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26.01.2023 à 11:00

Qu'est-ce que le décolonial ? Entretien avec Stéphane Dufoix

Stéphane Dufoix , professeur de sociologie à l'Université Paris-Nanterre, vient de publier, chez Anamosa, dans la collection Le mot est faible, un petit livre sur le décolonial. Cet ouvrage constitue une brillante introduction à cette thématique et invite à écarter des polémiques assez vaines pour recentrer le débat sur ses enjeux scientifiques, à commencer par l'ouverture des sciences humaines et sociales aux productions intellectuelles issues des autres régions du monde. Il a aimablement accepté de répondre à nos questions pour présenter son livre.   Nonfiction : Dans ce petit livre, vous faites les histoires parallèles du décolonialisme, un terme péjoratif, et du décolonial. La première relève essentiellement, montrez-vous, d’un néo-républicanisme propre à la France, dont il n’est qu’une nouvelle manifestation, quand la seconde renvoie à la question de l’absence de visibilité des sciences sociales non occidentales et à la contestation de cette situation. Seriez-vous d’accord avec cette présentation ? Oui, elle me paraît tout à fait sensée, mais il faudrait préciser un point. Si le décolonialisme relève du discours néo-républicain, c’est parce que ce dernier tend à ultra-politiser – et donc à rendre moins ou pas du tout scientifique – toute notion ou théorie qui viendrait mettre en cause l’universalisme. L’émergence de plusieurs pensées critiques en Amérique latine, dans les pays arabes, en Afrique subsaharienne et en Asie – et ceci bien avant la montée en puissance des études postcoloniales dans les années 1980 et du mouvement décolonial dans les années 1990 – représente une tentative de mettre au défi ou de repenser l’universel tel qu’il avait été promu – et qui l’est encore – par la grande majorité des auteurs occidentaux. Initialement élaborées par quelques auteurs et autrices dans leur propre pays ou leur propre région du monde, ces perspectives critiques, qui défendent en réalité la possibilité d’un universalisme « autre » – non-occidental – plus qu’un anti-universalisme ou un anti-occidentalisme, n’ont guère réussi à se rendre visibles sur le plan international avant le milieu des années 1980 en raison même des structures intellectuelles, linguistiques et économiques qui pesaient sur l’organisation des sciences sociales à l’échelle mondiale.    Vous vous employez dans ce petit livre à donner quelques repères pour situer le décolonial. Vous montrez en particulier qu’il s’agit d’un mouvement d’origine latino-américaine (ce qui le distingue du woke ou de l’intersectionnalité donc, avec lesquels il entretient des liens), même s’il est très largement partie prenante d’une mondialisation des sciences humaines. Peut-être pourriez-vous expliciter ce point ? Le mouvement décolonial, qui remonte à la mise en place du collectif Modernité/Colonialité au cours de la seconde moitié des années 1990, présente en effet une particularité par rapport à d’autres mouvements à la fois académiques et militants contemporains. Majoritairement porté par des auteurs et des autrices nés en Amérique latine, comme Aníbal Quijano, Enrique Dussel et Walter Mignolo, il se développe surtout grâce au fait que ses membres sont très souvent en poste dans certaines universités états-uniennes, bénéficient du soutien du Centre Fernand Braudel dirigé par le sociologue Immanuel Wallerstein à l’université de Binghamton, et ont accès à de grandes maisons d’éditions comme Duke University Press. Par ailleurs, leur trajectoire étudiante et académique est caractérisée par une forte circulation entre plusieurs pays latino-américains (Argentine, Venezuela, Colombie, Mexique) et des pays occidentaux comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis. Cependant, il est important de noter que ce type de circulation Sud-Nord – tant au niveau des étudiants et étudiantes que des enseignants et enseignantes – est loin d’être récente. Au cours de la première moitié du XX ème siècle, elle était déjà très prégnante entre des pays comme l’Egypte et l’Angleterre ou la France, entre l’Inde et l’Angleterre, entre la Chine et les Etats-Unis. Elle s’est ensuite étendue, notamment entre les pays nouvellement indépendants et les anciennes métropoles.  Vous insistez sur le fait que les œuvres décoloniales sont loin de présenter toutes des positions identiques, que la diversité y est importante et que la part de ce que l’on pourrait identifier comme du militantisme politique est également très variable. On a cependant spontanément tendance (mais c’est peut-être un effet de l’ignorance ou une projection des débats qui agitent la sociologie française) à les ranger dans un ensemble d’œuvres relevant d’une critique (radicale ?) de la domination. Cela vous paraît-il correct et quelles distinctions conviendrait-il de faire entre elles sur ce point ? Vous touchez ici un point fondamental. Il est nécessaire à mon sens de faire la différence entre un militantisme politique se manifestant avant tout par l’appartenance ou la participation à des organisations ou des associations politiques, et un engagement académique qui prend son sens soit au sein même des travaux publiés, soit par l’intervention dans le débat public en s’appuyant notamment sur la force des institutions universitaires auxquelles ils ou elles appartiennent, ainsi que sur leur réputation nationale ou internationale. Si effectivement, dans tous les cas, l’emploi des termes colonialité ou décolonialité a un contenu politique qui vise différentes formes de domination (de genre, de classe, de race, d’ethnicité, de religion, de langue, etc.), ce dernier est plus complexe lorsqu’il s’exprime dans un cadre académique, car il s’attaque également aux formes mêmes de la domination dans le domaine des savoirs. Le rejet d’un universalisme scientifique jugé biaisé en raison de ses liens avec une forme particulière de construction de la science et de ses enjeux, et donc d’un universalisme qui ne serait pas universel mais le résultat de l’universalisation d’une catégorisation particulière, doit obligatoirement passer par une lecture à la fois académique et politique, et donc par une forme de remise en cause de la fameuse « neutralité » de la science, et notamment des sciences humaines et sociales. Vous suggérez en conclusion que, à la fois, la nécessité d’ouvrir le canon des sciences humaines pour prendre en compte des œuvres de toutes origines et également le fait que ce mouvement soit en marche dictent les perspectives selon lesquelles ces œuvres devraient être prises en compte, au moins à l’université. Pourriez-vous encore en dire un mot ?  Écrire que ce mouvement d’ouverture est en marche ne signifie absolument pas qu’il soit sur le point de faire changer les choses. D’une part, la situation est très différente selon les pays. Les réflexions sur la « décolonisation des savoirs » sont bien plus poussées en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – pour ne citer ici que des pays occidentaux car elles sont très fortes, ce qui ne veut pas dire dominantes, en Afrique du sud, à Singapour ou encore au Brésil – qu’elles ne le sont en France en raison du cadre néo-républicain venant rendre difficile toute critique de l’universalisme. D’autre part, deux processus différents sont en cours. L’un est lié aux critiques des catégories naturalisantes comme le sexe ou la race. Les études de genre, la théorie critique de la race ou encore les études intersectionnelles ont progressivement – et à des degrés divers – trouvé une place dans les enseignements de droit, de sociologie, de science politique, d’anthropologie etc. Mais le fait que ces mouvements académiques aient été majoritairement institutionnalisés aux Etats-Unis – ce qui ne signifie pas que leurs origines s’y trouvent obligatoirement – nous amène vers le second mouvement, bien plus lent que le premier, qui est celui de la prise en compte des dimensions mondiales des sciences humaines et sociales, non seulement aujourd’hui mais également par le passé. Une véritable ouverture en direction de ce que j’appelle la « décolonie » passera obligatoirement par une relecture plus large – dans le temps et dans l’espace – de l’histoire des disciplines pour saisir tout à la fois le caractère pluriel de leurs émergences et la forme hégémonique de leurs mises en récit.

25.01.2023 à 09:00

La « guerre révolutionnaire » : penser la lutte contre l’insurrection

Si la réflexion sur l’usage de l’arme nucléaire a largement dépassé le champ des militaires 1 , la doctrine de la « guerre révolutionnaire » n’a pas eu le même écho, malgré les articles qui lui ont été consacrés. L’historien Jérémy Rubenstein la définit comme une « vaste et brutale ingénierie sociale visant à formater une société où l’ennemi insurgé n’aurait plus aucune prise » 2 . Forgée par les officiers français dans la continuité des guerres d’occupation coloniales au XIX e siècle, elle est pensée et appliquée durant les guerres d’indépendance de l’Indochine et de l’Algérie, avant d’influencer quelques pays du continent américain et de se propager dans certains domaines de l’entreprise. Le thème de la guerre dans les programmes d'histoire de classe de Terminale invite à réfléchir sur le temps de la guerre et celui de la paix. La doctrine de la « guerre révolutionnaire » bouscule cette temporalité et brouille la frontière entre civils et militaires, tout en diffusant l’hyperviolence hors de la phase du combat.   Nonfiction.fr : Vous consacrez votre dernier ouvrage à la doctrine de la « guerre révolutionnaire » forgée par l’armée française. Comment la définissez-vous et peut-on la distinguer de la guerre contre-insurrectionnelle ? Jérémy Rubenstein : La doctrine de guerre révolutionnaire (DGR, dorénavant) est une vaste et brutale opération d’ingénierie sociale visant à restructurer intégralement la société afin que les éléments subversifs, ou révolutionnaires, ne puissent plus y prospérer. Voilà la définition la plus courte que je puisse en donner. Cela dit, avec quelques autres chercheurs, notamment Mathieu Rigouste, nous sommes d’accord pour distinguer deux définitions de la DGR. L’une désigne la doctrine stratégique officielle de la France (armée et dirigeants politiques) entre 1956 et 1960. Elle est alors appliquée principalement en Algérie et au Cameroun. Elle correspond à un ensemble de lois (par exemple celle dite des « pouvoirs spéciaux » de 1956), directives, instructions, manuels (par exemple, sur l’utilisation de l’arme psychologique de 1957). Il s’agit donc pour les chercheurs d’un corpus relativement limité. La seconde définition de la DGR est bien plus ample et ses limites sont plus incertaines. Je la définirais dès lors moins comme une doctrine que comme une boîte à outils dans laquelle différents acteurs (armées, gouvernants, partis politiques, mercenaires, entreprises -licites ou illicites-, etc.) puisent des instruments dont ils ont besoin. Ainsi, ils peuvent reprendre l’ensemble de la logique au cœur de la DGR ou seulement un outil développé dans son cadre : une technique de retournement ou de manipulation, une stratégie de la tension, voire un programme de développement social en vue de conquérir les « cœurs et les esprits » d’une population. Dès lors, il devient assez difficile de distinguer les outils de la DGR d’autres filiations. Pour s’y retrouver il convient de dresser, simplement, les parcours de personnes qui ont participé à la mise en œuvre de la DGR historique (la définition stricte) et voir ce qu’ils en font dans leurs vies ultérieures. Typiquement, le colonel Michel Frois occupait un très haut poste dans la propagande de l’armée jusqu’en 1956, il prend ensuite la tête de la communication du CNPF (ex-MEDEF) en 1970, puis il fonde un cabinet de conseil destiné à des clients très fortunés dans les années 1980. Ainsi, on peut établir que des techniques de la DGR se retrouvent dans la communication visant à polir l’image de milliardaires. Dans les deux cas, définition stricte ou définition plus large, la DGR est une forme de guerre contre-insurrectionnelle. C’est-à-dire une forme de guerre centrée sur la population civile, qui en est à la fois l’objectif de guerre et l’arme principale. Ce qui explique sa devise : « conquérir les cœurs et les esprits ». Pour y parvenir, elle prône de nombreuses techniques : déplacements de population, propagandes et manipulations, programmes de développement économiques et sociaux (plus ou moins réels ou uniquement propagandistes) et le déploiement d’une gamme très variée de violences dans le but de terroriser. Ces violences peuvent aller de la simple gifle publique jusqu’à l’exposition de cadavres suppliciés, en passant par tous types de torture, viols et disparitions de personnes. Elle déploie terreur et séduction, avec un très net penchant pour la première.   Bien qu’elle soit avant tout perçue comme une réponse aux luttes pour leur indépendance des colonies asiatiques et africaines au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ses origines sont à chercher dans les occupations coloniales du XIX e siècle derrière, entre autres, Bugeaud, Gallieni et Lyautey. Contrairement à ce que laissent penser certaines biographies, vous montrez que la violence reste ancrée au cœur des différents schémas de ces officiers coloniaux. Dans quelle mesure ont-ils influencé ceux qui ont théorisé la DGR ? La littérature plus ou moins scientifique, y compris historienne, tend à opposer radicalement Bugeaud à Lyautey. Le premier étant le conquérant de l’Algérie, dont les mains baignent dans le sang de terribles crimes plus ou moins inhérents à ce genre d’entreprise. Lyautey, tout au contraire, serait un administrateur soucieux de verser le moins de sang possible, préférant un hôpital à un régiment d’infanterie, afin d’obtenir l’adhésion des élites et populations locales. Cette méthode « douce » serait à la fois moins chère et plus efficace car l’administration coloniale reposerait presque entièrement sur les élites locales au service de la France. À mon sens, il n’y a pas lieu d’opposer ces deux personnages, ces deux maréchaux (le plus haut grade de l’armée), qui incarnent deux époques de la colonisation. Il convient de les articuler plutôt que les opposer. Bugeaud est certes d’une très grande brutalité, mais Lyautey peut se montrer tout aussi féroce si la souveraineté de la France est remise en question dans une partie de son empire colonial. D’ailleurs, il écrit lui-même qu’il faut mener les expéditions militaires « avec la dernière vigueur » ( Du rôle colonial de l’armée , 1900). Et vingt-cinq ans plus tard, dans le contexte de la guerre du Rif, il est prêt aux pires exactions afin de mater la révolution indépendantiste menée par Abelkrim El-Khattabi, y compris à faire usage de l’Ypérite (« gaz moutarde »). Autant que l’on sache, ces armes chimiques ne lui ont pas été remises. Mais il en fit la demande et elles auraient forcément été utilisées contre des populations civiles du Maroc. Cela dit bien le degré de violence à laquelle Lyautey était disposé. Surtout, tout son argumentaire en faveur d’un colonialisme plus « doux » (« Rien de durable ne se fonde sur la force » est l’une de ses phrases très souvent citées) repose sur une très grande violence préalable et la menace permanente de son usage. Quoiqu’il en soit, Bugeaud (1784-1843), Saint-Arnaud (1798-1954), Pélissier (1794-1864), Gallieni (1849-1916), tous ces hommes qui ont souvent obtenu leur bâton de maréchal précisément dans la conquête ou la répression de colonies, influencent la génération de la DGR. Ils constituent un peu le background de tout officier colonial des années 1920 et 1930. Néanmoins, c’est certainement Lyautey (1854-1934) qui influence le plus. C’est en grande partie lui qui parvient à changer l’image de l’officier colonial, d’homme à la mauvaise réputation et indiscipliné à l’officier faisant preuve d’initiative aux quatre coins du globe, dans un empire glorifié. De plus son nom est attaché à plusieurs méthodes, à des tactiques et des stratégies, qui sont largement reprises par la génération de la DGR.   Les commandos qui agissent à l’arrière des lignes ennemies renforcent la confusion entre civils et militaires, puis remettent en question la hiérarchie dans le monde militaire. La DGR parvient elle à remédier à ce dernier point ? Non, certainement pas. La DGR implique une très forte politisation des militaires, quand bien même ses théoriciens présentent cette politisation comme une simple technique de guerre, donc du ressort militaire. Aussi, la DGR ne peut que renforcer la forte tendance à l’autonomisation de soldats déjà particulièrement autonomes que sont les commandos (aujourd’hui généralement désignées sous l’expression « forces spéciales » qui, dès leur naissance durant la Seconde Guerre mondiale, sont très indépendants pour une raison tactique essentielle à leurs missions). Dès lors, ils constituent des secteurs de l’armée très inflammables, prêts à se soulever soit contre les autorités politiques, soit contre leur hiérarchie. La séquence 1958-1961, avec les multiples pressions militaires participant à l’ascension de De Gaulle au pouvoir, puis les soulèvements militaires (dont le « putsch des généraux » d’avril 1961) contre ce même De Gaulle, indique le haut degré de politisation des officiers DGR. Or, le même genre d’attitude se retrouve un peu partout où prolifère la DGR. En Argentine, par exemple, non seulement la haute-hiérarchie mène des coups d’État (1966 et 1976) mais, en plus, des cadres intermédiaires (lieutenant, capitaines et quelques colonels) se soulèvent contre cette même hiérarchie dans les années 1980 (il est vrai aussi parce que cette haute-hiérarchie se défausse des crimes de l’institution sur eux). Les uns et les autres, la haute-hiérarchie et les cadres intermédiaires issus de formation commando, se revendiquent explicitement de « l’école française ». Assez systématiquement, le même schéma se reproduit : commandos et DGR politisent les officiers qui se croient donc autorisés à prendre le pouvoir. Cette politisation n’est pas une déviance, elle est inscrite dans la DGR qui implique une prise du pouvoir, soit directement par un coup d’Etat, soit de manière plus larvée par des lois qui étendent démesurément les pouvoirs de l’armée et/ou des forces répressives. Ces lois apparaissent généralement accompagnées de termes tels que « commotion interne », « exception » ou « urgence » qui limitent, subvertissent, ou suspendent, le droit (et donc les libertés publiques et/ou individuelles).   La guerre d’Indochine constitue le « mythe fondateur » de la DGR, bien que celle-ci ne s’impose pas d’emblée. Qui sont les officiers qui défendent la DGR ? Oui, entre mythes et réalités, la DGR est censée naître durant la guerre d’Indochine. Côté mythe, la première partie du roman Les centurions de Jean Lartéguy se situe dans un camp du Vietminh où sont prisonniers des officiers français (principaux personnages du roman, librement inspirés d’officiers réels, entre autres de Marcel Bigeard et Paul Aussaresses). C’est là qu’ils développent leur théorie de la guerre et leur forme d’organisation interne particulière, avec une certaine collégialité dans la prise de décision. Côté réalité, Charles Lacheroy (qui peut être considéré comme le père fondateur de l’école française) affirme avoir développé sa théorie à partir des observations menées dans le secteur dont il prend le commandement en Cochinchine en 1951. Cette identification de la DGR avec la guerre d’Indochine est si forte qu’en Algérie les « anciens d’Indo » appellent souvent les indépendantistes « les Viets ». L’historien Denis Leroux a pu aussi remarquer que les 5 ème Bureau (de guerre psychologique) mis en place durant la guerre d’Algérie sont massivement intégrés par des vétérans d’Indochine. Néanmoins, les figures marquantes de la DGR - les principaux théoriciens - proviennent surtout de la Coloniale, comme nous le disions auparavant. Les autres connaissent leur baptême du feu durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont des soldats formés à des méthodes hétérodoxes (sabotage, terrorisme, manipulation, etc.) dans des écoles de formation intensive ( Special Training Schools ) mises en place sur le sol britannique afin d’agir à l’intérieur des lignes ennemies. Ainsi, par exemples, Paul Aussaresses et Jean Sassi font partie des Jedburgh, archétype des commandos envoyés en France pour former et organiser les maquis avant le Débarquement. Il peut paraître paradoxal que des hommes qui ont d’abord combattu dans une guerre de libération (en l’occurence de la France contre l’envahisseur allemand) soient, ensuite, les « meilleurs » soldats du maintien de l’ordre colonial contre les indépendantistes. Ce paradoxe n’est qu’apparent car, d’un point de vue pratique, pour ces soldats, il s’agit avant tout de techniques. Si bien qu’il n’est pas si étonnant que celui qui a appris à combattre au milieu de la population civile contre un colonisateur (allemand en l’occurence) sache, ensuite, combattre le libérateur (par exemple, vietnamien). Pour le dire vite, l’ancien guérillero fait un excellent contre-guérillero. Disons que le parcours-type de l’officier DGR a été la Seconde Guerre Mondiale, en tant que jeune officier parachuté auprès de maquis, puis combattant des maquis en Indochine et en Algérie. Mais la réalité est bien plus disparate, avec des officiers restés fidèles à l’autorité française officielle durant la SGM (Vichy donc) : c’est le cas de Roger Trinquier (auteur du plus influent manuel de la DGR, La guerre moderne , Ed. La Table Ronde, 1961) par exemple.   Si la DGR est pleinement pensée dans le cadre de la guerre d’Indochine, c’est durant la guerre d’indépendance algérienne qu’elle est appliquée. Quelles sont les différences entre la théorie et son application ? Il existe pléthore de différences entre théories et pratiques. Entre autres parce que les principaux textes (les manuels les plus diffusés) participent eux-mêmes à la propagande de la DGR. Ils restent donc assez sibyllins sur les aspects les plus contestables de leur théorie. Mais, à mon sens, il y a surtout une volonté de leurs lecteurs de biaiser la lecture afin de (ou feindre de) ne pas voir l’extrême brutalité qu’elle implique. Par exemple, le plus influent des théoriciens français dans l’armée états-unienne des années 2000, David Galula (1919-1967), est très mal lu. Si on écoute ses apologistes, Galula préconiserait un usage très modéré de la violence. Alors, certes, formellement il préconise un degré de violence le moins élevé possible, mais, à ma connaissance, personne ne prône plus de violence que « nécessaire ». La lecture attentive de son manuel recommande, en réalité, des violences inouïes. Par exemple, il n’exclut pas le déplacement de population. Or, cette mesure implique de véritables ethnocides, puisqu’elle provoque la disparition irrémédiable de formes de vie, de manières d’habiter la Terre. Ces déplacements ont été massivement appliqués par les Français en Algérie et par les Etats-uniens au Vietnam, qui regroupaient les déplacés dans des camps (appelés respectivement « camps de regroupement » et « hameaux stratégiques »). Dans les manuels, ces « villages » apparaissent comme des lieux où les nouveaux habitants disposeraient de conditions matérielles de vie très favorables, ce qui les inciterait à rejoindre la force qui les a déplacés. Il s’agirait donc de séduire autant que de priver les rebelles du soutien de la population. Dans la réalité, autant en Algérie qu’au Vietnam, ce sont des camps où la vie quotidienne est extrêmement contrôlée. Surtout, les conditions de vie y sont totalement indigentes, provoquant de très nombreuses morts - dont celles d’enfants - par malnutrition. Voilà une différence très nette entre théorie et pratique. Il convient de préciser que David Galula a été remis au goût du jour par toute une génération d’officiers états-uniens, au premier rang desquels David Petraeus, chef des armées en Irak et en Afghanistan puis directeur de la CIA. Le manuel états-unien de contre-insurrection de 2006 est imprégné de l’œuvre de Galula.    Pour en revenir, aux lectures biaisées, un spécialiste en « guerres irrégulières » tel que François Géré peut tranquillement affirmer que Trinquier « ne croit pas à l’efficacité de la torture », dans l’introduction de la réédition (2008) du manuel du même Trinquier qui y… prône explicitement la torture. Donc, il n’y croirait pas mais il la recommande tout de même.   Le pouvoir gaulliste met fin de façon brutale à la DGR. Elle se diffuse néanmoins dans d’autres pays, dont l’Argentine, pays au cœur de vos recherches. Durant la dictature militaire (1976-1983), le ministre de l’Intérieur invite la population à participer à la lutte contre les opposants et fustige ceux qui optent pour l’indifférence. Quel lien faîtes-vous avec la DGR pensée en France, pour des guerres dites coloniales ? Oui, ce que vous pointez, la prétention à faire participer la population, à la faire adhérer au projet répressif (en dehors même d’un projet politique particulier) est le trait le plus saillant des vies ultérieures de la DGR. A la fin des années 1980, un officier argentin, ancien commando très imprégné de la DGR, établissait une différence, selon lui fondamentale, entre les militaires français en Algérie et les militaires argentins durant la dictature en Argentine. Précisément sur le fait que ces seconds agissaient sur leur propre territoire, un territoire disons incontestablement « leur ». Il en concluait qu’eux, militaires argentins, avaient une légitimité dont étaient dépourvus les Français en Algérie. Formellement, on pourrait lui donner raison. Mais ce serait oublier un peu vite que ces militaires ont non seulement pris le pouvoir par un coup d’Etat, mais qu’ils ont violé leurs propres lois (illégitimes par ailleurs). Par exemple, ils ont rétabli la peine de mort, mais elle n’a jamais été prononcée durant leur gestion. En revanche, ils ont organisé un massacre systématique de supposés opposants politiques de gauche, de manière cachée, c’est-à-dire hors du cadre de leurs propres lois. Comme les « corvées de bois » (assassinats de prisonniers) qu’effectuaient les militaires français en Algérie. A mon sens, que les assassinats, disparitions de personnes et autres crimes atroces, soient perpétrés par, ou au nom, d’une puissance coloniale (la France en l’occurence) ou bien par une petite minorité locale pour son propre bénéfice, change assez peu la nature du conflit. Pour tout dire, je ne crois pas qu’un militaire argentin soit plus légitime à tuer un militant de gauche argentin (et faire disparaître son corps, balancé dans la mer du haut d’un avion) qu’un militaire français à faire la même chose en Algérie (ni d’ailleurs qu’un militaire algérien fasse de même). Il me semble que ce que la DGR offre, précisément, ce sont des outils pour maintenir un régime parfaitement illégitime. Je ne dis pas que toutes les violences politiques se valent, mais que ce soit en situation coloniale, néo-coloniale ou interne à un pays indépendant, la DGR a été conçue et a systématiquement servi à maintenir un ordre injuste. Il s’agit là à la fois d’un constat de chercheur et d'une position politique mienne (ce qui n’est pas antinomique, la recherche peut parfaitement assumer une position politique tant que celle-ci ne gène pas la méthode et la probité intellectuelle).   Loin de s’éteindre, l’hyperviolence de la DGR se retrouve dans le mercenariat alors que certains principes inspirent des domaines hors de la sphère guerrière, notamment dans l’entreprise. Quel « héritage » a laissé la DGR au XXI e siècle ? La DGR offre des outils à des entités extrêmement disparates, à des Etats dit démocratiques, d’autres dictatoriaux, des grandes entreprises légales et d’autres de type maffieux. A l’origine, en concevant une guerre multi-dimensionnelle (militaire, policière, judiciaire, culturelle, etc.) la DGR a développé certains outils utiles à des champs extrêmement différents. Il n’est donc pas si surprenant que des partis politiques (souvent d’extrême-droite), des polices ou des entreprises aillent puiser dans ses outils. Et il n’est pas rare que ces outils passent d’un champ à un autre avec des personnes concrètes. Quoiqu’une enquête bien plus exhaustive que je n’ai pu mener soit encore nécessaire pour affiner les certitudes, nous savons d’ores et déjà que nombre de militaires formés à la DGR sont ensuite employés dans des entreprises. Et ici les domaines d’expertise sont aussi variés que les domaines entrepris par la DGR, c’est pourquoi on peut aussi bien les retrouver dans le marketing, le management, l’espionnage industrielle, la sécurité, etc. Et, bien entendu, massivement parmi les mercenaires (aujourd’hui appelées « sociétés militaires privées »). Quant à l’hyper-violence ou, plutôt, la sur-exposition de la violence, elle est inscrite dans la guerre psychologique, arme centrale de la DGR. Ainsi, durant la guerre d’Algérie, le colonel Antoine Argoud insistait pour que les exécutions suite à des procès expéditifs soient publiques. Quand sa hiérarchie s’est plainte de cette visibilité (pour de possible retombées médiatiques), il a obtenu de déplacer l’ensemble de la population du village afin qu’elle assiste aux exécutions dans les monts environnants. De même, David Galula prônait l’exposition des cadavres de l’ennemi (indépendantiste) afin que les villageois les voient. Il s’agit d’une sorte de langage hyper-violent, au coeur de la grammaire de la DGR. C’était le langage de l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète, qui réunit les ultras de l’Algérie française) mais aussi, aujourd’hui, celui utilisé dans de nombreux conflits menés par des forces spéciales et/ou des mercenaires. Le cas le plus frappant sont les « Z », l’armée privée du Cartel du Golf (narco), fondée au début des années 2000 par des anciens des forces spéciales mexicaines. Elle « parle » le même langage que l’OAS, provoquant effroi et terreur dans la population à travers l’exposition sur la voie publique de corps suppliciés. On retrouve aussi la même logique, avec des degrés très variables d’horreur, parmi des mercenaires ayant pignon sur rue. Mais la DGR se retrouve aussi dans des formes « non-violentes » de manipulation des esprits, dans le marketing ou la propagande. Il conviendrait d’ailleurs de comprendre que le mensonge politique et la manipulation sont des formes de violence. Notes : 1 - Henry Kissinger, Nuclear Weapons and Foreign Policy , 1969 ou encore Raymond Aron 2 - p.121

22.01.2023 à 08:00

Le racisme par la médecine à l'époque coloniale

Si le concept de race a été déconstruit progressivement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, celui d’ethnie s’y est substitué avec une rémanence de préjugés liés à la couleur de peau. Ainsi, l’hypersexualité, la résistance physique, l’infériorité intellectuelle ou encore la puissance innée sont autant de stéréotypes associés aux femmes et hommes noirs qui perdurent et imprègnent encore une partie de nos sociétés. Or, ces stéréotypes ont été en partie construits et renforcés par la médecine d'époque coloniale, qui y a donné d’une certaine manière un gage scientifique. L’historienne Delphine Peiretti-Courtis  s’est plongée dans cette littérature spécifique, en particulier pour le XIX e et le début du XX e siècle, afin de comprendre la racialisation des corps, puis la façon dont le corps des Africains et des Africaines est aussi devenu un aspect majeur de la colonisation.   Nonfiction.fr : Votre thèse et votre ouvrage s’appuient sur la littérature médicale qui a érigé les préjugés raciaux en vérité scientifique. Comment en êtes-vous venue à travailler ce matériau et implique-t-il une approche particulière ? Delphine Peiretti-Courtis : Lorsque j’ai commencé cette recherche sur les « savoirs » et les représentations, de race et de genre, qui entouraient les corps des hommes et des femmes noirs, il me semblait essentiel d’analyser les modalités de leur construction et de revenir notamment au point de bascule qui, dans l’histoire, marquait la transformation du présupposé en un savoir scientifique. C’est la question du genre m’a amenée à m’intéresser à la construction de la race. Comme l’affirmait Elsa Dorlin dans La matrice de la race , la race comme le genre sont des catégories historiquement construites, que l’on a naturalisées et biologisées. La médecine a joué un grand rôle dans l’essentialisation des corps par le biais de la race comme du sexe. C’est ce qui m’a amené à m’intéresser à la littérature médicale. Il me paraissait essentiel de plonger dans ses sources de la fin du XVIII e siècle jusqu’au milieu du XX e siècle car elles renfermaient les connaissances de cette période. Elles étaient fondatrices d’un nouveau régime de vérité – après la toute-puissance du discours religieux – et elles construisaient un savoir qui se basait sur des idéologies hiérarchisantes et un contexte politique et économique qui était celui de l’esclavage puis de la colonisation. Cette littérature médicale, composée de monographies sur les races humaines, de traités et dictionnaires de médecine, de bulletins des sociétés savantes, d’articles de revues médicales et généralistes ou encore de rapports de médecins coloniaux, définissait des portraits-types des « races » et notamment de la « race noire » dont elle jugeait la différence fascinante. Elle proposait des analyses toujours plus précises et minutieuses des corps, avec l’apport des mensurations anthropométriques – le chiffre présenté comme un garant scientifique – des études sur les os et les muscles ou encore des travaux sur le sang, qui évoluaient selon les découvertes médicales. Les sources médicales impliquent une approche particulière. Il est indispensable de se former aux concepts médicaux, à l’anatomie et au déchiffrage des rapports de dissection, à la biologie, aux connaissances dans le domaine de la physiologie mais aussi des pathologies, autour desquels les savoirs évoluent tout comme les dénominations. L’étude de ces sources nécessite également de faire appel à l’apport d’autres disciplines et d’autres méthodes, propres aux anthropologues, aux médecins ou aux généticiens, pour pouvoir mettre en perspective les textes et y apporter une critique recontextualisée. Il s’agit enfin d’analyser ces sources en les replaçant dans un contexte idéologique, politique, économique et social spécifique tout en gardant à l’esprit les controverses scientifiques et les découvertes médicales qui renouvellent les discours, amenant ainsi à prendre en compte différentes temporalités dans leur étude critique. Le premier point qui interrogeait ces médecins, en situation coloniale, était la couleur noire, perçue tour à tour comme un stigmate, une frontière, voire une malédiction. Comment les médecins interprétèrent-ils la couleur de peau noire qu’ils associèrent en premier lieu au continent africain ? La couleur noire est présentée comme le premier critère jugé visible de l’altérité, considérée comme une frontière et parfois même par certains médecins comme un « obstacle ». Elle suscite un intérêt profond pour les savants qui dès le XVIII e siècle dissèquent les corps dans le but d’y déceler le mystère de ses origines. Cette fascination s’explique par le fait que les corps noirs sont observés, analysés et étudiés à l’aune de la peau blanche perçue comme la norme. Dans l’exégèse biblique, la malédiction de Cham – l’un des fils de Noé – justifierait que les populations noires soient soumises en esclavage. Ce sont les réinterprétations bibliques qui, au moment de l’esclavage, servent à justifier ces pratiques en attribuant à Cham, et à Canaan son fils, la couleur noire, couleur jugée maudite. Plusieurs hypothèses scientifiques coexistent au cours des XVIII e et XIX e siècles pour tenter d’expliquer les causes de la pigmentation noire. Perçue comme une dégénération de la couleur blanche pour certains comme Buffon, elle est ensuite pensée comme la couleur ancestrale de l’humanité, permettant à beaucoup de rappeler le caractère primitif de ses porteurs. Dans les résultats des dissections au cours du XVIII e siècle, certains chirurgiens considèrent que la pigmentation noire est liée aux humeurs du corps, héritage de la théorie humorale d’Hippocrate, et notamment à la bile qui serait noire, produite en excès, du fait de la chaleur et d’une sensualité ardente, nourrissant par ailleurs le préjugé de l’hypersexualité des Africains et des Africaines. Cette huile qui déborderait ensuite des corps, alimenterait d’autres croyances autour de la peau « douce et veloutée » des hommes noirs et des femmes noires. L’on s’intéresse également à cette époque à la couleur du sang, des os mais aussi du sperme. Il s’agit de définir l’identité raciale par la couleur de l’extérieur mais aussi de l’intérieur des corps et de comprendre la diversité humaine en étudiant ce qui incarne l’altérité la plus extrême, le corps noir. Dans la littérature médicale du siècle suivant, la couleur noire permet également de nourrir les controverses scientifiques autour de l’existence d’une seule espèce humaine – théorie monogéniste – ou de plusieurs espèces humaines – polygénisme. Pour certains comme Virey, la couleur noire, associée à d’autres caractères morphologiques, est le signe que les Africains et les Afriaines appartiennent à une espèce spécifique, distincte de l’espèce blanche. D’autres comme le docteur Collignon à la fin du siècle, s’intéressent à la couleur de peau des nourrissons. Il découvre que la couleur noire n’apparaitrait que quelques heures après la naissance ce qui lui permet de prouver la thèse monogéniste. Des instruments de mesure sont créés au cours de la période, comme la table chromatique, pour « mesurer » et identifier précisément la couleur de peau des individus, dans les colonies notamment, afin de définir les catégories raciales de manière plus fine. Toutefois, les scientifiques, médecins et anthropologues de cabinet comme médecins de « brousse » se retrouvent face à de telles variations de couleur de peau, dues au métissage et au poids des spécificités individuelles, que ce critère se voit concurrencé par d’autres caractères corporels, tels les crânes, les nez, les cheveux ou les attributs sexuels, censés définir, avec une plus grande fiabilité, la race. Le corps des Africains, et encore plus des Africaines, fascine. Il serait à la fois la preuve de leur prétendue sauvagerie mais aussi d’une sorte de vertu préservée des supposés vices connus par les Européens avec l’industrialisation. Quel genre d’expériences menaient les médecins sur les populations africaines ? En effet, le corps des hommes noirs comme des femmes noires était censé révéler, d’après les médecins, leur appartenance raciale, mais également leur degré de développement intellectuel, leur propension à la sexualité ou encore les vices moraux et les vertus « naturelles » de leur « race ». Dans les sources que j’ai consultées, j’ai découvert des études toujours plus intrusives sur les corps, des observations des organes génitaux, des mensurations, des photographies anthropométriques ou encore des dissections pratiquées dans les laboratoires parisiens. Le but n’était pas l’expérience en soi mais l’analyse des anatomies afin de faire progresser la science des races humaines. L’un des autres champs d’expérimentation des médecins a été celui de la gestion des corps et de la santé en contexte colonial. Dans le cadre de la médecine prophylactique et curative appliquée dans les colonies, les campagnes de prévention sanitaire, les tournées en brousse pour dépister et traiter les diverses épidémies ou encore la prise en charge de la maternité, associée à une surveillance des femmes et de la sphère obstétricale, ont contribué à un contrôle étroit et accru des corps. La nécessité de « faire du Noir » imposée par le ministre des Colonies Albert Sarraut à partir des années 1920 a imposé un encadrement plus strict des corps et de la santé en Afrique dans l’objectif de rendre viable le projet colonial. Si des succès furent obtenus par Jamot dans la lutte contre la maladie du sommeil, des drames eurent également lieu comme à Bafia en 1928 causant la cécité de plus de 700 personnes. Au-delà des pratiques de soin, les découvertes scientifiques ont entraîné, tout au long de la période, de nouvelles expériences. Après la mise au jour de l’existence des groupes sanguins en 1900, des prélèvements de « goutte de sang » eurent lieu dans les colonies afin de mettre en lumière de potentielles concordances entre le sang et la race. A la même époque, des recherches sur l’alimentation et ses effets sur la race, sur l’intelligence et sur les corps eurent lieu avec des études concrètes menées sur des écoliers africains ou encore sur des tirailleurs stationnés en France. Le concept de biopolitique théorisé par Foucault s’est illustré parfaitement dans le cadre de la médecine coloniale pour laquelle la connaissance, le contrôle et la préservation des corps ont été essentielles en vue de faire prospérer l’entreprise, politique et sanitaire, de colonisation. Quel était le profil de ces médecins ? Avaient-ils une formation particulière, quelles étaient leurs motivations et avez-vous des contre-exemples de médecins allant contre ces discours ? Les médecins coloniaux recevaient une formation particulière. Après avoir reçu un enseignement général dans les facultés de médecine, ou dans les Ecoles du Service de Santé à Bordeaux ou à Lyon, ils suivaient une formation, délivrée notamment par l’Ecole du Pharo (Service de santé des troupes coloniales renommé ensuite Institut de médecine tropicale du Service de Santé des Armées) créée en 1905 à Marseille. Durant une année, ils bénéficiaient d’enseignements divers visant à leur faire découvrir l’anthropologie raciale, les pathologies dites exotiques ou encore les pratiques et conditions de soin dans les territoires colonisés. Après leur stage, ils partaient en mission dans les colonies. Ainsi, leurs études de terrain et leurs observations des populations locales étaient façonnées par une grille de lecture particulière et des présupposés raciaux, perçus comme de réels savoirs scientifiques. Les motivations de départ étaient diverses et pouvaient coexister. L’« aventure coloniale » tentait certains médecins, le dessein humaniste et civilisateur promu par Ferry et les chantres de la colonisation se retrouvait également parmi les objectifs du voyage tout comme le souhait de participer à l’entreprise coloniale en étant considéré, en tant que « médecin de brousse », comme l’un de ses piliers et de ses plus grands auxiliaires. Le désir de reconnaissance, non obtenu en France parfois, pouvait également inciter les médecins militaires à partir, à se former et à se forger une réputation dans les colonies. Cette expérience leur permettait d’ailleurs d’obtenir des postes à responsabilité qui ne s’offraient pas à eux en métropole tout en devenant des experts des colonies et des colonisé.es sur le terrain, gagnant ainsi en renommée auprès de leurs confrères de cabinet. Depuis les premières études sur les races humaines jusqu’à celles du milieu du XX e siècle, des contre-discours émaillent le discours dominant. Allant à l’encontre de la pensée de Broca, chirurgien et père de l’anthropologie en France, polygéniste renommé, des médecins tels que Flourens en France ou Tiedemann en Allemagne considèrent que la taille du cerveau n’est pas en lien avec l’intelligence et que l’on ne peut considérer que des groupes humains soient inférieurs intellectuellement à d’autres par l’observation seule de leurs crânes. Toutefois, l’heure n’est pas, dans cette première moitié du XIX e siècle, à l’étude des différences culturelles ou individuelles des peuples, mais à la recherche de l’inné et de la race comme facteur des divergences humaines. Ces contre-discours sont également présents sous la plume des médecins de terrain qui, au plus près des populations, contribuent, parfois, à nuancer le savoir dominant provenant des médecins de cabinet. Ils mettent notamment en lumière, à partir de la fin du XIX e siècle et au cours de la première moitié du XX e siècle, tout en reproduisant quelques grands clichés raciaux, l’existence des ethnies, l’importance des variétés intrapopulationnelles en Afrique mais également la part essentielle des causes culturelles et acquises dans les caractéristiques physiques et morales des êtres. Les Africains fascinaient ces médecins car ils semblaient avoir une santé (résistance et immunité) supérieure aux Européens, ce qui explique aussi le recours aux tirailleurs sénégalais. Les ethnies sont en ce sens hiérarchisées en fonction de leurs atouts physiques. Comment ce mythe a-t-il été déconstruit ? Cette croyance en la supériorité physique du corps noir naît au moment de l’esclavage, notamment car elle permet de justifier l’exploitation intensive des hommes et des femmes dans les plantations et se voit accréditée par les médecins pendant la colonisation qui recherchent les stigmates de cette force sur les corps. Cette robustesse, jugée naturelle et raciale, associée à une supposée insensibilité à la douleur, contribue à légitimer, après l’abolition de l’esclavage, la mise au travail des populations africaines dans le cadre colonial. Ainsi, des classifications ethniques sont établies par les médecins de la Marine puis des Colonies, hiérarchisant les populations selon leur intérêt et leurs atouts pour le projet colonial. Ainsi, Bérenger-Féraud considère en 1879 les Ouolofs comme forts, obéissants et dociles ou les Peuls comme supérieurs intellectuellement et bons commerçants mais concurrents des Européens. Anna Pondopoulo a travaillé sur l’histoire des relations entre les Français et les Peuls et explique notamment les héritages de ces hiérarchisations, forgées à l’époque coloniale, dans la pensée contemporaine. L’on sait également que le génocide des Tutsis au Rwanda constitue l’un des legs de cette taxinomie coloniale et de la valorisation de certaines populations au détriment d’autres par les colonisateurs. Il serait intéressant d’étudier dans quelle mesure ces mythes raciaux et ethniques ont imprégné les représentations des populations locales, après des décennies d’imposition d’un enseignement et d’un pouvoir coloniaux, et ont réellement disparu aujourd’hui dans les anciens territoires colonisés. Ces médecins ont également abordé la sexualité des Africaines au prisme de nombreux préjugés : la femme noire était selon eux « lascive et tentatrice ». Malgré cette fascination, le métissage était perçu comme un danger. Comment le discours médical a-t-il influé sur les pratiques sexuelles des colons en Afrique ? La sexualité supposée démesurée des femmes africaines est un thème récurrent dans les écrits médicaux. La sexualité, d’une manière générale, est considérée comme un danger pour l’homme, pour la femme mais aussi pour la société dans son ensemble en France au cours de la période étudiée. Si les femmes françaises sont présentées comme étant enserrées dans des normes morales, sexuelles et sociales rigides permettant de contrôler leur sexualité, les femmes africaines se caractériseraient par une hypersexualité à la fois liée au climat, à la race mais aussi à la culture. Dans les « guides d’hygiène » écrits par des médecins à l’intention des futurs colons à la fin du XIX e siècle et dans les débuts du XX e siècle, une époque durant laquelle la colonisation et les contacts s’intensifient, les mises en garde sont nombreuses. L’on ne sait pas véritablement quels impacts ont pu avoir ces discours médicaux sur les relations sexuelles entretenues avec des femmes dites indigènes mais la culpabilisation qui entourait la pratique de tels actes était très forte, du moins dans les textes, peut-être moins dans les réalités coloniales. Les médecins coloniaux ne nient pas eux-mêmes l’existence et la fréquence de ce type de relations. Ils les justifient en expliquant que les hommes blancs sont isolés dans les colonies, souvent célibataires, poussés aux excès vénériens par l’ennui, le climat et la lubricité des femmes. L’on décrit la femme noire comme une tentatrice dont il faut se méfier. Les rapports sexuels sont néanmoins présentés comme étant dangereux à plusieurs titres pour les colons. Ils peuvent s’affaiblir et « s’indigéniser » c’est-à-dire acquérir le tempérament jugé lascif des indigènes. Ils sont également considérés comme responsables d’un brouillage des frontières entre dominants et dominés. Malgré quelques discours mixophiles, considérant que le métissage peut constituer l’avenir de la colonisation, celui-ci est fréquemment condamné dans les écrits. Certains polygénistes pensent que les « croisements interraciaux » sont risqués car ils peuvent entraîner l’infertilité des métis et transmettre les vices des deux races à l’enfant naissant, tandis que d’autres s’inquiètent moins des conséquences biologiques que de la place juridique de l’enfant métis dans une société coloniale, contribuant par ailleurs à un rejet fréquent des enfants issus de ces unions et la création de foyers de métis, décrits notamment par Emmanuelle Saada. Votre premier chapitre s’ouvre sur notre société actuelle : cris de singe, animalisation, dédain envers la culture africaine et afrodescendante sont autant de marques d’un racisme assumé. Comment expliquez-vous des survivances aussi scandaleuses ? L’on pourrait, hélas, apporter une multitude de réponses à cette question. Je n’ai d’ailleurs pas la prétention de pouvoir expliquer pourquoi ces survivances racistes existent mais je propose, dans l’ouvrage, de partir de quelques illustrations flagrantes, et parfois moins visibles, d’un racisme primaire qui perdure aujourd’hui pour remonter dans le passé et tenter de retrouver ses origines. Il s’agit de démêler le fil de ces préjugés et de ces discriminations en mettant en lumière leur histoire et surtout le contexte qui les as vu naître. Il me semble que si ces cris de singe existent encore tout comme le paternalisme colonial ou la survalorisation du corps noir (force, sexualité, résistance, endurance, danse) au détriment d’autres facultés dans la pensée commune, c’est que la déconstruction de ces stéréotypes raciaux doit être poursuivie. Valoriser une personne classée ou perçue comme noire en lui disant qu’elle a « le rythme dans la peau » reste essentialisant, biologisant et la renvoie à un corps prééminent, presque envahissant, un corps dans lequel les populations africaines ont été enfermées pendant des siècles. La race a été invalidée après 1945, mais les préjugés demeurent et réapparaissent notamment lorsqu’il s’agit d’ostraciser l’Autre ou encore d’humilier des joueurs de football et de les déshumaniser, peut-être car l’origine de cette assimilation au singe n’est pas assez connue. De façon bien plus maîtrisée, l’utilisation des stéréotypes de race, en agitant le spectre de l’invasion et du danger sanitaire à l’endroit des migrants et migrantes par exemple, est l’un des procédés historiquement mis en œuvre par l’extrême droite pour diaboliser la figure de l’étranger, ressurgissant aujourd’hui à la faveur de la montée du nationalisme en Europe et dans le monde. Au-delà de la connaissance, transmise par l’enseignement et par différentes formes de sensibilisation, c’est, il me semble, un combat permanent qui doit être mené par les autorités compétentes et par l’Etat pour que ces préjugés disparaissent et les discriminations qui vont avec.
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