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Le Grand Continent

Publié par le Groupe d’études géopolitiques - Accès libre

30.11.2020 à 11:17

Un bilan de Schengen

Giovanni Collot

Aujourd’hui se tient le tout premier « Forum Schengen », qui réunit des membres du Parlement européen et des ministres de l’Intérieur des États membres dans le but de discuter de l’espace de libre circulation des personnes sur dans l’Europe.

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Article intégral (609 mots)

Aujourd’hui se tient le tout premier « Forum Schengen », qui réunit des membres du Parlement européen et des ministres de l’Intérieur des États membres dans le but de discuter de l’espace de libre circulation des personnes sur dans l’Europe.

  • Un bilan cinq ans plus tard. L’objectif consiste pour l’essentiel à renforcer le mécanisme d’évaluation et de contrôle de Schengen mis en place en 2015. Selon la Commission, celui-ci a fait ses preuves et les États membres ont globalement respecté les règles de l’espace, même si certains manquements et divergences pourraient à terme affecter le fonctionnement de l’espace.
  • Les pressions sur Schengen. Pour la Commission, le contexte actuel est marqué par « l’instabilité dans le voisinage de l’Europe et au-delà, les conséquences des circonstances très exceptionnelles de la crise des réfugiés de 2015, de la crise Covid-19 et de la menace terroriste ».
  • Schengen 2.0. La Commission envisage de présenter une nouvelle « Stratégie Schengen » début 2021, que von der Leyen avait déjà évoquée dans son discours sur l’état de l’Union en septembre dernier. Le président français y est également favorable.1
  • Une certitude  : les contrôles aux frontières extérieures seront renforcés. C’est l’un des piliers du Pacte sur la migration et l’asile présenté en septembre dernier. Le premier jalon consiste en le déploiement d’un contingent permanent de garde-frontières et de garde-côtes européens dès le 1er janvier 2021.
  • Par-delà la question migratoire. « Au niveau national ainsi qu’au niveau de l’Union, la question des migrations ne fait qu’exacerber les passions des citoyens et les détourner des formes de vulnérabilité auxquelles ils sont exposés au quotidien : c’est un moyen de discipliner l’électorat. Il est vraiment inquiétant que l’Union – confrontée à une colère sociale – s’inscrive dans cette logique : limiter les droits des étrangers pour protéger les nôtres. C’est une illusion d’une extraordinaire naïveté. »2

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30.11.2020 à 06:57

« Dans notre région, nous ne remettons pas en cause la viabilité des modèles que nous avons », une conversation avec Laura Chinchilla, ancienne Présidente du Costa Rica

Matheo Malik

Face aux réflexions sur l'après-Covid qui expriment de plus en plus la nécessité de refonder les modèles de développement, le système de coopération internationale et le multilatéralisme, le Grand Continent s'est entretenu avec Laura Chinchilla, ancienne présidente du Costa Rica (2010-2014) et ancienne candidate à la présidence de la Banque interaméricaine de développement (BID) cette année, sur certains des défis auxquels l'Amérique latine est confrontée, tant en termes de politique étrangère qu’intérieure.

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Article intégral (7294 mots)

Récemment, Josep Borrell, Haut Représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a publié une perspective dans laquelle il reconnaît la nécessité d’intensifier les relations entre l’Union européenne et l’Amérique latine, une tâche à laquelle, comme il le souligne lui-même, il n’a pas pu consacrer tout le temps nécessaire. Partagez-vous son avis ? Ce nouveau positionnement de la relation birégionale risque-t-il d’être trop axé sur les questions économiques, commerciales et/ou géostratégiques ?

Historiquement, il y a eu un fossé entre l’Europe et l’Amérique latine en matière de connaissances, d’informations et même d’influence – mis à part pour des choses très ponctuelles et spécifiques – à tel point que bien souvent, il ne nous reste plus d’autres choix à nous, en tant que Latino-américains, que de faire appel à l’Espagne pour voir si l’Europe réagit. Cependant, à plusieurs reprises, et en particulier avec ces dernières années aux États-Unis, et considérant ce qu’il se passe aujourd’hui entre les États-Unis et la Chine, nous avons eu le sentiment que les Européens et nous-mêmes devrions travailler ensemble. J’ai récemment participé à l’élection à la présidence de la Banque interaméricaine du développement (BID) : j’ai eu beaucoup de contacts avec les Européens qui ont été mes grands champions. Jusqu’à la fin ils se sont maintenus, même si j’ai fini par me retirer. Mais au fond, cette élection nous a permis de discuter cette question centrale : quel devrait être le rôle de l’Europe dans une Amérique latine dont la trop grande proximité avec les États-Unis ne lui convient pas, mais qui ne souhaite pas non plus tomber exclusivement dans des alliances avec des pays comme la Chine ? Tel est le grand équilibre du point de vue des valeurs et de la vision du monde. Il me semble que, d’une certaine manière, la réussite de votre revue est qu’elle vient remplir ce vide. Très peu de choses ont été faites entre les deux régions.

J’ai vécu l’expérience de participer à l’élection de la présidence de la BID en me conformant à des règles écrites et non-écrites, mais toutes aussi importantes, qui régissaient cette élection depuis presque 60 ans. Et puis, il y a eu un changement complètement perturbateur, inattendu et non concerté qui a enfreint ces règles avec la candidature du gouvernement des États-Unis. C’est quelque chose qui était jusqu’alors impensable, non seulement en raison de mécanismes d’auto-contrôle que nous avions observés de la part des États-Unis envers la région depuis les aventures de coup d’États d’il y a plusieurs dizaines d’années, mais aussi parce qu’en Amérique latine – disons, en général – il y a eu un dialogue intelligent ces dernières décennies. En d’autres termes, nous savons qu’il existe des dépendances qui sont impossible à nier et certains pays sont beaucoup plus influencés que d’autres par ces dépendances – plus nous sommes au nord de l’Amérique latine, et plus nous sommes conditionnés par cette dépendance en matière de commerce et d’investissements –, mais malgré cela, nous avons noué un dialogue intelligent, dans le sens où à présent nous ne voyons plus une Amérique latine faire ce qu’elle faisait dans les années cinquante, soixante, et même dans les années soixante-dix, c’est-à-dire lorsque nous arrivions à voter en bloc aux organismes multilatéraux, en fonction de la ligne que nous donnait les États-Unis. Nous avons laissé cela derrière nous. Certes, certains pays se soumettaient, d’autres non. Mais même quand certains se soumettaient, ils ouvraient une marge de négociation face à certaines décisions intéressant les États-Unis. Je me souviens, par exemple, que lorsque Bush avait décidé d’envahir l’Irak, très peu de pays avaient suivi cette position. Et ce sont précisément des pays d’Amérique latine, présents dans le Conseil de Sécurité, qui s’y sont opposés et qui ont fait contrepoids. Ainsi, ce qu’il s’est passé à la BID a vraiment été un tournant, un point de rupture, malheureusement négatif de mon point de vue, non pas parce qu’elle entrait en concurrence, mais à cause de ce qu’elle symbolisait pour une relation que je considérais comme assez mature entre l’Amérique latine et les États-Unis.

Il s’est passé ce qu’il s’est passé et durant ce processus, en plus de cette réflexion initiale que je suis en train de faire, sur la façon dont je l’ai perçue, l’importance de l’Europe, dont j’étais déjà convaincue, est devenue encore plus claire pour moi. J’ouvre ici une autre parenthèse. Il me revenait, en tant que présidente du Costa Rica, de conclure les négociations – les seules négociations interrégionales qu’ait eues l’Union européenne en matière de commerce, d’investissement et de coopération, ce fut avec l’Amérique centrale. Et c’est le Costa Rica qui est parvenu, avec l’Espagne, à la signature de l’accord d’association entre l’Amérique centrale et l’Union européenne, le seul existant au niveau mondial, précisément parce que je considérais – c’était lors du sommet de mai-juin 2010 – que l’Europe était nécessaire à notre petite région pour trouver les équilibres que nous cherchions constamment. Grâce à l’expérience très personnelle que j’ai vécue à la BID, je suis devenue encore plus convaincue que l’Europe peut faire pencher les déséquilibres de notre région vers une série de principes, de visions et de valeurs. Cependant, par exemple, nous ne sommes pas parvenus à faire en sorte que l’importance relative de l’Europe puisse croître au sein de la BID, précisément parce que les États-Unis ont fait preuve d’une politique très méfiante à l’égard de l’Europe, ce que je crois être une erreur parce qu’au fond, les États-Unis sont également intéressés par le renforcement de leurs alliances avec l’Europe. Mais l’administration républicaine n’a pas vu les choses de cette façon. Il est donc vrai que l’Europe, encore une fois, est importante.

Grâce à l’expérience très personnelle que j’ai vécue à la BID, je suis devenue encore plus convaincue que l’Europe peut faire pencher les déséquilibres de notre région vers une série de principes, de visions et de valeurs.

Laura Chinchilla

Le pourquoi importe peu parfois, parce que certaines choses mènent à d’autres. Lorsque que je vous entends demander s’il s’agissait exclusivement (ou non) de commerce et d’investissement, je vous dirais presque, très pragmatiquement, que peu importe parce que même dans le domaine du commerce et de l’investissement nous sommes tous gagnants, en raison des diversifications du marché, mais aussi parce que l’Europe a consolidé un marché avec des normes élevées, par exemple, en matière de consommation de produits qui supposent une responsabilité sociale ou environnementale. Ou parce que l’Europe a également établi des normes, en matière d’investissements, en accordant une plus grande importance à celles de transparence et d’intégrité. Cela ne se produit pas nécessairement, par exemple, avec la même politique d’investissement agressive que celle qu’a la Chine dans notre région. Aussi, le fait d’avoir une association, – et je vous le dis précisément parce que l’accord d’association que nous avons signé avec l’Europe est un accord qui va bien au-delà du commerce et de l’investissement ; d’ailleurs, il ne s’intitule pas accord de libre-échange ou traité commercial, il s’intitule accord d’association – cela permet de légitimer et d’exalter des principes comme la responsabilité en termes de travail et d’environnement, ainsi qu’une série de valeurs qui doivent également sous-tendre la relation entre le commerce et les investissements. Il me semble que même si ce doit être le leitmotiv, cela n’a pas d’importance, parce qu’en fin de compte, à travers le commerce et l’investissement se transmettent aussi des valeurs qui façonnent les relations entre les peuples et les nations.

Pour clore cette partie, l’Amérique latine – telle que l’histoire l’a écrite – gagne beaucoup plus à avoir des partenaires extra-régionaux plus diversifiés. Et deuxièmement, du moins en ce qui me concerne, tant dans ma vie publique au Costa Rica où, comme présidente, j’ai promu ces relations étroites avec l’Europe, que dans les expériences que j’ai faites récemment, je suis désormais totalement convaincue de l’importance d’ouvrir des espaces pour l’Europe dans notre région. En ce sens, la BID devrait devenir une institution de premier plan. L’Europe est d’ores et déjà présente dans cette institution, mais il reste à valider davantage son rôle dans et par la BID en Amérique latine dans le scénario à venir, qui est celui de l’intensification des tensions entre la Chine et les États-Unis. Ce rôle de l’Europe, compositeur et partenaire d’une série de visions partagées, devient encore plus décisif.

La BID devrait devenir une institution de premier plan. L’Europe est d’ores et déjà présente dans cette institution, mais il reste à valider davantage son rôle dans et par la BID en Amérique latine dans le scénario à venir, qui est celui de l’intensification des tensions entre la Chine et les États-Unis. Ce rôle de l’Europe, compositeur et partenaire d’une série de visions partagées, devient encore plus décisif.

Laura Chinchilla

En ce qui concerne l’élection de la BID, que s’est-il passé avec cette double candidature latino-américaine ? Y a-t-il eu un manque de coordination, un problème qui a empêché un accord ? 

Tout d’abord, je pense que les stratégies que nous suivions allaient dans des directions différentes. Je viens d’un petit pays, qui est respecté dans la région, mais qui est en fin de compte petit et absolument insignifiant du point de vue de la contribution à la BID. Ma stratégie dès le départ était donc la suivante, étant donné que je n’avais pas de capital social, en additionnant en gros les petits pays de la région pour obtenir le nombre de voix nécessaires. Je n’ai jamais imaginé de façon évidente ce que les États-Unis allaient faire, sinon je ne me serais pas présenté parce qu’il était clair qu’ils allaient gagner : avec leur 30 % des actions, pourquoi faire le processus d’élection à la BID ? 

L’élection de la BID requiert deux majorités. Une majorité simple des partenaires régionaux  – la moitié plus un – et au moins 50 % du capital actionnaire. J’avais un capital actionnaire dérisoire. Ma stratégie consistait à me concentrer sur les petits pays. J’ai donc commencé à parler à tous les pays en même temps à partir de février à Washington, mais c’était surtout pour consolider le soutien en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Donc, en gros, je regardais là. L’Argentine avait présenté sa candidature bien avant tout le monde, depuis décembre – même si le candidat ne s’est jamais présenté. Si vous regardez, vous ne trouverez aucune déclaration du candidat argentin. Il s’agissait simplement d’un sujet qui était discuté par des sources indirectes, qui disaient que l’Argentine allait se présenter. Dans mon cas, c’était différent parce que nous l’avons présenté ouvertement. Le gouvernement l’a annoncé. Et nous avons commencé en février avec les petits pays. 

L’Argentine, au contraire, est un pays avec un capital actionnaire important. Ce qu’elle recherchait, c’était des alliances qui lui garantiraient de parvenir à une négociation pour avoir le capital actionnaire très rapidement. Et les petits pays les rejoindraient. C’était un peu logique. Nous avons donc suivi des chemins différents. Et il est possible que nous nous soyons rencontrés. Selon le calendrier électoral de la BID, l’assemblée de la BID devait avoir lieu en mars, moment où les candidats devaient se rencontrer physiquement. Nous allions commencer à discuter et voir quelles négociations pouvaient se clôturer. Lorsque la pandémie a frappé l’Amérique latine en mars, alors que les pays étaient fermés et que l’assemblée était également suspendue, la campagne s’est arrêtée. Ce n’est qu’en juillet ou août que nous avons repris nos efforts. Et à ce moment-là, l’Argentine, le Costa Rica et d’autres candidats n’avaient tout simplement pas le temps de parler. Le candidat des États-Unis est sorti de nulle part en annonçant sa candidature. Et à ce moment-là, les choses étaient déjà très embrouillées.

Je reconnais que l’Argentine a mené une bataille très digne, en particulier le gouvernement argentin et le président Fernandez. Je pense que c’était une bataille très digne pour défendre un bloc de nations qui pensait qu’au moins, il fallait discuter davantage de cette question.

Laura Chinchilla

Ce qui est certain, c’est que les seuls qui sont restés dans la bataille étaient l’Argentine et le Costa Rica. Nous avons fini par discuter entre nous et nous mettre d’accord sur certaines stratégies pour, par exemple, essayer de suspendre cette élection, essayer de convaincre les autres de ne pas la tenir à cette époque. Mais il était alors illusoire, si vous voulez, de se mettre d’accord sur lequel des deux voter. J’ai parlé avec le candidat argentin. À ce moment-là, j’étais d’avis qu’il ne servait à rien de recueillir des voix pour lui ou pour moi, car nous allions de toute façon perdre. Il était très difficile de gagner et la seule chose que nous allions faire était de légitimer le résultat qu’il allait obtenir. Et, de plus, dans mon esprit au moins, j’allais renoncer à ma candidature à un moment donné. Je suis restée en fait, d’abord parce qu’il y avait un espoir que nous puissions faire quelque chose, et ensuite, pour pouvoir réaliser une thèse en l’absence de concurrence, comme cela avait été le cas dans le passé. Mais il me semble que c’était essentiellement ça qui est arrivé. Je reconnais que l’Argentine a mené une bataille très digne, en particulier le gouvernement argentin et le président Fernandez. Je pense que c’était une bataille très digne pour défendre un bloc de nations qui pensait qu’au moins, il fallait discuter davantage de cette question. Le Chili s’est également joint à cette bataille. Et il me semble que c’était des positions très dignes, mais bon, les résultats sont ce qu’ils sont.

Le soutien du Chili a été perçu comme une surprise. Que se passe-t-il au niveau régional, en termes de coordination du bloc latino-américain, avec une polarisation idéologique dont les conséquences se matérialisent souvent au niveau national ? 

La question du Venezuela a fait beaucoup de dégâts en Amérique latine. Nous sommes devenus de plus en plus polarisés sur la question du Venezuela, ce qui est paradoxal, car nous ne sommes même pas parvenus à résoudre la question du Venezuela, ni par ceux qui, à un moment donné, ont demandé à envisager des interventions extérieures – même si elles étaient protégées par des considérations humanitaires – ni par ceux qui misent beaucoup sur les négociations. Donc le Venezuela est toujours là, Maduro est toujours là. Je n’ai pas le moindre doute sur la nature de ce régime. Pour moi, c’est une dictature. Mais non seulement il est toujours là, le problème n’a pas été résolu et ne cesse de s’aggraver, mais il affecte aussi profondément le dialogue entre les nations d’Amérique latine. Et c’est dommage parce que, individuellement, nous avons des présidents avec de bonnes et grandes conditions pour qu’ils mettent de côté les idéologies et cherchent des réponses avec une vision beaucoup plus réaliste qui aide la région, en pensant à la région. Et particulièrement maintenant que nous nous trouvons dans un moment infernal. 

Une crise de ce type n’a pas de précédent dans la région depuis une centaine d’années. Il est temps pour les différents pays d’Amérique latine d’être ensemble, de parvenir à peser. D’accord, nous allons mettre un candidat étasunien à la BID, mais quels sont les engagements des États-Unis dans la région ? Ce candidat va-t-il nous garantir de doubler le capital actionnaire, de l’augmenter de 30, 20 % ? Dans quels domaines ? Nous aurions dû négocier en bloc en faveur de la région ou nous préparer pour le nouveau gouvernement. Nous sommes absolument divisés pour des raisons idéologiques et très liées à la question du Venezuela. Il me semble que c’est toujours une erreur de faire passer la prédominance de Maduro dans ce gouvernement avant l’unité latino-américaine sur des questions qui devraient nous unir, comme c’est également une erreur de continuer à parier sur des solutions controversées et irréalistes, qui continuent également à empêcher ce dialogue régional.

Donc le Venezuela est toujours là, Maduro est toujours là. Je n’ai pas le moindre doute sur la nature de ce régime. Pour moi, c’est une dictature. Mais non seulement il est toujours là, le problème n’a pas été résolu et ne cesse de s’aggraver, mais il affecte aussi profondément le dialogue entre les nations d’Amérique latine.

Laura Chinchilla

J’espère que l’une des rares choses qui changera ou l’une des choses qui changera avec le nouveau gouvernement étatsunien sera de pouvoir défaire la situation que nous avons connue dans la région et de commencer à travailler sur les choses qui nous unissent, parce qu’il y a des éléments communs. Lorsque nous voyons que le Chili et l’Argentine ont pu, face à l’élection de la BID, se mettre d’accord sur certains aspects – ce n’était pas tout à fait exactement la même position – cela nous a donné l’espoir de pouvoir mettre de côté certaines différences, de rechercher certaines choses qui nous unissent et, espérons-le, de pouvoir aider le peuple vénézuélien à sortir de cette situation à partir d’une vision plus réaliste des solutions possibles.

Comment avez-vous perçu les récents événements électoraux dans la région, notamment en Bolivie et au Chili, et comment peut-on les analyser à la lumière d’un autre phénomène intéressant, l’augmentation de la popularité de Jair Bolsonaro au Brésil grâce à ce que l’on pourrait appeler un conservatisme populaire basé sur l’adoption de politiques sociales ?

C’est exactement comme vous le décrivez que je suis en train de l’analyser. Je suis inquiète, du moins à court et moyen terme dans la région, bien que mes critères ne soient pas encore aussi catégoriques car nous avons besoin qu’un peu plus d’eau coule sous les ponts. Si l’on considère le contexte, les scénarios dans lesquels nous nous trouvons et maintenant l’aggravation des conditions dûe à la pandémie, il est très difficile de s’attendre à ce que, du point de vue institutionnel et comportemental de nos politiques et de nos démocraties, il y ait autre chose qu’une aggravation des conditions. C’est ma perspective pour le moment, car cette pandémie a frappé l’Amérique latine à un mauvais moment – si l’on analyse le comportement de notre région, il y a plus de mauvais moments que de bons. Nous disons parfois qu’il s’agit d’un mauvais moment, mais si vous regardez la façon dont notre PIB évolue, il est absolument erratique. 

Nous étions arrivés à un moment particulièrement mauvais, avec une croissance pratiquement nulle, avec une détérioration de certains indicateurs sociaux, mais pas seulement dans ces domaines : nous étions également arrivés à un mauvais moment pour nos démocraties, avec un détachement croissant des institutions démocratiques et des niveaux croissants de désaffection. Et d’ailleurs, ils s’exprimaient déjà dans des protestations sociales citoyennes. 2019 a été une année où la région a été touchée par ce type d’événements de nature civile avec des systèmes que l’on a vus sans grande capacité de réaction, répondant par des moyens traditionnels, ramenant la police et les armées dans les rues. À cette époque, la démocratie était déjà en état d’observation et même de soins intensifs. Et nous avons la pandémie. Puis, une fois de plus, nos défenses se sont effondrées et nous avons pu assister à une détérioration accélérée des conditions dans lesquelles se trouvaient nos institutions. 

Si l’on examine plusieurs cas, on peut déjà confirmer qu’il y a eu abus des pouvoirs conférés à l’exécutif ou au président. Certains de ces pouvoirs ont conduit à un conflit évident entre les pouvoirs, ont conduit à l’affaiblissement des contrôles qui sont importants et nécessaires sur l’Exécutif, ont conduit à un plus grand accaparement de la liberté d’expression. Et donc nous sommes là à un moment, en ce sens, de grand doute. 

Lors de ce dernier cycle électoral – je l’ai dit plusieurs fois – les gens sont allés voter pour se venger de ceux qui gouvernaient. Ils ont simplement pris leur revanche et ont voté pour celui qui représentait le contraire.

Laura Chinchilla

En outre, le cycle électoral a déjà commencé. Il s’ouvre à nouveau. Cela commence avec les pays andins. Des élections ont déjà eu lieu en Bolivie. L’Équateur et le Pérou viendront. Et puis cela continue avec le reste des pays. On craint donc que l’ensemble de ces facteurs, par rapport au cycle électoral, ne génère un effet encore pire que le dernier cycle électoral. Lors de ce dernier cycle électoral – je l’ai dit plusieurs fois – les gens sont allés voter pour se venger de ceux qui gouvernaient. Ils ont simplement pris leur revanche et ont voté pour celui qui représentait le contraire. Et si nous arrivons à la même situation, alors que les parties adverses viennent d’être évincées, je crains que ce ne soit le moment de l’apparition de nouveaux messies, beaucoup plus détachés de la dynamique politique, du moins de la structure minimale que les partis politiques fournissent dans certains pays comme références essentielles. Et qu’ensuite on finisse par avoir des élections truffées de personnages très ad hoc qui génèrent beaucoup d’incertitude, avec très peu de références à ce qu’ils signifient en termes doctrinaux et que cela finisse par détruire la politique démocratique que nous avons réussi à faire avancer dans la région. Je ne suis pas très optimiste, du moins pour le moment.

Ne pensez-vous pas que cette crise sanitaire pourrait ouvrir des espaces de débat pour réfléchir aux actions de politique publique à mener pour répondre aux défis structurels de la région ? 

Je vois des opportunités, je les vois clairement. Ce qui m’inquiète, c’est que ces possibilités ne puissent pas bénéficier de la pause et du repos de réflexion nécessaires, précisément en raison de la précipitation du cycle électoral. Pourtant, si la pandémie était tombée il y a deux ans, un an et demi, mais comme elle se précipite déjà, je ne sais pas si les acteurs décisifs auront la maturité, la réflexion pour pouvoir se concentrer sur l’identification de ces opportunités. Parce que, bien sûr, il y en a. 

La principale, à mon avis, est la prise de conscience que la citoyenneté a acquise en Amérique latine et son importance, le plus grand protagonisme des secteurs sociaux – et cela non seulement en Amérique latine, mais au niveau mondial. Lorsque nous analysons les différents indicateurs de la démocratie, la quasi-totalité d’entre eux tombent à pic, à l’exception de la participation des citoyens. Les citoyens ont découvert qu’il y a une vie politique entre une élection et l’autre, et c’est super, c’est génial, c’est merveilleux. Mais lorsque les systèmes ne sont pas prêts à canaliser et à ouvrir ces espaces, ils se retrouvent dans la rue, ce qui est le cas. Si l’interprétation est correcte, nous pourrions effectivement comprendre l’importance de profiter de cette situation pour actualiser – ce qui n’est pas si facile – les instruments de la démocratie représentative avec les instruments de la démocratie délibérative et participative. Un peu ce que le Chili fait avec le référendum. Un peu ce que la Colombie essaie de faire avec certaines tables de dialogue social et les efforts qui sont prévus en Argentine avec un dialogue social aux conséquences plus importantes. Mon pays a essayé, mais n’arrive pas à se trouver. Si nous parvenons à comprendre que c’est le moment pour cela, parce que les citoyens sont désireux de devenir eux aussi des protagonistes – d’obtenir des réponses mais aussi de devenir des protagonistes – il me semble que nous pouvons continuer à trouver un scénario porteur d’espoir et à le façonner. Toutefois, beaucoup dépendra de l’interprétation de ces possibilités et de la possibilité de leur donner des ailes pour que nous puissions aller de l’avant.

Je vois des opportunités, je les vois clairement. Ce qui m’inquiète, c’est que ces possibilités ne puissent pas bénéficier de la pause et du repos de réflexion nécessaires, précisément en raison de la précipitation du cycle électoral.

Laura Chinchilla

Si la logique est plutôt de donner du pouvoir à cet homme fort, de profiter des pouvoirs spéciaux pour concentrer plus de pouvoir, d’utiliser la plus grande quantité de ressources qui ont été mises entre mes mains pour faire plus de clientélisme, la sortie est probablement pire que ce que nous avons aujourd’hui. Il n’y a donc aucun doute : je vois les opportunités, mais ce que je ne sais toujours pas, c’est si nous allons pouvoir faire face à ces défis et à ces risques avec les opportunités qui se présentent. À long terme, ce qui se passera, c’est que nous aurons certains pays et pas d’autres. Certains d’entre eux parviendront à s’en sortir de manière très exemplaire, et d’autres n’y parviendront tout simplement pas. Et nous n’allons pas nécessairement avoir des sorties uniformes dans la région. C’est probablement ce qui va se passer.

L’un des défis structurels de la région est la violence. C’était un monde différent, mais comment s’est déroulé le travail en termes de tout ce qui touche à la sécurité des citoyens pendant votre présidence ? Quel type de réflexions et de dialogues a-t-il impliqué ? Quels ont été les obstacles ?

La question de la sécurité est une question à laquelle il faut prêter attention dans la région. Nous sommes une région où il n’y a pas eu de conflits armés depuis de nombreuses années, mais qui a le taux d’homicide le plus élevé au monde. Avec seulement 8 % de la population mondiale, l’Amérique latine compte 30 % des morts violentes. Ce sont des chiffres très complexes. De plus, une partie de cette violence est associée au crime organisé. Je viens de livrer une étude que le Programme des Nations unies pour le développement m’a demandé de faire sur ce sujet et nous constatons une tendance très inquiétante. En l’absence d’une réponse efficace de l’État aux besoins de la population, le crime organisé gagne du terrain. Ils sont devenus des fournisseurs de biens, de services essentiels, pour de nombreux domaines que l’État n’atteint pas et renforcent ainsi leur légitimité. Je pense donc que nous courons un risque énorme. C’est pourquoi il est important d’examiner cette question. Et je pense que, en particulier dans ce secteur, l’utilisation de mécanismes de consultation et de participation des citoyens peut beaucoup contribuer, non seulement à aider les gouvernements nationaux et locaux à élever leur niveau de légitimité grâce à cette rencontre avec les citoyens, mais aussi à pouvoir identifier bon nombre des besoins que les gens exigent pour canaliser les différentes institutions et pour intégrer les citoyens dans les solutions au problème. 

C’est l’expérience que j’ai eue dans mon gouvernement – et je travaillais sur ce projet depuis longtemps : j’ai été la première ministre de la Sécurité dans mon pays et en tant que telle j’ai pu construire la base de tout le modèle de police de proximité. C’est pourquoi, lorsque nous parlons de formes alternatives de gouvernement, je fais partie de ceux qui se sont beaucoup engagés, car j’ai pu confirmer que l’intégration des citoyens dans tout ce qui est fait pour prévenir la violence et la criminalité est un instrument très précieux pour formuler des politiques plus efficaces, mais aussi plus légitimes. Et c’est quelque chose que nous pouvons faire aujourd’hui, car une autre des possibilités que je n’ai pas mentionnées auparavant est celle des technologies numériques. L’Amérique latine est l’une des régions qui a fait les progrès les plus rapides dans l’intégration des technologies numériques dans différents aspects de la société. Nous avons encore 30 % de la population qui est à la marge, mais c’est une région où les conditions sont excellentes. Les technologies numériques deviennent précisément un outil de construction de la citoyenneté et permettent au gouvernement d’ouvrir des espaces pour cette participation. Je pense donc que non seulement dans le domaine de la sécurité, mais aussi dans de nombreux autres domaines, les gouvernements ont une grande opportunité de pouvoir aller à la rencontre des citoyens en proposant des solutions moins coûteuses, plus proches, plus légitimes, plus transparentes, grâce à l’incorporation des technologies numériques.

Que pensez-vous de la révélation par El Faro, il y a quelques mois, des relations entre des fonctionnaires du gouvernement et des membres de gangs criminels au Salvador ? Ou plus généralement, que pensez-vous de l’interconnexion de plus en plus évidente entre les gouvernements et des acteurs qui constituent une menace à l’appareil d’État ? Est-il légitime de sacrifier certains aspects de l’État de droit pour assurer une certaine stabilité sociale à travers le maintien de ces relations ?

En réalité, les deux types de modèles se déroulent au Salvador. Pour être juste envers eux, il y a un modèle qui a été promu par plusieurs agences de coopération, qui est le modèle de gestion participative pour la formulation de politiques sur la sécurité des citoyens, leur discussion et leur suivi, et il se déroule dans les gouvernements locaux en particulier. Il y a là des processus très intéressants. Certaines études ont déjà réussi à isoler les municipalités qui utilisent davantage ces nouvelles expériences de celles qui ne le font pas, et on constate une amélioration. 

D’autre part, il y a eu ce genre de stratégies non conventionnelles – c’est le moins qu’on puisse dire – pour lutter contre les gangs criminels. Je veux dire, il me semble que la différence avec le Salvador est peut-être qu’il a été dévoilé, mais j’ai tendance à croire que ce n’est pas le seul cas. Quand on entend certaines des déclarations du président du Mexique – j’oublie maintenant une phrase qu’il utilise, mais en gros Andrés Manuel López Obrador est venu dire qu’il ne s’engageait pas dans la voie de la guerre contre la drogue – il suggère implicitement la nécessité de politiques moins conventionnelles, moins orthodoxes également. Ce n’est pas à moi de juger l’un ou l’autre à ce stade. Il y a des risques de toutes sortes, sans doute, mais en toile de fond, ce que nous avons, et nous devons le reconnaître, c’est que la stratégie que nous appliquons depuis une trentaine d’années maintenant ne fonctionne pas. Notre monde est pire qu’il y a 30 ans. Un monde avec plus de morts, plus de corruption, plus de migrations – ce sont déjà les petits-enfants qui émigrent seuls – et tout cela à cause d’un phénomène de criminalité organisée qui a pris des dimensions impressionnantes dans nos pays. Nous devons donc remettre en question cette stratégie. Et cela est dit par quelqu’un qui a participé à sa conception initiale. Parce qu’il y a 30 ans, nous pensions pouvoir y parvenir de cette manière, mais au fil du temps, nous avons réalisé que ce n’était pas possible.

Il y a des risques de toutes sortes, sans doute, mais en toile de fond, ce que nous avons, et nous devons le reconnaître, c’est que la stratégie que nous appliquons depuis une trentaine d’années maintenant ne fonctionne pas. Notre monde est pire qu’il y a 30 ans.

Laura Chinchilla

Lorsque j’étais Présidente, plusieurs pays d’Amérique centrale ont fait plusieurs propositions alternatives que nous avons présentées au Sommet des Amériques. À l’époque, nous avons réussi à obtenir une réunion à huis clos avec tous les présidents de la région afin d’approuver l’initiative des présidents d’Amérique centrale qui demandaient de commencer à analyser des scénarios alternatifs à la guerre contre la drogue. Là, nous avions le soutien du président Obama, à l’époque, mais disons que le gouvernement était déjà en train de sortir et que, malheureusement, cela n’a pas tenu. Car ce qui est clair, c’est qu’à mesure que nous avancions, il y avait de plus en plus d’externalités négatives de la guerre contre la drogue, dans de nombreux domaines – je ne vais pas entrer dans les détails maintenant. 

D’autre part, pour finir, il y a une sorte de divergence et de dissonance entre un pays comme les États-Unis, qui s’oriente vers la légalisation de certaines de ces drogues, mais au niveau fédéral, continue de prescrire quelque chose de différent aux pays de la région. Cela ne tient pas la route. Point final. Je n’oublie pas lorsqu’une fois, j’ai reçu un policier qui sortait d’une des montagnes de Talamanca, d’un champ de marijuana, où ils ont risqué leur vie, et un des policiers, aussi simple qu’il était mais avec de bonnes informations, m’a dit : « Madame la Présidente, nous vous remercions d’être avec nous, mais vous ne pensez pas que c’est très étrange que nous risquions notre vie pour détruire le cannabis quand je comprends qu’en Californie ils se réunissent le week-end pour en profiter ». J’étais silencieuse. Il avait tout à fait raison. Cela ne peut pas continuer comme ça. Nous devons donc faire face à cet argument. C’est l’une de ces discussions où nous devrions pouvoir nous réunir pour délibérer en Amérique latine sur ce qu’il faut faire. Il ne s’agit pas de légitimer les gangs criminels, loin de là, bien sûr, mais de chercher une issue moins sanglante, moins traumatisante et plus efficace que celle que nous avons aujourd’hui. Et il me semble que ce qui s’est passé au Salvador, à différents moments, au Mexique, est en quelque sorte des cloches qui nous rappellent qu’il s’agit d’une discussion en cours.

Avec une croissance économique erratique susceptible de se matérialiser et un mécontentement croissant en Europe, l’Amérique latine pourrait-elle être une source d’apprentissage pour l’Europe ? Au-delà de l’intérêt pour l’Amérique latine d’un rapprochement avec l’Europe, quelles leçons le Vieux Continent pourrait-il tirer de la région ?

Nous avons certainement beaucoup à apprendre les uns des autres. Il y a eu des moments où le ton ne nous a pas aidés. Je me souviens de l’époque où l’Europe se promenait dans nos pays en exigeant de nous des mécanismes d’intégration égaux à ceux qu’ils avaient comme condition à la coopération. C’est une exigence qu’ils nous ont imposée à nous, les Centraméricains. Ils nous forçaient à avoir une association politique et je leur ai dit qu’ils ne pouvaient pas nous forcer à le faire, ce serait une erreur. Nous sommes différents à cet égard. Résolvons le problème à notre manière. L’association économique est utile. Parce que pour eux, c’était le modèle idéal. Puis il y a eu une autre situation lors de ce fameux Sommet où je vous ai dit que nous avions signé l’accord de partenariat. Alors que l’Europe s’enfonçait sous les effets de la crise financière internationale, l’Amérique latine s’était bien épargnée de cette crise et se développait à un rythme enviable. Certains de mes collègues à l’ego légèrement nourri sont même arrivés à faire la leçon aux Européens sur la façon dont l’Amérique latine avait déjà touché le ciel de ses mains. Et quelques années plus tard, l’Amérique latine était à nouveau en chute libre. Il me semble que nous devons oublier ces tons dans lesquels nous nous sommes parlés en prétendant que certains d’entre nous sont plus que d’autres.

Il ne s’agit pas de légitimer les gangs criminels, loin de là, bien sûr, mais de chercher une issue moins sanglante, moins traumatisante et plus efficace que celle que nous avons aujourd’hui. Et il me semble que ce qui s’est passé au Salvador, à différents moments, au Mexique, est en quelque sorte des cloches qui nous rappellent qu’il s’agit d’une discussion en cours.

Laura Chinchilla

Je crois qu’il s’agit ici de se nourrir mutuellement d’une relation dont nous avons beaucoup à gagner. Le plus important est qu’ici, et principalement dans notre région, nous ne remettons pas en cause la viabilité des modèles que nous avons, du point de vue des valeurs démocratiques, de la vigueur de la liberté. Nous sommes toujours du même côté. Aucun continent n’a connu une activité démocratique aussi prolongée que l’Amérique latine. Mais nous voyons aussi qu’en Europe, les risques pour la démocratie commencent à croître et nous voyons qu’ici nous avons déjà perdu deux pays, comme c’est le cas du Venezuela et du Nicaragua. Il y a beaucoup à apprendre, il y a beaucoup à nourrir, il y a beaucoup de stratégie politique que nous pouvons partager. Nous, les organisations internationales, avons beaucoup fait dans ce sens. C’est un autre élément qui nous unit. Le multilatéralisme a été une chose dans laquelle l’Amérique latine a également été très présente. Et l’Europe aussi. Nous avons été partenaires sur des questions aussi fondamentales que le changement climatique. Il n’y a donc pas d’autre choix que de continuer dans cette direction. J’ai toujours été convaincue – et, pour les temps à venir qui seront complexes, je serai encore plus convaincue – que l’Europe et l’Amérique latine doivent être beaucoup plus proches l’une de l’autre.

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30.11.2020 à 05:58

À l’école de la crise

Matheo Malik

Comment sortir de l’impasse et mettre l’école républicaine à la hauteur des bouleversements présents et des défis futurs ? Édouard Gaudot nous livre les bonnes feuilles de Dessine-moi un avenir. Plaidoyer pour faire entrer le XXIe siècle dans l'école.

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Article intégral (2254 mots)

À vrai dire, les images qui circulaient des premiers dispositifs de la rentrée de déconfinement furent à la mesure du pire qu’on pouvait craindre. Appliquant de leur mieux les recommandations ministérielles, et avec souvent une créativité certaine, les établissements scolaires français ont donc transformé leurs locaux en pénitenciers post-apocalypse nucléaire. Isolés, séparés, sevrés de contacts, littéralement assignés à des cases dessinées au sol à la craie pour délimiter leur espace vital, les élèves qui avaient choisi de rentrer en classe dès le 11 mai 2020 auront donc ajouté une petite option orwellienne à leur expérience personnelle de cette crise sanitaire.

Nous avons tous vécu en ce printemps 2020 une expérimentation sociale et politique un peu particulière. Toutes les crises agissent comme des révélateurs. Confinés, déconfinés, masqués, distanciés, premières lignes des métiers essentiels ou arrière-garde des fonctions rendues accessoires, nous avons vu les structures, les inégalités, les absurdités, les indignités de nos sociétés complètement mises  à nu. La crise sanitaire engendrée par la pandémie de Covid-19 a bouleversé nos vies quotidiennes dans tous les aspects, individuels et collectifs. Et parmi ces bouleversements, ceux liés à la fermeture des écoles ont été des plus spectaculaires.

Implacable, impitoyable, cette crise a souligné résolument toutes les faiblesses et les dysfonctionnements de notre Éducation nationale. Malgré les assurances approximatives d’un ministre dépassé qui aura fait semblant tout au long de l’épisode, la « continuité pédagogique » n’a jamais été véritablement assurée. Livrés à eux-mêmes et aux éventuelles ressources familiales, les élèves ont, plus encore que sur les bancs de l’école, vu leur réussite directement conditionnée par leur environnement économique et social, leur éducation, leur milieu familial. Équipement informatique, maîtrise des outils numériques, mobilisation des équipes enseignantes : entre ceux qui disposaient de tout cela et ceux qui n’en avaient rien, l’universalisme de l’école a volé en éclats. Et du côté des profs ? Débrouillards, créatifs ou complètement dépassés, les enseignants ont dû improviser leur formation plus ou moins superficielle aux outils numériques, inventer en urgence des formes pédagogiques adaptées à un public plus volatil que jamais, qui n’était plus physiquement captif de la classe. Difficile d’improviser la scénarisation d’un cours à distance pour rendre coacteurs des élèves qui n’avaient jamais été sollicités de cette façon-là. Enfin, les parents se sont retrouvés écartelés entre leurs propres contraintes professionnelles, domestiques et personnelles, et la nécessité d’assumer le triple rôle de répétiteur, de pion, voire d’enseignant.

Dans ce chaos, on pourrait raconter autant de belles expériences de solidarité que de tragiques abandons, autant de scandales que de raisons d’espérer, mais ce n’est pas le sujet. On a surtout vu que l’école de la République est totalement inadaptée au monde dans lequel nous vivons. Totalement incapable de faire face. Dépassée par la marche du siècle. Rigide dans son administration verticale par un ministère qui veut penser à tout et ne résout rien, finissant d’ailleurs par lâcher les rênes en les confiant à une administration territoriale tout autant dépassée car peu rodée à cet exercice. Réduite dans l’opinion publique à un rôle de garderie géante pour libérer la force de travail des parents au service de la machine économique. L’école, notre école, est hors-sol, comme notre agriculture, hors-sujet comme notre économie, hors-champ comme notre perspective politique.

Le temps est venu de la repenser.

En France, lorsqu’on parle « école », l’opinion des parents importe peu : les institutions comme les médias ne leur prêtent attention que dans la construction des rapports de force et du bruit de l’actualité. Les parents n’intéressent que s’ils se mobilisent, aux côtés (ou pas) des enseignants, pour contester (ou pas) une réforme. C’est l’un des enjeux de ce petit manifeste : rappeler que les parents sont aussi une entité « sachante », ce qu’a d’ailleurs fort opportunément rappelé la séquence ratée de « continuité pédagogique ».

Qu’eux aussi savent comment sont leurs enfants, ce qu’ils attendent de l’école, comment elle fonctionne au quotidien, qui elle broie ou qui elle promeut, ce qu’elle pourrait améliorer. Car, paradoxalement, la parole des enfants est systématiquement négligée dans l’école, mais celle de leurs parents n’est pas tellement prise en compte.

Le débat sur l’école et « l’avenir de nos enfants » est une figure imposée de notre vie démocratique nationale. Mais le malaise est partagé. Marronnier fidèle et central, l’école impose à l’année civile son rythme saisonnier : rentrée d’automne, vacances d’hiver, orientations du printemps, examens nationaux d’été. Les articles, essais, études, et les réformes qui les suscitent, abondent et nourrissent la conversation publique. Enivrée de parfums nostalgiques du « bon vieux temps », excitée par la sensation de rébellion facile contre le « système » et ses défauts scandaleux, l’opinion publique française se laisse régulièrement intéresser au débat sur l’état, et l’avenir, de son école. La tendance est souvent décadentiste. Et le ton oscille entre révolte et colère résignée : « le niveau qui baisse », ces jeunes qui violentent leurs enseignants, ces parents qui craquent et insultent les profs, ces directeurs qui n’en peuvent plus, cet ascenseur social en panne, cette sélection inégalitaire, ces « générations sacrifiées ». De toute part, on vitupère, on tweete, on tribunise, on condamne, on exige promptement des solutions – qu’on se gardera peut-être de soutenir le moment venu.

Vertus, valeurs, tradition ou modernité et technologie, la litanie des annonces ministérielles des majorités successives est un carrousel de déjà-vu. Comme si le retour aux sources était une nouveauté. Comme si les innovations pédagogiques considérées n’avaient pas déjà eu leur quart d’heure de gloire. Comme si le problème était une simple histoire d’organisation et de moyens disponibles.

Le mal est plus profond. Si, avec 25 % des dépenses publiques (premier poste budgétaire) et 6,3 % de la richesse nationale consacrés à l’éducation (troisième dans le monde), notre école persiste dans la crise, c’est qu’il y a là plus qu’une simple question de crédits.

L’objet de ce livre est justement une invitation à réfléchir sur  les « racines du mal ». Et sur la forme que devrait prendre l’école. Évidemment qu’il faudra des moyens renforcés. Mais s’il s’agit de renflouer le navire sans en repenser la forme et le cap, cela ne résoudra rien. De notre expérience de parents, d’enseignants, d’associatifs, nous pensons, nous, que le problème n’est pas réductible à sa seule dimension budgétaire.

Il s’agit d’une « crise de la conscience scolaire« . C’est-à-dire une manifestation de doute existentiel sur la raison d’être et l’identité de notre école. Car le drame de l’école de la République, c’est d’être prisonnière de ses contradictions. Écartelée entre sa mission universelle d’éducation des masses et sa mission nationale de sélection des élites, l’institution craque. Et abandonne ceux qu’elle n’a plus les moyens de sauver.

L’une des clés de ce malaise réside dans le décalage croissant entre l’école et son environnement. Dans un monde de plus en  plus rapide, complexe et contradictoire, le monopole traditionnel de l’école républicaine sur les sources de la connaissance et les méthodes d’apprentissage est chaque jour un peu plus contesté. En outre, la sociologie et les évolutions démographiques, culturelles et économiques affaiblissent chaque jour un peu plus le modèle méritocratique qui forge sa légitimité.

Les solutions ne viendront ni d’un nostalgique revival de « l’école des Jules » (Grévy, Ferry et compagnie) ni d’un basculement massif vers le privé que certains appellent de leurs vœux – publiquement à droite et discrètement à gauche, activement dans le « en même temps » macroniste. Elles ne se trouvent pas non plus dans la fuite en avant technocratique et ne peuvent se résumer aux seuls enjeux pédagogiques. Elles viendront de la capacité de l’institution à redéfinir sa place, ses contenus et ses méthodes.

L’école, pour quoi faire ? Créer du capital humain qui « fabrique » de bons employés, des consommateurs, dresser au conformisme social… ?

Notre école ne peut faire l’économie de repenser son rôle dans la formation de l’individu contemporain. Parce que, finalement, chaque réforme évite soigneusement de poser clairement la question : à quoi sert notre école ? C’est pourtant bien en fonction de sa finalité que doit être repensé son fonctionnement. Les nouvelles technologies toujours plus complexes, les nouvelles pédagogies qui se succèdent au rythme de collections de mode, les nouvelles relations au cœur de l’institution, les nouvelles matières, entre autres, ne sont aucunement des réponses de fond – ce sont des réponses de forme, souvent pertinentes, parfois démagogiques, toujours généreuses, mais finalement vouées à l’échec.

Car ce n’est pas la question du comment mais celles du quoi et surtout du pourquoi / pour quoi qui se posent de façon dramatique. C’est en répondant à cette double question, littéralement existentielle, qu’on pourra espérer dépasser les contradictions et réussir l’impossible réforme.

Parce que le diagnostic sur les maux de l’école est déjà fort connu, balisé et partagé, nous avons choisi de l’évoquer synthétiquement. La première partie s’intéresse donc à l’impasse du modèle républicain d’une école conçue comme un instrument de dressage du corps social. Devenue presque « carcérale », de moins en moins fidèle à son inspiration humaniste, notre école est administrée et conçue comme un système d’éducation à la norme, coupé du monde pour mieux reproduire la société.

Et le divorce entre cette école et le « monde qui est » se révèle chaque jour plus dramatique. Comment réformer ? Surtout lorsque les perceptions et projections des différents acteurs de l’école (enseignants, administrations, syndicats, parents) concourent par-delà leurs différences à freiner les évolutions de l’institution. Et que dire des biais idéologiques ministériels ? L’évaluation critique de l’action de l’actuel ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, mériterait à elle seule un gros essai – mais là encore des esprits et des experts bien plus chevronnés s’y sont déjà attachés avec plus ou moins de talent. À nos yeux, il s’agit avant tout d’une réforme « techno-conservatrice », passéiste et moderniste « en même temps », qui ne répond en rien aux défis du « monde qui vient ». Nous y voyons plutôt la dangereuse accélération du phénomène d’une « école de la sélection et de la détection », venue confirmer la nouvelle division sociale de la start-up nation, et de l’ubérisation des relations économiques et sociales. Le lecteur pressé pourra donc se rendre directement au « Que faire ? » de notre propos : la seconde partie, qui concentre l’essentiel de notre réflexion. Comment sortir de l’impasse et mettre l’école républicaine à la hauteur des bouleversements présents et des défis futurs ? L’injonction de la jeune Greta Thunberg et de ces milliers de lycéens qui battent le pavé pour le climat est la seule question à laquelle il faut répondre : pourquoi aller à l’école si on n’y apprend pas à sauver le futur ? Répondre à cette question, c’est prendre acte du triple défi : le vivant, le numérique, l’interdépendance, qui doit redessiner les savoir, savoir-faire et surtout savoir-être que l’école se doit de dispenser. C’est autour de ces défis que peuvent se prendre les mesures pour transformer cette école-prison en école-logis. Contrairement aux slogans des communications ministérielles, il ne s’agit pas de faire entrer l’école dans le XXIe siècle. Il s’agit plutôt de l’ouvrir, la transformer, la changer radicalement, pour faire entrer le XXIe siècle dans l’école.

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