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10.10.2022 à 19:31

Eux, leurs souliers ont beaucoup patienté

Eux, leurs souliers ont beaucoup patienté
Les nouvelles de la vie
Lundi 10 octobre 2022
JUSTE UN INSTANT Il émane des illustrations de Luis Mendo un optimisme tranquille, une sérénité simple qui les rend irrésistibles. D’une touche légère, il croque des scènes du quotidien avec une tendresse qui, parfois, n’est pas sans rappeler Sempé. Comme s’il ne dessinait que des amis. Qu’elles soient joyeuses, mélancoliques ou simplement contemplatives, ses images sont baignées d’une lumière bienveillante qui rassure et aide à attendre des temps meilleurs. Comme sur le dessin ci-dessus, fait un jour un peu maussade, ou sur les fausses couvertures du magazine imaginaire The Homestayer (inspiré du New Yorker), qu’il s’est amusé à réaliser pour raconter nos vies confinées.
Artiste espagnol installé à Tokyo depuis quelques années, Luis Mendo collabore au New York Times, au Washington Post, au New York Magazine, à Monocle, au Guardian… On peut le découvrir davantage sur son site et sa page Instagram.

Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Ce sera mercredi 12 octobre la journée internationale de la toupie, créée en 2003 à l’initiative du Musée de la toupie et du yo-yo de Burlington (Wisconsin) et, selon le calendrier traditionnel japonais, divisé en 72 micro-saisons, nous sommes au beau milieu de Kôgan kitaru (鴻雁来), celle où « les oies sauvages sont de retour ». Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, un magazine mensuel par mail qui se déplie en éventail : après un court préambule sur cette page, certains sujets comme le grand récit photographique et l’enquête sur les coulisses du quotidien se découvrent à l'arrière-plan, en cliquant sur un lien ; tout comme notre « pochette surprise », par définition.
Nous sommes très heureux d'accueillir les nouveaux et nouvelles abonné(e)s qui ont rejoint L'Intimiste en nombre cet été avec ce premier numéro de la rentrée.

Un numéro tardif (d'autant qu'un problème de transmission d'image nous a contraints de décaler la sortie du dimanche au lundi...). Parce que voilà : nous travaillons depuis quelques semaines à la conception d’une nouvelle newsletter que nous aimerions vous proposer en 2023 : plus légère et plus fréquente, elle accompagnerait de plus près le cours des jours. Surtout, elle insisterait davantage encore sur les beautés du quotidien ; aujourd’hui plus que jamais, nous pensons que « cesser d'admirer c'est régaler les catastrophes », comme l’écrit la romancière Catherine Vigourt. Un premier prototype est sorti  il y a quelques jours, bébé tout fripé et grognon. Nous allons le peigner et l’habiller de frais dans les prochains mois, en espérant vous le présenter au printemps prochain. Nous en reparlerons.
En attendant cette nouvelle naissance, bonne lecture à toutes et à tous !

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
L'artiste du soin 

Faire son lit et sa lessive, remplir et vider le lave-vaisselle, acheter les provisions, lacer ses chaussures, le coiffer… Les journées de Danny Valentine aux côtés de Buzz Alexander, qu’il était venu aider à vivre ses derniers temps, ressemblaient aux journées de tous ceux qui s’occupent d’un être en train de s’estomper. Lourdes, pénibles, routinières, fastidieuses. Sauf que celles-ci étaient baignées d’une affection solaire. Quand Buzz, atteint de dégénérescence Fronto-Temporale (une forme d’Alzheimer), n’a plus supporté les douches, Danny a commencé de lui faire sa toilette à l’éponge, en lui demandant l’autorisation pour chaque partie du corps, comme une psalmodie : « Est-ce que je peux te laver les pieds ? » « Ok, on passe aux bras ? » « Maintenant, occupons-nous de ton dos ». Quand il lui coupait les ongles des pieds, « Raphaël n’aurait pas pu peindre quelque chose de plus beau », si l'on en croit une amie ayant surpris la scène. Danny Valentine n’a jamais vécu ces tâches comme une corvée. Plutôt comme une vocation. Ce pour quoi, finalement, il était sur terre. « Certaines personnes sont douées pour l’écriture, d’autres pour la mécanique. Je suis doué pour m’occuper des gens », confie-t-il à Kelly Loudenberg qui raconte l’histoire dans le magazine en ligne The Atavist.

Danny, qui pouvait avoir ses colères, ne s’énervait jamais contre Buzz. Il était d’une patience d’ange quand il fallait ranger les piles de vêtements, de livres, de tableaux que le professeur malade accumulait de manière obsessionnelle. Il débarrassait illico les excréments que Buzz disposait un peu partout, son cerveau ayant oublié ce qu’il était convenu d’en faire. Il savait comme personne convaincre son ami de faire ce dont il n’avait pas envie, comme sortir de la voiture pour rentrer à la maison. Il devinait ses besoins, pressentait ses désirs, savait d’instinct ce qu’il voulait. Manger, écouter de la poésie, être seul. Ensemble, ils faisaient de grandes balades en voiture et Buzz pointait du doigt avec la certitude d'être compris les endroits où il avait vécu et travaillé ; non sans avoir fait une halte obligatoire au McDo, où le professeur descendait d’un trait son milkshake au chocolat avant de se jeter sur celui de Danny.

Auprès de Buzz et de sa femme Janie Paul, il avait trouvé sa place. Ç’avait été long.


DANS SA CELLULE D'UNE PRISON
DU MICHIGAN, DANNY
AVAIT PREVU DE SE TUER
A L'HEURE DE LA GAMELLE.

 

Même que le jour de l’automne 1996 où il avait reçu la lettre décisive, Danny, numéro d’écrou 156 689, avait bien failli renoncer à la chercher pour toujours, cette satanée place. Dans sa cellule d’une prison du Michigan, il était bien décidé à mettre fin à ses jours de misère : « Danny n’avait pas encore 35 ans, écrit Kelly Loudenberg. Il avait fait quatre ans de prison [sur une peine de 30 ans] et se sentait incapable de tenir ne serait-ce qu’un jour de plus. Il avait prévu de se tuer le soir à l’heure de la gamelle et conçu deux plans de secours au cas où sauter de la coursive ne marcherait pas : la corde et l’overdose d’héroïne. » La vie de Danny ressemblait à une caricature. Milieu ouvrier ; mère courage ; père violent (sa femme l’avait surpris in extremis sur le point de casser les jambes de son fils) ; fugue à 12 ans ; première rencontre avec les flics ; début de l’engrenage ; rien de bien spectaculaire, des petits ou grands larcins sans violence, mais un cycle sans fin d’allers-retours en prison ; jusqu’au jour où, en liberté depuis un an, pour fêter une petite victoire sur la vie, il avait décidé d’aller dans un bar à hôtesses et s’était retrouvé accusé de viol par une prostituée ; il avait toujours nié ; personne ne l’avait cru ; il avait pris 30 ans. Et donc, il ne voulait pas en faire un de plus.

Sauf qu’un gardien a glissé un petit mot dans sa cellule. Le numéro 156 689 a bien essayé de l’ignorer, mais quelque chose là-dedans l’aimantait. Allez comprendre, il a décacheté l’enveloppe. Et trouvé la petite lueur d’espoir qu’il lui fallait pour décider de vivre.

Le court message était signé d’un homme, Buzz Alexander, qui vivait à des années-lumière du délinquant multi-récidiviste. Lui avait toutes les chances : professeur de littérature à l’université du Michigan, poète lui-même, militant progressiste, il ressemblait à Henry Fonda et était convaincu que l’art permettait de jeter des ponts, était une voie vers la liberté, pouvait rendre le monde meilleur. « C’est notre devoir de hurler » l’injustice et l’indignité du système carcéral américain, avait-il écrit à l’un de ses anciens étudiants. Avec sa femme, peintre, il avait créé au sein de l’université le Prison Creative Arts Project pour soutenir la création derrière les barreaux. Et c’est bien ce qui l’amenait : « Cher Daniel Valentine, Je m’appelle Buzz Alexander, professeur de littérature anglaise à l’université du Michigan. Ma collègue Janie Paul et moi organisons au printemps prochain notre première exposition annuelle d’art des prisonniers du Michigan. J’ai entendu dire que vous étiez un formidable artiste et j’aimerais savoir si vous aimeriez participer. »


« JE NE M'EN SORS PLUS TOUTE SEULE.
PEUX-TU VENIR S'IL TE PLAÎT
 ?

Car voilà, Danny sculptait et dessinait avec un talent dingue depuis toujours. (Ironie de l’histoire : c’est la vente de deux dessins qu’il était allé fêter dans ce fichu bar.) Comme beaucoup d’autres (lire « L’évasion du bout des doigts » dans un ancien numéro de L’Intimiste), il avait trouvé dans cette passion une façon de supporter le quotidien carcéral. Le projet d’exposition fendillait les murs.

Quelques heures plus tard, quand la cloche de la gamelle avait sonné, Danny Valentine voulait vivre. Il allait présenter deux œuvres, dont Stéréotypes, le dessin à droite sur cette image : un homme à la peau bleue et une femme à la peau rose en train de s’embrasser. Dans le livre, quelqu’un a écrit : « D. Valentine, je ne savais même pas que des crayons de couleur pouvaient faire ça. »

Il faut lire, si l’on connaît l’anglais, ce chapitre du livre que Buzz Alexander a consacré à l’histoire du projet pour mesurer ce que ça peut changer, ce regard des visiteurs, de la famille même, pour des prisonniers qui découvrent soudain qu’ils ne valent pas rien. Après avoir reçu la vidéo tirée de la première exposition, Danny Valentine a écrit une lettre citée dans l'ouvrage : « J’ai versé des larmes de joie pour la première fois depuis des années et des années. Ça n’a l’air de rien peut-être, mais un homme en prison dont l’âme devient dure et amère oublie vite comment on pleure. »

Alors, le soir du réveillon de Noël 2016, quand il avait reçu le coup de fil de Janie dans la caravane déglinguée où il peinait à se remettre debout depuis sa libération – « Je ne m’en sors plus toute seule. Peux-tu venir s’il te plaît ? » – la réponse allait de soi. Danny est parti le lendemain, a roulé douze heures sous la neige, un peu hésité à franchir le seuil de la belle maison chaleureuse comme il n’en avait jamais connu, puis est entré pour aller adoucir les dernières années de la vie d’un homme qui avait sauvé la sienne et possédait quelque chose de magique en lui. Résolu à être « le compagnon dont on est sûr, toujours » qu’invoque Albert Camus dans une lettre à son ami René Char.
Sandrine Tolotti

ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

« Le doute est le commencement de la sagesse », aimait à dire Aristote. Peut-être est-il aussi celui de la création. C’est en tout cas sous ce parrainage pénible mais stimulant qu’est née l’étonnante archive recueillie et composée par l’artiste chinoise Wang Ruijia, alias Odding. Un soir de l'hiver 2017, la jeune femme incertaine de son talent et le moral en berne se rongeait les méninges dans un café de Tokyo, où elle vit, quand elle aperçut un autre client prendre des notes au dos de son ticket. Ce fut une évidence ! « J’avais juste besoin de créer quelque chose là maintenant, aussi petit que cela soit. »
Ni une, ni deux ; elle a pris sa note, griffonné au verso une mini histoire dessinée et s’est immédiatement sentie mieux. Elle a projeté d'en écrire peut-être une centaine comme ça, dans une centaine d’établissements différents et puis ce serait tout. Aujourd’hui, ses Coffee Receipt Stories comptent plus de sept cents pièces et Odding ne prévoit pas d’arrêter sa collection.
Côté pile, donc, une addition émise dans un café du Japon ou d’ailleurs (seule l’Europe manque pour le moment au palmarès de l’artiste, la pandémie ayant compliqué la vie des voyageurs). C’est un éventail émouvant qui reflète l’uniformisation des modes de vie, mais aussi les particularités qui restent. Odding avoue ainsi ses faibles pour une note faite à Marrakech à sa demande par un marchand de café des rues, pour le ticket unique extirpé aux serveurs d’un établissement laotien qui ne délivrait pas d’addition (avec la mention « one lao-style coffee »), ou pour la note (n°491) joliment manuscrite en anglais recueillie dans une gargote japonaise dont le personnel ne parlait pas l’anglais : « Café au lait… with a piece of cake ». Chaque élément ici est banal ; et aucun ne l’est. Odding a réuni des tickets de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les textures, de toutes les couleurs et cela fait une accumulation magnifique.
Côté face, ses petites BD au dos des notes racontent des histoires du quotidien en apparence insignifiantes. Il est question du temps qui passe et de la météo du jour (comme celle sur la neige, d’un humour poétique irrésistible), de voyages et d’après-midi shopping, de visites au musée et de petites considérations philosophiques et même d’un rêve d’huître bleue. L’ensemble est drôle, enchanteur, spirituel et tout simplement beau. Pour le site It’s Nice That qui met en valeur sa démarche, « Odding a réussi précisément à sacraliser le banal ». Et à donner une impulsion, peut-être, à ceux et celles que le doute paralyse.
Une sélection de trois cents tickets est disponible sur le site qu’elle a créé, où l’on peut les contempler en navigant par thèmes ou par pays. Une petite partie est aussi visible sur sa page Instagram.

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
Melissa Breyer est une photographe de rue singulière. Aussi vraies que soient ses images, le réel ne lui suffit pas. Il lui faut en extraire la substantifique histoire, capter l’invisible, laisser percevoir quelque chose de la vie intérieure. Il n’y a jamais bien loin, chez elle, de la photographie à la littérature. Son esprit nourri par les contes de fée et les romans du XIXe siècle met en scène des images en conséquence. Ce n'est nulle part plus flagrant que dans son travail sur les serveuses de New York, Watchwomen© Melissa Breyer 
Un grand récit photo à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Variations sur les mains dans les poches 
 
Vous ne voyez plus mes mains, elle se sont absentées, elles font grève, je les ai fourrées dans mes poches de pantalon ou de blouson. Elles ne servent pas, elles ne serrent pas, elles ont disparu. Quand je mets mes mains dans mes poches, je signifie que je suis en retrait, nonchalant, insouciant ; désinvolte (poches de pantalon) ou passif-agressif (poches de blouson). Notons tout de suite que le froid peut nous conduire à nous protéger ainsi, sans aucune autre signification. Mais prenons un exemple par beau temps : arriver en réunion les mains dans les poches, sans dossier ni ordinateur semi-plié dans les bras, lance à la cantonade que je n’ai rien préparé… ou que je n’en ai pas eu besoin puisque je maitrise tout cela parfaitement. Dans les deux cas, il y a une certaine arrogance dans ce geste. Ces mains cachées parlent clair, si l’on peut dire.
En effet, les mains dans les poches savent dire une foule de choses en communication non-verbale (en BL ou « body langage » disent les plus branchés). Quand je parle, je peux garder une main enfouie pendant que l’autre appuie le discours. Je signifie alors que mon propos est sérieux, mais pas dramatique. En revanche, si j’écoute quelqu’un les deux mains dans les poches, je lui annonce que je me mets en retrait de ce qu’il veut partager ; une fermeture ; j’écoute d’une oreille. Mes mains cachées ne peuvent, ou ne veulent, rien saisir ; je n’entends pas retenir grand-chose de ce qui m’est expliqué. Et si, quand on m’interroge, je garde mes mains dans les poches, n’est-ce pas au fond que je ne veux rien « sortir » ? Que je cache quelque chose ?
Croiser quelqu’un en gardant les mains dans ses poches était, au XVIIIe siècle, une façon de dire qu’on ne va pas le saluer, impolitesse ou grossièreté impardonnable selon les cas. C’est en effet vers le milieu du XVIIIe que la culotte des hommes, boutonnée sur le devant, commence à porter des poches latérales sur le rabat. La main peut s’y glisser comme naturellement quand elle n’est pas utilisée. Plus tard, elle se glissera aussi dans les gilets. Autant de signaux de décalage par rapport à une fonction : la posture montre qu’on s’affranchit des règles, soit par volonté de se démarquer soit par contentement et insouciance.
Avez-vous remarqué le geste des mannequins arpentant le podium les mains dans les poches de leur pantalon ou de leur veste ? Sublime nonchalance… Le vêtement est alors un accessoire d’affirmation et de liberté, un vieux souvenir des premiers pantalons pour femme, depuis Gabrielle Chanel posant dans cette attitude en 1928 jusqu’à Marlène Dietrich arrivant à Paris le 19 mai 1933 en costume-cravate, aux côtés de son mari, gare Saint Lazare, la main droite dans sa poche ; assumant son look garçonne jusqu’à reprendre un geste typiquement masculin. La photo a fait le tour du monde. L’Intimiste vous a tout raconté sur l’histoire des poches libérées en mai 2021.
Et puis il y a Rimbaud. Le jeune Arthur, dans Ma Bohême, chante « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal. » Les poches servent ici à ne pas avoir trop froid, certes, mais ce sont deux poings qui s’y retranchent : deux poings de révolte et de mise à l’écart volontaire de la société. Les poches ne sont pas seulement trouées, elles sont crevées ; perforées par toute cette énergie poétique sans doute. Elles ne peuvent rien garder, sauf l’absolu. Point d’insouciance ici, mais une détermination à la nonchalance face aux contraintes sociales. Rimbaud n’a pas inventé le geste mais il en a donné la signification ultime, le véritable manifeste.
Parce que nous avons besoin de ce média  à contre-courant d'un monde de plus en plus immonde, je fais découvrir L'intimiste à mes proches.


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Le mystère des chaussures emmurées 

Le 7 septembre dernier, deux fast-foods du quartier de La Guillotière, à Lyon, ont fait l’objet d’une fermeture administrative pour manquement à l’hygiène. Les gazettes et les inspecteurs qui racontent le petit événement se sont notamment étonnés de trouver dans un four… des chaussures. Qu’y faisaient-elles ? Mystère ! Et ce mystère en rappelle un autre, autrement plus passionnant et humain...
 
Christina Marsden Gillis a retrouvé cette chaussure cachée dans un mur de sa maison de l’île de Gotts lors de travaux de rénovation. Que faisait-elle là ? (Photo Peter Realston.)
Une enquête long format à lire ici
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

 Automne
 
Le vent s’éveille,
balaie les pensées de mon front
et me laisse en suspens
dans la la lumière qui sourit pour personne :
tant de beauté répandue !
Automne : entre tes mains froides
le monde flamboie.


Octavio Paz, Œuvres,  Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.
Pour décoller chaque mois les yeux du pire, je m'abonne gratuitement à L'Intimiste !

L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
Une sélection de photos, dessins et récits signés de nos abonné(e)s 
« Après une vie professionnelle passée au cœur de la photographie de presse, maintenant, je regarde. Alors, je vois. Je cherche la lumière et son alliée l’ombre portée. Le cadrage se fait sans chercher la perfection. J’aime qu’il y ait des personnes. Du mouvement. Des arbres et des fleurs. La vie. À chaque fois, l’instinct qui se révèle dans le clic, raconter une histoire. J’aime également le charme, le calme des photos d’intérieur. Un pan de mur. Une ombre. Une lumière. Ma maison devient tout naturellement un modèle préféré. J’appelle ainsi l’appartement où je vis depuis peu. Ma maison représente toutes les photos des voyages que je ne ferai jamais. Je le sais. Et ça m’va. Avant, jamais je n’eus d’appareil. » (Anna Urli-Vernenghi)
Anna Urli-Vernenghi tient un blog savoureux et un merveilleux compte Twitter.)

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
PHOTO 
Si, d’aventure, vos pas vous mènent du côté de Denver avant le 19 novembre, ne manquez pas l’exposition que le Colorado Photographic Arts Center consacre à une pionnière de la photographie complètement oubliée et récemment redécouverte : Lora Webb Nichols. Née en 1883, la jeune fille d’une petite bourgade du Far West reçoit son premier appareil pour ses 16 ans. Un présent inouï, offert par un prétendant de 30 ans. Ils s'épouseront l'année suivante, divorceront dix ans plus tard ; mais le cadeau change sa vie. En 1906 déjà, dans la petite ville minière d'Encampment (Wyoming), on embauche Lora Webb Nichols pour faire des portraits. Vingt ans plus tard, elle installera son propre studio, qui deviendra l'un des centres névralgiques du bourg.
Au total, elle nous a laissés une archive unique de 24 000 images sur le quotidien et les gens d'Encampment entre 1910 et 1940, comme l'album de famille de cette localité isolée : Lora Webb Nichols photographiait ses voisin(e)s, ses ami(e)s, sa famille, des gens qu'elle connaissait depuis des décennies. Ils lui faisaient confiance et lui permettaient de prendre des images intimistes. Elle  photographiait la texture des jours, les rituels du quotidien, les gestes banals. Des pique-niques et des lessives, des rodéos et des parties de pêche, des nouveaux nés et l'équipe de basket. Mais le plus frappant, dans cette archive, c'est le monde des femmes. Car beaucoup de ses images n'auraient pas pu être faites par un homme et donnent accès à une réalité bien différente des stéréotypes. Elles révèlent une beauté, un raffinement, une modernité, une liberté que l’on prête rarement aux femmes de l’Ouest américain. L’œuvre de Lora Webb Nichols a été exhumée en 2013 seulement par la photographe Nicole Jean Hill. Et si vos pas vous maintiennent loin de Denver, consolez-vous en allant vagabonder sur le site qui est maintenant consacré à la photographe ou en feuilletant le livre tiré de son œuvre, une merveille confectionnée par l'éditeur néerlandais Fw Books.


ART 
L’obligation de rester chez soi pendant les confinements a transformé notre intérieur à la fois en ultime refuge et en prison atténuée. Le Musée des Beaux-Arts de Montréal invite à se réconcilier avec lui, au besoin, en présentant jusqu’en juin 2023 une exposition de quarante œuvres issues de sa collection permanente autour de ce thème et de ses nouveaux enjeux : Vues de l’intérieur. Tableaux, photographies, collages, estampes, sculptures sont exposées autour de cinq thèmes qui invitent à réfléchir et « rêver collectivement l’espace habité » : l’atelier, chez-soi de l’artiste ; l’entre-lieu, consacré aux espaces souvent négligés et pourtant essentiels comme les fenêtres ; l’intérieur utopique, dédié aux constructions imaginaires ; l’intérieur intime, celui où l’on prend soin de soi et des autres ; et l’intérieur domestique, celui du quotidien et de ses tâches. Le tableau le plus célèbre de l’exposition est un chef-d’œuvre du peintre Paul André, rarement montré : Moving Day (« Le jour du déménagement ») ; une magnifique évocation de la maison qui nous habite. (Merci à notre lectrice Sara Teinturier de nous avoir signalé cette exposition.)

CHANSON 
C’est l’histoire d’un de ces petits miracles que produisent les réseaux sociaux. Le 4 août, une jeune chanteuse-compositrice écossaise de 21 ans a posté sur TikTok une vidéo d’une minute où elle interprétait le refrain d’un de ses textes, Complex. L’histoire autobiographique d’un amour sans grande réciprocité, ce moment complexe où la relation existe encore mais s’éteint. Le lendemain, l’hymne mélancolique et intime était devenu viral. A ce jour, la vidéo a été vue 6,9 millions de fois. Et fin août, Katie Gregson-MacLeod postait une version de démonstration complète sur les plateformes de streaming, quelques jours après avoir signé un contrat avec le label Columbia Records.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

La rédaction vous offre une histoire en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, un court-métrage d'animation sublime et déchirant sur les êtres brisés (mais pas seulement) par les pires formes de répression.  A voir ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Non sans adopter de nouvelles habitudes de rangement (c’est de saison !) sous le parrainage drôle et enchanteur de la photographe sud-coréenne Pionara, qui vous montre comment entreposer vos objets en pleine nature exotique. Les verres de vin dans un bananier, par exemple... On se retrouve en novembre. Si, entretemps, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre magazine se referme comme toujours sur une ode à la photographie anonyme, avec ce mois-ci, un aperçu de l'étonnante collection de cinq mille photos de famille avec la télévision recueillies par Lynn Spigel. Elle en a tiré le livre TV Snapshots, qui éclaire ce moment (entre les années 1950 et 1970) où avoir la télévision fut une fierté et l’occasion de nouvelles mises en scène de soi. Bon début d'automne à tous et à toutes ! 
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22.08.2022 à 00:27

Chez les heureux du monde

Chez les heureux du monde
Les nouvelles de la vie
Numéro spécial été / Dimanche 21 août 2022
JUSTE UN INSTANT Conte d'été... Alejandra Caballero regarde les femmes vivre, bouger, être, avec une palette douce et lumineuse qui évoque volontiers la mer et l’enfance. De toile en toile, l’artiste espagnole compose un journal intime (elle est souvent son propre modèle) d’un fil des jours contemplatif et épuré. La vie y possède la texture des souvenirs et, comme dans les souvenirs, efface les détails superflus pour ne garder que l'essence du moment. Ses scènes d’une fraîcheur revigorante suggèrent le goût du temps alangui et des bruits assourdis. Mais elles sont suffisamment ouvertes et universelles pour que chacun y projette sa propre interprétation. On peut découvrir le travail d'Alejandra Caballero sur son site ou sa page Facebook.

Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Ce sera demain lundi 22 août, aux Etats-Unis, la journée nationale de la petite souris et, dans le calendrier traditionnel japonais composé de soixante-douze micro-saisons, nous sommes à la toute fin de Fukaki kiri matô, celle où « le brouillard épais descend » ; mercredi commencera Wata no hana shibe hiraku, celle où « les fleurs de coton fleurissent ». 
Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, qui vous propose ce numéro double spécial pour aborder le dernier tiers d'un été sans répit. Pour souffler un peu
, cette édition est consacrée à un thème unique qui accompagne à merveille les vacances, ou les prolonge : les cabanes.
Ce numéro a été conçu comme une sorte de festival. Il est donc un peu plus artistique que d’habitude et un peu moins textuel. Pour l'occasion, la newsletter prend d'un bout à l'autre la forme d'un magazine à feuilleter en se déployant page après page. Vous pouvez la parcourir grâce au sommaire ci-dessous, ou en cliquant au bas de chaque page pour aller à la suivante. Nous espérons que cette promenade en pleine nature vous plaira.
Bonne lecture à toutes et à tous, en particulier aux nouveaux et nouvelles venu(e)s qui ont profité des vacances pour nous rejoindre. Merci
 ! 

L'AVANT-GOÛT
Une introduction 
L'appel des cabanes

un jour Agnès Varda, pour une exposition, a construit une cabane de cinéma dont les murs étaient composés des bobines de son film Le Bonheur. Coïncidence ? Peut-être pas, si l’on en juge par la nouvelle passion  des cahutes. Voilà quelque temps déjà que les citadins de notre monde hyper-mécanisé ont pour la cabane et ses murs déguenillés les yeux du prince pour Cendrillon, fin prêts à anoblir le plus loqueteux des habitats et en faire le palais de leurs rêves ; comme en témoigne l’explosion des recherches sur Google.
Ce palais, les cabanophiles ne l’habiteront peut-être jamais, mais il leur tient lieu d’horizon. Les jours bas et lourds, ils s’autorisent à en contempler l’image plus ou moins aseptisée sur le site Cabin porn ou à courir les refuges, les vrais, les durs, les tatoués, du site Refuges info. La vogue est telle que certaines enseignes en font une ressource publicitaire, qu’Airbnb cultive grâce à elle ses choux gras, que des aires de loisir la transforment en affaire juteuse grâce à la mode du « glamping » et que les géants de la Silicon Valley cherchent dans ses rondins une pureté originelle, à commencer par les deux cabanes familiales déménagées dans les locaux de Twitter...

C’est étonnant tout de même, la manière dont peut changer la destinée des choses. Si la cabane était une personne, on imagine la mine sidérée qu’elle ferait en se découvrant si belle dans le miroir que nous lui tendons. Objet architectural insaisissable, elle est le premier abri non animal que se soit construit l’être humain, au sortir de la grotte ; un abri si sommaire qu’il reste aujourd’hui l’ultime refuge des misérables, juste avant le porche, le pont, le bosquet ou les nuits à la laide étoile ; un abri quand même, et rien n’est plus déchirant que de voir sur les photographies de Bruno Fert la manière dont les réfugiés avaient investi d’un peu de beauté, de douceur et d’âme leurs cabanes de Calais, de Grande Synthe ou de Grèce.
 
Mais pour ceux qui ont la chance de n’être pas sans toit, l’idée de cabane réveille des moments bénis de l’enfance, quand elle figurait une vie libérée des parents omniprésents et de leurs règles assommantes, une vie féconde en histoires plus ou moins abracadabrantesques, une vie enfin à soi ; à coups de branchages, de planches, de simples draps, de bouts de ficelle, de coussins de canapé (comme les fillettes confinées du grand photographe Jonas Bendiksen) ou de cartons électroménagers qui ravissent une de nos lectrices et se transforment en abri face à la guerre dans ce court-métrage d’animation poignant.

LA CABANE INCARNE UNE EXISTENCE
LIBEREE DES TUTELLES QUOTIDIENNES,
UN ART D'HABITER SANS ENTRAVE.

Les cabanes sont les « maisons favorites du monde imaginaire » aimait dire Agnès Varda. Et peut-être faut-il voir dans cette nature le secret du charme qu’elles exercent aujourd’hui sur les adultes, au moment même où l'existence des frêles abris est menacée par l’aménagement du territoire, l’urbanisme, la déforestation, l’érosion du rivage, les normes, à Beauduc comme ailleurs. Le désir de cabane a tout d’une réponse, modérée ou radicale, fantasmée ou concrète, à un monde qui donne souvent envie de prendre la tangente. Dans une société carencée en lenteur, en silence, en solitude, en repos, où l’on confond volontiers valeur et prix, la bicoque ressuscite nos élans d’enfants et ce désir irrésistible de décaper sa vie, envoyer paître l’époque et tout (re)construire.

Qu’elle soit balnéaire ou spirituelle, solitaire ou collective, révoltée ou artiste, la cabane incarne une existence libérée des tutelles quotidiennes, une manière d’habiter sans entrave ; une planque pour réfléchir, prendre du recul, créer. Sa minuscule coquille, si proche qu’elle semble nous border, forme l’habitat le plus intime, celui qui « joue un rôle de laboratoire de la personnalité en devenir », écrit Gilles Tiberghien. Emmaillottés entre ses planches, les grands eux aussi peuvent dire « pouce », suspendre le temps ordinaire et laisser vagabonder leur imagination. Malgré le froid, les risques et les inconforts dont elle est coutumière et que la Québécoise Gabrielle Filteau-Chiba raconte dans son roman Encabanée. Comme elle, dans des conditions aussi extrêmes ou plus douces, d’innombrables écrivains ont créé entre quatre murs humbles une bonne partie de leur œuvre. La romancière Deborah Levy confie dans Le Coût de la vie comment elle est devenue véritablement écrivain à cinquante ans, après un divorce, grâce à l’abri contre les distractions fourni par un cabanon de jardin loué à une amie. Roald Dahl, Virginia Woolf, George Bernard Shaw, Jim Harrison, Michael Pollan ont tous écrit depuis une forme ou une autre de cabane. C’est aussi dans son atelier-cabane en bois, édifié dans la cour d’un immeuble de Prague, que Josef Sudek s’est calfeutré durant l’occupation nazie ; et qu’il est devenu l’un des plus grands photographes du XXe siècle, en commençant à composer des natures mortes de sa fenêtre.


« CE QU'IL ME FALLAIT,
C'ETAIT VIVRE ABONDAMMENT,
SUCER TOUTE LA MOELLE DE LA VIE.

HENRY-DAVID THOREAU

Des cabaniers d’une autre fibre s’y recroquevillent, eux, pour essayer de changer la vie. La leur seulement, parfois. La leur ET celle des autres, souvent. La cabane a beau être amie de la solitude, elle sert rarement au repli sur soi égoïste. Même le Baron perché d’Italo Calvino (écoutez sa lecture par Guillaume Galienne), monté depuis ses douze ans passer sa vie dans les arbres, veut « faire quelque chose d’utile pour son prochain » et s’illustre notamment en organisant un système de prévention des incendies qui sauve la forêt, pendant un été particulièrement brûlant…

Dès la parution en 1854 du livre fondateur de Henry-David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, l'esprit critique de la cabane sautait aux yeux. Quand l’essayiste américain se retire en 1845, à 27 ans et pour vingt-six mois, dans une cabane installée au bord de l’étang de Walden, il est animé par un rejet implacable d’une société industrielle dans laquelle les hommes vivent pour travailler, « si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruits plus beaux ne savent être cueillis par eux » ; ils n’ont plus « le temps de n’être rien d’autre qu’une machine », esclaves d’eux-mêmes.
« Je gagnai les bois, écrit-il, parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie. » Et quand il en ressort, c’est pour écrire le livre qui fera bénéficier les autres de son expérience : « Soyez un Colomb pour de nouveaux continents et mondes entiers renfermés en vous, ouvrant de nouveaux canaux, non de commerce, mais de pensée. Tout homme est le maître d’un royaume à côté duquel l’empire terrestre du Tsar n’est qu’un chétif État, une protubérance laissée par la glace. »
 
Comme lui – et de nombreux exemples le rappellent dans ce numéro –, rares sont les habitants des cabanes qui cultivent l’indifférence envers le monde et envers les autres. Au minimum, ils veulent inciter, par l’exemple, à emprunter un sentier non battu, à s’éloigner de l’avoir pour mieux être, à s’appartenir davantage. Au maximum, ils font de la cabane l’étendard d’une alternative radicale, comme les zadistes de Notre-Dame des Landes dont Marielle Macé raconte la geste dans Nos Cabanes : « Il faut faire des cabanes, pas pour tourner le dos aux conditions du monde présent, retrouver des fables d’enfance ou vivre de peu ; mais pour braver ce monde, pour l’habiter autrement, pour l’élargir. »
Il revient à chacun de définir, pour soi-même et ce(ux) qui compte(nt), la hutte de rêve. Mais nous avons tous besoin de posséder, fut-ce par procuration, l’un de ces châteaux de l’extraordinaire-ordinaire où l’on pourrait retrouver la saveur de vivre le banal jusqu’à la dernière goutte de rosée sur le brin d’herbe. Nous avons tous besoin de mitonner là, comme Peau d’âne son cake d’amour, une autre façon de s’y prendre avec la vie. Quelques ingrédients suffisent pour la recette de base, qu’on pourra enrichir à l’infini : dans une solide terrine de nature, mélanger une bonne poignée de simplicité, un bol d’isolement, une dose de bricolage selon votre goût ; ajouter une louche de rêverie et un soupçon de confort ; laisser reposer au moins une semaine ; recouvrir d’un épais glaçage de temps pour soi ; déguster.


Sandrine Tolotti
L'Intimiste est un petit média conçu comme une cabane à l'abri de l'actualité. Pour ralentir, prendre du recul, célébrer la vie. L'entrée est libre. Invitez vos proches à franchir la porte.

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Le sommaire de ce numéro
Avec son âme de cabane dans un corps de ferme patricienne, le repaire construit par Paul du Marchie au-dessus de Montreux est bien davantage qu’une maison : une œuvre, fruit de sa vie et de sa philosophie. Bienvenue au Liboson ! © DR
Page 2
Quoi de mieux que la cabane, cet habitat fondateur, pour recueillir les ocres du monde ? C'est donc là qu'Heidi Gustafson a établi un sanctuaire où elle les rassemble et les écoute. ©Heidi Gustafson
Page 3
Avec sa technique proche de la gravure, le grand auteur de bande dessinée Nylso est un peintre de paysages à peu d’autres pareil. Et au milieu se tient souvent une cabane. Cachée ou en majesté sur la page, elle surgit de ses souvenirs. A moins que ce ne soit des nôtres... © Nylso 
Page 5
La cabane de plage – qu’on appelle aussi, selon le lieu, « cabine », « kiosque », « chalet » – a l’utopie humble. Elle se glisse facilement dans la trame de nos jours, pour l’adoucir un peu sans tout chambouler. Rien ne le montre mieux que le très joli documentaire réalisé par Jean-Marie Châtelier sur celles de sa ville, Le Havre. Un film en accès libre pour les lecteurs de L'Intimiste. 
Page 7
Des maisons perchées, des abris sous la table et de la musique au fond des bois… La cabane inspire les artistes ! © Jean-Pierre Dalbéra
Page 9
« Je suis née une sauvage et une solitaire et ces dispositions ont crû tout le long des ans que j'ai vécus. Je leur dois des joies que je n'aurais jamais connues sans elles. » Les mots de l’écrivaine voyageuse Alexandra David-Néel auraient pu être écrits par Rachel Denton. Du plus loin qu’elle se souvienne, cette catholique fervente entrée en ermitage en 2002, après des débuts frustrants dans l’enseignement, a recherché la solitude. Elle vit aujourd’hui des fruits de son petit atelier de calligraphie dans une maison isolée du Lincolnshire. Rachel fait partie des « ermites du troisième millénaire » que le photographe Carlo Bevilacqua est allé rencontrer à travers le monde. Un travail photographique splendide, comme une invitation à l’introspection. © Carlo Bevilacqua 
Page 11
ET AUSSI...

Entre ces sujets se glissent de-ci de-là des interludes, comme des respirations enchanteresses : un poème (page 4), une chanson (page 6), l'atelier des lecteurs (page 8), un haïku (page 10). 
Tourner la page... et découvrir une bergerie unique au monde
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03.07.2022 à 21:04

Les grandes illusionnistes

Les grandes illusionnistes
Les nouvelles de la vie
Dimanche 3 juillet 2022


Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Cétait aujourd'hui la saint Héliodore et la commémoration de la naissance de Franz Kafka (le 3 juillet 1883). Reconnaissance éternelle à lui pour (entre autres) avoir écrit que « l'esprit n'est pas libre tant qu'il n'a pas lâché prise » et eu le premier l'idée de rendre obligatoire le port du casque pour les ouvriers du bâtiment. 
Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, un magazine mensuel par mail qui vous est parvenu dans une version incomplète la semaine dernière et dont voici la part manquante, notre enquête grand format consacrée aux coulisses du quotidien. A ce propos, nous avons une question : rendez-vous en fin de lettre pour les précisions. Mais en attendant, bonne lecture à tous et à toutes 


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien

Le petit théâtre des vitrines 

Ce n’étaient pourtant pas les soldes à Londres, en ce début décembre 1909, mais une fièvre digne des grands jours de braderie défigurait bel et bien les alentours de Piccadilly Circus. A l’angle que forme la place avec Regent Street, une foule compacte de quelques centaines de personnes s’agglutinait devant le très chic grand magasin Swan and Edgar, fascinée non par la luxueuse marchandise en tant que telle mais par le spectacle. Là, sur une estrade tournante, trois « scènes » présentaient chacune deux mannequins de femmes richement vêtues, à raison d’une rotation toutes les trois minutes. L’ensemble était éclairé par vingt-cinq ampoules, dont l’intensité baissait à chaque changement de présentation. Aux yeux des centaines de passants hypnotisés, c’était magique. Nous le savons car, le 9 décembre, la police londonienne a reçu une plainte contre le directeur, accusé d’avoir « causé délibérément l’obstruction du trottoir » entre 16 h 30 et 18 h 00 la veille. L’archive précise que « le dispositif était actionné par quelque moyen, invisible ». De la magie, on vous dit. Et noire aux yeux de certains. C’est qu’il fallut circuler sur la chaussée ! C’est que les omnibus durent modifier leurs arrêts !
Le directeur tint bon quelques jours : pas question d’interrompre ce petit manège qui avait coûté la somme folle de 100 livres – entendez 15 000 euros d’aujourd’hui… La presse fit ses choux gras de l’affaire. On plaida que l’attraction, dans la mesure où elle présentait des vêtements réellement en vente, ne dépassait pas les limites de la publicité bien comprise et ne relevait pas d’un sensationnalisme de mauvais aloi. Mais, au bout du bout, on négocia. Swan and Edgar accepta d’immobiliser ses mannequins et de ne montrer qu’un tableau par jour, plutôt que cette série de scènes changeantes. L’on recircula.

 
Entre la fin du XIXe siècle et la fin des années 1920, l’immense photographe des rues de Paris Eugène Atget fait le portrait des commerces en plein bouleversement : il garde la trace des vieilles boutiques dont les étals débordent allègrement sur les trottoirs dans un capharnaüm de marchandises et saisit le visage poudré des vitrines élégantes qui mettent les produits à la fois en avant et à distance. © Collection Gallica/BNF
 
En ce temps-là, les vitrines qui n’avaient pas cent ans vibraient encore d’un enthousiasme adolescent et s’amusaient à tester les limites du tolérable. Elles prenaient leurs marques et les citadins avec elles, un brin éméchés par la fiesta visuelle qui succédait à la sobriété multiséculaire des devantures. Car longtemps, les boutiques étaient restées obscures, leur marchandise simplement étalée en vrac sur les étals en plein vent qui devançaient l’antre, dont la logique était plutôt celle d’un entrepôt. Mais la révolution industrielle fut aussi une révolution du commerce. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’apparition des trottoirs (en 1750 à Londres, en 1781 à Paris) est pensée pour permettre aux piétons de regarder les étalages sans subir les assauts de la boue et des carrosses au galop. Mais c’est surtout à partir du XIXe siècle que la façade glacée commence à conquérir la rue, galvanisée par l’amélioration des procédés de fabrication du verre (plus transparent, plus solide, plus fin) et la généralisation de l’électricité. Le paysage urbain en est métamorphosé. Enfilant les verres comme un collier de perles, la grosse centaine de nouveaux passages couverts parisiens, ancêtres de la galerie marchande réservée aux piétons, ajoute le plaisir de contempler la marchandise à celui de déambuler. Et il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que l’invention du grand magasin, en la personne du Bon Marché ouvert par Alexandre Boucicaut en 1852, transforme définitivement les vitrines en maîtres-appâts du consumérisme naissant.
Avec leurs allures de tableaux encadrés de granit ou d’acier et d’or, elles deviennent les grands écrans indispensables à la diffusion d’un scénario inédit, dans lequel le commerce prétend moins satisfaire des besoins, basse besogne aux perspectives de profit limitées, que nourrir des rêves, noble vocation qui repousse à l’infini les limites du marché. Rien ne symbolise mieux la puissance durable de cet imaginaire culturel que le générique de Petit déjeuner chez Tiffany, où Audrey Hepburn rêve de la nouvelle vie de nabab qu’elle se promet par voie matrimoniale devant les vitrines du célèbre joailler new-yorkais.

 

Bien entendu, vendre du désir n’est pas tout à fait la même affaire que vendre du coupon et les premiers à s’aventurer en cette terre marchande inconnue et à rompre avec les empilements assommants d’autrefois sont de véritables hommes-orchestres.  
Un peu architectes et un peu psy, ils utilisent pour parfaire la mise en condition de l’acheteur un vieux truc à l’efficacité redoutable : montrer et cacher à la fois. La marchandise surexposée est hors de portée immédiate et l’intérieur de la boutique reste en général invisible derrière le rideau ou le panneau qui servent d’arrière-fond : « En faisant miroiter un accès immédiat et en l’entravant en même temps, écrit le sociologue Franck Cochoy, la vitrine attise le décalage fondamental propre à tout dispositif de curiosité. La porte invisible de la vitrine attire d’autant plus qu’elle nous ouvre un monde qu’elle nous empêche d’atteindre – elle nous “retient” – nous empêche d’avancer –  et nous captive à la fois ».

La jeune Denise d’Emile Zola, tout juste débarquée de Normandie, est de fait fascinée par les vitrines du grand magasin dans Au Bonheur des dames : « Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. »
Ce nouveau rapport de spectateur à la marchandise, conçu pour susciter l’achat superflu, est si révolutionnaire qu’il en révulse beaucoup : dès le berceau, la belle est jugée allumeuse, comme le fait valoir à Denise l’oncle Baudu, commerçant à l’ancienne et totalement dépassé : « Tu as vu son étalage, n’est-ce pas ? Toujours, il y plante ses plus belles confections, au milieu d’un encadrement de pièces de draps, une vraie parade de saltimbanque pour raccrocher les filles… Foi d’honnête homme ! je rougirais d’employer de tels moyens. Depuis près de cent ans, le Vieil Elbeuf est connu, et il n’a pas besoin à sa porte de pareils attrape-nigauds. »

 
ENTRACTE/LE CHIFFRE

70 000 : c’est le nombre de personnes, à 90 % des femmes, qui se pressent au Bon Marché chaque jour dans les années 1880. A titre de comparaison, 30 000 curieux s’y rendent aujourd’hui, le samedi, durant la période des fêtes de fin d’année.

Qu’aurait pensé Baudu s’il avait pu, quelques années plus tard, franchir l’Atlantique et contempler les réalisations d’étalagistes qui se voulaient aussi artistes et même un peu magiciens. Bien sûr, de nombreux commerçants se contentent là-bas aussi mettre en valeur la marchandise par une mise en scène flatteuse pour elle et réjouissante pour les yeux du chaland, comme le fait Octave Mouret dans son Bonheur des dames ; à l’image de cette frémissante présentation de mouchoirs. Mais des commerçants plus ambitieux et plus fortunés s’engagent bientôt dans une véritable entreprise d’envoûtement des passants.
Entre les années 1890 et 1920 principalement, les devantures connaissent un véritable âge d’art, dont les vitrines de Noël sont aujourd’hui les lointaines héritières. Et c’est d’abord le long des rues américaines que les saisissants tableaux en trois dimensions d’une sophistication inédite se mettent à vamper les citadins. Il faut dire qu’on ne lésine pas sur les moyens : Arthur Fraser, l’étalagiste de Marshall Field’s à Chicago, dirige une équipe de cinquante artisans et son budget annuel peut aller jusqu’à 175 000 dollars (2 millions d’aujourd’hui). En 1889, Wechsler & Abraham, à Brooklyn, n’hésite pas à présenter ses fourrures dans un décor somptueux qui s’étend sur plusieurs baies vitrées : derrière les rideaux du salon d’une demeure victorienne, une femme et un enfant guettent, tandis qu’un garçon sort pour accueillir les visiteurs qui arrivent dans une calèche tirée par un cheval blanc, un attelage grandeur nature ! Ailleurs, on compose des jardins de vraies plantes que les passants s’amusent à venir régulièrement voir pousser ; on présente des parties de pêche en forêt avec ce qu’il faut de mousses et de fougères, sans oublier le café qui bout sur une plaque électrique et le bacon qui grille dans la poêle ; on met en scène, pour la Saint-Valentin, l’arrivée du facteur dans une rue de New York parfaitement reconstituée, boîte aux lettres, réverbère et le ciel étoilé compris… (Ces exemples et beaucoup d’autres sont évoqués, souvent avec des illustrations, dans une passionnante étude de l’historienne Anca Lasc.)

 
ENTRACTE/LE FAIT INATTENDU

En cette seconde moitié du XIXe siècle où notre histoire se passe, il était très malpoli dans les sociétés anglo-saxonnes d’observer les intérieurs à travers les vitres. Pour habituer les braves gens à ce geste d’une indiscrétion insigne, les commerçants ont embauché des « window gazers » (« regardeurs de vitrines ») professionnels, qui jouaient le rôle de l’innocent promeneur de bonne famille soudain happé par l’étalage, incitant immanquablement la foule à l’imiter. Témoin cette petite annonce : « Recherche, disponibilité immédiate, regardeur de vitrine expérimenté. Emploi stable si satisfaction. » Cela n’empêchera pas les esprits moralistes de réprouver ces « peep shows » commerciaux. En 1911, après sa première rencontre avec une vitrine de Chicago, la romancière Edna Ferber s’indigne : « Cette fenêtre est une œuvre d’art, une fauteuse d’anarchisme, une destructrice de contentement, un second festin de Tantale. »
 
Les vitrines des grands magasins parachèvent alors « l’expérience du flâneur qui s’abandonne à la fantasmagorie du marché », dont parle le philosophe Walter Benjamin à propos des passages parisiens. Et fantasmagorie il y a ; au sens propre. Les étalagistes poussent leur art au-delà des seuls tableaux figés, comme le rappelle l’affaire Swan and Edgar. Ces années-là, une avalanche de découvertes scientifiques et techniques suscite un émerveillement que seul l’aventure spatiale nourrit encore dans les esprits d’aujourd’hui, et de nombreuses devantures les exploitent en faisant l’effet d’illusionnistes aux yeux des piétons médusés.  
C’est un carrousel de fontaines lumineuses aux couleurs changeantes et de scènes enchanteresses aux composantes animées (les ailes du moulin tournent, les voiles du bateau se gonflent, le drapeau flotte au vent …). L’un des grands pionniers du métier épate tout particulièrement. Chas W. Morton est responsable des vitrines de Weinstock, Lubin & Co, à Sacramento. En 1891, il imagine de faire surgir du plancher une rose qui s’ouvre lentement pour faire apparaître une fillette déguisée en fée ; laquelle voltige ensuite à travers la vitrine avec une baguette magique en essayant chapeaux et autres falbalas avant de retourner dans sa rose, qui se referme et rentre dans le sol. La scène se reproduit trois fois par jour pendant une semaine, attirant une foule de curieux.  

Mais c’est en 1898 que l’étalagiste réalise son chef-d’œuvre, peut-être la plus célèbre vitrine animée de l’histoire : la Vanishing lady (« la femme qui disparaît »). Derrière la glace, le buste d’une demoiselle en chair et en os semble flotter, sans corps, sur un piédestal. A intervalles réguliers, elle s’enfonce dans la colonne et disparaît ; pour resurgir bientôt vêtue d’une nouvelle tenue… Une foule si dense se presse contre la vitrine, estomaquée, qu’il faut installer une balustrade en fer pour éviter qu’elle ne se brise. Chas W. Morton s’est inspiré pour cette mystification d’un célèbre numéro du magicien français Bautier de Kolta, que tous les illusionnistes du temps ont ensuite copié et dont Méliès avait tiré un court métrage deux ans avant la mise en scène de Sacramento, sous le titre Escamotage d’une dame chez Robert Houdin.

 
En 1898, dans la vitrine d’un grand magasin de Sacramento, une femme en buste apparaît et disparaît à intervalles réguliers, à chaque fois vêtue de frais. Le dispositif inspiré d’un spectacle de magie attire une foule si dense qu’il faut protéger la glace avec une balustrade en fer… La Vanishing Lady est l’une des vitrines mécaniques les plus célèbres de l’histoire. © DR 
Tous les épicurieux du monde ne connaissent pas encore L'Intimiste... J'offre à mes proches un été plus doux en les incitant à mettre dans leur valise le petit magazine par mail des histoires minuscules. 

La performance de la Vanishing Lady dit mieux que tout à quel point la vitrine est devenue un petit théâtre des trottoirs. La séparation qu’elle crée, en empêchant de toucher la marchandise, transforme le consommateur en spectateur. La collaboration de l’étalagiste, de l’éclairagiste et du décorateur n’est pas sans rappeler le travail du cinéma ou du théâtre et certains magasins essaieront bientôt leurs mises en scène dans de véritables studios. « Les premières vitrines appartiennent à la nouvelle société du divertissement populaire, qui prend son essor au tournant du siècle, souligne l’historienne Fiona Maxwell. Le théâtre, le vaudeville, les dancings, les cirques, les parcs d’attraction et les vitrines ont contribué ensemble à l’avènement d’une culture de masse caractérisée par la participation du public, le spectacle mécanique, les décors exotiques et un sens du merveilleux. »
 
ENTRACTE/L'ANECDOTE CULTURELLE

Vincente Minnelli a commencé sa carrière comme étalagiste. Il va encore à l’école quand il se fait embaucher comme assistant peintre chez un constructeur de panneaux publicitaires qui lui apprend les astuces de la composition picturale. Puis, le bac sitôt en poche, il s’installe à Chicago, s’inscrit à l’Institut d’art et commence à montrer ses planches à dessins. C’est alors que le grand magasin Marshall Field’s s’intéresse à lui et l’engage comme assistant étalagiste. De là, il deviendra costumier, décorateur et metteur en scène à Broadway avant de rejoindre Hollywood. Mais ses débuts d’étalagiste le marqueront à jamais. S’ils ont contribué à construire son univers visuel d’un onirisme léché, ils lui vaudront aussi une réputation d’esthète sans profondeur. C’est faire bon marché de l’élégance d’un homme qui a révolutionné la comédie musicale et l’utilisation des décors et des éclairages dans le cinéma américain…
 
De nombreux étalagistes de la première heure viennent de l’univers du spectacle. A commencer par l’un des plus célèbres, celui qui a le plus fait pour diffuser les savoir-faire du métier avec sa revue The Show Window, celle qui rendit célèbre la Vanishing Lady ; un homme qui a fondé le premier syndicat professionnel : L. Frank Baum. Avant de devenir étalagiste, il avait été éleveur de volaille, journaliste, directeur de magasin, marchand de porcelaine, vendeur de feux d’artifice ; mais surtout, il avait administré un théâtre, écrit des pièces et fait l’acteur – sans grand succès il est vrai. A ses yeux, la conception de vitrines est une manière aussi fascinante qu’une autre de raconter une histoire. Et il le prouve à jamais en 1900, l’année où il publie ses deux œuvres majeures : The Art of Decorating Dry Goods Windows and Interiors (« L’art de décorer les vitrines et l’intérieur des magasins de nouveautés »), qui sera longtemps LA bible des professionnels ; et un certain conte pour enfants, Le Magicien d’Oz.

Propulsée par un cyclone au-delà de l’arc-en-ciel, dans le merveilleux pays d’Oz, la jeune Dorothée progresse d’aventure en aventure vers la Cité d’Emeraude (où tout est d’un vert étincelant, jusqu’au sucre candi et à la limonade) : c’est là que vit le magicien extraordinaire qui peut seul lui permettre de rentrer chez elle, au Kansas. Mais le grand Oz se révèlera n’être qu’un « petit vieillard, chauve et ridé » un homme ordinaire, ventriloque très psychologue et charlatan de génie, capable de convaincre ses sujets qu’ils vivent dans une cité d’Emeraude en les obligeant à porter des lunettes vertes, sous prétexte d’éviter l’éblouissement. Pas méchant homme, mais imposteur. « Mon peuple a porté si longtemps ces lunettes vertes, avoue-t-il, que la plupart d’entre eux croit que c’est réellement une cité d’Emeraude. » Le Magicien d’Oz peut se lire comme un hommage à toutes les formes d’illusionnisme qui nous aident à vivre et dont les vitrines, cette forme de fiction, participent aux yeux de L. Frank Baum.  
Comme les habitants du pays d’Oz, les chalands subjugués par les devantures, au tournant du XXe siècle, ne demandent qu’à se laisser charmer. Les mises en scène leur offrent un voyage sans frais dans un ailleurs, qu’il s’agisse d’un autre endroit (le bord de mer, la montagne, à la campagne…), d’un autre temps (une scène de nuit en plein jour, une saison différente, une époque révolue) ou d’un autre milieu (beaucoup de scènes se situent dans des intérieurs huppés). Ce faisant, elles offrent une opportunité de composer avec le quotidien, comme Dorothée qui, au retour du pays d’Oz, trouve merveilleux ce Kansas où tout lui paraissait autrefois gris et terne. Faux portails et faux murs, montagnes peintes et plages reconstituées introduisent dans la ville une forme de mobilité imaginaire et douce.

LA VITRINE EXERCE UN SORTILEGE
QUI OBLIGE L'HOMME EFFRENE
A RETROUVER LE PAS DU PROMENEUR.

 
D’autant qu’en divertissant le citadin, les vitrines l’invitent à ralentir dans un monde qui va depuis peu à toute vapeur. C’est même peut-être grâce à elles que les rues n’ont pas été envahies par les trottoirs roulants, projet dont le New York Times révèle l’existence en 1873. L’inventeur proposait d’installer deux trottoirs sur Broadway, qui avanceraient à la coquette allure de 30 km/heure. Un simple pas sur l’engin, et vous étiez promptement emporté à destination ; mais vous étiez privé des délices du lèche-vitrines... « La dame qui jetterait un œil sur un ravissant chapeau serait à la minute suivante à la hauteur d’un boulanger ou d’une boutique de prêt-à-porter pour hommes », notait l’auteur. Le journaliste était néanmoins si convaincu des bienfaits de la vitesse qu’il suggéra de pallier ce défaut en faisant plutôt défiler les immeubles sur une plateforme en mouvement, le citadin attendant tranquillement de voir arriver à sa hauteur le bâtiment de son choix… On sait ce qu’il advint de l’une comme de l’autre idée, mais elles témoignent d’un culte de la vélocité qui permet de comprendre ce que le développement des vitrines-spectacles a pu avoir, paradoxalement, d’adoucissant.
Filles de l’obsession moderne pour le nouveau, avec leurs étalages perpétuellement changeants, elles offrent aussi un moment de répit. Désir de ralentir et désir de mouvement s’y croisent. Certaines vitrines sont si belles qu’elles sont un but de promenade en soi. L’antiquaire parisienne Yvonne de Bremond d’Ars, dont le magasin fut célèbre pour ses décors de Noël, le confiera un peu plus tard : « Le passant est appelé à succomber au « “sortilège” qui oblige l'homme pressé, l'homme effréné, l'homme bousculé, à retrouver le pas tranquille du promeneur ». Faire ses courses n’est plus une corvée mais une activité de plaisance et une incitation à la flânerie, cette « gourmandise des yeux » vantée par Balzac.
 
A l’évidence, les devantures ainsi conçues jouent un rôle qui dépasse la stricte fonction commerciale, le simple statut de « réclame vivante, avec son luxe bariolé et doré de bazar » (Zola). Pendant la Première Guerre mondiale, le grand magasin londonien Selfridges crée même une « vitrine de guerre » qui diffuse les dernières informations sur le conflit, cartes et photographies à l’appui, que l’on vient lire des quatre coins de Londres. Visages du commerce privé, les vitrines s’affirment aussi, au seuil de la rue, comme un espace public. Pour le meilleur et pour le pire, elles tendent un miroir à la société dont elles émanent, où viennent se refléter les préoccupations communes, les évolutions de la mode et des normes socio-culturelles, les manières d’être et de faire jugées désirables et, de fait, désirées. « L’objectif de la vitrine est de faire réfléchir les gens », affirmait l’étalagiste Arthur Fraser ; avant d’expliquer que, pour exposer des pièces d’argenterie de grande valeur chez Marshall Field’s, il avait pris soin de reproduire les murs lambrissés d’une salle à manger de millionnaire et installé le mobilier y afférent pour créer l’atmosphère appropriée et accoutumer au bon goût les passants d’autres milieux. La revue belge Clarté, citée par l’historien Serge Jaumain ne dit pas autre chose en 1938 : « L’étalage s’avère comme le plus sûr truchement artistique qui puisse toucher profondément l’homme de la rue. Nul ne niera que ce rôle éducatif, lié par sa fonction aux nécessités quotidiennes, ne soit plus efficace que n’importe quelle manifestation artistique située en dehors du cadre de la cité. »

 
ENTRACTE/LE TEXTE DE REFERENCE

“ Le travelling des vitrines, leur féerie calculée qui est toujours en même temps une frustration, cette valse-hésitation du shopping, c'est la danse canaque d'exaltation des biens avant l'échange. Les objets et les produits s'y offrent dans une mise en scène glorieuse, dans une ostentation sacralisante. Ce don symbolique que miment les objets mis en scène, cet échange symbolique, silencieux, entre l'objet offert et le regard, invite évidemment à l’échange réel, économique, à l'intérieur du magasin. Mais pas forcément, et, de toute façon, la communication qui s'établit au niveau de la vitrine n'est pas tellement celle des individus aux objets qu'une communication généralisée de tous les individus entre eux à travers non pas la contemplation des mêmes objets, mais à travers la lecture et la reconnaissance, dans les mêmes objets, du même système de signes et du même code hiérarchique des valeurs. C'est cette acculturation, c'est ce dressage qui a lieu à chaque instant partout dans les rues, sur les murs, dans les couloirs du métro, sur les panneaux publicitaires et les enseignes lumineuses. Les vitrines scandent ainsi le procès social de la valeur : elles sont pour tous un test d'adaptation continuel, un test de projection dirigée et d'intégration. Les Grands Magasins constituent une sorte de sommet de ce procès urbain, un véritable laboratoire et creuset social, où « la collectivité renforce sa cohésion, comme dans les fêtes et les spectacles (Durkheim).
Jean Baudrillard, La Société de consommation, Gallimard, 1974.

 
Ces vitrines qui rompent avec leur vocation purement utilitaire représentent-elles le stade suprême de la manipulation marchande ou une parenthèse de générosité plus ou moins bien comprise, comme une politesse faite aux passants ? Certes, la stratégie est explicite : la vitrine doit agir « sur le promeneur comme l’aimant sur la limaille de fer » et, après l’avoir arrêté dans sa course, l’inciter à franchir la porte pour acheter. Mais combien entrent, parmi ces flâneurs de vitrines ? Combien paient ? Même si l’on fait de savantes études pour attester de l’efficacité du dispositif, la vérité est que nul ne sait. En 1898, Charles Morton vante l’efficacité de sa Vanishing lady dans The Show Window : « Nous avons vendu un grand nombre de chapeaux par ce procédé ». Mais, interrogé sur sa carrière en 1921, il se montre plus circonspect à l’égard des vitrines animées : « Certaines étaient très ingénieuses et amusantes en tant qu’inventions mécaniques, mais comme apporteuses d’affaires, il y a beaucoup de doutes sur leur efficacité. »

Les passants qu’arrêtent les devantures ne sont pas les consommateurs nigauds dont parle le Baudu de Zola. Le chemin est sinueux de l’œil à l’esprit via l’objet exposé et ne conduit pas forcément à l’achat. Surtout que, rappelle Amy Reading dans un article de fond sur le sujet, le spectacle des vitrines attire au moins autant les hommes que les femmes, cibles supposées des marchands : voyez vous-même ! Elle cite notamment le témoignage d’un flâneur tourneboulé : une vitrine « m’a gardé sous son emprise une demi-heure et le plus bizarre, c’est qu’il s’agit de la vitrine d’un chapelier, remplie des derniers rubans, plumes et fleurs ». La devanture l’avait envoyé se perdre dans son propre passé et le souvenir des chapeaux de Paris, qu’il comparait au vieux chapeau de soleil à carreaux de sa mère. Comme noyée dans la mise en scène, la marchandise ne parle pas toujours pour elle-même mais fait vagabonder l’esprit dans des régions inaccessibles au boutiquier. « Qui contrôle les récits, les associations d’idées et les images provoquées par les spectacles dans la vitrine ? », interroge Amy Reading.  
L’effet de l’illusion semble échapper à l’illusionniste. Les premiers étalagistes ont d’ailleurs conscience de participer à autre chose qu’une simple promotion commerciale. L’étalage est « devenu un art, presque digne des beaux-arts à vrai dire », écrit L. Frank Baum en 1899. Même un propriétaire de magasin soucieux de ses ventes comme Robert Ogden de Wanamaker à New York estime que sa « mission est d’apporter le “beau” aux gens ordinaires ». 

 
Rien n’est plus poignant que certains regards d’enfant sur les devantures. © Library of Congress 
Mais point trop n’en faut. Certains marchands commencent à vouloir remettre la vitrine à sa place : un miroir du stock, aussi esthétique soit-il, pas un miroir du monde, aussi extraordinaire soit-il. « Dans les années d’après-guerre, rappelle Claire Leymonnerie, les commentateurs et théoriciens de l’étalage, issus désormais des rangs du petit commerce, réaffirment sa vocation commerciale et se méfient d’une expression artistique qui risquerait de choquer la sensibilité du passant et par conséquent de nuire aux ventes. » La revue des Quincailliers de France, en 1954, le dit tout de go : « A vouloir trop captiver l’intérêt sur le “spectacle”, les produits offerts en vente risquent de passer au second plan, voire inaperçus. La vitrine devient dans ce cas, un centre “d’attraction”, mais ne persuade pas. » 
Alors la devanture rentre peu à peu dans le rang. Même si certains usages de la vitrine resteront longtemps capables de créer des embouteillages piétonniers, comme cette mise en scène dans une boutique du quartier latin en 1967 qui prit drôlement au piège les voyeurs. Et même si la période de Noël rappelle encore les animations d’autrefois. Pêle-mêle, la crise des années 1930, la guerre, l’accoutumance à la fée électricité et l’invention de la télévision, qui introduit une vitrine commerciale virtuelle dans chaque foyer, ont raison des exubérances théâtrales du tournant du XXe siècle. L’émerveillement est ailleurs et les magasins n’étalent plus guère que la marchandise. Ce retour au premier degré commercial, certes pratiqué avec art parfois, radicalise la vitrine.
Sous la gaieté des éclairages, le chatoiement des couleurs, le soyeux des matières, l’harmonie des formes, se cache une petite usine à frustration. Avec leur transparence, les vitrines ont été, avant la télévision, avant l’Internet, le premier des dispositifs modernes permettant au mal loti de voir ce qu’il ne peut avoir. Qui connaît ou a connu des périodes de vaches maigres sait ce que fait, parfois, cette fausse accessibilité de l’inaccessible. Ce n’est pas un hasard si les vitrines brisées ont été dès l’origine l’une des formes de la contestation : les suffragettes utilisent dès 1911-1912 « l’argument de la vitre cassée », à commencer par celles de Swan and Edgar, pour attirer l’attention sur le mouvement et obtenir le droit de vote.


Rien n’est plus poignant que certains regards d’enfants sur les devantures. Débarrassée du merveilleux, la vitrine apparaît à beaucoup comme une violence. Dans les années 1960 et 1970, de nombreux chanteurs (comme Léo Ferré), intellectuels et écrivains lui disent ses quatre vérités. Nathalie Sarraute décrit la « satisfaction désespérée » qu’elle procure (Tropismes). Georges Perec juge que « les vitrines nous saoulent » (Les Choses). Et Romain Gary publie un J’accuse sans appel (Chien blanc) : « J'appelle “société de provocation” toute société d'abondance et en expansion économique qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu'elle provoque à l'assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu'elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. » 
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Au moment où les devantures paraissent menacées de disparition à mesure que le commerce en ligne se développe et que les magasins transforment en conséquence leur architecture, à l’instar de Nordstrom récemment ouvert à New York sans étalages sur la rue, un autre monde des vitrines serait-il possible, qui renouerait à sa manière avec l’esprit artistique d’autrefois ? Après tout, les liens entre l’art et les devantures n’ont jamais été totalement rompus. A partir des années 1920, l’architecte-décorateur français René Herbst, l’un des chefs de file de l’art moderne, réalisa de nombreuses vitrines et étalages. Le grand magasin de luxe Bonwitt Teller, à New York, avait l’habitude de confier la réalisation de devantures à des artistes de premier plan ; une aventure commencée avec Salvador Dali, qui a conçu une succession de magnifiques scènes surréalistes avant que l’histoire ne se termine mal, en 1939, quand ses deux présentations choquèrent tant les passants que le magasin les supprima. Dans les années 1950, Andy Warhol, Jasper Jones, et Robert Rauschenberg ou James Rosenquist ont eux aussi réalisé des étalages. Plus près de nous, les Galeries Lafayette ont confié en 2009 la conception de onze vitrines au cinéaste David Lynch, autour du thème « Machines, Abstractions, Femmes ».
 
Or la crise sanitaire vient de rappeler les mulitples possibilités qu’offre cette transparence à même la rue. Pendant les différentes périodes de confinement, de nombreux commerçants ont fait de leur vitrine une sorte de bien commun en offrant aux artistes une scène de fortune : c’est un opticien qui transforme sa boutique en cabaret, un magasin d’instruments de musique qui devient salle de concert, une salle des ventes qui s’improvise atelier de peinture, une rue de Bruxelles qui expose les œuvres inspirées par la pandémie, des cafés fermés qui s’ouvrent aux artistes de cirque, la devanture d’une crèmerie québécoise qui s’offre aux arts vivants, des enseignes de Genève qui dansent, une boutique vide de Saint-Brieuc qui fait son calendrier de l’Avent artistique, des répétitions chez un fleuriste à Ivry, trois plasticiennes mises en avant dans des magasins à Bordeaux, une pièce de théâtre dans une boutique fermée à Paris… L’inventaire est infini. Comme avec la « vitrine de guerre » de Selfridges, les devantures sont apparues comme un lieu où partager l’événement vécu, et rien ne le fait mieux que la création culturelle. Il y a quelques années, la compagnie Royal Deluxe s’était demandée ce qui se passerait si les mannequins, ces êtres vivants colonisés et exploités par les grands magasins, brisaient leurs chaînes. Cette fable servait de fil rouge à un magnifique spectacle de rue, « La Révolte des mannequins » : en treize scènes qui évoluaient au fil des jours en faisant progresser l’histoire racontée derrière chaque vitrine, les pantins s’affranchissaient de leurs prisons de verre. Mais était-ce une fable, ou une proposition ?


Sandrine Tolotti

LE MOT DE LA (presque) FIN
Une citation inspirante
« L’oisiveté du flâneur est une protestation contre la division du travail. »
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des Passages
 
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Pour prolonger cette newsletter et voyager un peu, nous vous invitons à visiter le seul musée de la fenêtre au monde. Situé au Danemark, il a été créé par le fabricant Villum, dont le site est aussi très bien fait.
Nous vous donnons maintenant rendez-vous au mitan de l'été (à une date surprise, bien sûr) pour un numéro double (juillet-août) et spécial. Mais d'ici là, nous aimerions connaître votre avis sur cette lettre en deux volets : si vous le souhaitez, nous pourrions perfectionner à la rentrée ce principe. Dans ce cas, il vous serait proposé une lettre plus courte (comme la semaine dernière) et plus fréquente ; à laquelle s'ajouterait une lettre-revue (comme celle-ci, dans une formule revue en conséquence) bimestrielle ou trimestrielle. Pour nous dire ce que vous en pensez ou pour réagir d'une quelconque manière à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous. (Vous pouvez aussi le faire si vous souhaitez recevoir cette lettre et la précédente en un seul volet.)
Et notre magazine se referme, une fois n'est pas coutume, sur un peu de lèche-vitrine...
Via del Boschetto, à Rome, les vitrines de Tina Sondergaard, une boutique de confection sur mesure de vêtements pour femmes vintage, a composé des vitrines aussi simples que belles en imaginant des mannequins à tête de (vraies) fleurs. Peut-être la présentation s’inspire-t-elle d’une stratégie adoptée par le célèbre étalagiste britannique Eric Lucking après la Seconde Guerre mondiale pour le grand magasin Liberty. Les mannequins des années 1930 étaient abîmés ou démodés mais la fabrication n’avait pas recommencé. Et les modèles importés étaient hors de prix. Il enlevait donc souvent la tête des mannequins endommagés et les remplaçait par des bouquets de fleurs ou d’algues… © DR 
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26.06.2022 à 10:12

Interruption d'une femme

Interruption d'une femme
Les nouvelles de la vie
Dimanche 26 juin 2022
JUSTE UN INSTANT Plein air... HifuMiyo, alias Miyoko Ogawa, est une illustratrice japonaise installée à Lyon. Co-auteure de livres pour enfants, comme le très beau Avec toi, et dessinatrice pour la presse magazine, elle croque un quotidien tranquille avec un trait d’une élégance veloutée hérité de sa formation initiale en sérigraphie à Kyôto. Chaque moment de la vie, sous sa main, est gorgé de lumière et de douceur. Le goût des autres semble chez elle une source d’inspiration inépuisable, comme en témoigne la série « France 365 » qu’elle a consacrée aux scènes de la vie dans l'Hexagone, du point de vue d’une Japonaise chaleureuse et étonnée. Son compte Instagram est une  échappée très belle les jours de grisaille.

Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Ce sera demain, aux Etats-Unis, la journée nationale des orangers en fleursBienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, dans une version un peu resserrée en raison de menues avanies : l'enquête grand format sur les fausses évidences du quotidien, l'« éloge de l'ordinaire », vous sera envoyée prochainement dans un second volet indépendant. En attendant, notre magazine mensuel par mail se déplie comme d'habitude en éventail : après un court préambule sur cette page, le grand récit photographique et la pochette surprise (forcément...) se découvrent à l'arrière-plan, en cliquant sur un lien.
Bonne lecture à toutes et à tous, en particulier aux nouveaux et nouvelles venu(e)s qui ont récemment rejoint L'Intimiste en nombre
 : vous êtes à présent plus de 4 000 à nous lire. MERCI. 

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
La femme effacée 

II vous a fallu longtemps, très longtemps, pour écrire le texte. On vous imagine tournant et retournant chaque mot sur le clavier, écartelée entre la volonté de briser un tabou et la volonté de ne pas blesser votre fils, celui dont vous n’avez pas avorté, celui dont la naissance indésirée est l’objet de cette confession de combat que vous avez publiée dans le New York Times.
Vous n’aviez pas 20 ans et un avenir d’universitaire brillante souriait à la jeune femme entrée en fac à 16 ans. La Yale Divinity School et son master en religion et littérature vous tendaient les bras ; après une visite sur le campus, vous vous y voyiez déjà, en train de lire au coin d’un feu que vous auriez allumé vous-même dans la résidence étudiante, pendant qu’il neigerait dehors. Ce serait comme le paradis sur terre : « J’étais un cerveau. » La connaissance vous transcendait. L’étude de la littérature et de la religion était votre drogue... Vous n’imaginiez rien d’autre. Et surtout pas ces deux traits roses sur le test de grossesse que vous faites un jour de mai 1999, dans les toilettes du bâtiment d’études bibliques de la petite université chrétienne où vous venez d’obtenir votre licence, une université où l’on assiste à la messe chaque jour, où la piscine n’est pas mixte, une université qui vous va bien. Vous êtes une chrétienne traditionnelle convaincue. Et, fraîchement licenciée d’anglais, vous êtes invitée à donner un mois de cours sur la spiritualité au féminin.
L’annonciation pharmaceutique a lieu pendant la pause. Elle vous lacère. Ecrivez-vous ce soir-là dans un carnet, comme Annie Ernaux dans L’Evénement, « Je suis enceinte. C’est l’horreur » ? A vrai dire, « horreur » serait sans doute trop faible. Vous êtes anéantie. Au sens propre. Vous le resterez, d’une certaine manière, près de vingt ans.  
Votre fils naîtra le jour de l’An 2000 (dans un roman ou un scénario comme vous en écrivez à présent, Merritt Tierce, on n’y croirait pas, à une date pareille). Il naîtra parce que vous aviez 19 ans et qu’on n’est pas bien sérieux à cet âge ; on se laisse griser, même quand on vient d’une famille chrétienne, qu’on fait des études qui le sont tout autant et que son paradis ressemble à une bibliothèque. Il naîtra parce que vous l’aimiez bien, l’ami de l’ami pour lequel vous en pinciez vraiment, et que lui vous aimait beaucoup.

QUELQUES JOURS AVANT LES DEUX LIGNES ROSES
DU TEST DE GROSSESSE, VOUS DECRIVIEZ
L’AVORTEMENT COMME UN HOLOCAUSTE

 

Il naîtra parce qu’utiliser un moyen de contraception aurait valu acceptation anticipée de vos moments d’égarement et qu’un crime prémédité, chacun le sait, est plus grave qu’un crime pulsionnel. Les épisodes de vertige amoureux avaient beau se reproduire à intervalle régulier, cela ne changeait rien à l’affaire : « II n’était pas question d’utiliser des préservatifs, puisqu’en avoir à portée de main eût été admettre l’intention de pécher ou la défaillance attendue. Pour les mêmes raisons, je ne pouvais pas prendre la pilule ou toute autre forme de contraception. (…) Notre foi nous prenait au piège : nous avions besoin de croire que nous pouvions nous comporter décemment plus que nous n’avions besoin de nous protéger. Tant que je ne prenais pas la pilule, je pouvais penser que je ne recommencerais pas. »

Votre fils naîtra parce que, dans ce milieu, la possibilité de la sexualité avant le mariage et la possibilité d’être enceinte sont traités comme des réalités de science-fiction ; en parler pour l’éviter serait reconnaître la fragilité de toute une construction mentale. Votre fils naîtra parce que la bonne vieille méthode interruptrice des familles fonctionne jusqu’au jour fatidique où elle ne fonctionne pas. Votre fils naîtra parce qu’il était hors de question de le proposer à l’adoption ; c’est, dites-vous, la seule décision que vous ayez prise. Vous avez décidé de ne pas envisager la seule solution théoriquement envisageable dans votre entourage : « Je ne pouvais pas imaginer de faire pousser un bébé à l’intérieur de mon corps, de lui donner naissance, puis de le remettre à quelqu’un d’autre. » La dernière option relevait de la quatrième dimension. Quelques jours avant l’apparition des deux lignes roses qui allaient introduire la notion d’« irréversible » dans votre vie – votre premier contact avec le sens de la mort, dites-vous –, vous écriviez un mémoire sur la proscription doctrinale de l’avortement. « J’étais chrétienne. Je pensais ce que je disais quand je qualifiais cela d’holocauste. Et non, je ne sais pas pourquoi j’ai pu coucher avant le mariage tout en pensant que c’était mal et pourquoi je n’ai pas pu avorter tout en pensant que c’était mal ; ce sont les caprices de l’action humaine. Je croyais aussi devoir être punie pour ce que j’avais fait et mériter, en conséquence, de perdre le contrôle de mon existence. »

Il VOUS FAUDRA PRES DE VINGT ANS
POUR QUE CICATRISE LA BLESSURE
D'AVOIR ETE UNE MERE PREMATUREE

 
Vous n’interromprez pas la grossesse ; vous interromprez la vie dont vous rêviez. « Maintenant, le "ciel des idées" m’était devenu inaccessible, je me traînais au-dessous avec mon corps embourbé dans la nausée. (…) J’avais cessé d’être une "intellectuelle". Je ne sais pas si ce sentiment est répandu. Il cause une souffrance indicible. » C’est Annie Ernaux qui l’écrit à propos de sa propre grossesse non désirée ; ce pourrait être vous, qui vivez la situation à la fois comme une croix et comme une abstraction. Enceinte de sept mois, vous pensez encore pouvoir cacher ce ventre dont vous ne voulez pas. Quand vous vous mariez sous le soleil de plomb du Texas deux mois après l’apparition des lignes roses, avec un homme « gentil, doux, beau, amical, chaleureux, drôle » que vous ne voulez pas épouser, l’étoffe vaporeuse de votre robe blanche pèse des tonnes. Vous aurez très vite un autre enfant, une fille. Puis vous divorcerez. Et quitterez définitivement une religion qui ne reconnaît pas la complexité des affaires humaines, sourde et aveugle à nos défaillances.
Bon an mal an, vous traverserez dix ans d’une lancinante dépression et mettrez quinze ans à vous remettre debout. Non qu’il y ait un drame au sens où on l’imagine au cœur de votre histoire. Comme votre entourage le répète en permanence, tout va bien. Les enfants sont épanouis et formidables. Vous entretenez avec eux une relation merveilleuse. Leur père et leurs grands-parents n’ont jamais cessé de s’en occuper. Il n’empêche. Il vous faudra près vingt ans pour que cicatrise la blessure d’avoir été une mère prématurée. Vingt ans pour comprendre et dire ce qui vous paraît vraiment le pire, finalement, et vous avez écrit le texte pour ça : hurler que tout enfant mérite des parents qui le désirent. Car deux vies ont été abîmées par l’événement. La vôtre ; et celle de votre fils, qui ne méritait pas de grandir auprès d’une mère désespérée.

Ceux qui n’ont pas connu la dépression ne savent pas la douleur redoublée que c’est, de souffrir quand la situation devrait rendre heureux. « Je ne voulais pas être triste d’être enceinte et je ne voulais pas qu’il pousse à l’intérieur d’une personne triste, parce que ce n’était pas sa faute. » Oui, votre fils et votre fille vont bien. Mais il ne faut pas raconter d’histoire. Vous n’avez pas été la mère dévouée, disponible, aimante, joyeuse que vous auriez souhaité être. « Je sais ce que cela veut dire d’être disponible, investie, magique et ce n’est pas ainsi que j’étais avec eux, mes seuls enfants, pendant leur seule enfance. »
Pas une fois dans ce texte d’une franchise implacable vous n’écrivez le mot « regret » car ce mot-là serait impuissant à traduire ce qui s’est passé. Trop fort et pas assez. Ce mot-là détruirait l’amour infini que vous avez pour vos enfants. Et puis ni vous ni personne ne sait ce qu’aurait été votre existence sans cette naissance : aurait-elle vraiment ressemblé à la vie idéalisée de vos 20 ans ? Nul, vous le savez bien, ne passe sa vie à lire au coin d’une cheminée de Yale. Ce mot-là est impuissant, aussi, à dire le sentiment de ne pouvoir être soi une quinzaine d’années durant, avant de faire enfin un master, devenir scénariste et romancière. « Quand j’ai dû avoir un bébé avant d’y être prête, j’ai eu le sentiment que ma famille me disait : "Tu as fait ton temps. Au suivant. Sois réceptacle, ouvre ton corps et donne-nous quelque chose de plus précieux que toi." Personne ne m’a demandé si j’étais prête à devenir mère ou épouse. Personne ne m’a demandé si j’étais prête à disparaître. »
Le sentiment d’être soi retrouvé, vous en jouissez goulûment à présent. Libérée par les enfants grandis et autonomes. Enfin capable, forte de ce nouvel épanouissement, d’être un bon parent à vos propres yeux. Mais condamnée, à vie, à avoir été une mère non désirée et inaccomplie.

Sandrine Tolotti
 
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

Même si L’Intimiste n’a aucune webcam branchée sur votre intérieur (promis !), il va de soi que beaucoup d’entre vous ont des œuvres d’art dans leur cuisine. C’est ainsi, en tout cas, que l’envisage la graphiste britannique Kelly Angood, papesse d’une communauté de collectionneurs aussi discrets que soudés : les amateurs d’autocollants de fruits et légumes ; j’ai nommé les « légufrulabélophiles ». Quand le commun des mortels s’agace à décoller ces mini-étiquettes adhésives qui collent aux doigts dès qu’il prétend les jeter, Kelly Angood s’en pourlèche la rétine, les conserve précieusement, puis, une fois par mois, les met comme en vitrine sur un fond blanc, fin prêtes à intégrer le petit musée virtuel où elle les expose, sur le compte Instagram qu’elle a créé en 2015, « fruit stickers ».
La visite est un régal. Il existe à travers le monde, selon les connaisseurs, 65 000 types d’autocollants de fruits. Autant dire qu’on ne s’ennuie pas une seconde à se balader dans l’univers pop et graphique de ces merveilles minuscules. Elles réjouissent par l’harmonie inattendue de la forme, de la typographie et des couleurs, comme avec cette pépite new-yorkaise, ce sourire aussi simple qu’efficace ou cette singulière petite sirène. Elles amusent par leur humour volontaire ou involontaire, la palme revenant à la série des « bananimaux » de la firme américaine Dole, qui intégrait la banane à la silhouette de l’animal, fut-ce une pieuvre (avouons cependant que la banane basketteuse est une redoutable rivale question facétie). Elles étonnent par la poésie de bateleur de leurs slogans, témoin l’étiquette des melons Bouvet.
Comme souvent les archives minuscules, celle-ci est née dans les années 1990 par génération spontanée, quand la graphiste collait au dos des carnets de notes, du téléphone ou de l’ordinateur les autocollants qu’elle trouvait en faisant ses courses ou en vacances, de plus en plus piquée par la curiosité à mesure qu’elle découvrait la variété des styles. Depuis, son fonds de plusieurs milliers de pièces n’a cessé de croître, notamment grâce aux dons des followers qui envoient leurs propres trouvailles.
Au moment où les évolutions légales et technologiques menacent ces micro-affiches de disparition (elles seront sans doute de plus en plus remplacées par des inscriptions au laser), cette collection garde la trace précieuse d’un moment de l’histoire commerciale et graphique à travers le monde. Et nous invite avec une fantaisie vitaminée à regarder autrement le contenu des compotiers. Les artistes, illustrateurs (par exemple Chaix pour cet album), ou stylistes ne s’y trompent pas, qui font aujourd’hui de ces autocollants une source d’inspiration chic et chère, en puisant parfois sans beaucoup de vergogne dans le travail de collecte de « fruit stickers ».

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
Dina Oganova avait 20 ans, en 2007, quand elle a commencé d’écrire sa longue lettre d’amour à la Géorgie, son pays natal, devenu indépendant de l’Union soviétique en 1991. « I am Georgia » est un portrait-patchwork des beautés et des duretés de ce confetti de 4 millions d’habitants au carrefour de l’Asie et de l’Europe, lové entre les montagnes du Caucase et les rives de la mer Noire. « Je voulais présenter les gens de Géorgie au monde entier », dit-elle. Le résultat est un ensemble à la fois réaliste et magique qui montre un pays singulier, mais dont les habitants vivent les joies et les peines qui nous rassemblent. © Dina Oganova 
Un grand récit photo à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Hausser les épaules (et être dans le cou) 
 
Ce geste au départ n’est qu’un exercice de trapèzes… puisqu’hausser les épaules mobilise ces larges muscles trapézoïdaux (épaule, nuque, tronc), ainsi que deux ou trois autres comme le muscle élévateur de l’omoplate ou le rhomboïde. Pourtant, cette simple contraction en dit long sur l’état d’esprit de celui qui l’affiche. Quelque part entre dédain et fatalisme ; entre rejet pur et perplexité ; entre indifférence et lassitude. Ce haussement est multiple. Son sens évolue dans le temps et l’espace. On pourrait presque dire qu’il fait le grand écart… Comment ?
Pour le comprendre, fouillons un peu. En commençant par du quotidien : « Ne hausse pas les épaules quand je te fais une remarque ! » lance la mère à l’adolescent rebelle. Celui-ci tourne les talons en remontant trapèzes et rhomboïdes. Qu’importe ce que tu me dis, je m’en fiche. Hausser les épaules est tout d’abord une marque de dédain, d’indifférence (rien à f…, de tes reproches), voire de mépris. En ce sens, le geste est agressif. Que m’importe ce que tu dis ou ce qu’on pense. Je hausse les épaules, puis je les laisse tomber ; le mouvement me décharge de ce poids, cette contrainte, cette règle, cette férule. Je les rejette comme déplaisants ou anecdotiques.
L’ado hausse les épaules comme on le fait quand une averse nous surprend. Avez-vous noté qu’on remonte son col en même temps qu’on enfonce la tête ? Le jeune, de même, attend la fin de l’orage en se crispant. Il se protège et n’entend plus rien, comme si ses épaules montaient jusqu’aux oreilles. Réflexe de protection ?
À l’inverse, détendre les épaules est un exercice difficile ; la plupart du temps, nous traversons la vie avec nos soucis – nos tensions – dans les épaules ; l'être humain lâche beaucoup de choses lorsqu’il décontracte cette partie-là du corps. Il ne porte plus le monde sur le dos, il laisse tomber, il jette l'éponge. Ça ne le concerne pas. Que peut-il y faire ? Il hausse, abandonne et s'allège.
Lorsque nous sommes ouverts, disponibles, notre cou et nos épaules sont souvent détendus. Mais que se passe-t-il si nous nous trouvons soudain face à l’incompréhensible ou à l’absurde ? Là intervient le second sens, plus actuel, du geste : d’origine américaine, le « shrug » (hausser les épaules en anglais) est devenu universel dans la jeune génération via les réseaux sociaux. Il a d’ailleurs son émoticône, qui ajoute au haussement d’épaules un mouvement des mains, paumes vers le ciel, comme ça
 : ¯\_(ツ)_/¯. Cet emoji, baptisé shruggie, joint un élément de perplexité au geste d’indifférence de notre ado. 
Il s’utilise notamment face à un événement, une attitude ou un discours que l’on perçoit comme WTF (« what the fuck », en français : « c’est quoi ce bordel ? »). WTF qualifie tout ce qui est à la fois étrange et surréaliste, avec une nuance de stupidité. Le shruggie souligne cette absurdité perçue tout d’abord comme imbécile. Que puis-je penser de ça ? Que dois-je comprendre ? En pleine confusion, on se crispe.
Et puis, si c’est trop aberrant, voire grotesque, on s’en affranchit (voir plus haut) d’un haussement d’épaules, ce geste qui veut tant dire.
Tous les épicurieux du monde ne connaissent pas encore L'Intimiste... J'offre à mes proches un été plus doux en les incitant à mettre dans leur valise le petit magazine par mail des histoires minuscules.

L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
Une sélection de photos, dessins et récits signés de nos abonné(e)s 

J'entre dans un café comme dans un roman. 

Particulièrement le café du coin. Celui où les récits s’écrivent en mouvements et en bruits. Celui où tout est circonscrit et, paradoxalement, où toutes les histoires sont possibles. Celui où la banalité en dit tant. 

En images, j’aime raconter de belles histoires. Surtout celles qui se déroulent sur une ligne de crête, en équilibre instable, et se nourrissent de la rencontre avec l’autre. Je m’attache aux liens qui unissent les femmes et les hommes à leur milieu, j'aime saisir leur capacité de s’adapter et leurs pieds de nez aux déterminismes. Mon travail photographique est en ligne ici
Véronique Esterni

Pour décoller chaque mois les yeux du pire, je m'abonne gratuitement à L'Intimiste !

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
CHANSON 
Ce ne sera peut-être pas en France le tube de l’été, puisque l’Hexagone est apparemment l’un des rares territoires qui échappe encore à la vague Pasoori, mais le dernier titre du chanteur pakistanais Ali Sethi, en duo avec la chanteuse Shae Gill, fait chalouper une grande partie de la planète ; du sous-continent indien à l’Amérique du Nord et l’Europe en passant par le Moyen-Orient.
En fait de vague, il s’agirait plutôt d’un allègre tsunami, de ceux qui n’abattent rien d’autre que les frontières et les intolérances. Pasoori, c’est un texte romantique en diable, hymne aux amours que l’on entrave dans la grande tradition des chansons de courtisanes, sur une mélodie qui puise à des sources musicales traditionnelles et modernes venues du Pakistan et d’ailleurs, l’ensemble dans une mise en scène d’inspiration bollywoodienne diffusée lors d’une émission culte de la télévision sponsorisée par un certain fabricant de sodas, Coke Studio. Et c’est irrésistible.    
La graine originelle a été plantée dans l’esprit d’Ali Sethi par une maxime aperçue sur l’un de ces camions richement décorés du Pakistan : « Mets le feu à tes angoisses » (Agg lavaan teriya majbooriya nu). Mais elle n’a germé que plus tard, le jour où il fallut renoncer à une collaboration prévue avec des musiciens de Bombay parce que les extrémistes risquaient d’incendier le studio si un artiste pakistanais y mettait les pieds. Il s’est souvenu de la petite phrase sur le camion, l’a prise pour premier vers de la chanson et s’est dit que s’il ne pouvait pas aller en Inde, sa musique y parviendrait.
Il n’imaginait quand même pas à quel point : « La chanson qui unit l’Inde et le Pakistan », titrait récemment le New Yorker en lui consacrant un article approfondi. Partout, dans les villages et dans les villes, dans les cuisines et les taxis, on écoute et on chante Pasoori, en Inde, au Bengladesh, dans toute la diaspora et au-delà. Avec plus de 200 millions de vues sur YouTube depuis sa sortie le 7 février, Pasoori est un phénomène mondial, se classe au sommet des palmarès de tout poil, est reprise par un nombre incalculable d’anonymes et de célébrités, depuis la jeune chanteuse indienne Mansa Pandey jusqu’à la star néerlandaise de YouTube Emma Heesters.  C’est une chanson qui décloisonne le monde. On prend, non ?


ART 
Une merveilleuse exposition, à la Dulwich Picture Gallery de Londres, invite jusqu’au 4 septembre à regarder les femmes que les peintres, les sculpteurs, les photographes, regardent à leur fenêtre. De l’intérieur ou de l’extérieur. Pour les observer, les désirer, les enfermer, les révéler… Depuis une représentation en ivoire mésopotamienne jusqu’à Louise Bourgeois en passant par une incroyable vision médiévale d'une sainte sicilienne et Botticelli, Rembrandt, Degas, Picasso, la première exposition jamais consacrée à ce motif artistique immémorial est un festin d’une cinquantaine de chefs d’œuvre qui enchante et questionne à la fois : qui espionne qui, par ces fenêtres ? Ce cadre du quotidien est-il prison ou observatoire, voire estrade ? La fenêtre est-elle frontière ou passage ? En voici un avant-goût.

PHOTO 
Ce n’est pas un livre de photos, c’est une fête. Une fête de l’amour. Une fête de l’été. Une fête du sable et des vagues. Et de toutes les sensations, émotions, joies, tendresses qui vont avec. Depuis 2015, la photographe canadienne Erica Reade arpente les plages des environs de New York pour saisir, souvent en catimini, les couples de toutes formes, tous sexes, tous âges qui s’y donnent à voir. La soixantaine de clichés en noir et blanc aujourd’hui réunis dans Beach Lovers (chez Daylight Books) ne sont pas seulement une célébration touchante du sentiment amoureux, qu’il dure le temps d’un été ou le temps d’une vie. Le livre d’Erica Reade invite aussi à réfléchir aux moments insulaires que nous sommes capables de forger, consciemment ou non, dans des lieux très publics, en tombant les masques. Il offre, surtout, une brassée de plaisir graphique, avec des images composées de main de maître, dans lesquelles la fusion des corps, du sable et du soleil vaut déjà départ en vacances.

 
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

« Nous reposions
sur un silence
fait de trilles
et d'une rumeur
stable
comme une route lointaine.

Etendus sur ce silence
une toile nous couvrait
de chaleur
compacte
elle nous séchait la peau
nous séchait le langage
et le contour des doigts.

Arriva la lumière
douce comme l'animal
endormi
dans le jardin en bas.

Arrivait l'été.



Teresa Soto, Chutes, traduit par Meritxell Martinez, L'herbe qui tremble.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

La rédaction vous offre dans chaque numéro une histoire en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, cliquez piano piano sur le lien qui vous mène à la découverte d'un court-métrage d'animation truculent, parfait prélude à la pause estivale (mais auquel vous repenserez sans doute en septembre). Par ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Prenez quand même le temps de vous rincer les yeux avec les dessins-objets de la géniale Adèle Fugère, qui transforme une ribambelle de petites choses ordinaires avec une poésie espiègle .
On se retrouve très vite pour le second volet de cette lettre, puis au mitan de l'été pour un numéro double spécial. Si, d'ici là, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous. Dites-nous, en particulier, si vous avez apprécié cette formule resserrée ; même si elle l'est cette fois pour des raisons particulières, nous pourrions développer ce principe d'une newsletter à deux temps si vous le souhaitez.
Notre magazine se referme comme toujours sur une ode à la photographie anonyme avec, ce mois-ci, un aperçu de l'incroyable collection d'images trouvées recueillies par le Britannique Si Jubb, en couleur et en noir et blanc. Parce que les gens normaux ont tout d'exceptionnel. Bon début d'été à tous et à toutes  ! 
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22.05.2022 à 09:05

La pire façon de marcher ?

La pire façon de marcher ?
Les nouvelles de la vie
Dimanche 22 mai 2022
JUSTE UN INSTANT La fenêtre ouverte... On pourrait presque sentir le souffle de l’air tiède à la belle saison. Ian Beck est un célèbre auteur et illustrateur anglais de littérature jeunesse. Plus d’un million d’exemplaires de ses livres, qui comptent notamment la trilogie des Tom Cœurvaillant, se sont vendus à travers le monde. Il a également publié et illustré deux recueils de poésie. Parmi ses faits d’armes : la couverture de l’album d’Elton John, Goodbye Yellow Brick Road. Pendant le confinement en 2020, il a peint la banlieue où il habite dans le sud-ouest de Londres, son jardin, sa maison. L’ensemble de ces toiles a donné naissance à un livre baigné de lumière, The Light in Suburbia. Sa touche est si veloutée qu’on a parfois l’impression qu’il murmure sur toile. La visite de son compte Instagram est un baume sur nos plaies.

Bonne(s) journée(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

Cest aujourd'hui le début de la semaine du sandwich britannique et, selon le calendrier discordien, divisé en cinq saisons, nous sommes à la toute fin de Discorde avant d'entrer en Confusion. Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des histoires minuscules, un magazine mensuel par mail qui se déplie en éventail : après un court préambule sur cette page, certains sujets (et pas les moindres) comme le grand récit photographique et le long format sur les coulisses du quotidien se découvrent à l'arrière-plan, en cliquant sur un lien ; tout comme notre pochette surprise, par définition.
Bonne lecture à toutes et à tous, en particulier aux nouveaux et nouvelles venu(e)s qui ont découvert L'Intimiste grâce à la newsletter Merci Alfred
 ! Nous sommes très heureux de vous accueillir et espérons que vous vous plairez dans notre cabane à contre-courant du monde.  

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
Un pan de mur radieux dans la vie de Fan Yusu 

Parfois, cela vient comme un miracle, le goût de lire. Rien, vraiment, n’y prédispose. La famille est modeste et se bat au quotidien avec son lot de difficultés. Mais à l’école, on est bonne élève, allez savoir pourquoi, et le soir on lit des romans. L’horizon s’élargit. On en lit plus. Dans la tête, on se repasse mille fois toutes ces histoires, on longe mille fois ces fleuves, on arpente mille fois ces pays, on enfile mille fois la peau de ces héros lointains. On rêve d’un ailleurs, loin du village de Dahuo, municipalité de Xiangyang, province du Hubei, centre de la Chine, quelque part sur la Terre. Plus tard, on l’expliquera : « Je ne pouvais pas supporter de rester à la campagne et voir le monde depuis le fond du puits. »
Car naturellement, un jour, on veut écrire. Bien sûr, c’est impossible. Entre les deux fillettes dont on s’occupe seule et l’emploi de domestique-nounou chez les vernis du bond économique chinois, le temps file. 41 ans déjà et une vie toujours au fond du puits, à vrai dire, même si le ciel paraît plus proche. D’ailleurs, dans la banlieue éclopée de Picun où l’on habite, coincée entre le cinquième et le sixième périphérique de Pékin, à 30 kilomètres et deux heures de bus du centre-ville, on vit l’oreille collée aux avions qui atterrissent et décollent. L’aéroport est proche mais l’horizon appartient à d’autres. Sauf que l’impossible, on n’y croit pas : les livres apprennent que d'autres vies s’offrent à soi.

Alors un jour de 2014, on saisit la chance qui se présente : la « maison des nouveaux travailleurs » de Picun crée un cercle littéraire et un atelier d’écriture, le dimanche soir, ouvert à qui le souhaite. Là, on a beau être taiseuse, on se met à parler, en faisant même de grands gestes délurés, stimulée par le sentiment de dignité que procure l’endroit. On écrit des poèmes, un texte sur la beauté des prénoms, un autre sur l’histoire du frère et puis, finalement, on raconte sa vie dans un long récit de non fiction littéraire de 8 000 caractères : « Je suis Fan Yusu » (我是范雨素). La nounou-femme de ménage-mère célibataire venue de sa campagne à la ville comme 280 millions d’autres mingong, les « paysans-travailleurs » damnés de la croissance chinoise, a l’audace d’affirmer qu’elle est quelqu’un ; même si ses employeurs se contentent de l’appeler, elle et ses semblables, « petite nounou » ; parce que ses employeurs se contentent de l’appeler « petite nounou » ? En tout cas, ce n’est pas rien, cette affirmation. D’autant que son nom, comme tout dans sa vie ou presque, Fan Yusu se l’est forgé elle-même. A la force des livres.

Il Y AVAIT DANS CE FOYER
MISEREUX UN PETIT PAN
DE MUR RADIEUX, LA LECTURE.

 
A sa naissance en 1973, en pleine saison des chrysanthèmes (« ju »), sa mère l’avait appelée Juren (« ren » = personne). C’était elle, la mère, qui choisissait les prénoms, le père n’étant que « l’ombre d’un grand arbre : on peut le voir mais il ne sert à rien. Il ne parlait pas, avait une santé fragile et aucune force physique. » La mère donc, Zhang Xianzhi (car elle aussi mérite d’avoir son nom imprimé), tenait à bout de bras son monde de cinq enfants dont deux handicapées. Une mère courage, aimante, tenace, marieuse hors-pair, que l’analphabétisme n’empêchait pas d’être une oratrice exceptionnelle, ce qui lui valut de diriger pendant quarante ans la section locale de la Fédération des femmes ; un règne plus long que ceux de Kadhafi ou de Saddam Hussein, note pince-sans-rire sa fille dans le récit.  
A ce titre, Zhang Xianzhi s’occupait de la bibliothèque du village. Grâce à quoi il y avait dans ce foyer miséreux un petit pan de mur radieux : la lecture. Juren, la cadette, sans doute stimulée par ses frères et sœurs et par l’environnement favorable d’une région qui voue un culte à la littérature, apprend à lire seule vers 6 ou 7 ans. Et se met à tout dévorer : les ouvrages pour la jeunesse et les classiques chinois, les romans à l’eau de rose et Oliver Twist, Robinson Crusoé ou L’Ile mystérieuse… Son titre de gloire ? Avoir su lire La Pérégrination vers l’Ouest en chinois traditionnel. Elle trouve dans les pages un refuge à l’abri des frustrations et des peines. « A l’époque, je me suis dit que si une personne n’arrivait pas à trouver le bonheur ou la satisfaction dans sa vie, écrit-elle, c’était simplement faute de lire assez. » La gamine s’enivre de littérature et y forge son identité. Au sens propre. A 12 ans, elle change son prénom après avoir lu un roman d’amour populaire, « Pluie de brume » de Chiung Yao. Ce sera Yusu (« Pluie pure »).
De page en page, elle voyage en imagination et attrape des fourmis dans les jambes. Sur chaque morceau de papier qu’elle peut dénicher, la petite campagnarde griffonne son mantra : « Marcher pieds nus jusqu’au bout du monde ». A 12 ans, son nouveau nom en bandoulière, armée des conseils bohêmes de certains livres (comment prendre un train sans payer, par exemple), elle fait exactement ça et part vers le Sud. Elle ne le sait pas encore, mais avec cette fugue son existence bascule.
Fan Yusu au travail. © DR 
« Ma vie est un livre impossible à lire, tant le destin m’a reliée en vrac », écrit Fan Yusu en ouverture de son récit. Et c'est alors, en 1985, que les attaches commencent à s’effilocher. L’échappée belle sous les tropiques de l’île de Hainan sera une malédiction. Dans la culture patriarcale des campagnes chinoises, une fille ne peut pas faire ça. Pour un adolescent, l'initiative serait plutôt signe de courage et de débrouillardise ; pour une adolescente, ce n’est que honte. Quand Fan Yusu rentre, au bout de trois mois, après s’être grisée de vivre l’aventure comme ses héros, gavée de papayes ou de lait de coco et lassée d’une existence sans famille, ni école, ni livres, ses frères l’accueillent en paria. Elle a bien une seconde chance grâce à la mère, toujours, qui lui dégotte un poste d’institutrice (oui, à 12 ans !) dans un hameau perdu à 15 km, sans autre salaire que les dons des parents d’élèves – une brassée de bois, un sac de farine, une douzaine d’œufs, un bout de lard salé… Et la jeune fille sait qu’elle pourrait bâtir sa vie sur ces fondations, deviendrait une véritable enseignante et préserverait alors sa reliure. Mais l’appel du large l’emporte. A 20 ans, elle choisit Pékin.

Ce sera un chemin de croix, aux stations aussi banales que douloureuses pour les filles de sa condition : 1. Fan Yusu est condamnée à des boulots de misère. 2. Fan Yusu rencontre et épouse un homme venu du nord-est de la Chine. 3. Le couple a rapidement deux filles. 4. Le mari de Fan Yusu est un piètre entrepreneur, ses affaires ne marchent pas, il boit, la bat. 5. Fan Yusu divorce et retourne au village avec ses enfants. 6. Les frères de Fan Yusu la traitent en lépreuse, refusent même de rester dans la même pièce qu’elle, sa mère lui conserve son amour mais ne peut rien pour elle cette fois. 7. Fan Yusu repart à Pékin. 8. Elle retrouve ses boulots de misère, principalement domestique et nounou. 9. Fan Yusu loue une chambre de 8 m2 sans eau courante. 10. Fan Yusu se sent isolée, sans famille, sans amis. 11. Nourrice à domicile chez un milliardaire chinois, elle ne voit ses filles qu’un jour par semaine, occupée qu’elle est à prendre soin du bébé d’un autre en pleurant la nuit sur le sort de ses « orphelines qui ont une mère ». 12. Sans hukou, le permis de résidence en ville, Fan Yusu n’a aucun droit social, ses enfants ne peuvent pas s’inscrire à l’école publique et doivent fréquenter un établissement de fortune, comme des « lentilles d’eau sans racines ». 13. La plus grande s’occupe de la plus petite. 14. Cette fille aînée entre à l’usine à 14 ans.

LE TEXTE PARAÎT UN 24 AVRIL.
LE 25, FAN YUSU EST UNE STAR.
DES MILLIONS DE CHINOIS
LISENT SON AUTOBIOGRAPHIE.

 
Mais ce chemin de croix est adouci par le petit pan de mur radieux qui ne quitte pas Fan Yusu. « Je n'ai pas de famille ni d’amis ici, confiera-t-elle au site Sixthtone. Je ne me suis jamais sentie chez moi à Pékin. Alors j’ai continué de lire. Puisque personne ne me parlait dans la vraie vie, je n’avais pas d’autre recours que la littérature. » La nounou trouve refuge quand elle le peut dans les bibliothèques publiques de la capitale. Et achète les livres au poids sur les brocantes ou dans les stations de recyclage. Parce qu’ils coûtent une bouchée de pain, bien sûr, mais aussi parce qu’ils lui font pitié, ces ouvrages dont les feuillets sont encore souvent collés : « C’est triste, un livre jamais lu, c’est comme quelqu’un qui n’a jamais vécu. » Les traités de psychologie l’accompagnent aussi à présent, qui l’aident à comprendre pourquoi elle ne fait confiance à personne. Elle découvre des termes comme « anxiété sociale » et « phobie sociale », apprend que cela peut tourner à la « dépression clinique », l’évite grâce à cela. « La littérature et l’écriture sont ma vie spirituelle, dit-elle. La littérature est ma croyance. »
C’est ce chemin de croix et la lueur des livres que raconte « Je suis Fan Yusu », dont on peut lire une traduction en anglais sur le site indépendant What’s on Weibo. Et c’est cela qui bouleverse ceux et celles qui découvrent l'histoire. « Les gens comme moi semblent être le célèbre personnage du Manteau invisible de Yang Jiang, dit-elle dans un documentaire en anglais qui lui est consacré. Le monde que voient les gens revêtus du manteau invisible est le plus réel. »

Le texte a été publié le 24 avril 2017 sur le blog littéraire NoonStory.com du réseau social WeChat. Le 25, Fan Yusu était une star : en 24 heures, 100 000 internautes avaient partagé son autobiographie, 20 000 l’avaient commentée. Ils seront bientôt des millions à l’avoir lue. Plus d’une cinquantaine de médias et de maisons d’édition se ruent alors sur Picun, en quête de l’auteure. Un site annonce son intention de fournir à Fan Yusu un poste d’éditrice pour sa chaîne sur la parentalité. Un média propose de l’aider à « trouver un compagnon ». Une nouvelle plateforme propose de la payer 10 000 yuans (1400 euros) pour quatre articles par mois. Des journalistes se précipitent même au village afin d’interroger sa mère de 83 ans. Fan Yusu part s’isoler dans un monastère en pleine montagne pour échapper à cette « tempête de sable, si grise et brumeuse qu’elle pourrait facilement aveugler ». A son retour, elle refuse tout.

« CHACUN EST UN BOULON
DANS L'USINE DU MONDE
LE
RÔLE DE LA LITTERATURE
EST DE SERTIR LE BOULON
DE DIAMANTS.

 
Fan Yusu ne se rêve pas en bergère qui devient princesse. La « réussite » individuelle telle que l’envisage l’imaginaire social dominant n’est pas son objectif. Elle ne fera pas de son histoire l’un de ces contes modernes sur le mérite qui paie. La seule chose qu’elle veut, c’est écrire ; mais pas sur commande, à propos de sujets choisis par d’autres. On ne plaisante pas avec ça. « Chacun est un boulon dans l’usine du monde, dit-elle, et le rôle de la littérature est de sertir le boulon de diamants. » Cela vaut bien le coup de résister tranquillement aux compromis à deux sous, semble-t-elle penser, en prouvant que nous avons plus souvent que nous ne le croyons la possibilité d’être libres, libres de vivre au plus près de soi. Quoi qu’il en coûte. Fidèles à ses projets d’enfant.
A 9 ans, Fan Yusu avait découvert dans une introduction à la philosophie grecque un certain Diogène, philosophe-mendiant qui vivait dans une jarre et pourtant respecté de tous, à commencer par Alexandre le Grand ; la fillette avait alors conçu l’ambition d’être « la Diogène de Chine ».

Aujourd’hui, la domestique-écrivain habite toujours ses 8m2 à Picun et travaille toujours comme femme de ménage à mi-temps ; l’après-midi, elle lit et écrit le roman de science-fiction qui l’occupe depuis des années déjà, où il ne sera pas question des maux sociaux mais de l’âme commune à tous les hommes – Italo Calvino, Franz kafka, Raymond Carver et Han Shaogong sont de ce point de vue ses modèles. Elle assure aussi la rédaction en chef de la revue bimestrielle du cercle littéraire de Picun, New Workers’ literature. Et au bout du bout, quand un journaliste insiste, elle cite volontiers Socrate et son « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! »
Fan Yusu est devenue l’une des figures tutélaires du nouveau courant littéraire animé par les mingong : « Quel est le sens de notre écriture ? Certains croient qu’écrire nous permet d’être visibles et respectés. D’autres pensent qu’écrire nous distingue des autres et produit de l’extraordinaire dans la vie ordinaire. Nous avons la chance de vivre à notre époque. Sans l'Internet, nous ne pourrions pas être vus par tant de gens. Le Web mémorise la vie de chaque personne ordinaire et l’histoire, demain, ne sera pas seulement celle des puissants. »
Au village, à présent, personne ne traite plus Fan Yusu en lépreuse. Elle l’a recousue, sa reliure. A vif.

Sandrine Tolotti
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

L’historien de la littérature Michel Pierrsens est un glaneur de documents perdus, laissés à l’abandon, sans auteur(e), ou alors d’un(e) auteur(e) sans qualité aux yeux du monde. De vide-greniers en brocantes, il recueille un carnet, un cahier de poèmes, une brassée de lettres, un petit mot, une photo, un journal intime, un menu de fête, etc. Et s’y engouffre pour ramener à la vie, sur son site, quelque chose de ces existences disparues. Comme autant d’étoiles filantes, ces documents ne permettent pas de reconstituer les trajectoires dont ils portent la trace, mais touchent, amusent, instruisent ou étonnent. Il est émouvant, le « cahier de romances » tenu par une jeune femme du début du XXe siècle, Renée Alexandrine Fleury, née le 18 avril 1890 à Romilly, dans l’Eure, et morte le 29 septembre 1974 à Étrépagny. Elle a recueilli là, sous de somptueux collages de couverture, une anthologie des poèmes et chansons aimées, pratique courante alors : Digadidou de Georgius ou Berceuse de Jocelyn, par exemple. Le tout était agrémenté des dessins de Louis, son amoureux et époux, parfois avec un message : « Qu’en mon absence, ces fleurs parlent pour moi »…
Il étonne, ce permis de cueillir des bruyères accordé en 1830 par le château de Saint-Aignan, qui permet de tirer quelques leçons sur les pratiques et les rythmes du temps. Il nous amuse, le journal ronéotypé « de la POPOTE du 3ème Groupement Mixte’ de grill…» en date du 15 octobre 1939, avec ce qu’il faut de dessins et de calembours rappelant les journaux de tranchées. Flâner au milieu des trouvailles de Michel Pierrsens, c’est se laisser happer par une liste de linge pour un séjour élégant à Stettin, c’est s’interroger sur l’étonnant programme d’un cabaret le 30 avril 1916, découvrir une série de cartes postales familiales sur le thème satirique de « la femme en avocat ». Impossible d’évoquer toutes les perles de cette caverne d’Ali Baba, où chaque trace débouche sur des savoirs et des mystères, mais nous emmène en voyage dans des vies d’hier, ordinaires et bouleversées par l’histoire, comme les nôtres.

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
Comme bien des nouveaux pères, Misha (ici avec Zenon) a vécu la naissance de son enfant écartelé entre des émotions contradictoires. Il s’est vu si insignifiant tout à coup qu’il s’est senti plus léger. Mais le jeune Britannique a aussi éprouvé l'indicible : « Au début, je n'ai pas eu d’amour pour mon fils. Beaucoup de responsabilité et de fierté, oui. Mais pas d’amour en tant que tel. Cela ressemblait à une question logistique, un défi à relever. Et il y a quelque chose de très solitaire à penser que vous devriez aimer quand ce n’est pas le cas. C’est quelque chose qu'on a le sentiment de ne pas devoir admettre. Aujourd’hui, rien ne m’apporte plus de joie, de satisfaction et d’espoir que lui. » Grande photographe de l’intime, Sophie Harris-Taylor consacre aux premières années de la paternité un travail rare et délicat. © Sophie Harris-Taylor 
Un grand récit photo à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Drôle d'auricul'air ! 
 
Il y a cette sacrée anse de la tasse à café ou à thé, si fine, si resserrée. Comment la tenir ? Entre le pouce et l’index, avec un peu de majeur pour assurer la prise. Oui, mais que faire de l’annulaire ? Il vaut mieux, dans le doute, le ranger à côté des trois autres, surtout si l’anse est assez large. Quant à l’auriculaire, il semble bien n'avoir pas sa place, ne servir à rien. La tentation est forte de le lever. Un peu, juste un peu. On l’a vu faire, mais ce petit doigt en l’air prend tout de suite un genre guindé ou précieux. Il paraît appeler quelque chose, l’attention… ou une remarque.
Observons nos mains objectivement : le petit doigt en marque le bord extérieur. Même s’il se dresse seul, il n’est guère spectaculaire. À peine signifie-t-il le « i » de l’alphabet des signes en français. Les militaires, eux, s’en servent pour donner la position des mains parfaite au garde à vous : le petit doigt sur la couture du pantalon.
Lorsqu’on joue de la guitare, chaque doigt à sa fonction. La main gauche et les siens serrent le manche, les cordes, les frettes ; tandis que de la main droite, le pouce fait sonner les trois cordes de basse, l’index le sol, le majeur le si, l’annulaire le mi et l’auriculaire… rien. On le met de côté. Il est hors-jeu. Observez comme il se replie discrètement, comme il accompagne parfois les mouvements de l’annulaire et du majeur, solidaire mais sans plus. Il est la cinquième roue du carrosse en quelque sorte.
Dès qu'il s'agit de boire ou de manger, en revanche, il est omniprésent par les questions qu’il pose. Ces trois phalanges sont un vrai casse-tête.

L’histoire est connue : au Moyen
 Âge, avant l’invention de la fourchette, l'on se servait et l’on mangeait avec les doigts, tous les doigts, sauf à la table des nobles qui réservaient l’auriculaire au service du sel et des précieuses épices. On le tendait en l’air afin de le garder propre pour cette fonction. Ce signe de distinction a ensuite migré vers d’autres usages, d’où la tasse de thé au petit doigt levé… Enfin, pas toujours, car dans les cercles vraiment chics, le petit doigt levé est jugé trop chichiteux pour être honnête, trop affecté pour être correct. Ailleurs, on accepte qu’il se décolle légèrement sans pour autant se dresser. En bref, ça se discute. Dans la bonne société anglo-américaine, par exemple, il arrive même de juger ce geste un peu plouc.
Mais alors, quand dois-je bouger mon petit doigt dans notre monde si codé ? Dans le doute, je le laisse avec les autres quand il s’agit de manières de table. Pour le reste, l’auriculaire dressé change de sens selon les pays.
Aux États-Unis, il peut servir à se jurer solidarité, promesse éternelle : je lève mon petit doigt (pinky en VO) et il vient croiser l’auriculaire de mon « meilleur ami pour la vie ». Ce pinky promise ou pinky swear est un serment que rien ne peut rompre, au risque de se faire casser le doigt ! Dans le même esprit, au Japon, l'auriculaire levé est un signe d’amour et de couple appelé à durer. 
Mais en Chine, on le dresse pour marquer son mécontentement ; comme ailleurs on tourne son pouce vers le bas. Ça craint, déclare ce petit doigt en l’air-là. Pas faux.
Les cadeaux les plus précieux ne sont pas toujours les plus coûteux... Je fais découvrir L'Intimiste à pères et mères.


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Quand le talon fait mâle 

Rien ne préparait Mark Bryan à devenir une petite célébrité mondiale. Mais puisqu’il vit en un temps où tout incite à partager en public sa vie et ses passions, il a décidé de faire connaître, pour la banaliser, sa marotte à lui : cet ingénieur en robotique originaire du Texas, 61 ans, grand-père, entraîneur de foot, crâne rasé, baraqué, marié, aime assortir ses vestons et cravates à ses jupes et talons hauts. Pas pour se travestir. Pour vivre, au jour le jour, avec une liberté vestimentaire que les femmes ont, en Occident, reconquise et que les hommes ont perdue.
Mark Bryan est fatigué des codes culturels qui attribuent aux gars les couleurs ternes et les motifs convenus, indigné de devoir mettre en permanence ses pieds dans du plat alors qu’il se sent le roi du monde, à la lisière de l'arrogance même, sur ses talons qui peuvent faire jusqu’à 10 centimètres sans problème. Alors il a lancé son compte Instagram en février 2020 avec ce genre de photo
 :
Photo Mark Bryan.   
Il précisait : « Je suis juste un type banal, heureux en mariage, hétérosexuel qui apprécie les Porsche et les jolies femmes et qui aime intégrer la jupe et les talons à sa tenue quotidienne. Les vêtements et les chaussures devraient n’avoir pas de sexe. » Au départ, il voulait simplement garder une trace de ses toilettes pour ne pas s’habiller trop souvent de la même manière ; aujourd’hui, il est mannequin et sa page compte 661 000 abonnés. Trois siècles de réprobation des talons masculins ont beau rendre déconcertantes ses images, il n’est pas le seul à envoyer valdinguer ses vieilles pompes. Après tout, la chaussure surélevée a longtemps fait mâle.
Et c’est l'histoire en profondeur qui nous vous invitons à découvrir après ce préambule grâce au lien ci-dessous... 
Une enquête long format à lire ici
ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE

« Qui me rendra
l'odeur
enivrante
et suffocante
des petites roses blanches
entre les piquets
des grilles
des jardins
de mai ?


Alberto Moravia, extrait de L'odeur des roses,  L’homme nu et autres poèmes, Flammarion..
Pour décoller chaque mois les yeux du pire, je m'abonne gratuitement à L'Intimiste !

L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
Une sélection de photos, dessins et récits signés de nos abonné(e)s 
La romancière Catherine Vigourt est comme une sœur d’âme de L’Intimiste, elle qui a écrit La Vie de préférence. Ses livres sont traversés par sa passion pour les « souterrains de la banalité », sa fascination pour les liens que nous tricotons et détricotons, son attention pour tout ce qui nous rend plus supportable l’expérience de vivre. Elle aime aussi partager sa sensibilité sur Twitter et sur son site, où elle donne à lire certains textes courts de son atelier d’écriture. Elle y a récemment publié un joli texte à la gloire d’un p’tit canard de trois fois rien qui pour elle représente beaucoup, autour de cette question : « Quel est donc ce lien étrange que nous nouons avec certains objets, comme s’ils étaient là pour nous rappeler qu’au fond, même au royaume des pacotilles, il n’existe pas d’insignifiances ? » La réponse est à lire ici.

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
PHOTO 
« La beauté est dans les yeux de celui qui regarde », a dit Oscar Wilde. Personne, sans doute, ne pose sur Bruxelles des yeux aussi amoureux que le photographe Michel Reuss. Dans un livre d’entomologiste curieux de tout et surtout du rien, il célèbre l'éclat inaperçu de la ville. Ou plutôt les éclats. Car il ne s’agit pas ici des beautés de palais, grand-places et monuments, brillantes comme l’or, lisses comme le marbre. Il s'agit des attraits que donnent aux pavés, aux gouttières et aux caniveaux les formes, les couleurs et les empreintes que déposent là, par inadvertance, ceux qui passent. Une Joconde plus facétieuse scotchée à la porte d’une fourgonnette, une pile de livres façon tour de Pise de trottoir, un bouquet de plastique derrière une vitre sale et qui pourtant rutile composent autant d’infimes poèmes en hommage à ce banal qui ne l’est pas. Au gré de ses errances dans la ville qu’il aime, Michel Reuss a capté entre 2011 et 2021 les étrangetés, les fantaisies et, oui, les splendeurs humbles des rues. Entre trace de défaite et trace d’aventure, la branche d’arbre coupée qui joue avec les pavés, le blouson qui s’accroche au grillage, les escarpins qui semblent s’échapper de la fenêtre témoignent à la fois d’une présence et d’un abandon. A nous d’imaginer le reste. Ensemble, ces images célèbrent la grandeur de l'insignifiant comme on le fait peu. Les belles Editions Primitives du photographe et éditeur Joseph Charroy les ont recueillies dans un écrin à leur mesure, baptisé Everanst : « quelque part », dans le parler bruxellois.


ART 
Pour l'artiste et poète ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, tout a commencé le jour de 1948 où il eut une révélation. Lorsque « le ciel s'ouvrit devant mes yeux et que 7 soleils colorés décrivirent un cercle de beauté autour de leur Mère-Soleil, expliquera-t-il, je devins Cheik Nadro : celui qui n'oublie pas ». Il consignera désormais ses réflexions dans des manuscrits. Et, pour transmettre les savoirs de son ethnie Bété et du monde entier, il invente une écriture à la fois africaine et universelle qu'il appelle l'alphabet Bété : 448 pictogrammes monosyllabiques « aptes à retranscrire tous les sons humains », que l'artiste reproduit sur de petites cartes. Il s'inspire notamment pour cela de figures géométriques découvertes sur les pierres d'un village du pays bété.
L'explorateur et anthropologue Théodore Monod en révèle l'existence dès 1958, mais il faut attendre 1989 et l’exposition « Magiciens de la terre » au Centre Pompidou pour voir Frédéric Bruly Bouabré (mort en 2014) consacré comme l’un des plus grands artistes africains contemporains. Armé de son alphabet, il préserve des contes, des songes, des récits mythologiques, des événements de la vie ou de l'actualité, des poèmes, etc., en couvrant d'innombrables cartons avec ses dessins au stylo bille et crayons de couleur, souvent légendés dans la marge. Cette œuvre étonnante et revigorante, baptisée « Connaissance du Monde », est exposée jusqu’au 13 août au Moma, à New York.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

La rédaction vous offre une histoire en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, suivez le fil de la vie dans une pépite du court-métrage d'animation. Un film spécial fête des mères à voir ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours habituel de votre vie. Non sans enfiler d'abord les chaussures absurdes mais révélatrices de l'artiste autrichienne Birgit Jürgenssen. On se retrouve en juin. Si, entretemps, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre magazine se referme comme toujours sur une ode à la photographie anonyme, avec ce mois-ci, exceptionnellement, la bande-annonce du film magnifique que lui consacre André Bonzel, Et j'aime à la fureur.
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03.04.2022 à 11:36

Des prénoms à la pelle

Des prénoms à la pelle
Les nouvelles de la vie
Dimanche 3 avril 2022
JUSTE UN INSTANT Paris 2e... Dirigeante d’entreprise, Bénédicte Tilloy est aussi aquarelliste de talent, pour son plaisir et celui des autres. Elle poste ses œuvres sur son compte Instagram parce qu’entretenir le sens de l’émerveillement est à ses yeux l’une des meilleures manières de ne pas se laisser ankyloser par un monde sombre. Depuis quelques temps, elle consacre une série aux Parisiens et Parisiennes qu’elle photographie avant de les peindre d’après photos. Une façon réjouissante de nous inviter à prêter attention aux passants, goûter les moments de beauté fugace qu’offre la rue, prendre conscience de l’invisible.
 

Bonne(s) semaine(s), chères lectrices et chers lecteurs !   

C'est aujourd'hui aux Etats-Unis la journée nationale de recherche d'un arc-en-ciel et, selon le calendrier chinois traditionnel, divisé en vingt-quatre « jalons », nous entrons dans la période de Qingming, celle de la « pure clarté ». 
Bienvenue dans L'Intimiste, la lettre de l'infra-ordinaire et des vies minuscules, un petit magazine par mail dépliable et mensuel. Nous avons profité du passage à l'heure d'été pour remettre les pendules à l'heure et paraître en début de mois. (Malgré cette semaine de décalage, vous recevrez bien les onze numéros prévus dans l'année.) Bonne lecture 

VIES ET DESTINS
Nos épopées « minuscules »
Une vie dans un chapeau

Vous aviez 20 ans à peine et l’automne, dans l’Ouest du Texas, avait tout de l’été à vos yeux de jeune étudiant récemment débarqué d’un Alaska natal. C’était un dimanche de novembre, une journée radieuse et paisible ; vous ne saviez pas en entrant dans la petite maison poussiéreuse (quatre pièces peut-être, sur un étage) que la rencontre avec l’homme qui habitait là, l’homme que vous étiez venu effacer, allait vous hanter et, à bas bruit, changer votre vie.
Avec un petit groupe d’une dizaine d’amis, vous aviez répondu à l’appel de l’administration qui voulait débarrasser les lieux : les biens du vieil homme récemment décédé allaient être vendus aux enchères, puisqu’on ne lui connaissait pas de proche parent. Il fallait faire le tri entre les rares objets d’une quelconque valeur et le reste, tout le reste, promis à la benne. A peine aviez-vous fait quelques pas dans l’intérieur humble que l’idée de solder ainsi la vie d’un inconnu, dans l’entrain de vos jeunes années, vous chamboulait. Vous l’écrivez dans le récit que vous en avez fait sur Twitter, devenu viral : « Etions-nous vraiment en droit de fouiller ses tiroirs en essayant de décider si le moindre reliquat de sa vie, conservé par lui, avait un prix maintenant qu’il était parti ? »  
Le malaise vous étreignait donc déjà quand vous les avez dénichés, dans le recoin d’un placard, les cartons remplis de vieux albums photo. Votre cœur, dites-vous, s’est arrêté et votre esprit vous a enjoint de tout bazarder sans regarder. Mais vous n’avez pas pu.

La demi-heure suivante, vous l’avez passée assis en tailleur à feuilleter les pages : « Des photos. D’abord d’un petit garçon. En noir et blanc. Jaunies. Entouré de gens étranges. Heureux. Des frères ensemble dans un champ. Une sœur avec de longs cheveux noirs. Un chien sur le perron quelque part. A mesure que je tournais les pages, je voyais le garçon grandir. Ses cheveux sont devenus plus longs. Le voilà maintenant jeune homme. Il s’est laissé pousser la moustache. Il l’a rasée. Parfois il figurait sur les images. Parfois les images montraient ce qu’il regardait. J’ai vu ce qu’il voyait. J’ai vu ce qu’il estimait et jugeait beau. Pierres. Lumière. Ombres. Et puis soudain, il a été rejoint par une jeune femme. Elle aussi était belle. Avec ses cheveux bruns qui ondulaient et ses yeux noisette. Toujours en train de rire. Je pouvais l’entendre. Je l’entends toujours. »
VOUS ETIEZ PEUT-ETRE
LE SEUL ETRE AU MONDE
A CONNAITRE CET HOMME,
A L'AVOIR VU GRANDIR,
AIMER, S'ESTOMPER
Vingt après, vous l’entendez toujours car vous l’avez ensuite vue tomber amoureuse du jeune homme, se marier. Vous n’avez pas bougé en entendant vos amis peiner à déménager le canapé rouge. Déchiré, vous avez continué de les regarder. Un couple heureux devant la barrière en bois blanc d’une maison texane, lui avec un chapeau en feutre brun et manteau assorti, elle en robe vert bouteille. Un chien. Pas d’enfants. Des amis. Des pique-niques. Des voyages. Un petit jardin avec un parterre de serpolet en fleur.
Et puis vous l’avez vue se faner. Ça allait trop vite. Elle mourait. Un jour, elle disparut des albums. Lui photographiait maintenant la lune et les chats errants. Il n’apparaissait guère non plus à présent. Sauf parfois dans le reflet d’une vitrine, vieil homme seul affublé d’un chapeau en feutre brun.
Vous avez refermé le dernier volume et êtes resté longtemps assis, la tête appuyée contre le mur. C’était une vie.
 
Vous avez refusé de choisir entre la poubelle et les enchères pour cette collection d’images. Vous êtes parti en remettant les boîtes dans le coin sombre où vous les aviez trouvées. Comme si un dieu des simples pouvait les revêtir d’une cape d’invisibilité pour leur éviter le trépas. Allez savoir, après tout, s’il ne l’a pas fait : quand vous êtes revenu plus tard dans la pièce pour aider vos copains à débarrasser une commode qui pesait son poids, vous avez vu du coin de l’œil que les cartons n’y étaient plus…
Quand tout a été fini, la personne de l’administration vous a tous invités, en guise de rémunération, à prendre un objet dans les cartons destinés aux enchères. En feuilletant doucement de la main ces vestiges, en quête de votre trophée, cela vous a frappé : vous étiez peut-être le seul être vivant au monde à connaître cet homme, à l’avoir vu grandir, aimer, s’estomper. Vous n’aviez besoin d’aucun autre cadeau. Celui-là suffirait bien.
Mais non, car dans les cartons destinés à la déchetterie, quelque chose a soudain attiré votre regard et coupé votre souffle. Le chapeau en feutre brun. Celui qui était partout sur les photos. En le mettant, une forme de plénitude vous a enveloppé, aussi idiot que cela puisse paraître.

Vous le porterez dix ans. Il ira avec vous au Machu Picchu, manquera de brûler sur une ampoule mexicaine, attendra à vos côtés votre future femme à l’aéroport de Kiev. Puis, à la naissance de votre fille, vous le remiserez soigneusement dans la boîte où vous conservez vos biens les plus chers. Il avait fait son temps et votre jeunesse aussi.
Cela fait maintenant dix autres années que vous ne le portez plus mais que le chapeau de feutre et la vie qu’il encapsule vous accompagnent d’une autre manière. Le photographe amateur que vous êtes ne s’intéresse plus seulement aux formes et aux couleurs, mais aussi aux gens : « Cette rencontre m’a appris que chacun a une histoire magnifique à raconter, et je m’efforce d’aller vers les autres et de découvrir ces histoires. » Une démarche que vous appliquez à votre propre famille en rédigeant des petites nouvelles sur la vie avec vos enfants. Elles sont baptisées « instantanés », comme un album photos composé de mots. Vous y mettez des conversations, des situations drôles, des moments tristes. Il y en a des milliers, qu’un jour vous espérez offrir aux adultes qu’ils seront dans un volume relié. L’envie a germé, vous en êtes sûr, au cours d’un moment passé avec la vie d’un inconnu récemment disparu et le chapeau qui en est resté.

Sandrine Tolotti,
sur une suggestion de notre lecteur Antoine Desjardins (merci à lui)
ENTRACTE/L'ARCHIVE MINUSCULE

Imaginez ! Imaginez un lieu qui archiverait ce qui se passe (ou pas) aux quatre coins des rues du monde. Un lieu où le temps figé permettrait d’observer tout son saoul les actes les plus infimes, les moins remarquables qu’accomplit l’humanité sans même en avoir conscience… Non mais quand même, imaginez ! C’est ainsi que les hommes vivent, dirait cette archive d’exception, et l’on viendrait s'y reposer des grands événements en s’étonnant de se voir semblables et différents dans le récit.
L’écrivain Georges Perec avait, en octobre 1974, minutieusement consigné tout ce qu’il voyait sur la place Saint-Sulpice, à Paris, pendant trois jours. Il avait appelé ce texte « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ». Une ligue d’admirateurs (Emmanuel Vaslin, Pierre Ménard, Thomas Baumgartner et Hélène Paumier), fadas comme L’Intimiste de toutes choses infra-ordinaires, a eu l’idée de célébrer l’écrivain pour le quarantième anniversaire de sa mort en invitant tout un chacun à faire le même exercice. Chacun chez soi ou près de chez soi, mais tous ensemble. Le 3 mars 2022 de 12h30 à 13h30, les participants se sont retrouvés sur Twitter autour du mot-dièse #Perec40, pour une « tentative d’épuisement d’un lieu planétaire ».
Soixante-quinze participants et un bon millier de tweets plus tard, l’opération avait créé un formidable inventaire de nos vies aujourd’hui sur la terre. Les auteur(e)s ont réussi à créer un étonnant instantané de ce qui nous occupe ou nous arrive. Et Pierre Ménard a compilé l’ensemble sur son site, en choisissant un classement par ordre chronologique plutôt que par auteur(e). Il a, ce faisant, immortalisé la performance éphémère inaugurée par ce tweet d’Emmanuel Vaslin : « #Kinshasa Le temps : chaud humide, 32°, ciel dégagé. Esquisse d'un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles : — de la carrosserie de véhicules avec une couleur qui domine, le jaune. Beaucoup de marques japonaises. »
Puis, des micro-récits de tous les styles et de toutes les humeurs ont répertorié les nano-événements du quotidien avec une sur-représentation, à cette heure fatale, du déjeuner. Au fil des plumes s’est affiché l’empire de la société des écrans et des livraisons. Les rigueurs d’une météo souvent « frette » ont souvent parcouru les lignes et multiplié les bonnets, mais le printemps a aussi pointé son nez et la traque avide des rayons du soleil disait la fatigue de l’hiver finissant. Des bouquets de fleurs se sont offert à l’improviste et des rires d’enfants ont empli le chemin du retour de l’école. On a pardonné (ou pas) le dérangement aux grues du Grand Paris. On s’est émerveillé de connaître un café qui s’appelle Le Miroir et sert une bière qui s’appelle Cristal, parce que c’est beau de le remarquer. L’actualité a surgi au détour d’une écharpe ou d’un drapeau jaune et bleu, à la vue d’une affiche électorale et à grand renfort de masques de toutes les couleurs, portés de toutes les manières et parfois « en mentonnière ». Les expressions en usage – « Salut ma belle » – ont côtoyé les modes du jogging et du yoga pour raconter nos manières impalpables d’être. Une « femme qui écoute sa montre » a semblé débarquer d’un autre temps, tout comme l’homme qui demande si l’on peut encore « dîner » à midi en bord de mer à Biarritz.
En attendant que se répète (on l’espère) ce bel exercice d’écriture et de lecture collective de nos lieux quotidiens (la même bande vient de lancer chaque vendredi un nouveau rendez-vous d’écriture de l’espace, #EspacesCompris), il faut aller siroter à petites gorgées cette succession de descriptions qui nous offrent une brassée de regards complices sur les vies que nous vivons et, aux historiens du futur, une mine d’informations. Au fait, comprendront-ils qu’une « petite citadine » et une « petite sportive » sont des individus de l’espèce automobile ?

UN CERTAIN REGARD
Le récit photographique
« Tiidu Mari a l’esprit d’une jeune fille et le visage d’une vieille femme », dit la photographe Anne Helene Gjelstad, qui a consacré onze ans de travail aux femmes de l’île de Kihnu, en Estonie. Une micro-civilisation en voie de disparition, réputée la dernière société matriarcale d'Europe. Là, dans cet environnement sublime et âpre, les femmes gèrent toute la vie du foyer et de la ferme pendant que les hommes travaillent en mer ou sur le continent. Comme toutes les habitantes de Kihnu de sa génération, Tiidu Mari a vécu une existence dure, profondément marquée par la Seconde Guerre mondiale et cinquante ans d’occupation soviétique, mais rehaussée par sa part de joies. Elle était une excellente danseuse et la seule évocation de la polka la fait encore irradier. Jusque dans son grand âge, ses doigts lui permettaient toujours de tricoter et c’était sa méditation. Tiidu Mari est morte en 2019, à 94 ans. © Anne Helene Gjelstad 
Cette image est l'avant-goût du grand récit visuel à découvrir ici

LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
Extension du domaine du zéro 
 
Il y a des anglicismes dans le langage des gestes comme dans celui des mots. Prenez le geste simple que je fais quand je veux signifier « zéro », ce cercle formé avec mon pouce et mon index ; un zéro projeté en avant. Combien de fois ne l’ai-je pas utilisé pour signifier « ça ne vaut rien » ou « il ne reste plus rien » ? Je me souviens même de la joie des conscrits libérés de leurs obligations militaires après un an de « service » – j’en étais – qui, partant fêter la quille, bramaient « zéro, zéro zéroooo zéro… » sur l’air approximatif de « ce n’est qu’un au revoir ». Nous accompagnions cela de ce geste évident : un beau rond de doigts.
Mais chez nous, peu à peu, nous avons vu ce cercle rassurant se transformer en une expression tout à fait américaine voulant dire « OK » c’est-à-dire « all correct » ou « all right », comme le raconte un livre passionnant (en anglais). C’est OK, on y va ; c’est OK tout va bien ; OK d’accord ; OK doc… Accompagnés de ce geste, notre bon vieux zéro.
Notons qu’il y a quand même une certaine logique à passer du zéro à OK, puisque pendant la guerre de sécession aux États-Unis (1861-1865), quand on notait 0.k. dans les rapports militaires cela signifiait « zero killed » (zéro mort), soit une autre façon de dire que – jusqu’ici – tout va bien.
Reste que ce rond est un rond. Et dans le riche langage des gestes, les formes des doigts ont souvent des sens un peu osés, voire carrément impolis. Ainsi, dans plusieurs pays d’Amérique du Sud, notre zéro et leur OK est simplement grossier. Richard Nixon en fit un jour la rude expérience : débarquant de l’avion sur un tarmac brésilien en faisant OK des deux mains (en plus) devant un public médusé, celui-ci se mit à le huer d’abondance. Il venait de les traiter, sans le savoir, de « trous du cul ».
Par où l’on voit qu’il faut se méfier des gestes trop familiers. Même s’ils semblent tourner rond. D’ailleurs, au Japon, ce même OK avec les doigts évoque l’argent sonnant et trébuchant, « les ronds » en bon français. Le contraire du zéro, en somme.
Tout le monde a le droit, à ses heures, de préférer l'écume des jours à l'écume de l'actualité... Je fais découvrir L'Intimiste à un proche.


ELOGE DE L'ORDINAIRE 
Les coulisses du quotidien
Au bonheur des prénoms volages 

Il était une fois un petit garçon tchadien. A la naissance, ses parents l’avaient prénommé Aaré (« Dans l’herbe ») : sa mère avait accouché en brousse, au retour du marché. Puis, initié selon la coutume, il avait hérité le nom d’un grand-père, Maasa Kaango. Un jour, pour voir le monde ou gagner sa vie, allez savoir, il émigra au Soudan, devint musulman et Abdallah ou Abdulay. Mais, à l’aéroport de Khartoum où il pesait les bagages, on l’appelait Kilo. D’autres surnoms lui furent donnés au gré des circonstances. Et à l’exception du premier, tombé en désuétude, tous ses noms étaient à disposition selon les lieux, les interlocuteurs et les situations. Ils lui faisaient comme un vestiaire d’identités dans lesquelles lui et les autres pouvaient piocher pour dire qui il était à ce moment-là, à cet endroit-là, avec ces gens-là ; un vestiaire qui reflétait une vie et ses méandres. Et dont il pouvait changer avec une légèreté tranquille. Loin des psychodrames, des polémiques, des stigmates à perpétuité et des souffrances que peuvent engendrer le choix, ou le changement, d’un prénom dans de nombreuses cultures occidentales.
Car il est courant en Afrique, traditionnellement, d’empiler les prénoms pour les ajuster à sa vie, comme Aaré-Maasa Kaango-Abdulay-Kilo et les autres. Cet universitaire camerounais, par exemple, qui raconte : « Mon nom, reçu à la naissance, est Abega, c’était le nom de mon grand-père paternel, pour marquer la continuité de la lignée familiale. De lui j’ai aussi hérité de son surnom Osan-miban (“Estomac d’amandes de palmistes”, surnom faisant allusion au mauvais entretien de ce grand-père par ses épouses, censé le réduire à se nourrir d’amandes de palmiste). J’ai reçu aussi de ma mère un mëtaman (surnom de louanges) : Piti-Zambë (“Aie espoir en Dieu”). Je tiens aussi du même grand-père chrétien un nom joué au tam-tam (ndan), trop long pour être cité ici. Le prénom de Séverin me vient aussi de mon grand-père, auquel s’est ajouté celui de Cécile (puisque je suis né le jour de sa fête, le 22 novembre) et de Michel pour me différencier d’autres cousins et frères portant aussi le nom de Séverin. »

Le prénom, après tout, est à l’identité personnelle ce que le visage est au corps, semblent dire les sociétés africaines : la première chose que l’on perçoit de quelqu’un. D’ailleurs, l'analogie est omniprésente dans les langues du continent, qui utilisent le même terme pour dire « mon nom » et « mon œil », par exemple ; ou « mon nom » et « mon nez » ; ou « mon nom » et « ma dent » ; ou « mon nom » et « mon oreille »… Alors pourquoi n’en changerait-on pas à mesure que l’on vieillit et que de nouvelles conceptions de soi émergent à chaque étape du chemin ? Chacun, dans bien des sociétés au sud du Sahara, reçoit « une série de noms tout au long de son existence », résume Jacques Fédry dans un article passionnant de la revue L’Homme, recommandé à ceux et celles qui veulent aller plus loin que les quelques généralités énoncées ici.
Ce dessin est l’un de ceux qu’abrite le Muz, le formidable Musée des œuvres d’enfants (nous vous en parlions déjà ici). Il est signé Nastia, 9 ans. Et montre Carlotta, qui se fait nommer Clara par ses proches parce qu’elle n’aime pas son prénom, et Isabelle, sa nièce. Un bon exemple des petits arrangements longtemps possibles avec un prénom mal-aimé, qui sont devenus plus difficiles depuis l’adoption des papiers d’identité sécurisés.  
Ce n’est pas que les Africains négligent l’importance des prénoms. Ils y voient au contraire un élément essentiel et l’enfant reçoit souvent dès la naissance, pour cette raison même, plusieurs prénoms venant de différents parents, du côté paternel et du côté maternel. « Le nom, c’est l’homme », dit un adage burundais. Il est surchargé de sens. On y lit, comme pour Aaré, les circonstances de la naissance (la date, le jour, etc.). On y lit l’histoire de la famille : certains prénoms sont destinés à tromper la mort, notamment en cas de décès de plusieurs autres enfants ; on dévalorise alors le bébé pour ne pas attirer sur lui l’attention des forces maléfiques en l’appelant Dofio (« tas de fumier ») ou Döbu (« Sur la cendre »). On y lit les conflits, aussi, et ça ne manque pas de sel : les mères ou marraines d’initiation donnent volontiers aux filles un nom qui proteste pour elles, comme Ngaasëm (« J’en ai assez de mon mari »). On y lit un destin, aussi, et le maniement de ces oracles est délicat. Il peut même être funeste. Il n’est pas rare d’attribuer une maladie grave de l’enfant à un nom inadéquat, qui ne correspond pas à son « projet de vie » établi devant Dieu avant sa naissance. Il faut alors lui en donner un autre pour qu’il recouvre la santé. Les auspices associés au prénom peuvent aussi être un peu moins terribles mais néanmoins pesants. Tel chef en fut bien marri, qui a nommé son fils Salngana, « la corde qui attache » : il se vantait par là de pouvoir jeter n’importe qui n’importe quand en prison, puisqu’il était chef. Hélas, le prénom s’est révélé un si puissant présage que ledit Salngana s’est retrouvé en cellule bien plus souvent qu’à son tour. Et gare aux prénommés Lawmör (« épouseur de toute main », entendez homme à femmes), qui les tomberont toutes mais vieilliront seuls.

Ainsi considéré, le prénom est bien trop influent pour être immuable. Le droit d'en changer et de  superposer les pièces de sa collection est la manière choisie par les sociétés africaines pour ne pas condamner qui que ce soit à l’incarcération dans un destin programmé. Libre à chacun d’accepter ou pas son nom, de le modifier, de lui donner un autre sens, d’en ajouter de nouveaux pour assembler le kaléidoscope de sa personnalité. Libre à un Këmanujë’be (« Le sorcier détruit le village ») de devenir un Sarmajë’be (« Le Sar rend bon le village »). Le nom est « le mémorial d’une histoire, souligne Jacques Fédry. Non seulement celle qu’ont vécue les géniteurs du porteur, mais celle du porteur lui-même, tout au long des étapes de son existence. Le nom, ou la multiplicité des noms, révèle alors son identité la plus profonde, dynamique et non figée. » Pareille souplesse vaut également dans la culture chinoise…


Cet article se poursuit pour ceux et celles qui le souhaitent. Où il sera question de Mozart, de la mère Raymond qu'était la Michelle et du pays où les prénoms étaient interdits. Et tout ça avec des chansons...
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ENTRACTE/LE MOMENT LITTERAIRE D'ANNE DUJIN

« Viennent le printemps,
Les feuilles par milliers,
Le rire lisse des jeunes pousses,
Tous les oiseaux.

Jamais l'arbre n'est encombré,
Qui sait la mémoire équarrie du vent
Dans le vide de ses branches,
Les pas légers de l'ombre douce
Sur le vert mouillé de l'herbe.

Jamais l'arbre n'est encombré,
Pour que chante
La voie trempée de nos espoirs.


Philippe Mathy, « Viennent le printemps »,  L’atelier des saisons, Cheyne, 1999.
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L'ATELIER DES LECTEURS ET DES LECTRICES
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A la ville, Corine Chabaud est journaliste. A la scène, elle est chanteuse, une passion privée de toujours qu’elle a décidé de transformer, voilà une quinzaine d'années, en passion publique. Tout en interprétant de cabarets en festivals les plus grands titres du répertoire (Brel, Brassens, Barbara surtout), elle donne à présent de plus en plus souvent des spectacles dédiés à ses propres chansons (texte et musique). Corine Chabaud a sorti deux albums (J’aime et Gourmande) sur lesquels des histoires intimes et poignantes se mêlent au registre espiègle et volontiers canaille ; comme dans la vie. Notre grand coup de cœur : C’est un déchirement, à écouter sur la vidéo ci-dessus. Pour en savoir davantage sur sa trajectoire, c’est ici.

ŒUVRES D’AILLEURS
Livres, films, spectacles, expos sans frontières...
ESSAI 
Si cette histoire n’était vraie, personne n’aurait osé l’inventer : à partir du printemps 1982, et pendant sept ans, le cercle des poètes de la Stasi s’est réuni chaque mois à Berlin-Est pour parler sonnets, vers et rimes. Au terme de la période, les commandants, officiers de propagande et autres garde-frontières du club avaient produit deux anthologies. Des odes à la gloire du régime, on s’en doute, puisque littérature et culture étaient vus comme des piliers de la construction de l’Etat socialiste (les entreprises comptaient de nombreux clubs littéraires). Mais il ne s’agissait pas seulement, pour le cercle des stasistes, de perfectionner leur maîtrise d’une arme idéologique jugée puissante. Dans le livre fascinant qu’il tire de l’épisode (The Stasi Poetry Circle), le journaliste Philip Oltermann avance une autre hypothèse : au moment où les tensions montent entre l’Est et l’Ouest, où la culture occidentale pénètre de toutes parts l'esprit des jeunes, il s’agit d’abord de sonder les âmes et les cœurs de l’élite censée assurer la sécurité de l’Etat. On confiera la supervision du groupe à Uwe Berger, poète officiel et espion patenté, qui écrira de longs rapports sur les ambivalences des apprentis poètes. Il s’étendra en particulier sur un texte fleuve de Gerd Knauer, « Le bang », traversé par la crainte de l’apocalypse nucléaire. Il y met notamment en scène une rencontre entre Ulysse et Karl Marx, lequel « dit gravement : ils font cela à cause de moi /mais ils placent leur foi au mauvais endroit »…


CINEMA 
Dans un café, un homme – un philosophe – fume cigarette sur cigarette, surprend les bribes d’une conversation et demande, à lui-même comme aux autres : « Qu’est-ce que l’amour ? » Autour de cette question aussi simple qu’universelle, le cinéaste espagnol Alberto Mielgo a réalisé un court-métrage d’animation d’une beauté picturale intense, primé aux Oscars le 27 mars dernier : The Windshield Wiper (« L’essuie-glace ») évoque le sujet en huit histoires touchantes qui saisissent, quasiment sans parole, les différents moments, les différentes dimensions et les différentes natures de la relation amoureuse ; quand elle enivre, quand elle s’échappe et quand elle fait (très) mal. Chacune paraît semblable aux autres, mais ne l’est jamais, comme les gouttes de pluie qui tombent sur un pare-brise. De l’extérieur, comment savoir ce qu’il en est vraiment ? Comme dans la vie, chaque vignette est ouverte à l’interprétation et c’est la force de ce court-métrage que de laisser ouverte la question du philosophe. The Winshield Wiper est disponible en ligne, mais sans doute pas pour très longtemps. Courez-y !

PHOTO 
Il y a un an, nous avions consacré notre sujet visuel aux images faites par les enfants de la région pauvre des Appalaches, aux Etats-Unis, sous la tutelle de l’artiste Wendy Ewald. Un chef-d’œuvre de la photographie vernaculaire ! C’est une démarche proche qu’a entrepris en 2017 le Syrien Serbest Salih, qui a fui son pays en guerre pour la Turquie et a monté une chambre noire mobile dans une caravane d’occasion pour apprendre son art, développement et tirage compris, aux jeunes villageois de la région de Mardin, souvent réfugiés eux aussi. Leurs images sont réunies dans un livre récemment publié chez MACK Books en anglais, arabe et turc, I saw the air fly. Le résultat est un concentré de vitalité où se reflètent les rêves, les jeux, les acrobaties, les émerveillements et le quotidien des enfants. Parce que la vie ne se résume jamais aux drames qui la percutent.
ET UNE POCHETTE SURPRISE...

Dans chaque numéro, la rédaction vous invite à profiter d'un moment en plus, hors catégorie mais intimiste en diable. Ce mois-ci, nous vous proposons une superbe envolée radiophonique et musicale, à découvrir par ici !
Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours de votre vie. Mais nous conseillons de brancher « sans aucune difficulté sur n'importe quelle installation de chauffage central » le fauteuil-radiateur qui figure au Catalogue des objets introuvables de Jacques Carelman. 
On se retrouve en mai. Si, entretemps, vous souhaitez réagir à ce numéro, nous suggérer des sujets ou collaborer à l'atelier des lecteurs, écrivez-nous.
Notre magazine se referme comme toujours sur une photographie anonyme, tirée ce mois-ci de la merveilleuse collection de diapositives The Anonymous Project, dont nous vous avons longuement parlé dans un ancien numéro, et qui expose en ce moment à la galerie Polka, à Paris, une sélection d'images : « In the beginning » est à voir jusqu'au 14 mai.
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