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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique
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01.07.2022 à 18:15

Tourisme « vert » et nourrissage des animaux : quels risques sanitaires ?

Patrick Giraudoux, Professeur émérite d'écologie, Université de Franche-Comté – UBFC

Afonso Eve, Maître de conférences en écologie, Université de Franche-Comté – UBFC

Li Li, Professor of ecology, Yunnan University of Finance and Economics

Les voyages sont l’occasion d’approcher une faune que l’on a rarement l’occasion de voir. Mais il faut se souvenir que cette proximité n’est pas sans risque pour notre santé et pour celle des animaux.
Texte intégral (2921 mots)

Observer de près la faune sauvage, s’approcher d’animaux que l’on ne voit habituellement que dans des documentaires… De nombreux sites touristiques proposent aux visiteurs des excursions leur permettant d’entrer en contact avec des animaux sauvages.

Pour attirer des espèces qui, autrement, ne seraient que très difficilement et très aléatoirement observées, souvent des points de nourrissage sont créés. Si elles satisfont un besoin profond d’altérité, la concentration artificielle en espèces et l’abondance d’individus au contact ou à proximité des humains qui résulte de ce marché touristique d’espèces « prêtes à voir » ne sont cependant pas sans danger, pour les touristes comme pour les espèces observées.

Afin de bien vivre cette situation particulière, il est donc important d’acquérir le savoir-vivre permettant d’en éliminer tant que faire se peut les dangers, tout en gardant un maximum des bonheurs escomptés.

Ce savoir-vivre s’applique aussi aux espèces sauvages que nous côtoyons dans des endroits plus communs, telles que nos villes, colonisées depuis quelques années par des animaux inattendus, certains de taille modeste ou moyenne (ragondin, castor, renard, sanglier, etc.) et d’autres beaucoup plus impressionnants, tels qu’ours, puma ou léopard

Des microbes dangereux pour l’être humain

Les risques encourus à attirer de grands carnivores tels que des ours ou de grands félins, ou encore des animaux tels que des éléphants sur des points d'eau est évident. Des accidents graves, parfois mortels, ont lieu tous les ans sur pratiquement tous les continents, le plus souvent liés à l’inconscience de touristes ou de citadins peu avertis du comportement de ces espèces dans le monde réel, et des précautions à prendre pour les observer. Mais il existe aussi des risques plus subtils.

Il ne faut pas oublier que si les touristes viennent observer des espèces animales qui symbolisent la richesse de la biodiversité de notre planète, lesdites espèces sont elles-mêmes porteuses d’une importante diversité microbienne. Or, si la plupart des microbes sont nos alliés et sont essentiels au fonctionnement des écosystèmes, une fraction minime de quelques milliers d’entre eux sont potentiellement pathogènes.

La visite touristique de grottes où séjournent des centaines de milliers de chauves-souris, sur le continent sud-américain par exemple, pose la question de la transmission de leurs pathogènes aux humains, non seulement directement, mais aussi par aérosols ou via les immenses couches de guano déposées que foulent les visiteurs.

C’est le cas de l’histoplasmose, une maladie causée par un champignon ou, sur d’autres continents, des virus Nipah et Marburg. On compte également au moins 14 « espèces » de virus de la rage (virus rabiques), la plupart pouvant affecter les chauves-souris : au Texas, dans une grotte habitée par 110 millions de chauves-souris, où circule un de ces virus, deux cas d’infection de spéléologues via une transmission par aérosol ont été documentés.

Par ailleurs, dans les villes et sites touristiques d’Amérique du Sud et d’Asie, la proximité de la population humaine avec des primates non humains, macaques et tamarins principalement, conduit à des dizaines de morsures chaque année. Or ces primates peuvent être porteurs du virus de la rage « classique », hérité de leur contacts avec des canidés, ce qui oblige les personnes non-vaccinées à suivre une prophylaxie post-exposition complète contre cette maladie.

L’existence de ces microbes pathogènes pour l’être humain, connus ou encore inconnus, justifie donc d’adopter des comportements d’évitement permettant de minimiser les risques d’exposition.

Mais si les animaux peuvent contaminer l’être humain, l’inverse est également vrai.

Les humains sont aussi source d’infection

Dans le parc national de Taï, en Côte d’Ivoire, les études ont montré non seulement l’existence d’agents pathogènes présents naturellement chez les chimpanzés (virus lymphotrophique T, virus foamy simien, variole du singe) et dans leur habitat (virus Ebola ou bactérie Bacillus cereus biovar anthracis, responsable d’une forme d’anthrax, une grave maladie infectieuse), mais aussi de pathogènes introduits par les humains, tels que le virus respiratoire syncytial humain (HRSV) et le métapneumovirus humain (HMPV), qui peuvent eux-mêmes contaminer les chimpanzés.

À partir de 1992, un système de gestion des déchets et de quarantaine des scientifiques étudiants les chimpanzés et des visiteurs a été mis en place. Pourtant, depuis 1999, au moins six épidémies majeures de maladies respiratoires d’origine humaine, avec des pertes allant jusqu’à 19 % des communautés de chimpanzés ont été observées.

Photo en gros plan d’un gorille des montagnes (photo prise au Rwanda).
Des mesures pour protéger les gorilles des montagnes du Covid-19 ont été prises en 2020. Bob Brewer / Unsplash

La pandémie de COVID-19 chez les humains a justifié le renforcement de tels types de « distanciation » avec les gorilles de montagne, en République démocratique du Congo, au Rwanda et en Ouganda. Fin mars 2020, tout le tourisme lié aux gorilles avait été suspendu, et des protocoles stricts ont été ensuite mis en place avant réouverture : port obligatoire d’un masque facial et augmentation de la distance minimale avec les animaux, notamment.

Les contaminations par certains pathogènes peuvent donc se faire de l’animal à l’humain ou de l’humain à l’animal. Mais pour certains microbes qui sont à l’aise dans plusieurs espèces, le sens de contamination peut s’avérer plus difficile à déterminer. Il peut être à double sens, voire passer par d’autres animaux.

Une circulation à sens multiples

Le sens de circulation des microbes n’est pas toujours facile à établir, et le système écologique complet, incluant sa composante humaine, peut être dans son entier considéré comme un système privilégié de transmission.

Dans le nord-ouest du Yunnan en Chine, sur un site d’écotourisme, un groupe de Rhinopithèques de Biet, un singe vivant en haute altitude, est régulièrement nourri à proximité du village. Nous avons identifié 13 espèces ou lignées d’amibes dans leurs fèces. Ces amibes, qui infectent aussi les humains et leurs animaux domestiques (porcs, bovins et poulets) peuvent passer d’une espèce à l’autre. On sait peu de choses de leur pathogénicité, mais elles fournissent un intéressant modèle de transmission.

Nous avons notamment constaté que le pourcentage de crottes infectées chez les singes fréquentant le site de nourrissage était de près de 90 %, alors qu’il n’était que d’un peu plus de 30 % chez ceux qui ne s’y rendaient pas. De plus, l’isolement d’une petite fraction, celle nourrie, de la population sauvage, a abouti à son appauvrissement génétique.

Le nourrissage d’une sous-population de singes à des fins touristiques a donc pour effet conjoint d’augmenter la consanguinité du groupe nourri, sa sensibilité et son exposition aux infections amibiennes.

De façon avisée, sur ce site (et contrairement à d’autres sites du même type situés ailleurs dans le monde), l’observation des singes par les touristes au moment du nourrissage se fait à distance stricte, matérialisée par une corde tendue, et est surveillée par les gardiens. Mais le contact entre animaux domestiques, habitants et singes, direct ou via leurs déjections à proximité des sites de nourrissage, constitue par ailleurs un système qui amplifie considérablement la circulation des amibes.

Et ce type de problème ne se rencontre pas uniquement sur des sites touristiques situés à l’autre bout du monde…

La faune sauvage en ville

La valeur monétaire du pelage du renard roux, encore importante au milieu du XXe siècle, puis l’épidémie de rage sylvatique qui a touché ses populations sur le continent européen ont maintenu le nombre d’individus à des niveaux relativement bas jusqu’au début des années 1980.

Depuis, suite au désintérêt pour la fourrure et à aux campagnes de vaccination qui ont fait reculer la rage (la France en est indemne depuis 2001), les populations de renard ont augmenté. Depuis la fin des années 1990, elles atteignent la capacité d’accueil de leurs écosystèmes. Les renards ont aujourd’hui conquis jusqu’aux villes, où ils trouvent les ressources qui leur sont nécessaires.

Si certains citadins déplorent leurs « incivilités » occasionnelles (ouverture de sacs poubelles, visites de poulaillers, terriers creusés sous les bâtiments, etc.) d’autres sont ravis du voisinage de ce joli petit canidé. Ils le nourrissent même parfois, que ce soit involontairement, quand les renards viennent manger les croquettes destinées au chien ou au chat de la maison, ou volontairement.

Il n’en reste pas moins que cette proximité de fait représente un réel danger vis-à-vis de la transmission d’une maladie parasitaire gravissime pour les humains, l’échinococcose alvéolaire. D’évolution lente (dix ans, voire plus), silencieuse et de pronostic sombre lorsqu’elle est détectée tardivement, cette maladie peut entraîner une insuffisance hépatique parfois mortelle, et nécessiter une greffe de foie dans les cas graves.

Or, une fraction importante de la population de renards peut être porteuse du parasite responsable de la maladie : c’est le cas de plus de 50 % des renards qui vivent aux abords de la ville de Zurich, en Suisse ! Cette fraction d’animaux infectés est d’autant plus grande que les paysages urbains sont riches en espaces verts. Or, les renards contaminés dispersent le parasite via les crottes qu’ils déposent dans les jardins et près des sites de nourrissage.

Dans certains cas, la promiscuité avec leurs congénères peut aussi être problématique pour les animaux eux-mêmes.

Distanciation sociale pour les oiseaux

Qui, surtout en hiver, n’a jamais songé à nourrir les oiseaux ? Fréquente en hiver, cette pratique n’est pas elle-même sans risque, car leur concentration au point de nourrissage peut augmenter la transmission de bactéries, champignons et virus responsables de salmonelloses, aspergilloses, trichomonase, variole aviaire, etc. Or, certains de ces micro-organismes sont aussi pathogènes pour les humains.

Aux États-Unis, il a été démontré que le retrait des mangeoires pour oiseaux réduit considérablement les épidémies de mycoplasmose oculaire chez le roselin familier, une maladie causée par la bactérie Mycoplasma gallisepticum, et que le nettoyage régulier des bains d’oiseaux et des mangeoires prévient également le développement des salmonelles. En 2021, pendant plusieurs mois, plus d’une dizaine d’États américains ont d’ailleurs demandé aux habitants de retirer les mangeoires, les bassins et les autres éléments susceptibles d’attirer les oiseaux sur leurs propriétés, en réponse à une épidémie d’une mystérieuse maladie aviaire. Son origine exacte n’a pas été élucidée, mais c’est bien une forme de « distanciation sociale » chez les oiseaux qui était recherchée.

Dans ce pays, une attention particulière est également portée au virus West Nile ainsi qu’à celui de la grippe aviaire, dont les oiseaux sont porteurs, et qui peuvent se transmettre à l’être humain.

Savoir vivre avec la faune sauvage et ses microbes

On sait aujourd’hui qu’une biodiversité élevée, à tous les niveaux où elle peut être mesurée (génétique, des espèces, des écosystèmes), est garante de la résistance et de l’adaptabilité des écosystèmes aux changements, et donc de l’habitabilité de la terre pour les humains.

Par ailleurs, un grand nombre de recherches ont mis en évidence les effets positifs de la biodiversité sur le bien-être humain ressenti. En Europe, il a notamment été montré que divers indicateurs de la biodiversité (nombre d’espèces d’oiseaux, d’écosystèmes, etc.) sont positivement associés au sentiment de bien-être, voire à la santé elle-même, au même niveau que le revenu des habitants.

Il ne s’agit donc pas d’éliminer tout contact avec la biodiversité, dont il est essentiel que les citoyens perçoivent concrètement la réalité et l’importance. L’entretien de points d’observation d’espèces difficilement accessibles, ou la préservation de la biodiversité urbaine sont autant de manières de se familiariser avec elle.

Il ne faut cependant pas oublier que cette biodiversité inclut aussi celle des micro-organismes, qui constituent 17 % du total de la matière vivante (biomasse) de notre planète. Beaucoup sont des alliés, et une infime minorité seulement représente un réel danger. Tout le défi est de vivre avec eux, tout en profitant des bienfaits matériels et moraux apportés par l’existence même de la diversité du vivant (microbes compris !). La « part sauvage du monde » si chère à la philosophe Virginie Maris…

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

01.07.2022 à 16:27

Le Palio de Sienne, bien plus que du folklore italien

Elisa Operti, Professeur associé en management, ESSEC

Shemuel Lampronti, Assistant Professor of Strategic Management , Warwick Business School, University of Warwick

Stoyan V. Sgourev, Professor of Management, ESSEC

La traditionnelle course de chevaux, qui revient ce 2 juillet après trois d’interruption, a constitué au fil du temps un facteur d’apaisement des rivalités entre les quartiers de la ville toscane.
Texte intégral (1803 mots)

Un trait distinctif de nos sociétés modernes est la présence de rivalités bien ancrées entre groupes opposés. Dans des contextes aussi divers que la France, le Royaume-Uni ou les États-Unis, un antagonisme profond entre des partis ou des entreprises rivales monte les dirigeants les uns contre les autres, entrave la coopération et peut déclencher des affrontements. Le risque d’escalade des conflits reste ainsi une menace permanente pour nos communautés, avec des effets néfastes considérables sur les résultats économiques et le bien-être des populations.

Dans des contextes caractérisés par des rivalités profondément ressenties, existe-t-il des facteurs susceptibles de modérer le risque d’escalade des conflits ? Pour répondre à cette question, nous nous sommes tournés dans nos recherches vers la ville de Sienne, dans la région italienne de la Toscane, pour étudier le système social construit autour du Palio, la course de chevaux mondialement réputée dont l’origine remonte au XIIIe siècle.

Le Palio a lieu chaque année le 2 juillet et le 16 août, attirant des milliers de touristes. L’année 2022 marque son grand retour après trois ans d’interruption en raison de la pandémie de Covid-19. Chaque course consiste à faire trois tours de la principale piazza (place) de la ville et implique dix de ses dix-sept contrade (quartiers). Le Palio représente bien plus qu’une course de chevaux : c’est le cœur galopant d’un système social qui régit la vie de la ville tout au long de l’année.

Il fait bon vivre à Sienne

Le Palio constitue un terrain idéal pour étudier la régulation des conflits liés aux rivalités et aux alliances entre les quartiers de la ville. La rivalité désigne une relation antagoniste stable et enracinée entre deux contrade, transmise à travers les générations par des images, des couleurs, des récits et des histoires. La course et la rivalité sont des sujets de discussion omniprésents dans la ville. Chaque quartier fait tout son possible pour gagner la course ou, au moins, pour empêcher le rival de la gagner.

Cependant, à notre grande surprise, et contrairement à ce que l’on observe en politique et dans les affaires, ces rivalités n’ont pas été préjudiciables aux résultats économiques ou sociaux de la ville. En utilisant des sources d’archives, nous n’avons recensé que 81 accidents ou épisodes de confrontation violente entre des contrade rivales en près de trois siècles, la plupart étant des escarmouches mineures sans blessures ou avec des blessures légères.

Pendant des siècles, Sienne a pu prospérer grâce à son système social. La ville toscane a en effet longtemps été un centre financier, abritant la troisième banque d’Italie (et la plus ancienne du monde encore en activité, la Banca Monte dei Paschi di Siena). Elle s’est classée parmi les meilleurs endroits où vivre en Italie selon le journal Il Sole 24 Ore, sur la base d’une combinaison d’indicateurs sociaux et économiques. Elle a atteint l’excellence en matière de sport, son équipe de basket-ball ayant remporté le championnat national entre 2006 et 2013, et un club de football réputé ayant été promu en Serie A, la première division italienne, en 2010.

Système siennois

Comment les habitants de Sienne pouvaient-ils minimiser la menace d’une escalade des conflits et faire en sorte que leur communauté prospère, voire profite de la rivalité ? Dans une étude archivistique des déterminants de l’escalade des conflits sur et en dehors de la piste de course depuis 1743, nous avons identifié certains facteurs qui ont conduit à l’escalade ou à la désescalade des conflits.

D’une part, comme prévu, l’existence de rivalités profondément ressenties peut déclencher une escalade des conflits. Les alliances sont également des facteurs importants de conflit, car elles représentent des canaux par lesquels la rivalité se diffuse et induit la confrontation entre des coalitions opposées.

D’autre part, nous avons constaté que les relations personnelles qui transcendent les factions opposées constituent un puissant vecteur de désescalade des conflits. Par exemple, lorsque des jockeys professionnels – acteurs clés du système siennois – passent d’une contrada à une autre, ils entretiennent des relations personnelles étroites avec les membres de leur ancien camp. Le capitaine de l’ancien employeur fait connaissance avec la famille du jockey et des habitants du quartier maintiennent des liens personnels solides. Ces relations permettent un équilibre global du système en réduisant la possibilité d’une escalade du conflit entre les camps rivaux lorsque des changements se produisent.

Une forme de conflit régulé

Plus généralement, nos recherches montrent que les liens personnels qui transcendent les camps, tels que les mariages, les amitiés et les expériences scolaires ou professionnelles communes, bien que peu fréquents, renforcent le sentiment d’appartenance à une communauté partagée, dont le bien-être passe avant les intérêts d’un seul groupe.

Conformément à la vision de l’anthropologue américaine Sydel Silverman, le Palio est une « forme de conflit régulé structuré comme un jeu ». Pendant l’été, la rivalité gagne le centre de la scène, et peut s’intensifier à l’intérieur des limites implicites définies par les contacts personnels. Mais tout au long de l’année, la coopération entre les quartiers sur des questions cruciales, renforcée par les liens personnels qui unissent les individus entre eux, peut faire prospérer le système.

Un exemple de cette coopération fructueuse a notamment été observé pendant la crise du Covid. Le Palio a été reporté de deux ans, avec un impact significatif sur les revenus et le moral de la ville. Pourtant, les contrade ont trouvé le moyen de garder vivant l’esprit de la ville et le système social sous-jacent, même dans les jours les plus sombres de la pandémie. Les collaborations entre quartiers rivaux se sont multipliés au cours de cette période, allant des soins de santé et aux aides aux différentes communautés. Ces épisodes montrent que la rivalité peut faire partie d’un système social, mais que la polarisation peut également être régulée et surmontée face à de grands défis.

Les leçons du Palio

Les leçons de la ville de Sienne peuvent-elles s’appliquer ailleurs ? Dans le domaine de la politique et des affaires, l’antagonisme est sans aucun doute une menace. Les alliances peuvent également être un vecteur d’escalade des conflits : pensez à la confrontation entre les grandes coalitions au sein du parlement français ou à la concurrence entre les écosystèmes Boeing et Airbus dans l’aéronautique. Dans un tel contexte, des liens interpersonnels peuvent être créés et exploités pour freiner l’essor de conflits potentiels.

Les consultants ou les employés qui passent d’une entreprise à l’autre peuvent ainsi faire en sorte que la confrontation des entreprises ne nuise pas à la frontière de la productivité dans ce secteur. IBM et Apple sont historiquement des entreprises concurrentes, mais les douze années d’expérience professionnelle de Tim Cook chez IBM ont atténué les tensions entre les firmes au point que le PDG d’Apple a conclu une alliance avec IBM en 2014.

En politique, des individus appartenant à des coalitions opposées, liés par des amitiés communes ou venant des mêmes régions, peuvent être les meilleurs champions susceptibles de surmonter l’impasse d’un parlement sans majorité claire. Par exemple, de nombreux députés de la majorité ont des expériences antérieures de travail avec d’autres partis, que ce soit au sein du Parti socialiste ou des Républicains. En outre, plusieurs membres de différents partis ont fréquenté la même école française ou ont envoyé leurs enfants dans les mêmes écoles. Ces contacts personnels seront fondamentaux pour réduire les conflits et faire avancer les choses au cours des cinq prochaines années.

Il est également essentiel de créer un calendrier avec des espaces pour la confrontation et des espaces qui permettent la coopération dans la recherche du bien commun. À Sienne, le calendrier du Palio fixe l’heure de ces phases. Ces espaces peuvent-ils être créés dans des communautés plus larges ? Les récents événements de la politique américaine ont montré que des initiatives bipartisanes sur la réglementation des armes à feu pouvaient avoir lieu même dans un contexte de polarisation extrême lorsque les nations sont confrontées à de graves défis. Nos communautés et nos partis doivent faire de la place dans le calendrier institutionnel pour des initiatives similaires, indépendamment des événements extérieurs.

La rivalité reste une menace, mais c’est aussi une opportunité qui motive les individus et favorise les performances, comme le montrent des recherches menées récemment à l’Université de New York. Il est donc crucial de trouver des moyens de contrôler le côté obscur de l’antagonisme et de tirer parti de la rivalité pour le bien commun. Les citoyens de Sienne nous montrent ici la voie.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

30.06.2022 à 21:55

Tour de France: analysing what makes cycling’s premier race exciting

Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education

Technology is often blamed for “locking down” major bike races and making them predictable. Yet data analysis shows that Tours in the “classic era” weren’t always thrill rides.
Texte intégral (1959 mots)

In 2019, the Tour de France changed its rules so that teams consisted of eight riders instead of nine. Christian Prudhomme, director of the Tour, justified the decision by citing safety issues (fewer riders, therefore less risk of crashes) and the dynamism of the race (fewer riders, therefore fewer locked-in stages). The change was initially proposed in 2017 by the International Cycling Union (UCI), and other major races such as the Tour d’Italie (the Giro) et the Tour d’Espagne (the Vuelta) also followed suit.

While the change was controversial, major sporting events often adjust their rules to improve safety, spectacle, fairness or possible economic interests; Formula 1 is a classic example.

With the 109th edition of the Tour de France starting on 1 July in Copenhagen, Denmark, how does the future look for La Grande Boucle?

Slipping interest from spectators – but also a rebound

Commentators and viewers of the Tour de France are entranced with its storied past, and many assert that it was better “before” – there was more uncertainty, more spectacle, fewer locked-in races. The thought is that cycling epics of the past were because technological had not yet taken over from the human factor, and the striking black-and-white images of the classic battles bring the idea home. Philosopher Roland Barthes called the Tour de France a “modern myth” and linked it to the importance of collectively held beliefs built in the past.

Technology such as radio headsets that relay orders from team managers and components that measure riders’ power are regularly accused of dulling the Tour de France. A decade ago, we were already paying attention to the impact of radios on the course of the races, and the debate is far from over.

While the Tour’s viewership has been steadily falling in recent years, the 2021 edition had an overall audience of 42.4 million, a record. The creation of half-stages, time bonuses, the introduction of different jerseys, intermediate sprints and other measures have all been taken to make the race more dynamic, the last two editions of which were won by Slovenian rider Tadej Pogacar.

Does this mean that such changes have helped the Tour de France become more interesting to follow?

The value of the yellow jersey

For the sake of consistency, our analysis will take as its starting point the 1969 tour, when branded teams returned, more than five decades’ worth of data.

Over the past 50 years, the average speed of the race has increased (nowadays, just under 41 km/h) while the total distance has decreased. The equipment is also better, the teams are more structured, and the preparation of the riders is even more serious. The proof is in that the drop-out rate in the Tour de France has been falling – more than ever, the presence of team members is essential right to the end.

The following figure shows the percentage of final drop-out rate and the average final speed.

We can also see that there is a clear decrease in the average gaps between the final winner and the runners-up. The following figure shows, for the last five decades, the gap between the winner and his runner-up and between the winner and the third.

Could this be a sign of a race that is becoming more and more competitive? One should be wary of such an interpretation, as the gaps can be controlled while minimising the risk, thanks to the work of the team members who control the race. So what objective criteria allow us to think that a Tour de France is truly disputed and potentially interesting to follow?

Deliberately putting aside the jerseys or stage victories, the interest of the race is often linked to the “battle” for the yellow jersey (the first in the time classification). In other words, if control of the yellow jersey is uncertain, there should be a greater interest in following the race.

The uncertainty inherent in the control of the yellow jersey is based on two dimensions: the strong variation of the riders wearing it throughout the race and the weakness of the final gaps.

The 2010s, the era of “controlled” Tours

Based on the data collected on the website procyclingstats.com, we made a series of measurements for each Tour concerning the number of different yellow jersey wearers, the number of days the final winner held the jersey, the number of the stage that saw the last yellow jersey change hands, and then, as seen above, the final gaps between the first three.

An analysis allows us to position and rank the 51 Tours de France since 1969 as shown in the following diagram. (Note that while the US rider Lance Armstrong’s seven victories were withdrawn due to doping, the data has been retained for statistical analysis.)

Positioning of the Tours de France according to the size of the gaps and the variation in yellow jerseys. author

The top-left quadrant (in red) corresponds to the Tours that are strongly dominated (large gaps and few different yellow jerseys). We will call them “locked” races, and they’re often the least interesting to follow. We will find a good number of Tours from the 1970s with the domination of the Belgian champion Eddy Merckx. The last “locked” Tour was in 2014 with the victory of Italian Vincenzo Nibali when several favourites abandoned.

The top-right quadrant (in orange) corresponds to Tours where the number of riders wearing the yellow jersey has varied greatly, but the final gap is significant. This is a classic pattern during the 1980s when large gaps were created. These are “open and then closed” Tours.

The bottom-left quadrant (in blue) shows Tours where the final gaps are smaller but the control of the yellow jersey is higher. These are the “controlled” Tours, the basic trend of the 2010s with the victories of the British team Sky with Bradley Wiggins, Christopher Froome and Geraint Thomas.

The racing patterns of Spain’s Miguel Indurain in the 1990s are linked to this category. With the strength of his team and his domination of the time trial, the winner does not need to open up a big gap. It is a scientific management of the race where the “marginal gains” prove decisive and the suspense is short-lived.

The bottom-right quadrant corresponds to the most interesting Tours de France – in our opinion – because the final gap is small and there was a strong variation in the yellow jersey holders. They include 1983 (the first victory of Laurent Fignon, with 20 different stage winners), 1987 (Irishman Stephen Roche and his neck-and-neck race with Spanish rival Pedro Delgado), 1989 (which ended with American Greg LeMond winning by a mere 8 seconds over Laurent Fignon) and 1990 (also won by LeMond). The 2019 Tour de France, with the victory of Colombian Egan Bernal and the pugnacity of France’s Julian Alaphilippe, was a pleasant surprise.

Our results clearly indicate the advent of races where the gaps are small but where the final winner emerges very early on; these “controlled” Tours are dominant in the recent past (2010s).

Technology does not explain everything

Yes, the cycling authorities are right to change the rules of the races to encourage more dynamism, but the Tours back in the “glory days” were not necessarily more exciting. Certainly, the reduction in the gaps between the frontrunners suggests that the latest Tours de France show a greater control of the race: the winner, without failing, keeps his opponents at a close distance. The banning of technology (earpieces, power meters, GPS) may make sense, but the recent trend is similar to that of the 1970s, which were devoid of such informational tools.

Technology does not explain everything, and regulation of team composition seems more sensible than a ban on technology used in racing (like the 2009 attempt).

The question of the viewer’s perception of the race also seems to be crucial to better understand the problem. Historically, the Tour has been a race magnified by the written press and then by the radio, which have capitalised on a few race facts to tell what the audience could not see.

The stages are now covered in full, with cameras more important than pens, GPS transponders placed on the bikes and the real-time processing of data indicate to everyone the precise position of the riders.

Uncertainty, in economic theory, is based on an absence of information. The viewer is less and less in a state of uncertainty and this changes his or her perception of the race. As a result, a moderating effect may appear, which indicates that races without a real battle will be perceived as much more boring, whereas races with a lot of action will be more appreciated. This effect amplifies the relationship between the actual event and the viewer’s perception of it, will continue to grow with the technologies available to the viewers and the media.

It is therefore even more crucial that the rules be modified, possibly in a heuristic way, to encourage the appearance of exciting race events. It’ll be interesting to see how the 2022 Tour turns out, to find which quadrant it ends up in.

The Conversation

Gaël Gueguen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

30.06.2022 à 21:55

Ukraine Diaries: Donbas, where volunteers pray that fate will spare them

Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Bringing aid to the residents of bomb-ravaged cities becomes all the more difficult and perilous when the front line is just a stone’s throw away.
Texte intégral (6456 mots)
Photo provided by the author.

In his Ukraine Diaries, researcher Romain Huët chronicles the way war has changed the daily lives of an entire population. After reporting for The Conversation from the field in April and May 2022, he now provides us with a first-hand look at the conflict. This entry is the last in the diary series.


1 May 2022, Kramatorsk and Severodonetsk.

Leaving Kharkiv was a painful and trying experience. I had built a rapport with many of the volunteers. The act of leaving and the discomfort that comes with it reveals the asymmetrical relationship between the observer and the volunteers. They stay, whereas I am free to move on, having spent only a short time in their lives.

After our goodbyes and our promises to keep in touch no matter what, I travel to two other volunteer centres in the Donbas that serve the cities of Kramatorsk and Severodonetsk. The military situation here is much worse than in Kharkiv. Russian forces have surrounded the city and the fighting is particularly fierce. Each day, there are fears that the enemy will push forward enough to capture both cities.

In the thick of the conflict

As in Kharkiv, the volunteer centre provides humanitarian aid to the towns and villages caught in the clashes. It is also responsible for evacuating the last war-weary inhabitants who are reluctantly leaving their homes and livelihood behind.

This week, I have been helping the volunteers in their missions. Every day is more or less the same. At 7 a.m., volunteers from all of Kramatorsk come out to their ‘base’ in the suburbs. To access it, one must drive along a badly damaged road, practically crawling for the last 200 metres as one swerves between the various obstacles on one’s path.

The base – a huge disused sawmill – is an unsettling sight to behold. The factory looks like it was abandoned years ago. Stacks of wood and machinery litter the floor.

In front of the old sawmill-turned-volunteer base. Romain Huët, Fourni par l'auteur

When I arrive, most of the volunteers have already made their way here by minibus or in their own cars. They queue up in front of a makeshift petrol station consisting of two tanks containing a few hundred litres of fuel each.

The volunteers repeat the routine every morning, parking in front of the tanks to fill up their vehicles for the day’s journey. The tanks are stocked up on a provisional, daily basis. The rest of the fuel sits in a massive storage building, which serves as a goods warehouse and loading area. Inside, cardboard boxes are arranged haphazardly, most of them filled with basic necessities supplied by European NGOs. There are also all sorts of sweets and juices with unusual flavours and colours.

Inside the storage building. Romain Huët, Fourni par l'auteur

Not far off, Ukrainian tanks hide from sight. Although we can’t see them, we regularly hear them shoot. Their presence unnerves me, as they make the base a potential target. Others don’t share my concern, however. The volunteers don’t seem to care about the reality on the frontline, military positions or the situation at large. Fed up and saturated with the ever-changing news, they simply accept this new reality and get on with it. They speak of the military situation only in very broad terms.

When missiles start raining from the sky

I’m embedded with Vadim for the day. We’re going to deliver packages to Severodonetsk, a city that would usually be a two hours’ drive away. It has been under siege for several weeks. After that, we will attempt to evacuate civilians from the surrounding villages.

We will be driving an old minibus donated to the centre by a Polish NGO. Its seats have been removed to make more room. Vadim, a slightly portly man of about forty with a cheerful face, seldom speaks; when he chooses to do so, he never raises his voice. He’s not the type of guy to cause trouble. He gets the job done without making a fuss. In all our chats, he has never gone into details about his old life, perhaps because he thinks it isn’t relevant to what’s going on now. He was introduced to me as a formidable driver, the best of the best. I understood this to mean that his missions would take him to all the difficult-to-access areas.

Vadim driving the minibus. Romain Huët, Fourni par l'auteur

Before we return to the base, Vadim drops me off outside one of the rare open supermarkets to stock up on cigarettes. It’s not always possible to find them. Many cities have been hit with goods shortages, and basic necessities are not exactly supplied equally. Some might consider cigarettes to be a completely unessential consumer product. But in this time of war the volunteers I’ve met have all been chain-smoking to kill time or to calm their nerves in critical situations. In the shop, I hesitate over whether to get myself a take-away coffee. I usually go for an “Americano”. On the whole, the coffee here doesn’t exactly have the best flavour, but at least it keeps you awake after restless nights filled with explosions and sirens. There are a few people in front of me in the queue. We decide not to wait any longer – we’re in a hurry.

Getting back to the factory is an ordeal because of the terrible state of the road. Making constant stops and starts, Vadim drives slowly across the bumpy surface, taking particular care with the train tracks that could damage the vehicle’s shock absorbers – we don’t want to end up stuck on one of them. The old minibus rocks from side to side under the strain of countless past repairs. Vadim patiently weaves his way forward, on the lookout for patches of road that can support the vehicle’s wheels.

We arrive at the factory and exit the vehicle. As always, we shake a few hands as we wait to fill up. I light a cigarette. At that very moment, we are shaken by a huge blast. The boom is deafening. It causes us to instinctively duck down. The missile has exploded just 200 metres from our position, hitting the potholed road that we crossed just three minutes earlier. A giant cloud of black smoke and debris billows up into the air. Everyone is terrified. “Fuck, that was a close one,” one of the volunteers says. We keep our eyes on the sky in case we see another missile falling on us. The bombs fall so fast that you barely have the time to watch yourself die.

Tapping Vadim’s shoulder, I point toward a second missile falling from the sky. It lands at around the same place as the first. Whether due to the noise or to my stupor in the face of these death machines, I am unable to tear my eyes away from the missile as it follows its trajectory from sky to ground. First, we see more black smoke filled with endless dirt and debris, forming an enormous mushroom cloud of death that floods the sky. Then, we hear the explosion piercing through the air. We run for cover behind a pile of wooden planks all cut up and stacked together – a makeshift shelter to protect from shrapnel. And when you see the sharp steel shards contained in these missiles, you realise that these planks can come in quite handy.

Everything happens so quickly and suddenly that there’s no point in trying to resist the panic. We are overcome with a slew of conflicting feelings; disbelief mixes with a keen sense of present danger. We stare at the sky, and then look all around for possible hiding spots.

Fear and dread are palpable, but expressed by no one. They take hold of our bodies and our innermost thoughts, repeating over and over that something even more horrific might happen. But we must keep these feelings to ourselves.

A few seconds after the explosion. The sign on the minibus says ‘Free Evacuations’. Romain Huët, Fourni par l'auteur

Photographing the destruction as it happens

Right after the explosion, some are taking photographs of the smoke swirling up into the sky. The purpose of this act is to prove to ourselves that we were actually there, standing just a few dozen metres away from the impact. Vadim even takes a video of himself with the plumes of smoke in the background. There’s a strange buzz in the air. “We were right there and three minutes earlier, we would have been goners.” Throughout the rest of the day, I hear these same words repeated, expressing the danger of the situation and an awareness of our sheer luck. My stomach is in knots.


Ukraine diaries:

  1. Our ethnographic correspondent documents the war

  2. Art in the face of the war

  3. Volunteering for war (in French)

  4. Can we turn our back on “their” war? (in French)

  5. Ruins, carefree attitude and the trivialisation of war (in French)

  6. Standing firm as the bombs fall (in French)

  7. Donbas, where volunteers pray to be spared by fate.


Vadim and I don’t stick around. We have to head back to Severodonetsk to deliver the packages and evacuate any willing residents. He fills up the fuel tank and we drive away from the site of the explosion. Along the bumpy road, a few metres from the massive factory, a number of soldiers emerge from their hiding spot. They are on high alert, but appear at a loss. Once a missile explodes, it is too late for the soldiers to retaliate. Utterly powerless, all they can do is observe the sky and pray that they will be spared.

Gifts at the checkpoints: two packets of Oreos and two bottles of orange juice

The trip to Severodonetsk lasts an hour and a half.

There are many checkpoints on the way, which we pass through with no trouble. Vadim takes this road every day and he has his little habits. He exchanges a few words with the soldiers, some of whom are old acquaintances. He doesn’t come empty-handed. To each of them, he offers two packets of Oreo biscuits and two bottles of orange juice.

The soldiers are amused by Vadim’s generosity. They joke around but are happy to take the gift. For my part, I have only been checked once in the city of Severodonetsk. The soldier asked me where my helmet was and I told him that it was in the boot of the vehicle. Vadim wasn’t wearing one and I didn’t really want to stand out in those sorts of situations. The soldier eyed me up scornfully, annoyed by the apparent carelessness of the “war tourist”.

“Think you’re Ironman or something?” he asks. “If there’s an explosion, your whole body will be blown to pieces.”

Watching his sweeping gesture, simulating how my flesh would be scattered through the air, I secretly harboured a few doubts about the helmet’s usefulness. “You can just give it to me if you’re not going to wear it,” he continued. Not possible. The helmet and bulletproof vest were on loan from Reporters Without Borders. I had left a deposit of €2,500, so I had better hold on to it.

The same emptiness spreading out before us

Severodonetsk is just as sinister as the north-eastern neighbourhoods of Kharkiv. The same emptiness spreads out before us: streets reduced to rubble, bullet-riddled blocks of flats, collapsed roofs and charred buildings. Explosions are very frequent.

Severodonetsk. Romain Huët, Fourni par l'auteur

The Russians surround the city, located just 3 km (2 miles) away. On our way, we pass several Ukrainian tanks looking to position themselves. As we travel through the city, Vadim insists that I take some videos. After all, my role is to document, and “footage” is vital in attesting to this reality.

He reminds me to hide my camera as we appear to approach a checkpoint. But the streets are empty of people. Vadim has forgotten one important thing: we are at the frontline where there are, of course, no checkpoints.

The video ends abruptly when the soldiers tell us to stop the minibus.

As I film the wreckage from a slow moving mini-bus, four soldiers appear out of nowhere. They stand 20 metres away, their guns aimed at us. Vadim stops the vehicle and opens the door. One of the soldiers draws his weapon closer. He yells at us to stay still – one move and he’ll shoot. The air is thick with tension. They surround the vehicle located a few metres away. It wouldn’t take much for them to shoot us down based on the ‘precautionary principle’. War does not always offer a valiant death. I remember that in Syria, not far from Idlib, two fighters were killed right after a significant victory over Bashar Al-Assad’s forces. In a festive mood, they had fooled around with SUVs they had taken from the regular army. They collided; two fighters died.

From the driver’s seat, Vadim shouts that we are volunteers. They ask us to slowly step out of the vehicle, with our hands up. Without lowering their weapons and still eyeing us suspiciously, they approach us. After asking some questions and checking our papers, they relax a little. Surprisingly, they do not go through my phone. The check shouldn’t last too long. We’re all totally exposed and vulnerable. After a few minutes, they let us go, ordering us not to take any photos. They don’t have to ask me twice.

Once the check is complete, we soon reach the volunteer centre. It’s a narrow building of around 70 sq. m. The interior is hollow because the living room wall was blown apart yesterday. The chairs are still here, though, now facing a gaping hole that looks out on a heap of rubble. The house has barely been cleared of the detritus. A coffee pot sits on the floor near an electrical socket. Assorted cardboard boxes are strewn around. It is a dodgy, unsafe place to be. But it is here that a dozen or so volunteers are still working away to bring aid to the citizens of Severodonetsk.

The volunteer centre in Severodonetsk as seen from the outside… William Nessen, Fourni par l'auteur
… from the yard… William Nessen, Fourni par l'auteur
… and from the inside. William Nessen, Author provided

It is also where I happen to meet an American journalist by the name of William Nessen (whose story of his stay in the Donbas can be read here). He’s been here a fortnight already and doesn’t intend to leave “until the Russians are gone”. Holding a packet of crisps, he munches away while giving me a rapid summary of all the different lives he has led covering wars in Indonesia, Iraq, and many other locations. His nonchalant, carefree manner puts me at ease. Nothing seems to bother him, not even the dull sounds of explosions that can be heard almost constantly.

A strange void

After delivering the goods, we hastily leave the volunteer centre. We make our way out of Severodonetsk and head toward a village under threat of siege by Russians forces. Our mission is to evacuate any willing inhabitants. Sometimes, evacuation is done with the help of the army, but nothing has been organized today. We speed along another road, cracked by rocket attacks.

On the road. Romain Huët, Fourni par l'auteur

It is lined by trees and fields that conceal a number of tanks. All around are sparse, thin columns of smoke. People often ask what the front is like. This is what it is: an empty space, fighters hiding in plain sight, smoke all around, sounds of explosions coming like clockwork. Gunshots can also be heard here and there, likely missing their target. It is an eerie landscape that offers nothing in the way of comfort. All stands still, in waiting.

In the minibus, Vadim is quiet. We are on edge, our bodies restless. We smoke nervously. Speeding along the treacherous roads, our senses are hyper-receptive, watching for dangers that might pop out of anywhere. All I see is a strange void; a desolate scene that gives off an intensely destructive, lethal vibe. We arrive at the village, perched on top of a little hill. A few residents are smoking in front of their homes against this grim barren backdrop. Vadim rolls down the window and offers his help. They wave us away. They’re staying here. Even though they risk ruin and occupation, they have made their choice. Emptying these towns of all their citizens is no mean feat.

Vadim continues to drive up and down the virtually empty streets. At a street corner, a guy holds a plastic bag, waving frantically. He seems relieved by our presence and hurries over to us. “Yes, I want to evacuate,” he says, his voice trembling. He looks particularly shaken, his features worn out by fear. Vadim asks for his ID. He has it. Carrying nothing more than a plastic bag and his papers, the young man leaves his life behind.

Just one person has agreed to evacuate today. Rational choice theory suggests that decisions should be made by weighing up potential risks to be met and the benefits to be gained following a certain action. That theory does not apply here. Our vehicle leaves the village at breakneck speed.

“We can’t stop; it’s dangerous here,” Vadim says, as he focuses on the road.

Romain Huët, Fourni par l'auteur
Romain Huët, Fourni par l'auteur

Time is of the essence. Silence suddenly falls in the minibus, slipping in among us. Words seem meaningless at this point. The road is a total wreck, every inch of it cracked, but Vadim appears to be speeding up even more. He positions the right wheels on the other side of a trench, while the left side remains on the undamaged part of the road. The vehicle flies on in this insane balancing act. I hold on tight, as terrified as I am helpless. Branches clatter against the windscreen, already well worn from many previous trips of this kind. I gaze out at the road as if I am the one driving. I consider all the different ways we might crash, imagining the windscreen shattering to pieces. Completely caught up in the action of our race, I have forgotten about the bombs. Vadim continues to send the vehicle hurtling forward until he finds some solid road.

It’s now looking more navigable. As the road starts to widen, the danger seems to move farther and farther away. Our tense bodies slacken. We are a bit calmer, but remain silent. I regain my bearings. As we drive on in silence, my reflections on war turn over in my head.

In this disempowering reality, how is it possible to feel like we have made any difference at all?

A cough from the passenger in the back pulls me back into reality. Even when the world is crumbling around you, you can still find some outlet; some feeling of having acted and stood up against the violence. Of course, the quest for such meaning might send you straight to your death. Incredibly, however, throughout all my time with the volunteers, not once was death mentioned. It has not yet become ubiquitous. Only if war drags on and hopelessness settles in will it become par for the course. For the time being, however, all their energy is being poured into the resistance, which they believe will be victorious.

At the limit of all expressions, there is silence – (Chris Marker)

A few minutes later, we light up cigarettes and manage to start speaking again. Vadim says that this used to be a pleasant drive before the road was taken over by tanks.

The scene was one of lush vegetation. Verdant plains stretched on for miles and the road was shaded by beautiful trees. The silence that took hold of us a few minutes earlier reflected our general sadness. It is a sadness not told in words, but rooted in the body. In his essay The living and the dead, the multimedia artist Chris Marker wrote: “At the limit of all expressions, there is silence.”

Each day, endlessly, Vadim makes these same journeys. When we get to Kramatorsk, he stops outside a bar that is seemingly shut, but which can actually be entered through a discreetly hidden door. We find ourselves in a semi-clandestine grocery shop selling alcohol, cigarettes, and a few food products. Vadim buys a few bottles. All of a sudden, I feel like having a big party, where everyone gets slightly tipsy and we all congratulate each other warmly for an extra day of work.

Instead, he leaves me back at HQ. Before heading home, he asks me to send him the video that I took before the soldiers started aiming at us. That utterly absurd moment really happened, and here’s the proof. But it’s not like people always believe what they see in videos. Real footage, at least, can prevent the memory from being lost, and defend against skeptics who would have you doubt your own experience.


Translated from the French by Enda Boorman for Fast ForWord

The Conversation

This article is a continuation of the author's research and ANR 'Ethnographie des guerillas et des émeutes: formations subjectives, émotions et expérience sensible de la violence en train de fait - EGR' https://anr.fr/Projet-ANR-18-CE39-0011.

30.06.2022 à 20:06

Detectamos un cóctel tóxico en los lagos de los Pirineos

Dirk S. Schmeller, Professor for Conservation Biology, Axa Chair for Functional Mountain Ecology at the École Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse, Université de Toulouse III – Paul Sabatier

Un estudio reciente ha encontrado 141 compuestos químicos en los lagos de montaña de los Pirineos. La contaminación atmosférica y el uso de herbicidas e insecticidas son los responsables.
Texte intégral (2180 mots)

En comparación con las llanuras invadidas por los humanos, las montañas son un paraíso. Un refugio para muchos turistas, para el ganado y, por supuesto, también para los animales salvajes. Aire limpio, agua limpia, paisajes verdes e impresionantes y mucha paz.

Pero este paraíso se resquebraja. El cambio climático está teniendo un impacto particularmente fuerte en estas tierras altas (como en el Ártico y la Antártida) y está degradando los bosques.

El aumento de la temperatura media es más pronunciado que en las tierras bajas, al igual que las variaciones de las precipitaciones –a veces hay sequías y a veces inundaciones-, lo que está contribuyendo a la desaparición de los glaciares. Nuevos estudios también han demostrado que la contaminación por plásticos ha llegado a montañas que se creían vírgenes.

En 2007, empezamos a trabajar en los Pirineos. En aquel momento, y todavía hoy, una de las preguntas que nos planteábamos era por qué la quitridiomicosis, una enfermedad que afecta a los anfibios, estaba apareciendo en ciertas regiones montañosas.

¿Por qué afecta a unos lagos y no a otros? En 2014, tras tres años de minucioso trabajo en equipo, logramos un importante avance: demostramos que el zooplancton de los lagos de montaña constituye una barrera biológica que preserva el hábitat de los anfibios (estanques y lagos de montaña). Les protege del peligroso hongo quítrido Batrachochytrium dendrobatidis, causante de la quitridiomicosis.

Sin embargo, el zooplancton es muy sensible a los cambios ambientales, especialmente en las regiones montañosas, que presentan condiciones ambientales extremas y pueden proporcionar un hábitat para relativamente pocas especies adaptadas.

Gestión de los lagos de montaña.

En el transcurso de nuestras investigaciones, también hemos podido observar algunos cambios muy llamativos: desaparición de anfibios, crecimiento de algas, aumento de las variaciones del nivel del agua, etc.

En 2016 pusimos en marcha el proyecto financiado por el Foro Belmont Personas, Contaminación y Patógenos.

El objetivo era profundizar en la evolución de los lagos de montaña. Además de estudiar la dinámica del zooplancton, las bacterias y otros microorganismos, el objetivo era también conocer mejor la contaminación química de estas aguas.

Para analizar la contaminación química, colocamos muestreadores pasivos en ocho lagos de montaña de los Pirineos franceses situados entre 1 714 y 2 400 m de altitud. Los muestreadores pasivos, fabricados con placas de silicona, simulan los cuerpos grasos de los animales vivos y tienen la función de acumular sustancias lipofílicas (afines a las grasas). La mayoría de las 1 500 moléculas químicas de pesticidas y otras sustancias orgánicas (que tienen muchos átomos de carbono) que circulan actualmente en Europa y en el mundo son precisamente lipofílicas.

Visitamos cada uno de los ocho lagos tres veces al año durante tres años (2016-2018) para analizar la evolución de la contaminación.

En el laboratorio, actualmente es posible detectar 479 sustancias químicas orgánicas, entre las que se encuentran los contaminantes orgánicos persistentes, los hidrocarburos aromáticos policíclicos, los pesticidas pasados y presentes, los biocidas y las fragancias almizcladas.

Era evidente que encontraríamos productos químicos en los lagos. ¿Por qué iban a permanecer indemnes si ya hemos contaminado químicamente regiones casi desiertas de nuestro planeta, como la Antártida?

Sin embargo, nos sorprendió la magnitud de esta contaminación: encontramos 141 moléculas diferentes en ocho lagos de montaña en los Pirineos, en las zonas de Ariège (dos lagos), Néouvielle (tres lagos) y Béarn (tres lagos). Varios de estos lagos están cerca de la frontera francoespañola, ya que los lagos de Béarn están a solo unos cientos de metros de los lagos españoles en línea recta. Por tanto, lo más probable es que los lagos españoles presenten el mismo nivel de contaminación.

Entre los compuestos detectados figuran fungicidas, herbicidas, insecticidas, pesticidas poco degradables, hidrocarburos aromáticos policíclicos y los bifenilos policlorados. Pudimos detectar entre 31 y 70 compuestos diferentes por lago. La mayor diversidad se encontró en el estanque de Ayes, en Ariège.

Este impresionante cóctel químico en los ocho lagos provoca una toxicidad crónica para los crustáceos. Los crustáceos son un componente importante del zooplancton y su abundancia disminuye a medida que aumenta la toxicidad. Nuestros datos también muestran una reducción de la diversidad de rotíferos, un segundo grupo de especies constituyentes del zooplancton, con el aumento de la toxicidad para las algas.

Esto último se debe principalmente a los herbicidas detectados (por ejemplo, atrazina, terbutilazina y otros). Suponemos que algunas algas mueren por la contaminación y que los rotíferos especializados que se alimentan de estas algas también desaparecen localmente. Se trata de una hipótesis, que debe ser probada con más detalle.

La contaminación química de los lagos de montaña provoca un fuerte cambio en la composición de la comunidad de zooplancton y, por tanto, en el funcionamiento de estos ecosistemas. Esta podría ser una de las razones por las que las algas proliferan en algunos de nuestros lagos, ya que los crustáceos, una vez desaparecidos, ya no pueden controlar el crecimiento de las algas verdes.

Pequeño lago en Ariège.

Estos cambios también tienen el efecto indirecto de debilitar la población de anfibios. En efecto, el zooplancton constituye una barrera biológica para el hongo quítrido de los anfibios, responsable de la quitridiomicosis. En otras palabras, lo más probable es que el zooplancton ya no pueda desempeñar su papel protector.

Lo mismo podría ocurrir con otros patógenos y, por tanto, suponer un riesgo para la salud de los seres humanos y del ganado. Nuestras muestras se seguirán investigando en este sentido.

Lago de montaña.

Queda por saber cómo se produjo esta contaminación. La gran diversidad de moléculas está probablemente relacionada con el transporte atmosférico: las sustancias químicas utilizadas en las tierras bajas pasan al aire por la evaporación. Estas masas de aire son empujadas hacia las montañas, donde las sustancias químicas que contienen caen en forma de precipitaciones.

Estas moléculas llegan a los lagos de montaña y pueden acumularse en los organismos vivos, por ejemplo en los peces, y, por supuesto, en el zooplancton.

La elevada toxicidad de algunos de nuestros lagos de montaña se debe principalmente a dos moléculas, el diazinón y la permetrina, insecticidas muy activos. El diazinón se utiliza para controlar las cucarachas, el pececillo de plata, las hormigas y las pulgas.

La permetrina se encuentra en productos para controlar los insectos chupadores, como los mosquitos o las garrapatas, y se utiliza para proteger a los perros y al ganado. También se encuentra en los repelentes de insectos para humanos. Esto significa que lo más probable es que estas dos moléculas hayan sido introducidas en los lagos por fuentes locales (como el ganado, los turistas, los perros), y en altas concentraciones, ya que de lo contrario habríamos tenido dificultades para detectarlas en los cientos de hectolitros de agua de estos lagos.

Es necesario un cambio radical de mentalidad: debemos dejar de utilizar estos insecticidas. Solo los productos químicos que no utilicemos no afectarán al medio ambiente.

La autolimpieza de los lagos, que es posible gracias a los procesos biológicos y a la dilución, solo puede tener lugar si no se introducen nuevos contaminantes en el ecosistema. Ya existen alternativas vegetales a los insecticidas, como la pulverización con aceites vegetales o repelentes como la citronela.

Pero también se plantea la cuestión de quién es el responsable de la contaminación y degradación de los lagos de montaña: ¿los fabricantes de estos productos o los usuarios? Los gobernantes y gestores públicos se enfrentan a un reto.


Creado en 2007 para acelerar y compartir los conocimientos científicos sobre los principales problemas de la sociedad, el Fondo de Investigación Axa ha apoyado casi 650 proyectos en todo el mundo, dirigidos por investigadores de 55 países. Para obtener más información, visite el sitio web de Axa Research Fund o síganos en Twitter @AxaResearchFund.

The Conversation

Dirk S. Schmeller ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.06.2022 à 19:02

Comment garantir des robots sans danger ? L’exemple des bus à conduite automatisée

Pierre-Brice Wieber, Chercheur en Robotique, Inria

Les robots deviennent des partenaires auxquels on peut déléguer des tâches. Comment les programmer pour qu’ils le fassent en toute sécurité ?
Texte intégral (2262 mots)
Les bus à conduite automatisée n'ont pas de chauffeurs. Ils doivent « décider » seuls quand accélérer et ralentir tout en garantissant la sécurité des passagers. Dennis Schroeder / NREL, CC BY-NC-ND

Les robots arrivent petit à petit dans nos vies quotidiennes, des chaînes de production en usine au serveur de café, jusqu’aux bus à conduite automatisée qui sont entrés en phase de test, notamment en région parisienne.

Comment faire en sorte que leur autonomie (relative) s’exerce sans danger pour les humains ?

Alors que les dérives de nos créatures sont amplement explorées dans des œuvres de fiction, de Frankenstein de Mary Shelley à I, Robot d’Isaac Asimov (recueil de nouvelles adapté au cinéma en 2004), il faut aujourd’hui passer de ces réflexions littéraires à des règles mathématiques pour programmer des robots bien réels.

Dans les pas d’Isaac Asimov, père de la robotique

Isaac Asimov fait signe à un taxi
Isaac Asimov s’apprêtant à monter dans un transport en commun. Ed McDonald/Flickr, CC BY-NC

Isaac Asimov était professeur de biochimie à la Boston University. Il fut surtout un grand auteur de science-fiction, le premier notamment à entrevoir qu’il y aurait un jour une science dédiée aux robots. Il utilisa ainsi dès 1941, dans la nouvelle intitulée Menteur ! (relatant une histoire censée se passer de nos jours, en 2021 !), le mot robotique à une époque où les robots n’étaient encore que pure fiction, sans savoir que ce mot n’existait pas et qu’il venait donc de l’inventer. Il développa alors une réflexion sur les principes logiques qui devraient guider leur comportement, et il peut à ce titre être considéré comme le premier roboticien de l’histoire.

Aujourd’hui, un robot est une réalité : une machine contrôlée par un ordinateur, réunion d’un corps mécanique et d’un cerveau électronique, constituant une interface entre le monde numérique des ordinateurs et notre monde physique. Ce qui définit un robot et le sépare des autres outils fabriqués par les humains est son autonomie relative et son ambition d’être, plus qu’un outil qu’on utilise, un partenaire auquel nous pouvons déléguer des tâches.

Pour éviter que cette autonomie relative s’exerce aux dépens de ses créateurs, Isaac Asimov proposa trois lois :

Première loi : Un robot ne doit pas blesser un être humain ou, par inaction, permettre qu’un être humain soit blessé.

Deuxième loi : Un robot doit obéir aux ordres que lui donnent les êtres humains, sauf si ces ordres sont en conflit avec la première loi.

Troisième loi : Un robot doit protéger sa propre existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Mais pour être efficace, le langage humain est nécessairement ambigu, son sens dépendant d’un contexte et d’un sens commun supposés partagés implicitement. Exprimées ainsi, ces trois lois peuvent être interprétées diversement selon les situations, entraînant autant de catastrophes potentielles qu’Isaac Asimov illustra lui-même abondamment dans ses récits de science-fiction. Par exemple, dans la nouvelle intitulée « Menteur ! » mentionnée précédemment, un robot décide de mentir à ses interlocuteurs humains pour ne pas les blesser émotionnellement, sans mesurer que les conséquences de ses mensonges finiront par être bien plus graves.


À lire aussi : Des robots qui arrivent à lire (presque) tout seuls


Comment s’y prendre alors pour programmer le comportement d’un robot, par exemple un bus à conduite automatisée ? Il s’agit d’un véhicule de 15 tonnes, qui est en train d’être mis au point, pour transporter 100 passagers à 40 kilomètres par heure en pleine ville de façon automatisée. Il serait irresponsable de soumettre le fonctionnement et notamment la sécurité de ce bus à de possibles aléas d’interprétation.

Traduire des lois en algorithmes

Il revient donc aux humains programmant ce bus d’anticiper les situations auxquelles il sera confronté, de donner un sens adéquat et précis à ces lois dans ces situations, et de les reformuler alors dans le langage le moins ambigu dont on dispose : celui des mathématiques et de l’informatique.

Par exemple, des décélérations trop fortes peuvent être extrêmement dangereuses pour les passagers assis, qui ne sont généralement pas maintenus par des ceintures de sécurité, et encore plus pour les passagers debout qui peuvent chuter. Notre équipe a donc postulé deux premières lois pour notre bus sans conducteur :

Première loi : Un bus ne doit jamais accélérer ou décélérer au-delà d’une limite de sécurité afin de ne pas mettre en danger ses propres passagers.

Deuxième loi : Tant qu’il est en mouvement, un bus doit maintenir une distance de sécurité vis-à-vis de son environnement extérieur afin d’éviter tout risque de collision, sauf si cela entre en conflit avec la première loi.

Il est généralement possible d’anticiper quelques secondes à l’avance comment l’environnement d’un bus va évoluer. En exigeant que notre bus soit toujours capable de s’arrêter en cas de besoin dans la limite de ces quelques secondes, on garantit qu’il respecte ces deux lois même au-delà : il resterait ensuite à l’arrêt – sans accélérer ni décélérer, et comme il ne serait plus en mouvement, il ne porterait pas la responsabilité première d’une collision, si elle arrivait après coup.

Accélération, décélération, distance, mouvement sont des attributs physiques sans ambiguïté que l’on peut mesurer, calculer de façon indiscutable. Ces deux lois peuvent alors être représentées comme autant de contraintes mathématiques. Elles peuvent ensuite être prises en compte par un algorithme de satisfaction de contraintes en charge de calculer le mouvement que notre bus doit réaliser pour les satisfaire. Dans notre cas, nous avons mis au point un algorithme d’optimisation lexicographique pour respecter la hiérarchie de priorités en cas de conflit entre ces deux lois.

Des priorités à clarifier

Un conflit entre ces deux lois peut représenter un choix à faire entre la mise en danger des passagers à l’intérieur du bus et celle de personnes dans son environnement extérieur.

Dans ce cas, l’ordre ci-dessus donne la priorité à la sécurité des passagers. Cela peut se justifier ainsi : toute décélération au-delà de la limite de sécurité mettrait immédiatement en danger l’ensemble des passagers du bus, qui n’ont aucune échappatoire, alors qu’une personne extérieure au bus peut avoir encore une chance d’éviter la collision tant que celle-ci n’a pas eu lieu. On peut évidemment décider de hiérarchiser différemment les priorités de notre bus, c’est un débat que nous ne pouvons prétendre trancher ici.

Une fois ces impératifs de sécurité garantis, la raison d’être de ce bus est naturellement d’amener ses passagers à leur destination en temps et en heure :

Troisième loi : Un bus doit rouler à la vitesse prévue par sa fiche horaire tant que cela n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

On voit donc que les lois d’Asimov fournissent un point de départ intéressant pour aborder le comportement des robots, mais elles doivent être reformulées sous une forme mathématique adaptée à chaque situation afin d’en ôter toute ambiguïté d’interprétation. C’est de cette façon que l’on peut ensuite garantir mathématiquement le comportement d’un robot.


À lire aussi : Le « transmachinisme » : et si les machines évoluaient indépendamment de l’homme ?


La priorité aux transports en commun

Si la mise au point de véhicules à conduite automatisée bénéficie d’investissements colossaux depuis des années, ce progrès scientifique et technique n’aura un impact écologique positif que s’il porte sur des transports en commun. Car notre époque est avant tout celle d’une crise écologique majeure, constituant une menace existentielle pour l’humanité entière. Face à un défi de cet ordre, Isaac Asimov avait imaginé une loi « zéro » devançant les trois premières en importance :

Loi zéro : Un robot ne doit pas faire de mal à l’humanité ou, par inaction, permettre que du mal soit fait à l’humanité.

Cette loi a peut-être plus que les autres vocation à nourrir une réflexion éthique ne pouvant être réduite à une formule mathématique. C’est en ce sens que le Comité national pilote d’éthique du numérique questionne dans un avis rendu sur les enjeux d’éthique liés au « véhicule autonome » le bien-fondé même de développer de tels véhicules s’il ne s’agit pas de transports en commun : un robot ne devrait pas, par son existence même, contribuer à mettre en péril l’humanité.


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Car, si les robots peuvent nous aider à répondre à nos besoins fondamentaux (nourriture, santé, vêtement, logement, déplacement) de manière plus efficace, plus économe, il faut évidemment être attentif à ce que, du point de vue écologique, ils contribuent à la solution et non au problème.

The Conversation

Pierre-Brice Wieber ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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