MÉDIAS GÉNÉRALISTES
A.S.I  · A.O.C · Brut  · Charlie-Hebdo · France 24 · FTVI · L'Humanité · LaCroix · 
LCP · LeMonde · LaTribune · LeFigaro · TheConversation  · Mediapart · L'AutreQuotidien · LeMedia · Slate

 INTERNATIONAL
CADTM · The New-York Times · Courrier d'Europe Centrale · Toutel'Europe · Orient XXI · InfoAsie

 ALTERMÉDIAS
Acrimed · Acta · L'Autre France Presse · Issues · Les Jours · MédiasLibres  · Quartier Général  · Rapports de force · Reflets · Rézo · StreetPress · Imagotv 

+
The Conversation – Articles (FR) - L’expertise universitaire, l’exigence journalistique. Contenu sous license CC BY-ND 4.0
UNE   Politique   International   Environnement   Technologies   Culture

09.08.2020 à 20:32

Podcast : La tentation de la servitude volontaire

Laurent Bibard, Professeur en management, titulaire de la chaire Edgar Morin de la complexité, ESSEC
Si l’intelligence artificielle devient un jour supérieure à la nôtre, l’humanité risque de devenir esclave des machines. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?
Texte intégral
La version la plus radicale du transhumanisme est aujourd’hui portée par des entreprises comme Google. Quietbits / Shutterstock

Les représentants du « transhumanisme » revendiquent aujourd’hui le recours aux sciences contemporaines et aux technologies pour « augmenter » les potentialités des humains. Certains transhumanistes, que l’on retrouve notamment chez Google, affirment qu’arrivera bientôt un moment « singulier » où l’intelligence artificielle dépassera l’humaine, et où l’humanité deviendra immortelle, ou capable d’immortalité.

Si cela se produit effectivement, alors l’humanité pourrait être soumise pour l’éternité aux machines et entrer dans une phase de servitude volontaire. Mais est-ce que tout cela a vraiment un sens ?


La preuve par trois : les experts de The Conversation déclinent les 3 grands aspects d’une question en 3 épisodes à écouter, à la suite ou séparément ! Dans cette série, Laurent Bibard, philosophe, titulaire de la chaire Edgar Morin de la complexité l’ESSEC, explique pourquoi le transhumanisme reste un horizon qui manque de sens en questionnant dans ce premier épisode la tentation de la servitude volontaire, la dynamique de notre humanité, et le sens de notre course à la performance.

The Conversation

Laurent Bibard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.


09.08.2020 à 20:28

Alain-Fournier et Modigliani, ou l’art de peindre l’enfance désenchantée de l’après-guerre

Thierry Dufrêne, Enseignant-chercheur en histoire de l'art, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
Alain-Fournier et Modigliani, le Grand Meaulnes et le Petit Paysan, ce sont les pans symétriques, en littérature et en peinture, d’une même quête d’enfance.
Texte intégral
Le jeune apprenti, Modigliani. 1918,1919. Collection musée de l'Orangerie. Google Arts and Culture

« Quelle idée de faire l’homme à dix-sept ans ! »

L’impossibilité de concilier le monde de l’enfance et celui de l’âge adulte, tel est le ressort du Grand Meaulnes publié en 1913. A 19 ans, en 1905, Alain-Fournier rencontrait celle qui, sous le nom d’Yvonne de Galais, serait l’héroïne de son roman le plus célèbre. Le roman raconte la sortie de l’enfance. À moins que ce ne soit son rêve continué, ou encore le drame de l’adolescence : « Quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. » – confesse le narrateur.

Alain-Fournier : dépeindre le passage

Ce quelqu’un, Augustin que tout le monde appellera « le Grand Meaulnes » était âgé de 17 ans, et le narrateur le compare à l’« adolescent anglais », Robinson Crusoé, « avant son grand départ ». Le « pays mystérieux » qui attend le voyageur au sortir de l’enfance est préfiguré par un rêve –« une vision plutôt, qu’il avait eue tout enfant », corrige le texte. Celle d’une jeune fille de dos qui cousait près d’une fenêtre « dans une longue pièce verte, aux tentures pareilles à des feuillages ».

Dans la « fête étrange » qui se déroule dans le « mystérieux domaine » de Sologne, il y a très peu de vieilles personnes : « Quant aux autres, c’étaient des adolescents et des enfants… » Et ils avaient le droit de faire tout ce qu’ils voulaient pendant les noces en costumes du temps jadis, de 1830. La conversation – le mot est répété quatre fois à des moments essentiels dans le roman – d’emblée profonde et amoureuse qu’il a avec Yvonne dès la première journée est rejetée par celle-ci comme une folie d’enfance : « Nous sommes deux enfants ; nous avons fait une folie ». La sortie de l’enfance est appelée dans la deuxième partie « Le grand Jeu ». En revanche, le départ du Grand Meaulnes pour Paris donne au narrateur cette impression : « mon adolescence venait de s’en aller pour toujours. »

Le romancier peint les jeunes gens comme peu l’avaient fait avant lui : il peint le passage. Gilberte Poquelin a « l’air doux et effronté d’une gamine qui devient jeune fille ». Quant à Yvonne de Galais, rarement a-t-on vu « tant de grâce s’unir à tant de gravité ». Elle est « la plus grave des jeunes filles, la plus frêle des femmes ». Quelque chose signe l’enfance qui perdurera jusqu’à l’âge adulte : le regard bleu du rêve. Son « doux visage enfantin » a des « yeux bleus si ingénus ». Plus tard, devenue femme, elle l’aura encore : « Et sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, son regard bleu, immobile. »

Modigliani : peindre l’enfance volée

Alain-Fournier meurt sur le front en 1915. Son contemporain Modigliani, arrivé à Paris en 1906, peint pendant la Grande Guerre (il meurt précocement en janvier 1920) des jeunes êtres brutalement arrachés à l’enfance et qui projettent dans l’âge adulte la mélancolie de l’enfance volée.

Son Grand Meaulnes à lui, c’est le peintre Chaïm Soutine qui s’installe à Paris en 1912 à l’âge de 18 ans. Il en a 21 quand Modigliani peint son premier portrait de lui, une tête réalisée en 1915 (Stuttgart) : le visage n’est pas idéalisé, la bouche entrouverte laisse voir les dents, le nez est large et épaté, mais les yeux brillent d’une flamme intérieure. La Grande Guerre a volé leur enfance aux garçons trop jeunes pour être mobilisés, mais qui ont grandi dans les souffrances et les privations.

Portrait de Chaïm Soutine par Modigliani, 1915. Pinterest

Modigliani peint des enfants dont le chez-soi et la conscience de soi ont été également bouleversés. Ils ont été trop tôt poussés à prendre un état, deviennent apprentis, ouvriers ou employés. Tel est Le Jeune Apprenti (1918-1919) qui appartint à Paul Guillaume : un jeune homme pensif accoudé à une table aux pieds tournés, anticipation des figures de Balthus. Son esprit, loin de s’élever dans une rêverie de jeunesse, semble lesté par la mélancolie. Une gravité nouvelle s’est installée. Soutine nous apparaît aujourd’hui comme le Grand Meaulnes de cette ronde d’apprentis, de jeunes servantes, d’enfants en culottes courtes, de fils de concierge en quête d’un lieu et d’un lien originels.

Les adolescents pensifs que sont Le Jeune Apprenti, le Portrait d’un étudiant du Guggenheim (1918-1919), le Garçon roux (1919) du Musée national d’art moderne ou le Jeune Homme à la casquette de Detroit (1919) sont les héritiers de la noble lignée des gamins de Paris inaugurée par celui qu’Eugène Delacroix peignit sur la barricade de La Liberté guidant le peuple et naturellement par le Gavroche de Victor Hugo.

Portrait d’un étudiant, Modigliani, 1920. Guggenheim museum

Ils sont plus légitimes que les Poulbots de Montmartre, qui firent pourtant la une du Socialisme en 1908 et de L’Humanité en 1911 : mais qui croit aujourd’hui aux « gosses » insouciants peints par Francisque Poulbot ? Chez Modigliani, pas de sentimentalisme à la manière d’Émile Bayard, rien de l’évangélisme social qui inspira Van Gogh dans sa jeunesse, ni vraiment d’idéal et de révolte.

Figures résignées ? Jeunesse accablée ? Non pas, mais quelque chose comme un désenchantement : la guerre a arraché l’insouciance au jeune âge. Les enfants grandis avant l’âge de Modigliani sont repliés sur leur monde intérieur et son secret, fuyant une réalité trop lourde encore pour leurs épaules, coincés entre un passé et un futur symétriquement pesants.

En même temps touchants par leur abandon au regard de l’artiste, ces mélancoliques des lendemains de crise inaugurent un romantisme de l’enfance qui marquera Balthus (Balthasar Klossowski de Rola, 1908-2001) dans ses illustrations pour le roman d’Emily Brontë Les Hauts de Hurlevent (1847) entre 1933 et 1935 et qui se retrouvera dans Les Enfants Blanchard (1937, Musée national d’art moderne). Ce dernier tableau fut acheté en 1941 par Picasso, qui possédait déjà La Chevelure noire ou Jeune Fille brune assise peinte par Modigliani en 1918 dans ce même registre poétique de mise entre parenthèses du monde.

Jeanne, un rêve venu de l’enfance

Les jeunes garçons sont nombreux à partir de 1918 dans l’œuvre de Modigliani : Le Fils du concierge ou encore Le Garçon peint à Cagnes en 1919. L’artiste, à qui Jeanne Hébuterne a donné un enfant, nommée également Jeanne, prête sans doute plus d’attention qu’auparavant aux enfants de ses amis. Il les représente comme s’ils appartenaient à un monde à part, encore préservé des violences et de l’inquiétude.

Un monde clos auquel les adolescents n’ont plus accès désormais que par la nostalgie. Du côté des « jeunes filles », l’adolescente s’individualise. Elle n’est plus cette enfant, cette petite fille dont Modigliani a peint quelques lumineuses apparitions – telles la Fillette en bleu (1918) ou Alice (1918), nimbées du bleu de l’innocence. L’adolescente est tout autre : on sent la distance d’une réserve chagrine ou mélancolique. La jeune fille brune mentionnée plus haut, dont Picasso posséda le portrait, en est l’emblème : mains croisées sur les cuisses, chevelure bien arrangée, yeux noirs sans pupille, elle a la tête délicatement inclinée.

Jeanne Hébuterne fut à Modigliani ce qu’Yvonne de Galais fut à Alain-Fournier : un rêve venu de l’enfance. Le magazine Elle du 16 janvier 1946 la décrivait ainsi d’après une peinture du Livournais : « Elle a à peine dix-sept ans, un visage de madone, de lourdes tresses châtain, des yeux verts tirés vers les tempes, un teint d’olive pâle. Cette vierge-enfant timide et douce, qui rentre chaque soir dans sa famille, séduit tout de suite le terrible Amedeo. Avec son cou long, ses yeux étroits, elle est l’incarnation pure et troublante des figures qu’il représente. C’est elle qu’il n’a cessé de peindre. »

Yeux bleus (portrait de Madame Jeanne Hébuterne), 1917, Modigliani. Wikipedia

Les Yeux bleus (Portrait de Jeanne Hébuterne) de 1917 conservé à Philadelphie montre que Modigliani donne souvent à Jeanne des yeux bleus sans pupille. Comme pour Alain-Fournier, la couleur bleue des yeux n’est pas une couleur naturelle, mais symbolique : le bleu est pour les deux la couleur de l’enfance.

Drame de l’adolescence

Peignant un an sur la Côte d’Azur entre avril 1918 et mai 1919, Modigliani n’a plus ses modèles habituels du monde de la nuit parisienne. Il peint beaucoup d’enfants de ses amis. Il retrouve dans ces jeunes gens sans pupilles le rêve de l’hermaphrodite originel qu’il avait déjà cherché à dessiner ; le moment où l’âge adulte n’a pas encore fait bifurquer les sexes, que l’amour fusionnera à nouveau.

Dans Le Petit Paysan (1918), Modigliani se souvient du Garçon au gilet rouge (1888-1890) de Cézanne, qu’il savait dessiner par cœur selon les témoins. Sous le chapeau aux bords un peu courts, l’enfant de la campagne se tient gauchement face au peintre.

Le petit paysan, Modigliani, 1918. Wikipedia

Jambes écartées, ses mains inoccupées reposent sur l’entrejambe, presque sur le sexe. Son costume trois-pièces est trop juste : les pans sont serrés et les manches remontent trop haut, le gilet bâille autour du bouton sur le ventre, la chemise s’ouvre sur la poitrine. Dans cette tenue au pantalon taché aux genoux, et qui donne pourtant l’impression d’un habit du dimanche revêtu pour la pose, se tient un corps robuste, qui entre dans l’âge d’homme et dont la sexualité ne demande qu’à s’épanouir.

Alain-Fournier et Modigliani, le Grand Meaulnes et le Petit Paysan, ce sont les pans symétriques, en littérature et en peinture, d’une même quête d’enfance alors que la dureté de l’époque – une guerre meurtrière, une société en mutation brutale – donne jour, comme jamais auparavant, au drame de l’adolescence.

The Conversation

Thierry Dufrêne does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.


09.08.2020 à 20:02

Simuler l’action du virus contre les cellules, un outil supplémentaire de lutte

Antonio Monari, Enseignant-chercheur. Il s'intéresse au développement et à l'application de la simulation et modélisation moléculaires pour l'étude des systèmes biologiques complexes et sous stress, ainsi qu'à la photophysique, photochimie et photobiologie, Université de Lorraine
Stéphanie Grandemange, Professeur en biologie cellulaire, Université de Lorraine
Comment le SARS-CoV-2 s’arrime-t-il aux cellules humaines ? Peut-on modifier cet assemblage ? Les simulations moléculaires permettent d’étudier ces interactions, à l’atome près.
Texte intégral
La protéine spike du SARS-CoV-2 interagit avec la surface de cellules humaines en formant un complexe, représenté en bleu et jaune. Un médicament potentiel déstabilisant le complexe est aussi représenté en cyan, blanc et rouge. Antonio Monari, Author provided

Parallèlement à la modélisation du comportement et de l’évolution de la pandémie de Covid-19 à l’échelle macroscopique, les techniques de simulation numérique permettent d'étudier l’évolution microscopique du virus et les mécanismes responsables de l’infection humaine ou de leur contagiosité à l’échelle des atomes et des molécules. La connaissance des phénomènes mis en jeu à cette échelle apporte des éléments fondamentaux pour le développement de médicaments ou de vaccins.

Compte tenu de l’urgence sanitaire, nous avons réuni un consortium international afin d’analyser au niveau moléculaire le mode d’infection virale des coronavirus.

Les protéines du virus changent de forme quand il agit sur nos cellules

Qu’est-ce que la simulation moléculaire ? Cette discipline vise à appliquer des algorithmes basés sur des lois physiques, par exemple les équations de Newton ou les lois de la physique quantique, pour décrire le mouvement relatif de tous les atomes composant notre système d’intérêt, par exemple des protéines ou des acides nucléiques interagissant entre eux.

Dans un certain sens, il s’agit de construire un microscope ultime, virtuel, qui nous permet de voir chaque atome, ou même chaque électron. Notre « microscope » montre comment les atomes évoluent, et donc comment la structure biologique du virus change de forme au cours du temps. Ce type d’analyse permet l’élaboration d’une vidéo représentant comment le coronavirus infecte une cellule humaine ou comment il échappe à la reconnaissance du système immunitaire.

Bien évidement pour que le film soit le plus conforme possible à la réalité, il faut que les approximations faites pour définir le modèle soient bien maîtrisées et les plus précises possible. La réalisation de ce type de film est particulièrement coûteuse en termes de temps et de ressources de calcul : pour décrire une échelle de temps de quelques centaines de nanosecondes, il faudrait plusieurs mois de calculs, voire des années. C’est pourquoi l’utilisation de supercalculateurs, ici le supercalculateur Jean Zay, basés sur des architectures massivement parallèles, est fondamentale pour obtenir des résultats statistiquement significatifs en des temps raisonnables.

Malgré cela, aujourd’hui la simulation moléculaire permet d’apporter des réponses originales à de nombreuses questions biologiques, par exemple l’influence des dommages à l’ADN dans le développement des cancers, ou expliquer les mécanismes qui induisent une hypersensibilité visuelle dans des conditions de basse luminosité qui représente un effet collatéral de certains médicaments contre le cancer.

La simulation moléculaire doit absolument être utilisée de concert avec des techniques expérimentales afin d’apporter l’ensemble des éléments permettant de mieux comprendre les processus pathologiques.

Comment le SARS-CoV-2 infecte les cellules humaines

Nous avons simulé le comportement et les mécanismes d’action de deux protéines virales importantes dans le SARS-CoV-2 : la protéine dite « spike », et le domaine unique « SARS Unique Domain », ou SUD. La protéine spike est une protéine de l’enveloppe virale. Elle lui confère sa forme typique de « couronne » et permet l’entrée du virus dans les cellules humaines.

La protéine SUD se trouve dans l’enveloppe du virus et peut permettre au virus d’échapper à la surveillance du système immunitaire en interagissant avec des brins d’ARN de la cellule hôte ou infectée. Ces deux protéines peuvent donc être à l’origine de la dangerosité et de la contagiosité de ce nouveau coronavirus.

La protéine spike se lie à la surface des cellules, spécialement dans les poumons. Côté cellules humaines, il y a un « récepteur », dit ACE2 ; côté protéine spike, il y a une région dite « domaine d’accrochage au récepteur », ou « RBD ».

Représentation schématique du SARS-CoV-2. Les protéines spikes sont en rouge, mais les protéines SUD ne sont pas visibles, étant à l’intérieur de l’enveloppe virale. CDC/Alissa Eckert, MS ; Dan Higgins, MAM

L’ancrage entre récepteur humain et domaine d’accrochage du virus est la première étape du processus qui amène à la fusion de la membrane virale avec celle de la cellule humaine, et donc à l’infection. La forte affinité de SARS-CoV-2 pour le récepteur ACE2 est une des raisons de sa grande contagiosité, mais aussi des complications respiratoires engendrées par cette infection et de l’augmentation de la dangerosité pour des patients atteints d’hypertension.

Nos simulations moléculaires décryptent la formation d’un complexe stable entre RBD et ACE2, en identifiant les points d’ancrage les plus importants et les mécanismes sous-jacents.

Tester virtuellement l’action de nouveaux médicaments

Ces résultats permettent de comprendre la première étape de l’infection par le SARS-CoV-2, mais aussi de tester, toujours à l’aide de la simulation moléculaire, l’influence de certains médicaments ou composés naturels sur cette interaction. De manière intéressante, certains composés testés permettaient d’entraîner une forte déstabilisation du complexe entre RBD et ACE2, comme montré par l’augmentation de la distance entre les deux protéines en présence du médicament.

Ces résultats prometteurs devront être confirmés par des tests in vitro et in vivo pour conclure quant à leur efficacité réelle, mais ils permettent d’apporter une piste intéressante pour le développement ou le repositionnement de médicaments contre le SARS-CoV-2.

Comment le SARS-CoV-2 s’arrime sur l’ARN de nos cellules et l’empêche de faire son travail

La protéine SUD permet au virus de se camoufler et de ne pas être reconnu comme pathogène au sein des cellules infectées, ce qui explique son importante capacité d’infection.

Notre hypothèse est que la protéine SUD du virus pourrait séquestrer des brins d’ARN messager de la cellule cible, ce qui empêcherait la production de protéines spécifiques par la cellule. Normalement, le travail de ces protéines est d'amener à la destruction de la cellule avant la maturation du virus, ce qui met fin à la transmission virale et freine la propagation de l’infection. D’un point de vue structural, la protéine SUD est formée de deux sous-unités qui doivent être refermées sur elles-mêmes pour exercer son action.

La protéine SUD du SARS-CoV-2 sous sa forme ouverte à gauche et sous sa forme fermée à droite. L’ARN est représenté en bleu sombre et violet. Antonio Monari, Author provided

Nous avons montré que la forme « compacte », ou fermée, est maintenue grâce à une interaction avec l’ARN des cellules cibles. En effet, il existe dans les cellules des arrangements particuliers des acides nucléiques qui composent l’ADN et l’ARN, appelés quadruplexes de guanine. Ces arrangements modifient la structure canonique de la double hélice puisqu’ils forment des empilements de forme carrée où quatre bases nucléiques sont reliées entre elles via des liaisons hydrogènes.

Nos simulations moléculaires montrent que la protéine SUD peut s’arrimer efficacement à l’ARN en forme de quadruplexes de guanine. Il y a deux modes d’arrimage : le premier mode permettrait de « reconnaître » des quadruplexes de guanine le long de l’ARN cible, avant de se fermer pour les incapaciter. Le second mode, quant à lui, permettrait de stabiliser la forme compacte de la protéine SUD sur l’ARN et donc d’empêcher l’élimination des cellules infectées par le système immunitaire.

Ici aussi, les séquences impliquées dans les interactions entre ARN et protéine SUD pourront être visées spécifiquement pour le développement rationnel de nouveaux médicaments.

Méthode scientifique et lutte contre la Covid-19

La résolution à l’échelle des atomes et des molécules pourra aussi permettre d’étudier comment certaines mutations du virus pourraient affecter les phénomènes étudiés, et donc de prévenir ou de contrer les effets dus à de potentiels mutants.

Bien évidemment, comme toute méthode scientifique, les simulations moléculaires ont aussi leurs limites, basées essentiellement sur la précision du modèle utilisé, mais aussi sur l’extension de l’échantillonnage statistique. Par exemple, d’autres modes d’ancrage pour les protéines ou les médicaments visés ne peuvent pas être totalement exclus et pourraient apparaître en prolongeant la durée de nos simulations. Il ne faut donc pas tirer de conclusions hâtives à partir d’une seule expérience, au contraire la comparaison avec des données issues de techniques complémentaires est toujours fondamentale. Ceci n’est, au fond, rien d’autre que la base de la méthode scientifique, qui, comme disait Karl Popper, doit se baser sur le contrôle et la réfutabilité des hypothèses et des résultats. Abandonner ces principes, spécialement dans un contexte de profonde crise sanitaire et social est fortement irresponsable et ne saurait pas être cautionné.


Ces travaux ont été possible par l’engagement fort du CNRS et en particulier des centres de calculs nationaux GENCI et IDRIS, qui ont donné un accès prioritaire au supercalculateur Jean Zay, un de plus puissant à l’échelle mondiale, pour la réalisation de nos simulations. Nos résultats montrent aussi la force et la nécessité de la collaboration internationale : notre consortium international réunit différentes équipes de l’Université de Lorraine et du CNRS, de l’Université d’Alcalá de Henares et Valencia en Espagne et de l’Université de Palerme en Italie.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.