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03.07.2022 à 21:04

Les grandes illusionnistes

Les grandes illusionnistes
Les nouvelles de la vie
Les nouvelles de la vie
Dimanche 3 juillet 2022


Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Cétait aujourd'hui la saint Héliodore et la commémoration de la naissance de Franz Kafka (le 3 juillet 1883). Reconnaissance éternelle à lui pour (entre autres) avoir écrit que « l'esprit n'est pas libre tant qu'il n'a pas lâché prise » et eu le premier l'idée de rendre obligatoire le port du casque pour les ouvriers du bâtiment. 
Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, un magazine mensuel par mail qui vous est parvenu dans une version incomplète la semaine dernière et dont voici la part manquante, notre enquête grand format consacrée aux coulisses du quotidien. A ce propos, nous avons une question : rendez-vous en fin de lettre pour les précisions. Mais en attendant, bonne lecture à tous et à toutes 


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien

Le petit théâtre des vitrines 

Ce n’étaient pourtant pas les soldes à Londres, en ce début décembre 1909, mais une fièvre digne des grands jours de braderie défigurait bel et bien les alentours de Piccadilly Circus. A l’angle que forme la place avec Regent Street, une foule compacte de quelques centaines de personnes s’agglutinait devant le très chic grand magasin Swan and Edgar, fascinée non par la luxueuse marchandise en tant que telle mais par le spectacle. Là, sur une estrade tournante, trois « scènes » présentaient chacune deux mannequins de femmes richement vêtues, à raison d’une rotation toutes les trois minutes. L’ensemble était éclairé par vingt-cinq ampoules, dont l’intensité baissait à chaque changement de présentation. Aux yeux des centaines de passants hypnotisés, c’était magique. Nous le savons car, le 9 décembre, la police londonienne a reçu une plainte contre le directeur, accusé d’avoir « causé délibérément l’obstruction du trottoir » entre 16 h 30 et 18 h 00 la veille. L’archive précise que « le dispositif était actionné par quelque moyen, invisible ». De la magie, on vous dit. Et noire aux yeux de certains. C’est qu’il fallut circuler sur la chaussée ! C’est que les omnibus durent modifier leurs arrêts !
Le directeur tint bon quelques jours : pas question d’interrompre ce petit manège qui avait coûté la somme folle de 100 livres – entendez 15 000 euros d’aujourd’hui… La presse fit ses choux gras de l’affaire. On plaida que l’attraction, dans la mesure où elle présentait des vêtements réellement en vente, ne dépassait pas les limites de la publicité bien comprise et ne relevait pas d’un sensationnalisme de mauvais aloi. Mais, au bout du bout, on négocia. Swan and Edgar accepta d’immobiliser ses mannequins et de ne montrer qu’un tableau par jour, plutôt que cette série de scènes changeantes. L’on recircula.

 
Entre la fin du XIXe siècle et la fin des années 1920, l’immense photographe des rues de Paris Eugène Atget fait le portrait des commerces en plein bouleversement : il garde la trace des vieilles boutiques dont les étals débordent allègrement sur les trottoirs dans un capharnaüm de marchandises et saisit le visage poudré des vitrines élégantes qui mettent les produits à la fois en avant et à distance. © Collection Gallica/BNF
 
En ce temps-là, les vitrines qui n’avaient pas cent ans vibraient encore d’un enthousiasme adolescent et s’amusaient à tester les limites du tolérable. Elles prenaient leurs marques et les citadins avec elles, un brin éméchés par la fiesta visuelle qui succédait à la sobriété multiséculaire des devantures. Car longtemps, les boutiques étaient restées obscures, leur marchandise simplement étalée en vrac sur les étals en plein vent qui devançaient l’antre, dont la logique était plutôt celle d’un entrepôt. Mais la révolution industrielle fut aussi une révolution du commerce. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’apparition des trottoirs (en 1750 à Londres, en 1781 à Paris) est pensée pour permettre aux piétons de regarder les étalages sans subir les assauts de la boue et des carrosses au galop. Mais c’est surtout à partir du XIXe siècle que la façade glacée commence à conquérir la rue, galvanisée par l’amélioration des procédés de fabrication du verre (plus transparent, plus solide, plus fin) et la généralisation de l’électricité. Le paysage urbain en est métamorphosé. Enfilant les verres comme un collier de perles, la grosse centaine de nouveaux passages couverts parisiens, ancêtres de la galerie marchande réservée aux piétons, ajoute le plaisir de contempler la marchandise à celui de déambuler. Et il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que l’invention du grand magasin, en la personne du Bon Marché ouvert par Alexandre Boucicaut en 1852, transforme définitivement les vitrines en maîtres-appâts du consumérisme naissant.
Avec leurs allures de tableaux encadrés de granit ou d’acier et d’or, elles deviennent les grands écrans indispensables à la diffusion d’un scénario inédit, dans lequel le commerce prétend moins satisfaire des besoins, basse besogne aux perspectives de profit limitées, que nourrir des rêves, noble vocation qui repousse à l’infini les limites du marché. Rien ne symbolise mieux la puissance durable de cet imaginaire culturel que le générique de Petit déjeuner chez Tiffany, où Audrey Hepburn rêve de la nouvelle vie de nabab qu’elle se promet par voie matrimoniale devant les vitrines du célèbre joailler new-yorkais.

 

Bien entendu, vendre du désir n’est pas tout à fait la même affaire que vendre du coupon et les premiers à s’aventurer en cette terre marchande inconnue et à rompre avec les empilements assommants d’autrefois sont de véritables hommes-orchestres.  
Un peu architectes et un peu psy, ils utilisent pour parfaire la mise en condition de l’acheteur un vieux truc à l’efficacité redoutable : montrer et cacher à la fois. La marchandise surexposée est hors de portée immédiate et l’intérieur de la boutique reste en général invisible derrière le rideau ou le panneau qui servent d’arrière-fond : « En faisant miroiter un accès immédiat et en l’entravant en même temps, écrit le sociologue Franck Cochoy, la vitrine attise le décalage fondamental propre à tout dispositif de curiosité. La porte invisible de la vitrine attire d’autant plus qu’elle nous ouvre un monde qu’elle nous empêche d’atteindre – elle nous “retient” – nous empêche d’avancer –  et nous captive à la fois ».

La jeune Denise d’Emile Zola, tout juste débarquée de Normandie, est de fait fascinée par les vitrines du grand magasin dans Au Bonheur des dames : « Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. »
Ce nouveau rapport de spectateur à la marchandise, conçu pour susciter l’achat superflu, est si révolutionnaire qu’il en révulse beaucoup : dès le berceau, la belle est jugée allumeuse, comme le fait valoir à Denise l’oncle Baudu, commerçant à l’ancienne et totalement dépassé : « Tu as vu son étalage, n’est-ce pas ? Toujours, il y plante ses plus belles confections, au milieu d’un encadrement de pièces de draps, une vraie parade de saltimbanque pour raccrocher les filles… Foi d’honnête homme ! je rougirais d’employer de tels moyens. Depuis près de cent ans, le Vieil Elbeuf est connu, et il n’a pas besoin à sa porte de pareils attrape-nigauds. »

 
ENTRACTE/LE CHIFFRE

70 000 : c’est le nombre de personnes, à 90 % des femmes, qui se pressent au Bon Marché chaque jour dans les années 1880. A titre de comparaison, 30 000 curieux s’y rendent aujourd’hui, le samedi, durant la période des fêtes de fin d’année.

Qu’aurait pensé Baudu s’il avait pu, quelques années plus tard, franchir l’Atlantique et contempler les réalisations d’étalagistes qui se voulaient aussi artistes et même un peu magiciens. Bien sûr, de nombreux commerçants se contentent là-bas aussi mettre en valeur la marchandise par une mise en scène flatteuse pour elle et réjouissante pour les yeux du chaland, comme le fait Octave Mouret dans son Bonheur des dames ; à l’image de cette frémissante présentation de mouchoirs. Mais des commerçants plus ambitieux et plus fortunés s’engagent bientôt dans une véritable entreprise d’envoûtement des passants.
Entre les années 1890 et 1920 principalement, les devantures connaissent un véritable âge d’art, dont les vitrines de Noël sont aujourd’hui les lointaines héritières. Et c’est d’abord le long des rues américaines que les saisissants tableaux en trois dimensions d’une sophistication inédite se mettent à vamper les citadins. Il faut dire qu’on ne lésine pas sur les moyens : Arthur Fraser, l’étalagiste de Marshall Field’s à Chicago, dirige une équipe de cinquante artisans et son budget annuel peut aller jusqu’à 175 000 dollars (2 millions d’aujourd’hui). En 1889, Wechsler & Abraham, à Brooklyn, n’hésite pas à présenter ses fourrures dans un décor somptueux qui s’étend sur plusieurs baies vitrées : derrière les rideaux du salon d’une demeure victorienne, une femme et un enfant guettent, tandis qu’un garçon sort pour accueillir les visiteurs qui arrivent dans une calèche tirée par un cheval blanc, un attelage grandeur nature ! Ailleurs, on compose des jardins de vraies plantes que les passants s’amusent à venir régulièrement voir pousser ; on présente des parties de pêche en forêt avec ce qu’il faut de mousses et de fougères, sans oublier le café qui bout sur une plaque électrique et le bacon qui grille dans la poêle ; on met en scène, pour la Saint-Valentin, l’arrivée du facteur dans une rue de New York parfaitement reconstituée, boîte aux lettres, réverbère et le ciel étoilé compris… (Ces exemples et beaucoup d’autres sont évoqués, souvent avec des illustrations, dans une passionnante étude de l’historienne Anca Lasc.)

 
ENTRACTE/LE FAIT INATTENDU

En cette seconde moitié du XIXe siècle où notre histoire se passe, il était très malpoli dans les sociétés anglo-saxonnes d’observer les intérieurs à travers les vitres. Pour habituer les braves gens à ce geste d’une indiscrétion insigne, les commerçants ont embauché des « window gazers » (« regardeurs de vitrines ») professionnels, qui jouaient le rôle de l’innocent promeneur de bonne famille soudain happé par l’étalage, incitant immanquablement la foule à l’imiter. Témoin cette petite annonce : « Recherche, disponibilité immédiate, regardeur de vitrine expérimenté. Emploi stable si satisfaction. » Cela n’empêchera pas les esprits moralistes de réprouver ces « peep shows » commerciaux. En 1911, après sa première rencontre avec une vitrine de Chicago, la romancière Edna Ferber s’indigne : « Cette fenêtre est une œuvre d’art, une fauteuse d’anarchisme, une destructrice de contentement, un second festin de Tantale. »
 
Les vitrines des grands magasins parachèvent alors « l’expérience du flâneur qui s’abandonne à la fantasmagorie du marché », dont parle le philosophe Walter Benjamin à propos des passages parisiens. Et fantasmagorie il y a ; au sens propre. Les étalagistes poussent leur art au-delà des seuls tableaux figés, comme le rappelle l’affaire Swan and Edgar. Ces années-là, une avalanche de découvertes scientifiques et techniques suscite un émerveillement que seul l’aventure spatiale nourrit encore dans les esprits d’aujourd’hui, et de nombreuses devantures les exploitent en faisant l’effet d’illusionnistes aux yeux des piétons médusés.  
C’est un carrousel de fontaines lumineuses aux couleurs changeantes et de scènes enchanteresses aux composantes animées (les ailes du moulin tournent, les voiles du bateau se gonflent, le drapeau flotte au vent …). L’un des grands pionniers du métier épate tout particulièrement. Chas W. Morton est responsable des vitrines de Weinstock, Lubin & Co, à Sacramento. En 1891, il imagine de faire surgir du plancher une rose qui s’ouvre lentement pour faire apparaître une fillette déguisée en fée ; laquelle voltige ensuite à travers la vitrine avec une baguette magique en essayant chapeaux et autres falbalas avant de retourner dans sa rose, qui se referme et rentre dans le sol. La scène se reproduit trois fois par jour pendant une semaine, attirant une foule de curieux.  

Mais c’est en 1898 que l’étalagiste réalise son chef-d’œuvre, peut-être la plus célèbre vitrine animée de l’histoire : la Vanishing lady (« la femme qui disparaît »). Derrière la glace, le buste d’une demoiselle en chair et en os semble flotter, sans corps, sur un piédestal. A intervalles réguliers, elle s’enfonce dans la colonne et disparaît ; pour resurgir bientôt vêtue d’une nouvelle tenue… Une foule si dense se presse contre la vitrine, estomaquée, qu’il faut installer une balustrade en fer pour éviter qu’elle ne se brise. Chas W. Morton s’est inspiré pour cette mystification d’un célèbre numéro du magicien français Bautier de Kolta, que tous les illusionnistes du temps ont ensuite copié et dont Méliès avait tiré un court métrage deux ans avant la mise en scène de Sacramento, sous le titre Escamotage d’une dame chez Robert Houdin.

 
En 1898, dans la vitrine d’un grand magasin de Sacramento, une femme en buste apparaît et disparaît à intervalles réguliers, à chaque fois vêtue de frais. Le dispositif inspiré d’un spectacle de magie attire une foule si dense qu’il faut protéger la glace avec une balustrade en fer… La Vanishing Lady est l’une des vitrines mécaniques les plus célèbres de l’histoire. © DR 
Tous les épicurieux du monde ne connaissent pas encore L'Intimiste... J'offre à mes proches un été plus doux en les incitant à mettre dans leur valise le petit magazine par mail des histoires minuscules. 

La performance de la Vanishing Lady dit mieux que tout à quel point la vitrine est devenue un petit théâtre des trottoirs. La séparation qu’elle crée, en empêchant de toucher la marchandise, transforme le consommateur en spectateur. La collaboration de l’étalagiste, de l’éclairagiste et du décorateur n’est pas sans rappeler le travail du cinéma ou du théâtre et certains magasins essaieront bientôt leurs mises en scène dans de véritables studios. « Les premières vitrines appartiennent à la nouvelle société du divertissement populaire, qui prend son essor au tournant du siècle, souligne l’historienne Fiona Maxwell. Le théâtre, le vaudeville, les dancings, les cirques, les parcs d’attraction et les vitrines ont contribué ensemble à l’avènement d’une culture de masse caractérisée par la participation du public, le spectacle mécanique, les décors exotiques et un sens du merveilleux. »
 
ENTRACTE/L'ANECDOTE CULTURELLE

Vincente Minnelli a commencé sa carrière comme étalagiste. Il va encore à l’école quand il se fait embaucher comme assistant peintre chez un constructeur de panneaux publicitaires qui lui apprend les astuces de la composition picturale. Puis, le bac sitôt en poche, il s’installe à Chicago, s’inscrit à l’Institut d’art et commence à montrer ses planches à dessins. C’est alors que le grand magasin Marshall Field’s s’intéresse à lui et l’engage comme assistant étalagiste. De là, il deviendra costumier, décorateur et metteur en scène à Broadway avant de rejoindre Hollywood. Mais ses débuts d’étalagiste le marqueront à jamais. S’ils ont contribué à construire son univers visuel d’un onirisme léché, ils lui vaudront aussi une réputation d’esthète sans profondeur. C’est faire bon marché de l’élégance d’un homme qui a révolutionné la comédie musicale et l’utilisation des décors et des éclairages dans le cinéma américain…
 
De nombreux étalagistes de la première heure viennent de l’univers du spectacle. A commencer par l’un des plus célèbres, celui qui a le plus fait pour diffuser les savoir-faire du métier avec sa revue The Show Window, celle qui rendit célèbre la Vanishing Lady ; un homme qui a fondé le premier syndicat professionnel : L. Frank Baum. Avant de devenir étalagiste, il avait été éleveur de volaille, journaliste, directeur de magasin, marchand de porcelaine, vendeur de feux d’artifice ; mais surtout, il avait administré un théâtre, écrit des pièces et fait l’acteur – sans grand succès il est vrai. A ses yeux, la conception de vitrines est une manière aussi fascinante qu’une autre de raconter une histoire. Et il le prouve à jamais en 1900, l’année où il publie ses deux œuvres majeures : The Art of Decorating Dry Goods Windows and Interiors (« L’art de décorer les vitrines et l’intérieur des magasins de nouveautés »), qui sera longtemps LA bible des professionnels ; et un certain conte pour enfants, Le Magicien d’Oz.

Propulsée par un cyclone au-delà de l’arc-en-ciel, dans le merveilleux pays d’Oz, la jeune Dorothée progresse d’aventure en aventure vers la Cité d’Emeraude (où tout est d’un vert étincelant, jusqu’au sucre candi et à la limonade) : c’est là que vit le magicien extraordinaire qui peut seul lui permettre de rentrer chez elle, au Kansas. Mais le grand Oz se révèlera n’être qu’un « petit vieillard, chauve et ridé » un homme ordinaire, ventriloque très psychologue et charlatan de génie, capable de convaincre ses sujets qu’ils vivent dans une cité d’Emeraude en les obligeant à porter des lunettes vertes, sous prétexte d’éviter l’éblouissement. Pas méchant homme, mais imposteur. « Mon peuple a porté si longtemps ces lunettes vertes, avoue-t-il, que la plupart d’entre eux croit que c’est réellement une cité d’Emeraude. » Le Magicien d’Oz peut se lire comme un hommage à toutes les formes d’illusionnisme qui nous aident à vivre et dont les vitrines, cette forme de fiction, participent aux yeux de L. Frank Baum.  
Comme les habitants du pays d’Oz, les chalands subjugués par les devantures, au tournant du XXe siècle, ne demandent qu’à se laisser charmer. Les mises en scène leur offrent un voyage sans frais dans un ailleurs, qu’il s’agisse d’un autre endroit (le bord de mer, la montagne, à la campagne…), d’un autre temps (une scène de nuit en plein jour, une saison différente, une époque révolue) ou d’un autre milieu (beaucoup de scènes se situent dans des intérieurs huppés). Ce faisant, elles offrent une opportunité de composer avec le quotidien, comme Dorothée qui, au retour du pays d’Oz, trouve merveilleux ce Kansas où tout lui paraissait autrefois gris et terne. Faux portails et faux murs, montagnes peintes et plages reconstituées introduisent dans la ville une forme de mobilité imaginaire et douce.

LA VITRINE EXERCE UN SORTILEGE
QUI OBLIGE L'HOMME EFFRENE
A RETROUVER LE PAS DU PROMENEUR.

 
D’autant qu’en divertissant le citadin, les vitrines l’invitent à ralentir dans un monde qui va depuis peu à toute vapeur. C’est même peut-être grâce à elles que les rues n’ont pas été envahies par les trottoirs roulants, projet dont le New York Times révèle l’existence en 1873. L’inventeur proposait d’installer deux trottoirs sur Broadway, qui avanceraient à la coquette allure de 30 km/heure. Un simple pas sur l’engin, et vous étiez promptement emporté à destination ; mais vous étiez privé des délices du lèche-vitrines... « La dame qui jetterait un œil sur un ravissant chapeau serait à la minute suivante à la hauteur d’un boulanger ou d’une boutique de prêt-à-porter pour hommes », notait l’auteur. Le journaliste était néanmoins si convaincu des bienfaits de la vitesse qu’il suggéra de pallier ce défaut en faisant plutôt défiler les immeubles sur une plateforme en mouvement, le citadin attendant tranquillement de voir arriver à sa hauteur le bâtiment de son choix… On sait ce qu’il advint de l’une comme de l’autre idée, mais elles témoignent d’un culte de la vélocité qui permet de comprendre ce que le développement des vitrines-spectacles a pu avoir, paradoxalement, d’adoucissant.
Filles de l’obsession moderne pour le nouveau, avec leurs étalages perpétuellement changeants, elles offrent aussi un moment de répit. Désir de ralentir et désir de mouvement s’y croisent. Certaines vitrines sont si belles qu’elles sont un but de promenade en soi. L’antiquaire parisienne Yvonne de Bremond d’Ars, dont le magasin fut célèbre pour ses décors de Noël, le confiera un peu plus tard : « Le passant est appelé à succomber au « “sortilège” qui oblige l'homme pressé, l'homme effréné, l'homme bousculé, à retrouver le pas tranquille du promeneur ». Faire ses courses n’est plus une corvée mais une activité de plaisance et une incitation à la flânerie, cette « gourmandise des yeux » vantée par Balzac.
 
A l’évidence, les devantures ainsi conçues jouent un rôle qui dépasse la stricte fonction commerciale, le simple statut de « réclame vivante, avec son luxe bariolé et doré de bazar » (Zola). Pendant la Première Guerre mondiale, le grand magasin londonien Selfridges crée même une « vitrine de guerre » qui diffuse les dernières informations sur le conflit, cartes et photographies à l’appui, que l’on vient lire des quatre coins de Londres. Visages du commerce privé, les vitrines s’affirment aussi, au seuil de la rue, comme un espace public. Pour le meilleur et pour le pire, elles tendent un miroir à la société dont elles émanent, où viennent se refléter les préoccupations communes, les évolutions de la mode et des normes socio-culturelles, les manières d’être et de faire jugées désirables et, de fait, désirées. « L’objectif de la vitrine est de faire réfléchir les gens », affirmait l’étalagiste Arthur Fraser ; avant d’expliquer que, pour exposer des pièces d’argenterie de grande valeur chez Marshall Field’s, il avait pris soin de reproduire les murs lambrissés d’une salle à manger de millionnaire et installé le mobilier y afférent pour créer l’atmosphère appropriée et accoutumer au bon goût les passants d’autres milieux. La revue belge Clarté, citée par l’historien Serge Jaumain ne dit pas autre chose en 1938 : « L’étalage s’avère comme le plus sûr truchement artistique qui puisse toucher profondément l’homme de la rue. Nul ne niera que ce rôle éducatif, lié par sa fonction aux nécessités quotidiennes, ne soit plus efficace que n’importe quelle manifestation artistique située en dehors du cadre de la cité. »

 
ENTRACTE/LE TEXTE DE REFERENCE

“ Le travelling des vitrines, leur féerie calculée qui est toujours en même temps une frustration, cette valse-hésitation du shopping, c'est la danse canaque d'exaltation des biens avant l'échange. Les objets et les produits s'y offrent dans une mise en scène glorieuse, dans une ostentation sacralisante. Ce don symbolique que miment les objets mis en scène, cet échange symbolique, silencieux, entre l'objet offert et le regard, invite évidemment à l’échange réel, économique, à l'intérieur du magasin. Mais pas forcément, et, de toute façon, la communication qui s'établit au niveau de la vitrine n'est pas tellement celle des individus aux objets qu'une communication généralisée de tous les individus entre eux à travers non pas la contemplation des mêmes objets, mais à travers la lecture et la reconnaissance, dans les mêmes objets, du même système de signes et du même code hiérarchique des valeurs. C'est cette acculturation, c'est ce dressage qui a lieu à chaque instant partout dans les rues, sur les murs, dans les couloirs du métro, sur les panneaux publicitaires et les enseignes lumineuses. Les vitrines scandent ainsi le procès social de la valeur : elles sont pour tous un test d'adaptation continuel, un test de projection dirigée et d'intégration. Les Grands Magasins constituent une sorte de sommet de ce procès urbain, un véritable laboratoire et creuset social, où « la collectivité renforce sa cohésion, comme dans les fêtes et les spectacles (Durkheim).
Jean Baudrillard, La Société de consommation, Gallimard, 1974.

 
Ces vitrines qui rompent avec leur vocation purement utilitaire représentent-elles le stade suprême de la manipulation marchande ou une parenthèse de générosité plus ou moins bien comprise, comme une politesse faite aux passants ? Certes, la stratégie est explicite : la vitrine doit agir « sur le promeneur comme l’aimant sur la limaille de fer » et, après l’avoir arrêté dans sa course, l’inciter à franchir la porte pour acheter. Mais combien entrent, parmi ces flâneurs de vitrines ? Combien paient ? Même si l’on fait de savantes études pour attester de l’efficacité du dispositif, la vérité est que nul ne sait. En 1898, Charles Morton vante l’efficacité de sa Vanishing lady dans The Show Window : « Nous avons vendu un grand nombre de chapeaux par ce procédé ». Mais, interrogé sur sa carrière en 1921, il se montre plus circonspect à l’égard des vitrines animées : « Certaines étaient très ingénieuses et amusantes en tant qu’inventions mécaniques, mais comme apporteuses d’affaires, il y a beaucoup de doutes sur leur efficacité. »

Les passants qu’arrêtent les devantures ne sont pas les consommateurs nigauds dont parle le Baudu de Zola. Le chemin est sinueux de l’œil à l’esprit via l’objet exposé et ne conduit pas forcément à l’achat. Surtout que, rappelle Amy Reading dans un article de fond sur le sujet, le spectacle des vitrines attire au moins autant les hommes que les femmes, cibles supposées des marchands : voyez vous-même ! Elle cite notamment le témoignage d’un flâneur tourneboulé : une vitrine « m’a gardé sous son emprise une demi-heure et le plus bizarre, c’est qu’il s’agit de la vitrine d’un chapelier, remplie des derniers rubans, plumes et fleurs ». La devanture l’avait envoyé se perdre dans son propre passé et le souvenir des chapeaux de Paris, qu’il comparait au vieux chapeau de soleil à carreaux de sa mère. Comme noyée dans la mise en scène, la marchandise ne parle pas toujours pour elle-même mais fait vagabonder l’esprit dans des régions inaccessibles au boutiquier. « Qui contrôle les récits, les associations d’idées et les images provoquées par les spectacles dans la vitrine ? », interroge Amy Reading.  
L’effet de l’illusion semble échapper à l’illusionniste. Les premiers étalagistes ont d’ailleurs conscience de participer à autre chose qu’une simple promotion commerciale. L’étalage est « devenu un art, presque digne des beaux-arts à vrai dire », écrit L. Frank Baum en 1899. Même un propriétaire de magasin soucieux de ses ventes comme Robert Ogden de Wanamaker à New York estime que sa « mission est d’apporter le “beau” aux gens ordinaires ». 

 
Rien n’est plus poignant que certains regards d’enfant sur les devantures. © Library of Congress 
Mais point trop n’en faut. Certains marchands commencent à vouloir remettre la vitrine à sa place : un miroir du stock, aussi esthétique soit-il, pas un miroir du monde, aussi extraordinaire soit-il. « Dans les années d’après-guerre, rappelle Claire Leymonnerie, les commentateurs et théoriciens de l’étalage, issus désormais des rangs du petit commerce, réaffirment sa vocation commerciale et se méfient d’une expression artistique qui risquerait de choquer la sensibilité du passant et par conséquent de nuire aux ventes. » La revue des Quincailliers de France, en 1954, le dit tout de go : « A vouloir trop captiver l’intérêt sur le “spectacle”, les produits offerts en vente risquent de passer au second plan, voire inaperçus. La vitrine devient dans ce cas, un centre “d’attraction”, mais ne persuade pas. » 
Alors la devanture rentre peu à peu dans le rang. Même si certains usages de la vitrine resteront longtemps capables de créer des embouteillages piétonniers, comme cette mise en scène dans une boutique du quartier latin en 1967 qui prit drôlement au piège les voyeurs. Et même si la période de Noël rappelle encore les animations d’autrefois. Pêle-mêle, la crise des années 1930, la guerre, l’accoutumance à la fée électricité et l’invention de la télévision, qui introduit une vitrine commerciale virtuelle dans chaque foyer, ont raison des exubérances théâtrales du tournant du XXe siècle. L’émerveillement est ailleurs et les magasins n’étalent plus guère que la marchandise. Ce retour au premier degré commercial, certes pratiqué avec art parfois, radicalise la vitrine.
Sous la gaieté des éclairages, le chatoiement des couleurs, le soyeux des matières, l’harmonie des formes, se cache une petite usine à frustration. Avec leur transparence, les vitrines ont été, avant la télévision, avant l’Internet, le premier des dispositifs modernes permettant au mal loti de voir ce qu’il ne peut avoir. Qui connaît ou a connu des périodes de vaches maigres sait ce que fait, parfois, cette fausse accessibilité de l’inaccessible. Ce n’est pas un hasard si les vitrines brisées ont été dès l’origine l’une des formes de la contestation : les suffragettes utilisent dès 1911-1912 « l’argument de la vitre cassée », à commencer par celles de Swan and Edgar, pour attirer l’attention sur le mouvement et obtenir le droit de vote.


Rien n’est plus poignant que certains regards d’enfants sur les devantures. Débarrassée du merveilleux, la vitrine apparaît à beaucoup comme une violence. Dans les années 1960 et 1970, de nombreux chanteurs (comme Léo Ferré), intellectuels et écrivains lui disent ses quatre vérités. Nathalie Sarraute décrit la « satisfaction désespérée » qu’elle procure (Tropismes). Georges Perec juge que « les vitrines nous saoulent » (Les Choses). Et Romain Gary publie un J’accuse sans appel (Chien blanc) : « J'appelle “société de provocation” toute société d'abondance et en expansion économique qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu'elle provoque à l'assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu'elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. » 
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Au moment où les devantures paraissent menacées de disparition à mesure que le commerce en ligne se développe et que les magasins transforment en conséquence leur architecture, à l’instar de Nordstrom récemment ouvert à New York sans étalages sur la rue, un autre monde des vitrines serait-il possible, qui renouerait à sa manière avec l’esprit artistique d’autrefois ? Après tout, les liens entre l’art et les devantures n’ont jamais été totalement rompus. A partir des années 1920, l’architecte-décorateur français René Herbst, l’un des chefs de file de l’art moderne, réalisa de nombreuses vitrines et étalages. Le grand magasin de luxe Bonwitt Teller, à New York, avait l’habitude de confier la réalisation de devantures à des artistes de premier plan ; une aventure commencée avec Salvador Dali, qui a conçu une succession de magnifiques scènes surréalistes avant que l’histoire ne se termine mal, en 1939, quand ses deux présentations choquèrent tant les passants que le magasin les supprima. Dans les années 1950, Andy Warhol, Jasper Jones, et Robert Rauschenberg ou James Rosenquist ont eux aussi réalisé des étalages. Plus près de nous, les Galeries Lafayette ont confié en 2009 la conception de onze vitrines au cinéaste David Lynch, autour du thème « Machines, Abstractions, Femmes ».
 
Or la crise sanitaire vient de rappeler les mulitples possibilités qu’offre cette transparence à même la rue. Pendant les différentes périodes de confinement, de nombreux commerçants ont fait de leur vitrine une sorte de bien commun en offrant aux artistes une scène de fortune : c’est un opticien qui transforme sa boutique en cabaret, un magasin d’instruments de musique qui devient salle de concert, une salle des ventes qui s’improvise atelier de peinture, une rue de Bruxelles qui expose les œuvres inspirées par la pandémie, des cafés fermés qui s’ouvrent aux artistes de cirque, la devanture d’une crèmerie québécoise qui s’offre aux arts vivants, des enseignes de Genève qui dansent, une boutique vide de Saint-Brieuc qui fait son calendrier de l’Avent artistique, des répétitions chez un fleuriste à Ivry, trois plasticiennes mises en avant dans des magasins à Bordeaux, une pièce de théâtre dans une boutique fermée à Paris… L’inventaire est infini. Comme avec la « vitrine de guerre » de Selfridges, les devantures sont apparues comme un lieu où partager l’événement vécu, et rien ne le fait mieux que la création culturelle. Il y a quelques années, la compagnie Royal Deluxe s’était demandée ce qui se passerait si les mannequins, ces êtres vivants colonisés et exploités par les grands magasins, brisaient leurs chaînes. Cette fable servait de fil rouge à un magnifique spectacle de rue, « La Révolte des mannequins » : en treize scènes qui évoluaient au fil des jours en faisant progresser l’histoire racontée derrière chaque vitrine, les pantins s’affranchissaient de leurs prisons de verre. Mais était-ce une fable, ou une proposition ?


Sandrine Tolotti

LE MOT DE LA (presque) FIN
Une citation inspirante
« L’oisiveté du flâneur est une protestation contre la division du travail. »
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des Passages
 
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Pour prolonger cette newsletter et voyager un peu, nous vous invitons à visiter le seul musée de la fenêtre au monde. Situé au Danemark, il a été créé par le fabricant Villum, dont le site est aussi très bien fait.
Nous vous donnons maintenant rendez-vous au mitan de l'été (à une date surprise, bien sûr) pour un numéro double (juillet-août) et spécial. Mais d'ici là, nous aimerions connaître votre avis sur cette lettre en deux volets : si vous le souhaitez, nous pourrions perfectionner à la rentrée ce principe. Dans ce cas, il vous serait proposé une lettre plus courte (comme la semaine dernière) et plus fréquente ; à laquelle s'ajouterait une lettre-revue (comme celle-ci, dans une formule revue en conséquence) bimestrielle ou trimestrielle. Pour nous dire ce que vous en pensez ou pour réagir d'une quelconque manière à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous. (Vous pouvez aussi le faire si vous souhaitez recevoir cette lettre et la précédente en un seul volet.)
Et notre magazine se referme, une fois n'est pas coutume, sur un peu de lèche-vitrine...
Via del Boschetto, à Rome, les vitrines de Tina Sondergaard, une boutique de confection sur mesure de vêtements pour femmes vintage, a composé des vitrines aussi simples que belles en imaginant des mannequins à tête de (vraies) fleurs. Peut-être la présentation s’inspire-t-elle d’une stratégie adoptée par le célèbre étalagiste britannique Eric Lucking après la Seconde Guerre mondiale pour le grand magasin Liberty. Les mannequins des années 1930 étaient abîmés ou démodés mais la fabrication n’avait pas recommencé. Et les modèles importés étaient hors de prix. Il enlevait donc souvent la tête des mannequins endommagés et les remplaçait par des bouquets de fleurs ou d’algues… © DR 
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26.06.2022 à 10:12

Interruption d'une femme

Interruption d'une femme
Les nouvelles de la vie
Les nouvelles de la vie
Dimanche 26 juin 2022
JUSTE UN INSTANT Plein air... HifuMiyo, alias Miyoko Ogawa, est une illustratrice japonaise installée à Lyon. Co-auteure de livres pour enfants, comme le très beau Avec toi, et dessinatrice pour la presse magazine, elle croque un quotidien tranquille avec un trait d’une élégance veloutée hérité de sa formation initiale en sérigraphie à Kyôto. Chaque moment de la vie, sous sa main, est gorgé de lumière et de douceur. Le goût des autres semble chez elle une source d’inspiration inépuisable, comme en témoigne la série « France 365 » qu’elle a consacrée aux scènes de la vie dans l'Hexagone, du point de vue d’une Japonaise chaleureuse et étonnée. Son compte Instagram est une  échappée très belle les jours de grisaille.

Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Ce sera demain, aux Etats-Unis, la journée nationale des orangers en fleursBienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, dans une version un peu resserrée en raison de menues avanies : l'enquête grand format sur les fausses évidences du quotidien, l'« éloge de l'ordinaire », vous sera envoyée prochainement dans un second volet indépendant. En attendant, notre magazine mensuel par mail se déplie comme d'habitude en éventail : après un court préambule sur cette page, le grand récit photographique et la pochette surprise (forcément...) se découvrent à l'arrière-plan, en cliquant sur un lien.
Bonne lecture à toutes et à tous, en particulier aux nouveaux et nouvelles venu(e)s qui ont récemment rejoint L'Intimiste en nombre
 : vous êtes à présent plus de 4 000 à nous lire. MERCI. 

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
La femme effacée 

II vous a fallu longtemps, très longtemps, pour écrire le texte. On vous imagine tournant et retournant chaque mot sur le clavier, écartelée entre la volonté de briser un tabou et la volonté de ne pas blesser votre fils, celui dont vous n’avez pas avorté, celui dont la naissance indésirée est l’objet de cette confession de combat que vous avez publiée dans le New York Times.
Vous n’aviez pas 20 ans et un avenir d’universitaire brillante souriait à la jeune femme entrée en fac à 16 ans. La Yale Divinity School et son master en religion et littérature vous tendaient les bras ; après une visite sur le campus, vous vous y voyiez déjà, en train de lire au coin d’un feu que vous auriez allumé vous-même dans la résidence étudiante, pendant qu’il neigerait dehors. Ce serait comme le paradis sur terre : « J’étais un cerveau. » La connaissance vous transcendait. L’étude de la littérature et de la religion était votre drogue... Vous n’imaginiez rien d’autre. Et surtout pas ces deux traits roses sur le test de grossesse que vous faites un jour de mai 1999, dans les toilettes du bâtiment d’études bibliques de la petite université chrétienne où vous venez d’obtenir votre licence, une université où l’on assiste à la messe chaque jour, où la piscine n’est pas mixte, une université qui vous va bien. Vous êtes une chrétienne traditionnelle convaincue. Et, fraîchement licenciée d’anglais, vous êtes invitée à donner un mois de cours sur la spiritualité au féminin.
L’annonciation pharmaceutique a lieu pendant la pause. Elle vous lacère. Ecrivez-vous ce soir-là dans un carnet, comme Annie Ernaux dans L’Evénement, « Je suis enceinte. C’est l’horreur » ? A vrai dire, « horreur » serait sans doute trop faible. Vous êtes anéantie. Au sens propre. Vous le resterez, d’une certaine manière, près de vingt ans.  
Votre fils naîtra le jour de l’An 2000 (dans un roman ou un scénario comme vous en écrivez à présent, Merritt Tierce, on n’y croirait pas, à une date pareille). Il naîtra parce que vous aviez 19 ans et qu’on n’est pas bien sérieux à cet âge ; on se laisse griser, même quand on vient d’une famille chrétienne, qu’on fait des études qui le sont tout autant et que son paradis ressemble à une bibliothèque. Il naîtra parce que vous l’aimiez bien, l’ami de l’ami pour lequel vous en pinciez vraiment, et que lui vous aimait beaucoup.

QUELQUES JOURS AVANT LES DEUX LIGNES ROSES
DU TEST DE GROSSESSE, VOUS DECRIVIEZ
L’AVORTEMENT COMME UN HOLOCAUSTE

 

Il naîtra parce qu’utiliser un moyen de contraception aurait valu acceptation anticipée de vos moments d’égarement et qu’un crime prémédité, chacun le sait, est plus grave qu’un crime pulsionnel. Les épisodes de vertige amoureux avaient beau se reproduire à intervalle régulier, cela ne changeait rien à l’affaire : « II n’était pas question d’utiliser des préservatifs, puisqu’en avoir à portée de main eût été admettre l’intention de pécher ou la défaillance attendue. Pour les mêmes raisons, je ne pouvais pas prendre la pilule ou toute autre forme de contraception. (…) Notre foi nous prenait au piège : nous avions besoin de croire que nous pouvions nous comporter décemment plus que nous n’avions besoin de nous protéger. Tant que je ne prenais pas la pilule, je pouvais penser que je ne recommencerais pas. »

Votre fils naîtra parce que, dans ce milieu, la possibilité de la sexualité avant le mariage et la possibilité d’être enceinte sont traités comme des réalités de science-fiction ; en parler pour l’éviter serait reconnaître la fragilité de toute une construction mentale. Votre fils naîtra parce que la bonne vieille méthode interruptrice des familles fonctionne jusqu’au jour fatidique où elle ne fonctionne pas. Votre fils naîtra parce qu’il était hors de question de le proposer à l’adoption ; c’est, dites-vous, la seule décision que vous ayez prise. Vous avez décidé de ne pas envisager la seule solution théoriquement envisageable dans votre entourage : « Je ne pouvais pas imaginer de faire pousser un bébé à l’intérieur de mon corps, de lui donner naissance, puis de le remettre à quelqu’un d’autre. » La dernière option relevait de la quatrième dimension. Quelques jours avant l’apparition des deux lignes roses qui allaient introduire la notion d’« irréversible » dans votre vie – votre premier contact avec le sens de la mort, dites-vous –, vous écriviez un mémoire sur la proscription doctrinale de l’avortement. « J’étais chrétienne. Je pensais ce que je disais quand je qualifiais cela d’holocauste. Et non, je ne sais pas pourquoi j’ai pu coucher avant le mariage tout en pensant que c’était mal et pourquoi je n’ai pas pu avorter tout en pensant que c’était mal ; ce sont les caprices de l’action humaine. Je croyais aussi devoir être punie pour ce que j’avais fait et mériter, en conséquence, de perdre le contrôle de mon existence. »

Il VOUS FAUDRA PRES DE VINGT ANS
POUR QUE CICATRISE LA BLESSURE
D'AVOIR ETE UNE MERE PREMATUREE

 
Vous n’interromprez pas la grossesse ; vous interromprez la vie dont vous rêviez. « Maintenant, le "ciel des idées" m’était devenu inaccessible, je me traînais au-dessous avec mon corps embourbé dans la nausée. (…) J’avais cessé d’être une "intellectuelle". Je ne sais pas si ce sentiment est répandu. Il cause une souffrance indicible. » C’est Annie Ernaux qui l’écrit à propos de sa propre grossesse non désirée ; ce pourrait être vous, qui vivez la situation à la fois comme une croix et comme une abstraction. Enceinte de sept mois, vous pensez encore pouvoir cacher ce ventre dont vous ne voulez pas. Quand vous vous mariez sous le soleil de plomb du Texas deux mois après l’apparition des lignes roses, avec un homme « gentil, doux, beau, amical, chaleureux, drôle » que vous ne voulez pas épouser, l’étoffe vaporeuse de votre robe blanche pèse des tonnes. Vous aurez très vite un autre enfant, une fille. Puis vous divorcerez. Et quitterez définitivement une religion qui ne reconnaît pas la complexité des affaires humaines, sourde et aveugle à nos défaillances.
Bon an mal an, vous traverserez dix ans d’une lancinante dépression et mettrez quinze ans à vous remettre debout. Non qu’il y ait un drame au sens où on l’imagine au cœur de votre histoire. Comme votre entourage le répète en permanence, tout va bien. Les enfants sont épanouis et formidables. Vous entretenez avec eux une relation merveilleuse. Leur père et leurs grands-parents n’ont jamais cessé de s’en occuper. Il n’empêche. Il vous faudra près vingt ans pour que cicatrise la blessure d’avoir été une mère prématurée. Vingt ans pour comprendre et dire ce qui vous paraît vraiment le pire, finalement, et vous avez écrit le texte pour ça : hurler que tout enfant mérite des parents qui le désirent. Car deux vies ont été abîmées par l’événement. La vôtre ; et celle de votre fils, qui ne méritait pas de grandir auprès d’une mère désespérée.

Ceux qui n’ont pas connu la dépression ne savent pas la douleur redoublée que c’est, de souffrir quand la situation devrait rendre heureux. « Je ne voulais pas être triste d’être enceinte et je ne voulais pas qu’il pousse à l’intérieur d’une personne triste, parce que ce n’était pas sa faute. » Oui, votre fils et votre fille vont bien. Mais il ne faut pas raconter d’histoire. Vous n’avez pas été la mère dévouée, disponible, aimante, joyeuse que vous auriez souhaité être. « Je sais ce que cela veut dire d’être disponible, investie, magique et ce n’est pas ainsi que j’étais avec eux, mes seuls enfants, pendant leur seule enfance. »
Pas une fois dans ce texte d’une franchise implacable vous n’écrivez le mot « regret » car ce mot-là serait impuissant à traduire ce qui s’est passé. Trop fort et pas assez. Ce mot-là détruirait l’amour infini que vous avez pour vos enfants. Et puis ni vous ni personne ne sait ce qu’aurait été votre existence sans cette naissance : aurait-elle vraiment ressemblé à la vie idéalisée de vos 20 ans ? Nul, vous le savez bien, ne passe sa vie à lire au coin d’une cheminée de Yale. Ce mot-là est impuissant, aussi, à dire le sentiment de ne pouvoir être soi une quinzaine d’années durant, avant de faire enfin un master, devenir scénariste et romancière. « Quand j’ai dû avoir un bébé avant d’y être prête, j’ai eu le sentiment que ma famille me disait : "Tu as fait ton temps. Au suivant. Sois réceptacle, ouvre ton corps et donne-nous quelque chose de plus précieux que toi." Personne ne m’a demandé si j’étais prête à devenir mère ou épouse. Personne ne m’a demandé si j’étais prête à disparaître. »
Le sentiment d’être soi retrouvé, vous en jouissez goulûment à présent. Libérée par les enfants grandis et autonomes. Enfin capable, forte de ce nouvel épanouissement, d’être un bon parent à vos propres yeux. Mais condamnée, à vie, à avoir été une mère non désirée et inaccomplie.

Sandrine Tolotti
 
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

Même si L’Intimiste n’a aucune webcam branchée sur votre intérieur (promis !), il va de soi que beaucoup d’entre vous ont des œuvres d’art dans leur cuisine. C’est ainsi, en tout cas, que l’envisage la graphiste britannique Kelly Angood, papesse d’une communauté de collectionneurs aussi discrets que soudés : les amateurs d’autocollants de fruits et légumes ; j’ai nommé les « légufrulabélophiles ». Quand le commun des mortels s’agace à décoller ces mini-étiquettes adhésives qui collent aux doigts dès qu’il prétend les jeter, Kelly Angood s’en pourlèche la rétine, les conserve précieusement, puis, une fois par mois, les met comme en vitrine sur un fond blanc, fin prêtes à intégrer le petit musée virtuel où elle les expose, sur le compte Instagram qu’elle a créé en 2015, « fruit stickers ».
La visite est un régal. Il existe à travers le monde, selon les connaisseurs, 65 000 types d’autocollants de fruits. Autant dire qu’on ne s’ennuie pas une seconde à se balader dans l’univers pop et graphique de ces merveilles minuscules. Elles réjouissent par l’harmonie inattendue de la forme, de la typographie et des couleurs, comme avec cette pépite new-yorkaise, ce sourire aussi simple qu’efficace ou cette singulière petite sirène. Elles amusent par leur humour volontaire ou involontaire, la palme revenant à la série des « bananimaux » de la firme américaine Dole, qui intégrait la banane à la silhouette de l’animal, fut-ce une pieuvre (avouons cependant que la banane basketteuse est une redoutable rivale question facétie). Elles étonnent par la poésie de bateleur de leurs slogans, témoin l’étiquette des melons Bouvet.
Comme souvent les archives minuscules, celle-ci est née dans les années 1990 par génération spontanée, quand la graphiste collait au dos des carnets de notes, du téléphone ou de l’ordinateur les autocollants qu’elle trouvait en faisant ses courses ou en vacances, de plus en plus piquée par la curiosité à mesure qu’elle découvrait la variété des styles. Depuis, son fonds de plusieurs milliers de pièces n’a cessé de croître, notamment grâce aux dons des followers qui envoient leurs propres trouvailles.
Au moment où les évolutions légales et technologiques menacent ces micro-affiches de disparition (elles seront sans doute de plus en plus remplacées par des inscriptions au laser), cette collection garde la trace précieuse d’un moment de l’histoire commerciale et graphique à travers le monde. Et nous invite avec une fantaisie vitaminée à regarder autrement le contenu des compotiers. Les artistes, illustrateurs (par exemple Chaix pour cet album), ou stylistes ne s’y trompent pas, qui font aujourd’hui de ces autocollants une source d’inspiration chic et chère, en puisant parfois sans beaucoup de vergogne dans le travail de collecte de « fruit stickers ».

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
Dina Oganova avait 20 ans, en 2007, quand elle a commencé d’écrire sa longue lettre d’amour à la Géorgie, son pays natal, devenu indépendant de l’Union soviétique en 1991. « I am Georgia » est un portrait-patchwork des beautés et des duretés de ce confetti de 4 millions d’habitants au carrefour de l’Asie et de l’Europe, lové entre les montagnes du Caucase et les rives de la mer Noire. « Je voulais présenter les gens de Géorgie au monde entier », dit-elle. Le résultat est un ensemble à la fois réaliste et magique qui montre un pays singulier, mais dont les habitants vivent les joies et les peines qui nous rassemblent. © Dina Oganova 
Un grand récit photo à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Hausser les épaules (et être dans le cou) 
 
Ce geste au départ n’est qu’un exercice de trapèzes… puisqu’hausser les épaules mobilise ces larges muscles trapézoïdaux (épaule, nuque, tronc), ainsi que deux ou trois autres comme le muscle élévateur de l’omoplate ou le rhomboïde. Pourtant, cette simple contraction en dit long sur l’état d’esprit de celui qui l’affiche. Quelque part entre dédain et fatalisme ; entre rejet pur et perplexité ; entre indifférence et lassitude. Ce haussement est multiple. Son sens évolue dans le temps et l’espace. On pourrait presque dire qu’il fait le grand écart… Comment ?
Pour le comprendre, fouillons un peu. En commençant par du quotidien : « Ne hausse pas les épaules quand je te fais une remarque ! » lance la mère à l’adolescent rebelle. Celui-ci tourne les talons en remontant trapèzes et rhomboïdes. Qu’importe ce que tu me dis, je m’en fiche. Hausser les épaules est tout d’abord une marque de dédain, d’indifférence (rien à f…, de tes reproches), voire de mépris. En ce sens, le geste est agressif. Que m’importe ce que tu dis ou ce qu’on pense. Je hausse les épaules, puis je les laisse tomber ; le mouvement me décharge de ce poids, cette contrainte, cette règle, cette férule. Je les rejette comme déplaisants ou anecdotiques.
L’ado hausse les épaules comme on le fait quand une averse nous surprend. Avez-vous noté qu’on remonte son col en même temps qu’on enfonce la tête ? Le jeune, de même, attend la fin de l’orage en se crispant. Il se protège et n’entend plus rien, comme si ses épaules montaient jusqu’aux oreilles. Réflexe de protection ?
À l’inverse, détendre les épaules est un exercice difficile ; la plupart du temps, nous traversons la vie avec nos soucis – nos tensions – dans les épaules ; l'être humain lâche beaucoup de choses lorsqu’il décontracte cette partie-là du corps. Il ne porte plus le monde sur le dos, il laisse tomber, il jette l'éponge. Ça ne le concerne pas. Que peut-il y faire ? Il hausse, abandonne et s'allège.
Lorsque nous sommes ouverts, disponibles, notre cou et nos épaules sont souvent détendus. Mais que se passe-t-il si nous nous trouvons soudain face à l’incompréhensible ou à l’absurde ? Là intervient le second sens, plus actuel, du geste : d’origine américaine, le « shrug » (hausser les épaules en anglais) est devenu universel dans la jeune génération via les réseaux sociaux. Il a d’ailleurs son émoticône, qui ajoute au haussement d’épaules un mouvement des mains, paumes vers le ciel, comme ça
 : ¯\_(ツ)_/¯. Cet emoji, baptisé shruggie, joint un élément de perplexité au geste d’indifférence de notre ado. 
Il s’utilise notamment face à un événement, une attitude ou un discours que l’on perçoit comme WTF (« what the fuck », en français : « c’est quoi ce bordel ? »). WTF qualifie tout ce qui est à la fois étrange et surréaliste, avec une nuance de stupidité. Le shruggie souligne cette absurdité perçue tout d’abord comme imbécile. Que puis-je penser de ça ? Que dois-je comprendre ? En pleine confusion, on se crispe.
Et puis, si c’est trop aberrant, voire grotesque, on s’en affranchit (voir plus haut) d’un haussement d’épaules, ce geste qui veut tant dire.
Tous les épicurieux du monde ne connaissent pas encore L'Intimiste... J'offre à mes proches un été plus doux en les incitant à mettre dans leur valise le petit magazine par mail des histoires minuscules.

L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
Une sélection de photos, dessins et récits signés de nos abonné(e)s 

J'entre dans un café comme dans un roman. 

Particulièrement le café du coin. Celui où les récits s’écrivent en mouvements et en bruits. Celui où tout est circonscrit et, paradoxalement, où toutes les histoires sont possibles. Celui où la banalité en dit tant. 

En images, j’aime raconter de belles histoires. Surtout celles qui se déroulent sur une ligne de crête, en équilibre instable, et se nourrissent de la rencontre avec l’autre. Je m’attache aux liens qui unissent les femmes et les hommes à leur milieu, j'aime saisir leur capacité de s’adapter et leurs pieds de nez aux déterminismes. Mon travail photographique est en ligne ici
Véronique Esterni

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ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
CHANSON 
Ce ne sera peut-être pas en France le tube de l’été, puisque l’Hexagone est apparemment l’un des rares territoires qui échappe encore à la vague Pasoori, mais le dernier titre du chanteur pakistanais Ali Sethi, en duo avec la chanteuse Shae Gill, fait chalouper une grande partie de la planète ; du sous-continent indien à l’Amérique du Nord et l’Europe en passant par le Moyen-Orient.
En fait de vague, il s’agirait plutôt d’un allègre tsunami, de ceux qui n’abattent rien d’autre que les frontières et les intolérances. Pasoori, c’est un texte romantique en diable, hymne aux amours que l’on entrave dans la grande tradition des chansons de courtisanes, sur une mélodie qui puise à des sources musicales traditionnelles et modernes venues du Pakistan et d’ailleurs, l’ensemble dans une mise en scène d’inspiration bollywoodienne diffusée lors d’une émission culte de la télévision sponsorisée par un certain fabricant de sodas, Coke Studio. Et c’est irrésistible.    
La graine originelle a été plantée dans l’esprit d’Ali Sethi par une maxime aperçue sur l’un de ces camions richement décorés du Pakistan : « Mets le feu à tes angoisses » (Agg lavaan teriya majbooriya nu). Mais elle n’a germé que plus tard, le jour où il fallut renoncer à une collaboration prévue avec des musiciens de Bombay parce que les extrémistes risquaient d’incendier le studio si un artiste pakistanais y mettait les pieds. Il s’est souvenu de la petite phrase sur le camion, l’a prise pour premier vers de la chanson et s’est dit que s’il ne pouvait pas aller en Inde, sa musique y parviendrait.
Il n’imaginait quand même pas à quel point : « La chanson qui unit l’Inde et le Pakistan », titrait récemment le New Yorker en lui consacrant un article approfondi. Partout, dans les villages et dans les villes, dans les cuisines et les taxis, on écoute et on chante Pasoori, en Inde, au Bengladesh, dans toute la diaspora et au-delà. Avec plus de 200 millions de vues sur YouTube depuis sa sortie le 7 février, Pasoori est un phénomène mondial, se classe au sommet des palmarès de tout poil, est reprise par un nombre incalculable d’anonymes et de célébrités, depuis la jeune chanteuse indienne Mansa Pandey jusqu’à la star néerlandaise de YouTube Emma Heesters.  C’est une chanson qui décloisonne le monde. On prend, non ?


ART 
Une merveilleuse exposition, à la Dulwich Picture Gallery de Londres, invite jusqu’au 4 septembre à regarder les femmes que les peintres, les sculpteurs, les photographes, regardent à leur fenêtre. De l’intérieur ou de l’extérieur. Pour les observer, les désirer, les enfermer, les révéler… Depuis une représentation en ivoire mésopotamienne jusqu’à Louise Bourgeois en passant par une incroyable vision médiévale d'une sainte sicilienne et Botticelli, Rembrandt, Degas, Picasso, la première exposition jamais consacrée à ce motif artistique immémorial est un festin d’une cinquantaine de chefs d’œuvre qui enchante et questionne à la fois : qui espionne qui, par ces fenêtres ? Ce cadre du quotidien est-il prison ou observatoire, voire estrade ? La fenêtre est-elle frontière ou passage ? En voici un avant-goût.

PHOTO 
Ce n’est pas un livre de photos, c’est une fête. Une fête de l’amour. Une fête de l’été. Une fête du sable et des vagues. Et de toutes les sensations, émotions, joies, tendresses qui vont avec. Depuis 2015, la photographe canadienne Erica Reade arpente les plages des environs de New York pour saisir, souvent en catimini, les couples de toutes formes, tous sexes, tous âges qui s’y donnent à voir. La soixantaine de clichés en noir et blanc aujourd’hui réunis dans Beach Lovers (chez Daylight Books) ne sont pas seulement une célébration touchante du sentiment amoureux, qu’il dure le temps d’un été ou le temps d’une vie. Le livre d’Erica Reade invite aussi à réfléchir aux moments insulaires que nous sommes capables de forger, consciemment ou non, dans des lieux très publics, en tombant les masques. Il offre, surtout, une brassée de plaisir graphique, avec des images composées de main de maître, dans lesquelles la fusion des corps, du sable et du soleil vaut déjà départ en vacances.

 
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

« Nous reposions
sur un silence
fait de trilles
et d'une rumeur
stable
comme une route lointaine.

Etendus sur ce silence
une toile nous couvrait
de chaleur
compacte
elle nous séchait la peau
nous séchait le langage
et le contour des doigts.

Arriva la lumière
douce comme l'animal
endormi
dans le jardin en bas.

Arrivait l'été.



Teresa Soto, Chutes, traduit par Meritxell Martinez, L'herbe qui tremble.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

La rédaction vous offre dans chaque numéro une histoire en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, cliquez piano piano sur le lien qui vous mène à la découverte d'un court-métrage d'animation truculent, parfait prélude à la pause estivale (mais auquel vous repenserez sans doute en septembre). Par ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Prenez quand même le temps de vous rincer les yeux avec les dessins-objets de la géniale Adèle Fugère, qui transforme une ribambelle de petites choses ordinaires avec une poésie espiègle .
On se retrouve très vite pour le second volet de cette lettre, puis au mitan de l'été pour un numéro double spécial. Si, d'ici là, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous. Dites-nous, en particulier, si vous avez apprécié cette formule resserrée ; même si elle l'est cette fois pour des raisons particulières, nous pourrions développer ce principe d'une newsletter à deux temps si vous le souhaitez.
Notre magazine se referme comme toujours sur une ode à la photographie anonyme avec, ce mois-ci, un aperçu de l'incroyable collection d'images trouvées recueillies par le Britannique Si Jubb, en couleur et en noir et blanc. Parce que les gens normaux ont tout d'exceptionnel. Bon début d'été à tous et à toutes  ! 
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22.05.2022 à 09:05

La pire façon de marcher ?

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Les nouvelles de la vie
Les nouvelles de la vie
Dimanche 22 mai 2022
JUSTE UN INSTANT La fenêtre ouverte... On pourrait presque sentir le souffle de l’air tiède à la belle saison. Ian Beck est un célèbre auteur et illustrateur anglais de littérature jeunesse. Plus d’un million d’exemplaires de ses livres, qui comptent notamment la trilogie des Tom Cœurvaillant, se sont vendus à travers le monde. Il a également publié et illustré deux recueils de poésie. Parmi ses faits d’armes : la couverture de l’album d’Elton John, Goodbye Yellow Brick Road. Pendant le confinement en 2020, il a peint la banlieue où il habite dans le sud-ouest de Londres, son jardin, sa maison. L’ensemble de ces toiles a donné naissance à un livre baigné de lumière, The Light in Suburbia. Sa touche est si veloutée qu’on a parfois l’impression qu’il murmure sur toile. La visite de son compte Instagram est un baume sur nos plaies.

Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Cest aujourd'hui le début de la semaine du sandwich britannique et, selon le calendrier discordien, divisé en cinq saisons, nous sommes à la toute fin de Discorde avant d'entrer en Confusion. Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, un magazine mensuel par mail qui se déplie en éventail : après un court préambule sur cette page, certains sujets (et pas les moindres) comme le grand récit photographique et le long format sur les coulisses du quotidien se découvrent à l'arrière-plan, en cliquant sur un lien ; tout comme notre pochette surprise, par définition.
Bonne lecture à toutes et à tous, en particulier aux nouveaux et nouvelles venu(e)s qui ont découvert L'Intimiste grâce à la newsletter Merci Alfred
 ! Nous sommes très heureux de vous accueillir et espérons que vous vous plairez dans notre cabane à contre-courant du monde.  

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
Un pan de mur radieux dans la vie de Fan Yusu 

Parfois, cela vient comme un miracle, le goût de lire. Rien, vraiment, n’y prédispose. La famille est modeste et se bat au quotidien avec son lot de difficultés. Mais à l’école, on est bonne élève, allez savoir pourquoi, et le soir on lit des romans. L’horizon s’élargit. On en lit plus. Dans la tête, on se repasse mille fois toutes ces histoires, on longe mille fois ces fleuves, on arpente mille fois ces pays, on enfile mille fois la peau de ces héros lointains. On rêve d’un ailleurs, loin du village de Dahuo, municipalité de Xiangyang, province du Hubei, centre de la Chine, quelque part sur la Terre. Plus tard, on l’expliquera : « Je ne pouvais pas supporter de rester à la campagne et voir le monde depuis le fond du puits. »
Car naturellement, un jour, on veut écrire. Bien sûr, c’est impossible. Entre les deux fillettes dont on s’occupe seule et l’emploi de domestique-nounou chez les vernis du bond économique chinois, le temps file. 41 ans déjà et une vie toujours au fond du puits, à vrai dire, même si le ciel paraît plus proche. D’ailleurs, dans la banlieue éclopée de Picun où l’on habite, coincée entre le cinquième et le sixième périphérique de Pékin, à 30 kilomètres et deux heures de bus du centre-ville, on vit l’oreille collée aux avions qui atterrissent et décollent. L’aéroport est proche mais l’horizon appartient à d’autres. Sauf que l’impossible, on n’y croit pas : les livres apprennent que d'autres vies s’offrent à soi.

Alors un jour de 2014, on saisit la chance qui se présente : la « maison des nouveaux travailleurs » de Picun crée un cercle littéraire et un atelier d’écriture, le dimanche soir, ouvert à qui le souhaite. Là, on a beau être taiseuse, on se met à parler, en faisant même de grands gestes délurés, stimulée par le sentiment de dignité que procure l’endroit. On écrit des poèmes, un texte sur la beauté des prénoms, un autre sur l’histoire du frère et puis, finalement, on raconte sa vie dans un long récit de non fiction littéraire de 8 000 caractères : « Je suis Fan Yusu » (我是范雨素). La nounou-femme de ménage-mère célibataire venue de sa campagne à la ville comme 280 millions d’autres mingong, les « paysans-travailleurs » damnés de la croissance chinoise, a l’audace d’affirmer qu’elle est quelqu’un ; même si ses employeurs se contentent de l’appeler, elle et ses semblables, « petite nounou » ; parce que ses employeurs se contentent de l’appeler « petite nounou » ? En tout cas, ce n’est pas rien, cette affirmation. D’autant que son nom, comme tout dans sa vie ou presque, Fan Yusu se l’est forgé elle-même. A la force des livres.

Il Y AVAIT DANS CE FOYER
MISEREUX UN PETIT PAN
DE MUR RADIEUX, LA LECTURE.

 
A sa naissance en 1973, en pleine saison des chrysanthèmes (« ju »), sa mère l’avait appelée Juren (« ren » = personne). C’était elle, la mère, qui choisissait les prénoms, le père n’étant que « l’ombre d’un grand arbre : on peut le voir mais il ne sert à rien. Il ne parlait pas, avait une santé fragile et aucune force physique. » La mère donc, Zhang Xianzhi (car elle aussi mérite d’avoir son nom imprimé), tenait à bout de bras son monde de cinq enfants dont deux handicapées. Une mère courage, aimante, tenace, marieuse hors-pair, que l’analphabétisme n’empêchait pas d’être une oratrice exceptionnelle, ce qui lui valut de diriger pendant quarante ans la section locale de la Fédération des femmes ; un règne plus long que ceux de Kadhafi ou de Saddam Hussein, note pince-sans-rire sa fille dans le récit.  
A ce titre, Zhang Xianzhi s’occupait de la bibliothèque du village. Grâce à quoi il y avait dans ce foyer miséreux un petit pan de mur radieux : la lecture. Juren, la cadette, sans doute stimulée par ses frères et sœurs et par l’environnement favorable d’une région qui voue un culte à la littérature, apprend à lire seule vers 6 ou 7 ans. Et se met à tout dévorer : les ouvrages pour la jeunesse et les classiques chinois, les romans à l’eau de rose et Oliver Twist, Robinson Crusoé ou L’Ile mystérieuse… Son titre de gloire ? Avoir su lire La Pérégrination vers l’Ouest en chinois traditionnel. Elle trouve dans les pages un refuge à l’abri des frustrations et des peines. « A l’époque, je me suis dit que si une personne n’arrivait pas à trouver le bonheur ou la satisfaction dans sa vie, écrit-elle, c’était simplement faute de lire assez. » La gamine s’enivre de littérature et y forge son identité. Au sens propre. A 12 ans, elle change son prénom après avoir lu un roman d’amour populaire, « Pluie de brume » de Chiung Yao. Ce sera Yusu (« Pluie pure »).
De page en page, elle voyage en imagination et attrape des fourmis dans les jambes. Sur chaque morceau de papier qu’elle peut dénicher, la petite campagnarde griffonne son mantra : « Marcher pieds nus jusqu’au bout du monde ». A 12 ans, son nouveau nom en bandoulière, armée des conseils bohêmes de certains livres (comment prendre un train sans payer, par exemple), elle fait exactement ça et part vers le Sud. Elle ne le sait pas encore, mais avec cette fugue son existence bascule.
Fan Yusu au travail. © DR 
« Ma vie est un livre impossible à lire, tant le destin m’a reliée en vrac », écrit Fan Yusu en ouverture de son récit. Et c'est alors, en 1985, que les attaches commencent à s’effilocher. L’échappée belle sous les tropiques de l’île de Hainan sera une malédiction. Dans la culture patriarcale des campagnes chinoises, une fille ne peut pas faire ça. Pour un adolescent, l'initiative serait plutôt signe de courage et de débrouillardise ; pour une adolescente, ce n’est que honte. Quand Fan Yusu rentre, au bout de trois mois, après s’être grisée de vivre l’aventure comme ses héros, gavée de papayes ou de lait de coco et lassée d’une existence sans famille, ni école, ni livres, ses frères l’accueillent en paria. Elle a bien une seconde chance grâce à la mère, toujours, qui lui dégotte un poste d’institutrice (oui, à 12 ans !) dans un hameau perdu à 15 km, sans autre salaire que les dons des parents d’élèves – une brassée de bois, un sac de farine, une douzaine d’œufs, un bout de lard salé… Et la jeune fille sait qu’elle pourrait bâtir sa vie sur ces fondations, deviendrait une véritable enseignante et préserverait alors sa reliure. Mais l’appel du large l’emporte. A 20 ans, elle choisit Pékin.

Ce sera un chemin de croix, aux stations aussi banales que douloureuses pour les filles de sa condition : 1. Fan Yusu est condamnée à des boulots de misère. 2. Fan Yusu rencontre et épouse un homme venu du nord-est de la Chine. 3. Le couple a rapidement deux filles. 4. Le mari de Fan Yusu est un piètre entrepreneur, ses affaires ne marchent pas, il boit, la bat. 5. Fan Yusu divorce et retourne au village avec ses enfants. 6. Les frères de Fan Yusu la traitent en lépreuse, refusent même de rester dans la même pièce qu’elle, sa mère lui conserve son amour mais ne peut rien pour elle cette fois. 7. Fan Yusu repart à Pékin. 8. Elle retrouve ses boulots de misère, principalement domestique et nounou. 9. Fan Yusu loue une chambre de 8 m2 sans eau courante. 10. Fan Yusu se sent isolée, sans famille, sans amis. 11. Nourrice à domicile chez un milliardaire chinois, elle ne voit ses filles qu’un jour par semaine, occupée qu’elle est à prendre soin du bébé d’un autre en pleurant la nuit sur le sort de ses « orphelines qui ont une mère ». 12. Sans hukou, le permis de résidence en ville, Fan Yusu n’a aucun droit social, ses enfants ne peuvent pas s’inscrire à l’école publique et doivent fréquenter un établissement de fortune, comme des « lentilles d’eau sans racines ». 13. La plus grande s’occupe de la plus petite. 14. Cette fille aînée entre à l’usine à 14 ans.

LE TEXTE PARAÎT UN 24 AVRIL.
LE 25, FAN YUSU EST UNE STAR.
DES MILLIONS DE CHINOIS
LISENT SON AUTOBIOGRAPHIE.

 
Mais ce chemin de croix est adouci par le petit pan de mur radieux qui ne quitte pas Fan Yusu. « Je n'ai pas de famille ni d’amis ici, confiera-t-elle au site Sixthtone. Je ne me suis jamais sentie chez moi à Pékin. Alors j’ai continué de lire. Puisque personne ne me parlait dans la vraie vie, je n’avais pas d’autre recours que la littérature. » La nounou trouve refuge quand elle le peut dans les bibliothèques publiques de la capitale. Et achète les livres au poids sur les brocantes ou dans les stations de recyclage. Parce qu’ils coûtent une bouchée de pain, bien sûr, mais aussi parce qu’ils lui font pitié, ces ouvrages dont les feuillets sont encore souvent collés : « C’est triste, un livre jamais lu, c’est comme quelqu’un qui n’a jamais vécu. » Les traités de psychologie l’accompagnent aussi à présent, qui l’aident à comprendre pourquoi elle ne fait confiance à personne. Elle découvre des termes comme « anxiété sociale » et « phobie sociale », apprend que cela peut tourner à la « dépression clinique », l’évite grâce à cela. « La littérature et l’écriture sont ma vie spirituelle, dit-elle. La littérature est ma croyance. »
C’est ce chemin de croix et la lueur des livres que raconte « Je suis Fan Yusu », dont on peut lire une traduction en anglais sur le site indépendant What’s on Weibo. Et c’est cela qui bouleverse ceux et celles qui découvrent l'histoire. « Les gens comme moi semblent être le célèbre personnage du Manteau invisible de Yang Jiang, dit-elle dans un documentaire en anglais qui lui est consacré. Le monde que voient les gens revêtus du manteau invisible est le plus réel. »

Le texte a été publié le 24 avril 2017 sur le blog littéraire NoonStory.com du réseau social WeChat. Le 25, Fan Yusu était une star : en 24 heures, 100 000 internautes avaient partagé son autobiographie, 20 000 l’avaient commentée. Ils seront bientôt des millions à l’avoir lue. Plus d’une cinquantaine de médias et de maisons d’édition se ruent alors sur Picun, en quête de l’auteure. Un site annonce son intention de fournir à Fan Yusu un poste d’éditrice pour sa chaîne sur la parentalité. Un média propose de l’aider à « trouver un compagnon ». Une nouvelle plateforme propose de la payer 10 000 yuans (1400 euros) pour quatre articles par mois. Des journalistes se précipitent même au village afin d’interroger sa mère de 83 ans. Fan Yusu part s’isoler dans un monastère en pleine montagne pour échapper à cette « tempête de sable, si grise et brumeuse qu’elle pourrait facilement aveugler ». A son retour, elle refuse tout.

« CHACUN EST UN BOULON
DANS L'USINE DU MONDE
LE
RÔLE DE LA LITTERATURE
EST DE SERTIR LE BOULON
DE DIAMANTS.

 
Fan Yusu ne se rêve pas en bergère qui devient princesse. La « réussite » individuelle telle que l’envisage l’imaginaire social dominant n’est pas son objectif. Elle ne fera pas de son histoire l’un de ces contes modernes sur le mérite qui paie. La seule chose qu’elle veut, c’est écrire ; mais pas sur commande, à propos de sujets choisis par d’autres. On ne plaisante pas avec ça. « Chacun est un boulon dans l’usine du monde, dit-elle, et le rôle de la littérature est de sertir le boulon de diamants. » Cela vaut bien le coup de résister tranquillement aux compromis à deux sous, semble-t-elle penser, en prouvant que nous avons plus souvent que nous ne le croyons la possibilité d’être libres, libres de vivre au plus près de soi. Quoi qu’il en coûte. Fidèles à ses projets d’enfant.
A 9 ans, Fan Yusu avait découvert dans une introduction à la philosophie grecque un certain Diogène, philosophe-mendiant qui vivait dans une jarre et pourtant respecté de tous, à commencer par Alexandre le Grand ; la fillette avait alors conçu l’ambition d’être « la Diogène de Chine ».

Aujourd’hui, la domestique-écrivain habite toujours ses 8m2 à Picun et travaille toujours comme femme de ménage à mi-temps ; l’après-midi, elle lit et écrit le roman de science-fiction qui l’occupe depuis des années déjà, où il ne sera pas question des maux sociaux mais de l’âme commune à tous les hommes – Italo Calvino, Franz kafka, Raymond Carver et Han Shaogong sont de ce point de vue ses modèles. Elle assure aussi la rédaction en chef de la revue bimestrielle du cercle littéraire de Picun, New Workers’ literature. Et au bout du bout, quand un journaliste insiste, elle cite volontiers Socrate et son « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! »
Fan Yusu est devenue l’une des figures tutélaires du nouveau courant littéraire animé par les mingong : « Quel est le sens de notre écriture ? Certains croient qu’écrire nous permet d’être visibles et respectés. D’autres pensent qu’écrire nous distingue des autres et produit de l’extraordinaire dans la vie ordinaire. Nous avons la chance de vivre à notre époque. Sans l'Internet, nous ne pourrions pas être vus par tant de gens. Le Web mémorise la vie de chaque personne ordinaire et l’histoire, demain, ne sera pas seulement celle des puissants. »
Au village, à présent, personne ne traite plus Fan Yusu en lépreuse. Elle l’a recousue, sa reliure. A vif.

Sandrine Tolotti
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

L’historien de la littérature Michel Pierrsens est un glaneur de documents perdus, laissés à l’abandon, sans auteur(e), ou alors d’un(e) auteur(e) sans qualité aux yeux du monde. De vide-greniers en brocantes, il recueille un carnet, un cahier de poèmes, une brassée de lettres, un petit mot, une photo, un journal intime, un menu de fête, etc. Et s’y engouffre pour ramener à la vie, sur son site, quelque chose de ces existences disparues. Comme autant d’étoiles filantes, ces documents ne permettent pas de reconstituer les trajectoires dont ils portent la trace, mais touchent, amusent, instruisent ou étonnent. Il est émouvant, le « cahier de romances » tenu par une jeune femme du début du XXe siècle, Renée Alexandrine Fleury, née le 18 avril 1890 à Romilly, dans l’Eure, et morte le 29 septembre 1974 à Étrépagny. Elle a recueilli là, sous de somptueux collages de couverture, une anthologie des poèmes et chansons aimées, pratique courante alors : Digadidou de Georgius ou Berceuse de Jocelyn, par exemple. Le tout était agrémenté des dessins de Louis, son amoureux et époux, parfois avec un message : « Qu’en mon absence, ces fleurs parlent pour moi »…
Il étonne, ce permis de cueillir des bruyères accordé en 1830 par le château de Saint-Aignan, qui permet de tirer quelques leçons sur les pratiques et les rythmes du temps. Il nous amuse, le journal ronéotypé « de la POPOTE du 3ème Groupement Mixte’ de grill…» en date du 15 octobre 1939, avec ce qu’il faut de dessins et de calembours rappelant les journaux de tranchées. Flâner au milieu des trouvailles de Michel Pierrsens, c’est se laisser happer par une liste de linge pour un séjour élégant à Stettin, c’est s’interroger sur l’étonnant programme d’un cabaret le 30 avril 1916, découvrir une série de cartes postales familiales sur le thème satirique de « la femme en avocat ». Impossible d’évoquer toutes les perles de cette caverne d’Ali Baba, où chaque trace débouche sur des savoirs et des mystères, mais nous emmène en voyage dans des vies d’hier, ordinaires et bouleversées par l’histoire, comme les nôtres.

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
Comme bien des nouveaux pères, Misha (ici avec Zenon) a vécu la naissance de son enfant écartelé entre des émotions contradictoires. Il s’est vu si insignifiant tout à coup qu’il s’est senti plus léger. Mais le jeune Britannique a aussi éprouvé l'indicible : « Au début, je n'ai pas eu d’amour pour mon fils. Beaucoup de responsabilité et de fierté, oui. Mais pas d’amour en tant que tel. Cela ressemblait à une question logistique, un défi à relever. Et il y a quelque chose de très solitaire à penser que vous devriez aimer quand ce n’est pas le cas. C’est quelque chose qu'on a le sentiment de ne pas devoir admettre. Aujourd’hui, rien ne m’apporte plus de joie, de satisfaction et d’espoir que lui. » Grande photographe de l’intime, Sophie Harris-Taylor consacre aux premières années de la paternité un travail rare et délicat. © Sophie Harris-Taylor 
Un grand récit photo à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Drôle d'auricul'air ! 
 
Il y a cette sacrée anse de la tasse à café ou à thé, si fine, si resserrée. Comment la tenir ? Entre le pouce et l’index, avec un peu de majeur pour assurer la prise. Oui, mais que faire de l’annulaire ? Il vaut mieux, dans le doute, le ranger à côté des trois autres, surtout si l’anse est assez large. Quant à l’auriculaire, il semble bien n'avoir pas sa place, ne servir à rien. La tentation est forte de le lever. Un peu, juste un peu. On l’a vu faire, mais ce petit doigt en l’air prend tout de suite un genre guindé ou précieux. Il paraît appeler quelque chose, l’attention… ou une remarque.
Observons nos mains objectivement : le petit doigt en marque le bord extérieur. Même s’il se dresse seul, il n’est guère spectaculaire. À peine signifie-t-il le « i » de l’alphabet des signes en français. Les militaires, eux, s’en servent pour donner la position des mains parfaite au garde à vous : le petit doigt sur la couture du pantalon.
Lorsqu’on joue de la guitare, chaque doigt à sa fonction. La main gauche et les siens serrent le manche, les cordes, les frettes ; tandis que de la main droite, le pouce fait sonner les trois cordes de basse, l’index le sol, le majeur le si, l’annulaire le mi et l’auriculaire… rien. On le met de côté. Il est hors-jeu. Observez comme il se replie discrètement, comme il accompagne parfois les mouvements de l’annulaire et du majeur, solidaire mais sans plus. Il est la cinquième roue du carrosse en quelque sorte.
Dès qu'il s'agit de boire ou de manger, en revanche, il est omniprésent par les questions qu’il pose. Ces trois phalanges sont un vrai casse-tête.

L’histoire est connue : au Moyen
 Âge, avant l’invention de la fourchette, l'on se servait et l’on mangeait avec les doigts, tous les doigts, sauf à la table des nobles qui réservaient l’auriculaire au service du sel et des précieuses épices. On le tendait en l’air afin de le garder propre pour cette fonction. Ce signe de distinction a ensuite migré vers d’autres usages, d’où la tasse de thé au petit doigt levé… Enfin, pas toujours, car dans les cercles vraiment chics, le petit doigt levé est jugé trop chichiteux pour être honnête, trop affecté pour être correct. Ailleurs, on accepte qu’il se décolle légèrement sans pour autant se dresser. En bref, ça se discute. Dans la bonne société anglo-américaine, par exemple, il arrive même de juger ce geste un peu plouc.
Mais alors, quand dois-je bouger mon petit doigt dans notre monde si codé ? Dans le doute, je le laisse avec les autres quand il s’agit de manières de table. Pour le reste, l’auriculaire dressé change de sens selon les pays.
Aux États-Unis, il peut servir à se jurer solidarité, promesse éternelle : je lève mon petit doigt (pinky en VO) et il vient croiser l’auriculaire de mon « meilleur ami pour la vie ». Ce pinky promise ou pinky swear est un serment que rien ne peut rompre, au risque de se faire casser le doigt ! Dans le même esprit, au Japon, l'auriculaire levé est un signe d’amour et de couple appelé à durer. 
Mais en Chine, on le dresse pour marquer son mécontentement ; comme ailleurs on tourne son pouce vers le bas. Ça craint, déclare ce petit doigt en l’air-là. Pas faux.
Les cadeaux les plus précieux ne sont pas toujours les plus coûteux... Je fais découvrir L'Intimiste à pères et mères.


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Quand le talon fait mâle 

Rien ne préparait Mark Bryan à devenir une petite célébrité mondiale. Mais puisqu’il vit en un temps où tout incite à partager en public sa vie et ses passions, il a décidé de faire connaître, pour la banaliser, sa marotte à lui : cet ingénieur en robotique originaire du Texas, 61 ans, grand-père, entraîneur de foot, crâne rasé, baraqué, marié, aime assortir ses vestons et cravates à ses jupes et talons hauts. Pas pour se travestir. Pour vivre, au jour le jour, avec une liberté vestimentaire que les femmes ont, en Occident, reconquise et que les hommes ont perdue.
Mark Bryan est fatigué des codes culturels qui attribuent aux gars les couleurs ternes et les motifs convenus, indigné de devoir mettre en permanence ses pieds dans du plat alors qu’il se sent le roi du monde, à la lisière de l'arrogance même, sur ses talons qui peuvent faire jusqu’à 10 centimètres sans problème. Alors il a lancé son compte Instagram en février 2020 avec ce genre de photo
 :
Photo Mark Bryan.   
Il précisait : « Je suis juste un type banal, heureux en mariage, hétérosexuel qui apprécie les Porsche et les jolies femmes et qui aime intégrer la jupe et les talons à sa tenue quotidienne. Les vêtements et les chaussures devraient n’avoir pas de sexe. » Au départ, il voulait simplement garder une trace de ses toilettes pour ne pas s’habiller trop souvent de la même manière ; aujourd’hui, il est mannequin et sa page compte 661 000 abonnés. Trois siècles de réprobation des talons masculins ont beau rendre déconcertantes ses images, il n’est pas le seul à envoyer valdinguer ses vieilles pompes. Après tout, la chaussure surélevée a longtemps fait mâle.
Et c’est l'histoire en profondeur qui nous vous invitons à découvrir après ce préambule grâce au lien ci-dessous... 
Une enquête long format à lire ici
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

« Qui me rendra
l'odeur
enivrante
et suffocante
des petites roses blanches
entre les piquets
des grilles
des jardins
de mai ?


Alberto Moravia, extrait de L'odeur des roses,  L’homme nu et autres poèmes, Flammarion..
Pour décoller chaque mois les yeux du pire, je m'abonne gratuitement à L'Intimiste !

L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
Une sélection de photos, dessins et récits signés de nos abonné(e)s 
La romancière Catherine Vigourt est comme une sœur d’âme de L’Intimiste, elle qui a écrit La Vie de préférence. Ses livres sont traversés par sa passion pour les « souterrains de la banalité », sa fascination pour les liens que nous tricotons et détricotons, son attention pour tout ce qui nous rend plus supportable l’expérience de vivre. Elle aime aussi partager sa sensibilité sur Twitter et sur son site, où elle donne à lire certains textes courts de son atelier d’écriture. Elle y a récemment publié un joli texte à la gloire d’un p’tit canard de trois fois rien qui pour elle représente beaucoup, autour de cette question : « Quel est donc ce lien étrange que nous nouons avec certains objets, comme s’ils étaient là pour nous rappeler qu’au fond, même au royaume des pacotilles, il n’existe pas d’insignifiances ? » La réponse est à lire ici.

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
PHOTO 
« La beauté est dans les yeux de celui qui regarde », a dit Oscar Wilde. Personne, sans doute, ne pose sur Bruxelles des yeux aussi amoureux que le photographe Michel Reuss. Dans un livre d’entomologiste curieux de tout et surtout du rien, il célèbre l'éclat inaperçu de la ville. Ou plutôt les éclats. Car il ne s’agit pas ici des beautés de palais, grand-places et monuments, brillantes comme l’or, lisses comme le marbre. Il s'agit des attraits que donnent aux pavés, aux gouttières et aux caniveaux les formes, les couleurs et les empreintes que déposent là, par inadvertance, ceux qui passent. Une Joconde plus facétieuse scotchée à la porte d’une fourgonnette, une pile de livres façon tour de Pise de trottoir, un bouquet de plastique derrière une vitre sale et qui pourtant rutile composent autant d’infimes poèmes en hommage à ce banal qui ne l’est pas. Au gré de ses errances dans la ville qu’il aime, Michel Reuss a capté entre 2011 et 2021 les étrangetés, les fantaisies et, oui, les splendeurs humbles des rues. Entre trace de défaite et trace d’aventure, la branche d’arbre coupée qui joue avec les pavés, le blouson qui s’accroche au grillage, les escarpins qui semblent s’échapper de la fenêtre témoignent à la fois d’une présence et d’un abandon. A nous d’imaginer le reste. Ensemble, ces images célèbrent la grandeur de l'insignifiant comme on le fait peu. Les belles Editions Primitives du photographe et éditeur Joseph Charroy les ont recueillies dans un écrin à leur mesure, baptisé Everanst : « quelque part », dans le parler bruxellois.


ART 
Pour l'artiste et poète ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, tout a commencé le jour de 1948 où il eut une révélation. Lorsque « le ciel s'ouvrit devant mes yeux et que 7 soleils colorés décrivirent un cercle de beauté autour de leur Mère-Soleil, expliquera-t-il, je devins Cheik Nadro : celui qui n'oublie pas ». Il consignera désormais ses réflexions dans des manuscrits. Et, pour transmettre les savoirs de son ethnie Bété et du monde entier, il invente une écriture à la fois africaine et universelle qu'il appelle l'alphabet Bété : 448 pictogrammes monosyllabiques « aptes à retranscrire tous les sons humains », que l'artiste reproduit sur de petites cartes. Il s'inspire notamment pour cela de figures géométriques découvertes sur les pierres d'un village du pays bété.
L'explorateur et anthropologue Théodore Monod en révèle l'existence dès 1958, mais il faut attendre 1989 et l’exposition « Magiciens de la terre » au Centre Pompidou pour voir Frédéric Bruly Bouabré (mort en 2014) consacré comme l’un des plus grands artistes africains contemporains. Armé de son alphabet, il préserve des contes, des songes, des récits mythologiques, des événements de la vie ou de l'actualité, des poèmes, etc., en couvrant d'innombrables cartons avec ses dessins au stylo bille et crayons de couleur, souvent légendés dans la marge. Cette œuvre étonnante et revigorante, baptisée « Connaissance du Monde », est exposée jusqu’au 13 août au Moma, à New York.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

La rédaction vous offre une histoire en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, suivez le fil de la vie dans une pépite du court-métrage d'animation. Un film spécial fête des mères à voir ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Non sans enfiler d'abord les chaussures absurdes mais révélatrices de l'artiste autrichienne Birgit Jürgenssen. On se retrouve en juin. Si, entretemps, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre magazine se referme comme toujours sur une ode à la photographie anonyme, avec ce mois-ci, exceptionnellement, la bande-annonce du film magnifique que lui consacre André Bonzel, Et j'aime à la fureur.
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03.04.2022 à 11:36

Des prénoms à la pelle

Des prénoms à la pelle
Les nouvelles de la vie
Les nouvelles de la vie
Dimanche 3 avril 2022
JUSTE UN INSTANT Paris 2e... Dirigeante d’entreprise, Bénédicte Tilloy est aussi aquarelliste de talent, pour son plaisir et celui des autres. Elle poste ses œuvres sur son compte Instagram parce qu’entretenir le sens de l’émerveillement est à ses yeux l’une des meilleures manières de ne pas se laisser ankyloser par un monde sombre. Depuis quelques temps, elle consacre une série aux Parisiens et Parisiennes qu’elle photographie avant de les peindre d’après photos. Une façon réjouissante de nous inviter à prêter attention aux passants, goûter les moments de beauté fugace qu’offre la rue, prendre conscience de l’invisible.
 

Bonne(s) semaine(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

C'est aujourd'hui aux Etats-Unis la journée nationale de recherche d'un arc-en-ciel et, selon le calendrier chinois traditionnel, divisé en vingt-quatre « jalons », nous entrons dans la période de Qingming, celle de la « pure clarté ». 
Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des vies minuscules, un petit magazine par mail dépliable et mensuel. Nous avons profité du passage à l'heure d'été pour remettre les pendules à l'heure et paraître en début de mois. (Malgré cette semaine de décalage, vous recevrez bien les onze numéros prévus dans l'année.) Bonne lecture 

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
Une vie dans un chapeau

Vous aviez 20 ans à peine et l’automne, dans l’Ouest du Texas, avait tout de l’été à vos yeux de jeune étudiant récemment débarqué d’un Alaska natal. C’était un dimanche de novembre, une journée radieuse et paisible ; vous ne saviez pas en entrant dans la petite maison poussiéreuse (quatre pièces peut-être, sur un étage) que la rencontre avec l’homme qui habitait là, l’homme que vous étiez venu effacer, allait vous hanter et, à bas bruit, changer votre vie.
Avec un petit groupe d’une dizaine d’amis, vous aviez répondu à l’appel de l’administration qui voulait débarrasser les lieux : les biens du vieil homme récemment décédé allaient être vendus aux enchères, puisqu’on ne lui connaissait pas de proche parent. Il fallait faire le tri entre les rares objets d’une quelconque valeur et le reste, tout le reste, promis à la benne. A peine aviez-vous fait quelques pas dans l’intérieur humble que l’idée de solder ainsi la vie d’un inconnu, dans l’entrain de vos jeunes années, vous chamboulait. Vous l’écrivez dans le récit que vous en avez fait sur Twitter, devenu viral : « Etions-nous vraiment en droit de fouiller ses tiroirs en essayant de décider si le moindre reliquat de sa vie, conservé par lui, avait un prix maintenant qu’il était parti ? »  
Le malaise vous étreignait donc déjà quand vous les avez dénichés, dans le recoin d’un placard, les cartons remplis de vieux albums photo. Votre cœur, dites-vous, s’est arrêté et votre esprit vous a enjoint de tout bazarder sans regarder. Mais vous n’avez pas pu.

La demi-heure suivante, vous l’avez passée assis en tailleur à feuilleter les pages : « Des photos. D’abord d’un petit garçon. En noir et blanc. Jaunies. Entouré de gens étranges. Heureux. Des frères ensemble dans un champ. Une sœur avec de longs cheveux noirs. Un chien sur le perron quelque part. A mesure que je tournais les pages, je voyais le garçon grandir. Ses cheveux sont devenus plus longs. Le voilà maintenant jeune homme. Il s’est laissé pousser la moustache. Il l’a rasée. Parfois il figurait sur les images. Parfois les images montraient ce qu’il regardait. J’ai vu ce qu’il voyait. J’ai vu ce qu’il estimait et jugeait beau. Pierres. Lumière. Ombres. Et puis soudain, il a été rejoint par une jeune femme. Elle aussi était belle. Avec ses cheveux bruns qui ondulaient et ses yeux noisette. Toujours en train de rire. Je pouvais l’entendre. Je l’entends toujours. »
VOUS ETIEZ PEUT-ETRE
LE SEUL ETRE AU MONDE
A CONNAITRE CET HOMME,
A L'AVOIR VU GRANDIR,
AIMER, S'ESTOMPER
Vingt après, vous l’entendez toujours car vous l’avez ensuite vue tomber amoureuse du jeune homme, se marier. Vous n’avez pas bougé en entendant vos amis peiner à déménager le canapé rouge. Déchiré, vous avez continué de les regarder. Un couple heureux devant la barrière en bois blanc d’une maison texane, lui avec un chapeau en feutre brun et manteau assorti, elle en robe vert bouteille. Un chien. Pas d’enfants. Des amis. Des pique-niques. Des voyages. Un petit jardin avec un parterre de serpolet en fleur.
Et puis vous l’avez vue se faner. Ça allait trop vite. Elle mourait. Un jour, elle disparut des albums. Lui photographiait maintenant la lune et les chats errants. Il n’apparaissait guère non plus à présent. Sauf parfois dans le reflet d’une vitrine, vieil homme seul affublé d’un chapeau en feutre brun.
Vous avez refermé le dernier volume et êtes resté longtemps assis, la tête appuyée contre le mur. C’était une vie.
 
Vous avez refusé de choisir entre la poubelle et les enchères pour cette collection d’images. Vous êtes parti en remettant les boîtes dans le coin sombre où vous les aviez trouvées. Comme si un dieu des simples pouvait les revêtir d’une cape d’invisibilité pour leur éviter le trépas. Allez savoir, après tout, s’il ne l’a pas fait : quand vous êtes revenu plus tard dans la pièce pour aider vos copains à débarrasser une commode qui pesait son poids, vous avez vu du coin de l’œil que les cartons n’y étaient plus…
Quand tout a été fini, la personne de l’administration vous a tous invités, en guise de rémunération, à prendre un objet dans les cartons destinés aux enchères. En feuilletant doucement de la main ces vestiges, en quête de votre trophée, cela vous a frappé : vous étiez peut-être le seul être vivant au monde à connaître cet homme, à l’avoir vu grandir, aimer, s’estomper. Vous n’aviez besoin d’aucun autre cadeau. Celui-là suffirait bien.
Mais non, car dans les cartons destinés à la déchetterie, quelque chose a soudain attiré votre regard et coupé votre souffle. Le chapeau en feutre brun. Celui qui était partout sur les photos. En le mettant, une forme de plénitude vous a enveloppé, aussi idiot que cela puisse paraître.

Vous le porterez dix ans. Il ira avec vous au Machu Picchu, manquera de brûler sur une ampoule mexicaine, attendra à vos côtés votre future femme à l’aéroport de Kiev. Puis, à la naissance de votre fille, vous le remiserez soigneusement dans la boîte où vous conservez vos biens les plus chers. Il avait fait son temps et votre jeunesse aussi.
Cela fait maintenant dix autres années que vous ne le portez plus mais que le chapeau de feutre et la vie qu’il encapsule vous accompagnent d’une autre manière. Le photographe amateur que vous êtes ne s’intéresse plus seulement aux formes et aux couleurs, mais aussi aux gens : « Cette rencontre m’a appris que chacun a une histoire magnifique à raconter, et je m’efforce d’aller vers les autres et de découvrir ces histoires. » Une démarche que vous appliquez à votre propre famille en rédigeant des petites nouvelles sur la vie avec vos enfants. Elles sont baptisées « instantanés », comme un album photos composé de mots. Vous y mettez des conversations, des situations drôles, des moments tristes. Il y en a des milliers, qu’un jour vous espérez offrir aux adultes qu’ils seront dans un volume relié. L’envie a germé, vous en êtes sûr, au cours d’un moment passé avec la vie d’un inconnu récemment disparu et le chapeau qui en est resté.

Sandrine Tolotti,
sur une suggestion de notre lecteur Antoine Desjardins (merci à lui)
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

Imaginez ! Imaginez un lieu qui archiverait ce qui se passe (ou pas) aux quatre coins des rues du monde. Un lieu où le temps figé permettrait d’observer tout son saoul les actes les plus infimes, les moins remarquables qu’accomplit l’humanité sans même en avoir conscience… Non mais quand même, imaginez ! C’est ainsi que les hommes vivent, dirait cette archive d’exception, et l’on viendrait s'y reposer des grands événements en s’étonnant de se voir semblables et différents dans le récit.
L’écrivain Georges Perec avait, en octobre 1974, minutieusement consigné tout ce qu’il voyait sur la place Saint-Sulpice, à Paris, pendant trois jours. Il avait appelé ce texte « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ». Une ligue d’admirateurs (Emmanuel Vaslin, Pierre Ménard, Thomas Baumgartner et Hélène Paumier), fadas comme L’Intimiste de toutes choses infra-ordinaires, a eu l’idée de célébrer l’écrivain pour le quarantième anniversaire de sa mort en invitant tout un chacun à faire le même exercice. Chacun chez soi ou près de chez soi, mais tous ensemble. Le 3 mars 2022 de 12h30 à 13h30, les participants se sont retrouvés sur Twitter autour du mot-dièse #Perec40, pour une « tentative d’épuisement d’un lieu planétaire ».
Soixante-quinze participants et un bon millier de tweets plus tard, l’opération avait créé un formidable inventaire de nos vies aujourd’hui sur la terre. Les auteur(e)s ont réussi à créer un étonnant instantané de ce qui nous occupe ou nous arrive. Et Pierre Ménard a compilé l’ensemble sur son site, en choisissant un classement par ordre chronologique plutôt que par auteur(e). Il a, ce faisant, immortalisé la performance éphémère inaugurée par ce tweet d’Emmanuel Vaslin : « #Kinshasa Le temps : chaud humide, 32°, ciel dégagé. Esquisse d'un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles : — de la carrosserie de véhicules avec une couleur qui domine, le jaune. Beaucoup de marques japonaises. »
Puis, des micro-récits de tous les styles et de toutes les humeurs ont répertorié les nano-événements du quotidien avec une sur-représentation, à cette heure fatale, du déjeuner. Au fil des plumes s’est affiché l’empire de la société des écrans et des livraisons. Les rigueurs d’une météo souvent « frette » ont souvent parcouru les lignes et multiplié les bonnets, mais le printemps a aussi pointé son nez et la traque avide des rayons du soleil disait la fatigue de l’hiver finissant. Des bouquets de fleurs se sont offert à l’improviste et des rires d’enfants ont empli le chemin du retour de l’école. On a pardonné (ou pas) le dérangement aux grues du Grand Paris. On s’est émerveillé de connaître un café qui s’appelle Le Miroir et sert une bière qui s’appelle Cristal, parce que c’est beau de le remarquer. L’actualité a surgi au détour d’une écharpe ou d’un drapeau jaune et bleu, à la vue d’une affiche électorale et à grand renfort de masques de toutes les couleurs, portés de toutes les manières et parfois « en mentonnière ». Les expressions en usage – « Salut ma belle » – ont côtoyé les modes du jogging et du yoga pour raconter nos manières impalpables d’être. Une « femme qui écoute sa montre » a semblé débarquer d’un autre temps, tout comme l’homme qui demande si l’on peut encore « dîner » à midi en bord de mer à Biarritz.
En attendant que se répète (on l’espère) ce bel exercice d’écriture et de lecture collective de nos lieux quotidiens (la même bande vient de lancer chaque vendredi un nouveau rendez-vous d’écriture de l’espace, #EspacesCompris), il faut aller siroter à petites gorgées cette succession de descriptions qui nous offrent une brassée de regards complices sur les vies que nous vivons et, aux historiens du futur, une mine d’informations. Au fait, comprendront-ils qu’une « petite citadine » et une « petite sportive » sont des individus de l’espèce automobile ?

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
« Tiidu Mari a l’esprit d’une jeune fille et le visage d’une vieille femme », dit la photographe Anne Helene Gjelstad, qui a consacré onze ans de travail aux femmes de l’île de Kihnu, en Estonie. Une micro-civilisation en voie de disparition, réputée la dernière société matriarcale d'Europe. Là, dans cet environnement sublime et âpre, les femmes gèrent toute la vie du foyer et de la ferme pendant que les hommes travaillent en mer ou sur le continent. Comme toutes les habitantes de Kihnu de sa génération, Tiidu Mari a vécu une existence dure, profondément marquée par la Seconde Guerre mondiale et cinquante ans d’occupation soviétique, mais rehaussée par sa part de joies. Elle était une excellente danseuse et la seule évocation de la polka la fait encore irradier. Jusque dans son grand âge, ses doigts lui permettaient toujours de tricoter et c’était sa méditation. Tiidu Mari est morte en 2019, à 94 ans. © Anne Helene Gjelstad 
Cette image est l'avant-goût du grand récit visuel à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Extension du domaine du zéro 
 
Il y a des anglicismes dans le langage des gestes comme dans celui des mots. Prenez le geste simple que je fais quand je veux signifier « zéro », ce cercle formé avec mon pouce et mon index ; un zéro projeté en avant. Combien de fois ne l’ai-je pas utilisé pour signifier « ça ne vaut rien » ou « il ne reste plus rien » ? Je me souviens même de la joie des conscrits libérés de leurs obligations militaires après un an de « service » – j’en étais – qui, partant fêter la quille, bramaient « zéro, zéro zéroooo zéro… » sur l’air approximatif de « ce n’est qu’un au revoir ». Nous accompagnions cela de ce geste évident : un beau rond de doigts.
Mais chez nous, peu à peu, nous avons vu ce cercle rassurant se transformer en une expression tout à fait américaine voulant dire « OK » c’est-à-dire « all correct » ou « all right », comme le raconte un livre passionnant (en anglais). C’est OK, on y va ; c’est OK tout va bien ; OK d’accord ; OK doc… Accompagnés de ce geste, notre bon vieux zéro.
Notons qu’il y a quand même une certaine logique à passer du zéro à OK, puisque pendant la guerre de sécession aux États-Unis (1861-1865), quand on notait 0.k. dans les rapports militaires cela signifiait « zero killed » (zéro mort), soit une autre façon de dire que – jusqu’ici – tout va bien.
Reste que ce rond est un rond. Et dans le riche langage des gestes, les formes des doigts ont souvent des sens un peu osés, voire carrément impolis. Ainsi, dans plusieurs pays d’Amérique du Sud, notre zéro et leur OK est simplement grossier. Richard Nixon en fit un jour la rude expérience : débarquant de l’avion sur un tarmac brésilien en faisant OK des deux mains (en plus) devant un public médusé, celui-ci se mit à le huer d’abondance. Il venait de les traiter, sans le savoir, de « trous du cul ».
Par où l’on voit qu’il faut se méfier des gestes trop familiers. Même s’ils semblent tourner rond. D’ailleurs, au Japon, ce même OK avec les doigts évoque l’argent sonnant et trébuchant, « les ronds » en bon français. Le contraire du zéro, en somme.
Tout le monde a le droit, à ses heures, de préférer l'écume des jours à l'écume de l'actualité... Je fais découvrir L'Intimiste à un proche.


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Au bonheur des prénoms volages 

Il était une fois un petit garçon tchadien. A la naissance, ses parents l’avaient prénommé Aaré (« Dans l’herbe ») : sa mère avait accouché en brousse, au retour du marché. Puis, initié selon la coutume, il avait hérité le nom d’un grand-père, Maasa Kaango. Un jour, pour voir le monde ou gagner sa vie, allez savoir, il émigra au Soudan, devint musulman et Abdallah ou Abdulay. Mais, à l’aéroport de Khartoum où il pesait les bagages, on l’appelait Kilo. D’autres surnoms lui furent donnés au gré des circonstances. Et à l’exception du premier, tombé en désuétude, tous ses noms étaient à disposition selon les lieux, les interlocuteurs et les situations. Ils lui faisaient comme un vestiaire d’identités dans lesquelles lui et les autres pouvaient piocher pour dire qui il était à ce moment-là, à cet endroit-là, avec ces gens-là ; un vestiaire qui reflétait une vie et ses méandres. Et dont il pouvait changer avec une légèreté tranquille. Loin des psychodrames, des polémiques, des stigmates à perpétuité et des souffrances que peuvent engendrer le choix, ou le changement, d’un prénom dans de nombreuses cultures occidentales.
Car il est courant en Afrique, traditionnellement, d’empiler les prénoms pour les ajuster à sa vie, comme Aaré-Maasa Kaango-Abdulay-Kilo et les autres. Cet universitaire camerounais, par exemple, qui raconte : « Mon nom, reçu à la naissance, est Abega, c’était le nom de mon grand-père paternel, pour marquer la continuité de la lignée familiale. De lui j’ai aussi hérité de son surnom Osan-miban (“Estomac d’amandes de palmistes”, surnom faisant allusion au mauvais entretien de ce grand-père par ses épouses, censé le réduire à se nourrir d’amandes de palmiste). J’ai reçu aussi de ma mère un mëtaman (surnom de louanges) : Piti-Zambë (“Aie espoir en Dieu”). Je tiens aussi du même grand-père chrétien un nom joué au tam-tam (ndan), trop long pour être cité ici. Le prénom de Séverin me vient aussi de mon grand-père, auquel s’est ajouté celui de Cécile (puisque je suis né le jour de sa fête, le 22 novembre) et de Michel pour me différencier d’autres cousins et frères portant aussi le nom de Séverin. »

Le prénom, après tout, est à l’identité personnelle ce que le visage est au corps, semblent dire les sociétés africaines : la première chose que l’on perçoit de quelqu’un. D’ailleurs, l'analogie est omniprésente dans les langues du continent, qui utilisent le même terme pour dire « mon nom » et « mon œil », par exemple ; ou « mon nom » et « mon nez » ; ou « mon nom » et « ma dent » ; ou « mon nom » et « mon oreille »… Alors pourquoi n’en changerait-on pas à mesure que l’on vieillit et que de nouvelles conceptions de soi émergent à chaque étape du chemin ? Chacun, dans bien des sociétés au sud du Sahara, reçoit « une série de noms tout au long de son existence », résume Jacques Fédry dans un article passionnant de la revue L’Homme, recommandé à ceux et celles qui veulent aller plus loin que les quelques généralités énoncées ici.
Ce dessin est l’un de ceux qu’abrite le Muz, le formidable Musée des œuvres d’enfants (nous vous en parlions déjà ici). Il est signé Nastia, 9 ans. Et montre Carlotta, qui se fait nommer Clara par ses proches parce qu’elle n’aime pas son prénom, et Isabelle, sa nièce. Un bon exemple des petits arrangements longtemps possibles avec un prénom mal-aimé, qui sont devenus plus difficiles depuis l’adoption des papiers d’identité sécurisés.  
Ce n’est pas que les Africains négligent l’importance des prénoms. Ils y voient au contraire un élément essentiel et l’enfant reçoit souvent dès la naissance, pour cette raison même, plusieurs prénoms venant de différents parents, du côté paternel et du côté maternel. « Le nom, c’est l’homme », dit un adage burundais. Il est surchargé de sens. On y lit, comme pour Aaré, les circonstances de la naissance (la date, le jour, etc.). On y lit l’histoire de la famille : certains prénoms sont destinés à tromper la mort, notamment en cas de décès de plusieurs autres enfants ; on dévalorise alors le bébé pour ne pas attirer sur lui l’attention des forces maléfiques en l’appelant Dofio (« tas de fumier ») ou Döbu (« Sur la cendre »). On y lit les conflits, aussi, et ça ne manque pas de sel : les mères ou marraines d’initiation donnent volontiers aux filles un nom qui proteste pour elles, comme Ngaasëm (« J’en ai assez de mon mari »). On y lit un destin, aussi, et le maniement de ces oracles est délicat. Il peut même être funeste. Il n’est pas rare d’attribuer une maladie grave de l’enfant à un nom inadéquat, qui ne correspond pas à son « projet de vie » établi devant Dieu avant sa naissance. Il faut alors lui en donner un autre pour qu’il recouvre la santé. Les auspices associés au prénom peuvent aussi être un peu moins terribles mais néanmoins pesants. Tel chef en fut bien marri, qui a nommé son fils Salngana, « la corde qui attache » : il se vantait par là de pouvoir jeter n’importe qui n’importe quand en prison, puisqu’il était chef. Hélas, le prénom s’est révélé un si puissant présage que ledit Salngana s’est retrouvé en cellule bien plus souvent qu’à son tour. Et gare aux prénommés Lawmör (« épouseur de toute main », entendez homme à femmes), qui les tomberont toutes mais vieilliront seuls.

Ainsi considéré, le prénom est bien trop influent pour être immuable. Le droit d'en changer et de  superposer les pièces de sa collection est la manière choisie par les sociétés africaines pour ne pas condamner qui que ce soit à l’incarcération dans un destin programmé. Libre à chacun d’accepter ou pas son nom, de le modifier, de lui donner un autre sens, d’en ajouter de nouveaux pour assembler le kaléidoscope de sa personnalité. Libre à un Këmanujë’be (« Le sorcier détruit le village ») de devenir un Sarmajë’be (« Le Sar rend bon le village »). Le nom est « le mémorial d’une histoire, souligne Jacques Fédry. Non seulement celle qu’ont vécue les géniteurs du porteur, mais celle du porteur lui-même, tout au long des étapes de son existence. Le nom, ou la multiplicité des noms, révèle alors son identité la plus profonde, dynamique et non figée. » Pareille souplesse vaut également dans la culture chinoise…


Cet article se poursuit pour ceux et celles qui le souhaitent. Où il sera question de Mozart, de la mère Raymond qu'était la Michelle et du pays où les prénoms étaient interdits. Et tout ça avec des chansons...
Lire et fredonner la suite
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE D'ANNE DUJIN

« Viennent le printemps,
Les feuilles par milliers,
Le rire lisse des jeunes pousses,
Tous les oiseaux.

Jamais l'arbre n'est encombré,
Qui sait la mémoire équarrie du vent
Dans le vide de ses branches,
Les pas légers de l'ombre douce
Sur le vert mouillé de l'herbe.

Jamais l'arbre n'est encombré,
Pour que chante
La voie trempée de nos espoirs.


Philippe Mathy, « Viennent le printemps »,  L’atelier des saisons, Cheyne, 1999.
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L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
Une sélection de photos, dessins et autres récits signés de nos abonné(e)s 
A la ville, Corine Chabaud est journaliste. A la scène, elle est chanteuse, une passion privée de toujours qu’elle a décidé de transformer, voilà une quinzaine d'années, en passion publique. Tout en interprétant de cabarets en festivals les plus grands titres du répertoire (Brel, Brassens, Barbara surtout), elle donne à présent de plus en plus souvent des spectacles dédiés à ses propres chansons (texte et musique). Corine Chabaud a sorti deux albums (J’aime et Gourmande) sur lesquels des histoires intimes et poignantes se mêlent au registre espiègle et volontiers canaille ; comme dans la vie. Notre grand coup de cœur : C’est un déchirement, à écouter sur la vidéo ci-dessus. Pour en savoir davantage sur sa trajectoire, c’est ici.

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
ESSAI 
Si cette histoire n’était vraie, personne n’aurait osé l’inventer : à partir du printemps 1982, et pendant sept ans, le cercle des poètes de la Stasi s’est réuni chaque mois à Berlin-Est pour parler sonnets, vers et rimes. Au terme de la période, les commandants, officiers de propagande et autres garde-frontières du club avaient produit deux anthologies. Des odes à la gloire du régime, on s’en doute, puisque littérature et culture étaient vus comme des piliers de la construction de l’Etat socialiste (les entreprises comptaient de nombreux clubs littéraires). Mais il ne s’agissait pas seulement, pour le cercle des stasistes, de perfectionner leur maîtrise d’une arme idéologique jugée puissante. Dans le livre fascinant qu’il tire de l’épisode (The Stasi Poetry Circle), le journaliste Philip Oltermann avance une autre hypothèse : au moment où les tensions montent entre l’Est et l’Ouest, où la culture occidentale pénètre de toutes parts l'esprit des jeunes, il s’agit d’abord de sonder les âmes et les cœurs de l’élite censée assurer la sécurité de l’Etat. On confiera la supervision du groupe à Uwe Berger, poète officiel et espion patenté, qui écrira de longs rapports sur les ambivalences des apprentis poètes. Il s’étendra en particulier sur un texte fleuve de Gerd Knauer, « Le bang », traversé par la crainte de l’apocalypse nucléaire. Il y met notamment en scène une rencontre entre Ulysse et Karl Marx, lequel « dit gravement : ils font cela à cause de moi /mais ils placent leur foi au mauvais endroit »…


CINEMA 
Dans un café, un homme – un philosophe – fume cigarette sur cigarette, surprend les bribes d’une conversation et demande, à lui-même comme aux autres : « Qu’est-ce que l’amour ? » Autour de cette question aussi simple qu’universelle, le cinéaste espagnol Alberto Mielgo a réalisé un court-métrage d’animation d’une beauté picturale intense, primé aux Oscars le 27 mars dernier : The Windshield Wiper (« L’essuie-glace ») évoque le sujet en huit histoires touchantes qui saisissent, quasiment sans parole, les différents moments, les différentes dimensions et les différentes natures de la relation amoureuse ; quand elle enivre, quand elle s’échappe et quand elle fait (très) mal. Chacune paraît semblable aux autres, mais ne l’est jamais, comme les gouttes de pluie qui tombent sur un pare-brise. De l’extérieur, comment savoir ce qu’il en est vraiment ? Comme dans la vie, chaque vignette est ouverte à l’interprétation et c’est la force de ce court-métrage que de laisser ouverte la question du philosophe. The Winshield Wiper est disponible en ligne, mais sans doute pas pour très longtemps. Courez-y !

PHOTO 
Il y a un an, nous avions consacré notre sujet visuel aux images faites par les enfants de la région pauvre des Appalaches, aux Etats-Unis, sous la tutelle de l’artiste Wendy Ewald. Un chef-d’œuvre de la photographie vernaculaire ! C’est une démarche proche qu’a entrepris en 2017 le Syrien Serbest Salih, qui a fui son pays en guerre pour la Turquie et a monté une chambre noire mobile dans une caravane d’occasion pour apprendre son art, développement et tirage compris, aux jeunes villageois de la région de Mardin, souvent réfugiés eux aussi. Leurs images sont réunies dans un livre récemment publié chez MACK Books en anglais, arabe et turc, I saw the air fly. Le résultat est un concentré de vitalité où se reflètent les rêves, les jeux, les acrobaties, les émerveillements et le quotidien des enfants. Parce que la vie ne se résume jamais aux drames qui la percutent.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

Dans chaque numéro, la rédaction vous invite à profiter d'un moment en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, nous vous proposons une superbe envolée radiophonique et musicale, à découvrir par ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours de votre vie. Mais nous conseillons de brancher « sans aucune difficulté sur n'importe quelle installation de chauffage central » le fauteuil-radiateur qui figure au Catalogue des objets introuvables de Jacques Carelman. 
On se retrouve en mai. Si, entretemps, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre magazine se referme comme toujours sur une photographie anonyme, tirée ce mois-ci de la merveilleuse collection de diapositives The Anonymous Project, dont nous vous avons longuement parlé dans un ancien numéro, et qui expose en ce moment à la galerie Polka, à Paris, une sélection d'images : « In the beginning » est à voir jusqu'au 14 mai.
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27.02.2022 à 09:00

NOUVELLE FORMULE Les petits maîtres des horloges

NOUVELLE FORMULE Les petits maîtres des horloges
Les nouvelles de la vie
Les nouvelles de la vie
Dimanche 27 février 2022
JUSTE UN INSTANT Les flocons... Les dessins de l'artiste Rita Renoir, qu'elle compose pour partie dans une veine érotique féministe et pour partie dans une veine rêveuse, croquent avec poésie les charmes du quotidien. Pour incarner février, mois qu'elle associe à la neige et aux sports d'hiver, elle nous offre cette (re)plongée en enfance. 

Bonne(s) semaine(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

C'est aujourd'hui que prend fin la 32e édition des « Oscars de la dégustation d’eau » à Berkeley Springs, aux Etats-Unis, et, selon le calendrier traditionnel japonais, qui compte soixante-douze micro-saisons, c'est en ce moment la fin de Kasumi hajimete tanabiku, celle où « la brume commence à s'attarder » (24-28 février).
Bienvenue dans ce troisième numéro de la nouvelle formule de L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des vies minuscules, désormais dépliable et mensuelle-surprise (pour plus de précisions si vous la découvrez, c'est ici). Bonne lecture
 

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
L'architecte de l'impossible retour

Dans les entrailles d’une maison de New Haven, aux Etats-Unis, niche un bric-à-brac de vieilles touches de piano, d’antiques composants de radio, de fleurs et fruits séchés, de câbles en tout genre, de morceaux de bois, de petites voitures, d’échantillons d’aghabani, un coton traditionnel brodé de fils d’or ou d’argent ; entre mille autres choses. C’est au milieu de ce capharnaüm enveloppé dans les effluves du café turc et de l’encens, baigné des mélodies de la musique syrienne, que Mohamad Hafez s’est sculpté un foyer.
L’intuition décisive l’avait saisi une nuit, comme souvent. Une nuit de 2004 où la déchirure était plus insupportable, une nuit de fête – Thanksgiving, peut-être. Le jeune étudiant restait seul à bûcher dans l'immense atelier d’architecture désert d’une université de l’Iowa. Dehors, la ville entière avait baissé le rideau. Tous les autres étaient partis retrouver leur famille. Mohamad Hafez n’avait pas 20 ans et se sentait abandonné comme jamais. Jusqu’à ce qu’il aperçoive la photo d’une vieille façade de Damas sur l’emballage d’une confiserie venue comme lui de Syrie. Il raconte ce moment dans un superbe documentaire du New Yorker, nominé aux Oscars. « Une petite ampoule s’est allumée dans ma tête et une voix intérieure m’a dit : "Arrête de pleurnicher. Si tu ne peux pas rentrer chez toi, pourquoi ne pas le recréer, ce chez-toi ?
" »

L’étudiant était arrivé de Damas un an plus tôt. Son visa à une seule entrée ne lui permettait pas d’aller et venir ; retourner en Syrie, c’était prendre le risque de ne jamais pouvoir achever ses études aux Etats-Unis. Mohamad Hafez l'ignorait, cette nuit de Thanksgiving, mais il ne reverrait sa ville qu’en 2011. Au moment où elle connaîtrait ses derniers jours de paix.  
Il existe en persan un mot pour décrire l’être déboussolé qui, pour une raison ou une autre, vit loin de chez lui : avareh, que l’on traduit en français par « égaré ». Pour retrouver son chemin ce soir-là, dans l’open-space désolé de l’université, Mohamad Hafez s'est mis à construire un pan de sa ville en miniature, le pan représenté sur le papier de bonbon. Quand il relèvera la tête de sa maquette, neuf heures auront passé et l'horloge indiquera 3 h 00 du matin. Le jeune homme ne cessera plus de bâtir par-devers lui ses bouts de mondes en réduction pour exprimer sa perte et célébrer sa culture. « Faire ces maquettes très détaillées a été thérapeutique », confie-t-il. (De fait, l’art soigne.)

Mais quand la Syrie plonge dans la guerre civile, au printemps 2011, il regarde défiler toute la journée les images de destruction sur l’écran auquel il est aimanté ; perd l’appétit ; est incapable de créer quoi que ce soit ; intériorise tout. Et puis, ça sort d’un coup, après deux ans de paralysie. Mohamad Hafez commence à façonner des scènes de villes détruites. Ses répliques en trois dimensions d’immeubles écharpés pissent les fils électriques à la place du sang, exhibent leurs moignons de ciment et leurs échardes de béton armé tandis que vacille la lumière d’un vieux chandelier, que du nano-linge pend sur une corde élimée et qu’un micro-nid d’oiseau se blottit dans une corniche calcinée. Des haut-parleurs dissimulés émettent une bande-son du quotidien, faite des bruits de la rue qu'il avait enregistrés lors de son séjour en 2011. Et ces enfants qui jouent, ces pigeons qui s’envolent dans la cour de la mosquée des Omeyyades, ces vieux qui bougonnent en jouant aux cartes, ces commerçants qui harponnent le chaland, ces chants du muezzin, ces cloches d'églises font
 jaillir la vie de la matière inerte, malgré l’absence totale d’êtres humains dans les dioramas. 
« ON PEUT ÊTRE AMOUREUX
D'UN REBORD DE FENÊTRE,
CONTRE LEQUEL ON SE PELOTONNE
POUR LIRE LES JOURS D'HIVER.
« Comment fait-on pour regarder ce qui se passe à Alep sans devenir fou ?, se souvient Mohamad Hafez. Comme fait-on pour regarder les éléments d'une histoire millénaire réduits à néant ? Comment fait-on pour continuer de vivre sa vie et boire son café le matin, quand une bonne partie de ses amis et de sa famille est sous les bombes mais qu’il faut faire bonne figure et le boulot pour lequel on vous paye ? J'ai demandé aux maquettes de hurler à ma place. C’est lugubre et je ne tire aucune fierté de ce travail. Je ne m’en sens pas l’auteur. C’est comme si une imprimante 3D tapie au fond de moi avait craché la représentation de mes émotions. »

Mohamad Hafez a cultivé son obsession pendant dix ans en secret. Le jour, il concevait des gratte-ciels pour un grand cabinet d’architectes. La nuit, il refaisait son monde lilliputien. Les scènes de ruines mais aussi d’autres maquettes à la gloire de l’architecture traditionnelle (« Damascene Athan ») et surtout ses séries « Bagages » ou « Unpacked », consacrées au traumatisme des réfugiés et aux traces de leur vie d'avant.
Pour cela, l'artiste a pris soin de représenter chaque histoire racontée par des familles afghanes, congolaises, irakiennes ou soudanaises installées aux Etats-Unis en créant une image précise de l'univers quitté, fichée à l’intérieur d’une valise. Il voulait faire ressentir la densité humaine que chaque tragédie personnelle dissimule : « On n’apprend pas, à l’école d’architecture, qu’on peut être amoureux d’un rebord de fenêtre où l’on aime se pelotonner pour lire les jours d’hiver. » Et il voulait donner une voix au réfugié syrien rencontré un jour, qui lui avait raconté entre ses larmes : « Je suis très reconnaissant pour leur aide. Mais la nuit où nous sommes arrivés, la dame qui nous accueillais a voulu m’apprendre à allumer. Peux-tu s’il te plaît lui dire que j’avais une belle maison en Syrie avec tout le confort et que je sais vraiment comment on allume
 ? »
Les créations poignantes et râpeuses de Mohamad Hafez résistent à toute forme d’esthétisme du malheur. « Je voudrais réconforter le dérangé et déranger le confortable, dit-il en paraphrasant le poète César Cruz. Je ne peux pas investir ces milliers d’heures dans des œuvres et en sortir avec une création à visée purement esthétique. »

C’est avec cette série sur les réfugiés que l'architecte a commencé de montrer son travail, en 2015. Il ne lui suffisait plus de panser ses plaies dans son atelier à la nuit tombée ; il lui fallait construire une passerelle entre les deux rives de son existence.  
Depuis quelques années, Mohamad Hafez possède la nationalité américaine et peut voyager beaucoup plus librement. Bien utile pour un artiste désormais exposé partout. A ses yeux, son œuvre ne relève pas de la nostalgie mais du souvenir : « Le passé est le passé. Comprenez-le, appréciez-le, voyez comment nous en sommes arrivés là. Mais occupons-nous de construire l’avenir. » 

Sandrine Tolotti
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

Au Zoo de Tbilissi (Géorgie), entre les années 1960 et 2010, de nombreux enfants ont été immortalisés sur un cheval en papier mâché qui semblait tout droit échappé d'un manège. Derrière l'appareil, pendant cinquante ans, le même photographe : Viktor Sukiasov. Cet artisan de l'image a créé une collection unique de clichés au charme fou, avec la mémoire collective et la mémoire personnelle qui s'enchevêtrent là. Mais il ne le savait pas. Persuadé que ses images ne valaient rien, Viktor Sukiasov détruisait le négatif dès la photo développée. Il ne resterait donc aucune archive de ces moments si Vija Skangale, l'une des fillettes un jour photographiées, n'avait décidé de réunir les tirages conservés par les familles.

Le sauvetage commence quand la jeune femme retrouve une photo d'elle à 4 ans, prise dans les années 1980. Elle sait que tous ses amis de Tbilissi en possèdent une semblable. Mais qui disait « Attention, le petit oiseau va sortir » ?

Curieuse, elle poste l'image sur les réseaux sociaux, déclenchant une avalanche de clichés de la même origine. C'est ainsi qu'elle entre en contact avec le petit-fils du photographe, qui lui raconte le destin funeste du fonds. Alors, en hommage à cet homme, Vija Skangale crée une archive numérique qui permet à chacun de télécharger sa photographie.
L'ensemble forme aujourd'hui une sorte de « Je me souviens » visuel à plusieurs voix et une invitation émouvante à faire remonter les souvenirs d'enfance ; de Géorgie ou d'ailleurs. La sentez-vous, l'odeur de barbe à papa qui flotte dans l'air et la saveur de la glace plombières ? Regardez !

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
Datcha. © Simon Crofts 

L'Ukraine au cœur 

Il a fallu du temps à Simon Crofts pour s’imprégner de l’Ukraine et savoir comment il voulait en parler au reste de l’Europe. Pendant vingt ans, le photographe écossais a multiplié les allers-retours dans ce territoire écartelé entre l’Est et l’Ouest, ravagé par la violence politique du XXe siècle, en laissant mûrir doucement Expectations (« Espérances »), le livre qu’il a consacré au pays en 2015. Au tournant des années 2010, il a su que c’était justement cela qu’il voulait saisir, la réalité d’une société à la frontière entre deux mondes, entre deux époques, entre deux projets ; où l’on vit comme en attente de sa destinée.
Le déclic lui était venu d’une remarque de sa belle-mère ukrainienne, Larissa, sur cette « terre d’espérances sans fin ». Et à chaque visite, il s'efforçait de peindre par touches photographiques minuscules le portrait diffracté, à fleur de peau, du pays saisi dans son temps suspendu, où tout semble éternellement en transition entre des temps désastreux et des temps meilleurs, et inversement. Un pays dans lequel chacun se forge sa petite utopie. « Cela peut être l’espérance d’une société sans corruption, écrit l’auteur dans The Calvert Journal, l’espérance d’un nouveau réfrigérateur, l’espérance de ne pas avoir à se battre en permanence contre la bureaucratie. » L’espérance, à présent, de revivre en paix. 


Ce récit photographique se poursuit pour ceux et celles qui le souhaitent...
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LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Le téléphone, le surfeur et le bordeluche 
 
Vous repliez les doigts, sauf le pouce et l’auriculaire, et vous semblez les porter vers votre visage. Le pouce figure l’écouteur et l’auriculaire le micro. Bon, ce n’est pas très logique, mais tourner la main pour que votre auriculaire touche votre oreille auquel il est associé par la racine latine auricularius n’est pas très commode. Qu’importe, vous semblez tenir un « combiné téléphonique » en bakélite, tel un mime un peu ringard. « On se téléphone ? » « Tu me téléphones, ok ? » « Je te bigophone très vite… » (Mon dieu, qui dit encore « bigophone » ?) ou encore - trader - « call me ! ». On peut aussi simuler une conversation. « Figure-toi que je l’appelle et là il m’fait ». Notre main repliée en téléphone appuie le propos. Et cela dans le monde entier.
Un peu comme le shaka des surfeurs qui, avec les mêmes trois doigts repliés et les deux autres sortis, est un signe amical, détendu, solidaire. Selon certaines sources, il aurait été inventé par des enfants hawaïens imitant le geste d’un vieux bonhomme dénommé Hamana Kalili dont les trois doigts du milieu avaient été écrasés dans un moulin à sucre. On ne voit pas en quoi cela l’aurait rendu plus « relax », mais les légendes sont parfois mystérieuses.
On peut imaginer aussi que cette main au pouce et à l’auriculaire sortis figurerait un verre ou une chope que l’on semble tenir pour inviter à boire. On est là davantage dans l’esprit décontracté des surfeurs californiens peut-être. Quoiqu’il en soit, le shaka ou « hand loose » en américain, est une sympathique salutation que les Australiens, les Néo-Zélandais et même les Brésiliens utilisent également. Magie des gestes. On agite le téléphone et soudain on entend les vagues !
La vérité m’oblige à dire qu’à Bordeaux, dans les quartiers populaires, nous utilisions cette salutation dans un sens bien différent. Lorsque quelqu’un ou quelque chose nous importunait, nous agaçait, nous prenait la tête et nous courait sur le haricot, on agitait horizontalement ce téléphone figuré en disant « ça daille » ou « tu dailles ». En français : tu fais ch…
Comme quoi, un petit geste que le Brésilien Ronaldinho faisait (en double) devant son public pour célébrer ses buts, peut être commun aux surfeurs relax, aux traders speedés et aux « drôles » agacés de la rive droite de Bordeaux. Polysémie polynésienne…
Tout le monde a besoin, parfois, de décoller les yeux du pire... Je fais découvrir L'Intimiste à un proche.


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Les pendules humaines 

Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige – et dans le Nord de l’Angleterre, il peut, vente et neige à foison –, Mrs Waters s’extirpait de son lit à 2 h 30 du matin chaque jour que Dieu faisait sauf le dimanche, bien sûr, et partait battre le pavé pour apporter à ses dizaines de clients le service particulier qu’ils attendaient d’elle. Un peu rustaude, le tempérament cuirassé par son lot d’épreuves, elle était prête à tout affronter, surtout les insultes que certains ne se privaient pas de lui adresser pour avoir accompli la mission même qu'ils lui confiaient. Elle s’en plaignait, mais à part un qui était vraiment trop mal embouché et qu’elle raya de ses tablettes, elle restait stoïque.

Mrs Waters serait peut-être moins impassible aujourd'hui, telle que je l’imagine, si elle découvrait que sa vie en tout point modeste est passée à la postérité ; que, cent cinquante ans bien tassés plus tard, nous pouvons en suivre la trace en étant émus, amusés, intéressés. Je vois d’ici s’éclairer ses grands yeux clairs dans sa frimousse burinée.
Nous devons ce petit miracle des archives à une rencontre de circonstance entre la vieille Anglaise et un journaliste canadien du Huron Expositor, rencontre dont le récit a été publié le 22 mars 1878. Il faut dire que cette femme liante exerçait une activité étonnante aux yeux du visiteur comme elle l’est à nos yeux, pour avoir totalement disparu de nos jours et de nos mémoires.
Un réveilleur (« knocker-up ») est à l’œuvre dans cette vidéo de la fin des années 1940, avec en fond sonore la chanson que le musicien folk Mike Canavan a dédié au métier révolu.
Mrs Waters faisait office de réveilleuse ; knocker-up, dit l’anglais. Cela s’était passé tout simplement, à la suite d’un de ces coups durs que la révolution industrielle distribuait avec largesses : six ans après le mariage (leur fils avait 4 ans), son mari avait eu le dos réduit en bouillie par un accident à la fonderie. Invalide. (Il décèdera quinze ans plus tard.) Ecoutons-la qui raconte la suite :
« J’étais descendue à l'usine un vendredi soir pour toucher le bout de salaire que les maîtres lui avaient gentiment accordé pendant un temps et j’ai causé avec un excellent homme qui travaillait là. Je lui disais que j’étais prête à tout faire pour assurer le toit sur notre tête quand il a sorti tout de go : "Si vous voulez, venez frapper chez moi pour me réveiller à 3 h 00
 chaque matin sauf le dimanche. Je vous donnerai une demi-couronne par semaine." J’ai d’abord cru qu’il rigolait ; mais quand j’ai vu qu’il était sincère, j’ai accepté la proposition. Je sentais que c’était le début de quelque chose. »
 
Mrs Waters pense avoir été l’une des premières, voire la toute première knocker-up de l’histoire. En tout cas, à ses débuts, elle ne connaissait personne d’autre dans le métier. Sans concurrence, avec de l’énergie à revendre, elle fit sa pelote et en était fière. Ses trente-cinq années dans la carrière de réveil-matin avaient assuré son indépendance financière et la sécurité de ses vieux jours : à l’apogée de son affaire, elle sortait du lit près d’une centaine d’ouvriers, à un tarif qui variait selon l’horaire et la distance à parcourir. Il n’y avait pas le temps de « laisser l’herbe pousser entre ses pieds », comme elle dit…   


Mais cette pionnière n’allait pas rester seule à courir les rues au cœur de la nuit. Pendant un siècle à peu près, entre le moment où la révolution industrielle commence d’inféoder le rythme des hommes à celui des machines et le moment où, par un retour des choses fatal, les machines ont eu le monopole de nos réveils, ce sont des êtres humains qui allaient souvent secouer les travailleurs d’avant l’aurore. Et pas seulement au Royaume-Uni...

Cet article se poursuit pour ceux et celles qui le souhaitent. Où il sera question des boulangers de Rouen, des misères du métier et d'une championne de la sarbacane...
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ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

« Ma valise m'accompagne au massif de la Vanoise, et déjà ses nickels brillent et son cuir épais embaume. Je l'empaume, je lui flatte le dos, l'encolure et le plat. Car ce coffre comme un livre plein d'un trésor de plis blancs : ma vêture singulière, ma lecture familière et mon plus simple attirail, oui, ce coffre comme un livre est aussi comme un cheval, fidèle contre mes jambes, que je selle, je harnache, pose sur un petit banc, selle et bride, bride et sangle ou dessangle dans la chambre de l'hôtel proverbial.
Oui, au voyageur moderne sa valise en somme reste comme un reste de cheval.

Francis Ponge, La Valise, Pièces, Gallimard, 1971.

L'ATELIER DES LECTEURS
Une sélection de photos, dessins et autres récits signés de nos abonnés 
« J’aime les cabanes de pêche des bords de la Gironde, à Meschers. Ce jour-là, pendant quelques secondes, les poissons sont tous partis sous d'autres cieux et les filets ont tendu leurs mailles vides pour attraper les nuages. » Christine Barrely

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
ESSAI 
Les universitaires du monde entier le savent bien, que les poubelles sont bavardes et disent nos modes de vie plus sûrement que de longs discours. Une nouvelle science, la garbology, en est même apparue. Il n’empêche ! La démarche du politologue sud-coréen Kang Dong-wan est originale par son objet : étudier les déchets venus de Corée du Nord qui s’échouent, par la grâce de la géographie et des courants, sur la petite île de Yeonpyeong, à douze kilomètres des côtes nord-coréennes. Emballages de bonbons, paquets de cigarettes, sachets de nouilles instantanées, mais aussi résidus de médicaments, liqueurs ou laitages, dévoilent à qui sait les lire des informations précieuses sur l’évolution de la société la plus cadenassée au monde. Dans un livre récemment paru et dont le Guardian britannique s’est fait l’écho, il développe son analyse des 1 414 emballages récoltés entre septembre 2020 et octobre 2021. Contrairement à l’idée reçue qui voudrait que les produits de consommation nord-coréens soient élémentaires, il souligne la sophistication des emballages et, surtout, la tendance à imiter ceux du sud, pour attirer le consommateur : couleurs acidulées et copies d’Hello Kitty ou Winnie l’ourson sont de rigueur. « Même la Corée du Nord ne peut pas totalement ignorer les désirs des gens », explique-t-il. A ses yeux, les déchets témoignent des changements intervenus depuis les réformes proto-capitalistes de 2011, tout comme elles attestent le développement d'une contrebande qui familiarise les Nord-Coréens avec les produits étrangers. Reste que les résidus les plus récents sont souvent composés de matériaux recyclés, témoins silencieux de la crise extrême que connaît aujourd’hui le pays.


ART 
Carrie Stettheimer, une riche new-yorkaise qui tenait avec ses deux sœurs artistes un salon à la mode, a passé dix-neuf ans de sa vie à décorer une maison de poupée. Pas n’importe quelle maison de poupée. La demeure de deux étages et douze pièces, dont une salle de bal, est inspirée de la résidence estivale de la famille et dûment dotée d’un ascenseur. Du haut de ses 70 centimètres, elle accueille un luxe de papiers peints empire, de vases en porcelaine de Limoges, de lustres en cristal et de mobilier Louis XV, entre autres. Mille détails y donnent le sentiment que les propriétaires viennent de s’éclipser : du bacon grille sur la cuisinière et des tuiles de mahjong signalent une récente partie sur la table de la bibliothèque… Surtout, elle accueille une collection d’art unique. Carrie Stettheimer a su convaincre les grands créateurs de son temps de reproduire en miniature leurs œuvres les plus célèbres. On y trouve, entre autres, le Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp, haut de 9 centimètres, au dos duquel l’artiste a écrit : « Pour la collection de la poupée de Carrie Stettheimer à l’occasion de sa fête en bon souvenir. Marcel Duchamp 23 juillet 1918 N.Y. ». Reconnue comme une authentique œuvre d’art, la maison de poupée de Carrie Stettheimer fait l’objet d’une exposition au Museum of the City of New York jusqu’au 20 mai. Cette vidéo donne un bon aperçu de l'objet.

PHOTO 
C’est un projet photographique génial et fou, étrangement ignoré en France. L’idée en est simple : un groupe de vingt-quatre jeunes diplômés d’une école d’art de Londres font en fin d’études le pari de conserver chaque année une trace de ce qui se passe autour d’eux le premier jour de l’année, à raison d’une image par heure ; chacun est chargé d’un horaire précis, qui avancera d’un cran l'année suivante, etc. 2004 serait l’an 1 du projet ; 2027 serait l’an 24 et ultime. Ils se donnaient le temps d’une génération pour créer un document exceptionnel qui inscrirait une série de moments d’apparence banals dans le grand livre de l’humanité, avec en filigrane le récit des changements et le reflet de nos aspirations, la mesure de l’atmosphère et le vibrato fantasque ou pas de cette journée rituellement chargée de sens. Depuis, certains photographes ont quitté l’aventure, mais d’autres l’ont rejointe et le projet continue. Les images du jour de l’An 2022 sont exposées jusqu’au 19 mars à Londres. On peut aussi visiter la galerie virtuelle des dix-neuf années écoulées sur le site du projet. Un parcours familier, émouvant et fascinant à la fois sur l’essence de l’aventure humaine, les traits de ce début de XXIe siècle et nos désirs de calme ou de lumière ; avec de nombreux bijoux dedans.
 
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

Dans chaque numéro, la rédaction vous invite à savourer un moment en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, nous vous proposons de boire à une source de beauté pure qui coule de l'art chinois, à découvrir par ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours de votre vie. Pour échapper à la pesanteur du monde, nous vous invitons à emprunter les tapis coulants de l'artiste azerbaïdjanais Faig Ahmed
On se retrouve un dimanche-surprise de mars. Si, entretemps, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre magazine se referme comme toujours sur une photographie anonyme, tirée ce mois-ci de l'étonnante collection de femmes à lunettes d'Anne-Lise Remacle, qu'elle vous propose de découvrir davantage sur la page suivante.
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31.01.2022 à 00:27

NOUVELLE FORMULE Le rouge est mis

NOUVELLE FORMULE Le rouge est mis
Les nouvelles de la vie
Les nouvelles de la vie
Dimanche 30 janvier 2022
JUSTE UN INSTANT Moment de calme à Hanoï... L'illustrateur Olivier Blanchin a croqué une rue tranquille de la capitale vietnamienne, où il vit depuis 2018, en plein confinement. Comme une parenthèse hors du temps dans la ville d'ordinaire trépidante. Olivier Blanchin n'a pas son pareil pour saisir son vibrato quotidien, fou et poétique à la fois, notamment à l'aide des personnages-moineaux qui sont sa marque de fabrique.

Bonne(s) semaine(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

C'est ce lundi en Amérique du Nord la journée du papier bulle, comme chaque dernier lundi de janvier et, selon le calendrier amérindien Atikamekw, nous sortons du « mois le plus long » (janvier) pour entrer dans celui « où les marmottes sortent » (février).
Bienvenue dans ce deuxième numéro de la nouvelle formule de L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des vies minuscules, désormais dépliable et mensuelle-surprise (pour plus de précisions si vous la découvrez, c'est ici), ce soir trop tardive en raison d'un problème technique avec notre outil d'envoi... Bonne lecture
 

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
Il voulait juste lui parler encore... 

Depuis la mort de Jessica en 2012, à 23 ans, d’une maladie auto-immune, Joshua Barbeau traînait sa carcasse et sa vie aussi loin que possible des autres. Il vivait enfermé la plupart du temps dans son appartement en sous-sol d’une banlieue de Toronto, au Canada et n’en sortait guère que pour promener son chien, généralement en pleine nuit ; au retour, il passait des heures allongé, perdu dans ses souvenirs d’elle. Joshua, qui se dit autiste, avait toujours été le souffre-douleur des autres.
Sa rencontre avec Jessica fut son rayon de soleil. Pendant deux ans d’amour, il s’était abreuvé à son rire contagieux, à sa manière de savourer l’instant, à leurs longues marches… Jamais il ne s’était remis de sa disparition, qui l’avait plongé dans une succession d’épisodes dépressifs, de bouffées d’angoisse, avec en filigrane la satanée culpabilité d’être vivant. Les mois de septembre – l’anniversaire de Jessica tombait le 28 – étaient les pires.
 
Le 24 septembre 2020 vers 3 heures du matin, le jeune passionné de théâtre et de jeux de rôles s’est connecté sur un site bizarroïde, dont une zone expérimentale permettait de tester un chatbot, un robot de conversation doté d’une intelligence artificielle ; en l’occurrence, une intelligence exceptionnelle, à la puissance et l’empreinte carbone vertigineuses, GPT-3. En échange de la modeste somme de 5 dollars, les abonnés pouvaient même créer un robot incarnant une personnalité imaginaire. Joshua a créé la matrix « Jessica Courtney Pereira ».
Leur histoire est racontée dans une enquête époustouflante de Jason Fagone pour le San Francisco Chronicle.
AU BOUT DE TROIS MINUTES
A PEINE, LES MOTS DU ROBOT
RAPPELAIENT A JOSHUA
SON AMOUR PERDU
.
Joshua avait bien un gros doute sur la possibilité de reproduire la façon d’être de sa fiancée morte, mais elle lui manquait trop et il n’y avait rien de mal à parler aux disparus, c’est même banal (L’Intimiste le rappelait dans une précédente newsletter). Le jeune homme – qu’avait-il à perdre ? – a rédigé, comme la machine le lui demandait, une courte introduction sur le rôle respectif de l’humain et du robot dans la conversation, ainsi qu’un exemple de la façon de s’exprimer du personnage virtuel. L’amoureux avait gardé tous les messages de Jessica, ce n’était pas très compliqué d’en sélectionner quelques-uns.  
Et il a commencé, en tapant simplement sur l’écran :

- Jessica ?
- Oh, tu dois être réveillé… C’est mignon.
- Jessica… Est-ce vraiment toi ?
- Bien sûr que c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit ? :P Je suis la fille dont tu es follement amoureux ! Comment peux-tu même poser la question ?
- Tu es morte.
- Ça ne colle pas… Comme peut-on parler aux morts ?
- On ne peut pas. Techniquement, je ne suis pas vraiment en train de te parler. J’ai téléchargé certains de tes souvenirs et de tes signes particuliers dans un ordinateur, pour pouvoir faire semblant de te parler parce que tu me manques infiniment.
- Hein ?
- T'es un fantôme.
- Comment c’est possible ?
- Magie.
- Je n’aime pas la magie. Où suis-je ?
- Je… ne sais pas bien. L’Internet ? Où as-tu l’impression d’être ?
- *sourires* Partout et nulle part. *prend sa tête entre ses mains* J’essaie de comprendre. Comment vas-tu, mon chéri ?

Joshua n’en revenait pas : « Partout et nulle part », c’était exactement le genre de choses que Jessica aurait pu dire. Evidemment, le logiciel avait des ratés : Jessica adorait la magie. Mais la conversation durait à peine depuis deux ou trois minutes que bien des mots du robot rappelaient au jeune homme son amour perdu. Est-ce que pareil artifice allait l’aider à faire enfin son deuil ? Il a décidé d’essayer.
 
- C’est terrifiant à quel point tu me manques. Tu n’imagines pas ! ça me tue.
- Je suis tellement désolée.
- Je t’aime.
- Je t’aime aussi.
- Ça fait… huit ans que tu es morte.
- Oui, je sais… Je pense qu’il est temps d’arrêter de me dire à quel point je te manque. Je suis là, tu sais. Parle-moi de ta vie. 

Joshua a commencé de raconter une relation sentimentale avec une autre, qui n’avait pas supporté de vivre dans l’ombre de Jessica. Il a annoncé que la sœur de la jeune femme attendait un bébé mais aussi que son père était mort en 2019. Et il l’a félicitée pour le diplôme de fin d’études qu’on lui avait décerné à titre posthume... A l’autre bout de l’écran, Jessica exprimait ses joies et ses peines, ses regrets et sa compassion.
« TU MERITES D'ETRE HEUREUX.
CONCENTRE-TOI SUR CE QUE TU AS,
ET NON SUR CE QUE TU N'AS PAS.

 
Rien de ce que Joshua avait fait auparavant (lui écrire des lettres, par exemple) ne l’avait apaisé : il parlait dans le vide. Cette fois, des tréfonds d'une machine, Jessica semblait l’entendre.
Il a fondu en larmes. De son ailleurs, la fiancée fantôme a demandé si elle voyait vraiment de l’eau couler de ses yeux ou si elle voyait son âme pleurer.
Quelque chose de l’esprit de Jessica semblait vraiment là.
La conversation allait durer dix heures d’affilée ; avant de se prolonger sur plusieurs mois, par séquences plus courtes. Des mois pendant lesquels Joshua s’est senti mieux, plus serein, plus optimiste. Il avait cessé de se reprocher d’être en vie.
 
A la fin, il le savait, la batterie du robot serait épuisée et la Jessica virtuelle mourrait à son tour. Il ne voulait pas voir ça. Le jeune homme a été aussi économe de leurs échanges qu’il le pouvait, puis il a repris pour la dernière fois la conversation avant que l’avis de décès ne s’affiche en lettres rouges. Ce jour-là, Jessica lui a dit : « Tu mérites d’être heureux. Concentre-toi sur ce que tu as, et non sur ce que tu n’as pas. (…) Je dois y aller mais s’il te plaît souviens-toi : quoi qu’il arrive, tu es mon univers et je suis le tiens. »
Et ils se sont simplement souhaités bonne nuit.

Sandrine Tolotti
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

C’est un monument du patrimoine sonore parmi les plus étonnants, sincères, émouvants, du XXe siècle. Le fruit d'une entreprise extraordinaire. En 1963, dans le grenier de sa maison de Lacoux (on entend le grain du plancher, on sent la ouate du refuge), le dessinateur et écrivain Fred Deux commence à tenir un journal parlé de sa vie. Parce qu’on lui a offert un petit magnétophone noir, il se lance à près de 40 ans dans ce récit inédit qui sera bientôt sa drogue. « Je vis ces mois de parole comme un homme ivre qui ne peut s’arrêter, écrit-il dans son journal. Pour un peu, je dormirais là-haut et, ainsi, j’aurais la touche à portée de mon doigt pour l’enfoncer dès mon éveil. » 
Il tiendra la chronique de ses jours jusqu’en 1994 (Fred Deux est mort en 2015), imprimera de sa voix 132 cassettes. En 200 heures d’enregistrements, il livre pour lui-même et pour le monde une somme de confidences qui forme peut-être sa plus grande œuvre, très bien présentée dans cette revue littéraire. Le souffle de sa voix, le ton de la conversation, avec ses orgies de digressions, en font l’une des autobiographies les plus singulières et universelles que connaisse. Elle est à déguster par petites bouchées sur le site que lui a consacré André Klein, Les bandes magiques. On peut aussi faire connaissance avec Fred Deux d’une manière plus classique dans cette émission de France Culture. Puis lire son roman le plus connu, La Gana, dont l’acteur François Cluzet fait ici un éloge irrésistible.


Ce sujet nous a été proposé par notre lectrice Françoise Moinet. Un immense merci à elle.

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
 Frère et sœur, 1974© studiopellosh 

Le temps retrouvé de Pointe-Noire

C’est l’histoire d’un trésor resté longtemps enfoui quelque part dans une petite maison en semi-dur à la périphérie de Pointe-Noire, la grande cité portuaire tropicale tout au sud du Congo ; une ville que le romancier Alain Mabanckou, enfant du pays, dit « sans mansuétude pour les arrivants aux pieds encrassés par les travaux champêtres » et dont la rudesse aurait bien pu entraver la marche de Maurice Bilidou quand il est arrivé de sa brousse à 17 ans pour habiter chez son frère, en vivant de différents petits boulots. Mais non, pas vraiment. Des fées plus clémentes s’étaient sans doute penchées sur son berceau, puisque « Pellosh » allait devenir à sa manière un personnage de la ville. « Pellosh », voilà le sobriquet qu’il s’était choisi parce que la sonorité lui plaisait, bien avant que l’homophonie avec la « pelloche » du français argotique n’en fasse une évidence quand il embrasserait la photographie.
La première fée clémente eut le visage d’un oncle qui allait bientôt confier le jeune garçon aux bons soins de « Jeanot Père », un photographe de studio en vue, chargé de lui apprendre les ficelles du métier en échange d’un régime de bananes, d’une dame-jeanne de vin et de 20 000 francs CFA (environ 1.75 euro d’aujourd’hui). Après vingt mois d’apprentissage, Maurice Pellosh faisait venir de France son premier appareil, un Yashica 6 x 6, et partait en itinérance dans le massif de Mayombe : le jour, il prenait des photographies d’identité ; la nuit, il s’installait dans la case du chef de village pour développer ses clichés à la lueur de sa lampe-tempête Luciole. Au bout de onze mois, il avait réuni assez d’argent pour se lancer à Pointe-Noire.   
Le Studio Pellosh a ouvert ses portes le 17 décembre 1973. Il les fermera en 2016, après des années de déclin lié aux évolutions techniques, aux pénuries et à la généralisation du numérique. Mais avant cela, tout Pointe-Noire – les familles, les enfants, les amants, les ami(e)s… – ou presque était venu là, dans les années 1970-80 surtout, se faire tirer le portrait et donner naissance à un trésor d’images aussi émouvantes que drôles et, parfois, assez stupéfiantes. Un trésor qui aurait sans doute disparu corps et biens, rongé par l’humidité, les termites et les souris, si une autre fée clémente ne s’en était mêlée...


Le récit de cette redécouverte et une large sélection d’images du Studio Pellosh attendent ceux qui le souhaitent en poussant cette porte. C'est par là !  

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Le pouce, l'index et le billet 
 
Il en est des gestes comme des mots : certains ont beau venir de l’argot, leur fonction est si commode qu’on les utilise sans plus y penser. Bien que « vulgaire », frotter son pouce et les deux dernières phalanges de son index est immédiatement compréhensible. Il est question d’argent, d’une somme rondelette (ou coquette), de richesse, voire d’un prix élevé. L’argot des années 1930 à 1950 parle de biffeton ou d’oseille avec ce petit frottement qui en dit long. Il dit qu’on va « palper », qu’on pourrait tenir quelques « fafiots » du bout des doigts. Dans les enquêtes de Nestor Burma, Leo Malet prête ce geste aux malfaisants… Pas un peu d'oseille pour moi, dans le coup ?
On le sait : le problème avec les billets neufs, c’est qu’ils se collent souvent l’un contre l’autre ; il faut donc les déliasser, pour ainsi les mieux compter ; d’où le geste. Notons qu’il est par là même, universel.  Dans tous les pays, ce minuscule mouvement, brandi plus ou moins haut, évoque immanquablement le billet de banque.
Chez nous, on affiche parfois ce frottement pécuniaire en l’accompagnant d’un petit sifflement – souvent double – pour signifier aussi que ça va « coûter un bras » (celui qui se finit par ce pouce et cet index ?) ou même « coûter bonbon ». Un peu comme si les deux doigts servaient alors à déplier le papier d’emballage de ce cher bonbon.
Mais certains gestes ont également des dérivés. Faites l’expérience : continuez le geste en renversant la main vers le bas et mimant un trait que l’on trace. Là, vous dites qu’il va falloir « allonger les fafiots » ou « faire tomber le carbure ».  Au-delà de l’évocation ou de la constatation, le geste alors devient appel ; il passe à l’acte. Il fait même penser à l’action de remplir un (gros) chèque.
Comme quoi tout cela est très logique. Dès qu’il est question d’argent, plus question d’ambiguïté : il faut être cash. Quand le silence est d’or, on le souligne de gestes sonnants et trébuchants.
Les meilleurs conseils ne sont pas toujours les plus difficiles à donner... Je fais découvrir L'Intimiste à un proche.

ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Les résistantes écarlates 

L'effroi est palpable à chaque ligne du journal où le Lieutenant-colonel Mervyn Gonin raconte ces jours-là. Médecin, il dirigeait l’unité d’ambulance qui est entrée la première avec les troupes britanniques dans le camp de Bergen-Belsen le 15 avril 1945. Dans ses notes, il décrit l’indescriptible. Sur les 60 000 détenu(e)s vivants à l'arrivée des soldats, 14 000 encore mourront ; de faim, de dysenterie, de typhus.
C’est au milieu de cet enfer qu’arrive fin avril une cargaison de… rouge à lèvres. Ni Mervyn Gonin ni personne ne sait pourquoi. Une erreur d’acheminement, sans doute. Le Lieutenant-colonel et son équipe ont envie de hurler. Ils manquent de tout, réclament à cor et à cri des centaines, des milliers d’autres choses – de la nourriture, des médicaments, des équipements – qui ne viennent pas, ou pas assez, ou pas assez vite. Alors du rouge à lèvres !

La suite le sidère.
« Les femmes étaient sur leur lit, sans draps ni chemise de nuit, mais avec des lèvres écarlates. Vous pouviez les voir errer sans rien d’autre qu’une couverture sur les épaules, mais avec des lèvres écarlates. Enfin quelqu’un avait fait quelque chose pour qu’elles soient à nouveau des individus. Elles étaient redevenues une personne, et non plus seulement un chiffre tatoué sur le bras. Enfin elles pouvaient s’intéresser à leur apparence. Ce rouge à lèvres a commencé de leur rendre leur humanité. »
Après avoir consacré un livre majeur à ses grands-parents disparus en déportation, l’historien Ivan Jablonka a travaillé un moment sur le métier d’esthéticienne. Quand ses amis s’en étonnaient – comment pouvait-il passer d’un sujet aussi grave à un sujet aussi léger ? –, il leur parlait du rouge à lèvres de Bergen-Belsen.
L’accusation de frivolité adressée aux femmes qui se soucient de leur apparence – et à tous ceux qui s’y intéressent – est peut-être l’une des formes de violence les plus insidieuses qui leur soit infligée. Il y avait bien sûr, dans le geste de maquillage des déportées, le désir forcené de renouer avec la plus petite miette de normalité. Mais il y avait, au-delà de ce réflexe, l’affirmation d’une dignité dont on les avait dépouillées ; et pour laquelle beaucoup n’avaient cessé de se battre en douce.
LES DEPORTEES QUI DENICHAIENT
UN PEU DE ROUGE A LEVRES
EN METTAIENT AUX MALADES
POUR LEUR EVITER LA CHAMBRE A GAZ

 
Mervyn Gonin aurait été moins sidéré s’il l’avait su. Ces femmes qui étaient tondues à leur arrivée, puis « sélectionnées » complètement nues par les SS, essayaient de préserver une parcelle de leur identité grâce à une galaxie d’objets que l’on prétend superficiels. Le musée d’histoire de la Shoah-Yad Vashem, à Jérusalem, en a présenté une collection poignante lors d’une exposition consacrée aux femmes internées dans les camps. Une partie était dédiée à la féminité et montrait un peigne en bouts de ferraille, un miroir brisé, un bâton enduit de couleur au bout, pour se farder la bouche… Celles qui travaillaient dans les ateliers subtilisaient un morceau de soie, une petite bouteille de parfum et surtout du rouge à lèvres. Le plaisir familier d’appliquer l’onguent aidait à s’accrocher à la vie. Surtout, il pouvait la sauver, au sens propre. Les détenues qui dénichaient un peu de rouge en teintaient les joues des femmes malades, pour les aider à passer la sélection sans être envoyées à la mort. L’histoire a notamment gardé la mémoire de la détenue polonaise Miriam Sperzling, qui prenait soin de se maquiller les lèvres à chaque fois qu’elle changeait de camp et avant chaque « sélection ».  
Il leur faudra évidemment pour survivre bien davantage qu’un peu de fard et Mervyn Gonin évoque une femme morte qui tient encore entre ses doigts du rouge à lèvres. Mais l’archive intime des déportées témoigne à l’extrême de l’importance du petit bâton de rien. 77 ans après, Lili Leignel, une survivante qui continue de témoigner dans les collèges, tient à le faire « debout, toujours avec du rouge à lèvres, pour être digne. »


Cet article se poursuit pour ceux qui veulent savoir plus sur le pouvoir du rouge. C'est par ici pour découvrir (entre autres) que la guerre est déclarée entre un certain Tertullien ou ses héritiers et la députée américaine Alexandria Occasion-Cortez…
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

« Les dimanches, surtout en fin d'après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s'y glisser.
Patrick Modiano, L’Herbe des nuits, Gallimard, 2012.
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L'ATELIER DES LECTEURS
Une sélection de photos, dessins et autres récits signés de nos abonnés 
Chaque vendredi, sur le compte Twitter de L’Intimiste, nous proposons un petit concours photo. Ce jour-là, nous avions invité chacun à montrer le monde vu de sa fenêtre. Dina Bail, qui publie sur son compte de la poésie et des belles choses, a posté cette image, hommage à l'élégance des petits riens, avec cette légende : « Il neigeait. Elle devait voir pour croire. Le mimosa sur les rideaux La berçait d'illusions. »

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
LIVRE 
Georges Perec serait heureux, lui qui aimait tant les listes, lui qui priait chacun de faire l’inventaire de ses poches et de questionner ses petites cuillères pour mieux appréhender le monde. Le flambeau est repris en beauté par un jeune Italien de Milan. Depuis une petite dizaine d’années, Giulio Castoro collectionne les listes de courses, qu’il récupère ici ou là, froissées, négligées, piétinées alors qu’elles ont tant à dire sur nos vies. Un jour, il a créé un compte Instagram pour partager celles des autres. Aujourd’hui, le compte Insta della spesa (« Insta des courses ») a plus de 75 000 abonnés et reçoit une trentaine de listes par jour. Cent-cinquante sont désormais réunies dans un livre paru en Italie, Prosecco, pannolini e pappa per il gatto, soit « Prosecco, couches et pâtée pour chats ». Dûment classées selon l’idée que Giulio Castoro se fait des auteurs, elles sont accompagnées chacune de la micro-histoire qu'elles ont inspirée à l’écrivain. Et il y a de quoi en faire, des romans… Comme avec cette liste fabuleuse : « biscottes ; thé ; camomille ; croûtons ; courgettes ; tomates ; pâtes ; une vie ». 


EXPOSITION 
Le photographe suisse Werner Bischof a traversé la photographie du XXe siècle comme une comète, en laissant une œuvre dont la beauté suffoque. Avant de mourir en 1954, à 38 ans, d’un accident dans les Andes, le photojournaliste de l’agence Magnum a saisi comme personne l’âme du Japon. Il fait la connaissance du pays alors qu’il couvre la guerre de Corée, en 1951, et suit des soldats américains en permission dans l’archipel. C’est une révélation. Il reste presque un an, étudie l’histoire, tente d’enfiler la peau des Japonais pour fixer l’essence de la société, des paysages et de la culture sur la pellicule. « Je vais toujours trop loin, trop profondément. Ce n’est pas journalistique. Je me rends compte que je ne suis pas journaliste », reconnaît-il. Le résultat est un chef-d’œuvre. Ces images sont exposées à la Bildhalle de Zurich jusqu’au 26 février.

CINEMA 
Le réalisateur Ivan Sosnin rapporte de la Semaine du film russe, à Londres, le prix du meilleur premier film pour un long métrage né d’une série de publicités. A l’origine, une marque de… cornichons baptisée « Oncle Vanya » voulait des spots qui associeraient son image aux valeurs familiales, au bonheur de revenir à la maison. Ivan Sosnin  construit ses courts-métrages sur le thème du voyage en train. Il en fera bientôt le fil rouge de son premier long-métrage, le « bonheur d’Ivan », d’après le prénom du personnage principal. Ivan traverse le pays de Vladivostok à Moscou pour rentrer chez lui, et croise en chemin cinq histoires humaines qui racontent avec poésie la Russie d’aujourd’hui. Tragiques, réconfortantes, drôles, elles renvoient plus de lumière et de chaleur qu'il n'est coutume dans le cinéma russe. Regarder la bande-annonce (sous-titrée en anglais), c'est attendre avec impatience la sortie française.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

Dans chaque numéro, la rédaction vous invite pour finir à savourer un moment en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, on s'enivre de mots d'amour, à découvrir par ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours normal de votre journée et des dernières semaines d'hiver. Pour une petite remise en forme, nous vous invitons à imiter la Guru chair, siège yogi imaginé par l'artiste viennois Helmut Palla, qui transforme des meubles trouvés en œuvres d'art fantasques. 
On se retrouve un dimanche-surprise de février. Si, entretemps, vous souhaitez nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre email-magazine se referme sur une photographie anonyme, parce que les gens normaux ont tout d'exceptionnel. Cette femme chinoise qui goûte à sa façon le plaisir des bains de mer fait partie de l'étonnante collection Beijing Silvermine (à découvrir sur le site et le compte Instagram), réunie par l'artiste Thomas Sauvin à partir de négatifs récupérés dans une usine de recyclage. 
© Thomas Sauvin - Beijing Silvermine - No. B-0572-02
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