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03.10.2022 à 15:07

Lettres sur la peste - Olivier Cheval

lundimatin

Le premier livre des nouvelles éditions lundimatin

- 3 octobre / ,
Texte intégral (1789 mots)

Le 20 octobre 2022 paraîtra le premier livre des éditions lundimatin : les Lettres sur la peste d'Olivier Cheval, en collaboration avec les éditions La Découverte. C'est un livre important et bouleversant qui éclaire avec finesse et érudition l'ordre du monde tel qu'il se referme sur nous. Comme il signe l'extension des activités de lundimatin au monde du livre et de l'édition, nous nous autorisons cet encart publicitaire et la publication de quelques extraits. De nombreuses présentations et discussions autour du livre sont déjà annoncées. Une soirée de lancement se tiendra à la librairie Le monte-en-l'air le 20 octobre, vous êtes invités.

Au printemps 2020 nous avons été les témoins et les sujets d'une expérimentation sanitaire et gouvernementale inédite : l'assignation à résidence de quatre milliards et demi d'humains. Olivier Cheval propose d'explorer les conditions historiques, sociales, techniques et affectives qui ont rendu possible ce « Grand Séquestre ». Entre philosophie et littérature, ces lettres adressées à des proches sont éblouissantes de sensibilité et de lucidité.

Pour comprendre ce qui nous arrive, Olivier Cheval a commencé par s'appuyer sur quelques jalons solides de la philosophie contemporaine. Mais il fallait être plus vaste pour circonscrire l'évènement dans toute son ampleur, et raconter une nouvelle histoire du monde à partir du règne de la technique. Il fallait être plus intime aussi, et raconter la chair de nos vies à l'heure de la solitude, de l'enfermement et de la séparation. Il fallait abandonner les vieilles distinctions entre philosophie, littérature et sciences humaines, et se mettre à écrire. Écrire depuis le monde qui s'était retiré, depuis nos vies devenues invivables.

Le livre s'ouvre sur un essai court, ciselé et implacable : La Domestication du monde, retraçant la généalogie du règne de la technique et l'emprise de la cybernétique jusque dans chaque recoin de nos vies. Comment le monde est mis en mesure par l'économie, jusque dans ses plis les plus intimes, les plus sensibles. Si le texte est dense, érudit et brillant, il reste fluide, accessible et didactique.

La seconde partie est composée de huit lettres qu'Olivier Cheval a adressées à des amis, à un amant, à un enfant. Dans chacune, il déplie subtilement un des éléments de réflexion condensé dans la partie théorique : l'irréversible, le communisme de pensée, la disparition du paysage, l'inassouvible, l'invivable, l'avenir, l'inoubliable. S'y mêlent la mélancolie et la joie, la mélasse du monde comme il va et la grâce de ce qui persiste. Il y est question de smartphones et d'amour, de voyages et d'existences qui s'évanouissent. Chacune est bouleversante à sa façon et partout le politique et le sensible, la subversion et la littérature s'y indistinguent, comme pour renouer tout ce qui peut encore l'être.

Nos lectrices et lecteurs les plus assidus se souviendront d'Olivier Cheval et de l'excellente série d'articles que nous avions publiée dans les premiers mois du confinement : « L'immunité, l'exception, la mort, penser ce qui nous arrive avec Roberto Esposito, Giorgio Agamben, Michel Foucault et Vilém Flusser ». Ainsi que sa Dernière leçon sur le confinement - Un nouvel art de la partouze et Le Rêve du dernier homme.

Présentations publiques

20 octobre - Paris - Le monte-en-l'air - 19h30
(N'hésitez pas à vous inscrire à l'évènement facebook par ici)
2 novembre - Limoges - Librairie Pages et Plumes - 19h avec Serge Quadruppani
3 novembre - Toulouse - Librairie Terra Nova
18 novembre - Bruxelles - Librairie Météores - avec Gil Bartholeyns
8 décembre - Rennes - (TBC)

Nous annoncerons très bientôt d'autres dates de rencontres autour du livre, dans des librairies ou des lieux amis.

Extraits

« Vivre un tournant époqual, c'est le destin historique qui nous est offert, que nous le voulions ou non. Nous oublions mais, contrairement à ceux qui viendront après nous, nous avons encore la chance de nous souvenir de cet oubli. Témoigner pour ce qui se perd, c'est peut-être là notre tâche. Se souvenir que nous oublions, que nous oublions comment nous passions une journée avant internet, comment nous arpentions la ville avant les smartphones, comment nous nous touchions les uns les autres avant la pandémie, comment nous entrions dans l'espace public avant les masques, les passes et l'aveu collectif, trop longtemps retenu, de la haine mutuelle des uns pour les autres en régime néolibéral. »

Lettre à Camille
sur l'irréversible

Palerme, le 19 septembre 2020

Camille,
Il y a deux endroits qui m'ont toujours immanquablement donné envie de mourir : les cabinets médicaux et les aéroports. Et voilà que le monde, depuis six mois, semble s'être inspiré d'eux pour l'intégralité de l'espace public, où l'on prend ma température, où l'on me scanne, où l'on me marque au sol, où l'on me gère comme élément d'un flux biologique à contenir et aiguiller : ce n'est plus là un monde où je désire vivre.
Je t'écris de l'aéroport de Palerme, d'où je dois m'envoler dans une heure pour Paris. J'ai passé une demi-heure à marcher au pas dans ces files d'attente en zigzag inspirées du parcours que l'on fait suivre aux bêtes dans les abattoirs. À côté de moi, un couple vient de s'embrasser à travers des masques. Le geste n'était reconnaissable qu'au contact des deux tissus ainsi qu'au plissement niais et doucereux des yeux : ici, tout n'est plus que signalétique, même un baiser. Il est huit heures du matin. Je n'ai presque pas dormi de la nuit. Il y a eu, de minuit à six heures, en bas de mon appartement, à l'intersection de la via Goethe et du Tribunale, ce grand mausolée fasciste où l'on se doute bien que jamais justice ne fut rendue, une sorte de course de mobylettes qui jouaient gaiement de leurs moteurs rutilants. Dans la veille altérée de mon insomnie, je pensais : motocyclettes. Je ne sais même pas si ce mot existe. Dans cet appartement, j'ai cru devenir fou.

Je ne sais pas ce qui m'a pris de maintenir ces voyages en festivals malgré la situation. Dire que cet après-midi je reprends un train pour Marseille, et que je repars lundi à Lisbonne. C'est que, toujours, on relativise : ces mesures sanitaires, ce n'est pas la fin du monde. Mais si ce n'est pas la fin du monde, c'est justement parce que le monde avait déjà commencé de finir, parce que ces mesures ne font que s'ajouter, comme un glaçage final, aux couches du contrôle, de la surveillance, de l'aiguillage et de la signalétique que nos corps ont depuis trop longtemps intériorisées. Après le 11 septembre 2001, les aéroports ont systématisé l'usage des portiques de détection à champ magnétique pour les humains et les portiques de sécurité à rayons X pour les bagages à main. Il ne fallait pas que l'on puisse de nouveau détourner un avion avec un cutter. Les compagnies ont rapidement blindé la porte des cockpits, verrouillés de l'intérieur par le copilote. On ne pouvait plus détourner un avion avec un cutter. On n'a pas pour autant supprimé les portiques. De la même manière, je ne sais pas si on reprendra un jour l'avion sans masque, même quand le virus aura disparu. C'est la tâche historique de notre génération que de se souvenir de l'apparition de cette dernière couche du contrôle pour en témoigner aux générations qui bientôt déjà la vivront comme naturelle, qui ne la distingueront même plus des autres, toute noyée qu'elle sera dans le dispositif global de la gestion des flux vivants. Je n'ose imaginer le monde dans dix, vingt, trente ans : mais ce qui est sûr, c'est que l'aéroport est le cristal le plus pur où lire l'image de ce qui nous attend, l'avant-garde paranoïaque de ce monde à venir.

À Palerme j'ai découvert au Palazzo Abatellis une grande toile du xve siècle, Le Triomphe de la mort. On n'en connaît pas l'auteur. Elle doit faire sept mètres par six. J'exagère sûrement : quatre mètres par cinq. Je ne sais pas. Elle est immense. On y voit un squelette chevaucher un cheval si maigre que ses côtes ressortent : la mort sur son équipage mort-vivant. Le cheval galope. Dans sa course il surmonte un charnier de notables qui gisent dans leurs habits d'apparat. Tout autour, une foule compacte, où l'on s'apitoie, bien sûr, mais où l'on continue aussi à vivre. Personne ne fuit ni ne s'écarte. Il s'y trouve même un homme pour entonner un petit air de luth. Chez Brueghel, tout en bas à droite de son petit tableau du même titre, à quelques mètres de l'hécatombe, un homme joue de la mandoline, lové dans la longue robe d'une cantatrice trop concentrée sur son livret pour deviner que derrière son épaule, c'est un squelette qui l'accompagne au violon. De cette musique que l'humanité jouait au temps de la peste, je crois que nous ne pouvons plus rien savoir. Elle nous est inaudible jusqu'au principe même qui l'avait vue naître...

03.10.2022 à 12:00

L'Europe, triste solitude [3/3]

lundimatin

Vers un retour de flamme

- 3 octobre / , ,
Texte intégral (7286 mots)

Les choses se combinent puis se séparent...

Les gens du pouvoir rêvent de choses éternelles, immuables, infrangibles, cristallisées, lisses. On le comprend bien. C'est bien là que prend naissance leur appétit pour des formes de gouvernement fondées sur des exécutifs forts, centralisés, stables, fuyant tout débat, monopolisant l'information, capables de bâillonner toutes dissensions, d'esquiver tous contrôles et disposant de moyens répressifs pléthoriques pour mater la tourbe lorsqu'elle s'avise de les contester. Plutôt que la lutte des contraires dont Héraclite disait l'utilité, car « c'est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie » [1], ils trouvent la manière forte, y compris le despotisme, bien plus efficace et avantageuse, moins fatigante, peut-être plus sûre, en somme plus à leur goût.

Pour cacher ces louches penchants sous le manteau de la légitimité, ils n'ont pas eu à forcer l'imagination. Depuis Parménide, en passant par Platon et jusqu'aux juristes de nos jours, bien des esprits ont soutenu que ce qui a été, a toujours été et sera toujours, sans commencement ni fin. [2] Empédocle renchérissait : « on n'a jamais ouï dire que ce qui est doive périr ; ce qui est, sera toujours ». [3]

D'ailleurs, depuis les Babyloniens jusqu'à Newton, les astronomes ne nous invitaient-ils pas à regarder le ciel ? Les astres immortels, soumis à l'immuable mécanique céleste, ne sont-ils pas le spectacle même de la pérennité, de l'infini inaltérable, de la perpétuité inusable ? Même l'infiniment petit, l'atome, l'élément constitutif de la matière, ne nous apporte-t-il pas, depuis Démocrite, une preuve additionnelle de l'éternité inébranlable des choses ? Oserait-on contester la science ? Les candidats à la maîtrise de l'univers y trouvèrent un argument imparable pour justifier leurs projets d'un empire éternel, un Tausendjähriges Reich [4]. C'est le mirage d'un État total, universel, figé pour toujours dans un ordre immobile, le tout-puissant souverain posant un regard d'aigle sur tous ses sujets, chacun à sa place, le tout baignant dans un froid sidéral, hors du temps et de l'histoire.

Dans le cas d'espèce, le Dritte Reich, censé durer mille ans, ne devait durer qu'une petite douzaine d'années, de 1933 à 1945. C'est tout de même un brin plus long que les 11 ans de l'empire napoléonien, son précurseur. C'est que, n'en déplaise, rien n'est éternel.

Xénophane a été le premier à déclarer que tout ce qui existe est voué à disparaître. [5] Héraclite ajoute que « tout vient du feu et tout finit en feu ». [6] Anaxagore, plus subtilement, suggère que rien ne se crée, tout se transforme : les « choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. Pour parler juste, il faudrait donc appeler le commencement des choses une composition et leur fin une désagrégation. » [7] D'autres leur ont suivi les traces. À l'éternité linéaire de certains, s'opposait l'antithèse des cycles de vie des autres. Plus près de nous, on parlerait de l'éternel retour.

Depuis l'âge des penseurs grecs, cinq ou six siècles avant J.C., jusqu'au 19e siècle de la mécanique triomphante, la vision du monde comme étant le règne de la précarité se heurtait en Europe aux dogmes officiels soit, en gros, à tout ce que la Bible enseignait. Pendant de longs siècles, l'Église, le pouvoir royal et l'université scolastique ne tolérèrent le moindre écart sur aucun des credos consacrés. Giordano Bruno en a fait l'expérience sur le bûcher au 16e siècle. Au 17e siècle, Galilée, échaudé par cet exemple, a préféré se rétracter. Descartes, craintif, a remis dans le tiroir son Traité du monde et de la lumière, ne fût-il lui attirer les foudres du Saint Office. [8] Au 18e , Voltaire pouvait s'écrier : « Quand on considère que Newton, Locke, Clarke, Leibnitz, auraient été persécutés en France, emprisonnés à Rome, brûlés à Lisbonne, que faut-il penser de la raison humaine ? […] si Newton était né en Portugal, et qu'un dominicain eût vu une hérésie dans la raison inverse du carré des distances, on aurait revêtu le chevalier Isaac Newton d'un san-benito dans un auto-da-fé. » [9] Au 19e, Darwin allumait une rancune tenace au sein de l'Église et de ses dévots, qui ne s'atténua qu'en 1996, lorsque le chef de l'Église a du bout des lèvres concédé que « les théories de Darwin sont plus qu'une hypothèse ».

Bref, les pouvoirs n'excuseraient jamais qu'on froissât tant soit peu l'ordre divin, impassible et intemporel, de la narrative orthodoxe. La force du pouvoir, cependant, n'annihilera jamais une idée. Si bien que ceux du parti des cycles de vie, à l'instar des chrétiens primitifs, ont dû plonger dans la clandestinité pour échapper à la vigilance des nouveaux chrétiens, aussi puissants que sectaires et intolérants. Il incomba aux alchimistes de perpétuer les idées de changement et de transformation. Dans leur iconographie, le processus de métamorphose est symbolisé par le dragon, la salamandre et le serpent : le serpent qui naît de sa propre bouche, qui semble se mordre la queue, l'ouroboros, héritage des lointaines Mésopotamie et Égypte.

Naguère, au 19e tardif, l'éternel retour connut un regain de popularité avec les écrits de Blanqui et de Nietzsche. Mais c'était encore de la spéculation ou de la poésie, ne soutenant pas le débat avec les faits scientifiques de la mécanique newtonienne ou de la physique de l'infiniment petit de l'époque. Vint le 20e siècle qui a définitivement ruiné les idées d'éternité et d'immuabilité. Nous avons appris que les astres ne sont pas inaltérables et sans fin. L'espace sidéral est traversé par des explosions, des morts et des naissances d'étoiles et d'autres corps célestes. Notre système solaire s'éteindra sûrement, c'est une question d'années, des milliards d'années probablement. L'atome, lui, n'est plus depuis belle lurette la particule élémentaire la plus petite de l'univers. Aux laboratoires du CERN, à Genève, on continue de la faire télescoper pour faire apparaître de nouvelles particules, qui ne contiennent même plus de la matière mais de l'énergie. Les idées de Parménide et de ses suiveurs sur la permanence des choses sont devenues insoutenables.

Le nouvel esprit du temps a induit les historiens à regarder la dynamique des États et des civilisations d'un point de vue neuf, non-linéaire. Vers 1920, Oswald Spengler connut la gloire avec sa prévision du proche (le décrochage aurait lieu vers 2000) déclin d'un Occident engagé dans une lutte fatidique pour la domination du monde. Dès les années 1930, Arnold Toynbee commença à publier une monumentale Étude de l'histoire [10] dans laquelle, en analysant les chemins parcourus par 21 civilisations, il identifie les invariants qui en caractérisent le cycle de naissance, croissance, déclin et désagrégation. Dans la seconde moitié du 20e siècle, Rein Taagepera a étudié quantitativement la croissance, la taille et la durée, ainsi que l'expansion et la contraction d'un groupe de 80 empires historiques.

On pourrait soupçonner les nouveaux courants de puiser dans la biologie le concept d'un cycle de vie des sociétés équivalent au cycle de vie des organismes vivants. C'est peut-être le cas pour Spengler, qui considérait ses cycles d'un œil plutôt déterministe et pour Taagepera, qui suggère une espérance de vie moyenne pour les empires. Toynbee, lui, estime que rien n'est écrit d'avance. Une civilisation sur le déclin pourrait relever le défi en laissant éclore dans son sein une élite créatrice capable d'entraîner la majorité dans un nouvel élan de transformation profonde et régénératrice. Il se demande si la civilisation occidentale, dont il dénonçait les signes de déliquescence, serait de taille à réussir un tel sursaut. « Nous sommes là en présence d'un défi auquel nous ne pouvons échapper. Notre destinée dépend de notre riposte » [11]

Les architectes de l'Union Européenne (UE), s'ils ne l'ont pas reconnu explicitement, ont gribouillé des plans comme si la bâtisse devait durer mille ans. Elle ne durera peut-être pas plus que son illustre devancier, l'empire des Francs de Charlemagne, soit 43 ou 75 ans, dépendant du point de départ choisi. Mais voilà, lesdits architectes, loin de constituer la sus-mentionnée élite créatrice, ne sont que l'émanation dune minorité dominante, arrogante, intraitable, éloignée des masses dont l'odeur l'incommode, signant d'une main les lois qui lui accordent la dominance et tenant de l'autre le gourdin fabricateur d'obéissance.

Un tison mourant

Sous la rhétorique, la triste réalité. L'Europe est ce tison qui geint dans l'âtre et menace de s'éteindre à tout moment. Plus de flamme ! Qu'est-elle devenue en fait ? L'inventaire est vite dressé. Et d'un : L'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) pour son volet militaire et géopolitique. De deux : l'UE, pour le volet économique et institutionnel. De trois : l'embrouillamini des cultures, des mœurs, des pensées et des croyances.

D'emblée, sachons que le concept d' « Européen » est très récent. Le nom date de 1721. [12] Jusqu'au 18e siècle on ne parlait pas d'Europe, mais de Chrétienté. Géographiquement, on ne sait pas très bien ce qu'elle est. Tous s'accordent à dire que l'Atlantique est bien sa frontière occidentale. Mais l'« Europe de l'Atlantique à l'Oural » du général De Gaulle n'est restée qu'un dessein. Personne ne sait dire où se situe exactement la frontière orientale. La Russie, la Biélorussie, la Turquie, la Moldavie, l'Arménie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan, toutes ses régions sont-elles oui ou non en Europe ?

Contre cet arrière-plan aux lignes troubles, l'Europe se profile comme l'association des membres ou aspirants membres de l'OTAN. En posant cela, on pointe illico du doigt sa subalternité. Comment peut-elle ne pas voir le problème ? l'OTAN est un accessoire dans la boîte à outils de Washington. Et pour Washington, l'Europe offre autant de charme qu'une assommante belle-mère. Supportable, lorsqu'elle sait se rendre utile. Sinon, un agaçant boulet.

Le maître à Washington décide d'aller saccager l'Asie centrale ? Aucun besoin de consulter ou d'obtenir l'agrément des supposés alliés. Il lui suffit d'invoquer le traité fondateur de l'OTAN et le tour est joué [13]. Bon gré mal gré, l'OTAN oblige les États vassaux à soutenir le suzerain. Washington veut-il mettre l'ennemi traditionnel, la Russie, à genoux ? Il lui suffit encore de sortir l'OTAN du sac à malices et d'en faire assez pour que la Russie déstabilisée perde la tête et envahisse l'Ukraine [14]. À l'instar des puissances européennes qui se guerroyaient naguère dans les colonies par le truchement de spahis, de zouaves, de tirailleurs et d'askaris indigènes, l'Amérique peut désormais faire la guerre à la Russie par ukrainiens interposés. Chemin faisant, elle se fera payer par l'Europe l'achat massif du matériel militaire qui encombrait les arsenaux américains et dont les généraux souhaitaient le remplacement. Matériel qui ira désormais équiper la troupe ukrainienne ou alimenter les réseaux de contrebande d'armes [15].

En même temps, l'Amérique cherchera à se substituer, à prix gourmand, aux fournisseurs russe et ukrainien de pétrole, de gaz, de céréales et d'autres biens essentiels que la bonne poire européenne a sacrifiés sur l'autel des sanctions à l'agresseur. Grâce à la carte maîtresse de l'OTAN, Washington croit pouvoir s'offrir le beurre, l'argent du beurre et les faveurs de la fermière, comme dit le dicton. Illusion fugace. Car c'est le troisième larron, le rival chinois, qui ramassera la mise en fin de compte. Entre-temps, L'Europe y aura perdu et les anneaux et les doigts. Poignant !

Sur le plan économique, n'en déplaise à la grotesque stratégie de Lisbonne [16] et aux nombreux essais chorégraphiques destinés à donner le change, l'UE n'est qu'un bout d'homme face aux poids lourds chinois et américain. Ébranlée coup sur coup par la suspension de l'activité causée par la pandémie de 2020-2021 et par la guerre des sanctions contre la Russie et le support matériel prêté à l'Ukraine dès 2022, l'Europe a tous les indicateurs en berne. Les gouvernements appliquent des rustines pour « venir en aide » aux entreprises et aux familles. Les résultats sont déplorables. Les trous financiers se creusent. Les familles n'arrivent plus à joindre les deux bouts et beaucoup plongent dans la dèche. De nombreuses entreprises, frappées par des approvisionnements défaillants et des coûts de matières et d'énergie démesurés, interrompent les opérations ou mettent la clé sous la porte.

Le spectre de l'hyperinflation devient chaque jour plus menaçant. Actuellement, face à l'envolée des prix de l'énergie, de nombreux sites industriels baissent leur production, jusqu'à l'arrêt complet pour certains profils. Le phénomène n'est pas sans rappeler de sombres précédents. En 1923-1925, l'arrêt de l'industrie de la Ruhr occupée a nourrit l'hyperinflation allemande, créant des conditions favorables à la marche de Hitler vers le pouvoir. Le démembrement de l'empire autrichien suite à sa défaite en 1918, priva l'Autriche de son appareil industriel, qui se trouvait en Bohème (devenue partie de la nouvelle Tchécoslovaquie) et en Hongrie (désormais indépendante). Le pays plongea dans l'hyperinflation et est devenu une ruine économique. La porte s'ouvrait à l'Anschluss par l'Allemagne en 1938. Tous les gouvernants européens nous annoncent déjà que l'hiver sera froid… Glacial peut-être ?

Sur le plan de l'économie sociale, le 21e siècle présente un bilan intermédiaire désastreux. L'espérance de vie flanche [17], fruit de la déconfiture des systèmes de santé. De l'approvisionnement en eau potable aux transports ferroviaires, en passant par les homes pour personnes âgées, les services postaux, la justice, les écoles, les administrations, partout des grains de sable font grincer les rouages et la machine se grippe. Les responsables de la qualité ont beau tripatouiller les statistiques pour jeter de la poudre aux yeux, la dégradation des services est devenue flagrante. L'expression désert médical est entrée dans le langage du public et des gouvernants. Le désert est un environnement hostile à la vie. Si seulement il n'était que médical...

L'Europe croupion

Politiquement, l'UE se voudrait l'organisation politique achevée de la « nation européenne », mais n'est en fait qu'une Europe croupion, qui ne représente que la prétendue élite dominante, une fraction dérisoire des peuples européens. C'est un duplicata grossier de la « gens » [18] aristocratique du monde antique. L'Allemagne y occupe la place pivot de « pater familias », entourée d'un cercle rapproché de membres juniors tels la France, le Benelux et l'Italie et d'un cercle subalterne de « clients » pauvres d'Europe du Sud et de l'Est. Des puissances européennes comme la Russie, la Turquie ou la Grande-Bretagne n'en font pas partie. Comme il en a été de la « gens » antique, le destin d'un tel montage est si évidemment instable que des eurocrates en sont venus à prôner une « Europe à plusieurs vitesses » [19] comme la seule planche de salut. Futile espoir ! Plus probablement l'UE connaîtra le destin de cette autre union que fut l'URSS et dépérira par l'évidement de ses éléments vivifiants. Cela, si entre-temps des remous violents, la guerre aux frontières ou les soulèvements à l'intérieur, ne viennent mettre en pièces la bouffissure qu'elle est devenue.

l'Europe, devenue palier par palier l'UE, demeure toujours incapable de parler d'une seule voix sur la scène diplomatique internationale. La rivalité entre la coupole bruxelloise et certaines capitales animées d'ambitions géopolitiques génère des clivages [20] que les rivaux savent exploiter habilement pour neutraliser toute initiative indésirée.

Par ailleurs, au sein même de l'institution, entre la présidence de la Commission, celle du Conseil et le « Haut représentant », les frictions, les prurits de préséance, les bisbilles des protagonistes et des comparses, la cacophonie des voix ont souvent produit des épisodes loufoques [21]. Malgré ses prétentions, parmi les puissances globales et régionales, l'UE n'arrive pas à se débarrasser du statut d'un peu crédible champion de faubourg. « L'UE n'a pas encore réussi à créer une identité politique et une conscience politique en tant qu'entité organique. Les décisions sont prises en équilibrant les préférences politiques de manière essentiellement administrative, au cas par cas. Ainsi, il n'existe pas de vision qui puisse être décrite comme une vision spécifiquement ou uniquement européenne. » [22]

Rien ne réussit aussi bien que l'art contemporain à mettre en scène la décomposition de la civilisation européenne, processus dont l'UE est volontiers un agent actif. Certains critiques l'accusent de vulgarité, de primitivisme, de barbarisme, de nullité. Peut-être bien. J'y vois plutôt l'illustration de l'embrouillamini de l'art et de la pensée de notre époque. L'art et la pensée trouvent leur sève dans l'esprit de l'époque. Comme l'indiquait Marx, Achille n'est pas compatible avec la poudre et le plomb. [23] Les figures de Praxitèle et de Phidias matérialisaient les formes qui peuplaient l'imaginaire collectif grec.

De nos jours, les gros pneus plaqués-or de Claude Lévêque, ou les colonnes et les poteaux de Daniel Buren sont là pour représenter le vide chaotique de l'imaginaire du temps. Les chefs-d'œuvre ont toujours été produits comme des moyens de propagande du pouvoir temporel et de la religion. Les génies furent des servants chargés d'encenser les mérites et la gloire des gouvernants, des possédants et des dieux. Homère honora Agamemnon et Ulysse. Houellebecq nous raconte des minables alcoolos vicieux. Myron sculpta Athéna et le discobole. Tracey Emin « sculpte » son lit défait, y compris ses petites culottes sales. Cela ne signifierait-il rien ?

« Le danger mortel pour la civilisation n'est plus désormais un danger qui viendrait de l'extérieur. [] Le danger est qu'une civilisation globale, coordonnée à l'échelle universelle, se mette un jour à produire des barbares nés de son propre sein à force d'avoir imposé à des millions de gens des conditions de vie qui, en dépit des apparences, sont les conditions de vie des sauvages. » [24]

Vers un retour de flamme ?

Il se peut que la spirale de l'histoire fasse des mouvements de 360o degrés : de 0o à 100o, à 200o, à 360o, et de nouveau à 0o. Mais ce 0o est à un autre palier que celui-là. Les villages sont devenues des fiefs. Ceux-ci ont été gobés par des royaumes centralisés, des États sans nations. Les États-nations ont pris leur succession sans cesser de s'étriper mutuellement. Les siècles se succédèrent, toujours remplis du bruit des guerres, des pillages, des vols, des agressions. Comment changer le destin ?

Depuis Saint-Pierre [25] en 1712, à Kant [26], à Orwell [27], pour n'en citer que ces trois, jusqu'à la construction européenne du post-guerre, on a voulu croire que la fuite vers le haut, vers la construction d'empires plus vastes, voire universels, serait l' « ouvre-toi sésame » d'un univers apaisé, juste, sans destructions ni violences. Pourtant, les contre-exemples ne manquent guère. Le dernier étant celui des États-Unis d'Amérique qui, dans leur croisade universelle pour la démocratie et le libre-commerce, ont bouté le feu à toutes les prairies du globe, semant la mort et la destruction dans les cinq continents pendant des décennies. Ne serait-il donc pas l'heure de tenter autre chose ?

Ce n'est pas d'un bloc toujours plus gros, toujours plus vaste, toujours plus lourd, ce dont nous avons besoin. Au contraire, l'Europe doit être irrémédiablement cassée pour être rebâtie. Non pas sous la forme des États-nations, comme le souhaitent prétendument les souverainistes, et dont la nuisibilité n'est plus à démontrer. Mais pour tisser sur le continent un vaste réseau de cellules, les communes, dotées d'égale autonomie : autonomie fiscale, politique, judiciaire, législative, de défense. Des communes libres de s'associer, afin de mener à bien des programmes dépassant les aptitudes individuelles. Mais toujours attentives à ne pas déléguer à quiconque des compétences pouvant être dévoyées pour asseoir des centres de pouvoir centralisé.

Impossible, s'écrierait de Tocqueville. Pour lui, la décentralisation des compétences, le droit d'initiative populaire, un exécutif central aux pouvoir restreints, bref la démocratie directe étaient des hérésies abominables. « Les démocraties pures de la Suisse appartiennent d'ailleurs à un autre âge ; elles ne peuvent rien enseigner quant au présent ni quant à l'avenir. » [28] Certes, la Suisse est loin d'être la terre promise, tant s'en faut. Reconnaissons toutefois qu'elle ne s'en est pas si mal tirée depuis 1848. D'ailleurs, il ne s'agit point de copier sa constitution, d'en faire un canon, d'en répliquer le patron. On peut néanmoins y grappiller, là aussi, des idées à pondérer, à développer, à approprier. Mais ça c'est une autre histoire…

L'Europe mise en capilotade, c'est là le présent. Qui en veut encore ? Il nous faut rallumer la flamme. Car « il n'y a de richesse que la vie. La vie, y compris toutes ses forces d'amour, de joie et d'admiration. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d'êtres humains nobles et heureux ; l'homme le plus riche est celui qui, ayant perfectionné au maximum les fonctions de sa propre vie, a aussi la plus large influence utile, à la fois personnelle et par le biais de ses possessions, sur la vie des autres. » [29]

(Eduardo Casais, septembre 2022)


[1] Héraclite, Fragments, 8, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p. 74.

[2] Parménide, La voie de la vérité, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p. 94 et ss..

[3] Empédocle, Fragments, 12, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p.122.

[4] Le « Reich de mille ans ». Moeller van den Bruck créa en 1922 des concepts et des mots qui feraient peu après le bonheur du parti national-socialiste allemand : Dritte Reich, Tausendjähriges Reich. « Nous, les Allemands, croyons nous trouver au milieu de notre histoire, croyons que rien ne peut empêcher que l'avenir de mille ans soit la continuation de notre passé de mille ans », in Germany's third empire ; authorized English edition by Moeller van den Bruck, Londres, George Allen & Unwin, 1934, p.89.

[5] Xenophanes (570-478 B.C.), in Diogenes Laertius, Lives of Eminent Philosophers. R.D. Hicks. Cambridge. Harvard University Press. 1972. Livre 9, chap.2.

[6] Empédocle, Fragments, 12, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p.122.

[7] Anaxagore, Fragments, 17, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p. 150.

[8] « Je ne voudrons pour rien du monde qu'il sortît de moy un discours, où il se trouvât le moindre mot qui fût desaprouvé par l'église : aussi aimé-je mieux le supprimer, que de le faire paroître estropié...Quoique je les crusses appuyées sur des démonstrations très-certaines et très-évidentes, je ne voudrois toutesfois pour rien du monde les soutenir contre l'autorité de l'église. » Lettre de Descartes au Père Mersenne, reproduite in Adrien Baillet, La vie de monsieur Descartes, 1691, l.3, ch.11. https://fr.wikisource.org/wiki/La_Vie_de_M._Descartes

[9] Voltaire, Dictionnaire philosophique‎, article Newton et Descartes. https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/Garnier_(1878)/Newton_et_Descartes#cite_ref-4

[10] Je me suis borné à l' « Abrégé » de 650 pages, supervisé par l'auteur, traduit en français sous le titre L'Histoire, un essai d'interprétation, Gallimard, Paris, 1951.

[11] Arnold Toynbee, L'Histoire, un essai d'interprétation, Gallimard, Paris, 1951, p.605. L'auteur s'exprimait au lendemain de la 2e Guerre mondiale. Trois quarts de siècle plus tard, on cherche toujours la réponse au défi tant attendue.

[13] Article 5 : « Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord. » La délimitation géographique n'est pas rédhibitoire. L'article 6 étend le périmètre aux territoires sous juridiction des membres de l'alliance et jusqu'à leurs « forces, navires ou aéronefs » stationnés dans d'autres territoires. C'est à la suite des attentats terroristes perpétrés contre les États-Unis le 11 septembre 2001 que, pour la première fois de son histoire, l'OTAN a invoqué l'article 5. Depuis, l'OTAN est intervenue hors zone en Syrie, Libye, Irak et Somalie. https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_110496.htm?selectedLocale=fr

[14] Roland Dumas, La promesse non-tenue de l'OTAN, https://youtu.be/5lOjBp7Pzto. Henry Kissinger, How the Ukrainian crisis ends, https://www.henryakissinger.com/articles/how-the-ukraine-crisis-ends/ . Poroshenko admits the Minsk Agreements were merely a distraction to buy time and allow Ukraine to build up its military, https://ussanews.com/2022/06/18/poroshenko-admits-the-minsk-agreements-were-merely-a-distraction-to-buy-time-and-allow-ukraine-to-build-up-its-military/

[15] « Il est tout simplement impossible de suivre non seulement où [les armes] vont toutes et qui les utilise, mais aussi comment elles sont utilisées », a mentionné au média Rachel Stohl, experte en contrôle des armes et vice-présidente du Stimson Center. », https://www.journaldemontreal.com/2022/05/14/ukraine-un-afflux-darmes-qui-fait-craindre-une-contrebande

[16] « L'Union s'est aujourd'hui fixé un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d'une croissance économique durable accompagnée d'une amélioration quantitative et qualitative de l'emploi et d'une plus grande cohésion sociale. », Conseil européen de Lisbonne, 23 et 24 mars 2000, para. 5. https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fue.eu.int%2FueDocs%2Fcms_Data%2Fdocs%2FpressData%2Ffr%2Fec%2F00100-r1.f0.htm Le crapaud de la fable, lui aussi, croyait pouvoir prendre l'envergure du taureau.

[17] « The latest available data suggest that life expectancy stalled or even declined in several EU Member States. » https://ec.europa.eu/eurostat/en/web/products-eurostat-news/-/ddn-20220506-2

[18] « La gens est une association politique de plusieurs familles qui étaient à l'origine étrangères les unes aux autres ; à défaut de lien du sang, la cité a établi entre elles une union fictive et une sorte de parenté religieuse. » Fustel de Coulanges, La Cité Antique, Ch.10, 2.

[19] Dans la déclaration sur l'avenir de l'UE de 2017, « Plusieurs chefs d'Etat et de gouvernement, en particulier François Hollande et Angela Merkel, souhaitent y faire figurer le projet d'une “Europe à plusieurs vitesses”, une option à laquelle le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker paraît également favorable. Si pour certains elle serait le signe de la fin de l'Union, d'autres y voient l'unique moyen de poursuivre la construction européenne. » https://www.touteleurope.eu/institutions/qu-est-ce-que-l-europe-a-plusieurs-vitesses/

[20] Crise des sous-marins australiens de 2021, lors de laquelle la France se fait damer le pion par les EUA : 'Très clairement l'Union européenne n'a pas envie d'être embarquée dans ce conflit' », https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/armee-et-securite/crise-des-sous-marins-tres-clairement-l-union-europeenne-n-a-pas-envie-d-etre-embarquee-dans-ce-conflit-estime-un-enseignant-a-sciencepo-paris_4776069.html. Le projet français d'Union méditerranéenne de 2008 illustre les frictions politiques au sein des membres de l'UE. Le projet pratiquement mort-né « a suscité beaucoup de réactions, positives ou négatives, de la part des partenaires européens et méditerranéens de la France ainsi que des intellectuels. La plupart s'accordent à reconnaître la nécessité d'une relance de la coopération euro-méditerranéenne et l'utilité de l'appuyer sur la mise en œuvre de projets concrets et sur l'égalité des participants. Cependant, de nombreuses critiques ont été soulevées, relevant plusieurs faiblesses du projet » https://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0093-les-defis-politiques-et-economiques-de-l-union-pour-la-mediterranee

[21] « There is a nervousness about both men. Mr Van Rompuy [président du Conseil] is seeking a role beyond chairing EU summits. Mr Barroso [président de la Commission] is unsure about how to adapt to his neighbour […] Both men confront paradoxes. The commission has more authority across Europe, but is weaker in Brussels. The council is stronger, but Mr Van Rompuy must rely on the commission's big bureaucracy to get much done. » The Economist, 23 sep 2010, https://www.economist.com/europe/2010/09/23/angels-and-demons?story_id=17103669 . « Depuis qu'ils ont pris leurs fonctions, le 1er décembre 2019, Ursula von der Leyen et Charles Michel se disputent le rôle de “président de l'Europe” sur la scène internationale. Tous deux voudraient être l'interlocuteur unique, celui qui fait le plus autorité, le plus crédible. » Courrier international, 11.10.2021 https://www.courrierinternational.com/article/union-europeenne-von-der-leyen-et-michel-gare-au-couple-explosif

[23] Karl Marx, Introduction à la critique de l'économie politique (Grundrisse) 1859, Paris, Éditions sociales 1972, p. 22.

[24] Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, l'impérialisme, 1951, Fayard, Paris, 1982, p 292.

[25] Castel de Saint-Pierre, 1712, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k105087z/f1.item

[26] Immanuel Kant, 1795, Perpetual Peace, A Philosophical Essay, https://oll-resources.s3.us-east-2.amazonaws.com/oll3/store/titles/357/0075_Bk.pdf

[27] George Orwell, Toward European Unity, Partisan Review, July-August 1947, in The collected essays, journalism and letters, vol IV.

[28] Alexis de Tocqueville, rapport fait à l'Académie des sciences morales et politiques le 15 janvier 1848, sur l'ouvrage de M. Cherbuliez, intitulé De la démocratie en suisse. https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_d%E2%80%99Alexis_de_Tocqueville,_L%C3%A9vy/Cherbuliez_D%C3%A9mocratie_en_Suisse

[29] John Ruskin, Unto this Last, Londres, 1862. https://www.gutenberg.org/ebooks/36541

03.10.2022 à 11:54

Le Guinarou

lundimatin

Des cailloux, un monstre et des machines
Arcadio Wang

- 3 octobre / , ,
Texte intégral (4339 mots)

Après nous avoir partagé l'histoire d'une cité post-effondrement dans une nouvelle en huit parties l'hiver dernier [1], Arcadio Wang nous propose cette semaine un nouveau récit, qui sera publié le 14 octobre dans la revue Corrodes des éditions Dynastes.
C'est l'histoire d'un homme seul, qui s'obstine, pour pouvoir planter du blé, à retirer à la pioche tout le calcaire d'une terre où pas grand chose ne pousse. Un jour, coup de bol : il plante sa pioche dans le crâne d'une créature aux pouvoir stupéfiants, qui va l'aider à opérer la transition d'une agriculture low-tech et franchement galère vers un modèle industriel et productif qui lui permettra de s'en mettre plein les poches (mais créera quelques tensions dans le voisinage). Merci le Guinarou !

Il creusait la terre et en sortait des pierres depuis des mois. Mais c'était un projet trop vaste pour un seul homme. Cela, tout le monde le lui avait dit. La propriété était trop vaste, la terre inexploitable, du moins tant qu'elle serait ainsi emplie de ces pierres blanches. Lui voulait devenir un très gros exploitant, avoir un immense terrain sur lequel semer ses graines à perte de vue et il n'avait pas les moyens de se payer une large terre déjà pleinement arable.

« Non mais tu es complètement fou, toutes ces collines n'ont jamais été bonnes qu'à nourrir les chèvres... Pourquoi t'acharner ainsi ? Écoute un peu ton père !... Et puis on la dit mauvaise cette terre, si nos vieux n'ont pas osé l'exploiter jusqu'à maintenant ce n'est pas pour rien. Quand tu te penches sur le sol et tends l'oreille, là-bas, tu entends une vibration, un vrombissement sourd, comme un chœur qui chantonne au loin. Tiens-toi à distance de ces collines. »

Il s'était tu mais cela ne l'avait pas empêché de vendre la petite propriété familiale pour acheter les six collines.

De toute manière, la modernité arrivait dans cette région rurale, bientôt il n'y aurait plus de fermette comme celle où il avait grandi. L'âge des grandes exploitations avait commencé et ces bouleversements faisaient déjà brutalement évoluer les idées des paysans soudain pris de rêves de grandeur. Lui n'avait jamais cru en leurs superstitions. Il crachait sur leurs peurs et méprisait les interdits. Il en avait assez de la terre, il ne voulait plus la cultiver. Il allait se démener et une fois qu'il se serait débarrassé de ces maudites pierres, il ferait vite fructifier ses profits. Il avait des projets pour s'éloigner des mains caleuses et sales, des habits rêches et des terreurs liées au ciel. Le premier de sa race, il ne demeurerait pas un exploitant. Alors il creusait, il les extirpait ces maudites pierres et il les transportait d'un pas vif en bas, là où un talus débouchait sur une dépression, presque un petit précipice.

Mais il aurait fallu des mois à une armée d'hommes seulement munis de pioches pour venir à bout de ces pierres ; comment avait-il pu croire qu'il serait à la hauteur d'une telle tâche ? Il était seul et n'était pas même vraiment là, perdu dans ses rêves d'avenir prospère pendant tous ces jours où il se levait à l'aube et travaillait jusqu'à la fraîche pour séparer la pierre de la terre, pour faire remonter ces cailloux obstinés qui semblaient repousser à mesure qu'il les extrayait de cette belle terre presque sableuse. Pendant tout ce temps, il ne semait ni ne récoltait ; quand ses journées de bagnard volontaire touchaient à leur fin, il rejoignait la modeste bâtisse qu'il avait établie au sommet de la sixième colline, et croisait avec amertume son père qui lui tenait rancœur. Et le lendemain il repartait, sans paroles. Il restait absent à ce présent qui défiait sa volonté.

Des pierres, il en avait extrait des centaines, des petites comme des plus massives. Leurs arêtes aiguës l'avaient bien souvent fait saigner. Certaines lui avaient demandé jusqu'à une demi-journée de dur labeur. Après tous ces efforts, il les avait extirpées avec un cri de rage et de triomphe, conservant longtemps sur sa face l'éternel sourire de ceux qui exhument des choses de la terre. Il rentrait ensuite chez lui et poursuivait son rêve de grandeur future en observant les fissures dans le plafond, entre veille et sommeil.

Un de ces jours tous semblables où il se dirigeait pioche à l'épaule sur l'une de ses six collines après s'être échiné des heures durant, il traversa une zone qu'il avait déjà travaillée : elle laissait voir ça-et-là de nombreuses pierres blanches, au point qu'il était difficile de faire la différence avec d'autres coins où il n'était pas encore intervenu… Ses yeux se dessillèrent. Il reconnut enfin que son travail ne libérait nulle part cette belle terre sableuse à laquelle il rêvait, ce trésor brun qui devait lui permettre de s'extraire de cette trop rétive campagne.

Il était épuisé, il revint s'asseoir sur l'une des plus grosses pierres qui dépassait de la terre. Celle-ci, il la connaissait ; quelques semaines plus tôt, il avait passé tout un jour à tenter de s'en débarrasser et avait dû renoncer.

Pour qui s'était-il pris ? Les autres allaient le lui demander, railler ses stupides prétentions. Il allait être ramené aux limites dans lesquelles les siens s'étaient toujours tenus, il aurait sa petite ferme et ferait de maigres profits, jusqu'à ce qu'un autre, un plus gros exploitant, ne le rachète.

Alors il s'emporta, déjà relevé ; il s'en prit à cette grosse pierre, la plus obtuse de ce champ. Il entreprit de la briser avec sa pioche pour déplacer sa colère, colère contre son père, colère contre lui-même plus encore, contre cette insupportable résistance du monde à nos projets. Il frappa plus fort, il frappa encore et encore, et encore, jusqu'à ce que soudain la pierre semble exploser, projetant des éclats biseautés de multiples côtés. Il se protégea le visage avec ses bras pour ne pas être blessé.

En rouvrant les yeux, il découvrit qu'il avait fait comme un cratère dans la roche et mis à jour une boule anthracite, mais dure, de la taille d'une balle, ou de celle d'un casque ; sa fureur avait concentré ses forces et sa pioche s'était enfoncée profondément dedans. Sa stupeur redoubla, car cela se mit à remuer, de droite à gauche, doucement d'abord, puis avec plus de frénésie, se dégageant de la rocaille. Deux mains semblables à de longs coléoptères commencèrent à remuer autour du crâne, puis deux bras maigres prirent appui sur les côtés pour aider ce corps grêle à s'extirper du sous-sol. Il aurait dû tourner le dos et tenter sa chance, fuir, même s'il pressentait déjà que c'était impossible, qu'on ne lui laisserait pas la défaire cette erreur qu'il avait commise ici. C'était le Guinarou, Guinarou des Guinées, et c'était lui qui l'avait réveillé. Il avait fini de s'extraire de la terre et semblait contrarié, d'autant plus contrarié que la pioche était toujours fichée dans son crâne. Ce petit avorton anthracite ne le regardait même pas. Il se mit à tâter doucement le sommet de sa tête pour évaluer les dégâts, puis de sa voix métallique il s'adressa à lui :

« Ôte-la moi. »

L'homme hésita, puis il se saisit du manche et tira, mais le Guinarou était si maigre et petit qu'il se soulevait du sol, remuant des pattes en maugréant de sa voix de métal. Alors l'avorton anthracite se cramponna aux restes de la grosse pierre pour que l'homme pût tirer plus fort. Son cou s'allongeait tandis que l'homme fournissait un effort plus prononcé pour extirper le fer de la pioche, qui jaillit enfin du crâne lisse du Guinarou dans un bruit de succion. Et du crâne trop gros du fœtus anthracite il vit sourdre avec abondance un liquide noir qui imprégna tout le corps et la face du Guinarou. Il ne se plaignait pas pourtant, le Guinarou, il attendait que cela se tarît en fermant ses paupières dénuées de cils. Autour, la terre était toute souillée. L'homme voulait s'excuser mais il avait peur, comme dans ces rêves où l'on se retrouve figé à quelques centimètres d'un serpent ou d'un fauve ; il craignait que le moindre geste ou la plus brève parole ne fît prendre pleinement conscience à la créature de sa présence et qu'elle déchaînât enfin sa férocité sur lui. Il ne pouvait reculer ni parler ni même bouger et espérait bêtement que son effacement le rendrait invisible. Le Guinarou rouvrit les yeux, pas plus préoccupé de cette coulée noire qui le recouvrait que du trou au crâne qu'on lui avait fait. Derrière sa pluie poisseuse, il observait l'homme sans ciller. Stupéfié, celui-ci lui retournait son regard.

« … J'ai acheté cette terre. J'ôte les pierres de ma terre.

– Tu l'as achetée ? Alors attends, je vais t'aider. Montre-moi comment tu fais. »

L'homme le regarda, apeuré, puis devant l'immobile attente de la créature il finit par s'exécuter. Il montra au Guinarou comment il déplaçait une à une les pierres : il se pencha lentement vers la terre et sortit d'elle une pierre grosse comme une miche. Puis il la jeta mollement sur le sol, aux pieds de l'avorton.

C'était le Guinarou, Guinarou des Guinées. Aussitôt, un long vrombissement se mit à sourdre depuis les profondeurs de la terre ; puis les pierres, partout autour, et sur les cinq autres collines, sortirent lentement du sol comme si des milliers de mains invisibles les poussaient de par en dessous. D'où venaient-elles toutes ces mains ? S'agissait-il d'extrémités invisibles partant de cet être minuscule ? Ou bien appartenaient-elles à des êtres à part, créatures sans forme et sans volonté propre, troupeau de serviteurs au service du Guinarou ? L'homme dut reculer car les pierres venaient toutes s'abattre là où lui-même avait jeté la sienne. Elles firent bientôt un immense tas, plusieurs milliers de pierres, certaines grosses comme des tables et d'autres tenant dans la paume de la main. L'homme refusait d'y croire. Le Guinarou avait rendu l'impossible possible.

L'homme attendait suspendu à la vision du petit être dont le crâne déjà se refermait, laissant seulement une croûte sombre au milieu de sa peau anthracite, l'homme attendait qu'on lui donnât le prix que ce miracle allait lui coûter ; il craignait pour sa vie. Mais de sa voix métallique, de sa voix cuivrée le Guinarou lui demanda juste :

« Et maintenant ? »

Alors l'homme, toujours timidement, prit une autre pierre, plus petite que l'autre et il la jeta non loin, au fond du petit précipice.

« Attends, je vais t'aider. »

Et le ballet reprit, les pierres se soulevèrent de nouveau et allèrent en planant nonchalamment rejoindre celle que l'homme avait jetée. C'était le Guinarou, Guinarou des Guinées et l'homme dès lors décidé à laisser ce miracle ou ce cauchemar se dérouler donna au Guinarou toute une série d'ordres, que son infernale domesticité exécutait sans jamais rechigner — juste en entonnant encore et toujours cette espèce de marmonnement qui vous étourdissait, comme si l'on vous avait glissé sous une vaste cloche sur laquelle on aurait frappé. Et le Guinarou tandis que son armée s'exécutait restait immobile et les yeux fixes, absent, ou concentré, jouant – mais jusqu'à quand ? – le rôle d'intendant pour l'homme.

Dès le premier jour la terre fut préparée, les sillons furent tracés. Et une semaine plus tard l'homme revint sur le champ, champ que nul n'avait encore vu si bien préparé, l'homme portait sur une charrette des sacs remplis de graines. Ceux qu'il avait croisés l'avaient cru demeuré ; ils ignoraient que grâce au Guinarou il les avait déjà quittés.

Devant le Guinarou qui n'avait pas bougé, il versa quelques graines dans un sillon, avec application, « Attends, je vais t'aider », prononça encore la voix dorée, et déjà les sillons se remplissaient précautionneusement de graines, le même geste était invisiblement répété cent et mille fois, c'était le Guinarou, Guinarou des Guinées et les ordres n'avaient pas même besoin d'être énoncés pour que l'armée de ses mains invisibles se mît à entonner son chant d'esclaves, chant de damnés dont l'homme échouait à comprendre le sens. Et l'homme prit un seau pour aller puiser de l'eau, dans un puits, là, en contrebas, « attends, je vais t'aider », et il n'y eut pas même de ballet des balais enchantés, il n'y eut pas même de seau pour porter toute l'eau qu'il fallait, les mains invisibles semblaient assez larges pour la porter et elles n'en perdaient pas une goutte. Le champ fut arrosé, ce soir-là, et tous les autres aussi ; avec les mains invisibles, l'homme était désormais le seul capable d'irriguer seul un si vaste territoire. Ses voisins avaient fini par voir tout ce blé pousser, ce blé qu'un homme seul n'était pas capable d'irriguer, ils s'étaient déplacés et avaient vu les pierres, là, en bas, ils avaient vu les six collines ondoyer avec ces blés déjà poussés, et ils avaient dit de l'homme c'est le diable !
Et l'homme s'était tenu sur ses gardes, il se doutait que l'un d'eux allait tenter de mettre un frein à ses projets, et l'un d'eux avait en effet commencé à les faucher, ses beaux blés, encouragé par ses voisins, alors l'homme lui avait botté le train, botté d'autorité, fort de se trouver dans sa propriété privée, alors le Guinarou avait dit je vais t'aider, et il l'avait aidé. Et l'homme découvrit que les mains invisibles avaient aussi des pieds, des pieds qui eurent tôt fait de botter les derrières de tous ces voisins assemblés pour les bouter hors de sa propriété.
Et les mains invisibles continuèrent d'arroser, et les ongles de l'homme se mirent à blanchir, et ses mains à retrouver la douceur de la peau des nouveaux-nés.
Et les autres, dans les fermes alentour, continuaient de dire c'est le diable ! quand on le mentionnait, et ils l'auraient bien éliminé cet homme qui s'élevait par des moyens qu'ils réprouvaient, mais il était déjà parti, l'homme, il ne vivait plus parmi eux, il avait profité de la vente de tout ce blé pour gagner la ville.
Et tout ça grâce au Guinarou, Guinarou des Guinées, qui avait dit je vais t'aider lorsqu'il avait fauché, avec sa voix profonde, sa voix de cuivre, sa voix dorée, le Guinarou dont les mains invisibles avaient vanné dans un immense et invisible van, récoltant des tonnes de blé, dont les mains avaient transporté tout ce blé loin, loin, là où un meunier, qui devait avoir lui aussi trouvé son Guinarou, Guinarou des meuniers, avait troqué son moulin contre une fabrique.
Et lorsque l'homme avait voulu vendre son blé, le Guinarou avait bien entendu répété je vais t'aider, et le chant fut entonné, mais un chant qui se perdit dans les airs, qui se déplaça dans les airs et vint trouver un acheteur à la mesure de la prospérité de l'homme, un acheteur qui avait lui aussi sans nul doute trouvé son Guinarou, Guinarou des acheteurs, et qui avait les moyens de tout acheter de ces immenses quantités de blé, et ils s'entendirent pour déterminer un prix bas, un prix qui fit s'effondrer le marché.
Et l'homme n'eut plus jamais à aller fouler de ses pieds ses six collines dénudées, car il avait ruiné ses voisins qui ne vendaient de blé que de très maigres quantités, et ses voisins écœurés disaient encore que cet homme, c'était le diable, mais cela ne les aida pas à s'acquitter de leurs dettes, et leurs fermes, ils les vendirent, ils les vendirent à l'homme, et ils n'eurent plus d'autre choix que de travailler pour lui.

Mais ils ne travaillèrent pas longtemps pour lui car l'homme trouvait qu'ils lui coûtaient ; il avait engagé des ingénieurs pour réfléchir à un moyen de s'en passer, mais leurs avancées étaient timides encore, alors le Guinarou des Guinées dit une fois de plus je vais t'aider, et il l'aida, l'homme, et il remplaça le travail de ses mains invisibles par celui de machines, des machines bien plus bruyantes que le chant de ses mains esclaves et damnées, des machines qui employaient pour se remuer un drôle de liquide, un liquide qu'on trouvait loin sous la terre mais le Guinarou la connaissait bien la terre, c'était de là-dessous qu'il venait, et il le connaissait bien ce liquide noir et poisseux car il en avait plein la tête.
Et les machines remuaient, taillaient, poussaient, comme si les mains invisibles s'étaient encore multipliées. Et comme cela ne suffisait pas, comme le liquide noir ne pouvait nourrir toutes les machines, les mains inventèrent une autre source d'énergie, le Guinarou leur commanda d'encore aller creuser la terre et de trouver un minerai, un minerai dont il ne fallait pas approcher, un minerai qui s'échauffait dans de colossales usines et mettait des siècles à perdre de sa nocivité.
Et les machines poussèrent les voisins de l'homme loin, loin des champs, là, là, dans les villes où ils se mirent à les fabriquer ces machines, à enfanter les petits des machines qui les avaient délogés. Et ils ne disaient plus que l'homme était le diable parce qu'ils l'avaient déjà oublié, car l'homme était loin, plus loin encore, il s'était installé dans une plus grande ville encore et les mains invisibles que le Guinarou, Guinarou des Guinées, commandait elles aussi ne touchaient plus la terre, elles planaient, planaient au contraire pour transporter l'argent, un argent invisible, dématérialisé, qu'il engrangeait plus vite que ses blés, pour aussitôt lui commander de s'envoler, et il acheta des usines, et bientôt ses usines ne lui parurent plus générer assez de cet argent invisible qu'il aimait savoir là, quelque part, en train de voler dans les mains invisibles, vers un endroit où il pourrait nidifier, engendrer, se multiplier.
Alors le Guinarou dit comme à son habitude je vais t'aider, alors les usines, là, dans ce pays trop prospère semblèrent s'enfoncer sous la terre et elles resurgirent loin, loin dans d'autres contrées où les travailleurs lui coûteraient moins cher, et les autres patrons dirent cet homme est le diable, mais finalement ils l'imitèrent ; et les ouvriers, dont certains avaient été ses voisins à une époque lointaine, se retrouvèrent sans emploi, alors l'homme dit qu'il ne pouvait les laisser crever au milieu de toutes ces prospérités, le Guinarou dit, faut-il le préciser, il dit je vais t'aider, et les politiciens l'écoutèrent, et les autres ouvriers, ceux qui avaient encore un emploi, et l'homme lui-même reversèrent un peu de leurs profits pour les faire subsister.
Mais bientôt il pesta qu'ils lui coûtaient trop cher, à l'homme, et il fit en sorte que leur pension fût intégralement ou presque reversée à lui ou aux hommes qui lui ressemblaient, ceux qui avaient compris tôt que nous étions entrés dans l'ère du Guinarou, de cet être doré, et de ses mains invisibles, ses mains esclaves et damnées.

Quand le mois était terminé, ces paysans transformés en ouvriers puis relégués à l'état de nourrissons attendant leur purée découvraient que leur pension, cette pension invisible qui leur avait été versée s'était comme enfoncée dans la terre. Mais elle ne s'était pas enfoncée dans la terre, elle s'était envolée par morceaux et ces morceaux de pension planaient dans les mains invisibles, ces mains qui ne connaissaient ni sommeil ni vacances ni retraite ni fête, car poursuivre l'argent, même invisible, est déjà une fête ; et ces mains cherchaient un endroit où faire nidifier ces morceaux prélevés à des paysans qui n'étaient plus ni paysans, ni ouvriers, qu'on avait réduits à l'état de nourrissons, auxquels on avait prélevé par morceaux une maigre pension qui les faisait subsister. De toute manière tout s'envolait désormais, tout filait dans les airs à une vitesse irraisonnée, et les lettres qui se passaient de papier, et les voix transportées en quelques centièmes de secondes jusque dans de lointaines contrées, et la musique désincarnée et démultipliée.
Et certains en profitaient, de ces mutations, et l'homme, l'homme qui jadis avait remué des pierres dans son champ était parmi les premiers. Et les hommes continuaient tous de creuser, espérant tous trouver leur propre Guinarou, et le Guinarou de l'homme leur disait je vais t'aider, et ses mains invisibles en tiraient, de la terre, de nouveaux minerais, des gaz invisibles, des matières premières imperceptibles, qui devaient encore tout accélérer, tout précipiter.

Et l'homme riait avec le Guinarou en lui confiant qu'il l'avait jadis redouté, et il clamait à qui voulait l'entendre que le Guinarou n'avait rien dégradé, qu'il avait plutôt tout changé, tout arrangé, et il dit pour finir : Cela est bien. Car tout le monde avait retrouvé sa place dans ce monde où ne comptait plus que ce qui bougeait, où ne comptait plus que ce qui était invisible, comme les maudites mains du Guinarou, et l'avion de l'homme volait comme un immense jouet porté par des mains invisibles, et il continuait de dire tout est bien. Il avait bien entendu, comment n'aurait-il pas entendu, il avait bien entendu parler de gens insatisfaits, même si des hauteurs où son avion l'avait hissé les sons étaient étouffés, comment ne lui serait pas parvenu le vague écho des injustices que tout cela provoquait, mais des injustices il y en avait eu aussi, jadis, et de toute manière les mains invisibles allaient tout équilibrer ; le Guinarou, lui, était dans la soute, enfermé dans une valise et peu rassuré de se trouver à une telle distance de la terre que l'homme lui avait fait quitter.

Mais il savait que tout était libéré, déchaîné, il savait qu'un processus était enclenché et que rien ne pourrait plus l'arrêter. L'homme lui volait, volait, il ne touchait plus guère terre désormais, invisible à ses locataires à ses employés aux directeurs qu'il avait tous placés, mais il balaya tout cela d'un geste en disant que, somme toute, là-dessous, tout allait pour le mieux, tout était en train de s'équilibrer. Il n'entendait pas, très bas, là-dessous, les rumeurs de toutes ces misères de tous ces maux de toutes ces extinctions – car rien ne fait moins de bruit qu'une extinction – sourdre avec des cris de damnés, cris de damnés somme toute comparables au marmonnement des mains invisibles, il n'entendait rien l'homme qui volait en riant de s'être un jour méfié du Guinarou, Guinarou des Guinées, du Guinarou qui somme toute l'avait tant aidé et l'homme ne savait pas qu'un matin ou un soir, parce qu'il lui faudrait bien se poser, son avion ne trouverait plus rien ni personne pour lui permettre de se poser, si ce n'est peut-être des mains sales pour le déchiqueter ou des laves libérées, libérées hors de cette terre que finalement il n'aurait pas fallu trop remuer, ou des terres ensablées, ou des terres immergées, et qu'il allait s'écraser et que seul le Guinarou serait satisfait, satisfait d'avoir atteint toute la somme ; et toute la somme atteinte il pourrait retourner là, là-bas, tout en dessous, lorsque l'homme et son avion se seraient écrasés, et il rappellerait en silence ses mains, ses armées de mains invisibles, sans plus avoir à la pousser, sa voix des profondeurs, sa voix métallique, dorée, parce qu'il n'y aurait plus personne pour l'écouter. Satisfait, le Guinarou pourrait enfin se reposer.

Arcadio Wang


03.10.2022 à 11:54

À rebours

lundimatin

Natanaële Chatelain
[Poésie]

- 3 octobre / , ,
Lire plus (449 mots)

Happyness management. Mots hideux.
L'air irrespirable, partout !

Les fous, seuls, regardent les écrans et n'y croient pas.
Ils n'entrent dans aucune case du questionnaire.

Inadaptation maladive. Ils résistent :
forces natives où le sens insiste.

Ils iront jusqu'au bout de leur vie,
jusqu'au bout de leur commencement.

Ils vident leur sac, visent juste ;
savent au-delà de toute obéissance.

Délinquants des postures organisés,
ils se mettent à penser dru, cru, hors mémoire apprise.

Ils pensent comme ils respirent !
Toute contention leur est insupportable.

Les voilà traversés de phonèmes bruts –
noms d'absents remémorés, fantômes aux contours nets,
à portée de tous, mais qu'eux seuls, attendent,
tremblent, accueillent...

Et ce sont les détails qui font revivre les mains,
les yeux, les désirs.

Danse – pont-tendu entre le visible et l'insu.

Volonté de s'extirper de l'ignorance qui blesse les chairs.

Paroles en trombes à la lisière des nerfs.

Les souvenirs tombent dans la poitrine :
tessons plantés dans l'obscurité…

Tout le corps est hanté par des débris d'autres – êtres,
choses, événements – qui le traversent.

Pas d'issue sinon l'errance, sinon l'enfance :
donner une preuve de vie hors les murs !

Côtoyer l'infini dans la poussière qui colle aux souliers.

Paroles d'anonymes debout. Babils en points de broderie
intarissables, pour défaire l'identique.

Défaire et faire lutte, promesse, regard.

Loin des augmentations de salaire – rester
inutiles au système.

Folie fait un pas, sort du rang :
Je suis une histoire ancienne – une lignée d'arbres brûlés.

Sentiment d'exister outre-mesure.

Impossible de vivre à l'étroit. Appel d'air.

Sourire pour défaire les humiliations et leur dégâts internes.

Texte nu de la souffrance. Rêve d'enfant
comme une âme de grand chemin.

Au bord de comprendre.

Natanaële Chatelain

03.10.2022 à 11:50

Vers l'emploi de l'arme nucléaire en Europe ?

lundimatin

Carnets de Guerre #4
Jean-Marc Royer

- 3 octobre / , , ,
Texte intégral (8303 mots)

Faut-il prendre au sérieux les menaces plus ou moins explicites de guerre nucléaires brandies par Vladimir Poutine ? Par-delà la propagande et la communication de guerre, Jean-Marc Royer s'attelle à démontrer qu'il s'agit d'une hypothèse à prendre très au sérieux. En scrutant les déclarations, traités d'armements et mouvements des deux blocs russes et états-uniens, cette analyse rigoureuse et fortement documentée dessine la possibilité d'une escalade redoutable à laquelle chaque partie se prépare.

« La porte du feu nucléaire est ouverte depuis le 24 février 2022 en Europe et à ce jour, elle n'a pas été refermée » [1].

Évidemment, lorsque survient une guerre industrielle, totale et à caractère génocidaire [2] comme celle qui se déroule en ce moment sur le sol ukrainien et menace de déborder le cadre dans lequel les médias s'évertuent à l'enfermer quotidiennement, on est amené – ou bien à détourner le regard d'un champ de bataille ou des dizaines de milliers de cadavres sont entrain de se décomposer – ou bien à se demander par quels enchaînements de faits, par quels glissements progressifs de la défense des intérêts des uns et des autres, cette guerre d'agression débutée en 2014, s'est ainsi aggravée.

Tenter d'en rendre compte entraîne une nécessité, celle de porter un regard rétrospectif sur ce qui s'est passé durant ces trois dernières décennies pour en arriver là. Ce qui suit n'en est qu'une esquisse, dans un domaine particulier, car elle vise à éclairer autant que faire se peut, les risques d'emploi des armes nucléaires dans la guerre en cours ; il y a là, on le verra, un danger réel et inédit, dont les dimensions sont contemporaines du fait que le monde est en train de changer, profondément. Il est même en plein bouleversement, ce qui, toute analogie simpliste mise à part, fait penser aux débuts du xxe siècle, car c'est bien d'une reconfiguration des rapports de forces entre impérialismes et de ses conséquences civilisationnelles dont il s'agit, ce qui nous avait déjà conduit à écrire que nous pourrions bien être confrontés à de multiples états d'exception (climatique, écologique, sanitaire, économique, sécuritaire…) combinés à un « totalitarisme démocratique » [3] étendu en Occidentalie.

D'un point de vue plus restreint – disons plus socio-économique – on a vu s'installer depuis trois décennies une lutte acharnée qui s'approfondit entre capital étatsunien et capital chinois (mais pas qu'entre eux) et dont la dégénérescence en un conflit armé ne surviendra que lorsque les protagonistes se sentiront suffisamment forts pour l'engager ou inexorablement conduits à cette décision pour s'imposer. La nouveauté par rapport à la « Guerre de trente ans » [4], c'est que la survie de l'Humanité et du vivant serait alors en cause.

Dans les deux premiers « Carnet de Guerre », nous avions esquissé une brève histoire des rapports de l'Otan et du pacte de Varsovie, rappelant les engagements des uns et des autres et revenant sur ce que nous estimons être un point de bascule fondamental de l'histoire contemporaine : « l'Anschluss de la RDA par le capital Ouest-allemand » qui constituait de fait « le point d'orgue de la contre révolution internationale des néolibéraux débutée en 1973 au Chili » et dont nous reparlons plus bas. Le troisième Carnet était entièrement consacré à l'analyse détaillée de ce qui se joue dans la centrale nucléaire de Zaporijia, une des dimensions nouvelles de cette guerre puisque le pays ne compte pas moins de quinze réacteurs [5].

Dans ce quatrième Carnet, nous analysons de plus près l'autre aspect nucléaire de cette guerre, à savoir le statut des armes nucléaires dites tactiques (ou non stratégiques), tel qu'il a évolué dans les doctrines états-unienne et russe, les changements induits depuis quelques années dans le domaine militaire et les répercussions que cela pourrait entraîner actuellement.

Des élargissements de l'Otan aux manœuvres guerrières de part et d'autre

[6]

Le 9 février 1990 à Moscou, dans une phrase devenue célèbre depuis, le secrétaire d'état James Baker avait dit à Gorbatchev que : « les discussions entre les deux Allemagnes et les quatre forces d'occupation doivent garantir que l'Otan n'ira pas plus loin : sa juridiction militaire actuelle ne s'étendra pas d'un pouce vers l'est » [7]. Le lendemain, Helmut Kohl, affirmait à son tour : « Nous pensons que l'Otan ne devrait pas élargir sa portée ». Neuf ans plus tard, fin avril 1999, le plan d'action pour l'adhésion de nouveaux membres était adopté lors de son 15e sommet à Washington. La Pologne, la Hongrie, la République Tchèque rejoignaient l'organisation militaire et à partir de 2004, onze nouveaux membres étaient successivement intégrés [8].

Lors de la conférence de Munich sur la sécurité en 2007, Poutine avait publiquement et clairement indiqué qu'il considérait l'élargissement de l'alliance Atlantique comme une provocation sérieuse qui réduisait le niveau de confiance mutuelle. C'est un fait, l'Otan s'est rapprochée de 1 200 kilomètres des frontières occidentales de la Russie depuis la fin de la guerre froide et la frontière lettone est à moins de 600 km de sa capitale.

En 1999 également, durant la guerre du Kosovo, l'Otan a participé au conflit par des bombardements massifs (trois cents par jour durant quatre mois !), sans avoir l'approbation du Conseil de sécurité et en violation des articles 5 et 6 de ses statuts qui précisent qu'elle n'est pas une structure offensive, mais défensive [9]. D'autre part, depuis la fin de l'année 2001, l'organisation Atlantique a mené des opérations très largement en dehors de ses périmètres géographiques et légaux d'intervention, à savoir : en Afghanistan, en Mer Rouge, dans le golfe d'Aden, en Océan Indien et en Lybie.

De son côté, Poutine allait mener huit guerres entre la fin de 1999 et 2022. Pour le récapituler rapidement, il intègre l'administration présidentielle en mars 1997, juste après la première guerre contre la Tchétchénie. Pendant la période où il est chef du FSB – de juillet 1998 à décembre 1999 – se produisent les cinq attentats qui serviront de prétexte au déclenchement de la seconde guerre tchétchène afin de « laver l'affront » de la défaite précédente [10]. Il devient président de la Russie fin 1999, pendant le siège de Grozny. Les combats dévastèrent la capitale tchétchène au point qu'en 2003, les Nations unies la qualifièrent de « ville la plus détruite sur Terre ». En 2008, Poutine a mené une guerre éclair contre la Géorgie. En 2014, le Donbass et la Crimée étaient envahis, causant la mort de 18 000 personnes en huit années. À partir du 30 septembre 2015, l'État russe a commencé à se déployer militairement en Syrie [11] afin de soutenir Bachar Al Assad et ses propres intérêts au Moyen-Orient. En 2016, après Grozny et avant Marioupol, Alep était réduite à un champ de ruines. En septembre 2020 une intervention de « maintient de la paix » dans le Haut-Karabakh avait lieu et en janvier 2022, l'armée russe est intervenue au Kazakhstan.

Les traités de limitation des armes nucléaires sont devenus caducs

En fait, après avoir promulgué le « Patriot Act » à la fin du mois d'octobre 2001, l'administration états-unienne commençait à mettre en œuvre ce qui fut par la suite théorisé comme le « continuum de sécurité globale » [12]. Le 13 décembre suivant, les États-Unis se retirèrent unilatéralement du traité ABM (Anti Balistique Missile) [13] qui limitait drastiquement l'emploi de ces armes nucléaires. George W Bush présenta ce retrait comme une première étape vers la mise au point et le déploiement d'un bouclier de défense anti-missiles destiné, selon lui, à protéger les États-Unis et ses alliés, dont la Russie ( ! ), d'une attaque de missiles tirés par des « États voyous », mentionnant notamment l'Iran, la Corée du Nord ou la Somalie... De fait, les anciens traités de maîtrise des armements nucléaires issus de la guerre froide et l'accord de Ciel ouvert [14] entré en vigueur en 2002 ont été remis en cause. Il ne reste à présent que le traité New Start.

Le 2 août 2019, les États-Unis sortaient officiellement du traité de limitation des Forces Nucléaires à portée Intermédiaire (INF en anglais) [15] conclus en 1987, suivis par la Russie quelques mois plus tard. La route était libre pour une relance de la course aux armements. Dès le lendemain du retrait, le Pentagone publiait la photo du tir d'un nouveau missile Tomahawk suivi de deux autres essais de missiles sol/sol – l'ATACMS « upgraded » et le « Precise Strike Missile ». Un peu plus tard, cette même année, le Pentagone signalait le déploiement du Sous-marin Nucléaire Lanceurs d'Engins « USS Tennessee » avec des missiles Mer-Sol Balistique à tête nucléaire de 5 à 7 Kilotonnes de puissance, tandis que Poutine annonçait la mise au point par la Russie d'une panoplie de nouvelles armes stratégiques toutes réputées quasi impossibles à intercepter, et capables de frapper en n'importe quel point du globe [16].

La nature « évolutive » des exercices annuels de l'Otan

Depuis 2013, les manœuvres annuelles de l'Otan sur la frontière orientale de l'Europe – de la Baltique à la Mer Noire – et les thèmes tactiques adoptés ont remis « en selle l'ennemi russe » : cette année-là, « Steadfast Jazz » fut une manœuvre impliquant 6 000 soldats des États membres de l'Otan en plus de ceux de la Finlande, de la Suède et de l'Ukraine. L'objectif était de « s'assurer que la force de réaction rapide serait prête à se déployer n'importe où et à faire face à quelque menace que ce soit ». En 2015 « Trident Juncture » engageait sur Terre, Air et Mer 36 000 participants de plus de trente pays.

Dans l'exercice « Anaconda » de 2016, une « union des rouges » envoyait ses « petits hommes verts » envahir une « union de pays bleus » (la Pologne et les pays Baltes). Les analogies employées par la soldatesque sont souvent assez grossières… Ce fut également le cas lorsque l'exercice de 2018, sur le même scénario, s'est appelé « Saber Strike » (Sabre, c'était le nom de code avec lequel l'Otan avait désigné les missiles Soviétiques SS 20 pendant les années 1980).

Finalement, dans le plan de l'exercice « Defender 2020 » prévu entre janvier et juin, le « concept de frappe nucléaire tactique de théâtre » fut mis en œuvre contre l'envahisseur de la Pologne et des États Baltes qui n'était plus désigné par la métaphore « l'Union des rouges » mais par son vrai nom : la Russie. Nous verrons que cela était en phase avec la nouvelle stratégie militaire états-unienne.

En 2013, Poutine s'engouffre dans la porte ouverte…

En août 2012, un mois après que le régime de Bachar el Assad ait reconnu posséder des armes chimiques, Barack Obama déclarait que l'utilisation de telles armes constituait « une ligne rouge » à ne pas franchir sous peine « d'énormes conséquences ». Lorsqu'en août 2013, 1 400 personnes dont 426 enfants décédaient suite à l'usage de gaz toxiques lors d'attaques dans la banlieue de Damas, Obama reculait piteusement. Poutine a ainsi trouvé la voie ouverte à une présence impériale en Syrie. Et Bachar a donc continué à se servir du chlore, ce qui fut le cas au moins à trois reprises en 2014 et 2015, sur des localités de la province d'Idleb, ce qu'une commission d'enquête de l'ONU a ensuite confirmé. On ne peut évidemment s'empêcher de rapprocher la reculade d'Obama – et de ses terribles suites pour les populations locales – de la spectaculaire défaite des Etats-unis en Afghanistan en août 2021, laquelle fut contemporaine des préparatifs militaires d'invasion de l'Ukraine par Poutine.

L'invasion de l'Ukraine en 2014 et les implantations de missiles US en 2016

Lorsque George W. Bush avait annoncé la sortie du traité ABM au profit d'un « bouclier anti-missiles » dont les premiers éléments devaient être déployés en Pologne et en République tchèque, cela fut assez vite contesté par la fédération de Russie qui y vit une invalidation de sa propre dissuasion nucléaire. En effet, ces missiles pouvaient tout aussi bien permettre des tirs défensifs sol-air – le « bouclier » de G. W. Bush – que des tirs offensifs sol-sol de missiles nucléaires vers le territoire russe. De fait, cela constituait une remise en cause de « sa capacité de frappe en second » et invalidait du même coup la stratégie dite de « dissuasion nucléaire » de la Russie. Les implantations de missiles du « bouclier » devaient finalement se concrétiser, d'abord en Roumanie en mai 2016, puis en 2018 en Pologne. Pour y répondre, les russes déployèrent alors leur système sol-sol Iskander dans l'enclave de Kaliningrad.

L'invasion du Donbass et l'annexion de la Crimée en 2014 furent un « coup de poker » minutieusement mis au point par le clan Poutine. Ceci dit, cette blitzkrieg fut d'autant plus facile à réaliser que les Européens ont détourné les yeux et se sont bouchés les oreilles afin de « sécuriser » leurs gigantesques investissements en Russie. Devant les opinions, ils ont continué à justifier leur attentisme par un dogme vieux de deux siècles : « continuons à faire du commerce avec les russes, ils progresseront vers notre modèle libéral ». Ce vieux credo raciste [17] a particulièrement sévi en Allemagne depuis 1990, car ce capital voue une reconnaissance éternelle au pouvoir de Gorby (un sobriquet affectif particulièrement en vogue outre-Rhin) pour l'avoir laissé faire le casse du siècle en RDA, un Anschluss plus connu sous le nom de « réunification » [18]. C'est également ce qui explique que, malgré les renseignements concordants et les images satellites à profusion, les européens ne voulaient toujours pas croire à l'invasion de l'Ukraine quelques jours avant qu'elle se produise. « Il n'y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir » (dicton populaire).
TOUT S'ACCELÈRE À PARTIR DE JUIN 2019

Le nucléaire dans la nouvelle stratégie militaire des USA

Le 11 juin 2019, l'état-major US publie un document intitulé « Nuclear Operations Joint Publication 3-72 » [19] qui précise le mode d'emploi de l'arme nucléaire dite tactique : « Integration of nuclear weapons employment with conventional and special operations forces is essential to the success of any mission or operation ». Cette nouvelle conception intègre d'emblée dans la confrontation militaire une dimension nucléaire conçue comme un « continuum de l'engagement conventionnel » avec l'emploi possible de charges nucléaires de faible puissance sur la ligne de front. Ce qui signifie que le nucléaire peut s'utiliser comme n'importe quelle arme dès lors que la cible est militaire et qu'obtenir la victoire l'impose, une évolution qui sera aussi celle de Moscou l'année suivante. Face aux armées chinoise ou russe, ce type d'engagement provoquerait vraisemblablement une riposte du même ordre, suivie d'une escalade nucléaire impliquant tous les membres de l'Otan, selon les implications de son article 5.

Autrement dit, si l'on rapproche cette nouvelle stratégie militaire des manœuvres annuelles de l'Otan [20] et de ses implantations de missiles, on peut avancer qu'au moins depuis 2016, les États-unis préparent, organisent et accoutument de facto les européens à l'éventualité d'une « bataille nucléaire de l'avant » contre la Russie – pour reprendre la terminologie de la guerre froide – sauf qu'à présent « le glacis » séparant l'Europe de l'Ouest de la Russie est réduit à l'Ukraine.

En outre, il ne faudrait pas négliger ceci : durant la « guerre froide », les affrontements entre blocs ne se sont pas déroulés en Europe pour de multiples raisons, mais ailleurs, sur ce qui fut alors appelé « des terrains secondaires ». Il se trouve qu'aujourd'hui l'affrontement principal est celui qui se joue entre les États-unis et la Chine en Asie-pacifique et que l'Europe est justement devenue une sorte de « terrain secondaire » dans ce face à face, de tous les points de vue : militaire, économique, politique.

Last but not least, du point de vue de la « dissuasion », la nouvelle stratégie états-unienne (puis russe, un an après) rendent en grande partie caduque l'activation d'un « ultime avertissement unique » dont se prévalaient et se prévalent encore des pays dotés de l'arme nucléaire… Exit donc tous les arguments militaires qui soutenaient ladite « dissuasion nucléaire » depuis plus d'un demi-siècle.

La nouvelle stratégie nucléaire de la Russie

Le texte de 2020, listant les « conditions déterminant la possibilité d'emploi de l'arme nucléaire » [21] (point 19), prévoit quatre circonstances :

— l'obtention « d'informations fiables sur le lancement de missiles balistiques attaquant le territoire russe et (ou) celui de ses alliés » ;

— la réalisation par l'adversaire « d'actes contre des sites étatiques ou militaires d'importance critique de la Fédération de Russie dont la mise hors de fonctionnement conduirait à compromettre la riposte des forces nucléaires » ;

— « l'emploi par l'adversaire d'armes nucléaires ou d'autres types d'armes de destruction massive contre le territoire de la Fédération de Russie et (ou) de ses alliés » ;

— « une agression contre la Fédération de Russie engageant des armements conventionnels, quand l'existence même de l'État est menacée » [22].

Le 3 juillet 2021, durant ce qui s'est avéré être des préparatifs de guerre, Poutine a également signé une nouvelle stratégie de sécurité nationale qui se substitue à celle qui était en vigueur depuis 2015, laquelle envisageait encore comme possible le rétablissement d'une relation constructive avec les États-Unis et leurs alliés... Ce n'est plus le cas ici : la confrontation avec l'Occident serait appelée à durer, car ces pays seraient déterminés à affaiblir la Russie aux niveaux militaire, technologique, économique et « spirituel ». Une tentative « d'occidentalisation de la Russie », présentée comme en passe de réussir, serait en jeu [23]. Il y est explicitement indiqué que des forces étrangères tenteront d'exploiter les difficultés internes de la Russie. En outre, à la différence du texte de 2015, l'UE n'est plus mentionnée dans ce texte, ce que les propositions de traité et d'accord de décembre 2021 – uniquement et ostensiblement adressés aux Etats-unis et à l'Otan – viendront entériner. En d'autres termes, le clan Poutine ne considère pas l'UE comme une puissance militaire, ce qui renforce malheureusement la possibilité de considérer l'Europe comme un « terrain secondaire d'affrontements », et que les Ukrainiens sont en train de vivre dans leur chair.

C'est une guerre à « plusieurs dimensions nucléaires »

1- Poutine s'est autorisé à conduire des opérations offensives, des destructions et des crimes majeurs, abrité derrière ses capacités nucléaires stratégiques.

2- Le 24 février il évoquait, comme prétexte de l'agression, l'éventualité fantasmatique que l'Ukraine puisse se doter de l'arme nucléaire.

3- Le changement constitutionnel biélorusse du 15 mars 2022 autorise le déploiement d'armes nucléaires russes sur ce territoire.

4- Les opérations militaires autour et dans les centrales nucléaires ukrainiennes (Tchernobyl, Zaporijia) constituent de facto le brandissement d'une menace et d'un chantage historiquement inédits.

5- La nouvelle doctrine d'utilisation des armes nucléaires dans un conflit conventionnel la rend moins improbable.

6- Depuis le mois de février 2022, l'usage possible des armes nucléaires par le clan Poutine a été rappelé dans la douzaine de circonstances rappelées en annexe.

En outre, depuis l'invasion de l'Ukraine, les forces russes ont réalisé des frappes de Kalibr, d'Iskander et de Kinjal, systèmes à double usage, ce qui contribue à la persistance de la dimension nucléaire en toile de fond de cette guerre d'agression. Un autre de ces systèmes, le missile de croisière hypersonique Zircon, a fait l'objet de nouveaux tests depuis fin mai.

Dans sa déclaration du 24 février 2022, Poutine décrit la politique des États-Unis et de leurs alliés comme une « stratégie d'endiguement de la Russie, avec la constitution d'une anti-Russie sur ses territoires historiques contigus ». Évoquant les coopérations et manœuvres militaires de l'Otan, il présente le tout comme « une question de vie ou de mort, une question de notre avenir historique comme peuple… Une menace réelle non seulement pour nos intérêts, mais pour l'existence même de notre État, pour sa souveraineté. C'est cette même ligne rouge dont nous avons parlé sans cesse. Ils l'ont franchie ».

Une question importante se pose : Poutine et ses proches, arc-boutés sur la préservation de leur régime, ne seraient-ils pas enclins – dans une situation perçue comme critique, voire désespérée ou inacceptable – à confondre « l'existence de l'État » et la survie de leur propre régime pour user de l'arme nucléaire comme prévu par la doctrine de 2020 ? Autrement dit, quel est le risque que le chef du Kremlin emploie des armes nucléaires tactiques pour compenser ses échecs sur le terrain militaire en Ukraine (et garder la maîtrise de l'escalade dans son agression) ? Pour s'en faire une première idée, il est nécessaire de compléter cette question par une autre : que feraient les États-unis dans ce cas, étant donné que Poutine a tenu compte de leur attitude pour mener toutes ses offensives depuis 2013 ? Voici un début de réponse à cette question.

Le 10 février 2022, dans une interview à la chaîne NBC, Joe Biden avait déclaré qu'il n'enverrait pas de soldats, ne serait-ce que pour évacuer ses propres concitoyens bloqués en Ukraine. Lors de son discours sur l'état de l'Union le 1er mars, il a répété qu'il n'y aurait pas d'engagement des troupes états-uniennes pour deux raisons : d'une part afin d'éviter une escalade nucléaire avec la Russie, mais aussi – c'est nous qui transcrivons ses propos – parce que les États-Unis venaient de connaître une défaite cuisante en Afghanistan au mois d'août précédent. Comme en 2013, nul doute que Poutine aura reçu le message cinq sur cinq même si, dans sa tribune du 31 mai, Biden rectifiait le tir en affirmant : « Tout emploi d'armes nucléaires dans ce conflit, à quelque échelle que ce soit, serait totalement inacceptable à nos yeux et à ceux du reste du monde et entraînerait des conséquences sévères ». Mais ce dernier message est-il apparu comme suffisamment dissuasif et convaincant aux yeux du clan Poutine ? On peut en douter.

Par ailleurs, que disent les « géostratèges de plateaux » [24] ? Force est de constater tout d'abord qu'en décembre 2021, ils affirmaient tous en chœur que l'invasion russe était « hautement improbable » ; ils affirment encore à présent que Poutine ne s'aviserait pas d'utiliser l'arme nucléaire sachant « qu'il se mettrait ainsi à dos la communauté internationale, voire qu'il en deviendrait un paria ». La belle affaire, pour celui qui, sortant le 16 septembre de la conférence de Samarcande où étaient réunis les dirigeants chinois, indien, turc, iranien, savait déjà que son projet d'annexion des quatre provinces ukrainiennes – avec ses conséquences politiques, militaires et nucléaires possibles – ne serait pas soutenu par les membres de l'organisation de Coopération de Shangaï. Et en effet, Xi Jinping déclarait à cette occasion : « La Chine est disposée à travailler avec la Russie pour assumer sa responsabilité de grande puissance, jouer un rôle de premier plan et injecter de la stabilité et de l'énergie positive dans un monde parcouru par le chaos » [25]. Une phrase typique de la novlangue bureaucratique du PCC qui plaçait Poutine en vassal turbulent. Narendra Modi, plus direct, envoyait : « Excellence, je sais que l'heure n'est pas à la guerre », tandis qu'Erdogan, lui aussi, prenait ses distances avec l'allié russe. Ce même 16 septembre, Biden déclarait sur un ton théâtral « Ne le faites pas, ne le faites pas, ne le faites pas, vous allez changer le visage de la guerre comme jamais depuis la seconde guerre mondiale », ce qui signifiait : n'utilisez pas l'arme atomique. Nous ne sommes pas des thuriféraires de l'impérialisme états-unien, mais force est de constater qu'ils sont bien renseignés (et pour cause…) et que, si Biden insiste sur l'utilisation possible de l'arme nucléaire tactique par Poutine, c'est qu'il a des raisons pour cela [26].

Au lendemain du sommet de Samarcande, Poutine savait donc à quoi s'en tenir quant à la position diplomatique de ses alliés, et par conséquent il en avait déjà fait son deuil lorsque, quatre jours plus tard, avec son accord évidemment, les administrations d'occupation des territoires de Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporijjia, ont annoncé la tenue d'un référendum de rattachement à la Russie. Le lendemain 21 septembre, il signait un décret de mobilisation partielle (en fait un décret de mobilisation extensible), entérinant ainsi le fait que son opération de police devenait une guerre, mais qui plus est, une « guerre de défense contre l'Occident » [27]. Quelques heures plus tard, Wang Wenbin, l'un des porte-paroles du ministère des Affaires étrangères chinois déclarait : « L'intégrité territoriale de tous les pays doit être respectée… La Chine appelle toutes les parties concernées à aplanir leurs différents par le dialogue et la consultation, et est prête à travailler avec la communauté internationale pour continuer à jouer un rôle constructif dans la désescalade de la situation ». Comme aux temps soviétiques, il est nécessaire de décoder le vocabulaire employé par le PCC ainsi que sa temporalité ; si les chinois ont aussitôt et publiquement réagi, ce qui n'est pas leur habitude, c'est qu'eux aussi ont de bonnes raisons pour cela.

Le dimanche 25 septembre, deux jours avant la proclamation des « pourcentages soviétiques » de réponses favorables au rattachement lors du référendum truqué, le conseiller états-unien à la sécurité nationale, Jake Sullivan déclarait : « Nous avons fait savoir au Kremlin, directement, en privé et à des niveaux très élevés, que toute utilisation d'armes nucléaires aurait des conséquences catastrophiques pour la Russie et que les États-Unis et leurs alliés répondront de manière décisive. Nous avons été clairs et précis sur ce que cela impliquerait ». Les remarques de Sullivan représentaient « le dernier avertissement états-unien » suite à la menace nucléaire à peine voilée faite par Poutine dans son discours du 21 et répétée par Lavrov, son ministre des Affaires étrangères qui déclarait que les régions annexées bénéficieraient d'une « protection complète ».

Le problème, c'est qu'au mois de juin 2022, des responsables influents de l'administration états-unienne « ont choisi d'informer les journalistes qu'en cas d'utilisation de l'arme nucléaire par le président russe Vladimir Poutine dans le cadre de son agression contre l'Ukraine, la réponse américaine serait presque certainement non nucléaire […] Le président [Biden] doit comprendre que de telles déclarations insouciantes, qui reflètent les espoirs naïfs de certains, mais ignorent les dures exigences de la sécurité dans un monde dangereux, se traduira par des catastrophes. Ils risquent d'encourager Poutine à briser le tabou nucléaire post-1945 » [28]. Si tel est le cas comme l'écrivent ces deux anciens hauts responsables, alors effectivement, une fois encore, Poutine aura reçu le message cinq sur cinq. Le 27 septembre, Dimitri Medvedev, qui est à l'heure actuelle vice-président du Conseil de sécurité, écrivait sur son compte Telegram que « la Russie a le droit de se défendre avec des armes nucléaires si elle est poussée au-delà de ses limites et ceci n'est certainement pas du bluff ».

Devant la répétition des menaces, il vint alors à la bouche de nos politologues de plateaux leur ultime argument : « Poutine ne décide pas tout seul, même si c'est lui qui donne l'ordre [du feu nucléaire] ». Certes, mais c'est bien mal connaître ce clan dont la loi est d'origine maffieuse : quiconque ne peut y appartenir qu'en ayant prouvé son absolue soumission et en sachant pertinemment que tout écart sera le dernier. D'ailleurs, dans le quatrième cercle, celui des oligarques et des responsables économiques, on dénombre une dizaine de suicidés depuis le début de l'année 2022. À bon entendeur, salut.

Enfin, nous terminerons par l'axiome qui constituera également le début du prochain « Carnet de guerre » (moins centré sur la question nucléaire) : pour de nombreuses raisons à développer, Poutine en est à sa huitième guerre et n'a jamais accepté une défaite.

Jean-Marc Royer, le 30 septembre 2022

PS : Dans un discours excessivement guerrier tourné en très grande partie contre « l'Occident », Poutine a demandé aux Ukrainiens de déposer les armes, en faisant allusion aux quatre provinces récemment annexées.

Annexe. Les différentes menaces nucléaires russes en 2022

Le 19 février 2022, l'armée russe a organisé des exercices à composante nucléaire engageant les forces aérospatiales, le District militaire Sud, les forces de missiles stratégiques et les deux flottes nucléaires stratégiques (Nord et Pacifique). Poutine avait supervisé ces exercices en compagnie de son homologue biélorusse.

Le 21 février 2022, lors d'une réunion du Conseil de sécurité russe, le ministre de la Défense Choïgou avait avancé que l'Ukraine avait « beaucoup plus de capacités que l'Iran et la Corée du Nord » pour développer un arsenal nucléaire et qu'elle pourrait doter ses missiles Tochka-U de têtes nucléaires. Poutine avait repris cette fable selon laquelle l'Ukraine pourrait se munir d'armes nucléaires tactiques compte tenu « des savoir-faire et capacités hérités de l'URSS » mais aussi du « soutien technologique étranger » dont elle pourrait bénéficier dans une telle entreprise. Et d'estimer que la Russie ne pouvait « pas ne pas répondre à ce réel danger ».

Le 24 février 2022, Poutine s'est adressé à ceux « qui tenteraient d'interférer avec son armée qui doivent savoir que la réponse de la Russie sera immédiate et conduira à des conséquences que vous n'avez encore jamais connues ».

Le 27 février 2022, le chef du Kremlin ordonna la mise en alerte des forces stratégiques russes, estimant que les « hauts responsables des principaux pays de l'Otan » venaient de faire des « déclarations agressives » contre la Russie.

Le 1er mars 2022, Sergueï Lavrov évoquait à Genève les plans de l'Ukraine pour se doter de son propre armement nucléaire car elle « disposerait encore de technologies nucléaires soviétiques et de vecteurs pour de telles armes », un projet qui « mettrait en cause l'effort international en faveur de la non-prolifération des armes de destruction massive »...

Le 27 avril 2022, Poutine évoquait une nouvelle fois, devant le parlement russe, les possibles tentatives de certains acteurs de s'impliquer dans le conflit, tentatives susceptibles, selon lui, de représenter « pour la Russie des menaces de nature stratégique inacceptables ».

Début mai 2022, les forces déployées à Kaliningrad ont procédé à des simulations de tirs de missiles Iskander et fin juin des avions et des missiles à « capacité duale » ont été déployés en Biélorussie.


[1] Stéphane Audoin-Rouzeau, « L'Europe dans la tourmente », France Culture 11 juillet 2022. Audoin-Rouzeau qui disait déjà depuis mars « Nous n'avons pas pris la mesure de l'évènement guerrier qui vient de s'ouvrir » dans Médiapart du 15 mars 2022.

[2] Termes empruntés à l'historiographie et sur lesquels nous reviendrons.

[3] Concept défini dans plusieurs textes depuis 2013 in « Revue Ecologie et Politique » n°46 ou dans « Carnet de réclusion #1 » du 23 mars 2020.

[4] 1914-1945. Concept emprunté aux historiens Eric Hobsbawm et Enzo Traverso.

[5] La mission de l'AIEA ne nous pas appris grand-chose sur le sujet. Le courage de son directeur Rafael Grossi aurait été de dire à Zaporijia : « Maintenant, nous sommes là et nous y resterons tant que la zone n'aura pas été démilitarisée », au lieu de faire un petit tour de 36 heures et puis de s'en aller. Que risquaient ce directeur et ses agents ? D'être expulsés de la centrale ? Imagine-t-on le retentissement international des images montrant les agents de l'AIEA se faire raccompagner hors de la zone occupée par l'armée russe ? Les choses auraient été un peu plus claires. Leurs vies, elles, n'étaient pas en danger, contrairement à celles des employés ukrainiens. Enfin, ils ont vu ce qu'on a bien voulu leur montrer et n'ont pas dû beaucoup insister pour examiner les sous-sols de la caserne des pompiers et du bâtiment de la police, transformées en salles de torture. Nous y reviendrons.

[6] Nous avons largement abordé cette question dans « Carnets de guerre #1 et #2 ». Cf. également, Philippe Descamps, Hélène Richard, « Quand la Russie rêvait d'Europe. L'OTAN ne s'étendra pas d'un pouce vers l'est », Le Monde Diplomatique, septembre 2018. Pour mémoire, le 1er juillet 1991, le Pacte de Varsovie était dissous et en octobre 1999, le dernier soldat russe quittait les trois États baltes.

[7] Cf. Carnets de Guerre #1, Notes sur l'invasion russe de l'Ukraine.

[8] Il s'agit de la Bulgarie, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ; en 2009 de l'Albanie et de la Croatie ; en 2017 du Monténégro et en 2020 de la Macédoine du Nord.

[9] Après enquête, les États-unis ont admis avoir utilisé plus de 31 000 munitions d'uranium appauvri sur 112 sites identifiés. Les secteurs concernés par les frappes risquent d'être contaminés pour des milliers d'années, et il n'est pas exclu qu'il y ait des problèmes d'infiltration dans les nappes phréatiques. « L'uranium appauvri est un danger déclarent des chercheurs yougoslaves », l'OBS, 7 janvier 2001.

[10] C'est ce qu'expliquait en détail Hélène Blanc, chercheuse au CNRS et au Collège de France le 25 janvier 2011, sur France Inter.

[11] C'est à partir de ce moment-là que la milice Wagner, créature paramilitaire du système Poutine fondée en 2014, fera parler d'elle. Cf. les 90 notes et références de Wikipédia à ce sujet.

[12] D'états d'exception en états d'urgence, les atteintes aux libertés fondamentales sont banalisées, renforcées et étendues en étant progressivement intégrées à la loi ordinaire. Ici même, les députés LRem Alice Thourot et Jean-Michel Fauvergue (ex chef du RAID) ont rédigé un rapport intitulé « D'un continuum de sécurité vers une sécurité globale », finalisé le 11 septembre 2018, qui donnera lieu au vote de la loi du 25 mai 2021.

[13] Traité ABM signé à Moscou le 26 mai 1972, entre Washington et Moscou. Les Défenses ABM doivent être strictement fixes et terrestres ; ne pouvaient être déployés que 100 missiles et pour défendre un seul site.

[14] Le 22 mai 2020, les Etats-Unis ont fait part, de leur décision de se retirer du traité « Open skies » signé par 35 pays. Il permettait de survoler les territoires des pays signataires afin de surveiller les mouvements militaires et les stocks d'armements.

[15] Le traité INF entraînait l'élimination de tous les missiles de croisière et missiles balistiques, à charge conventionnelle ou nucléaire, états-uniens et soviétiques, lancés depuis le sol et ayant une portée se situant entre 500 et 5 500 km.

[16] Cela va du missile intercontinental « Sarmat » de 11 000 km de portée, au planeur hypersonique « Avangard » (Mach 20 à 25), à la torpille à propulsion nucléaire « Poséidon », en passant par différents missiles de croisière comme le « Bourevestnik-9M730 » subsonique mais de portée supérieure au tour de la planète, ou encore le missile hypersonique Kinzhal (Mach 10) porté par le MIG 31.

[17] Une autre version de ce credo louait « la mission civilisatrice du capital »…

[18] Les algarades de l'ancien chancelier socialiste Schroeder illustrent à merveille cette complicité du capital allemand avec son homologue russe, sans parler du véto imposé à la livraison de chars Léopard espagnols à l'Ukraine.

[19] Nuclear Operations Joint Publication 3-72, https://irp.fas.org/doddir/dod/jp3_72.pdf

[21] Cyrille Bret, « Le recours à l'arme nucléaire, une étape crédible de la doctrine russe », Slate, 23 septembre 2022.

[22] Isabelle Facon, Bruno Tertrais, « Les armes nucléaires tactiques et la sécurité de l'Europe », Fondation pour la Recherche Stratégique, n°3/2008.

[23] Michel Duclos, « La stratégie de sécurité nationale russe 2021 : l'heure de la confrontation informationnelle », 26 juillet 2021.

[24] Membres de l'Institut de Relations Internationales et stratégiques ou de la Fondation pour la Recherche Stratégique.

[26] Emission de CBS News 60 Minutes : https://www.cbsnews.com/news/president-joe-biden-vladimir-putin-60-minutes-2022-09-16/ . Cf. également les premières minutes de l'interview du Général Christian Quesnot, ex-chef d'état-major de Mitterrand et Chirac à ce sujet : « Général, pourquoi est-ce que tout d'un coup Biden dit n'envoyez pas d'armes chimiques ou nucléaire ? – Eh bien, c'est parce qu'il a un service de renseignement qui fonctionne bien (avec un petit sourire) et pense que Poutine envisage des frappes chimiques ou nucléaires tactiques ». https://www.youtube.com/watch?v=aGhfnu_iNTo

[27] À ce stade de la guerre, on entrevoit bien que l'unique « compromis recevable » par Poutine – mais ô combien inadmissible pour les Ukrainiens – serait de garder sous sa coupe tous les territoires militairement annexés depuis 2014, de manière à pouvoir proclamer une victoire intermédiaire tout en continuant à grignoter peu à peu l'Ukraine.

[28] Eric S. Edelman (ancien ambassadeur et sous-secrétaire à la défense) and Franklin C. Miller (haut responsable de la politique nucléaire et du contrôle des armements au Pentagone), « Biden Is Trying to Deter Putin from Using Nukes. His Staff Isn't Helping », The Bulwark, June 15, 2022.

03.10.2022 à 11:10

Que fait la police ?

lundimatin

et comment s'en passer ?
Paul Rocher

- 3 octobre / , ,
Texte intégral (1905 mots)

Chiffres à l'appui, Paul Rocher réfute les fondements du « mythe policier » : contrairement aux idées reçues, donc, la police n'empêche pas le crime et son emprise croissante sur la société est avant tout motivée par « la réorganisation autoritaire du pays et le maintien d'un ordre inégalitaire ». Non content de contester les propositions de rénovation de l'institution policière et sa nécessité même, il propose des voies possibles pour s'en passer, s'inspirant des exemples sud-africains et nord-irlandais.


L'argument du manque de moyens, s'il admet le problème des violences policières (en éclipsant toutefois les victimes), ne résiste pas à l'épreuve des faits : l'augmentation des dépenses est constante (+35% entre 1995 et 2019), tout comme celle des effectifs (+30% en 30 ans). « Par rapport à sa population, la France dispose aujourd'hui de plus de policiers qu'un État autoritaire comme la République démocratique d'Allemagne (RDA) en 1962. » Toutefois, les effectifs des forces spécialisées dans le maintien de l'ordre, les CRS, ont réellement diminué, tandis que le recours aux moyens techniques a considérablement augmenté (multiplication par 72 du nombre de tirs de balles en caoutchouc entre 2009 et 2018). Les dépenses en équipement ont quasiment triplé entre 2012 et 2016. Or, la disponibilité d'une arme dite non létale, augmente la probabilité de son utilisation, produisant la brutalisation du maintien de l'ordre. Les résultats des enquêtes montrent comment les algorithmes de la police prédictive ont un « effet performatif » et confortent une « réalité raciale ». De la même façon, le nombre des agents de police municipale a plus que triplé entre 1990 et 2020, en même temps que leur armement et leurs compétences ont été graduellement élargis, tout comme ceux des entreprises de sécurité privée, en plein essor, renforçant encore l'emprise policière de la France néolibérale. La population de son côté est fortement incitée à surveiller, suspecter et dénoncer. Ce panorama est rigoureusement documenté.

« Loin de subir une paupérisation, la police n'a jamais été aussi bien dotée. Conséquemment, jamais l'encadrement policiers de la vie quotidienne n'a été aussi prégnant. » Paul Rocher explique et démontre de la même façon que la police est « totalement surdimensionnée », mettant à mal le mythe selon lequel elle ne ferait que suivre l'évolution de la criminalité. Il rappelle la mise en place des enquêtes de victimisation au milieu des années 1980, permettant de rompre avec la dépendance aux statistiques policières et judiciaires. Depuis le milieu des années 1990, le nombre d'agressions fourni par les policiers dépasse de manière croissante les chiffres de l'enquête : la création de nouveaux délits et la requalification de contraventions en délits biaisent les données policières à la hausse ! Loin de l' « ensauvagement » régulièrement dénoncé, le nombre d'agressions stagne et même diminue depuis 2002. « Ce que mesurent les chiffres de la police n'est pas la réalité du crime mais l'activité des policiers et des gendarmes. Il s'agit donc tout d'abord d'un outil de gestion. » D'autre part, « la police s'intéresse à certains crimes, commis par certaines personnes dans certains quartiers à une certaine heure de la journée », beaucoup moins aux fraudes fiscales et à la corruption, par exemple. Ces données se caractérisent donc « par un biais de classe ».

Les études consultées, aussi bien aux États-Unis qu'en France ou ailleurs dans le monde, sont formelles : « En matière de police, la hausse des dépenses publiques est associée à un impact nul voire négatif sur la quantité et la qualité du service rendu. » Les contrôles d'identité, présentés comme un outil pour lutter contre la délinquance, touchent en réalité à 95/97 % ceux qui n'ont rien à se reprocher, et ils n'ont pas le moindre effet dissuasif. Par contre, ils accordent un important pouvoir discrétionnaire aux policiers : les contrôles au faciès sont une réalité. Paul Rocher montre que « si le travail policier a des effets racistes, ce n'est pas le fruit du hasard mais le résultat de structures qui favorisent la mise en œuvre de tels comportements. » Il met également en lumière la discrimination sexiste de la police : refus d'enregistrer des plaintes, propension à la violence conjugale plus importante que chez le reste de la population, extorsion sexuelle auprès de public vulnérable,… « Toute institution dont le fonctionnement normal est sexiste tend mécaniquement à protéger le patriarcat, et non ses victimes. » L'augmentation de la brutalisation de la gestion de l'ordre est, elle aussi, mise en lumière par l'analyse de rapports : si les mises en cause augmentent, le rapport avec les condamnations ne cesse de diminuer, en raison de l'abandon des poursuites contre des citoyens innocents, en particulier les jeunes appartenant à une minorité visible.

Après cet édifiant état des lieux, l'auteur revient sur la naissance de la police moderne dans un contexte de formation du capitalisme et des transformations sociaux-économiques dans lesquelles elle s'inscrit. Au contraire de l'Angleterre, l'économie est restée longtemps encastrée dans la société française, empêchant la classe dominante d'avoir la mainmise sur le processus du travail tout en l'exposant aux contraintes de la compétition. Un marché domestique se forme dans la seconde moitié de XIXe siècle, grâce à la réforme du secteur financier qui permet de canaliser l'épargne vers l'industrie, la modernisation des infrastructures qui stimule la concurrence des prix, les lois sur les sociétés anonymes qui diluent les responsabilités et facilitent l'accumulation du capital. L'impérialisme impose des rapports sociaux de race hiérarchiques. En coupant les ouvriers du monde rural et en les rendant dépendant du salaire, ce processus engendre aussi de « nouveaux illégalismes » et met fin à une société d'interconnaissance. Avant la constitution de la police moderne, à partir de 1880, avec la professionnalisation de cette fonction, la gestion de l'ordre public revenait à la communauté dans son ensemble. En se différenciant du reste de la population et en s'homogénéisant en interne, l'appareil policier français considérait la majorité de la population comme une force ennemie. Face aux revendications populaires, le maintien de l'ordre consiste avant tout au maintien de l'ordre établi : « Née avec le capitalisme, la police n'a rien d'un phénomène transhistorique accompagnant les sociétés humaines depuis la nuit des temps, pas plus qu'elle n'a été créée pour assurer la sûreté de toute la population. Sa tâche est bien plus circonscrite : maintenir l'ordre établi. À ce titre, elle cible avant tout la vaste classe sociale des perdants systématiques de cet ordre. » Ce chapitre historique, quelque peu survolé ici, est particulièrement intéressant.

Paul Rocher conteste l'idée que l'institution policière serait « pervertie par près de quarante ans de néolibéralisme » et soutient que le recours à la force lui est inhérent puisqu'elle a été conçue pour réprimer l'opposant historique du capitalisme : la classe des travailleurs. Cet « appareil de contrainte étatique » ne s'est pas constitué comme appareil privé de la classe dominante mais s'est séparé de cette dernière pour devenir un « appareil de pouvoir public impersonnel, détaché du reste de la société ». « Le fonctionnement d'une économie reposant sur un type d'exploitation des travailleurs médié par l'échange marchand est conditionné à la protection de la propriété privée des moyens de production. » L'État et le marché se complètent. L'État est capitaliste pour des raisons structurelles. Il mène des politiques en faveur du patronat dans son intérêt, puisqu'il s'agit de reproduire l'ordre établi, avec le recours à l'emprise policière en cas de difficulté à obtenir le consentement des masses. « Toute chute conséquente de l'accumulation mine immanquablement les fondements matériels de l'État. Par conséquent, les propositions néolibérales n'ont pas tant été imposées à l'État par des représentants du capital peu soucieux de l'intérêt général : l'État les a accueillies favorablement, il les a promues activement comme moyen d'assurer sa propre existence. À partir des années 1980 les gouvernements successifs ont donc, à quelques nuances près, poursuivi le même projet politique de distribution à l'envers des richesses – des pauvres vers les riches. » L'auteur montre comment « l'imperméabilisation des policiers vis-à-vis de la société est approfondie par l'institution même », par le développement d'une « solidarité horizontale » dès le début de leur formation, « un repli clanique » qui soude le groupe à travers la construction d'un ennemi et qui favorise les comportement violents qui dépassent le cadre de la violence légitime. Il analyse également leur « attrait pour des positions politiques extrêmes », les sanctions immédiates lors des moment rarissimes où une petite partie des agents aurait été tentée de rejoindre une mobilisation populaire (la révolte des vignerons en 1907 et la vague de grèves déclenchée en 1947), la tendance revendiquée à l'autonomie policière qui accorde un pouvoir discrétionnaire aux policiers dans la lutte contre les perdants de l'ordre établi, une « sélectivité structurelle ». « En tant que branche d'un État constitutif de l'accumulation du capital, la police constitue un rouage irrémédiable de la reproduction de l'ordre établi. »

Dénonçant préalablement l'opposition binaire entre la justice d'État et le règne de la foule et du vigilantisme, l'auteur présente une troisième alternative : les pratiques d'autodéfense populaire à l'échelle communale qui associent contournement de la police et mise en place de nouvelles régulations de l'ordre public. Il présente les expériences des Comités de rue en Afrique du Sud et des Comités de défense des citoyens, puis des Tribunaux du peuple en Irlande du Nord, expliquant leur origine, leur fonctionnement mais aussi leurs limites. Dans ces deux cas, la contestation de la police a conduit les communautés locales à court-circuiter activement l'État, démontrant la possibilité de gérer les conflits sans police. Il retient un certain nombre de principes organisationnels : la rotation régulière des fonctions, l'élection, le lien organique avec la communauté locale et l'équilibre de genre, la réparation des dommages causés. Il insiste beaucoup sur l'idée de la nécessité d'une transformation sociale globale conjointe de l'abolition de la police.

La démonstration de Paul Rocher de l'emprise policière sur la société à des fins de contrôle social est tout simplement irréfutable. Ses pistes pour une justice démocratique et populaire, réparatrice plutôt que punitive, méritent qu'on s'y penche sérieusement.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier pour la bibliothèque fahrenheit

QUE FAIT LA POLICE ?
et comment s'en passer
Paul Rocher
256 pages – 14 euros
La Fabrique Éditions – Paris – Septembre 2022

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