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03.08.2022 à 07:25

Sensation caniculaire

Arthur Rimbaud

Le récent méga-feux hexagonal ainsi que l’ampleur de la catastrophe écologique ont conduit Arthur Rimbaud à sortir de son silence post-mortem. Celui qui donnait au poète la mission de devenir “voyant” a confié à Terrestres une reprise actualisée de son poème Sensation écrit en mars 1870.

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Texte intégral (939 mots)
Temps de lecture : < 1 minute

Par les soirs rougeoyants d’été, j’irai  dans les Landes,

Picoté par les braises, fouler l’herbe cendrée :

Eco-anxieux, j’en sentirai la sécheresse brûlante.

Je laisserai la fumée baigner ma tête hébétée.


Je ne verrai ni flore ni faune :

Mais la colère infinie excitera mon sang

Car je n’entends rien, rien, dans ce pays atone

Sauver les phénomènes !  Choisir son camp

Été 2022

Arthur Rimbaud, Poésies revisitées

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870

Arthur Rimbaud, Poésies


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01.08.2022 à 13:58

Retour sur le passe vaccinal et son monde

Fabrice Colomb&nbsp&nbsp&middot&nbsp Gaëtan Flocco&nbsp&nbsp&middot&nbsp Mélanie Guyonvarch&nbsp&nbsp&middot&nbsp Jérémie Moualek &nbsp&middot&nbsp Sébastien Petit

Instauré en juin 2021, le passe sanitaire français vient de prendre fin le 31 juillet 2022. Ce dispositif inédit de contrôle des populations, décalque de celui apparu en Chine au printemps 2020, est sans doute moins supprimé que désactivé. Que retenir de cette expérience inédite ? Ce texte collectif propose un bilan de cette technologie et réfléchit à la tension entre santé publique et libertés publiques.

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Texte intégral (9852 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Un point de prudence avant de commencer…

La pandémie de Covid-19 et sa gestion, à la croisée des sciences et de la politique, ont suscité des débats nombreux, parfois violents. Nous connaissons tou·tes des groupes, des familles, des collectifs qui ont été déchirés par ces désaccords, aboutissant à une fragmentation toujours plus nette du tissu social en France. Tout cela est la conséquence directe de la politique d’un gouvernement qui fabrique le séparatisme comme l’envers stratégique du consentement, rendant encore plus difficile toute tentative de penser la situation autrement que sur le mode du clash.

Au sein du collectif de rédaction de Terrestres, ces désaccords existent aussi et ils ont donné lieu à des discussions parfois vives entre nous. Pour autant, nous avons toujours tenté de faire vivre ces dissensus, en les envisageant non pas comme des motifs de scission, mais plutôt comme les signes d’une vie intellectuelle et démocratique intense, dont nous essayons aussi de témoigner dans nos colonnes.

Revendiquer la fécondité de ces dissensus pour mieux faire émerger une description juste et plurielle de la situation contemporaine, voilà aussi le signe d’un attachement à ce qu’Isabelle Stengers appelle l’irréduction, c’est-à-dire la méfiance à l’égard de toutes les thèses qui impliquent, plus ou moins explicitement, « le passage de “ ceci est cela ” à “ ceci n’est que cela ” ou “ est seulement cela1Isabelle Stengers, L’invention des sciences modernes, 1993, Flammarion, p. 26 ” ».

Tenir ainsi à l’irréduction contre la réduction d’une situation à une explication définitive, c’est aussi résister à tout ce qui cherche à se draper dans la pureté de l’évidence, c’est-à-dire d’une vérité dévoilée. Ainsi, examiner la manière dont une thèse peut en faire balbutier une autre, la compléter, l’infléchir ou en renforcer la pertinence, voilà une toute autre affaire que de chercher une thèse officielle ou alternative qui révèlerait enfin le vrai d’une situation — et de préférence tout le vrai.

C’est pour ces raisons que nous avons collectivement décidé de continuer à publier une variété de textes sur la situation pandémique. Des textes qui ne reflètent pas forcément le point de vue de l’ensemble des membres du collectif de rédaction. Des textes avec lesquels certain·es d’entre nous sont même parfois en franc désaccord. Mais des textes qui nous semblent à même, par leur diversité et les rencontres qui en procèdent, d’esquisser ensemble un tableau analytique de la situation pandémique et politique.

La tâche n’est pas facile, mais nous essayons de faire de notre mieux, en respectant la temporalité qui est celle de la revue : celle du recul et de la réflexion, plutôt que celle de la réaction et de la polémique. Aussi, n’hésitez pas à nous suggérer des textes qui pourraient contribuer à ce travail lent et patient de description et d’éclairage du présent.

Bonnes lectures dans les méandres !

Le collectif de rédaction de Terrestres


Depuis l’été 2021, nous avons vu, sidéré·es, se succéder la mise en place d’un passe sanitaire puis d’un passe vaccinal, jusqu’à sa suspension en mars 2022. Durant neuf mois, les allées et venues quotidiennes de la population française se sont pliées à un dispositif de contrôle reposant sur le « Quick Response Code ». Si ce dernier est désormais levé, il reste en vigueur aux frontières, dans les établissements de santé, les maisons de retraite, et les institutions pour personnes handicapées. Surtout, rien ne dit qu’il sera définitivement suspendu. Bien au contraire. Il y a fort à parier que cette technologie numérique puisse être réactivée à la moindre « flambée épidémique », ainsi que l’a annoncé Emmanuel Macron début avril 20222Thibault Nadal, « Présidentielle 2022 : Macron ne s’interdit “pas d’avoir recours au pass vaccinal” en cas de déprogrammation d’opérations », RTL, 8 avril 2022., tandis que dans un avenir proche, il n’est pas absurde de penser que d’autres applications pourraient voir le jour – à l’instar de ce qui se pratique déjà en Chine avec le « crédit social » instauré à l’aide de l’intelligence artificielle3Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical, L’Échappée, 2018..

C’est dire combien il est crucial de revenir sur le passe vaccinal et la société qu’il érige, en pointant les raisons de s’y opposer : imposition dissimulée, discrimination, surveillance, occultation des véritables causes de la crise, solutions technologiques accélérant la catastrophe environnementale et injonctions permanentes à l’adaptation. Paradoxalement, la contestation n’a pas pris d’ampleur, se faisant même abondamment caricaturer. Elle a été délaissée par les partis de gauche et les organisations syndicales, hormis quelques exceptions. D’ailleurs, afin de lever tout malentendu, précisons d’emblée que nous mesurons bien la dangerosité du Covid-19, en particulier pour les personnes âgées et/ou présentant une santé fragile. Ce virus ne saurait être comparée ni à une « grippette » ni à la peste. Nous n’avons également aucune objection de principe contre la vaccination en général.

Le droit bafoué de disposer de nos corps

Sous couvert d’incitation – d’un « coup de pouce » comme l’ont euphémisé les médias – le passe incarne une obligation vaccinale qui ne dit pas son nom, ainsi que l’ont admis certain·es responsables politiques. De fait, de nombreuses personnes ont « choisi » de se faire vacciner « pour avoir la paix », sans approuver une telle mesure. Faire passer la vaccination rapide et massive des Français·es pour une adhésion à la politique sanitaire fut une grossière malhonnêteté du pouvoir, relayée par la plupart des médias. D’autant que les travailleur·euses au contact du public durent céder à un chantage à l’emploi rendant bien difficile toute résistance, comme en témoignent les mobilisations isolées des personnels de la santé ou de la culture – telles les infirmières de Guadeloupe ou les bibliothécaires de Grenoble. Les tensions secouèrent aussi les familles, où l’obtention d’un passe pour les adolescent·es fut le prix à payer pour leur éviter une année de collège et de lycée en dents de scie, et ne pas leur fermer les portes de leur vie sociale.

Dès lors, les cas de conscience autour de la vaccination des jeunes dépassèrent de loin les seules raisons sanitaires. Pour combien d’entre eux fut-elle vécue sur le mode de la soumission ou de la résignation aux injonctions gouvernementales ? N’est-ce pas là le comble de la désappropriation de notre santé, que d’obliger l’ensemble de la population, fût-ce de manière déguisée, à se faire vacciner ou à faire vacciner ses enfants alors qu’elle n’y consent pas4Barbara Stiegler, « Le « pass » viole les principes fondamentaux de notre République », Libération¸ 10 janvier 2022, p. 20-21. ? La première raison politique de s’opposer au passe est donc qu’il constitue une véritable entorse au droit de disposer de son corps, comme le rappellent plusieurs textes fondamentaux5Voir la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que la Convention d’Oviedo du 4 avril 1997..

Loin d’une critique libérale de cette gestion sanitaire, nous soutenons qu’une critique émancipatrice du passe doit prendre en compte le droit inaliénable à l’intégrité physique. Nous affirmons que combat politique collectif et garantie des libertés individuelles doivent s’articuler. Que dirait-on d’un État qui prive ses membres de leurs libertés individuelles au prétexte d’un intérêt général qui ne rimerait pas avec les intérêts de tout un chacun ? La loi de 1902 autorise certes l’obligation vaccinale à toute la population en fonction d’un certain nombre de critères – notamment la gravité de la maladie et l’efficacité du vaccin. Mais cela paraît fort discutable dans le cas du Covid-19 puisque ce dernier s’est montré indéniablement dangereux pour des catégories de populations bien précises. Que dire en outre de mesures choquantes prises en Grèce, en Italie et au Québec, pénalisant financièrement les non-vaccinés, et les contraignant au confinement comme en Autriche ? Sans compter qu’en France, l’idée de rendre payant leur accès aux soins fut proposéepar le directeur de l’AP-HP, provoquant un tollé.

Quel que soit le degré d’absurdité ou de coercition que ces mesures ont pu nous faire ressentir au quotidien, il n’en reste pas moins que le pouvoir a pu compter, des mois durant, sur notre capacité collective à jouer le jeu. En dépit des résistances mentionnées précédemment – localisées mais qui n’en sont pas moins à saluer –, nous avons obéi, en portant le masque en extérieur, en ne buvant plus le café accoudé au comptoir et, en déclinant notre identité aux quidams à chaque présentation de notre passe vaccinal. C’est dire combien fut grande notre sidération collective et combien la démocratie autour des enjeux de santé publique fut mise à mal6Sébastien Claeys et al., « Débat : quelles leçons de démocratie tirer de la pandémie ? », The Conversation.com, 18 juin 2020..

Crédit : Diane de Bournazel

Une technologie discriminatoire inédite

Du jour au lendemain, l’accès à de nombreux espaces publics s’est réduit à des systèmes immunitaires conformes, à des taux d’anticorps et des doses de vaccination validés. Ce passeport intérieur confronte les individus à la rupture du secret médical, en abolissant la séparation fondamentale en démocratie entre espace privé et public. Il produit une nouvelle normalité fondée sur le tri des personnes selon leur situation de santé.

Le laisser-passer est bien une technologie ségrégative au sens où, comme l’indique l’article 225-1 du code pénal, « constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement […] de leur état de santé ». Cet article adopté dans le contexte d’épidémie de SIDA en 1990 avait notamment pour but de ne pas produire une délation généralisée7Clément Schouler, « Chap. 32 : Le laisser-passer sanitaire, un dispositif discriminatoire au sens de la loi » in Laurent Mucchielli (Dir.), La doxa du Covid. Tome 2 : enquête sur la gestion politico-sanitaire de la crise, Éditions Éolienne, 2022.. Alors que cette maladie avait en grande partie remis en question le paternalisme médical, le Covid le réhabilite. Au nom de la sacro-sainte défense de la Santé, un autoritarisme discriminatoire se déploie, au mépris de l’autonomie et de l’égalité des citoyens.

Ainsi, en accordant des droits à certain·es, le passe vaccinal a confisqué à d’autres le remboursement des tests, la libre circulation dans les lieux clos, les voyages ou encore, dans certains cas, le droit à travailler. Ces dispositifs de ségrégation sans précédent étendent les inégalités en fonction du statut vaccinal, tout en accentuant celles déjà existantes. Que l’on pense par exemple aux infirmières, et aux autres travailleur·euses des services, les plus exposé·es à l’obligation vaccinale. Sans parler de l’absurdité même de cette dernière instaurée sur un territoire national quand des pans entiers de la population mondiale n’ont pas accès au vaccin, rendant un tel impératif injuste mais aussi inefficace en raison des perpétuelles re-contagions. D’autant que le passe ne saurait en soi constituer un moyen de protéger les personnes fragiles.

Dès lors, accepter ces dispositifs de contrôle contribue à banaliser les inégalités et l’arbitraire quotidiens. Une telle banalisation s’inscrit dans le prolongement de restrictions des libertés publiques qui ont été justifiées à plusieurs reprises ces dernières années par un « état d’urgence » s’installant dans la durée, à l’image de la lutte contre le terrorisme8Serge Slama, « Lutter avec le droit contre les dérives de l’état d’urgence sanitaire », Terrestres, 4 juin 2020..

L’efficacité sécuritaire au prix d’une surveillance généralisée

Le passe vaccinal instille au sein de la population de la confusion et de la sidération. Il incarne un pas de plus dans la société de surveillance, en étendant toujours plus le contrôle numérique de nos vies. Le passe conforte la tendance globale de nos sociétés à recourir aux technologies de surveillance9Cédric Biagini, L’emprise numérique. Commenter Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012. telles que la biométrie, la vidéosurveillance, les Big Data ou le QR-Code dans bien des domaines (circulation, logistique, consommation, élection, assurance, éducation, loisirs, et désormais santé).

Devant un tel emballement numérique, la posture « aquoiboniste » règne en maître. Elle objecte : « à quoi bon s’opposer au passe si nous sommes déjà surveillés tous les jours par nos téléphones, GPS et fournisseurs d’accès ? ». Si l’on suit ce raisonnement, alors, l’air et l’eau étant déjà largement souillés, « à quoi bon » vouloir encore préserver quelque chose ? Le passe contribue en outre à la fabrication d’un ennemi intérieur : les non-vaccinés qui refusent d’obtempérer. S’érige une société de la méfiance du voisin, de la surveillance des corps, de la délation des réfractaires, comme dans ce village du Tarn et Garonne où a été menée une véritable chasse aux citoyen·nes désobéissant·es10Célia Izoard, « Le passe vaccinal comme outil de contrôle politique », Reporterre, 12 février 2022. ou encore le maire de Nice réclamant une « tolérance zéro » à l’égard de non-vacciné·es en estimant qu’ils devraient être confiné·es et se voir retirer leur assurance chômage11Jade Toussay, « Pour Christian Estrosi, les non-vaccinés devraient être privés d’assurance chômage », HuffPost, 13 janvier 2022.. En invalidant tout débat sur la pertinence des mesures choisies, une société oppressante s’érige, commettant des dégâts sociaux, physiques et psychologiques qui viennent s’adjoindre à ceux du virus lui-même12Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique. Année zéro, Gallimard, 2022..

En définitive, le numérique représente une véritable voie de salut pour le pouvoir. En témoigne un récent rapport sénatorial admettant avec cynisme que « plus la menace sera grande, plus les sociétés seront prêtes à accepter des technologies intrusives, et des restrictions plus fortes à leurs libertés individuelles – et c’est logique13Véronique Guillotin et al., « Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective (1) sur les crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », n° 673, Paris, 3 juin 2021, p. 59. ». Le motif sanitaire a permis de justifier des mesures produisant de la division, de la docilité et de la peur.

Passe datant de 1611, permettant au détenteur de se déplacer librement, en dépit des quarantaines et d’autres restrictions mises en places en réponse à la peste. Source : Wikimedia.

Diviser pour mieux éluder les causes de la crise

Les discours officiels de ces derniers mois ont alimenté des tensions entre vacciné·es et non-vacciné·es, entre possesseur·es de passes et ceux qui s’en passent : le gouvernement ne serait responsable de rien, les non-vacciné·es coupables de tout, comme l’a laissé entendre Emmanuel Macron en confiant à un journal de façon offensante qu’il avait « très envie de les emmerder ». Ainsi, les fermetures de lits dans les hôpitaux sont passées sous silence, de même que les réductions continues d’effectifs, l’introduction d’outils de gestion comme la tarification à l’activité, et l’épuisement professionnel des soignant·es14Nicolas Belorgey, L’hôpital sous pression. Enquête sur le nouveau management public, La Découverte, 2010..

En opposant les individus entre eux, les dirigeant·es politiques détournent le projecteur des causes réelles de la situation, à commencer par la destruction programmée du système de santé publique. Dénoncée depuis plusieurs décennies, elle fut l’objet de mobilisations et de luttes bien avant la crise du Covid. Et s’il est avéré que la vaccination a permis de réduire substantiellement les cas les plus graves, elle n’a pas empêché la diffusion du virus, chez les vacciné·es et les non-vacciné·es, comme l’a montré l’explosion du variant Omicron l’hiver dernier, ainsi que la permanence des contagions15Günter Kampf, « The epidemiological relevance of the COVID-19-vaccinated population is increasing », The Lancet Regional Health Europe, vol. 11, Décembre 2021. et des hospitalisations16D’après les données du ministère de la Santé (DRESS), l’admission des personnes vaccinées en soins critiques n’a eu de cesse entre fin janvier et fin avril 2022 : sur 10 admis dans ces services, 8 étaient vaccinés..

Si bien que l’horizon de l’immunité collective par le biais de la vaccination apparaît de plus en plus comme une chimère17David Larousserie et al., « L’immunité collective, un objectif contrarié par le variant delta », Le Monde, 23 aout 2021.. Pour autant, le pouvoir conçoit encore et toujours le vaccin comme la panacée pour endiguer la pandémie. Bref, le passe est résolument le faux-nez pratique de l’instauration « tout-en-douceur » d’une société de flicage généralisé via les nouvelles technologies.

Des solutions technologiques au désastre écologique

Cette politique sanitaire n’est qu’un nouvel épisode d’une confiance aveugle accordée aux solutions technologiques. Celles-ci vont de l’application « Tous anti-Covid » aux vaccins, en passant par la déferlante quotidienne de données anxiogènes. Depuis le début de la crise en mars 2020, le « solutionnisme technologique18Evgeny Morozov, Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, Fyp éditions, 2014. » repose sur la croyance profonde en une technologie sauveuse de l’humanité. En adoptant une vision court-termiste, ce sont les racines de l’épidémie qui sont occultées.

Or, qu’il provienne d’un laboratoire ou d’une zoonose, ce virus est le produit d’un monde qui s’artificialise, en cherchant à maîtriser toujours plus le vivant, en s’urbanisant ou en défrichant tous les milieux de vie19Andreas Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, La Fabrique, 2020.. À une époque où progresse la prise de conscience des destructions massives de l’environnement par une activité humaine débridée, comment des gouvernements peuvent-ils encore faire le choix de dispositifs de contrôle s’appuyant largement sur des technologies (smartphones, tablettes numériques) dont on sait de plus en plus qu’elles sont hautement polluantes et énergivores20Fabrice Flipo, La numérisation du monde, un désastre écologique, L’Échappée, 2021. ? Les solutions technologiques prônées par les « pro-passes » ne font qu’alimenter cette artificialisation. Plus il y a de gadgets numériques, plus le coût écologique de ce monde virtuel devient élevé.

S’adapter à un monde invivable

Les autorités font preuve d’arrogance en pensant éradiquer ce virus par des solutions de courts termes tout en approuvant le système qui le produit. Elles ne cessent de légitimer une économie accélérant à marche forcée la croissance des flux de toute sorte et la standardisation du vivant21Céline Lafontaine, Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant, Seuil, 2021.. Le pouvoir instaure de manière permanente les principes de « mise en péril » et d’ « état d’urgence ». Sa gestion de la crise sanitaire constitue alors un symbole des politiques contemporaines en matière de traitement des catastrophes environnementales : trouver des solutions techniques permettant de rendre les changements supportables sans interroger leurs fondements. Dans des sociétés extrêmement vulnérables, on appelle à la « résilience » tout en déniant les origines de cette fragilité22Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021..

Le « monde d’après » envisagé dans les premiers temps de l’épidémie se transforme en une course effrénée pour conserver nos modes de vie dans leurs aspects les plus injustes et dévastateurs du point de vue écologique. La réponse technologique prétendant freiner la propagation d’un virus revient en fait à exposer les populations à des menaces durables en matière de santé, de qualité de vie et d’accès à des ressources saines, dans la plus grande inégalité de classes et de pays. « Il faut s’adapter », tel est le crédo plutôt que d’agir à la racine des problèmes actuels23Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.. Le déni des causes – économiques, politiques, technologiques, scientifiques – du virus revient à faire accepter ce monde dangereux et écologiquement dégradé comme seul horizon possible.

Crédit : Diane de Bournazel

Discréditer pour ne pas débattre

Un vent puissant disqualifie toute critique de la politique sanitaire en l’assimilant au complotisme, à l’extrême droite ou au charlatanisme, comme en témoignent les réactions hostiles que suscitèrent certaines prises de positions au sein même de la communauté scientifique24Nicolas Berrod, « Martin Blachier et Gérald Kierzek, ces influents  médecins ‘’rassuristes’’ qui divisent », Le Parisien, 21 janvier 2022 ; Philippe Corcuff et Philippe Marlière, « Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées », L’Obs, 11 septembre 2021 ; Gérald Bronner et al., « La sociologie ne consiste pas à manipuler des données pour étayer une position idéologique », Le Monde, 20 aout 2021.. Certes, les positions à l’égard du passe vaccinal sont éclatées, empêchant d’identifier une ligne de fracture politique claire entre ceux-qui-ne-voient-pas-le-problème et ceux qui s’opposent. Qu’à cela ne tienne, les opposants se sont vus violemment salis.

Ce genre de discrédit n’est pas sans rappeler celui subi par les contestataires des nouvelles technologies ou de la croissance25François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.. Les sarcasmes consistent alors à les qualifier de « romantiques » ou de « technophobes » désirant « revenir à la lampe à huile »26Le Monde avec AFP, « Emmanuel Macron défend « le tournant de la 5G » face au « retour à la lampe à huile » », Le Monde, 14 septembre 2020.. Les contestataires du passe ont été quant à eux assimilés à des « égoïstes »27Source AFP, « Bormes-les-Mimosas : Emmanuel Macron fustige « la liberté égoïste » », Le Point, 18 aout 2021., des « irresponsables »28Barthélémy Philippe, « “Coup de Trafalgar”, “amicale de l’irresponsabilité”… le gouvernement fustige le comportement de l’opposition sur le pass vaccinal », Capital, 4 janvier 2022. ou des « obscurantistes »29Philippe Corcuff et Philippe Marlière dans l’article cité plus haut parle « ‘’du côté obscur de la force’’ des manifestations anti-pass ». sans distinction aucune, et sans s’enquérir des raisons précises de leur mobilisation. De fait, ne pas participer à un mouvement par crainte qu’il soit investi par des forces d’extrême-droite conduit à leur laisser la place.

Par ailleurs, de quel côté se situe l’individualisme lorsque certain·es se ruent dans les centres de vaccination dans le but assumé de continuer à travailler et à consommer comme avant, et ce malgré toutes les belles prises de conscience écologique et politique lors des confinements successifs ? Celles et ceux qui critiquent le passe refusent de céder à la culpabilisation individuelle exercée par la pression vaccinale, dénonçant combien ce qui se produit depuis la survenue de l’épidémie relève de responsabilités politiques et économiques.

Les mobilisations sont aussi l’occasion de recréer du collectif dans le but de résister à la stigmatisation des anti-passes et des non-vacciné·es, par leurs collègues, leur famille ou leurs ami·es, et de produire ensemble un contre-discours partagé. Le fait que le mouvement ait attiré des personnes de tout bord politique ne peut constituer un argument pour ne pas le rejoindre et tenter de lui donner la tonalité émancipatrice que l’on souhaite voir advenir. C’est le cas dans bien des mouvements, comme celui des gilets jaunes pour n’en citer qu’un récent.

Silence et complaisance à gauche

Que la doxa médiatique et politique caricature un mouvement social n’est pas étonnant, mais que dire des « intellectuel·les » qui se réclament de gauche, trop souvent silencieux·ses, voire auteur·es de condamnations violentes ? Nous pensons ici à nombre de représentant·es de partis et de syndicats de gauche sociale-démocrate, voire radicale, d’universitaires, de journalistes et autres éditorialistes30Citons le collectif Cabrioles qui évacue les critiques non-fascistes de la gestion de la pandémie (https://www.jefklak.org/face-a-la-pandemie-le-camp-des-luttes-doit-sortir-du-deni/) ou bien le livre de Valérie Gérard, Tracer les lignes : sur les mobilisations contre le pass sanitaire, MF, 2021. Mentionnons encore la prise de position atterrante de l’économiste atterré Thomas Porcher qui, lors d’une émission radiophonique populaire, appelait « à rendre la vie difficile » « aux abrutis de plus de 50 ans qui ne veulent pas se faire vacciner ».. Pourtant, nous aurions été en droit d’attendre des forces de gauche de participer activement aux mobilisations anti-passe31Après des mois de silence, une partie de la gauche a pris fait et cause pour le mouvement anti-passe, comme par exemple certain·es représentant·es de la France Insoumise. plutôt que de les discréditer et de laisser le monopole de la rue à l’extrême droite.

Lorsque nous défilons contre la Loi Travail ou contre la « réforme des retraites », nous demandons-nous ce que votent nos voisin·es de cortège ou le fond de leur pensée sur telle ou telle question de société ? Nous serions peut-être surpris·e. De la même façon, les militant·es et sympathisant·es de gauche qui ont voté Macron en 2017 sont-ils réductibles à des électeur·ices de LREM ? C’est encore et toujours la ficelle de l’amalgame qui est employée pour disqualifier n’importe quel mouvement social. Qu’on se rappelle la révolte des banlieues en 2005 réduite à l’action de « casseurs ».

Le discrédit jeté sur le mouvement anti-passe est plus volontiers le reflet d’un sentiment d’impuissance, de résignation, voire d’une adhésion pas toujours assumée à ces mesures discriminatoires et au « solutionnisme technologique ». Sur ce dernier point, nous retrouvons l’idéal rêvé par le socialisme comme l’alertait Georges Orwell dans les années 1930, celui d’un monde libéré au prix d’une aliénation accrue à la technique32Georges Orwell, Le quai de Wigan, Ivréa, 1995 [1937]..

Agir à la racine

Les enjeux de santé publique ne justifient pas d’adhérer à toutes les restrictions de libertés et à toutes les innovations techniques. En aucun cas, il n’est légitime d’opposer santé publique et libertés individuelles. D’autant plus que depuis Ivan Illich, nous savons que de nombreuses maladies, dites iatrogènes, sont causées par les progrès de la médecine33Ivan Illich, Némésis médicale. L’expropriation de la santé, Fayard, 2003 [1975]. : en s’industrialisant et en devenant hétéronome, la médecine moderne créé de nouvelles pathologies tout en cherchant à guérir. Face au Covid, une autre « politique sanitaire » aurait été possible, prenant en compte le bien-être global de chaque individu, et non pas de manière standardisée et indifférenciée, ni sous l’autorité exclusive d’experts murés dans leur spécialité.

Ainsi, en suivant les recommandations du rédacteur en chef du Lancet, il serait pertinent de substituer le terme de « pandémie » par celui de « syndémie ». Ce dernier permet en effet de rendre compte des interactions biologiques, sociales et environnementales à l’origine des conséquences spécifiques du virus34Richard Horton, « Offline : COVID-19 is not a pandemic », The Lancet, vol. 396, n°10255, 26 septembre 2020, p. 874.. Autrement dit, la focalisation à outrance sur les taux de contagiosité ou d’incidence apparaît inappropriée pour une maladie qui frappe différemment les individus selon leur état de santé. Une critique sensée de la gestion de cette crise implique des mesures à la hauteur du phénomène que l’on veut combattre.

Or, chasser un lièvre avec un bazooka est loin d’être adapté et entraîne des conséquences au-delà même de la cible. En ce sens, nous pourrions défendre des mesures proportionnées à la gravité du virus au regard des populations pour qui le Covid est particulièrement pathogène, tout en étant attentif·ves à leurs propres effets. Par exemple, une politique vaccinale ciblée et volontaire serait raisonnable au regard de la démographie des décès et des formes graves dues au Covid. De même qu’il est bienvenu de ventiler systématiquement tous les espaces de rassemblement, et de s’interroger sur les causes des classes bondées ou des services hospitaliers saturés, aux espaces trop exigus.

En outre, il nous semble que les conséquences physiques et psychologiques du port du masque sont trop peu mises en discussion. Enfin, les causes sociales des comorbidités des patients du Covid ne sont jamais questionnées en tant que telles. Ainsi, en quoi nos modes de vie conduisent à produire des états de santé si vulnérables35Célia Izoard, « Cancer : l’art de ne pas regarder une épidémie », Terrestres, 1er juillet 2020. ? Est-il indispensable que nos pratiques alimentaires nécessitent un élevage intensif susceptibles de contribuer à l’apparition de virus comme le Covid36Rob Wallace et al., « Le Covid-19 et les circuits du capital », trad. par Aurélien Gabriel Cohen, Terrestres, 30 avril 2020. ? Autant de questions que nos gouvernant·es ne se posent pas, préférant contraindre les corps et museler les esprits.

 Fabrice Colomb, Gaëtan Flocco, Mélanie Guyonvarch, Jérémie Moualek, Sébastien Petit, enseignant·es-chercheur·euses en sociologie à l’Université d’Évry Paris-Saclay – 21.06.2022

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Notes
1 Isabelle Stengers, L’invention des sciences modernes, 1993, Flammarion, p. 26
2 Thibault Nadal, « Présidentielle 2022 : Macron ne s’interdit “pas d’avoir recours au pass vaccinal” en cas de déprogrammation d’opérations », RTL, 8 avril 2022.
3 Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical, L’Échappée, 2018.
4 Barbara Stiegler, « Le « pass » viole les principes fondamentaux de notre République », Libération¸ 10 janvier 2022, p. 20-21.
5 Voir la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que la Convention d’Oviedo du 4 avril 1997.
6 Sébastien Claeys et al., « Débat : quelles leçons de démocratie tirer de la pandémie ? », The Conversation.com, 18 juin 2020.
7 Clément Schouler, « Chap. 32 : Le laisser-passer sanitaire, un dispositif discriminatoire au sens de la loi » in Laurent Mucchielli (Dir.), La doxa du Covid. Tome 2 : enquête sur la gestion politico-sanitaire de la crise, Éditions Éolienne, 2022.
8 Serge Slama, « Lutter avec le droit contre les dérives de l’état d’urgence sanitaire », Terrestres, 4 juin 2020.
9 Cédric Biagini, L’emprise numérique. Commenter Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012.
10 Célia Izoard, « Le passe vaccinal comme outil de contrôle politique », Reporterre, 12 février 2022.
11 Jade Toussay, « Pour Christian Estrosi, les non-vaccinés devraient être privés d’assurance chômage », HuffPost, 13 janvier 2022.
12 Barbara Stiegler et François Alla, Santé publique. Année zéro, Gallimard, 2022.
13 Véronique Guillotin et al., « Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective (1) sur les crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », n° 673, Paris, 3 juin 2021, p. 59.
14 Nicolas Belorgey, L’hôpital sous pression. Enquête sur le nouveau management public, La Découverte, 2010.
15 Günter Kampf, « The epidemiological relevance of the COVID-19-vaccinated population is increasing », The Lancet Regional Health Europe, vol. 11, Décembre 2021.
16 D’après les données du ministère de la Santé (DRESS), l’admission des personnes vaccinées en soins critiques n’a eu de cesse entre fin janvier et fin avril 2022 : sur 10 admis dans ces services, 8 étaient vaccinés.
17 David Larousserie et al., « L’immunité collective, un objectif contrarié par le variant delta », Le Monde, 23 aout 2021.
18 Evgeny Morozov, Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, Fyp éditions, 2014.
19 Andreas Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, La Fabrique, 2020.
20 Fabrice Flipo, La numérisation du monde, un désastre écologique, L’Échappée, 2021.
21 Céline Lafontaine, Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant, Seuil, 2021.
22 Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021.
23 Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.
24 Nicolas Berrod, « Martin Blachier et Gérald Kierzek, ces influents  médecins ‘’rassuristes’’ qui divisent », Le Parisien, 21 janvier 2022 ; Philippe Corcuff et Philippe Marlière, « Les gauches se perdent dans le confusionnisme des mots et des idées », L’Obs, 11 septembre 2021 ; Gérald Bronner et al., « La sociologie ne consiste pas à manipuler des données pour étayer une position idéologique », Le Monde, 20 aout 2021.
25 François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.
26 Le Monde avec AFP, « Emmanuel Macron défend « le tournant de la 5G » face au « retour à la lampe à huile » », Le Monde, 14 septembre 2020.
27 Source AFP, « Bormes-les-Mimosas : Emmanuel Macron fustige « la liberté égoïste » », Le Point, 18 aout 2021.
28 Barthélémy Philippe, « “Coup de Trafalgar”, “amicale de l’irresponsabilité”… le gouvernement fustige le comportement de l’opposition sur le pass vaccinal », Capital, 4 janvier 2022.
29 Philippe Corcuff et Philippe Marlière dans l’article cité plus haut parle « ‘’du côté obscur de la force’’ des manifestations anti-pass ».
30 Citons le collectif Cabrioles qui évacue les critiques non-fascistes de la gestion de la pandémie (https://www.jefklak.org/face-a-la-pandemie-le-camp-des-luttes-doit-sortir-du-deni/) ou bien le livre de Valérie Gérard, Tracer les lignes : sur les mobilisations contre le pass sanitaire, MF, 2021. Mentionnons encore la prise de position atterrante de l’économiste atterré Thomas Porcher qui, lors d’une émission radiophonique populaire, appelait « à rendre la vie difficile » « aux abrutis de plus de 50 ans qui ne veulent pas se faire vacciner ».
31 Après des mois de silence, une partie de la gauche a pris fait et cause pour le mouvement anti-passe, comme par exemple certain·es représentant·es de la France Insoumise.
32 Georges Orwell, Le quai de Wigan, Ivréa, 1995 [1937].
33 Ivan Illich, Némésis médicale. L’expropriation de la santé, Fayard, 2003 [1975].
34 Richard Horton, « Offline : COVID-19 is not a pandemic », The Lancet, vol. 396, n°10255, 26 septembre 2020, p. 874.
35 Célia Izoard, « Cancer : l’art de ne pas regarder une épidémie », Terrestres, 1er juillet 2020.
36 Rob Wallace et al., « Le Covid-19 et les circuits du capital », trad. par Aurélien Gabriel Cohen, Terrestres, 30 avril 2020.

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25.07.2022 à 17:33

Les impacts écologiques de la 5G

Atécopol

Sous la contrainte matérielle et feignant de maîtriser un processus qui leur échappe, le grand patronat et le sommet de l’État en appellent à la sobriété. Plutôt que cette énième tentative de greenwashing qui signe leur impuissance, il serait temps de passer aux travaux pratiques. La 5G, dont la critique est renvoyée par Macron dans le camp infamant des Amish, devrait figurer aux priorités des innovations à abandonner.

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Texte intégral (8706 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

Extrait de Débrancher la 5G ? Enquête sur une technologie imposée (Écosociété, 2022) du collectif Atécopol, sous la direction de Jean-Michel Hupé.

En France, l’astrophysicien et écologiste Aurélien Barrau a sans doute été l’un des premiers à alerter avec efficacité la population quant aux impacts écologiques de la 5G, dans un post publié sur sa page Facebook le 10 mars 2019, intitulé « la 5G tue »1Alexis Leclerq, « L’astrophysicien Aurélien Barrau tire la sonnette d’alarme : “La 5G tue.” », PositivR, 11 mars 2019.. Selon lui, la 5G tue « en tant que création artificielle d’un besoin arbitraire aux conséquences dévastatrices ». Le 9 janvier 2020, ce message gagnait en autorité dans un article du Monde2Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici, « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020. publié par Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici, auteurs pour le think tank The Shift Project d’un dossier de référence sur l’impact écologique du numérique3Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT. Pour une sobriété numérique », The Shift Project, 4 octobre 2018, https://theshiftproject.org/article/pour- une-sobriete-numerique-rapport-shift. En juin 2020, dans son rapport final, la Convention citoyenne pour le climat estimait que le passage à la 5G allait générer une augmentation de la « consommation d’énergie carbonée », « sans réelle utilité », et appelait par conséquence à un moratoire sur son développement, en attendant des résultats sur l’évaluation de son impact sur le climat4https://propositions.conventioncitoyennepourleclimat.fr/le-rapport- final. Cette évaluation, faite à la demande du Sénat, a été rendue publique en décembre 2020 par le Haut Conseil pour le Climat. Elle confirme officielle- ment que le développement de la 5G augmentera l’impact carbone du numérique5Haut Conseil pour le Climat, « Maîtriser l’impact carbone de la 5G », décembre 2020, www.hautconseilclimat.fr/publications/maitriser- limpact-carbone-de-la-5g.

Les gains d’efficacité énergétique mis en avant par celles et ceux qui défendent la 5G (permettant en principe une réduction de l’impact carbone) n’auront en fait que peu d’in- fluence sur le bilan global, tant le développement de la 5G s’inscrit dans un projet de croissance économique. Il repose sur la création de nouveaux usages et de nouveaux marchés qui vont accroître la demande énergétique globale, et donc l’impact carbone. Ceci est détaillé dans plusieurs analyses du bilan écologique de la 5G6Fabrice Flipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020 ; Gauthier Roussilhe, « La controverse de la 5G », op. cit. ; Frédéric Bordage, « 5G : quels seront les impacts environnementaux ? », Green IT, 13 juillet 2020, www.greenit.fr/2020/07/13/5g-quels-seront-les-impacts- environnementaux. Nous allons en résumer les points principaux pour souligner que son déploiement entre en conflit direct avec les engagements des gouvernements européens, depuis la signature de l’accord de Paris.

Le consensus international établi par les Nations unies en 2015, et qui doit orienter la politique économique française, fixe en effet pour l’Europe un objectif de diminution de 40% des émissions territoriales de CO2 en 2030 (par rapport aux émissions de 1990) et la neutralité carbone en 2050, afin de tenter de contenir le réchauffement climatique en dessous de 2 °C. Le 21 avril 2021, un accord informel entre les États membres de l’Union européenne a acté la révision de cet objectif à 55 % de diminution des émissions de CO2 pour 2030. Le pacte de Glasgow, en novembre 2021, a réaffirmé l’objectif de neutralité carbone pour 2050 et reprécisé l’objectif pour 2030 : une diminution de 45% des émissions globales de CO2 par rapport à 2010. De tels objectifs ne sont atteignables que si tous les secteurs économiques diminuent concomitamment leur impact carbone. Le numérique était déjà responsable en 2019 d’environ 3,8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et de 4,2 % de la consommation d’énergie primaire7Frédéric Bordage, « Empreinte environnementale du numérique mondial », GreenIT.fr, septembre 2019.. Or ce secteur a une croissance annuelle de 9 % en énergie et de 8 % en gaz à effet de serre, ce qui correspond à un doublement respectivement tous les 8 et 9 ans8Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit.. L’analyse du cycle de vie montre que près des deux tiers des émissions sont produits lors de la fabrication des appareils numériques9Frédéric Bordage, « Empreinte… », op. cit.. Dans ce contexte, l’accélération de la numérisation favorisée par la 5G, avec son nécessaire changement de matériel, n’est pas compatible avec l’accord de Paris. La Commission européenne10Fabrice Flipo, « Le numérique, cet impensé du pacte vert européen », The Conversation, 30 juillet 2020. parie pourtant sur le recours au numérique pour « optimiser » l’efficacité des activités et ainsi réduire la consommation énergétique globale. Nous allons voir pourquoi un tel pari ne paraît pas viable.

Une technologie permettant des gains d’efficacité ?

La contribution de la 5G à l’optimisation peut se faire de façon directe et indirecte. De façon directe, la 5G permet une meilleure efficacité énergétique pour le transfert d’informations entre les antennes et les téléphones. En effet, les antennes émettrices 5G communiquent ponctuellement avec chaque téléphone par un signal directionnel, ce qui utilise moins d’énergie que de diffuser du signal en permanence et dans toutes les directions. De façon indirecte, la 5G permet le développement à grande échelle d’objets connectés, supports des solutions « smart » (intelligentes) optimisant la gestion des systèmes complexes comme les espaces urbains, les transports ou l’énergie. Ce n’est évidemment pas la première fois que la numérisation permet des gains d’efficacité énergétique. Force est pourtant de constater que cela n’a pas empêché la croissance vertigineuse de la consommation énergétique mondiale, y compris par habitant·e – bien au contraire. Comme on va le voir pour la 5G, la croissance numérique et celle de la consommation d’énergie sont en fait structurellement liées.

Premier élément à considérer : l’augmentation d’efficacité du transfert de l’information permettrait qu’antennes et téléphones consomment moins d’énergie. Cette économie est en fait négligeable quand on considère le bilan énergétique global de la téléphonie mobile. Lorsqu’on utilise son téléphone pour aller sur Internet, la dépense énergétique comprend également la mise en jeu du réseau pour aller chercher l’information et la mobilisation des centres de données où est stockée cette information. Par ailleurs, l’économie énergétique, même négligeable, n’aura lieu que si la quantité de requêtes sur Internet n’augmente pas, ce qui est peu probable. La capacité à obtenir plus rapidement des données plus volumineuses encouragera en effet la multiplication des téléchargements et l’augmentation du poids des informations (les sites lanceront automatiquement des vidéos au format 4k plutôt que 480p). C’est même la raison d’être de la 5G que de permettre au consommateur et à la consommatrice de télécharger des films plus rapidement et avec une meilleure résolution, et par exemple d’utiliser son téléphone plutôt que la fibre, bien plus économe en consommation énergétique11Lors d’un débat en ligne organisé par la fondation Dauphine le 11 mars 2021, le directeur des affaires réglementaires d’Orange, Philippe Béguin, a ainsi déclaré que l’efficacité énergétique de la fibre était plus de 10 fois supérieure à celle par mobile : www.fondation-dauphine.fr/ agenda/2020/12/5g-developpement-des-usages-incitations-a-investir. Même si le passage à la 5G était accompagné de mesures réglementaires obligeant à la consommation responsable des données, ce qui reste pour l’heure très improbable12Lors d’un débat le 12 mai 2021 sur le média Brut, le secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, Cédric O, a ainsi écarté la proposition d’un « plafond de consommation numérique en rappelant que sa mise en œuvre serait probablement liberticide ». Yannick Meneceur, « Débat sur Brut : le numérique, un progrès qui nous rend vraiment plus heureux ? », 16 mai 2021, https://lestempselectriques.net/index.php/2021/05/16, il nécessiterait de renouveler les infrastructures de réception et d’émission, c’est-à-dire les portables et les antennes relais. Il s’agit de millions de nouvelles antennes à installer en France du fait d’un réseau d’antennes plus fin que pour la 4G (requis pour les fréquences élevées), ainsi que de la concurrence entre opérateurs, qui les oblige à développer chacun leur propre réseau d’antennes (même si des mutualisations sont possibles). En ce qui concerne les téléphones portables, l’analyse en cycle de vie montre que de leur utilisation ou de leur production, c’est cette dernière qui a, de loin, l’impact carbone le plus important : plus de 80%, rapporté sur toute leur durée de vie13Johan Lhotellier et al., « Modélisation et évaluation du poids carbone de produits de consommation et biens d’équipements », ADEME, septembre 2018, www.ademe.fr/modelisation-evaluation-poids- carbone-produits-consommation-biens-dequipement, Voir la figure 5.2, p. 59.. La raison principale tient à la faible durée d’utilisation des téléphones, autour de 2 ans, alors qu’on estime que le temps d’usage nécessaire à « son amortissement écologique minimum se situerait plutôt aux alentours de 25 ans14Gauthier Roussilhe, « Smartphones 4G/5G : comment évaluer la situation ? », blog d’Alternatives économiques, 22 septembre 2020, https://blogs.alternatives-economiques.fr/hop/2020/09/22/ smartphones-4g5g-comment-evaluer-la-situation ». Le passage à la 5G s’inscrit donc dans la logique de l’obsolescence, aussi bonne pour la croissance économique que désastreuse pour l’environnement.

Le deuxième élément à considérer est le déploiement possible des solutions « smart ». Il existe en effet certaines dépenses énergétiques qui pourraient, idéalement, être réduites grâce à des systèmes « intelligents ». Par exemple, un système intelligent pourrait contribuer à réduire les embouteillages et ainsi la consommation de carburant au kilomètre parcouru. En effet, si un système avait un accès en temps réel aux destinations de tous les véhicules, il pourrait calculer la répartition des itinéraires pour une fluidité maximale, et indiquer à chaque véhicule la trajectoire à emprunter, pour une consommation totale réduite. En ce qui concerne la consommation électrique, l’utilisation de plus en plus importante de sources d’énergie intermittentes (soleil et vent) rend la correspondance instantanée entre offre et demande électrique complexe. Actuellement, la production électrique, centralisée, s’adapte automatiquement à la demande globale en ayant recours à des modulations instantanées ou rapides de production (les barrages étant à ce titre les plus utiles), sans connaître l’origine des demandes. Dans un réseau intelligent ( « smart grid ») où serait connue la provenance de chaque demande particulière d’électricité et qui serait en capacité d’ajuster les demandes non urgentes, c’est la demande qui pourrait s’ajuster à la production, par exemple en retardant la mise en marche d’une machine à laver ou d’une recharge de batterie en fonction de la disponibilité en énergie renouvelable. Un tel système rendrait superflu le recours à des surcapacités de production et permettrait de généraliser l’utilisation des énergies renouvelables intermittentes15Des systèmes de régulation existent déjà pour les industriels ainsi que pour les particuliers qui le souhaitent : par exemple le module connecté « narco » proposé par le fournisseur d’énergie ekWateur: https://ekwateur.fr/offre-narco-effacement; À noter que ce système n’utilise pas la 5G..

Avec ces deux exemples, on voit donc que le déploiement de systèmes intelligents pourrait en effet contribuer à relever le défi de l’accord de Paris : la 5G aurait un rôle à jouer en permettant la communication généralisée entre tous les véhicules ou entre tous les appareils électriques et permettrait d’optimiser les consommations énergétiques. La 5G rend possible en effet un nombre très important de connexions simultanées et un flux très important et rapide de données. Un certain nombre de questions se pose néanmoins : quel serait le bilan en cycle de vie, en comparant les gains d’efficacité énergétique avec les coûts énergétiques de production des objets connectés ? Ce calcul semble difficile à faire avant d’avoir expérimenté l’efficacité des systèmes intelligents. À titre d’exemple, on peut s’interroger sur le bilan énergétique du remplacement en France de tous les compteurs, électriques et de gaz, par des compteurs connectés, alors que les compteurs remplacés avaient encore une très longue durée de vie. À ce jour, les compteurs électriques « Linky » ne créent pourtant aucune économie d’énergie16Il a pourtant été affirmé que Linky permettrait des économies de consommation électrique par les particuliers. Le seul argument est en fait la possibilité pour les particuliers de suivre leur consommation en temps réel (en se connectant sur Internet pour avoir accès aux informations générées localement par le compteur, ce qui, en soi, implique une dépense énergétique supplémentaire…). On a supposé que cela inciterait les particuliers à réduire leur consommation électrique, en supprimant des usages ne leur paraissant pas valoir le coût énergétique (par exemple en se chauffant moins)., mais accumulent seulement des données pour un usage potentiel futur par le gestionnaire du réseau électrique. La deuxième question à se poser concerne le lien avec la téléphonie mobile : s’il existe vraiment une rationalité à créer des systèmes intelligents basés sur des objets connectés, pourquoi cela requiert-il un nouveau standard de téléphonie ? Pourquoi créer une myriade d’objets connectés qui n’ont aucun rapport avec les solutions intelligentes ? En quoi les caméras de vidéosurveillance à reconnaissance faciale, premier marché de la 5G, participent-elles de l’efficacité énergétique ? On l’a expliqué dans le chapitre précédent, un des buts explicites de la 5G est de permettre d’inventer de nouveaux objets connectés, de nouveaux usages, dont le seul objectif est d’augmenter la consommation et de faire tourner la machine économique. On pourrait certes imaginer que la 5G ne soit réservée qu’à des usages réduisant l’émission de GES, et les arguments d’efficacité et de rationalité seraient alors recevables. Mais ce n’est absolument pas le cas.

De façon générale, l’argument d’efficacité, pourtant séduisant, n’est pas recevable tant que les règles de fonctionnement de notre société n’ont pas changé. On y observe en effet que les gains d’efficacité sont toujours compensés par ce que l’on nomme des « effets rebond », c’est-à-dire une augmentation induite plus importante que les dépenses économisées. On peut distinguer trois niveaux d’effets rebond17EcoInfo, Groupement de service du Centre national de la recherche scientifique, « Effets rebond du numérique », https://ecoinfo.cnrs.fr/ effets-rebond-du-numerique. Les effets rebond sont directs lorsque l’augmentation d’efficacité d’un processus entraîne un usage plus important de ce processus; ainsi, le téléchargement d’un film HD en quelques secondes sur un smartphone encouragera à télécharger davantage de vidéos, alors que les vidéos en ligne représentent déjà plus de la moitié du trafic d’Internet18Gauthier Roussilhe (op. cit.) indique que la vidéo représentait 60 % du trafic mobile en 2016 et était en augmentation (p. 7 ; données del’entreprise Cisco) ; les vidéos représentent par ailleurs 80 % du trafic Internet mondial (p. 19 ; voir Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit, p. 23). ; les publicités affichées automatiquement en profiteront pour être de plus en plus complexes; les bouchons évités inciteront les automobilistes à prendre leur voiture là où ils ou elles y renonçaient par peur des embouteillages, ou à profiter du temps gagné pour circuler davantage. Les effets rebond sont indirects lorsque le gain d’efficacité permet d’engager des activités supplémentaires ; par exemple, il s’agit bien d’utiliser les antennes 5G pour des nouveaux usages (objets connectés) entraînant des dépenses énergétiques supplémentaires. Les effets rebond sont structurels lorsqu’ils touchent l’ensemble de l’économie ; ils sont plus difficiles à prévoir en ce qui concerne la 5G, mais on peut déjà envisager que la possibilité d’un accès « à tout, partout, tout le temps, sans limitation » peut encourager à vivre encore plus loin de son lieu de travail ou de consommation, et donc à accentuer l’étalement urbain, dont le bilan écologique est désastreux. Ou bien, si l’ensemble du trafic routier était piloté de façon « intelligente », cela obligerait tout le monde à utiliser un véhicule connecté, ce qui forcerait à un renouvellement total du parc automobile. En combien de décennies la dépense énergétique première serait-elle compensée par l’usage du réseau « smart », alors que l’accord de Paris demande une réduction immédiate des émissions de GES ?

Le pari illusoire de la croissance verte

Tentons cependant de donner encore sa chance à l’utopie technologique. L’impact global du numérique doit en effet être pensé en lien avec les sources d’énergie utilisées pour produire l’électricité nécessaire à son usage. Est-il possible d’envisager qu’une décarbonation rapide des sources d’énergie électrique, comme prévu par l’accord de Paris, relativise l’importance des effets rebond énergétiques liés au numérique en général, comme promis par exemple par Apple19Communiqué de presse de Apple, « Apple s’engage à être 100 % neutre en carbone sur sa chaîne logistique et tous ses produits d’ici 2030 », 21 juillet 2020, www.apple.com/fr/newsroom/2020/07/apple- commits-to-be-100-percent-carbon-neutral-for-its-supply-chain-and- products-by-2030, consulté le 2 février 2021. ? Ce pari est celui de la « croissance verte », une croissance économique fondée sur des « énergies propres » qui serait donc décorrélée de l’usage des énergies fossiles. Un argument en faveur de la 5G serait de permettre une énergie « 100 % renouvelable » grâce, comme on l’a vu, aux smart grids. Et même si ceux-ci ne requièrent pas que tout le monde ait un téléphone 5G, on pourrait concevoir que l’implication massive des entreprises dans la 5G et l’Internet des objets permette des innovations plus rapides et nécessaires à des smart grids efficaces20À noter que ce scénario ne semble guère à l’ordre du jour en France, où l’énergie nucléaire hyper centralisée est toujours promue par les gouvernements.. Dans ce cas, on peut imaginer que l’ensemble des dépenses énergétiques supplémentaires qu’aura entraînées cette course au progrès et à l’innovation n’aura plus d’effet néfaste sur le climat.

Ce pari de la croissance verte, quoique séduisant, ne tient pas. En effet, les impasses auxquelles elle conduit ont fait l’objet d’analyses détaillées21François Briens, Timothée Parrique et Vincent Liegey, « L’objectif de croissance économique serait incompatible avec une sortie de la crise écologique », Le Monde, 29 novembre 2019 ; Timothée Parrique et al., « Decoupling debunked. Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability », European Environmental Bureau, 14 octobre 2019 ; Helmut Haberl et al., « A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part II : synthesizing the insights », Environmental Research Letters, vol. 15, no 6, 2020 ; Jason Hickel, « The Myth of America’s Green Growth », Foreign Policy, 18 juin 2020.. On se contentera ici de pointer trois obstacles sérieux à la réussite de ce pari : (1) Malgré la croissance des énergies dites renouvelables, on n’a jamais consommé autant d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) qu’en 2019. Chaque nouvelle source d’énergie s’ajoute aux précédentes sans les remplacer : l’histoire des énergies est une histoire d’addition et non de substitution22Jean-Baptiste Fressoz, « L’expression “transition énergétique” est source de confusion », Le Monde, 23 octobre 2018 ; Richard Yorka et Shannon Elizabeth Bell, « Energy transitions or additions ? Why a transition from fossil fuels requires more than the growth of renewable energy », Energy Research & Social Science, vol. 51, 2019, p. 40-43.. (2) Les énergies renouvelables sont loin d’être décarbonées, car elles nécessitent des ressources massives pour leur construction, notamment en béton et en acier, qui émettent du CO2 lors de leur fabrication, quelle que soit la source d’énergie utilisée23Séminaire d’écologie politique, « La transition dans un monde aux ressources finies », 1er mars 2019, https://atecopol.hypotheses.org/ seance-2-la-transition-dans-un-monde-aux-ressources-finies; Chris Bataille, « Low and zero emissions in the steel and cement industries », OECD, 2019, www.oecd.org/greengrowth/GGSD2019_Steel%20and%20 Cemement_Final.pdf. (3) Même si le cours de l’histoire changeait (grâce à une action politique volontariste ou à un basculement des investissements qui restent jusqu’à présent fidèles aux ressources fossiles), les questions d’énergie et de CO2 ne sont pas les seules questions écologiques. En effet, l’extraction de ressources minières (comme le cuivre, les « terres rares » ou même le sable) nécessaires à l’électrification24Robin McKie, « If you want to turn all the UK’s 31m cars into electric vehicles you would require about 12 % of the world’s entire copper output – just for Britain », dans « Child labour, toxic leaks : the price we could pay for a greener future », The Guardian, 3 janvier 2021. (y compris si on utilise l’hydrogène25Célia Izoard, « L’hydrogène, trop gourmand en énergie pour être écologique », Reporterre, 1er février 2021.), à la fabrication des appareils numériques et au déploiement des énergies renouvelables a des impacts directs sur la biodiversité, participant de la sixième extinction des espèces actuellement en cours. L’extraction minière nécessaire aux énergies renouvelables comme à tout le secteur du numérique, y compris la 5G26Atécopol, « Téléphonie. Boycottons la 5G ! », Libération, 1er mai 2021, a également des impacts dramatiques sur les populations ayant la malchance de vivre près des mines27Vijay Kolinjivadi et Ashish Kothari, « No Harm Here is Still Harm There : The Green New Deal and the Global South », Jamhoor, 20 mai 2020. : or, cuivre, cobalt et terres rares polluent les ressources en eau potable ; des femmes et des enfants travaillent dans des mines sans protection, avec des outils rudimentaires et pour un salaire de misère, parfois sous contrôle paramilitaire ou mafieux, ou dans des conditions d’esclavage moderne28Nous ne faisons qu’évoquer dans cet ouvrage ce sujet majeur et très grave qui mériterait un traitement approfondi. Quelques exemples de références, au Venezuela : « Niños venezolanos estarían haciendo trabajos forzados, según oposición », El Universo, 17 avril 2021 ; au Pérou : Óscar Chumpitaz, « Minería ilegal : No es un juego de niños », La República, 22 aout 2020 ; en Guyane : « Lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane : orientations pour une efficacité renforcée », WWF France, juin 2018 ; en Amérique latine : « Organized crime and illegally mined gold in Latin America », Global initiative against organized transnational crime, 30 mars 2016 ; au Congo : Siddharth Kara, « Is your phone tainted by the misery of the 35,000 children in Congo’s mines ? », The Guardian, 12 octobre 2018 ; « Les esclaves des mines du Congo. L’esclavage dans les sites miniers du Sud-Kivu », Free the Slaves, 2013.. Le développement des énergies renouvelables crée des tensions géopolitiques autour de la disponibilité en matériaux, mais aussi des problèmes de concurrence foncière avec le déploiement des champs d’éoliennes et de panneaux solaires, ainsi que des conflits d’usage autour de l’eau pour les barrages. La focalisation sur les émissions de CO2 est nécessaire mais en aucun cas suffisante pour rendre compte de l’ensemble des ravages des sociétés industrielles productivistes sur les socio-écosystèmes.

Le déploiement de la 5G n’est pas compatible avec l’accord de Paris

Dans un monde idéal de pure ingénierie, les performances de la 5G ainsi que son rôle possible dans la rationalisation énergétique des systèmes complexes pourraient contribuer à diminuer les émissions de CO2. Mais ce monde idéal est une utopie. Il ignore les périls écologiques et humains autres que le CO2 ; il ne prend en compte que les émissions de CO2 liées à l’utilisation de la 5G alors que celles impliquées par les circuits de construction sont les plus importantes; il fait fi des effets rebond sur lesquels son modèle commercial repose; il fait abstraction du système capitaliste productiviste dans lequel il prend place, alors que la 5G est développée en grande partie pour soutenir la croissance économique, comme on l’a vu dans le chapitre précédent.

Les questions les plus importantes concernant la 5G ne sont donc pas techniques, mais concernent les choix politiques et le modèle de société qu’elle engage. Restreindre le débat autour de la 5G à des questions techniques serait malhonnête, car la technique n’est pas indépendante de son contexte et la 5G joue un rôle dans la perpétuation du système productiviste. Formuler un tel constat ne revient pas à se positionner contre la technique en général (ce qui d’ailleurs n’aurait pas de sens), ni même contre la technologie 5G en soi. Il est tout à fait possible de considérer la 5G comme une option intéressante, à condition de vivre dans une société qui, a minima, respecte l’accord de Paris sur le CO2 et les objectifs de Aïchi sur la biodiversité29 « Biodiversité : aucun des 20 “objectifs d’Aïchi” n’a été atteint », Reporterre, 16 septembre 2020., se soucie d’équité envers les pays du Sud et a fait l’inventaire de ses besoins réels et compatibles avec les limites planétaires. Dans une telle société, la solution technique 5G pourrait être discutée en détail avec les ingénieur·es les plus pointu·es sur le sujet; pour un déploiement réservé aux usages vraiment utiles à la collectivité, si tant est qu’ils existent; éventuellement pour la téléphonie mobile, mais sans duplication des antennes par différents opérateurs, gaspillage obscène par soumission à une idéologie économiste de compétition; sur le long terme, pour une durée de vie maximale et un recyclage optimal en fin de vie. À l’évidence, on est très loin d’un tel scénario.

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Notes[+]

Notes
1 Alexis Leclerq, « L’astrophysicien Aurélien Barrau tire la sonnette d’alarme : “La 5G tue.” », PositivR, 11 mars 2019.
2 Hugues Ferreboeuf et Jean-Marc Jancovici, « La 5G est-elle vraiment utile ? », Le Monde, 9 janvier 2020.
3 Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT. Pour une sobriété numérique », The Shift Project, 4 octobre 2018, https://theshiftproject.org/article/pour- une-sobriete-numerique-rapport-shift
4 https://propositions.conventioncitoyennepourleclimat.fr/le-rapport- final
5 Haut Conseil pour le Climat, « Maîtriser l’impact carbone de la 5G », décembre 2020, www.hautconseilclimat.fr/publications/maitriser- limpact-carbone-de-la-5g
6 Fabrice Flipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020 ; Gauthier Roussilhe, « La controverse de la 5G », op. cit. ; Frédéric Bordage, « 5G : quels seront les impacts environnementaux ? », Green IT, 13 juillet 2020, www.greenit.fr/2020/07/13/5g-quels-seront-les-impacts- environnementaux
7 Frédéric Bordage, « Empreinte environnementale du numérique mondial », GreenIT.fr, septembre 2019.
8 Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit.
9 Frédéric Bordage, « Empreinte… », op. cit.
10 Fabrice Flipo, « Le numérique, cet impensé du pacte vert européen », The Conversation, 30 juillet 2020.
11 Lors d’un débat en ligne organisé par la fondation Dauphine le 11 mars 2021, le directeur des affaires réglementaires d’Orange, Philippe Béguin, a ainsi déclaré que l’efficacité énergétique de la fibre était plus de 10 fois supérieure à celle par mobile : www.fondation-dauphine.fr/ agenda/2020/12/5g-developpement-des-usages-incitations-a-investir
12 Lors d’un débat le 12 mai 2021 sur le média Brut, le secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, Cédric O, a ainsi écarté la proposition d’un « plafond de consommation numérique en rappelant que sa mise en œuvre serait probablement liberticide ». Yannick Meneceur, « Débat sur Brut : le numérique, un progrès qui nous rend vraiment plus heureux ? », 16 mai 2021, https://lestempselectriques.net/index.php/2021/05/16
13 Johan Lhotellier et al., « Modélisation et évaluation du poids carbone de produits de consommation et biens d’équipements », ADEME, septembre 2018, www.ademe.fr/modelisation-evaluation-poids- carbone-produits-consommation-biens-dequipement, Voir la figure 5.2, p. 59.
14 Gauthier Roussilhe, « Smartphones 4G/5G : comment évaluer la situation ? », blog d’Alternatives économiques, 22 septembre 2020, https://blogs.alternatives-economiques.fr/hop/2020/09/22/ smartphones-4g5g-comment-evaluer-la-situation
15 Des systèmes de régulation existent déjà pour les industriels ainsi que pour les particuliers qui le souhaitent : par exemple le module connecté « narco » proposé par le fournisseur d’énergie ekWateur: https://ekwateur.fr/offre-narco-effacement; À noter que ce système n’utilise pas la 5G.
16 Il a pourtant été affirmé que Linky permettrait des économies de consommation électrique par les particuliers. Le seul argument est en fait la possibilité pour les particuliers de suivre leur consommation en temps réel (en se connectant sur Internet pour avoir accès aux informations générées localement par le compteur, ce qui, en soi, implique une dépense énergétique supplémentaire…). On a supposé que cela inciterait les particuliers à réduire leur consommation électrique, en supprimant des usages ne leur paraissant pas valoir le coût énergétique (par exemple en se chauffant moins).
17 EcoInfo, Groupement de service du Centre national de la recherche scientifique, « Effets rebond du numérique », https://ecoinfo.cnrs.fr/ effets-rebond-du-numerique
18 Gauthier Roussilhe (op. cit.) indique que la vidéo représentait 60 % du trafic mobile en 2016 et était en augmentation (p. 7 ; données del’entreprise Cisco) ; les vidéos représentent par ailleurs 80 % du trafic Internet mondial (p. 19 ; voir Hugues Ferreboeuf (dir.), « Lean ICT », op. cit, p. 23).
19 Communiqué de presse de Apple, « Apple s’engage à être 100 % neutre en carbone sur sa chaîne logistique et tous ses produits d’ici 2030 », 21 juillet 2020, www.apple.com/fr/newsroom/2020/07/apple- commits-to-be-100-percent-carbon-neutral-for-its-supply-chain-and- products-by-2030, consulté le 2 février 2021.
20 À noter que ce scénario ne semble guère à l’ordre du jour en France, où l’énergie nucléaire hyper centralisée est toujours promue par les gouvernements.
21 François Briens, Timothée Parrique et Vincent Liegey, « L’objectif de croissance économique serait incompatible avec une sortie de la crise écologique », Le Monde, 29 novembre 2019 ; Timothée Parrique et al., « Decoupling debunked. Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability », European Environmental Bureau, 14 octobre 2019 ; Helmut Haberl et al., « A systematic review of the evidence on decoupling of GDP, resource use and GHG emissions, part II : synthesizing the insights », Environmental Research Letters, vol. 15, no 6, 2020 ; Jason Hickel, « The Myth of America’s Green Growth », Foreign Policy, 18 juin 2020.
22 Jean-Baptiste Fressoz, « L’expression “transition énergétique” est source de confusion », Le Monde, 23 octobre 2018 ; Richard Yorka et Shannon Elizabeth Bell, « Energy transitions or additions ? Why a transition from fossil fuels requires more than the growth of renewable energy », Energy Research & Social Science, vol. 51, 2019, p. 40-43.
23 Séminaire d’écologie politique, « La transition dans un monde aux ressources finies », 1er mars 2019, https://atecopol.hypotheses.org/ seance-2-la-transition-dans-un-monde-aux-ressources-finies; Chris Bataille, « Low and zero emissions in the steel and cement industries », OECD, 2019, www.oecd.org/greengrowth/GGSD2019_Steel%20and%20 Cemement_Final.pdf
24 Robin McKie, « If you want to turn all the UK’s 31m cars into electric vehicles you would require about 12 % of the world’s entire copper output – just for Britain », dans « Child labour, toxic leaks : the price we could pay for a greener future », The Guardian, 3 janvier 2021.
25 Célia Izoard, « L’hydrogène, trop gourmand en énergie pour être écologique », Reporterre, 1er février 2021.
26 Atécopol, « Téléphonie. Boycottons la 5G ! », Libération, 1er mai 2021
27 Vijay Kolinjivadi et Ashish Kothari, « No Harm Here is Still Harm There : The Green New Deal and the Global South », Jamhoor, 20 mai 2020.
28 Nous ne faisons qu’évoquer dans cet ouvrage ce sujet majeur et très grave qui mériterait un traitement approfondi. Quelques exemples de références, au Venezuela : « Niños venezolanos estarían haciendo trabajos forzados, según oposición », El Universo, 17 avril 2021 ; au Pérou : Óscar Chumpitaz, « Minería ilegal : No es un juego de niños », La República, 22 aout 2020 ; en Guyane : « Lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane : orientations pour une efficacité renforcée », WWF France, juin 2018 ; en Amérique latine : « Organized crime and illegally mined gold in Latin America », Global initiative against organized transnational crime, 30 mars 2016 ; au Congo : Siddharth Kara, « Is your phone tainted by the misery of the 35,000 children in Congo’s mines ? », The Guardian, 12 octobre 2018 ; « Les esclaves des mines du Congo. L’esclavage dans les sites miniers du Sud-Kivu », Free the Slaves, 2013.
29 « Biodiversité : aucun des 20 “objectifs d’Aïchi” n’a été atteint », Reporterre, 16 septembre 2020.

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18.07.2022 à 15:13

Camarade Latour ?

Paul Guillibert &nbsp&middot&nbsp Frédéric Monferrand

Quel est le sujet politique de la bifurcation écologiste ? Le Mémo sur la nouvelle classe écologique de Bruno Latour et Nikolaj Schultz part d’un constat de plus en plus partagé : maintenir les conditions d’habitabilité de la Terre nécessite de rompre avec le développement irrésistible de la production. Mais à l'heure de cette nécessaire redéfinition écologique des classes, les écologistes sont-ils voués à devenir la nouvelle classe dominante ou bien doivent-ils lutter avec les autres dominé·es pour abolir les classes ?

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Texte intégral (16494 mots)
Temps de lecture : 30 minutes

À propos de Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Paris, La Découverte, 2022.

Le problème soulevé par le Mémo sur la nouvelle classe écologique de Bruno Latour et Nikolaj Schultz est d’une importance primordiale pour les luttes dans l’Anthropocène : quel est le sujet politique de la révolution écologiste ? Par quelles luttes, par quelles alliances, par quels fronts va-t-il se constituer ? À partir de quelles expériences communes ? Malheureusement, leur volontarisme politique et leur aveuglement économique ne permettent pas de répondre à ces questions. La piste d’une recomposition écologique du prolétariat ouvre un imaginaire politique plus révolutionnaire et plus fécond qu’une classe écologique incarnée par des partis écologistes. Elle permet de maintenir la centralité politique du concept de classe à partir d’une expérience partagée, entre humains et autres qu’humains, de l’exploitation et de la mise au travail, de la domination et de la dépossession.

Philippe Pignarre a raison : le petit ouvrage récemment publié par Bruno Latour et Nikolaj Schultz mérite d’être pris au sérieux1Philippe Pignarre, « La Terre, notre camarade. Lettre ouverte à mes amis marxistes ».. Les auteurs y expriment en effet de manière particulièrement saisissante, pour ne pas dire provocatrice, deux idées avec lesquelles il n’est plus guère possible d’être en désaccord. La première, c’est que l’écologie constitue dorénavant la question politique principale, celle dont dépend « le sens de l’histoire2Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2022, p. 19. » et autour de laquelle vont se redéfinir les antagonismes socio-politiques, leurs acteur·ices et leurs enjeux. La seconde, c’est que les traditions politiques dont nous héritons, au premier rang desquelles figurent le libéralisme et le socialisme, sont loin de nous livrer tous les outils dont nous avons besoin pour affronter sérieusement cette question.

On peut en effet accorder à Latour et Schultz que ces deux traditions ont globalement communié dans un même projet développementaliste et productiviste. Aussi opposées furent-elles du point de vue de leurs objectifs (l’expansion ou la domestication, voire l’abolition du capitalisme) et de leurs sujets de référence (la bourgeoisie, le prolétariat et leurs alliés), elles partageaient une matrice commune. Invoquant les bienfaits de « la croissance » pour l’une, la nécessité de « développer les forces productives » pour l’autre, elles se sont accordées à faire de l’accroissement du volume de la production la condition nécessaire à l’avènement d’une société d’abondance et de liberté : seule la libération des êtres humains à l’égard d’une rareté naturelle ou artificiellement produite pouvait mettre fin aux violences qu’ils s’infligent et à la misère qui affecte la plupart d’entre eux3Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, Paris, La découverte, 2020.. Or, ce modèle est dorénavant caduc, pour cette simple raison qu’il est au principe de la situation catastrophique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Il en est évidemment au principe matériel, puisque c’est le développement tous azimuts de la production qui a perturbé les équilibres dont dépend l’habitabilité de la planète. Mais il en est aussi et surtout selon Latour et Schultz au principe intellectuel, puisque la focalisation des modernes sur la seule production les aurait rendus incapables d’intégrer ces équilibres dans leurs choix politiques et expliquerait l’impuissance dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. D’où la thèse centrale de l’ouvrage, selon laquelle « l’inflexion décisive » qu’impose l’écologie à la politique est « de donner la priorité au maintien des conditions d’habitabilité de la planète et non pas au développement de la production4Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 29. ». De cette thèse, commune depuis le rapport Meadows de 1972, découlent non seulement la reformulation de la théorie des classes proposée par Latour et Schultz, mais aussi les stratégies écologistes qu’ils s’efforcent d’esquisser. Commençons par l’examen de cette dernière.

Socialisme et productionnisme

Qu’on ne puisse plus placer aujourd’hui nos espoirs dans l’expansion de la production est une chose. Mais faut-il pour autant conclure à la nécessité de « se détourner tout à fait de la production5Ibid. », ainsi qu’y incitent Latour et Schultz ? Tout dépend évidemment de ce que l’on entend par « production ». Si le mot renvoie à un « idéal », un « horizon », voire à une « obsession6Ibid., p. 18, 12 et 21. », alors on peut assurément s’en détourner. Au demeurant, c’était déjà la position de Marx, qui est en fait la cible principale des critiques adressées par les auteurs du Mémo à la tradition socialiste : l’auteur du Capital ne valorisait en effet pas l’accroissement technologique de la productivité du travail en soi, mais relativement au fait qu’elle devait permettre à l’humanité de se libérer du travail en dégageant du temps pour d’autres activités. Son « productivisme » visait donc l’abolition de la production ou, à tout le moins, la réduction drastique du temps et des énergies qu’y consacrent actuellement les êtres humains.

Les choses se compliquent cependant dès lors que l’on n’identifie plus la production à un idéal, mais à une réalité qu’il s’agit de décrire plus avant. « Produire », expliquent ainsi Latour et Schultz, « c’est assembler et combiner, ce n’est pas engendrer c’est-à-dire faire naître par des soins la continuité des êtres dont dépend l’habitabilité de la planète7Ibid., p. 30. ». Aussi structurante soit-elle pour le Mémo, il est difficile de savoir ce que recouvre exactement cette distinction. Car de deux choses l’une : ou bien Latour et Schultz opposent deux types d’activité empirique, et on leur accordera alors sans problème que ce n’est pas la même chose d’assembler et de combiner des éléments en vue de la fabrication d’un artefact (une flèche, une maison ou un ordinateur) que de prendre soin d’êtres vivants. Ou bien ils opposent en fait deux manières générales de se rapporter à la réalité ou deux ontologies, et l’on éprouve alors davantage de difficulté à voir en quoi une ontologie de l’engendrement diffère essentiellement d’une ontologie de la production.

Certes, on pourrait considérer qu’une vision, disons cartésienne, du monde nous a appris à considérer la réalité de manière mécaniste, comme un ensemble de parties extérieures les unes aux autres qu’une humanité située en position de surplomb pourrait « assembler et combiner » à sa guise, comme des briques de Lego. Il y aurait alors un enjeu réel à substituer à cette ontologie mécaniste une ontologie dynamiste pour laquelle la réalité consiste essentiellement en processus d’engendrement de formes de vie humaines aussi bien que non-humaines en relation les unes avec les autres et avec leur milieux. L’ironie est alors qu’à rebours de l’usage popularisé par Latour ou Descola, c’est à ce type d’ontologie d’ascendance aristotélicienne que la tradition philosophique a réservé le nom de « naturalisme ». Chez l’auteur de Politiques de la nature comme chez celui de Par-delà nature et culture, le naturalisme désigne en effet la croyance en un ordre de réalité mécanique auquel échapperaient mystérieusement les êtres humains8Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 ; Bruno Latour, Politiques de la nature, Paris, La découverte, 1999.. Chez un aristotélicien comme Marx, il renvoie au contraire au fait que l’être humain est une « partie de la nature » et qu’ « il produit et ne pose des objets que parce qu’il est posé par des objets, que parce qu’il est originairement nature »9 Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, trad. F. Fischbach, Paris, Vrin, 2007, p. 122 et 165-166.. Plus ironique encore, c’est une ontologie naturaliste ainsi conçue que mobilise Marx lorsqu’il définit la production, non pas comme un processus d’assemblage et de combinaison, mais d’« engendrement pratique d’un monde objectif10Ibid., p. 123. ». Par cette définition, il entend souligner que produire, ce n’est jamais rien créer ex nihilo, mais toujours transformer ce que la nature produit d’elle-même, c’est-à-dire infléchir les processus dont elle est le siège. Son ontologie de la production renvoie ainsi à l’idée selon laquelle « tout ce qui est naturel doit être engendré11Ibid., p. 167.», c’est-à-dire à une conception de la nature comme puissance d’auto-engendrement dont les êtres humains sont un produit parmi d’autres et qu’ils expriment à leur manière lorsqu’ils transforment le monde pour satisfaire leurs besoins. Elle relève donc déjà d’une ontologie de l’engendrement, de sorte que l’alternative dressée par Latour et Schultz n’a ici guère de sens.

Les différences commencent cependant à se creuser lorsqu’on se penche sur les usages que fait Marx de son ontologie. Car, de l’idée très générale selon laquelle la réalité est essentiellement productive, il déduit à la fois une anthropologie philosophique (l’humanité se distingue des autres espèces par sa capacité à transformer consciemment son milieu), une théorie sociale (les sociétés se définissent par la manière dont on y produit les moyens de subsistance), une philosophie de l’histoire (l’histoire coïncide avec cette transformation continuée de la nature humaine et non-humaine dans la production) et une politique (les producteur·trices de ce monde ont le pouvoir de le transformer). Plus que comme un « productivisme », le marxisme se présente donc ici comme un « productionnisme », c’est-à-dire comme une forme de théorisation qui fait jouer au schème de la « production » des fonctions si nombreuses qu’il en perd sans doute de son pouvoir descriptif12Voir sur ce point Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, op. cit., p. 636-649.. Ainsi, mêmes les pratiques de subsistance par lesquelles les êtres humains ont satisfait et continuent par endroit de satisfaire leurs besoins s’avèrent à la réflexion trop diverses pour pouvoir être universellement décrites en termes de « production ». La chasse et la cueillette relèvent par exemple davantage du prélèvement. Quant à l’horticulture, elle consiste davantage à prendre soin des conditions de développement spontané du vivant qu’à transformer par la technique l’objectivité naturelle en fonction d’un but subjectivement visé13Pour deux formulations distinctes de ce type d’arguments, voir Ted Benton, « Marxisme et limites naturelles », Actuel Marx, n°12, 1992, p. 59-95 et Tim Ingold, The appropriation of nature: essays on human ecology and social relations, Manchester: Manchester University Press, 1986..

Deux conclusions semblent alors s’imposer : la première, c’est que le concept de production perd de sa valeur à mesure que l’on s’éloigne des activités relevant de la fabrication d’artefacts. La seconde, c’est que le productionnisme marxien peut être conçu comme le résultat d’une généralisation indue de l’expérience propre aux sociétés techniciennes, « modernes » ou « capitalistes », dans lesquelles les activités proprement productives occupent effectivement le centre de la vie économique14Voir par exemple Jean Baudrillard, Le miroir de la production, Paris, Casterman, 1973.. Or, si chacune de ces conclusions engage une révision du marxisme, aucune d’entre elles n’implique de « se détourner de la production ». Elles nous incitent au contraire à regarder en face l’importance qu’elle a acquise dans nos sociétés, et ce pour une raison si simple qu’on éprouve quelque gêne à la rappeler : on ne s’émancipe pas d’une contrainte réelle en en « contestant la notion15Voir par exemple Jean Baudrillard, Le miroir de la production, Paris, Casterman, 1973.. »

Capitalisme et productivisme

L’argument paraîtra sans doute plus convaincant si l’on se tourne vers ce qui constitue le véritable objet de la réflexion marxienne : non pas la « production en général », qui n’est après tout qu’une « abstraction rationnelle16Karl Marx, « Introduction de 1857 » in Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris Édifions sociales, 2011, p. 41. » ou une fiction utile pour comparer des sociétés, mais la production spécifiquement capitaliste, qui est quant à elle bien réelle. Or, parmi les différentes caractéristiques du « mode de production capitaliste » mises en avant par Marx (la propriété privée des moyens de production, la généralisation de l’échange marchand, l’exploitation d’une force de travail salariée) il en est une qui doit ici retenir l’attention : il est le seul mode de production ayant émergé dans l’histoire qui soit orienté, non pas vers la satisfaction des besoins individuels et sociaux, mais vers la valorisation de la valeur investie en salaires et en moyens de production. Car, de ce fait, il résulte qu’avant d’être une option intellectuelle plus ou moins exaltante, le productivisme est une propriété réelle du capitalisme : « c’est en fanatique de la valorisation de la valeur qu’il [le capitaliste] contraint sans ménagement l’humanité à la production pour la production17Karl Marx, « Introduction de 1857 » in Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris Édifions sociales, 2011, p. 41. ». Structurellement fondée sur une contrainte à la « production pour la production », l’accumulation du capital est alors sans fin ni mesure : non seulement ne connaît-elle aucune limite, mais elle est en outre animée d’une tendance à dépasser toute limite à son expansion.

Latour et Schultz le reconnaissent à leur manière lorsqu’ils pointent la « passion moderne de dépassement continu des barrières18Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit.,p. 42. ». Mais les raisons justifiant le fait d’attribuer cette passion aux « modernes » plutôt qu’aux « capitalistes » sont loin d’être claires. Espère-t-on de ce choix un gain d’intelligibilité ? On risque alors d’être déçu, tant le concept de « modernité » est indéterminé, plus indéterminé encore que celui de « production ». Il rassemble en effet des connotations historique (la période qui commence au xve siècle), géographique (l’Occident), sociologique (la différenciation de la société en sphères relativement autonome d’activités), ontologique (le grand partage entre Nature et Culture), normative (la valorisation de la raison, de la liberté, du travail, de l’individualité) ou politique (le projet d’une autonomie individuelle et collective) dont on peine à saisir l’unité.

Ainsi, une formation sociale peut être « capitaliste » sans être totalement « moderne » au sens ici esquissé : c’est le cas de l’Inde ou du Japon, où l’accumulation du capital produit des dégradations environnementales qu’on ne saurait attribuer au « grand partage » entre Nature et Culture ou à la valorisation irréfléchie de l’initiative individuelle. Espère-t-on alors de la substitution de « la modernité » au « capital » une réorientation de l’action politique ? Le pari semble là aussi risqué, non seulement parce que les cibles que peut viser une politique « anti-moderne » sont bien plus floues que celles que se propose classiquement d’atteindre l’anticapitalisme (l’appropriation collective des grands moyens de production), mais aussi parce que cette politique présente potentiellement des accents réactionnaires dont Latour et Schultz soulignent eux-mêmes le caractère suspect : « Le sol des réactionnaires, écrivent-ils en effet, est encore plus abstrait que celui des globalisateurs. Il n’est défini que par l’identité, par les morts, et non par les vivants innombrables qui lui donnent sa consistance19Ibid., p. 37.. » Malgré toutes ces difficultés, le fait que les deux auteurs évitent soigneusement de parler du « capitalisme » a au moins la vertu de nous contraindre à justifier plus avant l’importance que nous lui accordons.

Le mode de production capitaliste, avons-nous souligné, se caractérise par une tendance structurelle au dépassement des limites. Certaines de ces limites sont sociales – les savoir-faire et les métiers qu’il faut recomposer dans la « manufacture » et « la grande industrie », les résistances ouvrières qu’il faut mater ou intégrer comme moteur du développement économique – et ce sont celles qui ont le plus retenu l’attention des socialistes des xixe et xxe siècles. Mais d’autres sont naturelles et ce sont celles qui importent le plus d’un point de vue écologiste. Parmi ces limites naturelles, Marx mentionnait tout d’abord celle qu’incarne le corps humain, un corps qui doit se nourrir et se reposer, dont la santé et la longévité dépendent des conditions dans lesquelles il est contraint de dépenser ses forces et qui oppose en conséquence une résistance à son exploitation20Voir par exemple Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 452 : « Le moyen de travail devient en lui-même un perpetuum mobile  industriel qui produirait indéfiniment s’il ne se heurtait pas à certaines limites naturelles en l’espèce de ses auxiliaires humains: à la faiblesse de leur corps et à leur volonté propre. ». Mais il mentionnait également celles qu’impose la terre à sa mise en culture intensive. Car les cycles de régénération des sols ne coïncident pas avec ceux qui président à l’accumulation. Ils se dérèglent à mesure que les nutriments qu’on prélève à la terre viennent s’entasser dans les villes sous forme de déchets et de pollutions au lieu de lui être restitués sous forme d’engrais naturels21Voir par exemple Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 452 : « Le moyen de travail devient en lui-même un perpetuum mobile  industriel qui produirait indéfiniment s’il ne se heurtait pas à certaines limites naturelles en l’espèce de ses auxiliaires humains: à la faiblesse de leur corps et à leur volonté propre. ». C’est l’idée de « perturbation métabolique », une idée si centrale pour l’écosocialisme qu’on s’étonne de ne pas la voir figurer dans le bref compte-rendu que propose Philippe Pignarre22Philippe Pignarre, La Terre, notre camarade. Lettre ouverte à mes amis marxistes, https://www.terrestres.org/2022/01/26/la-terre-notre-camarade-lettre-ouverte-a-mes-amis-marxistes/. Dans ce texte, Philippe Pignarre souligne que « Marx n’a pas ignoré la nature » mais il ne se réfère qu’à des aspects périphériques, d’un point de vue écologiste, de la réflexion marxienne sur la nature : la rapide mention de la contribution de la nature à la production de valeurs d’usage dans la Critique du programme de Gotha et les prises de position de Marx à l’égard de Darwin. du traitement réservé à la nature par Marx et les marxistes23Voir les développements désormais classiques de John Bellamy Foster sur la « perturbation métabolique » dans Marx écologiste, trad. A. Blanchard, C. Nordmann, J. Gross, Paris, Amsterdam, 2011..

Sans doute aucune de ces limites n’est-elle un obstacle absolu à l’expansion du capital. Dans une certaine mesure, elles sont mêmes des occasions dont il se saisit pour se reproduire « sur une base élargie » : la première le mène à diversifier ses stratégies d’exploitation (articulation du salariat et du travail forcé, alternance du travail de jour et du travail de nuit, emploi des femmes et des enfants, mécanisation de la production) ; la seconde le pousse sur la voie impérialiste de l’extraction d’engrais dans les pays du Sud (le guano péruvien importé en masse par l’Angleterre pour alimenter ses sols appauvris)24Ibid.. Mais elles ne nous en renvoient pas moins l’image d’une perpétuelle fuite en avant, au cours de laquelle l’exploitation des corps et l’épuisement des sols s’intensifient en se diversifiant. « La production capitaliste, écrit en ce sens Marx, ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur25Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 567.. » Si l’on ajoute alors que cette ruine perpétuelle s’accompagne notamment d’une émission exponentielle de CO2 dans l’atmosphère26Voir Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, trad. E. Dobenesque, Paris, La Fabrique, 2017., on conclura qu’à la différence de ce que suggère Philippe Pignarre27Philippe Pignare, op. cit., « C’est là que se pose la question du capitalisme : a-t-on tout dit en clamant très fort qu’il est le responsable de ce changement géo-climatique aux conséquences catastrophiques ? En n’employant pas ce terme, Latour et Schultz pourraient bien rendre service aux marxistes en les obligeant à penser sans faire de raccourcis ce à quoi ce terme les oblige. […] Le capitalisme sert trop souvent de double clic. Il épargne le travail qui reste à faire, en toute priorité pour Latour et Schultz, un travail préalable de description : celui du monde où on vit et celui dont on vit »., il n’est pas trivial d’affirmer que le capital détruit les natures humaines et non-humaines par l’extractivisme ou l’agriculture intensive, la pollution atmosphérique ou l’accumulation de déchets. C’est même ce qu’exige un minimum de réalisme intellectuel et politique, tant les conditions d’habitabilité de la planète sont directement menacées par la continuité de la production, c’est-à-dire de l’injustice et de l’exploitation. Il n’y a donc pas d’alternative entre préserver les premières et interrompre la seconde : les deux luttes doivent être menées de front. « L’écosocialisme28Voir par exemple Michael Löwy et Daniel Tanuro (dir.), Luttes écologiques et sociales dans le monde. Allier le vert et le rouge, Editions textuels, « Petite Encyclopédie Critique », 2021. » dont Latour et Schultz ne disent pas un mot n’a jamais rien dit d’autre.

Une hypothèse méthodologique pourrait d’ailleurs expliquer la singulière absence de cette tradition dans le Mémo. Partant de l’idée d’une incompatibilité fondamentale entre philosophies de la terre et théories de l’émancipation, Latour et Schultz ne peuvent qu’ignorer les tentatives qui ne se formulent pas dans ses coordonnées. Les reconnaître reviendrait à nier le point de départ de leur recherche. Le silence sur l’écosocialisme s’accompagne souvent d’une forme de condescendance à l’égard de l’anticapitalisme29Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 18 : « Même s’il est toujours tentant de faire rentrer une situation nouvelle dans un cadre reconnu, il est prudent de ne pas se précipiter pour affirmer que la classe écologique prolonge simplement les luttes ‘‘anticapitalistes’’. L’écologie a raison de ne pas se laisser dicter ses valeurs par ce qui est devenu, en grande partie, une sorte de réflexe conditionné. ».

Prolétariat du vivant ou classe écologique ?

Ce qu’on peut en revanche accorder à Philippe Pignarre, c’est que les écosocialistes ont trop souvent tendance à appliquer des théorèmes marxiens à la catastrophe en cours et à n’y voir qu’une raison de plus d’être anticapitaliste. Tout se passe comme si les dégradations environnementales étaient une conséquence négative de plus à ajouter à la logique bien connue du capital. Or, il nous semble à l’inverse que ces dégradations doivent mener à réviser et à élargir notre conception du « mode de production capitaliste ». Et sur ce point, on ne peut que suivre Latour et Schultz lorsqu’ils soulignent que le « système de production » est « encastré » dans un ensemble beaucoup plus vaste qui comprend les vivants et les milieux qu’ils ont contribué à engendrer30Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 29.. Car cet ensemble n’est pas qu’un simple décor sur fond duquel se dérouleraient nos actions : non seulement nous dépendons des êtres et des processus qui s’y déploient (le sol qu’on laboure est produit par un ensemble de relations écologiques, le pétrole que l’on brûle est le résultat de la dégradation thermique de matières organiques), mais ceux-ci réagissent en outre à nos actions et s’imposent ainsi comme des acteurs avec lesquels il faut compter. Ce pourrait être ici l’occasion d’interroger le traitement réservé dans le Mémo au concept de « nature », lequel ne renvoie pas nécessairement à un « dehors » indifférent31Ibid., p. 70., comme Latour n’a de cesse de le marteler, mais désigne également comme on l’a vu une puissance d’auto-engendrement, voire de production de formes de vie en interactions les unes avec les autres. Mais l’important est de savoir ce que cette « prodigieuse extension du matérialisme32Ibid., p. 70. », qui, encore une fois, s’apparente en fait à un renouvellement du naturalisme, change à notre conception du capitalisme.

À la question soulevée par Latour et Schultz – « que signifie une analyse marxiste qui se concentrerait aussi sur la reproduction du non-humain ?33 Ibid., p. 23. » – on peut dès lors répondre qu’elle consisterait à analyser la manière dont le capital enrôle la productivité de la nature à son profit et à intensifier les résistances. Or, une telle analyse existe ou est à tout le moins en cours d’élaboration. On la trouve notamment développée par Alyssa Battistoni et Jason Moore aux États-Unis ou par Léna Balaud et Antoine Chopot en France, auxquels on se contentera d’emprunter ici un exemple34Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, Paris, Seuil, 2021, p. 122-123.. Lorsqu’une exploitation agricole épand des déjections animales très riches en nitrates qui seront emportées par l’eau et pollueront les zones humides, elle n’externalise pas tant ses déchets hors de la sphère sociale de l’économie qu’elle n’y intègre les zones humides et leurs habitants, les intériorise pour ainsi dire à titre de sous-traitants et transforme ce faisant tout un écosystème en usine de recyclage. Or, cette entreprise cesserait tout simplement d’être compétitive si elle devait payer les « services » que lui rendent gratuitement l’écosystème en question ou investir dans une infrastructure artificielle de substitution. À la lumière de cet exemple, il apparaît que l’appropriation gratuite de l’agentivité des non-humains constitue la condition de l’accumulation de profits par exploitation du travail humain. Étudier ces conditions écologiques n’implique pas de « se détourner de la production » mais au contraire d’élargir la compréhension de la production capitaliste, de mettre au jour l’ensemble des pratiques et des processus sans lesquels elle ne pourrait pas se poursuivre et qu’elle invisibilise en même temps, un peu à la manière dont les féministes ont démontré la dépendance de l’exploitation salariale à l’égard du travail de reproduction de la force de travail gratuitement fourni par les femmes dans la sphère domestique35Le parallèle est dressé par Jason W. Moore dans Le capitalisme dans la toile de la vie, trad. R. Ferro, Paris, éditions de l’Asymétrie 2020, p. 305-330..

On touche ainsi à la question centrale soulevée par le Mémo : la question de la redéfinition des classes à l’heure de l’Anthropocène. Car, de même que le féminisme de la reproduction sociale soulevait le problème de savoir si les femmes assignées à la sphère domestique font partie de la classe ouvrière ou si elles constituent un groupe politique autonome36On trouve par exemple des positions antagoniques à ce sujet dans Christine Delphy, L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat, Syllepses, Paris, 2013 et dans Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremondes-Senonevero, Genève, Marseille, 2018., se pose aujourd’hui le problème de savoir si les vivants dont le capital s’approprie l’agentivité peuvent être intégrés à une conception élargie du prolétariat. On perçoit immédiatement la difficulté : d’un côté, l’expérience d’une mise au travail partagée par des vivants humains et autres qu’humains (les habitants d’un écosystème, les plantes génétiquement modifiées, les animaux d’élevage) confère à l’idée d’un « biotariat37Le concept a d’abord été utilisé dans un recueil de poésie de Stephen Collins, To the Barricades, Talon Books, 2013 ; avant d’être repris dans Jason W. Moore, « Le Capitalocène et la justice planétaire », Etudes digitales, 2020-1, n°9, p. 53-65. » ou d’un « prolétariat des vivants » toute sa crédibilité. Mais, de l’autre côté, force est de reconnaître que seul·es les travailleur·ses humain·es parlent et s’organisent consciemment contre leur exploitation. Léna Balaud propose ainsi de réinvestir le langage opéraïste pour penser la composition écologique de la classe ouvrière dans l’Anthropocène : la « composition politique » de la classe, c’est-à-dire la subjectivité et le comportement ouvrier, n’est plus coextensive à sa « composition technique », c’est-à-dire à ses modes d’exploitation38Léna Balaud, « Des alliances pour recomposer une politique dans et contre l’écologie du capital », De(s)générations, n°35, décembre 2021, « attaquer l’attaque », p. 47-56. . La nature entière est mise au travail, mais seule une de ses « parties », comme l’aurait dit Marx, peut véritablement mettre fin à cette situation.

Sans doute peut-on voir dans cette difficulté une raison suffisante de liquider l’héritage intellectuel des luttes pour l’émancipation. Mais l’on peut également y voir un défi à relever, une occasion de raviver, d’enrichir et de transformer l’imaginaire politique hérité du mouvement ouvrier. Le problème devient alors le suivant : comment une fraction du prolétariat des vivants – celle que l’évolution a notamment doté d’une capacité à délibérer collectivement –  peut-elle lutter d’une manière qui aille dans l’intérêt de toutes les autres, voire qui prolonge les résistances spontanées que des plantes qui échappent aux herbicides ou des animaux non-humains qui fuient des écosystèmes dégradés opposent déjà, à leur manière, à leur mise au travail39Pour différents exemples de résistance des vivants à leur mise au travail, voir Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, op. cit. ? Ce problème, on chercherait en vain les moyens de l’affronter dans le Mémo. Car la « classe écologique » que Latour et Schultz appellent de leurs vœux ne renvoie plus à une expérience partagée – celle du travail et de la domination – et déterminant à ce titre un intérêt commun à l’émancipation. Elle rassemble simplement la somme des individus qui se disent prêts à s’engager pour l’écologie : « Parler de “classe’’, c’est donc toujours se mettre en ordre de bataille. De même, parler de faire émerger une “classe écologique’’, c’est forcément offrir à la fois une nouvelle description et de nouvelles perspectives d’action. L’opération de classement, pour cette classe en formation que nous appelons “écologique’’, est forcément performative40Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 14.. » 

Des « géoclasses » à la « classe écologique »

La critique pourrait paraître sévère. Après tout, Latour et Schultz savent bien que l’intérêt de la notion de classe est de rendre compte d’une expérience d’une manière qui permette à celles et ceux qui la vivent de la politiser. Et ils ouvrent même une piste d’actualisation stimulante de cette fonction indissociablement « descriptive et performative » du concept de classe. Ce qu’il s’agit dorénavant de décrire, expliquent en effet les deux auteurs, ce n’est plus seulement – à vrai dire, mais on y reviendra, plus du tout – le rapport au travail ou à la propriété. C’est l’appartenance à un territoire, la sensibilité à un lieu et les réseaux d’attachement matériel aux moyens de subsistance qui y sont implantés. On retrouve ainsi l’intuition sous-jacente au concept de « géoclasses » introduit dans les textes antérieurs de Latour41Bruno Latour, Où atterrir ?, Paris, La Découverte, 2017, p. 127 et sq.. Plus intéressant encore : ces classes géosociales, c’est à l’enquête qu’il confie le soin de les faire accéder à la conscience, un concept qu’il reprend à la philosophie pragmatique de John Dewey42Voir le questionnaire publié dans Bruno Latour, « Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise », AOC, mars 2020, disponible en ligne sur http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/P-202-AOC-03-20.pdf. Voir également John Dewey, Le public et ses problèmes, tr. fr. par Joëlle Zask, Gallimard, Paris, 2010.. Pourtant, qu’il le sache ou non, le sociologue des sciences renoue également par là avec l’une des pratiques fondatrices du mouvement communiste : la pratique de l’enquête ouvrière qui, des travaux pionniers du jeune Engels jusqu’au mouvement autonome italien des années 1970 en passant par le maoïsme, a toujours été l’une des principales ressources d’auto-formation du prolétariat43Sur les différents types d’enquête pratiqués par le marxisme critique, voir Davide Gallo Lassere et Frédéric Monferrand, « Les aventures de l’enquête militante », Rue Descartes, n° 96, 2019/12, p. 93-107..

Quelles qu’en furent les formes (diffusion de questionnaire, récits écrits à la première personne, voire discussion informelle avec les ouvrièr·es) ces enquêtes visaient à la fois la collecte et le partage de connaissances sur l’expérience prolétarienne et l’unification des sujets de cette expérience en un groupe social antagonique. Par analogie, on pourrait donc espérer de l’enquête géo-sociale qu’elle permette à la fois de faire émerger des lignes de démarcation entre des usages incompatibles d’un même territoire (par exemple, l’implantation d’une déchèterie ou l’ouverture d’un jardin partagé) et d’organiser la lutte pour la généralisation des usages soutenables de la Terre, contre ceux qui contribuent à la rendre inhabitable. Or, sans préjuger des résultats de telles enquêtes, il est fort à parier qu’ils recouvriraient en partie au moins certains clivages sociaux bien établis. Car, contrairement à ce que suggèrent parfois Latour et Schultz, les usages de la terre ne sont pas une pure affaire de préférences individuelles ou d’opinions personnelles. Ils répondent à des intérêts matériels divergents, qui dépendent eux-mêmes de positions antagoniques occupées au sein d’un rapport social de domination. Tout le monde n’a pas le luxe de « se déshabituer des seuls rapports de production44Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 57. ».

Soit l’exemple précédemment évoqué de la déchèterie : on peut certes imaginer que son implantation serait à la fois dans l’intérêt à long terme des capitalistes qui espèrent en tirer des profits et dans l’intérêt à court terme des travailleur·ses qui en retireraient un salaire. Mais l’on aurait tort d’en conclure que capitalistes et salarié·es appartiennent à une même classe, et ce pour une raison toute simple : les premiers profitent matériellement du travail des second·es, qui souffrent vitalement de leur exploitation et de leur exposition aux déchets. Ce qui fait classe, ce n’est donc pas ici la dépendance commune aux infrastructures du capital45Pour un argument similaire, voir Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, op. cit. p. 132-133.. C’est la manière dont est vécue cette dépendance, le fait que dans un cas, mais pas dans l’autre, elle prenne la forme d’une dépendance contrainte et vitale. L’argument vaut a fortiori si, comme y incitent Latour et Schultz, l’on déplace la focale de la production à l’habitabilité. Car, soyons sérieux : qui habite les territoires où sont implantées les déchèteries ? Pas leurs propriétaires, mais les travailleur·ses qui y sont exploité·es et, plus généralement les populations racisées disproportionnellement exposées à des hauts niveaux de pollution et de déchets46Pour un travail récent sur le « racisme environnemental », voir William Acker, Où sont les gens du voyage ?, Rennes, Éditions du commun, 2022.. Dans les environnements dégradés, humains et autres qu’humains pâtissent des mêmes activités industrielles. Il n’y aurait donc ici guère de sens à vouloir substituer les « géoclasses » aux « classes sociales traditionnellement définies47Bruno Latour, Où atterrir ?, op. cit., p. 133. ». L’intérêt de ce concept est au contraire qu’il nous permet, ou bien de nommer la territorialisation des classes dans des zones inégalement dégradées, ou bien de comprendre que les injustices environnementales ne se réduisent pas à la domination de classe.

Paradoxalement, c’est sans doute cet intérêt propre au concept de « classes géo-sociales » qui explique qu’il ait disparu des textes de Latour au profit de celui de « classe écologique ». Car de domination, il n’est tout simplement jamais question dans le Mémo. À cet égard, l’intérêt des travaux personnels de Schultz n’a pas trouvé une digne place dans le Mémo48Les travaux personnels de Nikolaj Schultz ont développé l’idée de classes géo-sociales. Ainsi dans Nikolaj Schultz, « Geo-social classes », in M. Krogh (ed.), Connectedness – An Incomplete Encyclopedia of the Anthropocene, Strandberg Publishing, Copenhague, 2020, il écrit : « By re-describing, reclassifying and comparing these different networks of conditions of existence we will not only be able to identify the patterns of privilege and non-privilege in the processes of engendering. Furthermore, it would permit us to reconsider our understanding of power and domination. By describing and comparing the material extensions of people’s livelihoods what would become visible is how the networks of existence of some allows or disallows the networks of existence of others to be better or worse. In other words, by identifying geo-social classes we would generate descriptions of who is occupying or exploiting the territory of others, or how some people’s livelihoods disallows the durable existence of other people’s conditions of reproduction. ». D’où la grande naïveté politique dont font preuve les auteurs. Tout se passe en effet à les lire comme si les « anciennes classes dirigeantes » avaient « trahi » leur propre mission historique49Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 36.. Que l’on nous permette donc de leur rappeler que les classes dirigeantes (de qui s’agit-il d’ailleurs : des capitalistes ou des dirigeants politiques ? des détenteurs des moyens de production ou des « compétents », ingénieurs et fonctionnaires ?) n’ont rien trahi du tout : elles ont consciencieusement suivi le projet d’un ordolibéralisme puis d’un néolibéralisme autoritaire qui est le leur depuis bientôt un siècle. Pour les « socialistes » conséquents, l’horizon de la lutte des classes n’a jamais été de substituer une classe dominante à une autre, mais de « renverser le mode de production capitaliste et d’abolir, enfin, les classes elles-mêmes50Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 13. ».

La classe écologique contre la lutte des classes

Par contraste, on peine à se défaire de l’impression que le projet politique de Latour et Schultz, c’est la domination d’une classe technocratique composée de « militants » mais surtout « d’industriels » et « d’inventeurs », de bons dirigeants conscients de leur dépendance aux conditions d’habitabilité de la planète51Ibid., p. 60.. Après le « parlement des choses52Ibid., p. 60. », il nous faudrait désormais nous en remettre à une classe écologique, c’est-à-dire à une élite capable d’incarner adéquatement les besoins de la Terre et de ses habitant·es. L’extension de cette classe n’est pas très claire mais elle comprend certainement « les innovateurs dépossédés de leur capacité d’invention », les « intellectuels et savants » qui seraient « tous […] prêts à opposer leur rationalité à l’économie de la connaissance », les « ingénieurs brisés dans leurs désirs d’innovation53Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 59-60.». Or, ce projet technocratique n’est pas seulement problématique en soi, il l’est aussi relativement à l’hypothèse déployée par Latour et Schultz, et ce de deux points de vue : du point de vue du rapport entre la « classe écologique » et le « parti » auquel est en fait adressé le Mémo ; et du point de vue du rapport entre cette classe et celles contre lesquelles elle est censée lutter. C’est ici qu’intervient la question centrale du rapport entre classe sociale et parti politique.

Si le parti est censé représenter la classe, comme semble le penser Latour et Schultz à propos des verts européens, il doit émerger d’une procédure de représentation (élection, désignation, nomination, mandat) où les représentants nommés personnifient les positions majoritaires ou les positions les plus avancées du groupe qu’il représente. C’est donc que le groupe représenté (la classe) est réputé différent de l’organisation qui le représente (le parti). Qu’on décide de s’assembler pour former un parti, toute l’histoire du mouvement ouvrier en atteste. En revanche, on ne décide pas de former une classe sociale, on appartient à une classe, avec une conscience plus ou moins claire de cette appartenance. Or chez Latour et Schultz, la classe désigne celles et ceux qui décident de s’assembler autour d’un programme écologique encore flou, défini à partir de leurs attachements communs54Ibid.., p. 37.. Ainsi défini, il semble y avoir une confusion entre classe et organisation de classe (en l’occurrence les partis verts européens). On pourrait alors voir, dans cette réduction de la classe au parti, un dogmatisme qui n’a rien à envier aux usages les plus autoritaires du parti d’avant-garde dans le marxisme-léninisme orthodoxe. Le parti n’est plus seulement l’organisation de la classe mais l’incarnation de la classe dans son ensemble. Après le fétichisme de la représentation politique, Latour et Schultz nous offrent un nouveau miracle, la transsubstantiation de la classe en parti. Par-là, c’est le problème central des luttes environnementales qui se trouve évacué : le problème de l’articulation entre différentes tactiques écologistes (reprises de terres et actions de sabotage, occupation de territoires, grèves syndicales et manifestations) et l’organisation de type éventuellement « partidaire » censée en permettre la coordination. Un problème dont la tentative de refonder une classe antagonique dans l’Anthropocène ne peut pourtant faire l’économie.

Pour qu’il y ait antagonisme de classe, il ne suffit cependant pas qu’existent plusieurs classes. Il faut aussi qu’elles se définissent par les rapports de pouvoir qui les opposent les unes aux autres. Pas de classe dominante sans classe dominée. Que ce point ait échappé à Latour et Schultz, c’est ce qu’ils trahissent lorsqu’ils demandent : « Comment parler de conflits de classes, si c’est la classe écologique elle-même qui n’est pas clairement définie55Ibid., p. 13.? ». Chez eux, les classes ne sont pas relationnelles et oppositionnelles comme dans le marxisme, mais substantielles : elles existent de manière indépendantes et stables car elles sont l’effet d’une pure décision politique, le résultat d’un décret d’existence. Dans le Mémo, la lutte des classes a donc disparu en même temps que les rapports de domination dont elle est l’expression politique.

À cet égard, la référence à La formation de la classe ouvrière en Angleterre de l’historien marxiste E.P. Thompson relève du contresens voire de la mauvaise foi56Ibid., p. 48.. Thompson montre bien l’ensemble des pratiques nécessaires à la constitution d’une classe prolétarienne « fière et consciente d’elle-même » : création de journaux, réunions publiques, formations ouvrières, appels à la grève et aux manifestations, invention de mots d’ordre et de slogan, etc. Mais la constitution de la classe ouvrière en sujet politique se fait sous condition d’une expérience partagée de l’exploitation du travail, autrement dit sous condition d’une position objective dans des rapports sociaux de domination qui sont des rapports de propriété : parce qu’elle est propriétaire des moyens de production, la classe dominante dispose du pouvoir de faire travailler à son profit la classe dominée, de sorte que l’antagonisme qui les oppose l’une à l’autre est inscrit dans la structure même de la société. Or, de propriété il n’est pas davantage question que de domination dans le Mémo, alors même qu’elle conditionne les usages déprédateurs de la nature qui sont au fondement de la crise écologique. Pas de pollution industrielle ou d’agriculture intensive sans appropriation privative de la terre, de ses ressources et de ses habitant·es.

C’est au demeurant là ce que suggère Marx lorsque dans Le Capital, il explique l’émergence des classes à partir d’un conflit sur l’appropriation et les usages de la nature. C’est parce que les seigneurs veulent s’approprier des terres jusqu’alors utilisées en communs qu’ils s’engagent dans une lutte politique pour diminuer les droits paysans57Voir Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit, p. 807 et sq.. De ce conflit politique émerge une structure de classe particulière, composée de trois groupes : des seigneurs propriétaires de la terre, des fermiers capitalistes et des salariés agricoles. Le prolétariat moderne apparaît donc à la suite d’un conflit de classe qui a conduit à la constitution d’une force de travail complètement dépossédée de ses moyens de subsistance et donc dépendante du marché. En d’autres termes : pas de classes sans lutte des classes entre des usages antagoniques de la terre58Voir sur ce point Paul Guillibert, Terre et capital, Paris, Amsterdam, 2022..

Pour résumer : leur oubli de la domination et de la propriété pousse finalement Latour et Schulz à une vision complètement éthérée des classes et de leur lutte. La dualité oppositive et matérialiste des classes antagoniques cède chez eux le pas à la dualité métaphysique de l’Un (la classe/parti écologique) et du Multiple (les individus ou les groupes épars qui s’inquiètent du sort de la planète). C’est la raison pour laquelle les ennemis d’une « classe écologique » toujours déclinée au singulier ne sont jamais nommés. Cette désignation serait au demeurant impossible, puisqu’en refusant de parler de « capitalistes », Latour et Schultz passent à côté du fait que les principaux responsables de l’écocide forment déjà une classe écologique.

C’est ici le moment de relever l’ambiguïté du terme « écologique » dans le Mémo. Une classe écologiste serait la classe de celles et ceux qui, faisant l’expérience d’une souffrance sociale provoquée par des injustices environnementales, se constituent en bloc politique pour défendre les intérêts de la biosphère. Une classe écologique renvoie quant à elle au fait que tout vivant ou groupe d’êtres vivants existe toujours dans un milieu particulier, qu’il dépend d’un ensemble de relations écosystémiques, qu’il « a un régime écologique » pour reprendre une expression de Jason Moore. À cet égard, la bourgeoisie est elle aussi une classe écologique au sens où elle entretient des rapports particuliers avec les mondes vivants dont elle dépend. On pourrait même soutenir que la bourgeoisie coloniale fut la première classe écologique mondiale « fière et consciente d’elle-même ». C’est en tout cas ce qui ressort du formidable ouvrage de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher : Les révoltes du ciel.  Les deux historiens de l’environnement y relatent le témoignage du fils de Christophe Colomb, Fernando, qui aurait entendu son père établir un lien précis entre couvert forestier, précipitations et déforestations coloniales. Face aux pluies torrentielles de la Jamaïque, impropre à l’habitation et à la colonisation pour les hommes blancs, Colomb aurait affirmé que le même phénomène avait été éradiqué « aux Canaries, à Madère et aux Açores » grâce aux déforestations59Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher : Les révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique xve-xviiie siècle, Paris, Seuil, 2020.. Dès l’aurore de la « modernité », pour reprendre un concept cher à Latour et Schultz, les modes d’habitabilité de la Terre ont donc été organisé par les classes dirigeantes, pour les colons blancs, contre les esclaves noirs, les peuples natifs et les milieux de vie. À tel point qu’on peut se demander pour conclure si leur appel à la formation d’une « classe écologique » a réellement la nouveauté historique qu’ils revendiquent : loin d’être en rupture avec le projet des « modernes », elle apparaît comme l’héritière d’une longue histoire de la domination.

Conclusion : quel sujet révolutionnaire dans l’Anthropocène ?

L’évidence de la clarté masque parfois une confusion plus profonde. Nous avons cherché à prendre au sérieux un texte qui, le plus souvent, ne l’est pas lui-même. Indétermination des concepts, passage d’une définition à une autre sans justification, abondance de thèses sans arguments. Au terme de notre lecture, plusieurs questions continuent donc d’animer nos discussions60Ce texte a bénéficié de nombreuses discussions dans différents cadres. Nous tenons particulièrement à remercier Louis Carré et ses étudiant·e·s de l’université de Namur, le groupe de lecture en écologie politique marxiste et le comité de rédaction de la revue Terrestres.. Elles portent la plupart sur les thèses et les significations du Mémo, mais l’une d’entre elles concerne l’intention des auteurs : pourquoi utilisent-ils le terme de classe qui tire son origine de la tradition ouvrière alors qu’ils condamnent les mouvements socialistes et communistes qui l’ont soutenue ? Pourquoi mobilisent-ils un vocabulaire révolutionnaire alors qu’ils méprisent l’anticapitalisme « comme un réflexe conditionné » et ignorent les luttes réelles pour ne voir que « des pannes dans les réactions61Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 18 et 39. » ?

Plusieurs hypothèses mériteraient d’être envisagées mais nous n’en proposerons qu’une. Sans doute la réappropriation de concepts issus du mouvement ouvrier est-elle le signe d’une certaine capacité à saisir l’air du temps, la conscience d’une radicalisation de l’antagonisme sur les questions de temps de travail ou de pouvoir d’achat. Elle témoigne certainement d’un désir de politiser l’écologie et de l’attente légitime d’un nouveau bloc hégémonique. Malheureusement, leur décisionnisme politique et leur aveuglement économique ne permettent guère de transformer ce désir en réalité. Nous avons voulu montrer que la piste d’une recomposition écologique du prolétariat ouvre un imaginaire politique plus révolutionnaire et plus fécond qu’une classe écologique incarnée par des partis écologistes. Elle permet de maintenir la centralité politique du concept de classe à partir d’une expérience partagée, entre humains et autres qu’humains, de l’exploitation et de la mise au travail, de la domination et de la dépossession.

Par contraste et quelle que soit leur intention, l’effet de leur texte est cependant d’oblitérer l’histoire réelle de celles et ceux qui ont lutté pour l’émancipation. Pour reprendre une distinction de Walter Benjamin, l’usage du concept de classe par Latour et Schultz relève davantage du « conformisme » (qui cherche à nier l’histoire des vaincus) que de la « tradition » (qui rappelle un passé vaincu pour maintenir vivant le projet de l’émancipation). « À chaque époque, écrivait Benjamin, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer62Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », in Œuvres. Tome III, traduit par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2000, p. 431. ».


Paul Guillibert est enseignant et chercheur au Centre for Social Studies de l’université de Coimbra. Ses recherches développent une philosophie sociale de l’environnement à partir des apports du marxisme écologique. Il est l’auteur de Terre et capital. Pour un communisme du vivant paru aux éditions Amsterdam en 2021.

Frédéric Monferrand est maître de conférences en philosophie politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses recherches actuelles portent sur Hegel, Marx et les enjeux philosophiques et politiques de la crise écologique. Il a notamment co-écrit, avec Juliette Farjat, un Dictionnaire Marx (Ellipses, 2020).

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Notes
1 Philippe Pignarre, « La Terre, notre camarade. Lettre ouverte à mes amis marxistes ».
2 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2022, p. 19.
3 Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, Paris, La découverte, 2020.
4 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 29.
5 Ibid.
6 Ibid., p. 18, 12 et 21.
7 Ibid., p. 30.
8 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 ; Bruno Latour, Politiques de la nature, Paris, La découverte, 1999.
9 Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, trad. F. Fischbach, Paris, Vrin, 2007, p. 122 et 165-166.
10 Ibid., p. 123.
11 Ibid., p. 167.
12 Voir sur ce point Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, op. cit., p. 636-649.
13 Pour deux formulations distinctes de ce type d’arguments, voir Ted Benton, « Marxisme et limites naturelles », Actuel Marx, n°12, 1992, p. 59-95 et Tim Ingold, The appropriation of nature: essays on human ecology and social relations, Manchester: Manchester University Press, 1986.
14 Voir par exemple Jean Baudrillard, Le miroir de la production, Paris, Casterman, 1973.
15 Voir par exemple Jean Baudrillard, Le miroir de la production, Paris, Casterman, 1973.
16 Karl Marx, « Introduction de 1857 » in Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris Édifions sociales, 2011, p. 41.
17 Karl Marx, « Introduction de 1857 » in Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris Édifions sociales, 2011, p. 41.
18 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit.,p. 42.
19 Ibid., p. 37.
20 Voir par exemple Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 452 : « Le moyen de travail devient en lui-même un perpetuum mobile  industriel qui produirait indéfiniment s’il ne se heurtait pas à certaines limites naturelles en l’espèce de ses auxiliaires humains: à la faiblesse de leur corps et à leur volonté propre. »
21 Voir par exemple Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 452 : « Le moyen de travail devient en lui-même un perpetuum mobile  industriel qui produirait indéfiniment s’il ne se heurtait pas à certaines limites naturelles en l’espèce de ses auxiliaires humains: à la faiblesse de leur corps et à leur volonté propre. »
22 Philippe Pignarre, La Terre, notre camarade. Lettre ouverte à mes amis marxistes, https://www.terrestres.org/2022/01/26/la-terre-notre-camarade-lettre-ouverte-a-mes-amis-marxistes/. Dans ce texte, Philippe Pignarre souligne que « Marx n’a pas ignoré la nature » mais il ne se réfère qu’à des aspects périphériques, d’un point de vue écologiste, de la réflexion marxienne sur la nature : la rapide mention de la contribution de la nature à la production de valeurs d’usage dans la Critique du programme de Gotha et les prises de position de Marx à l’égard de Darwin.
23 Voir les développements désormais classiques de John Bellamy Foster sur la « perturbation métabolique » dans Marx écologiste, trad. A. Blanchard, C. Nordmann, J. Gross, Paris, Amsterdam, 2011.
24 Ibid.
25 Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 567.
26 Voir Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire, trad. E. Dobenesque, Paris, La Fabrique, 2017.
27 Philippe Pignare, op. cit., « C’est là que se pose la question du capitalisme : a-t-on tout dit en clamant très fort qu’il est le responsable de ce changement géo-climatique aux conséquences catastrophiques ? En n’employant pas ce terme, Latour et Schultz pourraient bien rendre service aux marxistes en les obligeant à penser sans faire de raccourcis ce à quoi ce terme les oblige. […] Le capitalisme sert trop souvent de double clic. Il épargne le travail qui reste à faire, en toute priorité pour Latour et Schultz, un travail préalable de description : celui du monde où on vit et celui dont on vit ».
28 Voir par exemple Michael Löwy et Daniel Tanuro (dir.), Luttes écologiques et sociales dans le monde. Allier le vert et le rouge, Editions textuels, « Petite Encyclopédie Critique », 2021.
29 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 18 : « Même s’il est toujours tentant de faire rentrer une situation nouvelle dans un cadre reconnu, il est prudent de ne pas se précipiter pour affirmer que la classe écologique prolonge simplement les luttes ‘‘anticapitalistes’’. L’écologie a raison de ne pas se laisser dicter ses valeurs par ce qui est devenu, en grande partie, une sorte de réflexe conditionné. »
30 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 29.
31 Ibid., p. 70.
32 Ibid., p. 70.
33 Ibid., p. 23.
34 Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, Paris, Seuil, 2021, p. 122-123.
35 Le parallèle est dressé par Jason W. Moore dans Le capitalisme dans la toile de la vie, trad. R. Ferro, Paris, éditions de l’Asymétrie 2020, p. 305-330.
36 On trouve par exemple des positions antagoniques à ce sujet dans Christine Delphy, L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat, Syllepses, Paris, 2013 et dans Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremondes-Senonevero, Genève, Marseille, 2018.
37 Le concept a d’abord été utilisé dans un recueil de poésie de Stephen Collins, To the Barricades, Talon Books, 2013 ; avant d’être repris dans Jason W. Moore, « Le Capitalocène et la justice planétaire », Etudes digitales, 2020-1, n°9, p. 53-65.
38 Léna Balaud, « Des alliances pour recomposer une politique dans et contre l’écologie du capital », De(s)générations, n°35, décembre 2021, « attaquer l’attaque », p. 47-56.
39 Pour différents exemples de résistance des vivants à leur mise au travail, voir Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, op. cit.
40 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 14.
41 Bruno Latour, Où atterrir ?, Paris, La Découverte, 2017, p. 127 et sq.
42 Voir le questionnaire publié dans Bruno Latour, « Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise », AOC, mars 2020, disponible en ligne sur http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/P-202-AOC-03-20.pdf. Voir également John Dewey, Le public et ses problèmes, tr. fr. par Joëlle Zask, Gallimard, Paris, 2010.
43 Sur les différents types d’enquête pratiqués par le marxisme critique, voir Davide Gallo Lassere et Frédéric Monferrand, « Les aventures de l’enquête militante », Rue Descartes, n° 96, 2019/12, p. 93-107.
44 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 57.
45 Pour un argument similaire, voir Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, op. cit. p. 132-133.
46 Pour un travail récent sur le « racisme environnemental », voir William Acker, Où sont les gens du voyage ?, Rennes, Éditions du commun, 2022.
47 Bruno Latour, Où atterrir ?, op. cit., p. 133.
48 Les travaux personnels de Nikolaj Schultz ont développé l’idée de classes géo-sociales. Ainsi dans Nikolaj Schultz, « Geo-social classes », in M. Krogh (ed.), Connectedness – An Incomplete Encyclopedia of the Anthropocene, Strandberg Publishing, Copenhague, 2020, il écrit : « By re-describing, reclassifying and comparing these different networks of conditions of existence we will not only be able to identify the patterns of privilege and non-privilege in the processes of engendering. Furthermore, it would permit us to reconsider our understanding of power and domination. By describing and comparing the material extensions of people’s livelihoods what would become visible is how the networks of existence of some allows or disallows the networks of existence of others to be better or worse. In other words, by identifying geo-social classes we would generate descriptions of who is occupying or exploiting the territory of others, or how some people’s livelihoods disallows the durable existence of other people’s conditions of reproduction. »
49 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 36.
50 Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 13.
51 Ibid., p. 60.
52 Ibid., p. 60.
53 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 59-60.
54 Ibid.., p. 37.
55 Ibid., p. 13.
56 Ibid., p. 48.
57 Voir Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit, p. 807 et sq.
58 Voir sur ce point Paul Guillibert, Terre et capital, Paris, Amsterdam, 2022.
59 Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher : Les révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique xve-xviiie siècle, Paris, Seuil, 2020.
60 Ce texte a bénéficié de nombreuses discussions dans différents cadres. Nous tenons particulièrement à remercier Louis Carré et ses étudiant·e·s de l’université de Namur, le groupe de lecture en écologie politique marxiste et le comité de rédaction de la revue Terrestres.
61 Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, op. cit., p. 18 et 39.
62 Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », in Œuvres. Tome III, traduit par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2000, p. 431.

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18.07.2022 à 15:12

L’éco-anxiété n’est pas une maladie, mais une mèche incandescente

Les Tabanards

Vous reprendrez bien un peu d’anxiolytique en ce jour de pic d’éco-anxiété ? Tandis que la chaleur nous empêche de dormir et que les forêts brûlent, les mots qui piègent nous assaillent. L’éco-anxiété est un leurre : l’expérience d’un monde étouffant et indéfendable ne peut être laissée à une caractérisation médicale. Ne faudrait-il pas plutôt politiser notre sueur, c'est-à-dire : stopper le désastre en métamorphosant nos impuissances en actions ?

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Un chant poétique est parfois plus puissant et juste que des rayons de bibliothèque. Engagés dans une critique constructive de notre époque, dans leurs vies comme dans leurs musiques, les Tabanards s’emparent dans cette chanson de l’absence d’avenir imaginable1Nous avions déjà publié cette chanson en janvier 2022. A travers leurs chants transpire leur double engagement : faire revivre des musiques et danses traditionnelles d’Occitanie, victimes de l’homogénéisation des mondes et des cultures, tout en éclairant d’un regard singulier et acerbe nos façons actuelles de faire monde.


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12.07.2022 à 13:14

Foucault entre Wuhan et l’Anthropocène

Andrea Di Gesu

Accentuant les contradictions de notre monde, la pandémie de COVID-19 a suscité de vives polémiques dans le champ intellectuel, surtout à gauche. Dans ce contexte, la pensée de Michel Foucault a suscité des usages particulièrement divergents. Cet article revient sur ces polémiques, en montrant comment le philosophe peut, parmi d’autres, nous aider à sortir de certaines impasses contemporaines.

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Texte intégral (6776 mots)
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Le débat au sein de la gauche radicale (politique et universitaire) sur les modèles de gestion de la crise pandémique a été caractérisé par une polarisation de plus en plus marquée. Un premier groupe d’interprètes a vu dans la pandémie avant tout une inflation exorbitante des dispositifs de contrôle des populations et des sujets, une très grave érosion des libertés, des droits individuels, des espaces de discussion et de décision démocratiques. Un second groupe y a vu plutôt le signe de l’inadéquation manifeste des systèmes occidentaux de santé publique et de la contradiction évidente entre les besoins du profit économique et le droit à la santé. Alors que les premiers ont eu tendance à considérer la crise comme un problème de pouvoir et ont appelé à un assouplissement des interdictions et des restrictions, les seconds la voient comme un problème lié à l’État providence, affirmant la nécessité de le renforcer. Là où les premiers s’élèvent contre l’interventionnisme de l’État au nom de la liberté, les seconds appellent à une plus grande intervention de l’État contre les dysfonctionnements générés par l’économie capitaliste sur la santé.

Parmi les différents champs de bataille théoriques et politiques qui divisent ces deux positions, la pensée de Michel Foucault a joué un rôle important. Depuis près de deux ans, une intense bataille d’idées s’est engagée autour de cette dernière et des outils qu’elle fournit pour interpréter la pandémie actuelle, une bataille qui a sans doute constitué l’un des plus importants vecteurs de polarisation du débat actuel.

En effet, au sein des positions que j’ai résumées, les références aux catégories foucaldiennes sont, sans surprises, opposées. Les premières, en effet, utilisent Foucault pour décrire la gestion de la crise pandémique comme une forme de biopolitique agressive et liberticide1Voir par exemple B. McQuade, M. Neocleous, Beware: medical police, Radical Philosophy 11, 8 (2020), pp. 3-9. ; les secondes, au contraire, invoquent une biopolitique vertueuse, une biopolitique du soin capable de prendre en charge le droit à la santé contre ses restrictions causées par les multiples effets pervers du système capitaliste sur la santé publique2Voir A. Sotiris, Thinking beyond the lockdown : on the possibility of a democratic biopolitics, Historical Materialism 28, 3 (2020), pp. 3-38, mais  aussi le concept de biopouvoir dual développé par Toscano : A. Toscano, The state of the pandemic, Historical Materialism 28,4 (2020), pp. 3-23. Ces deux interventions sont également attentives à la question de l’autoritarisme inhérent à certaines mesures de gestion de la pandémie comme le confinement, mais en partant précisément de la nécessité de développer des formes de (bio)politique du care par le bas, montrant ainsi des diagnostics théoriques et des besoins politiques profondément différents de ceux incarnés, par exemple, par McQuade et Neocleous..

La distance entre ces deux positions, déjà considérable, s’est exacerbée et les a transformées souvent en des versions particulièrement extrêmes d’elles-mêmes. Les premiers ont de plus en plus eu la tendance à nier l’existence même de l’urgence médicale, voyant dans la crise pandémique un simple prétexte pour accroître le contrôle biopolitique sur la vie des sujets ; les seconds sont allés jusqu’à nier le fait même d’une restriction des libertés individuelles, accusant quiconque s’en réclame de soutenir simplement une conception de droite de la liberté, et ont affiché une posture scientiste, une attitude que l’on pourrait qualifier d’épistocratique faisant appel à un gouvernement d’experts, véritable concept-symbole de ces types de positions. Un exemple très significatif de cette opposition exaspérée est la querelle entre Giorgio Agamben – qui dans ses écrits sur la pandémie a défendu à plusieurs reprises la thèse de l’inexistence d’une urgence médicale, et qui est sans doute le représentant principal de la première dérive – , et les signataires d’une lettre regroupant un nombre important de personnalités de l’académie philosophique italienne, qui lui répondait en soutenant que « la mise en place du pass sanitaire n’engendre aucune limitation de la liberté individuelle » et que « soutenir le contraire serait […] comme dire que l’adoption des règles de la circulation routières nuirait à la liberté individuelle de mouvement ».

L’aggravation de cette polarisation a eu pour effet de déformer, de manière implicite ou explicite, les références à Foucault. Il devient, en effet, tour à tour le philosophe qui dénonce rigoureusement le chevauchement entre le pouvoir et la science et invoque la nécessité d’une lutte sans fin pour une liberté indéterminée contre toute forme de coercition, ou un libertarien relativiste et, en dernière analyse, « réactionnaire ».

Or, l’objet de cet article n’est pas de régler la question des usages pandémiques de Foucault : je ne proposerai pas une analyse des usages opposés de ses concepts afin de distinguer, sur des bases philologiques, les bons des mauvais. Je partirai plutôt de l’hypothèse selon laquelle la référence à Foucault constitue, au sein de cet affrontement exacerbé, un symptôme ; et, plus précisément, le symptôme d’une crise qui le dépasse largement, et dont son nom constitue un signifiant particulièrement chargé. Cette hypothèse me permettra de proposer une certaine lecture de l’affrontement théorico-politique en cours, sur la base de laquelle je pourrai enfin poser à nouveau et de manière différente la question de l’actualité de la pensée de Foucault dans la conjoncture actuelle.

Une tradition en crise

Cette crise est celle de la tradition de la gauche libertaire d’après 1968, celle des diverses tendances du poststructuralisme ou, pour employer un terme impropre, celle du postmodernisme. Dans la polarisation du débat que nous étudions, elle se manifeste en particulier dans la suspicion implicite envers son culturalisme extrême, c’est-à-dire envers la possibilité d’une réduction totale de la réalité à des dynamiques purement sociales et linguistiques dans lesquelles le caractère concret de la réalité semble disparaître sans laisser de trace. C’est la suspicion à l’égard de cette position ontologique qui semble constituer le fondement inavoué de toutes les autres accusations portées contre cette tradition de pensée, et notamment celles d’antiscientisme relativiste (nier tout simplement la vérité des savoirs scientifiques et/ou leur prééminence vis-à-vis d’autres formes de savoir) et de libertarianisme réactionnaire (défendre n’importe quelle forme de liberté, même si elle aura un effet nuisible sur les autres).

Comprendre l’origine de cette suspicion n’est pas difficile. La crise pandémique n’est en effet que la manifestation dramatiquement concrète d’un réel qui échappe sans cesse à sa réduction linguistique et culturelle, d’un dynamisme et d’une agency radicalement non-humains. Elle nous a rappelé, de manière violente, la présence d’un monde non humain qui agit de manière incontrôlable, souvent en réponse à notre action sur la planète et ses équilibres complexes. C’est en ce sens, bien sûr, que la crise pandémique doit être aussi considérée comme un épisode – probablement pas le plus catastrophique – de la crise écologique en cours3La présentation la plus rigoureuse et organique de cette thèse est sans doute celle proposée par Malm : voir A. Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, La fabrique, Paris 2020..

En d’autres termes, il s’agit de la révolution copernicienne que le facteur écologique produit sur la pensée politique – ou plutôt, de la révolution qu’il doit nécessairement produire pour qu’il entre effectivement dans la réflexion théorico-politique, sans être réduit au rang d’une variable parmi d’autres dans un cadre analytique qui reste par ailleurs inchangé. Cette polarisation est donc – c’est ma thèse – l’un des effets de l’impact de l’Anthropocène sur la pensée de la gauche critique. Plus précisément, elle est le signe de la crise théorique que l’Anthropocène y produit. Foucault est un de ses noms, peut-être le nom le plus intensément surchargé.

Cette conclusion nous permet donc tout d’abord de souligner l’asymétrie de cette polarisation théorique, une asymétrie qui n’était pas évidente jusqu’à présent. Bien que les deux positions en cause soient des déformations des analyses théorico-politiques dont elles sont issues, elles ne sont pas également perverses.

En effet, la tradition de pensée d’inspiration libertaire s’inverse en son contraire en devenant une dérive négationniste et réactionnaire : elle atteint ainsi des résultats théoriques et politiques non seulement radicalement inacceptables, mais qui réalisent aussi le rêve/cauchemar libéral d’un postmodernisme de droite au service du fascisme dans le monde entier4La thèse déjà habermassienne de la nature réactionnaire des penseurs dits postmodernes a été récemment ravivée dans le contexte de ce que l’on peut appeler une offensive idéologique de grande envergure de la gauche libérale, notamment anglo-saxonne, contre les populismes de droite. Selon ce type de discours, qui constitue une intéressante actualisation de positions déjà présentes dans le débat académique et politique en Occident depuis les années 1980, Foucault et les autres postmodernes seraient coupables d’avoir légitimé un relativisme absolu à l’égard de toute forme de vérité et d’objectivité, qui a en fait favorisé la naissance du phénomène de la post-vérité (fake news, conspirationnisme, etc.) et la montée conséquente des populistes de droite dans les années 2010 : cette faute constituerait la preuve ultime de la nature essentiellement réactionnaire de tous ces penseurs. Ce sont des discours que l’on retrouve facilement dans le débat public. Un exemple particulièrement significatif est un article du New York Times de mai 2021, signé par l’éditorialiste Ross Douthat, et significativement intitulé How Foucault lost the left and won the right (https://www.nytimes.com/2021/05/25/opinion/michel-foucault.html), mais aussi les prises de position de Michiko Kakutani, célèbre critique littéraire de la gauche libérale, publiées dans le Guardian dans un article intitulé The death of truth : how we gave up on facts and ended up with Trump (https://www. The Guardian. com/books/2018/jul/14/the-death-of-truth-how-we-gave-up-on-facts-and-ended-up-with-trump). Ces thèses sont aussi des plus en plus populaires au sein de publications scientifiques : tant McIntyre que D’Ancona, parmi les principaux philosophes politiques à avoir traité le sujet de la post-vérité, comptent explicitement Foucault et les postmodernes parmi les causes de cette dernière ; au postmodernisme dit de droite ou conservateur, McManus a consacré, en 2020, une monographie entière, intitulée précisément The rise of post-modern conservatism ; dans le débat francophone, ces arguments ont été discuté par Renaud Garcia dans son livre Le désert de la critique. Déconstruction et politique, Paris, L’Échappée, 2015.. En ce sens, il faut vraiment reconnaître à Giorgio Agamben le mérite d’être plus royaliste que le roi : son usage de Foucault est peut-être la seule véritable utilisation de droite qui ait jamais été faite.

A l’inverse, une autre tradition de gauche soucieuse de dépasser l’ontologie culturaliste  dont Foucault serait le paradigme, prend la forme d’une dérive scientiste et anti-libertaire. Au nom d’un nouveau réalisme, capable enfin de rendre visible la crise écologique dans sa concrétude, ce courant philosophique et politique comporte des angles-morts sur la science et le pouvoir qui dénature ce qui reste un besoin réel : abandonner un paradigme culturaliste incapable de rendre compte de la nature de l’événement anthropocène. En somme, elle pose la question fondamentale de l’actualité de Foucault, et par extension celle de toute une tradition de pensée critique radicale : que faire de tout ce matériel dans le contexte de la crise pandémique, et par extension de la crise écologique ?

La réponse que ces positions apportent semble de plus en plus claire : absolument rien. La pandémie et plus généralement la crise écologique posent la question d’un réel non réductible, et nous obligent à modifier nos références en conséquence. Dans cette opération de restructuration théorique et politique, la première victime semble destinée à être précisément Foucault. De la nécessité de diverses formes d’interventionnisme étatique contre les pandémies et le changement climatique à la nécessité conséquente de réattribuer une légitimité absolue aux connaissances scientifiques qui nous éclairent sur leur nature, tout semble converger vers l’abandon définitif de cette tradition de gauche qui posait la nécessité d’une suspicion de principe à l’égard de toutes les formes de pouvoir, et cherchait à étudier les relations qui lient le pouvoir à la science et au savoir. Le culturalisme desdits “postmodernes”, prétendument incarné par Foucault, dégénèrerait en un libertarisme réactionnaire et un antiscientisme relativiste : précisément les ennemis les plus dangereux pour ceux qui luttent, à gauche, pour arrêter l’effondrement écologique et ses pandémies.

Revenir à Foucault

Les risques théoriques et politiques encourus par ces positions laissent toutefois penser que ce discours ne peut s’arrêter là. Il n’est peut-être pas encore temps d’abandonner définitivement Foucault. Peut-être, en effet, l’utilité de la pensée de Foucault dans la conjoncture historique est-elle précisément de prévenir de tels risques, c’est-à-dire de répondre à la nécessité théorique et politique de creuser un profond sillon entre l’exigence légitime que ces positions incarnent et les dérives dangereuses auxquelles elles sont vulnérables.

Si la nécessité, posée par la crise pandémique et écologique, de dépasser certains héritages postmodernes ne fait aucun doute, certains des enseignements de cette tradition, et de Foucault en particulier, restent une arme fondamentale pour éviter ces dérives indésirables. Pour comprendre comment, il est temps de revenir – enfin – à Foucault.

Les dérives auxquelles sont soumises les revendications théorico-politiques articulées par la gauche critique en réponse aux crises pandémique et écologique sont, comme nous l’avons vu, essentiellement au nombre de deux : a) le passage de la critique du libertarisme réactionnaire à des formes d’autoritarisme politique ; b) le passage de la critique de l’antiscientisme relativiste à des postures épistocratiques. Il s’agit en fait d’un seul et même dispositif théorique et politique, dont le fonctionnement peut être décrit de la manière suivante : il tend à déduire directement de la nécessité (vertueuse et partageable) de dépasser une ontologie culturaliste dans laquelle les crises pandémique et écologique sont invisibles, une vision neutre de la science, qui met entre parenthèses l’étude des rapports entre science et pouvoir afin de rejeter le risque d’antiscientisme relativiste et de libertarisme réactionnaire qu’incarnerait la tradition de la gauche « postmoderne ». C’est précisément cette vision neutre de la science qui entraîne le risque de postures épistocratiques et autoritaires.

Or, l’importance de la pensée de Foucault réside précisément dans sa capacité à désactiver ce dispositif : cette désactivation est, à notre avis, le seul moyen dont nous disposons pour opérer un dépassement vertueux d’un certain postmodernisme, capable de préserver un rapport non naïf avec la science et d’arrêter les dérives épistocratiques et autoritaires.

Michel Foucault, Source : Wikimedia.

Indépendamment de la légitimité de la thèse selon laquelle l’ontologie foucaldienne constitue une forme extrême de culturalisme, il ne fait aucun doute que l’étude des rapports entre science et pouvoir chez Foucault s’est toujours tenue à l’écart tant du risque du relativisme antiscientifique que du libertarisme réactionnaire. En fait, ce que Foucault n’a cessé d’étudier tout au long de sa carrière, c’est l’ensemble complexe des relations qui lie l’émergence du savoir au développement des formes de pouvoir, sans que la différence entre les deux ne s’effondre jamais dans l’indistinction. Il a montré comment de nouveaux dispositifs de pouvoir – l’asile psychiatrique étudié dans Histoire de la folie, l’armée, l’usine et l’école qui font l’objet de Surveiller et punir – constituaient autant de conditions de possibilité pour la naissance de nouveaux savoirs, à leur tour capables de perfectionner et de renforcer l’action de ces dispositifs, sans jamais théoriser une relation de déduction directe entre les deux pôles. Son but n’a jamais été, en effet, de voir du simple pouvoir derrière n’importe quelle forme de savoir, mais de montrer comment les deux constituent l’épaisseur matérielle et concrète de chaque moment historique contingent – les relations de pouvoir qui le traversent, les discours qui y sont possibles. Et cela afin de fournir une cartographie nécessairement provisoire des possibilités d’une libre construction de soi dans le présent, c’est-à-dire de création des formes de vie qui articulent le travail infini de l’émancipation politique et qui restent historiquement situées, contre toute forme de téléologie révolutionnaire et d’idéalisme.

Il a, en d’autres termes, essayé de développer une ontologie de l’actualité au service de pratiques historiques de la liberté. Pratiques qui ne cherchent pas un dehors absolu du pouvoir, dans un libertarisme stérile qui tend à devenir réactionnaire. Pratiques qui ne soient pas davantage sceptiques à l’égard de toutes les formes de savoir, attitude qui déboucherait sur un relativisme absolu et finalement anti-scientifique. Ce chemin de crête entre plusieurs écueils cherche à relancer le projet d’une libre construction de soi dans l’histoire. Une liberté qui, étant immergée dans l’histoire, reconnaît profondément, avec une posture qui n’est en rien “libertarienne” ou “relativiste”, la matérialité à laquelle elle fait face et qui constitue son présent, ainsi que les pouvoirs et les savoirs qui la constituent. Que l’on songe par exemple ici aux pratiques de subjectivation stoïciennes ou épicuriennes, mais aussi aux communautés gays californiennes, analysées par Foucault dans les volumes de l’Histoire de la sexualité ainsi que dans ses derniers écrits et ses cours au Collège de France.

Pour une biopolitique écologique et radicalement démocratique

Que faire alors, face aux crises pandémique et écologique, de cette conception non naïve de la relation entre pouvoir et savoir ? Il ne sert absolument pas à répandre le relativisme à l’égard de la science du changement climatique ou de l’épidémiologie, et par conséquent à justifier les revendications réactionnaires fondées sur des formes rudimentaires d’antiscientisme. Au contraire, elle permet de creuser un sillon entre les besoins théoriques et politiques exprimés par la crise pandémique et écologique et les dérives auxquelles ces besoins peuvent être exposés, puisqu’elle nous pousse à poser de manière nouvelle et radicale la question du rapport entre science et démocratie. En effet, elle constitue un outil fondamental pour dénoncer le caractère inévitablement idéologique d’une vision neutre de la connaissance scientifique, permettant d’éviter les tentations autoritaires et les attitudes épistocratiques par une démocratisation puissante et vertueuse de la science.

Il ne s’agit pas du tout de faire des conclusions scientifiques l’objet d’un débat démocratique, comme si une assemblée démocratique devait se prononcer sur la véracité des données relatives au changement climatique ou à la propagation d’un virus. Cela signifie, au contraire, penser à des espaces et des institutions démocratiques qui peuvent jouer un nouveau rôle de médiation entre la science et l’opinion publique démocratique ; cela signifie abandonner les postures épistocratiques et élitistes, revenir à la distinction entre l’ignorance avec ses causes sociales, économiques, politiques et son exploitation par les droites populistes et fascistes, et au contraire créer des espaces capillaires de débat et de discussion qui peuvent tuer dans l’œuf le conspirationnisme et le négationnisme ; cela signifie relancer de nouvelles formes de participation démocratique active et de responsabilité collective comme antidote à toute tentation autoritaire ; cela signifie, en somme, poser la nécessité de formes d’expérimentations institutionnelles démocratiques radicales en tant qu’incontournable réponse politique de gauche à la crise pandémique et écologique.

Pour en suggérer un exemple, j’aimerais bien faire référence ici à une autre contribution majeure dans le débat philosophique et politique sur la pandémie, à savoir le pamphlet Santé publique année zéro signé par Barbara Stiegler et François Alla, et en particulier à leurs réflexions autour de l’épidémie de SIDA. Les auteurs soulignent le rôle central joué à l’époque par les associations et les collectifs issus de la communauté homosexuelle, qui grâce à leur activisme arrivèrent jusqu’à s’inviter « dans la détermination des mesures de santé publique » et à devenir « des acteurs à part entière du système sanitaire », tout en imposant au monde médical « l’idée d’un nécessaire partage épistémique des connaissances entre soignants et patients »5B. Stiegler, F. Alla, Santé publique année zéro, Gallimard, Paris 2022, p. 18.. Ces pratiques d’activisme démocratique, très proches d’ailleurs des mouvements féministes actuels en Italie et en France pour la reconnaissance et la prise en charge de l’endométriose et d’autres maladies gynécologiques sous-diagnostiquées, représentent bien ce qu’on entend par expérimentations démocratiques. La biopolitique dont il est question ici envisage leur généralisation radicale, jusqu’à inclure notamment questions écologiques : une généralisation capable de transformer en profondeur nos communautés politiques.

En somme, une biopolitique du soin et écologique est nécessairement aussi une biopolitique radicalement démocratique. D’ailleurs, c’est précisément la dernière réflexion que nous a laissé Foucault, il y a maintenant presque quarante ans. Dans ses derniers cours consacrés à la parrêsia6Voir notamment M. Foucault, Le gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France (1983-1984), Gallimard-Seuil, Paris 2008; Le courage de la vérité. Cours au Collège de France (1984), Gallimard-Seuil, Paris 2009. – terme grec qui désigne le dire-vrai et franc adressé au pouvoir –, il posait rigoureusement le problème du rapport constitutivement fragile entre vérité et démocratie, en montrant la possibilité d’un usage – la parrêsia – de la vérité qui n’aspire pas à engloutir la démocratie, mais au contraire à la remettre en marche et à la repenser à ses racines. Ou bien, encore mieux, à la remettre en marche en la ramenant à ses racines, à travers une attaque féroce contre le conformisme capable de rouvrir cette discussion horizontale, participative et libre qui en est le seul principe. Comme l’a suggéré Balibar, la parrêsia n’est rien d’autre qu’une « intervention perturbatrice » visant à rétablir la démocratie dans son « principe », une « figure de “contre-démocratie” qui représente néanmoins l’action démocratique par excellence »7É. Balibar, Sulle parrhèsia(e) di Foucault, Materiali Foucaultiani, VI, 11-12 (2017), p. 81.. Dans la parrêsia, la vérité revitalise la démocratie d’une manière si radicale qu’elle remet tout – mais d’abord elle-même – en question. Une régénération qui est précisément ce que les crises pandémique et écologique devraient susciter dans nos démocraties.

Conclusion

Foucault est donc, en dernière analyse, le nom, cette fois non pas vide mais extrêmement concret, d’une série d’outils essentiels pour construire une réponse radicale de gauche aux crises qui marquent et continueront de marquer notre époque. Revenir à son œuvre dans cette optique et sur la base de ces urgences – plutôt que de l’abandonner définitivement – est, selon nous, une façon de sortir vivants du conflit actuel.

Une tâche ardue, pourrait-on dire. Peut-être, mais cela nous réconfortera au moins de savoir que nous ne devons pas repartir de zéro. La nécessité de dépasser le culturalisme post-moderne et son oubli de la réalité non-humaine par une réflexion radicalement nouvelle sur la matière, capable à la fois de poser la question écologique et de rejeter une vision naïve et positiviste de la science, est ce à quoi réfléchit depuis des décennies toute une école de la pensée féministe, inaugurée notamment par Haraway et poursuivie par des penseuses tels que Braidotti, Alaimo et Barad. Pour la philosophie politique après la pandémie il s’agit alors, peut-être, de prendre le relais de cette tradition, qui a toujours essayé de transformer réellement le monde en apprenant à le voir d’un point de vue situé mais non irrationnel, et d’articuler à partir de là une politique radicale capable de combiner le besoin de soin – pour les autres et pour le monde – et celui de la liberté.

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Notes
1 Voir par exemple B. McQuade, M. Neocleous, Beware: medical police, Radical Philosophy 11, 8 (2020), pp. 3-9.
2 Voir A. Sotiris, Thinking beyond the lockdown : on the possibility of a democratic biopolitics, Historical Materialism 28, 3 (2020), pp. 3-38, mais  aussi le concept de biopouvoir dual développé par Toscano : A. Toscano, The state of the pandemic, Historical Materialism 28,4 (2020), pp. 3-23. Ces deux interventions sont également attentives à la question de l’autoritarisme inhérent à certaines mesures de gestion de la pandémie comme le confinement, mais en partant précisément de la nécessité de développer des formes de (bio)politique du care par le bas, montrant ainsi des diagnostics théoriques et des besoins politiques profondément différents de ceux incarnés, par exemple, par McQuade et Neocleous.
3 La présentation la plus rigoureuse et organique de cette thèse est sans doute celle proposée par Malm : voir A. Malm, La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, La fabrique, Paris 2020.
4 La thèse déjà habermassienne de la nature réactionnaire des penseurs dits postmodernes a été récemment ravivée dans le contexte de ce que l’on peut appeler une offensive idéologique de grande envergure de la gauche libérale, notamment anglo-saxonne, contre les populismes de droite. Selon ce type de discours, qui constitue une intéressante actualisation de positions déjà présentes dans le débat académique et politique en Occident depuis les années 1980, Foucault et les autres postmodernes seraient coupables d’avoir légitimé un relativisme absolu à l’égard de toute forme de vérité et d’objectivité, qui a en fait favorisé la naissance du phénomène de la post-vérité (fake news, conspirationnisme, etc.) et la montée conséquente des populistes de droite dans les années 2010 : cette faute constituerait la preuve ultime de la nature essentiellement réactionnaire de tous ces penseurs. Ce sont des discours que l’on retrouve facilement dans le débat public. Un exemple particulièrement significatif est un article du New York Times de mai 2021, signé par l’éditorialiste Ross Douthat, et significativement intitulé How Foucault lost the left and won the right (https://www.nytimes.com/2021/05/25/opinion/michel-foucault.html), mais aussi les prises de position de Michiko Kakutani, célèbre critique littéraire de la gauche libérale, publiées dans le Guardian dans un article intitulé The death of truth : how we gave up on facts and ended up with Trump (https://www. The Guardian. com/books/2018/jul/14/the-death-of-truth-how-we-gave-up-on-facts-and-ended-up-with-trump). Ces thèses sont aussi des plus en plus populaires au sein de publications scientifiques : tant McIntyre que D’Ancona, parmi les principaux philosophes politiques à avoir traité le sujet de la post-vérité, comptent explicitement Foucault et les postmodernes parmi les causes de cette dernière ; au postmodernisme dit de droite ou conservateur, McManus a consacré, en 2020, une monographie entière, intitulée précisément The rise of post-modern conservatism ; dans le débat francophone, ces arguments ont été discuté par Renaud Garcia dans son livre Le désert de la critique. Déconstruction et politique, Paris, L’Échappée, 2015.
5 B. Stiegler, F. Alla, Santé publique année zéro, Gallimard, Paris 2022, p. 18.
6 Voir notamment M. Foucault, Le gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France (1983-1984), Gallimard-Seuil, Paris 2008; Le courage de la vérité. Cours au Collège de France (1984), Gallimard-Seuil, Paris 2009.
7 É. Balibar, Sulle parrhèsia(e) di Foucault, Materiali Foucaultiani, VI, 11-12 (2017), p. 81.

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