Publié par l’association Alter-médias / Basta !
23.02.2026 à 07:00
Imitant Donald Trump qui a su se rallier les milieux d'affaires pro-crypto, Sarah Knafo entend incarner un nouveau visage de l'extrême droite : ultra-libérale et technophile, pro-Bitcoin et identitaire. Sa campagne pour les municipales à Paris est un test grandeur nature de cette stratégie en France.
Son manteau jaune canari emprunte à la grammaire visuelle de la campagne du nouveau maire socialiste de New York Zohran Mamdani, et pourtant son discours politique malaxe les obsessions de la (…)
Imitant Donald Trump qui a su se rallier les milieux d'affaires pro-crypto, Sarah Knafo entend incarner un nouveau visage de l'extrême droite : ultra-libérale et technophile, pro-Bitcoin et identitaire. Sa campagne pour les municipales à Paris est un test grandeur nature de cette stratégie en France.
Son manteau jaune canari emprunte à la grammaire visuelle de la campagne du nouveau maire socialiste de New York Zohran Mamdani, et pourtant son discours politique malaxe les obsessions de la droite technofasciste américaine. « Mon objectif est de parler à tous les amoureux de la liberté et de trouver les moyens de se libérer, ensemble », revendique Sarah Knafo, eurodéputée et candidate à la mairie de Paris.
Parmi les carcans dénoncés par la politicienne du partie zemmouriste Reconquête, « la folie fiscale » voisine avec la « boulimie normative », ou encore la « tentation du contrôle total » incarnée selon elle par l'euro numérique et la menace d'une « fin de l'anonymat sur les réseaux sociaux », qui représentent des « atteintes croissantes à la liberté d'expression ». Soit un ensemble de thématiques chères au secteur des crypto-actifs, dont Sarah Knafo entend se faire le porte-drapeau en France, assumant de se placer ainsi dans les pas du trumpisme.
Sarah Knafo se présente bien volontiers comme une pionnière en matière de politisation de la crypto. « Sur le sujet, parmi les politiques je suis bien seule en Europe ! Avec mon parti, nous défendons Bitcoin depuis 2022, en plein bear market [marché baissier sur une durée prolongée, ndlr] », se félicite-t-elle, interrogée par écrit au mois de décembre 2025. Le leader de Reconquête Éric Zemmour a en effet présenté son programme numérique pour l'élection présidentielle de 2022 dans les locaux de la « licorne » Ledger, co-fondée par Éric Larchevêque (lire l'enquête que nous avons consacrée à cette figure du secteur).
Éric Zemmour aprésenté son programme numérique pour l'élection présidentielle de 2022 dans les locaux de la « licorne » Ledger, co-fondée par Éric Larchevêque.
Le candidat s'enthousiasme alors pour les cryptos, « secteur d'avenir », et promet de créer un régime fiscal ad hoc, le moins contraignant possible pour les détenteurs d'actifs numériques. À l'époque, le scandale de l'effondrement de la plateforme FTX n'a pas encore jeté l'opprobre sur les pratiques de cette industrie qui bénéficie d'une hype médiatique. Depuis, lumière a été faite sur l'explosion du blanchiment d'argent, les multiples arnaques qui émaillent son histoire récente ainsi que le coût écologique abyssal du minage de Bitcoin.
L'idylle de Sarah Knafo avec le secteur des crypto-actifs se concrétise au mois de décembre 2024 lorsque l'eurodéputée fraîchement élue prononce un discours résolument favorable au développement du secteur devant le Parlement européen. Hostile à la « tentation totalitaire de la Banque centrale européenne », elle reprend alors la proposition de constituer une réserve nationale stratégique en bitcoins afin de garantir « la sécurité et la souveraineté des pays de l'UE ». Dans les rangs des partisans de la crypto, les réactions enthousiastes ne tardent pas à fuser. Ce discours retient notamment l'attention de l'investisseur américain Michael Saylor, grand prosélyte de Bitcoin à la tête de Strategy (anciennement MicroStrategy), une « bitcoin treasury company », c'est-à-dire une société dont l'intégralité de la trésorerie est réinvestie pour acheter et accumuler des bitcoins (un modèle d'entreprise qu'Eric Larchevêque entend aujourd'hui importer en France). « Lorsque j'ai fait ce discours, j'ai vu certains de mes collègues totalement interloqués », confie l'eurodéputée. « Certains pensent que je suis une futuriste. Je pense que nous sommes en retard. »
Il faut dire que fin 2024, de l'autre côté de l'Atlantique, Donald Trump vient d'être triomphalement réélu après une campagne résolument pro-technologies. Le nouveau président assume son revirement spectaculaire sur le sujet des crypto-actifs. En 2019, il qualifiait bitcoin d'actif « basé sur du vent », avant de se convertir et d'endosser le costume de VRP du secteur, en s'enrichissant considérablement au passage (on lira à ce sujet notre entretien avec Molly White).
Le président américain revendique avoir courtisé les gros bonnets du secteur autant que les détenteurs de crypto-actifs lors de sa campagne.
Le président américain revendique avoir courtisé les gros bonnets du secteur autant que les détenteurs de crypto-actifs lors de sa campagne. Selon la stratégie du « single-issue voter », la mobilisation des électeurs pourrait en effet être déclenchée sur des thématiques uniques, comme par exemple le fait de protéger la détention de crypto-actifs en évitant de leur appliquer une fiscalité trop importante.
Une stratégie de ciblage du « vote crypto » qui semble avoir porté ses fruits aux États-Unis et dont entend s'inspirer Sarah Knafo. Pour cela, la candidate peut s'appuyer sur les chiffres du principal lobby du secteur, l'ADAN, qui estime dans son étude annuelle sur l'adoption de la crypto que « 10% des Français possèdent de la crypto en France, soit 5,5 millions de personnes ». Bien que basée sur des éléments déclaratifs, cette étude laisse entendre qu'il y a chez ces crypto-enthousiastes un réservoir de voix à aller chercher.
Les discours pro-business et pro-innovation visent également à séduire des figures du monde des affaires. Aux États-Unis, les entrepreneurs de la crypto ont massivement financé la campagne de réélection de Donald Trump. Soucieuse de prendre la vague au bon moment, Sarah Knafo s'est envolée début 2025 pour Washington et a assisté au « bal crypto » organisé par le président nouvellement élu en l'honneur de ses donateurs, qui se sont acquittés de sommes comprises entre 2500 et 100 000 dollars. À Reuters, elle confie alors s'inspirer de la ligne « nationale-techno » et assume tisser des liens étroits avec l'administration Trump par l'entremise de Jacob Helberg, un fonctionnaire franco-américain.
C'est au « bal crypto » qu'elle rencontre une première fois Michael Saylor et fait la connaissance de Samson Mow, un entrepreneur du secteur dont la spécialité est de conseiller les États et les institutions bancaires dans leur stratégie d'acquisition de crypto-actifs. De nouvelles discussions avec ces poids lourds américains du secteur ont lieu à la conférence annuelle dédiée au Bitcoin, à Prague en juin 2025. À cette occasion, elle rencontre également Francis Pouliot et Théo Mogenet, les entrepreneurs à la tête de la bourse d'échange Bull Bitcoin.
Avec ses prises de positions publiques et ses contacts réguliers avec des figures du secteur, Sarah Knafo affiche son ambition d'être le porte-drapeau de la crypto sur le vieux continent. « Nous avons de nombreuses idées pour l'Europe et la France », s'enthousiasme-t-elle. Ses positions à la fois ultra-libérales sur le plan économique et identitaires sur le plan sociétal rencontrent certaines aspirations de détenteurs d'actifs numériques qui la voient comme la candidate la plus alignée avec leurs intérêts. Sa volonté affichée de ne pas toucher au régime d'exception dont bénéficient les détenteurs de crypto-actifs, qui jouissent d'une fiscalité quasi-nulle, pourrait également lui attirer les sympathies des patrons de TPE/PME qui se tournent vers ce secteur.
À quelques semaines des élections municipales, celle qui est désormais candidate à la mairie de Paris poursuit sa stratégie de « copycat ». En plus d'utiliser des images générées par l'IA pour illustrer la saleté de Paris et d'enchaîner les « fake news », elle avance plusieurs propositions en phase avec le technofacisme trumpien. Il s'agit d'abord de faire de Paris « une ville pionnière du Bitcoin », en déployant des solutions de paiement en bitcoins, notamment pour s'acquitter des frais de stationnement. Selon elle, cette proposition aboutirait d'abord à une perte de recettes de 300 000 euros par an, qui serait ensuite compensée par la « valorisation » de l'actif (qui peut en réalité aussi bien se dévaloriser en un clin d'oeil, comme l'ont montré les dernières semaines). Son programme politique fait également la part belle à l'intelligence artificielle, abondamment déclinée que ce soit pour sécuriser Paris ou pour assurer la gestion urbaine de la ville. En écho avec les propositions de sa compagne, Éric Zemmour propose quant à lui d'importer en France les méthodes de l'ICE, la milice anti-immigration de Donald Trump qui utilise le profilage algorithmique pour automatiser les arrestations de migrants.
Son programme politique fait la part belle à l'intelligence artificielle, abondamment déclinée que ce soit pour sécuriser Paris ou pour assurer la gestion urbaine de la ville.
Sarah Knafo entend montrer aux électeurs qu'elle comprend les nouvelles technologies et leurs usages émergents. Il en va ainsi de Polymarket, une plateforme de « marché prédictif » permettant de placer des prédictions et d'obtenir des gains en crypto-actifs. Dans les pas d'un Donald Trump qui a investi la plateforme lors de sa campagne et « diffusait les cotes Polymarket prédisant sa victoire », les paris quant au score de Sarah Knafo se « tradent » sur Polymarket. Le volume d'activité autour de sa candidature est l'un des plus élevés de la plateforme, sans que l'on puisse précisément déterminer l'origine des parieurs (le marché pouvant être manipulé par ses soutiens).
En France, le secteur des cryptos a largement profité de l'appui de la Macronie qui a institutionnalisé la pratique des « bacs à sable » règlementaires, c'est-à-dire des régimes accommodants permettant à des jeunes pousses technologiques de se développer sans risquer une trop forte régulation. Pourtant, le milieu semble aujourd'hui pencher de plus en plus vers l'extrême droite de l'échiquier politique. Ce basculement s'explique en partie par la multiplication alarmante des enlèvements et agressions brutales de figures de la crypto. Certains, comme le patron de Paymium, Pierre Noizat, n'hésitent pas à s'alarmer d'une « mexicanisation de la France » (lire notre portrait). Il vient d'annoncer rejoindre la campagne municipale de Sarah Knafo et sera sa tête de liste dans le XIe arrondissement de Paris.
Éric Ciotti a déposé une proposition de résolution visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le Bitcoin » et allant jusqu'à faire de la France un « crypto-État ».
Par-delà l'aspect sécuritaire, cette bascule intervient également à un moment où le secteur de la crypto est exposé à un « risque » régulatoire accru et concurrencé par les projets de mise en place d'un euro numérique, et se cherche donc des alliés. Si la stratégie de « trumpisation » est particulièrement endossée par Sarah Knafo, elle a d'autres émules dans son propre camp. Au mois d'octobre 2025, Éric Ciotti a ainsi déposé une proposition de résolution européenne visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le Bitcoin et les cryptomonnaies » et allant jusqu'à faire de la France un « crypto-État ». Soit une proposition défendue par l'un des principaux lobbies du secteur, l'Institut national de Bitcoin, ou INBI.
Du côté du Rassemblement National, le revirement est encore plus spectaculaire et n'est pas sans rappeler le changement de cap opéré par Donald Trump. À la faveur d'un déplacement de Marine Le Pen à la centrale nucléaire de Flamanville, celle-ci s'est approprié la proposition d'utiliser les « surplus » d'électricité pour « miner » du Bitcoin. Soit encore une idée-phare de l'INBI. « En 2016, Marine Le Pen promettait d'interdire les monnaies virtuelles (dont le bitcoin), portées, selon elle, par l'alliance de l'« élite dirigeante » et du « puissant lobby des banques d'affaires de Wall Street ». En 2022, Marine Le Pen comptait les « réguler ». En 2025, Marine Le Pen propose d'en fabriquer », se sont étonnés les journalistes Robin D'Angelo et Corentin Lesueur dans les colonnes du Monde. « Il s'agit d'utiliser le bitcoin comme un actif sur lequel on joue, pour rentabiliser EDF et financer ses infrastructures, sa maintenance, ses investissements », justifie le député Aurélien Lopez-Liguri, en charge des questions liées à la technologie pour le RN.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donSarah Knafo cite volontiers en exemple la décision « visionnaire » de Nayib Bukele, président du Salvador et auto-proclamé « dictateur le plus cool du monde », qui a massivement investi l'argent public dans le Bitcoin à partir de 2021 avant d'être contraint par le Fonds monétaire international d'abandonner cette politique en décembre 2024. L'expérience Bitcoin au Salvador s'est pourtant soldée par un échec : le coût important de la mise en place des infrastructures des porte-feuilles électroniques a aggravé les déficit du pays, tout en ne séduisant pas la population qui ne s'est pas massivement convertie à l'usage des crypto-actifs. Le projet de bâtir une « Bitcoin city » financée par l'émission de « volcan bonds » n'a jamais vu le jour, illustrant le caractère incantatoire de ces projets qui ne bénéficient pas directement au développement économique du pays mais seulement à une poignée d'investisseurs, souvent extra-nationaux.
Ce sont les libertariens anti-État qui sont en train de prendre le pouvoir à l'extrême-droite en s'inspirant de ce qui se passe aux États-Unis.
En dépit de ces échecs patents, la crypto continue de servir de produit d'appel pour les politiciens et politiciennes d'extrême droite. « La sympathie pour les crypto privées, en particulier le bitcoin, tient beaucoup à une volonté de paraître "branchés" notamment vis à vis des "jeunes" dont une partie est séduite par cette spéculation », analyse Jean-Michel Servet, chercheur à l'Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Une posture qui permet d'afficher sa sympathie lorsque les cours sont au plus haut, tout en se ménageant la possibilité de s'en distancer en cas de retournement du marché. Mais pour le haut fonctionnaire spécialiste des questions monétaires Nicolas Dufrêne, ces revirements illustrent autant une forme de « suivisme » dans l'extrême-droite française qu'une mutation idéologique qui se traduit par la montée en puissance de la faction libertarienne de l'extrême droite. « On n'est plus à l'époque de l'étatisme de Maistre, Péguy ou Maurras. Ce sont les libertariens anti-État qui sont en train de prendre le pouvoir à l'extrême droite en s'inspirant de ce qui se passe aux États-Unis où l'ultra-libéralisme pro-tech se marie à la xénophobie ».
Dans ce contexte, les cryptos représentent bien plus qu'une simple « réserve de valeur ». Comme l'écrit le chercheur Sébastien Roux, elles-ci représentent surtout un nouveau réservoir de valeurs. L'extrême droite étasunienne conjugue « liberté », « propriété privée » et « purification » afin de revenir à un ordre antérieur fantasmé (l'idéal du slogan Make America Great Again). L'extrême droite française puise dans le creuset de valeurs libertariennes, identitaires et xénophobes.