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26.11.2022 à 09:00

“Les Miens”, de Roschdy Zem : toute vérité est-elle bonne à dire ?

nfoiry

“Les Miens”, de Roschdy Zem : toute vérité est-elle bonne à dire ? nfoiry sam 26/11/2022 - 09:00

Les Miens, nouveau film de Roschdy Zem en salles depuis mercredi, raconte l’histoire de Moussa, qui, à la suite d’une commotion cérébrale, perd toute inhibition et se met à parler sans filtre à sa famille. Mais peut-on vraiment tout dire, notamment à ses proches ?

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La bande-annonce du film Les Miens, de et avec Roschdy Zem, en salles depuis mercredi.

Ce sixième long métrage de Roschdy Zem (après Mauvaise foi, Omar m’a tuer, Chocolat…), co-écrit avec Maïwenn, est sans aucun doute son film le plus intime. Le réalisateur met en scène l’accident de son frère cadet – appelé dans le film Moussa (qu’incarne Sami Bouajila) –, qui a bousculé les relations entre ses proches, pendant près de deux ans. Roschdy Zem joue, lui, le frère de Moussa, Ryad, un présentateur télé célèbre dans lequel l’acteur-réalisateur admet se reconnaître – négligent avec sa famille qui lui reproche à demi-mots son égoïsme. À la suite d’une chute sur la tête au cours d’une soirée alcoolisé, Moussa, père de famille pourtant doux et altruiste, se métamorphose en personnage acariâtre. Une atteinte sévère du lobe frontal le rend en effet incapable de retenue dans ses relations sociales.

 

Le coût de la vérité

Dire toutes ses vérités n’est pas inoffensif. Les personnages sont tour à tour heurtés par les phrases de Moussa, qui fait brutalement part d’un ressentiment qui couve depuis des années – lui qui paraissait si indulgent et compréhensif avec les membres de cette famille élargie. « Toi t’es moche et tes vidéos sont nulles », s’entend dire sa nièce rivée sur ses réseaux sociaux ; « Tu crois que j’ai besoin d’un merdeux de 27 ans avachi sur mon canapé à jouer aux jeux vidéo ? », assène Moussa à son fils… Des phrases trop sincères, qui font souvent sourire le public mais pas forcément les intéressés. Celui qui pâtit finalement le plus de ces vérités blessantes est pourtant Moussa lui-même.

“Dire la vérité est désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr”
Blaise Pascal

 

« Dire la vérité est désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr », écrit Pascal dans les Pensées. En témoigne la solitude à laquelle se trouve confronté le père de famille pendant sa convalescence. Il est délaissé par ses deux aînés dont il a pointé l’égoïsme et la paresse, puis par sa sœur et son frère, inculpés pour avoir donné des vêtements de l’ex-femme de Moussa. Sans emploi, léthargique, ce dernier passe ses journées seul. Tous l’écartent, à l’exception de Ryad, à qui cette situation fait l’effet d’un électrochoc. Celui-ci se rapproche de son frère, l’accompagne à ses rendez-vous médicaux, passe avec lui un week-end pour lui changer les idées – des attentions dont il était jusque-là incapable.

 

Une mise à l’épreuve

Ouvrir la boîte de Pandore entraîne bien des bouleversements dans cette famille, qui doit affronter l’abîme caché derrière les petites remarques adressées au cours des déjeuners de famille, comme celui du début du film. La vérité, comme le rappelle son équivalent grec, alètheia  dévoilement »), est un basculement, qui fait passer de l’insouciance et de l’ignorance, à une confrontation directe avec la réalité. De ce point de vue, il n’est pas étonnant qu’elle suscite autant d’émotions, qui mettent la famille à l’épreuve. Ces turbulences, certes difficiles à traverser, paraissent in fine remobiliser une solidarité familiale qui s’était affaiblie avec le temps.

Alors, mieux vaut dire la vérité que de l’enfouir ? Sans doute, à une réserve près : la vérité, lorsqu’elle n’est pas soigneusement amenée, peut parfois blesser durablement celui qui l’entend. C’est du moins ce que suggère l’absence pendant la majeure partie du film du fils de Moussa, qui en veut à son père.

Aussi émouvant que nuancé, le film de Roschdy Zem ne prétend pas délivrer une leçon univoque sur ce qui fait et défait les liens familiaux. Il nous donne cependant quelques clés pour comprendre le danger des non-dits…tout comme celui des vérités mal amenées.

> Les Miens / De Roschdy Zem / Avec Sami Bouajila, Roschdy Zem, Maïwenn… / Durée : 1h25 / En salles
> Et pour découvrir l'histoire vraie du frère de Roschdy Zem qui a inspirée le film, lisez Les Pas perdus, de Mustapha Zem, qui vien de paraître dans la collection La Grenade des éditions JC Lattès.

Sami Bouajila, Nina Zem, Meriem Serbah, Rachid Bouchareb, Roschdy Zem, interprètes du film “Les Miens” (Roschdy Zem, 2022)
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25.11.2022 à 18:08

"Atlanta" : politique de la peur

hschlegel

"Atlanta" : politique de la peur hschlegel ven 25/11/2022 - 18:08

“Ce n’était qu’un rêve”. C’est le nom du dernier épisode de la série Atlanta (OCS), créée par Donald Glover (alias Childish Gambino, pour ceux qui le connaîtraient par voie musicale) et dont l’ultime saison vient de s’achever. L’une des meilleures séries de ces dernières années, de l’avis d’Ariane Nicolas, qui va lui manquer.

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« Je pourrais saluer son inventivité, sa drôlerie et son esthétisme, mais j’ai surtout envie d’évoquer le sort qu’elle réserve à un affect : la peur. Pourquoi la peur ? Faisons d’abord les présentations. Dans Atlanta, Donald Glover incarne Earn, un imprésario qui gère la carrière de son cousin rappeur (“Paper Boi”, joué par Bryan Tyree Henry) vivant avec son colocataire new age (Darius, incarné par LaKeith Stanfield). Earn élève sa fille en compagnie de Vanessa (Zazie Beetz), avec qui il est parfois en couple, parfois pas, c’est compliqué. Ce quatuor a la trentaine, et une particularité : ils sont tous noirs. Précision nécessaire car la série explore, sous toutes ses facettes et à travers des genres différents (comédie, thriller, surréalisme…), la question raciale aux États-Unis. C’est là que la peur entre en jeu.

Jusqu’à présent, au cinéma, ce sont les Blancs qui avaient peur des autres. La menace sécuritaire venait soit d’un psychopathe lui-même blanc, brebis égarée qu’il convenait de soigner ou d’enfermer, soit d’un représentant d’une minorité que l’on soupçonnait d’être naturellement violent ou de vouloir se venger : Indien à carquois, gangster noir, italien ou hispanique à revolver, etc. Je caricature un peu mais vous voyez l’esprit : le point de vue de la peur était par défaut celui du groupe dominant. Les films réalisés par des Noirs, de leur côté, mettaient en avant deux affects miroirs : la colère et la fierté, comme le montre très bien le documentaire d’Elvis Mitchell C’est assez noir pour vous ?!? (Netflix), tout juste sorti.

Victimes de l’esclavage, puis de la ségrégation, puis de discriminations, les Noirs ont longtemps préféré se filmer en héros, plutôt qu’en anti-héros plein de doutes et… de peurs. C’est là qu’Atlanta offre un retournement complet du regard. De nombreux épisodes mettent en scène la peur que les Noirs ont des Blancs, et pas seulement des policiers blancs. Tous les Blancs sont jugés menaçants et imprévisibles : les artistes, les PDG, les drogués, les tordus, les avocats, les white trash, etc. Tout une société qui n’est initialement pas configurée pour les Noirs et qui, comme tout terrain étranger, fiche la trouille. On voit ainsi Paper Boi trembler pendant une fusillade, Darius se figer dans le manoir terrifiant d’une célébrité spectrale, Earn consulter un psy pour soigner ses crises d’angoisse.

La peur est un affect profondément politique. Le philosophe Hobbes en fait même l’origine du contrat social. Dans son Léviathan, il indique qu’à l’état de nature, les êtres humains vivent dans une guerre permanente où chacun a peur (“fear”) d’autrui. Pour se débarrasser de ce terrible sentiment, ils s'associent et transfèrent certains de leurs droits, notamment le droit d’être protégés, à une instance suprême, le fameux Léviathan. Mais halte-là ! La peur ne disparaît pas. Le Léviathan tient à son tour ses sujets dans la peur, une crainte (“awe”) paradoxalement plus rassurante que l’état de nature. La paix sociale, c’est en somme de transférer la peur mutuelle entre individus à la crainte partagée de l’État.

En proposant un nouveau récit de la peur, Atlanta – tout comme le film Get Out (2017) de Jordan Peele – montre qu’aux États-Unis, les individus ont encore peur les uns des autres. Cette peur est bien réciproque, et pas seulement le ressenti d’un seul groupe. Le pays est confronté à un problème abyssal, qui explique bien des tragédies récentes : le contrat social états-unien, “ce n’était qu’un rêve”, pour reprendre le titre de l’épisode précité. Les descendants d’esclaves que sont Earn, Paper Boi et Vanessa (Darius est nigérian) sont des hôtes d’une société qui ne voulait pas d’eux au départ et dont bon nombre d’habitants ne veulent toujours pas aujourd’hui. Au fond, les débats américains sur la question raciale auxquels nous assistons n’ont qu’une mission : redéfinir un contrat social plus juste où les Afro-Américains, à leur tour, n’auront plus peur de vivre chez eux. »

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Photogramme issu de la série “Atlanta”
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25.11.2022 à 17:00

“Z-Library” ou l’utopie du savoir pour tous

hschlegel

“Z-Library” ou l’utopie du savoir pour tous hschlegel ven 25/11/2022 - 17:00

La bibliothèque gratuite de livres numériques Z-Library a été fermée sur décision de la justice américaine, qui a inculpé les pirates à l’origine du site pour « violation criminelle du droit d’auteur ». Au grand dam de nombreux étudiants, chercheurs, journalistes et simples lecteurs. Retour sur l’histoire du mouvement pour le libre accès au savoir.

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La connaissance devrait être librement accessible à tous. Telle est la conviction qui sous-tend le projet Z-Library, immense bibliothèque mondiale de textes numériques, et de bien d’autres projets nés avec internet – Wikipédia, eMule, BitTorrent, etc. Mais cet idéal est en réalité aussi ancien que les premières œuvres de l’esprit.

Une tension originelle entre ouverture et fermeture

On trouve déjà dans le Sūtra du Diamant, l’un des plus anciens textes bouddhistes, une aspiration à faire l’objet d’une « distribution libre et universelle ». L’entrepreneur et économiste britannique Rufus Pollock, qui se réfère à ce texte, souligne dans son article « The Value of the Public Domain » (« La valeur du domaine public ») que « l’idée d’un domaine public qui constitue un accès ouvert à la connaissance est présente depuis que l’humanité a commencé à échanger des idées ». Cette tendance à l’ouverture coïncide, dès l’origine, avec une tendance opposée à la restriction du savoir : « Il est certain que la nécessité de garder secrètes des idées, particulièrement celles qui possèdent une valeur “commerciale” » directe ou indirecte « est tout aussi ancienne. »

Cette dialectique entre ouverture et fermeture est encore présente dans la Déclaration universelle des droits de l’homme : « 1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent 2. Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur » (Article 27). L’équilibre n’a cessé d’évoluer, au cours de l’histoire. Il est chaque fois renégocié selon les conditions techniques de diffusion du savoir et les rapports de force entre les acteurs qui le produisent et ceux qui le diffusent.

L’imprimerie, un tournant

Pendant les longs siècles qui ont précédé l’avènement de l’imprimerie (au XVe siècle), à savoir le début de la réplication à grande échelle des textes écrits, le rapport à la connaissance et à sa diffusion était bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. L’accès au savoir impliquait des médiations coûteuses, prohibitives et rares : textes manuscrits recopiés à la main, recours à un professeur – pensez aux onéreuses leçons de Protagoras ! D’une part, on observait une grande libéralité quant à la reproduction et la diffusion des œuvres, en particulier d’un point de vue juridique ; d’autre part, les conditions matérielles d’accès à la connaissance étaient très restrictives. La situation était celle d’une « excluabilité » (il est possible d’empêcher l’accès au bien) et d’une « rivalité » (l’usage d’une personne empêche l’usage de quelqu’un d’autre) relativement forte.

Être en train de lire un manuscrit empêche tous les autres de le lire, d’avoir accès au savoir qu’il contient. Le développement de l’imprimerie a en partie permis de remédier au problème de rivalité en augmentant considérablement la production de livres : elle a permis d’avoir assez de livres pour l’ensemble des lettrés. Mais la forme écrite a continué de maintenir une forte exclusion de tous les analphabètes. La généralisation de l’enseignement public gratuit a permis d’accroître, par une médiation orale, l’accès non excluable et non rival aux connaissances, à la fois directement (le contenu des enseignements) et indirectement (en donnant les moyens à tous de lire des livres). Cette dynamique, qui a ouvert un nouveau marché, a contribué en retour à une production accrue de livres bon marché.

Renforcement juridique pour les éditeurs

Cette diminution des contraintes matérielles à l’accès à la connaissance s’est, assez paradoxalement, accompagnée d’un renforcement des obstacles juridiques. Historiquement, les auteurs de livres se sont bien peu souciés de la reproduction anarchique, parfois très déformée, de leurs écrits. Ils n’en avaient de toutes façons pas les moyens. Surtout, ils ne vivaient pas de leur plume mais de leur fortune personnelle ou du soutien de mécènes. Ce sont d’abord les imprimeurs-éditeurs qui, avec l’avènement de la technique inventée par Gutenberg nécessitant des investissements conséquents (papier, encre, etc.), vont pousser pour un contrôle des reproductions. Les contrefaçons fréquentes leur portent en effet atteinte, d’un point de vue économique.

Ce sont par conséquent les imprimeurs, et non les auteurs, qui vont insister pour la formalisation légale du monde de l’édition. Ils obtiendront d’abord des monopoles perpétuels, avant que ne commencent à se mettre en place des systèmes de copyright exclusifs et limités dans le temps, dont la naissance est indissociable de l’idée de domaine public (l’ensemble des œuvres qui n’ont plus de copyright).

Diderot et Kant, défenseurs du droit moral

Ces régimes de copyright sont favorables aux auteurs : ce sont eux qui choisissent de céder, pour un temps prédéfini, les droits patrimoniaux (exploitation, reproduction) qu’ils détiennent sur leurs créations. Ils conservent, sur leurs œuvres, un droit moral, comme le dira Kant : « La propriété qu’un auteur a sur ses pensées […] il la conserve nonobstant la reproduction. » (Qu’est-ce qu’un livre ?) À partir du XVIIIe siècle, de plus en plus d’auteurs peuvent vivre de leur plume. Mais ce système, certes avantageux pour les écrivains, sert en fait d’abord les éditeurs qui se garantissent des droits exclusifs d’impression pour amortir leurs investissements.

Cette ambivalence est très visible dans la Lettre sur le commerce des livres (1764) de Diderot : « Qui est plus en droit que l’auteur de disposer de sa chose par don ou par vente ? Est-ce qu’un ouvrage n’appartient pas à son auteur autant que sa maison ou son champ ? » Mais immédiatement, Diderot pense à la cession des droits et exige des garanties sur le droit moral : « Est-ce qu’il serait permis, sous quelque cause ou prétexte que ce fût, de dépouiller celui qui a librement substitué à son droit ? Est-ce que ce substitué ne mérite pas pour ce bien toute la protection que le gouvernement accorde aux propriétaires contre les autres sortes d’usurpateurs ? […] Je le répète, l’auteur est maître de son ouvrage, ou personne dans la société n’est maître de son bien. »

Toujours à l’époque des Lumières, Condorcet contestait déjà cette logique de « privilèges de la propriété littéraire », « gêne imposée à la liberté » qui empêchait la circulation la plus large possible des idées progressistes. « Le bonheur des hommes dépend en partie de leurs lumières, et le progrès des lumières dépend en partie de la législation de l’imprimerie » (Fragments sur la liberté de la presse, 1776). Pour Condorcet, la diffusion la plus large possible crée de l’émulation et encourage le développement d’idées neuves. Pour Diderot, elle risque de décourager les auteurs qui ne recevraient pas suffisamment de fruits de leur travail.

Les cartes rabattues avec le numérique

L’avènement du numérique, qui permet une duplication des œuvres pour un coût infinitésimal, a rebattu les cartes de l’économie de la connaissance. Il permet à la connaissance de devenir un bien quasi-immatériel, intangible, propice à tous les partages. Pour beaucoup, le numérique permet aux biens de connaissance de devenir, dans les faits, des « biens collectifs »  ce qu’ils devraient être en droit. La question est éminemment politique. Comme le souligne Pollock dans son article « The Value of the Public Domain » déjà cité plus haut, si l’accessibilité grandissante du savoir peut léser certains acteurs, elle permet globalement d’accroître la « valeur sociale » d’ensemble, et présente donc un intérêt public. Par ailleurs, si l’on adopte la perspective interne au champ du savoir lui-même, le numérique permet aux biens de connaissance de réaliser leur essence : le partage libre.

“La connaissance est différente de nombreux biens physiques ‘normaux’. Elle est différente en ce qu’elle est presque gratuite à reproduire une fois la première ‘copie’ réalisée. Si je partage une paire de chaussures avec vous, nous ne créons pas une nouvelle paire de chaussures ensemble – je n’ai plus mes chaussures que la moitié du temps. Cependant, si je partage une connaissance avec vous, vous avez gagné quelque chose et je n’ai rien perdu. Comme Jefferson l’a formulé avec éloquence : ‘Celui qui apprend quelque chose de moi enrichit son savoir sans diminuer le mien’”

Rufus Pollock, « The Value of the Public Domain » (2006)

Les logiciels libres, composants de l’utopie

Ce constat a réveillé, avec les débuts du numérique, l’idéal normatif d’un libre accès à la connaissance. Plusieurs étapes ont rythmé l’émergence de cette revendication. Dès 1954, l’université Columbia, aux États-Unis, organise pour son bicentenaire un événement sur le thème. L’écrivain américain professeur d’anglais dans la même université Mark Van Doren en tire un ouvrage, Man’s Right to Knowledge and the Free Use Thereof (« Le Droit de l’homme au savoir et à la libre utilisation de celui-ci », non traduit).

Trois décennies plus tard, alors que le numérique connaît un développement de plus en plus rapide, démultipliant de fait les possibilités de copies des œuvres existantes, l’écrivain Stewart Brand prononce une phrase qui deviendra un véritable slogan lors de la première édition de la Hackers Conference, en 1984 : « Information wants to be free » (« L’information veut être libre »). Elle est à ses yeux traversée, alors que les économies occidentales se transforment en économies de la connaissance et de l’information, par deux tendances opposées : l’information « veut en quelque sorte être chère parce qu’elle a une valeur » ; mais elle veut aussi être libre « parce que les coûts pour l’acquérir sont de plus en plus bas ».

Un an après, Richard Stallman, professeur d’informatique au MIT, fonde la Free Software Foundation (« Fondation pour le logiciel libre »). Il promeut l’idée de copyleft (ouverture à tous du droit de reproduction), par opposition au copyright (monopole exclusif d’une entité sur la reproduction d’une œuvre), en particulier dans le domaine des logiciels libres. L’idée de libre accès au savoir s’impose rapidement comme un prolongement indispensable du développement des logiciels libres : ces logiciels ont besoin de contenus échangeables et duplicables sans entrave, sans quoi ils n’ont aucun sens.

« Intégrer à un logiciel libre des contenus sous licence “non commerciale”, ou n’autorisant pas les modifications, fait de ce logiciel un logiciel non libre », résume le spécialiste des logiciels libres Antoine Pitout dans « Des contenus libres pour les logiciels libres ». La Free Software Foundation ne tarde pas à définir le savoir libre comme un bien commun : « Le savoir libre est le savoir explicite libéré de manière à ce que les utilisateurs soient libres de le lire, de l’écouter, de le regarder ou d’en faire l’expérience de toute autre manière ; d’apprendre de ou avec ce dernier ; de le copier, l’adapter et l’utiliser peu importe la raison ; et d’en partager les nouveaux développements de la même manière pour le bien commun. » Stallman résume ainsi sa position : « Toute œuvre publiée doit être partageable. Celui qui possède une copie doit avoir la liberté de distribuer, donner, vendre ou prêter ses copies numériques d’une œuvre. » Il deviendra d’ailleurs le président d’honneur de la Free Knowledge Foundation en 2005.

L’esprit “Creative Commons”

Un autre penseur majeur du numérique et d’internet, le juriste américain Lawrence Lessig, s’empare également du sujet. En 2001, dans L’Avenir des idées, il dénonce l’extension des logiques de brevet et de droits d’auteur dans l’espace numérique. « La physique du cyberespace est différente, et les contraintes qui y règnent sont d’une autre nature », écrit-il. La logique de droit d’auteur est inadaptée à l’environnement numérique. La même année, il crée les Creative Commons (CC), qui échappent à la logique « binaire » jugée trop rigide du copyright/copyleft, et offre tout un panel de licences modulant – selon la volonté du créateur – les possibilités de reproduction, l’utilisation commerciale, les produits dérivés, etc.

Dans un entretien, Lessig raconte :

“Le point de vue dominant, à l’époque, était que si vous n’étiez pas dans le camp du ‘tous droits réservés’, vous étiez soit opposé au droit d’auteur, soit pirate. Nous cherchions donc à trouver un moyen terme, car nous avions compris qu’en fait, beaucoup de gens croyaient au droit d’auteur, mais pas à une réglementation de leurs œuvres de création aussi étroite que dans le modèle de la réservation de droits. […] Nous avons donc décidé d’élaborer un système à participation volontaire, dans lequel les créateurs auraient la possibilité de décider eux-mêmes du degré de liberté accordé sur leurs œuvres”

Lawrence Lessig, 2011

Certains jugeront cependant les Creative Commons encore trop conciliants avec les possibilités de blocage des contenus.

Wikipédia, succès planétaire du savoir libre

Les choses s’accélèrent au début des années 2000, avec l’explosion d’internet. L’encyclopédie participative en ligne Wikipédia est lancée en 2001, autour d’une ambition de libre partage du savoir ainsi résumée par Jimmy Wales, l’un de ses fondateurs : « Imaginez un monde dans lequel chacun puisse avoir partout sur la planète libre accès à la somme de toutes les connaissances humaines. C’est ce que nous sommes en train de faire. […] Grâce à notre travail, chaque personne sur la planète aura un accès facile et peu coûteux à des connaissances gratuites pour lui permettre de faire tout ce qu’elle veut faire » (« Free Knowledge requires Free Software and Free File Formats », « Un savoir libre nécessite des logiciels et des formats de fichiers libres », 2004).

En 2003 se tient un congrès à la Société Max Planck de Berlin qui débouche sur la « Déclaration de Berlin sur le libre accès à la connaissance en sciences exactes et sciences de la vie, humaines et sociales » : « Nous remplissons par trop imparfaitement notre mission de diffusion de la connaissance si l’information n’est pas mise rapidement et largement à la disposition de la société. De nouveaux modes de diffusion de la connaissance, non seulement sous des formes classiques, mais aussi et de plus en plus en s’appuyant sur le paradigme du libre accès via l’internet, doivent être mis en place. » Le texte joue un rôle majeur dans le développement du mouvement « Access to Knowledge » (« Accès à la connaissance »), connu dans le monde anglophone sous son acronyme A2K.

Les ambiguïtés du numérique

On a certainement pu croire, dans l’euphorie des débuts du numérique et d’internet, que l’accès au savoir était inéluctablement voué à se libéraliser. Mais la réalité est plus contrastée. Si les copies numériques d’une œuvre sont très peu onéreuses à produire, l’accès même à un environnement numérique requiert un équipement physique tout sauf gratuit (ordinateur, téléphone, etc.) Surtout, l’accès aux contenus est en réalité toujours contrôlé, et de manière de plus en plus rigoureuse, par certains acteurs sociaux (maisons d’édition, journaux, etc.). Si, au début d’internet, régnait un sentiment de liberté, la tendance est bien plutôt, ces dernières années, à la reprise en main : fichiers verrouillés, extension de la durée des droits d’auteur, plateformes de partage surveillées et fermées, services et fonctionnalités de toute nature de plus en plus fréquemment payants, accès de plus en plus restreints pour l’utilisateur par des procédés toujours plus difficilement contournables… Le site web Z-Library, fermé car il hébergeait des millions de contenus jugés « pirates », n’y a pas fait exception.

« Cette tendance à l’accaparement est fondée sur la capacité des nouvelles technologies à “capturer” les ressources qui étaient auparavant sans propriétaire, sans gestionnaire, sans protection », notent Charlotte Hess et Elinor Ostrom dans Understanding Knowledge as a Commons: From Theory to Practice (« Le Savoir comme bien commun. De la théorie à la pratique », non traduit, MIT Press, 2006). Les fichiers digitaux, lâchés dans la nature sans aucune régulation au moment de la naissance du numérique, font aujourd’hui l’objet d’une réappropriation par le vecteur même du numérique.

A la décentralisation fait suite une forme de recentralisation. Le principal vecteur de cette reprise en main est juridique : le régime de propriété intellectuelle permet d’assurer, y compris dans l’environnement numérique, un monopole d’exploitation des œuvres. Le problème, du point de vue de l’accès à la connaissance, est double : restriction des possibilités de copies, et prix non négligeable de celles-ci. On peut dénoncer ce blocage légal, en tant qu’il apparaît comme seul obstacle à l’ouverture globale de la connaissance ; mais il semble difficile de faire comme s’il n’existait pas. Le statut d’un bien, s’il est lié aux conditions matérielles de sa production, ne s’y réduit pas : il est façonné par des décisions politiques, qui reflètent des rapports de force sociaux.

La résistance des auteurs et des maisons d’édition

En l’occurrence, l’ouverture de l’accès à la connaissance reste perçue d’un mauvais oeil par les auteurs qui vivent de leur plume comme par les maisons d’édition, qui versent à ces auteurs des droits, des royalties. Sous ses airs de quasi-gratuité, la reproduction numérique est plus coûteuse qu’il n’y paraît. Elle implique en amont, pour les maisons d’édition, un travail de relecture, de correction, de préparation qui n’a rien de gratuit. Les restrictions légales qui garantissent l’exclusivité de la reproduction permettent de protéger l’éditeur qui a investi dans un ouvrage, en lui garantissant l’intégralité du public susceptible d’être intéressé par l’ouvrage.

Promouvoir l’abolition de ces restrictions et le libre accès à la connaissance ne risque-t-il pas de léser grandement les éditeurs ? De décourager leur travail ? Mais également, au bout du compte, les auteurs, dès lors que la reproduction des œuvres ne fera plus l’objet d’un contrôle unilatéral ? L’abolition du monopole d’exploitation, sans doute, n’implique pas en soi l’abolition du droit d’auteur : on peut imaginer que toute reproduction continue d’impliquer le versement de royalties. Mais il semble très difficile de s’assurer de ces versements dans un monde où la duplication est entièrement décentralisée.

Quelques pistes pour l’avenir

Que faire, alors ? On peut imaginer au moins trois positionnements.

  • Première option : supprimer le droit d’auteur, ce qui implique la suppression du monopole d’exploitation. Comme l’assure Antoine Pitout, le principe même de droit d’auteur est fondé sur une image caricaturale de la création qui exalte le génie solitaire, plutôt que la dynamique fondamentalement collective : « Une vulgate consiste à présenter l’œuvre artistique comme une émanation sacrée de son auteur, qu’il serait non seulement profane de vouloir détourner pour une autre utilisation, mais qui en plus serait totalement impropre à un tel usage détourné. Disons déjà qu’une telle conception romantique de l’œuvre est simpliste : les tragédies de la Renaissance reprennent les mythes grecs, les travaux de nombreux compositeurs modernes (comme Bartók ou Dvořák) réintègrent des composantes de musiques populaires, etc. »

▶︎ En un sens, l’auteur s’accapare à travers son œuvre un commun culturel collectif dont il tire un revenu qui n’est pas, de ce point de vue, pleinement légitime. Son droit d’auteur est, au moins partiellement, une usurpation. Pourquoi ne pas l’abolir, ou au moins en diminuer considérablement les prérogatives ? Le risque est évidemment de décourager profondément la création. Côté éditeurs, cela n’empêcherait pas la confection et la vente de version prestigieuses en parallèle des versions en libre accès – c’est déjà ce qui se passe avec l’ensemble des textes tombés dans le domaine public.

  • Deuxième option : restreindre le monopole d’exploitation. La cession exclusive des droits de reproduction a certainement un sens économique lorsqu’elle concerne l’édition papier. Puisqu’un livre est avant tout un objet physique, confectionné de manière professionnelle, l’édition papier nécessite en effet des investissements importants de la part de l’éditeur (fabrication, transport, etc). Il paraît légitime de lui garantir une exclusivité d’exploitation pour rembourser les frais engagés. Dans le cas des éditions numériques, en revanche, cette exclusivité qui laisse l’éditeur seul décisionnaire du prix permet d’engranger des marges très considérables par rapports aux coûts infimes de la reproduction numérique, ce qui limite grandement l’accès à la connaissance.

▶︎ Il serait possible d’imaginer un système duel : maintenir le principe d’exclusivité pour les éditions papier, l’abolir pour les éditions numériques (tout en maintenant éventuellement le système de royalties) – ce qui permettrait un abaissement drastique des prix en vertus des lois de la concurrence. On pourrait même imaginer un système public de diffusion gratuite des œuvres numériques. Les éditeurs s’inquièteront certainement de se voir privés d’une niche. Ils pourraient craindre, également, la baisse drastique de la demande pour les éditions papier, ce qui risquerait in fine de mettre en péril ce mode d’édition, ou de le limiter à quelques succès assurés. On peut objecter que, chez beaucoup de lecteurs, l’achat d’un livre est d’abord celui d’un objet que l’on peut toucher, ranger et admirer. Mais c’est un attachement qui reste encore difficile à évaluer et qui pourrait fortement baisser, si la pratique de la lecture numérique devait se généraliser.

  • Troisième option : remplacer le droit d’auteur. C’est au fond la proposition de Stallman, qui oppose, en ce qui concerne la libre (free) diffusion des œuvres, deux sens de l’anglais free : d’un côté, gratis « gratuit », de l’autre libre, « sans entrave ». « Par free, je ne fais pas référence au prix mais plutôt à la liberté de copier l’information et de l’adapter à ses propres usages. » Et d’ajouter : « Think free as in free speech, not free beer » (« Comprenez “liberté d’expression” et non pas “bière gratuite” »). Stallman est bien conscient de ce que, d’une manière ou d’une autre, quelqu’un va supporter ce coût incompressible que représenterait le libre accès au savoir. Mais il faut à ses yeux socialiser ce coût, et le répartir selon des principes de justices, plutôt que de le faire porter sur les actes individuels d’achat.

▶︎ « Je pense que l’on peut soutenir les artistes sans perdre la liberté essentielle de partager les œuvres numériques, affirme encore Stallman dans un entretien. Le système actuel bénéficie surtout aux stars. J’ai deux propositions. La première serait de proposer un impôt, par exemple sur la connexion internet, qui serait réparti entre les créateurs en privilégiant ceux qui en ont vraiment besoin. La deuxième proposition : l’utilisateur pourrait faire des petits dons, d’un euro ou plus, simplement en cliquant sur une icône. Mais ce système devrait être anonyme, transparent et simple à utiliser. » Si les deux ne s’excluent sans doute pas, la première paraît bien davantage prometteuse, dans la mesure où, politisant la question, elle ouvre aussi la voie à une contribution différenciée, selon le revenu, de la grande entreprise d’ouverture du savoir à tous.

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