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28.05.2026 à 08:00

Séverin Lahaye
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Saisie par Google et RTE, la Commission nationale du débat public (CNDP) va organiser une concertation autour du projet de datacenter géant de la multinationale américaine à Ozans, près de Châteauroux – et ce bien qu'officiellement, Google n'ait toujours pas pris sa décision. Face à la culture du secret des Big Tech et à la volonté gouvernementale d'« avancer très vite », un véritable débat démocratique est-il possible ?
Les habitants de la commune d'Étrechet dans l'Indre pourraient (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , ,
Texte intégral (2063 mots)

Saisie par Google et RTE, la Commission nationale du débat public (CNDP) va organiser une concertation autour du projet de datacenter géant de la multinationale américaine à Ozans, près de Châteauroux – et ce bien qu'officiellement, Google n'ait toujours pas pris sa décision. Face à la culture du secret des Big Tech et à la volonté gouvernementale d'« avancer très vite », un véritable débat démocratique est-il possible ?

Les habitants de la commune d'Étrechet dans l'Indre pourraient bientôt accueillir un nouveau voisin un peu particulier. La zone d'activité (ZAC) d'Ozans, située à quelques kilomètres au sud de Châteauroux, a été choisie par Google pour implanter son premier datacenter en France (lire notre enquête). La multinationale est censée donner sa décision finale très prochainement, en juin 2026. En réalité, elle a déjà sollicité la Commission nationale du débat public (CNDP), dès le 24 mars dernier, pour organiser une concertation publique préalable autour de son gigantesque projet. Le courrier est signé par les sociétés Google France et ses filiales Tricolore Computing et Violet Computing, ainsi que par RTE, l'opérateur public de transport d'électricité (filiale d'EDF), l'autre maître d'ouvrage. La décision a été publiée au Journal officiel le 9 avril 2026.

Un projet en deux phases

« La présence de RTE comme maître d'ouvrage fait rentrer le projet dans le périmètre de la CNDP », explique son président, Marc Papinutti. L'autorité publique a donc récemment ouvert une page sur son site détaillant un peu plus le projet de la firme étasunienne. Deux phases sont prévues : la construction d'un premier bâtiment et le raccordement à la ligne souterraine de 225 000 volts d'ici 2029, puis, à partir de 2031, la mise en service de 7 à 9 bâtiments supplémentaires, et la construction deux nouvelles lignes aériennes à très haute tension (THT) de 400 000 volts. Pour rappel, le datacenter, dit « hyperscale » du fait de sa grande taille et par la nature des données hébergées, devrait occuper 195 hectares, soit l'équivalent de 273 terrains de football. Faisant de lui un des plus importants projets annoncés sur le territoire français.

Pour l'instant, on ne sait rien de plus sur le projet lui-même. Google précise aussi ses objectifs : « répondre aux besoins croissants en données, cloud et intelligence artificielle sur le long terme » et « renforcer la souveraineté numérique et les capacités de stockage de la France ». Rien de très surprenant donc, mais rien de très convaincant : la présence sur le sol français d'un centre de données ne sert pas la souveraineté numérique, du fait du Cloud Act, une loi-extraterritoriale qui donne le pouvoir au gouvernement étasunien d'accéder aux données hébergées par une entreprise américaine sur un territoire étranger.

En cas de non-respect de la loi sur la récupération de la chaleur fatale, l'amende s'élève à 50 000 euros. Une goutte d'eau pour une multinationale comme Google.

Le dernier objectif évoqué par Google, de « valoriser la chaleur fatale notamment pour une partie des besoins en chauffage de la commune de Diors », un village de 750 habitants situé au nord-est de ZAC d'Ozans, pose tout autant question. « Cet hyperscaler va produire un volume de chaleur très important, qui dépasse largement les besoins d'une commune de la taille de Diors », commente le sociologue Loup Cellard, spécialiste de l'impact écologique des datacenters. Depuis le 1er octobre 2025, les opérateurs sont obligés par la loi de valoriser la chaleur fatale produite par leurs infrastructures si celles-ci dépassent un mégawatt de consommation électrique. Pour les gros projets comme celui de Campus IA à Fouju en Seine-et-Marne ou de BXIA à Bordeaux, Loup Cellard constate un « intense travail de prospection de la part des opérateurs, ce que pourrait faire Google à Châteauroux ». Quitte à solliciter d'autres industriels pour les faire venir à proximité de leurs datacenters afin de leur fournir une partie de la chaleur produite. Campus IA prévoit ainsi de chauffer des serres maraîchères ou une prison. Mais même en cas de non-respect de la loi, l'amende due s'élève à 50 000 euros. Une goutte d'eau pour une multinationale comme Google, dont le chiffre d'affaires a dépassé les 350 milliards de dollars en 2025.

La concertation prévue en automne 2026

Pour l'instant, l'instruction du dossier par la CNDP « en est encore à ses balbutiements », indique Jean-Louis Laure, l'un des trois garants de la concertation nommés par l'institution. Ceux-ci vont au cours des prochains mois rédiger un dossier de préparation qui sera soumis au vote à l'assemblée plénière de la CNDP « soit fin juillet, soit début septembre ». Pour ce faire, ils vont rencontrer les différentes entités liées de près ou de loin au projet : collectivités locales (région, département, métropole), experts issus de certaines autorités environnementales, comme la Dreal ou l'Ademe, et enfin le monde associatif, comme Indre Nature, l'antenne locale de France Nature environnement (FNE). Ils discuteront également avec l'État, lié au projet via ses sites dits « clefs en main », et qui porte le projet « de façon volontaire », indique pudiquement Jean-Louis Laure. Un constat similaire à celui établi par le président de la commission qui pilote l'enquête publique sur le datacenter de Campus IA à Fouju : « Il nous a laissé entendre assez clairement que le gouvernement, par l'intermédiaire du préfet, semblait pressé que la procédure avance », a confié Jean-François Dupont, membre de l'antenne locale de FNE, au média Basta.

« On sent un sentiment d'urgence autour de ce projet », constate l'un des garants de la concertation.

Les différents acteurs favorables au datacenter, des maîtres d'ouvrage à l'État en passant part les collectivités locales, notamment la métropole et son président, Gil Avérous, « veulent avancer très vite. On sent un sentiment d'urgence autour de ce projet », constate Jean-Louis Laure. Mais ce dernier indique vouloir rester, avec les deux autres garantes de la concertation, « très vigilants » sur les détails apportés par les porteurs du projet. Une fois le dossier rédigé et voté, la concertation publique, d'une durée d'un mois, pourra être lancée, probablement à l'automne 2026. Les citoyennes et citoyens pourront alors prendre connaissance du projet et de ses impacts, et donner leur avis, sans toutefois avoir un pouvoir décisionnel sur sa réalisation.

« Les discours y sont extrêmement formels, les quelques contradicteurs ont très peu de temps et surtout ces discussions n'ont aucun poids sur la décision finale », soulignait Ophélie Coelho, chercheuse associée à l'IRIS et auteure de Géopolitique du numérique (L'Atelier, 2025), dans notre précédente enquête. « C'est une institution [la CNDP, ndlr] déjà faible, qui ne peut pas faire grand-chose pour enrayer les projets qu'ont lui soumet, mais le peu qu'elle fait est devenu insupportable pour l'État et les acteurs industriels », précise le politiste Guillaume Gourgues, interrogé par Nicolas Celnik et Fabien Benoît dans leur livre Les Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent, 2026).

Une débat public sans information complète ?

Pourtant, « les débats organisés par la CNDP peuvent contribuer à populariser des contestations, […] comme ce fut le cas face au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes », poursuivent les deux journalistes dans leur livre. En France, les luttes locales contre les datacenters commencent à se multiplier, comme aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille, ou encore à Fouju. À Châteauroux, un collectif baptisé « Ozans dire non » vient de se monter contre Google, mêlant citoyens, organisations syndicales, environnementales et politiques.

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Microsoft et les lobbys du secteur ont obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques des centres de données soient gardées confidentielles.

Ils auront cependant fort à faire face la multinationales étasunienne, « peu avare de l'usage du secret des affaires », souffle Jean-Louis Laure. Elle a d'ailleurs prévenu les garants que « le projet présenté aujourd'hui ne sera pas celui de demain », évoquant une « évolution technologique très rapide ». Comme nous l'expliquions dans notre précédente enquête, les Big Tech laissent filtrer le moins d'information possible. Comme l'a rapporté Le Monde, Microsoft et les lobbys du secteur ont récemment obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques des centres de données soient gardées confidentielles. « La culture du secret des GAFAM peut ainsi aller à l'encontre d'un besoin d'anticipation et de planification urbaine et économique des territoires », expliquait l'urbaniste Cécile Diguet dans une étude réalisée pour l'Ademe en 2019. Comment garantir la confiance du public si Google décide quand il le souhaite d'agrandir son datacenter ? Ou par exemple de prélever plus d'eau pour refroidir des serveurs, alors que la région connaît régulièrement des périodes de stress hydrique ?

Contactée, la multinationale nous explique seulement « n'être toujours pas propriétaire du terrain » et que les éléments de calendrier relatif au projet seront communiqués « en temps et en heure ». Sa réponse définitive est toujours attendue au cours du mois de juin. Pour l'enquête qui doit débuter en France dans quelques mois, Jean-Louis Laure promet lui de « faire dire tout ce que l'on peut aux porteurs du projet. » Bon courage.

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