été des erreurs, des fautes, qui ont provoqué un désastre dans la politique internationale et maintenant, avec ce déchaînement social, cela s’est aggravé. Pour le meilleur ou pour le pire, jusqu’à récemment, la Colombie avait réussi à maintenir cette image de démocratie déguisée. Aujourd’hui, c’est totalement impossible. La nature du régime que nous avons en Colombie est devenue claire aux yeux du monde. Comment se fait-il que même le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, ait dû faire une déclaration ? Je pense que c’est suffisamment parlant.

Nombreux sont les endroits où l’on parle de manifestations sociales qui débuteront avec le retour à la vie normale après la fin de la pandémie. On parle même de possibles guerres civiles, d’affrontements dans un esprit apocalyptique qui est assez à la mode. Dans le cadre de ces réflexions, que peut nous révéler le cas colombien ?

Je crois que cela fait partie d’une idéologie qui veut que la peur surgisse face à la mobilisation des citoyens. Il n’y a aucune raison pour que ce soit un monde apocalyptique. Il n’est pas nécessaire que ça se termine par une guerre. 90 % des mobilisations en Colombie ont été pacifiques. Ceux qui veulent les transformer en un scénario de guerre sont les gouvernements qui, face à une protestation pacifique, ne disposent d’aucun outil ou élément pour contester la légitimité de cette mobilisation. Donc je pense que ça ne doit pas forcément se passer comme ça. Il ne s’agit pas d’un scénario d’apocalypse. D’autre part, ce qui peut arriver, c’est que des mobilisations pacifiques, mais avec une désobéissance civile résolue, finissent par faire tomber des gouvernements et des pouvoirs politiques autocratiques et autoritaires. Je crois que c’est possible.

90 % des mobilisations en Colombie ont été pacifiques. Ceux qui veulent les transformer en un scénario de guerre sont les gouvernements qui, face à une protestation pacifique, ne disposent d’aucun outil ou élément pour contester la légitimité de cette mobilisation. Donc je pense que ça ne doit pas forcément se passer comme ça. Il ne s’agit pas d’un scénario d’apocalypse.

Iván Cepeda

Il y a une omniprésence des forces armées dans certains pays de la région, accentuée par la crise sanitaire, avec une forte popularité des institutions militaires auprès des populations, ce qui, toutes proportions gardées, s’observe également en France. Est-il possible d’établir un lien entre une certaine militarisation et ce contexte de crise que nous vivons ?

Je crois qu’il y a précisément des secteurs qui ont intérêt à empêcher le modèle néolibéral de s’effondrer pacifiquement. Ils veulent donc en faire un scénario de violence. C’est pourquoi l’antimilitarisme est si important. Je pense qu’il est très important de rejeter la violence. Le pire ennemi de la mobilisation citoyenne est la violence. D’une part, la violence d’Etat ; mais aussi toute expression de violence qui délégitime la mobilisation. Il est donc très important de maintenir l’idée que la mobilisation est suffisamment puissante, non seulement en raison de sa dimension massive et multitudinaire, mais aussi en raison de sa légitimité morale : elle s’oppose à quelque chose d’injuste. Je pense qu’il est fondamental d’affirmer cela.

En termes de sortie de crise, que peut-on attendre des accords ou d’un dialogue national ? Vous avez parlé d’une mobilisation ascendante : quelles sont ou devraient être les prochaines étapes ?  

J’espère que le gouvernement fera preuve d’un peu de bon sens – si tant est que cela soit possible – et qu’il décidera de dialoguer, mais d’une manière utile, efficace et inclusive. On assiste à une technologie du dialogue qui fait partie d’une sorte de tromperie visant à affaiblir les mouvements de protestation et les demandes de changement politique. Participer à une conversation, un exercice absolument rhétorique, qui ne mène nulle part, divise les mouvements. Il est alors nécessaire de dialoguer avec chaque secteur et cela ne débouche jamais sur une conclusion significative qui, en plus, se perd au cours du temps. C’est ce qu’a fait Duque au moment où nous étions sur le point de subir la pandémie. On a répondu aux mobilisations de 2019 par ce qu’on a appelé “la conversation nationale”. En Colombie, nous nous demandons encore de quoi il s’agit. C’est un exercice totalement inutile. J’espère que la même erreur ne sera pas commise. Il y a ici des questions qui sont soulevées de manière très claire, parmi lesquelles, par exemple : la création d’un revenu de base universel, c’est-à-dire un revenu minimum pour résoudre l’appauvrissement de grands secteurs de la population ; la nécessité de mettre en œuvre l’accord de paix de 2016 ; d’éviter de réformer le système de santé pour l’ultra-privatiser ; de créer l’accès à l’éducation gratuite dans le système public. En bref, ce sont des questions qui ne peuvent pas être reportées. Et face à cela, aucun grand dialogue n’est nécessaire. Cela nécessite une décision politique et, peut-être, une négociation des conditions et des processus en cause, mais c’est une question qui peut être résolue de manière efficace et rapide. Le dialogue est une bonne chose, mais seulement avec des paramètres clairs et, surtout, avec des décisions et des actions.

Quel pourrait être le rôle de la communauté internationale et des acteurs régionaux dans ces circonstances ?

Pour des événements bien moindres que ce qui se passe en Colombie, la communauté internationale a appliqué des sanctions très drastiques contre certains pays. La question est de savoir pourquoi il n’y a pas d’actions également ici. Il existe des clauses dans les traités internationaux, dans les accords de libre-échange, dans différentes instances qui pourraient forcer des changements de politique en Colombie. Je crois que cette position d’observation et de déclaration – qui est très importante – a aussi ses limites. Si cela ne change pas, si le gouvernement colombien décide de défier les principes élémentaires des droits de l’homme et s’il entre sur le terrain non plus d’une démocratie, mais d’une dictature civile, je veux voir quel type de réaction devrait venir de la part de la communauté internationale.

Pour des événements bien moindres que ce qui se passe en Colombie, la communauté internationale a appliqué des sanctions très drastiques contre certains pays. La question est de savoir pourquoi il n’y a pas d’actions également ici. Il existe des clauses dans les traités internationaux, dans les accords de libre-échange, dans différentes instances qui pourraient forcer des changements de politique en Colombie.

Iván Cepeda

Bien entendu, les élections présidentielles de l’année prochaine sont également au centre des préoccupations. Avec ce qui se passe, pourrait-on entrevoir une ouverture historique pour la gauche, et pensez-vous qu’un mouvement pourrait émerger des événements actuels, c’est-à-dire de la société civile ?

Cela pourrait arriver. En fait, les secteurs progressistes s’agrandissent dans le pays depuis quelques années déjà. Cependant, en politique, il ne faut jamais avoir un esprit triomphaliste, mais plutôt construire. Maintenant, si nous ne gagnons pas en 2022, nous devrons continuer à construire pour qu’une alternative puisse émerger. Ce qui est certain, c’est que nous nous dirigeons vers un mouvement de changement dans lequel il n’y a aucune chance que le gouvernement actuel réussisse. Je ne vois pas cela arriver. Récemment, lors d’un entretien, on m’a demandé  ce que j’attendais du gouvernement après ces grandes mobilisations. Je leur ai dit que j’espérais que ça se termine, et que ça se termine bientôt. C’est un vrai cauchemar. Nous ne sommes plus qu’à quelques mois des élections. Nous devons nous préparer à ce scénario avec, en outre, un point fondamental, celui d’espérer que les garanties démocratiques seront respectées. Il n’est pas possible que le président et son mentor politique, Uribe, disloquent ou fracturent les procédures démocratiques. Cela signifierait un plus grand degré de mobilisation.

Et là, nous reviendrions à un rôle central des forces de l’ordre ?

Oui, même si je pense qu’il y a eu des changements au sein de l’armée également. Le processus de paix a eu un impact sur le pays qui n’est pas secondaire. Je pense que cela a fait changer certaines choses en Colombie. Et je pense que c’est important. Il existe des réserves politiques et aussi démocratiques pour faire face à un scénario de cette nature à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Si vous pouviez résoudre la crise demain, que feriez-vous ?

Je la résoudrais en deux heures, au cours d’une très bonne réunion avec les mouvements sociaux, en réglant les trois ou quatre questions essentielles et en garantissant des élections très respectueuses en 2022. Et bien sûr, j’appliquerais l’accord de paix. Mais tout cela relève du réalisme magique pour le moment. Ici, on assiste à une construction patiente et persévérante de la part du mouvement social et populaire.

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14.05.2021 à 18:00

Sommet de Paris : y a-t-il un variant chinois de la dette africaine ?

Matheo Malik

Alors que s'ouvre mardi un Sommet à l'initiative de l'Élysée sur le financement des économies africaines, le rôle toujours croissant de la Chine dans l'allègement de la dette de certains États africains pourrait finir par devenir gênant pour le Club de Paris.

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Texte intégral 8336 mots
Key Points
  • Mardi 18 mai, la France accueillera au Grand Palais Éphémère un Sommet sur le financement des économies africaines. Cette séquence, ouverte la veille par un événement plus confidentiel consacré au Soudan, s’inscrit dans la construction d’un axe partenarial avec l’Afrique que le Président français a appelé de ses vœux.
  • Si plusieurs stratégies face à la dette sont envisageables, y compris le recours aux pays riches du Golfe, il semble toutefois impossible d’écarter la Chine de l’équation.
  • Par petites touches, pour la seule année 2020 et le début de 2021, Pékin a consenti près de 10 milliards d’USD de rééchelonnement à ses débiteurs les plus exposés.

Le jeudi de l’ascension, l’Élysée a confirmé que le 18 mai prochain, le Président de la République accueillera le Sommet sur le financement des économies africaines, au Grand Palais Éphémère, à Paris. «  Ce Sommet sur le financement des économies africaines fait suite à la diffusion d’une tribune de 18 dirigeants africains et européens, publiée le 15 avril 2020, en faveur d’une mobilisation de la communauté internationale pour affronter les conséquences de la crise sanitaire et économique causée en Afrique par la pandémie  ». Au premier chef, c’est la dette qui préoccupe les nombreux chefs d’État africains qui seront présents physiquement à Paris dès le 17 mai et qui dineront à l’Élysée le même jour. Et ce n’est pas une nouveauté, car dès le mois de mars, les Institutions de Bretton Woods (IBW) proclamaient la nécessité d’un allègement de la dette pour les nombreux pays éligibles au guichet de financement des pauvres1. Si les IBW ont encore des instruments de contrainte et des facilités de liquidité pour les États clients de l’Association Internationale pour le Développement (IDA)2, elles défaillent devant le chaos qu’est devenu leur endettement souverain. Ce sont de grandes turbulences qui secouent les marchés de la dette souveraine et remettent en cause des pratiques dangereuses qu’on ne sait pas vraiment, comme un virus malin, traiter, ainsi que le livre blanc de la banque Lazard le rappelait dès septembre 20203. Au premier rang de ces maudits de la dette, l’Afrique.

Ainsi, malgré le caractère très général de l’intitulé de la réunion du 18 mai, le but du Président français est d’aider les dirigeants africains, en pleine tourmente politique, sociale et économique, à trouver une solution à la crise des remboursements à laquelle leurs pays sont confrontés. Il ne s’agit donc pas en principe d’une simple négociation entre financiers, dont le Club de Paris est coutumier. Cette enceinte (le Club de Paris) gère les restructurations des prêts consentis par les États et les agences publiques des pays occidentaux qui en sont membres. Elle n’a pas l’habitude de faire de cadeaux et comptabilise par exemple pour le Soudan des intérêts de retard depuis 19844. Le plus grave est que ces pays débiteurs, traqués par leurs créanciers depuis des décennies5, se trouvent être les plus pauvres de la planète.

Avec la faim et à la maladie, leurs populations connaissent guerres et dictatures depuis la période coloniale6et renouent, en temps de SARS-Cov-2, avec les vieilles recettes du FMI  : dévaluation de la monnaie nationale7, fin des subventions de l’État et paiement de la dette. Ce bilan peu engageant s’alourdit car le poids et la structure de la dette souveraine africaine ont évolué défavorablement8. Le FMI et la Banque mondiale demandent à l’Éthiopie, par exemple, de réduire les importations et d’accentuer les réductions de dépenses sociales pour que ce pays puisse rembourser la dette qu’il a contracté auprès de créanciers privés où l’on trouve des banques commerciales, des fournisseurs, des traders, des partenaires comme l’Inde, la Chine, la Turquie qui n’entendent pas se soumettre aux conditions prônées en avril 2020 par le G20 dans le cadre de l’Initiative pour la Suspension du Service de la Dette9 (DSSI). Ces nouveaux prêteurs ne se précipiteront pas au Sommet du Palais Éphémère alors qu’ils détiennent la clé d’un traitement novateur souhaité par le Président Macron.

Malgré le caractère très général de l’intitulé de la réunion du 18 mai, le but du Président français est d’aider les dirigeants africains, en pleine tourmente politique, sociale et économique, à trouver une solution à la crise des remboursements à laquelle leurs pays sont confrontés. Il ne s’agit donc pas en principe d’une simple négociation entre financiers, dont le Club de Paris est coutumier.

Olivier Vallée

Où sont les créanciers du troisième type  ?

Les plus lucides des analyses prédisent en cette année 2021 un double choc10 pour la partie la plus vulnérable du continent africain. Si elle a soulagé leur trésorerie budgétaire, la DSSI ne répond pas à la mutation de la structure de la dette des États africains rassemblés au Palais Éphémère le 18 mai. La seule Côte d’Ivoire totalise un endettement de 13,6 milliards de dollars d’Eurobond11 à fin 2020 et en a emprunté de nouveau 1,3 milliard au dernier trimestre 2020 pour payer les intérêts sur les précédentes émissions12. Comme lors des précédentes crises systémiques de la dette, à travers la DSSI, les institutions financières internationales et les États occidentaux n’ont servi qu’à garantir un flux minimal de service de la dette en faveur des détenteurs privés d’obligations ou de créances pétrolières. Ce «  vieux monde  » de la finance internationale doit trouver encore un schéma plus ambitieux que celui qu’offre le cadre commun de la DSSI.

Les faiblesses du cadre commun

Pour les dirigeants d’États souvent décrits comme en faillite, le SARS-Cov-2 a paradoxalement offert l’opportunité de s’extirper de la trappe de liquidité13 dans laquelle les pressions des prêteurs divers les poussent. Ils invoquent alors, comme Idriss Deby14, peu de temps avant sa mort, le «  Common Framework  ». Ce cadre commun de discussions et de traitement de la dette souveraine des pays pauvres et très endettés a été élaboré l’année dernière15 par le G20 que l’Arabie saoudite présidait et le Club de Paris. Sa finalité était de résoudre l’insolvabilité des États endettés, principalement africains, c’est-à-dire de fournir des allègements qui produisent des effets sur au moins une décennie et se traduisent par une reprise du développement en faveur des plus pauvres. Pourtant ces derniers, frappés par la maladie ou la famine (le kéré à Madagascar16) font toujours face au déficit des services publics. La directrice générale du FMI, dans sa lettre du 15 avril 2021 au président Sassou Nguesso, récemment réélu, lui signifiait une fois de plus que la dette congolaise était insoutenable. Et qu’en conséquence les décaissements du FMI en faveur du Congo seraient interrompus. Ce propos sonne comme un aveu de l’échec du G20 à contrarier la dynamique infernale d’endettement à des conditions commerciales des pays pauvres. Le Sommet de Paris ne signale pas une volonté de rupture avec le mode insalubre de financement des déséquilibres structurels des amis africains de la France. Dans une note pour l’action du Groupe d’études géopolitiques, l’année dernière, avec Alexandre Pointier, nous rappelions, à propos de la dette en Afrique, le besoin d’un espace financier pour sa recomposition en profondeur. Cela semblait en symbiose avec les transformations considérables de l’économie de cette partie du monde et offrir des capitaux de long terme pour l’investissement. Nombre de propositions originales17, dans ce sens et basées sur un accord régional, ont vu jour à ce moment. Elles semblent bien absentes de l’agenda du 18 mai 2021. 

Pourtant les pays riches et les IBW ne pourront indéfiniment être à la fois dicteurs de règles sur la dette et «  en même temps  » créanciers, tandis que les financements privés devront prouver aussi leur conformité à un minimum de déontologie, au contraire des scandaleux18 financements de thoniers au Mozambique. Comme à chaque phase de dérangement majeur des comportements hasardeux des banquiers, il faudrait dépasser l’urgence du besoin de liquidité d’États sans réelle trésorerie et songer à une relation de prêt qui soit en liaison avec le développement19.

Dans le cas mozambicain, les critiques de la société civile contre le scandale de la dette cachée seront-elles entendues par les autorités françaises qui, il y a peu encore, soutenaient le régime du FRELIMO dans sa lutte contre l’insurrection du Cabo Delgado20  ? On peut en douter. Il semble même qu’a contrario d’une refondation de l’offre de services publics, en particulier pendant le Covid-19, la ligne commune à Pékin et à Paris serait de ne pas consentir à une restructuration massive21 de la dette africaine. Ce serait pourtant la première marche d’un nouvel équilibre économique et social et une tentative de chasser les démons de la corruption et de l’évasion fiscale sur le continent africain. 

Il semble même qu’a contrario d’une refondation de l’offre de services publics, en particulier pendant le Covid-19, la ligne commune à Pékin et à Paris serait de ne pas consentir à une restructuration massive de la dette africaine.

Olivier Vallée

Le test soudanais  ?

On en est loin, car en réalité le souci immédiat du Club de Paris, présidé par le Trésor français est de faire participer la Chine22 au «  cadre commun de la dette  ». La République Populaire détient à présent une part notable des créances globales sur le monde émergent, du Venezuela au Sri Lanka, en passant par le Soudan et le Tchad. Il faudrait embarquer la Chine sur le même bateau23 que les autres membres du G20 et lui demander, à l’ère Covid, de faciliter l’adaptation des institutions de Bretton Woods et de l’aide publique au développement. Certains pensent que ce serait aussi l’occasion de concevoir une approche plus globale24 de l’inégalité des richesses et de revaloriser le rôle de l’Union européenne dans ce domaine. Mais cette dernière reste bien timide, y compris pour formuler une démarche uniforme entre ses États membres et pour rappeler son attachement à la démocratie et aux droits de l’homme comme base du partenariat pour la dette. 

Il est assez remarquable d’ailleurs qu’une réunion qui se tiendra le 17 mai25 à Paris, où le président Macron entend réintroduire le Soudan en tant que destination de l’investissementétranger direct (FDI)26, ne comporte aucune personnalité connue de l’Union européenne. Certes, elle met en exergue, ce qui est naturel, Madame Vera SONGWE, Secrétaire exécutive de la Commission Économique pour l’Afrique27 des Nations Unies mais aussi Hafez GHANEM, Vice-Président Afrique de l’Est et Australe (World Bank Group)28, celui-ci venant tout droit de la période glorieuse où la Banque mondiale suscitait des émeutes de la faim, de Madagascar au Maroc, et prônait la privatisation à tout crin. Mais cette réunion du 17 mai, si elle s’inscrit dans l’aventure soudanaise de Paris, initiée par une promesse de rembourser les arriérés de Khartoum vis-à-vis des IBW29 si les Émirats arabes unis levaient leurs sanctions, ne devrait connaître son acmé que le lendemain. À cette occasion, la partie française voulait que le premier des Chinois soit présent, ce qui ne sera pas le cas. Pourtant nombre des chefs des États lourdement endettés auprès de Pékin devraient participer à l’événement. «  Côté africain, outre la dizaine de chefs d’État annoncés de longue date (Alassane Ouattara, Paul Kagame30, Félix Tshisekedi, Macky Sall, Muhammadu Buhari, Cyril Ramaphosa, João Lourenço, Uhuru Kenyatta, Alpha Condé ou encore Denis Sassou Nguesso), trois autres présidents ont été invités fin avril : le Togolais Faure Gnassingbé, le Mozambicain Filipe Nyusi et le Nigérien Mohamed Bazoum. De son côté, le président camerounais Paul Biya n’a pas reçu d’invitation, suscitant l’agacement du Palais d’Etoudi.  »31 L’enthousiasme chinois ne paraît pas au rendez-vous et les réunions du 17 mai, dont celle consacrée au Soudan sous l’égide du MEDEF, seront un tour de piste. Il est difficile de croire à un revirement chinois dans la mesure où le Quotidien du Peuple participe à «  une vaste campagne médiatique dans la presse panafricaine en vantant, à grands coups de publireportage, une approche « équilibrée et respectueuse » vis-à-vis des créanciers africains. »32 Le 18 mai, dans la discrétion, il sera question de mettre en marche un programme de restructuration de la dette du Soudan. On attendait MBS d’Arabie saoudite mais lui aussi déclare forfait et peut-être que Lazard obtiendra un mandat de conseil. Que ce soit les riches du Golfe ou les magiciens des reprofilages de dette et des prévisions riantes de croissance comme Lazard, ils ne peuvent réellement avancer sans la Chine.

Le passager mandchou  ?33

La dette tchadienne, comme celle du Soudan ou du Mozambique, est supposée polluée par les prêts chinois. En réalité, le Tchad connaît depuis plus de 10 ans de graves problèmes budgétaires qui ne tiennent pas seulement à ses emprunts chinois.

Il a en effet, pour s’armer, gagé son pétrole auprès du trader Glencore, également un des plus gros opérateurs mondiaux pour les minerais stratégiques comme le cobalt. Et ainsi un partenaire stratégique de poids de Pékin. Les créances chinoises sur ce pays sont caractérisées par leur éventail et donc la diversité de leur nature34. Il est donc difficile de prétendre leur appliquer la règle du Club de Paris en toute circonstance. La China National Petroleum Corporation (CNPC) prête au Tchad sur des bases commerciales et n’a aucune raison de considérer une restructuration selon les conditions du Club de Paris. Les financements de la CNPC sont, comme au Congo Brazzaville, assimilables à ceux de Glencore ou de Trafigura. Les refus ou l’incapacité de fournir les cargaisons promises à la Chine selon les mécanismes des « Oil Backed Loans »35 peuvent valoir à Ndjamena comme à Juba36 des condamnations devant les cours de justice.

À Khartoum, à Niamey et à Ndjamena, la Chine, à la recherche d’hydrocarbures depuis au moins deux décennies, réalise que ses partenaires locaux du secteur énergétique ne sont pas sûrs. Leur prêter davantage, ce à quoi aboutit en somme une restructuration de dette, ne présente pas autant de garanties que celles disponibles chez les «  nations off-shore  » comme l’Angola et le Congo Brazzaville. Dans ces deux pays, la Chine, comme les grands traders basés en Suisse et à Dubaï, peut contrôler la production, l’embarquement des cargaisons et la domiciliation de leurs ventes. 

Une étude37 toute récente et approfondie des financements chinois démontre les «  sûretés  » dont s’entoure la Chine avec des «  Oil Backed Loans  » qui n’ont rien à envier à Glencore ou à Trafigura. L’exemple équatorien est parlant et de plus ne met pas en scène la CNPC, mais PetroChina, bel exemple de la multiplicité et de la plasticité du créancier chinois.

Cette plongée dans la technique des montages financiers chinois affiche leur proximité avec les méthodes des traders internationaux. C’est aussi l’occasion de constater que l’État français lui-même n’hésite pas à emprunter des méthodes contraignantes, peu transparentes et loin de l’aide au développement avec les pays «  amis  » à qui il prête38. Cela explique peut-être que Paul Biya ne soit pas convié à Paris pour la rencontre du Palais Éphémère. Son pays a fait preuve pourtant d’une exceptionnelle transparence en fournissant à l’enquête mentionnée39 toutes les informations sur les contrats de prêts, en principe secrets, de ses défiants partenaires au développement. 

Il n’est pas certain que la diplomatie chinoise soit attirée par un retour en grâce du Soudan sur la scène internationale. En effet, la perte du Sud Soudan relativise l’intérêt de Khartoum40 comme fournisseur et comme emprunteur. Cependant ce pays reste une étape de l’initiative des nouvelles routes de la soie. Mais d’une importance bien moindre que Djibouti ou Nairobi. Quoiqu’il en soit, par la différence de nature des créances et la tendance de la Chine à s’aligner, comme au Mozambique, sur les conditions des marchés financiers, on peut difficilement attendre que sa contribution à un «  Common Framework  » élargi aux pays non-membres du Club de Paris soit significative41. La Chine veut jouer les règles du marché et non pas le « Common Framework  ». De plus elle use parfois (involontairement peut-être) de l’imprécision du glossaire de la dette qui fait référence à un anglais souvent fabriqué.

Il n’est pas certain que la diplomatie chinoise soit attirée par un retour en grâce du Soudan sur la scène internationale. En effet, la perte du Sud Soudan relativise l’intérêt de Khartoum comme fournisseur et comme emprunteur. Cependant ce pays reste une étape de l’initiative des nouvelles routes de la soie.

Olivier Vallée

Ainsi «  debt relief  » qui appartient plutôt au langage du Club de Paris et des IBW se trouve rapproché de «  debt-write offs  » souvent préféré par le gouvernement chinois pour effacer des arriérés en proportions minimes de ses partenaires africains42.

La voie soyeuse de l’allègement  ?

La Chine a continué à prêter aux pays pauvres, mais souvent pourvus de ressources naturelles, quand les créanciers publics du Club de Paris (le Royaume Uni au Soudan, la France au Tchad ou au Niger) s’étaient retirés après l’effacement des dettes au titre du point d’achèvement de l’IPPTTE. La Chine a pu donc elle-même allonger les durées de remboursement de ses prêts publics au Tchad, en dehors de toute intervention du FMI et sans se soucier beaucoup de la DSSI.

Par petites touches, pour la seule année 2020 et le début de 2021, Pékin a consenti près de 10 milliards d’USD de rééchelonnement à ses débiteurs les plus exposés43. Il lui sera difficile de consentir davantage d’efforts lors de ce mai de la dette organisé à Paris. Pour le Mozambique qui a dû emprunter sur le marché de l’Eurobond pour assumer ses engagements vis-à-vis du français Iskander Safa44, la Chine a rééchelonné la durée du service de la dette sur le modèle de ce qui était pratiqué par les détenteurs d’obligations internationales45. Total et le président Macron sont fortement engagés auprès du président mozambicain attendu à Paris. Mais Pékin n’aura pas grand-chose à ajouter à ses accords de 2018 avec Maputo. Dans la foulée de l’allongement de la dette existante, la Chine entreprend de grands travaux au Mozambique, non pas dans le secteur énergétique, mais plutôt afin de construire des infrastructures pour pénétrer l’Afrique australe avec ses marchandises et ses TGV. 

De même, là où est en cause son approvisionnement en énergie et où elle est prise par des engagements très importants, la Chine a déjà accompli son œuvre. Elle a utilisé une combinaison d’instruments, dont le «  Common Framework  », mais en gardant les comptes sécurisés dont elle dispose, en particulier pour les prêts jugés risqués. L’Angola est critique pour la Chine. Entre 2000 et 2019 elle a engagé un peu plus de 42 milliards de USD dans ce pays. Elle ne pouvait se permettre d’attendre la réunion de Paris pour donner au président Lourenco des gages de son amitié46.

«  Le président chinois a également déclaré que l’Angola était un partenaire important de la Chine en Afrique et que la Chine et l’Angola étaient de bons frères et partenaires en termes de sincérité, de résultats réels, d’affinité et de bonne foi, notant aussi que la Chine soutenait l’Angola dans l’exploration indépendante d’une voie de développement adaptée à ses conditions nationales et était prête à travailler avec lui pour orienter la direction des relations bilatérales et porter le partenariat stratégique sino-angolais à un niveau supérieur.  »47

Les qualités morales de l’amitié bilatérale semblent des préalables à une approche raisonnable de la question de la dette. Ainsi, la DSSI a permis à la Chine de commencer avec l’Angola48, dès juin 2020, un allègement du seul service de la dette, mais sur une période plus longue que celle prévue par la DSSI. En effet, la CDB et l’ICBC consentent à un report du seul amortissement du capital de la dette durant trois ans. Mais cela se passe en dehors du cadre de la DSSI comme du Cadre commun du G20. Car la China Development Bank (CDB) et l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) ne sont pas assimilables pour Pékin à des créanciers publics49. L’assurance de l’amitié sino-angolaise durant la pandémie prend tout son sel quand l’allègement chinois de 6,2 milliards USD se détourne de l’esprit de la DSSI, tout en invoquant le Covid-19. Les intérêts sur cette dette commerciale chinoise seront payés à travers le dépôt préalable que l’Angola a fait dans les livres de la China Development Bank pour un montant de 1,5 milliard USD. Finalement en janvier 2021, l’Angola est parvenu à un accord public avec le créancier chinois pour obtenir le décaissement du FMI  : «  Angola has secured three years of payment relief from Chinese creditors and expects to get more than $700 million in its next tranche of International Monetary Fund financing in the coming days, its finance minister said on Monday.  »50

On a supposé la Chine menant une diplomatie de la dette. Il semble bien qu’elle se soit davantage comportée en stratège de la géo-économie.

Olivier Vallée

On a supposé la Chine menant une diplomatie de la dette. Il semble bien qu’elle se soit davantage comportée en stratège de la géo-économie. Le spectre chinois de compétences en matière de financements et d’investissement extérieur est sans doute proche du point de rupture tant il est étendu et complexe. Le Parti communiste chinois lui donne sûrement une architecture souterraine laissant aux ambassadeurs un simple rôle de porte-parole. Mais efficace pour contrer les tentatives du G20 d’enchâsser les créances de la Chine, en particulier en Afrique. Le sommet de Paris pose un jalon avec le Soudan mais les prêteurs du troisième type jouent leur partition dans une autre arène.

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14.05.2021 à 15:24

Vaincre le djihadisme au Mozambique

Matheo Malik

Depuis l’attaque islamiste survenue en mars à Palma, la province du Cabo Delgado au nord du Mozambique est durablement déstabilisée et les perspectives d’amélioration sont encore faibles. Au-delà de la crise humanitaire, la question de la stabilité de l’Afrique australe se pose. L’Union européenne, tirée par le Portugal, semble se pencher sur le dossier mais une intervention ne risque pas de survenir avant plusieurs mois.

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13.05.2021 à 11:05

Travail et pauvreté : pourquoi une perspective de genre est nécessaire

Matheo Malik

Favoriser l'emploi ne rime pas forcément avec faire baisser la pauvreté : une étude récente du consortium "Working, Yet Poor" pointe des facteurs d'inégalités touchant en majorité les travailleuses femmes. Elle indique qu'il est temps de conjuguer l'effort pour lutter contre les inégalités de genre au prisme de la lutte contre les inégalités socio-économiques.

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Key Points
  • Le phénomène de la pauvreté des travailleurs dans l’Union européenne est de plus en plus préoccupant et comporte une forte dimension de genre : de nombreuses femmes, tout en travaillant, restent exposées au risque de pauvreté.
  • Selon une étude récente du consortium « Working, Yet Poor », les femmes sont ségréguées dans certains secteurs très stéréotypés du marché du travail et encore plus pénalisées par le type de contrats.
  • La dépendance économique et la charge des soins ont un impact crucial sur le travail des femmes : les personnes les plus exposées au risque de pauvreté au travail vivent dans une famille avec des enfants, et les femmes actives les plus pauvres sont souvent des mères célibataires. Par conséquent, l’accès aux services de planning familial et à l’avortement doit être compris comme une question de justice socio-économique.

Travailler tout en étant pauvre : en Europe, cela arrive davantage aux femmes qu’aux hommes. Une étude du consortium Working, Yet Poor (WorkYP)1, composé de onze partenaires, huit universités et trois institutions s’occupant de droits sociaux, et financé par le programme Horizon2020, a récemment résumé dans un rapport l’état des lieux du phénomène de la pauvreté laborieuse dans l’Union européenne. Cet article résume ses principales conclusions.

Depuis des décennies, l’Union lutte contre la pauvreté au moyen de politiques et de stratégies visant à lutter contre le chômage ou l’inemployabilité. La première stratégie européenne pour l’emploi2 a fixé des objectifs minimaux dans tous les États membres en 1997, et la stratégie de croissance UE2020 suit la même approche et fixe un objectif de seuil d’emploi minimal de 75 % pour tous les États membres. 

Une telle approche a sans doute contribué à créer une image opposant la pauvreté au travail, et à instaurer l’idée que si la pauvreté existait toujours, c’est que nous n’avions pas encore créé suffisamment d’emplois. Toutefois, si l’on considère la tendance socio-économique croissante des travailleurs et travailleuses menacés de pauvreté ou vivant sous le seuil de pauvreté, une telle perspective est insuffisante. 

Les statistiques montrent que le phénomène de la pauvreté laborieuse comporte une dimension de genre. Les causes qui rendent les femmes plus vulnérables sont nombreuses et variées, et se retrouvent dans les relations de pouvoir institutionnalisées dans les organisations clés de nos sociétés : les institutions politiques, les organisations économiques et la sphère des relations privées.

Les causes qui rendent les femmes plus vulnérables sont nombreuses et variées, et se retrouvent dans les relations de pouvoir institutionnalisées dans les organisations clés de nos sociétés : les institutions politiques, les organisations économiques et la sphère des relations privées.

Marta Capesciotti, Roberta Paoletti

Les femmes sont victimes de ségrégation dans certains secteurs du marché du travail. Une étude de l’EIGE3 rapporte qu’elles représentent 86 % de la main-d’œuvre employée dans le secteur de la santé et 93 % dans les services de garde d’enfants et l’enseignement, ce qui renforce le préjugé selon lequel les femmes sont naturellement plus enclines aux travaux de soins, même lorsqu’ils sont rémunérés. En fait, 44 % des Européens pensent que le rôle le plus important pour une femme est de s’occuper de son foyer et de sa famille, tandis que 43 % pensent que la chose la plus importante pour un homme est de gagner de l’argent4. De fait, même dans les secteurs mentionnés ci-dessus, les femmes n’occupent pratiquement jamais de poste à responsabilité.

Le type de contrat a également un effet profond sur le phénomène de la pauvreté laborieuse, au détriment des femmes. Si l’incidence du travail temporaire ne présente pas d’écart significatif, se situant à 13,6 % pour les hommes et 14,7 % pour les femmes au niveau de l’Union5, les femmes employées à temps partiel sont beaucoup plus nombreuses que les hommes, 30,2 % contre 8,5 %6. Alors que la différence entre le taux d’emploi des femmes et des hommes dans l’Union européenne était de 11,5 % au troisième trimestre 20207.

Les chiffres ci-dessus s’ajoutent à un écart de rémunération entre les sexes qui s’élève à 14,1 % en Europe et qui s’aggrave à l’âge de la retraite, atteignant 30 %8

En résumé, les femmes en Europe travaillent dans peu de secteurs, elles sont fortement liées au stéréotype qui les considère comme naturellement enclines au travail de soins, elles occupent rarement des rôles décisionnels dans les organisations où elles travaillent, elles travaillent souvent à temps partiel pour concilier vie et travail, et elles sont moins bien payées. Il s’agit du work-in poverty : travailler, parfois même de longues heures, tout en étant exposé au risque de pauvreté. 

Le paradoxe est que, d’une part, les travailleuses risquent davantage d’occuper des emplois sous-payés et sous-qualifiés et sont plus susceptibles d’être employées dans le cadre de contrats atypiques ; d’autre part, ces désavantages ne sont pas comptabilisés dans la position socio-économique des femmes, car la pauvreté au travail est mesurée en fonction des ressources globales du ménage. Ainsi, l’inégalité du pouvoir économique et décisionnel entre les membres du ménage – indépendance économique et charge des soins – est négligée, en s’appuyant sur une redistribution supposée équitable des ressources au sein du ménage. 

Au contraire, dans près de la moitié des États membres de l’Union, les femmes passent au moins deux fois plus de temps que les hommes à s’occuper de leurs enfants et du foyer9. Le nombre d’heures hebdomadaires consacrées aux soins non rémunérés varie pour les femmes, d’un maximum de 50 heures en Autriche à un minimum de 24 heures en Grèce. Pour les hommes, elle varie de 29 heures en Suède à 10 heures en République tchèque. 

Le nombre d’heures hebdomadaires consacrées aux soins non rémunérés varie pour les femmes, d’un maximum de 50 heures en Autriche à un minimum de 24 heures en Grèce. Pour les hommes, elle varie de 29 heures en Suède à 10 heures en République tchèque.

Marta Capesciotti, Roberta Paoletti

Les personnes les plus exposées au risque de pauvreté laborieuse sont celles qui vivent dans un ménage avec des enfants, et les mères travailleuses les plus pauvres sont souvent des mères célibataires – qui, selon les dernières données d’Eurostat, représentent en moyenne 14 % de tous les ménages des 27 États-membres – ou des parents dans des couples avec trois enfants ou plus (13 %)10.

Les services de garde d’enfants ne sont pas au même niveau dans toute l’Union et l’insuffisance de ces services empêche de nombreuses mères de réintégrer rapidement le marché du travail, augmente les coûts et réduit les possibilités d’avoir des enfants11. Seuls 13 États membres ont atteint l’objectif de Barcelone, à savoir que 33 % des enfants de moins de 3 ans fréquentent des structures d’accueil.

La transformation en cours du modèle dominant, où l’homme est le seul soutien de famille, évolue progressivement vers un modèle à double revenu. Un phénomène dont les répercussions économiques de la pandémie de Covid-19 font aujourd’hui l’objet d’un examen approfondi. Cette tendance a toutefois conduit à la croyance qu’une répartition plus équitable des ressources économiques pouvait être réalisée assez facilement12. En effet, en 2010 (le chiffre, bien qu’assez ancien, est toujours pertinent), 21 % des ménages hétérosexuels européens dépendaient exclusivement du revenu du partenaire masculin et 37 % des femmes contribuaient moins que les hommes.

Pour les raisons énumérées ci-dessus, pendant la pandémie de Covid-19, les hommes et les femmes n’ont pas été absents du travail pendant la même durée13. Les proportions les plus importantes se situaient en Lituanie (17,1 % de femmes et 6,5 % d’hommes), en Hongrie (13,2 % et 5,5 %), en Pologne (12,1 % et 5,1 %) et en Lettonie (12,0 % et 5,0 %). Dans aucun des États membres, à l’exception de Chypre, il n’y a eu d’équivalence, et ce toujours au détriment des femmes. Enfin, selon les données de l’Institut statistique Italien (ISTAT) en 202014, depuis février dernier, 426 000 emplois ont été perdus en Italie en raison de l’urgence sanitaire : au cours du seul mois de décembre 2020, 101 000 emplois sont partis en fumée, dont 99 000 occupés par des travailleuses. 

Dans le scénario ci-dessus, l’accès aux services de planning familial et à l’avortement n’est pas seulement un droit des femmes, mais aussi une question de justice socio-économique, et rendre ces services disponibles, gratuits et sûrs d’un point de vue pratique et pas seulement législatif est l’une des clefs pour lutter contre la pauvreté laborieuse. En Italie, par exemple, seuls 64,9 % des hôpitaux disposent d’un département d’obstétrique et de gynécologie ou uniquement de gynécologie, qui pourrait pratiquer des avortements15. En 2018, le pourcentage de gynécologues objecteurs de conscience dans le pays a atteint 69 % et celui des anesthésistes 46,3 %.

La dimension du genre est imbriquée avec d’autres dimensions qui constituent nos identités : l’origine géographique, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, la classe socio-économique, le handicap. Celles-ci sont souvent combinées en un réseau dense d’oppressions qui affaiblissent l’action d’une personne et limitent ses possibilités d’échapper à la violence et à la pauvreté : rendre ce réseau invisible revient à mettre en œuvre des politiques moins efficaces.

Marta Capesciotti, Roberta Paoletti

La maternité non planifiée pourrait affecter le positionnement d’une femme dans le contexte socio-économique. En particulier, dans une période de crise (comme celle donnée par la pandémie de Covid-19) où la discrimination augmente, garantir des services de planification familiale est essentiel non seulement du point de vue de l’égalité des sexes, mais aussi pour les besoins du marché du travail, qui pourrait perdre des talents à un moment critique.

Enfin, nous devons ajouter un élément supplémentaire à l’analyse. Pour analyser la pauvreté sur le marché du travail dans une perspective de genre, il faut observer la réalité des expériences des femmes, en se gardant de simplifications commodes. Les femmes ne constituent pas un groupe indistinct et homogène. La dimension du genre est imbriquée avec d’autres dimensions qui constituent nos identités : l’origine géographique, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, la classe socio-économique, le handicap. Celles-ci sont souvent combinées en un réseau dense d’oppressions qui affaiblissent l’action d’une personne et limitent ses possibilités d’échapper à la violence et à la pauvreté : rendre ce réseau invisible revient à mettre en œuvre des politiques moins efficaces.

Toute politique visant à réduire la pauvreté et à créer un marché du travail plus équitable doit tenir compte de cette complexité et en faire un élément central. L’alternative est de traiter la pauvreté en surface, d’augmenter les emplois sans toucher aux inégalités structurelles qui les traversent : changer quelque chose sans rien changer.

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