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The Conversation – Articles (FR) - L’expertise universitaire, l’exigence journalistique. Contenu sous license CC BY-ND 4.0

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UNE • Politique • International • Environnement • Technologies • Culture


14.05.2021 à 17:01

Les jeunes sont-ils toujours attirés par la malbouffe ?

Elodie Gentina, Associate professor, marketing, IÉSEG School of Management
Si les jeunes apprécient de se retrouver entre amis dans les fast-foods, ils font aussi partie d’une génération soucieuse de l’environnement, ce qui fait émerger de nouvelles habitudes alimentaires.
Texte intégral 1499 mots
Moins attachés que leurs aînés au modèle du repas structuré en entrée-plat-dessert, les jeunes apprécient les solutions « prêtes à consommer ». Shutterstock

Les Français restent très attachés à un modèle alimentaire traditionnel, fondé sur la convivialité et la commensalité (le fait de partager des repas avec d’autres), privilégiant la diversité et des repas réguliers, en trois services (entrée, plat, dessert). Mais, loin d’être figées, leurs pratiques quotidiennes se transforment, avec la déstructuration des rythmes de travail et l’arrivée d’une nouvelle génération hyper connectée, nomade et attentive aux évolutions de la société.

Cette génération « Z », née après 1995, casse le modèle des « trois repas structurés » par jour, préférant le « snacking » : l’entrée est zappée (on ne la retrouve que dans 17 % de leurs repas), ils consomment moins de fromage (seulement dans 30 % de leurs repas) mais continuent à apprécier les desserts (67 %). Le repas tend très souvent vers un apéritif dînatoire.

Autre résultat surprenant : le hors domicile représente près d’un tiers des occasions de consommation et les Z sont plus susceptibles que la génération précédente de prendre une collation entre les repas (74 % pour les Z contre 66 % pour les Y) et recherchent des solutions « prêtes à consommer » adaptées à leur mode de vie nomade (58 % pour les Z contre 40 % pour les Y). Les périodes de confinement et de couvre-feu ont accentué la tendance, puisque 73 % des jeunes admettent consommer plus de snacks depuis le début de la crise sanitaire.

Entre « snacking » et « healthy food »

En dehors du foyer, les jeunes déclarent aimer manger au fast-food alors que les adultes issus des générations précédentes évoquent plus facilement les lieux de restauration classique. Avec une culture gastronomique aussi ancrée, il peut paraître surprenant que la France soit le deuxième pays du fast-food après les États-Unis. Mais il faut rappeler que le fast-food a une fonction sociale incontestable, procurant des opportunités de rencontre et de socialisation, avec des offres à des prix modérés.

Du grignotage au fast food, la malbouffe des ados (La Maison des parents, France Télévisions, octobre 2020).

L’envie de s’affranchir du modèle familial contribue à favoriser la malbouffe. Il est bien connu que les jeunes, en particulier les adolescents, sont les plus exposés au marketing de cette industrie : 60 % des publicités à la télévision et 20 % des publicités en ligne concernent des produits alimentaires dont la moitié affiche un NutriScore D ou E.

On sait que l’adolescent est attiré par les aliments sucrés, gras et riches en calories, lui apportant rapidement un sentiment de bien-être, à travers la libération de dopamine, neurotransmetteur du circuit de la récompense.


À lire aussi : Comment la malbouffe façonne le cerveau en développement des ados


Mais, au-delà de cette attirance pour les produits transformés, la jeune génération est aussi une génération engagée. Elle est donc touchée par les discours autour des circuits courts, des produits frais. Une part d’elle se laisse tenter par les nouveaux régimes alimentaires « sans » (sans gluten, sans sucres ajoutés, sans nitrite, sans additifs, sans gluten…) ou des régimes flexitariens (en évitant la viande), pour sauver planète.

Pour 95 % des jeunes, être en bonne santé passe par une alimentation saine. Surnommée « génération salade » aux États-Unis, une frange de la population des jeunes, représentant 30 % de la population, tournerait le dos au traditionnel burger et ses fast-foods pour préconiser des sandwichs « maison » et des snacks de qualité. Le bio devient une tendance de fond parmi les jeunes. D’après une étude menée par l’Agence Bio les jeunes y sont attachés pour des raisons éthiques et sociales (37 %) et de bien-être animal (32 %).

Contraints de passer plus de temps chez eux durant les périodes de confinement, les jeunes se sont (re)mis à la cuisine, mais de façon facilitée et partagée. Une étude parmi les 18-24 ans estime que c’est l’apéritif préparé maison qui l’emporte devant les apéritifs achetés (37 % contre 15 %). Près de 50 % des jeunes ont participé à un apéritif virtuel pendant la période de confinement (contre 30 % de l’ensemble des Français) et ils sont plus d’un sur deux (57 %) à avoir l’intention de poursuivre cette pratique qui pourrait bien s’ancrer dans leur quotidien.

Cette volonté d’apprendre à cuisiner ensemble passe par l’achat de kits à cuisiner, de paniers « découverte » conçus pour se faire à manger soi-même à la maison, ou encore de cours collectifs en ligne (comme la plate-forme de mise en relation au service des expériences culinaires, Kweezine).

L’essor du flexitarisme

Si le régime sans viande, qui reste marginal en France, se développe dans l’ensemble de la population, ce sont les jeunes qui s’y convertissent davantage. D’après une enquête réalisée par FranceAgriMer en 2018, 12 % des 18-23 ans déclarent être végétariens, contre 2 % des plus de 55 ans - pour 5,2 % des Français au total ; ils étaient 0,7 % en 1998, selon une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc).

Mais c’est surtout l’adhésion au principe de réduction de la consommation de viande, connu sur le terme de « flexitarisme », qui se répand massivement chez les jeunes. Selon cette même enquête, 44 % des 18-24 ans se disent prêts à réduire leur consommation de viande, un chiffre deux fois plus élevé que chez les plus de 55 ans. Mise en pratique d’un engagement contre le réchauffement climatique, le flexitarisme est un marqueur pour une jeunesse de plus en plus sensible à l’environnement.

C’est quoi le flexitarisme ? (Brut, 2018).

Même s’il est générationnel, cet essor du flexitarisme est aussi socialement marqué : parmi les jeunes, les plus aisés et urbains tendent davantage à franchir le cap que les autres. Les étudiants, dont les parents sont cadres ou exercent une profession libérale, sont ceux qui ont le plus diminué leur consommation de viande. Ce qui peut expliquer pourquoi le flexitarisme est particulièrement présent au sein des étudiants, parmi lesquels 73 % des étudiants déclarent avoir déjà diminué leur consommation de viande et de poisson ou souhaitent le faire, tandis que 11 % sont déjà passés à un régime végétarien.

Le flexitarisme, le végétarisme, le véganisme… toutes ces nouvelles pratiques alimentaires, qui innovent et rompent avec le conformisme alimentaire des parents, ne sont qu’une facette d’un engagement plus large des jeunes au quotidien, pour le développement durable de la planète.

The Conversation

Elodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


14.05.2021 à 17:01

Changer le monde par son assiette : retour historique sur le végétarisme

Alexandra Hondermarck, Doctorante en sociologie, Sciences Po
Retour sur l’histoire de la promotion du végétarisme au XIXᵉ siècle.
Texte intégral 2493 mots
Paul Cézanne, Nature morte aux pommes, 1890. Wikipédia

Modifier notre régime alimentaire peut-il aider à résoudre les grands défis de l’humanité ? C’est ce qu’affirment divers acteurs – essayistes médiatiques, militants de la protection animale et de l’écologie ou experts –, qui défendent la nécessité de limiter notre consommation de viande et de produits d’origine animale. Les principales raisons avancées pour promouvoir le végétarisme sont généralement l’écologie, la santé et la cause animale, voire plus largement la justice sociale.

À la fin du XIXe siècle, dans un autre contexte, le végétarisme apparaît déjà comme un moyen de résoudre les grands problèmes sociaux liés à l’urbanisation et à l’industrialisation. Que nous apprend la promotion de ce régime alimentaire sur les manières d’envisager les problèmes sociaux et, plus largement, de faire société ?

Les multiples promesses du végétarisme

Selon les sensibilités idéologiques, les grandes causes auxquelles le végétarisme est censé apporter une solution sont hiérarchisées de différentes manières dans les argumentaires. Par exemple, tandis que Greenpeace dénonce surtout l’impact écologique de l’élevage, l’association L214 voit d’abord le végétarisme comme un moyen indispensable pour mettre fin aux maltraitances animales.

Bien entendu, de nombreux militants dépassent fréquemment la segmentation des objectifs et lient ces différentes causes entre elles. Ainsi, pour certains essayistes médiatiques, comme Hugo Clément ou Aymeric Caron, tous deux végétariens, la défense de la cause animale est une étape indispensable pour servir la cause écologique. Ce dernier, tout comme Thomas Lepeltier, considère que le végétarisme est appelé à se généraliser pour devenir la norme, impliquant ainsi un changement de société dans laquelle les animaux ne sont plus réduits à être exploités par les hommes. De même, pour les théoriciens de l’altruisme efficace, comme Peter Singer, il est nécessaire de décloisonner ces causes humanitaires afin de provoquer de réels changements sociaux.

Aymeric Caron parle de son livre « Vivant » dans l’émission C l’hebdo, le 17 octobre 2018.

Les défenseurs du végétarisme proposent des modes d’action variés. Si certains prônent des actions collectives visant à faire évoluer la réglementation de la protection animale, comme c’est le cas de L214, d’autres considèrent que le changement social passe, au moins dans un premier temps, par une démarche individuelle. Par exemple, le mouvement Colibris, fondé en 2007 par Pierre Rabhi et Cyril Dion, prend pour principe la métaphore du colibri qui tente d’éteindre un incendie en prenant quelques gouttes d’eau dans son bec, devant l’incrédulité des autres habitants de la forêt : si chacun fait sa part, aussi infime soit-elle, il devient alors possible de changer les choses.

De l’action individuelle et locale à la réforme de la société

L’idée que l’individu possède une responsabilité dans les grands problèmes sociaux de son temps et qu’il est, du même coup, capable de participer à leur résolution en réformant son propre mode de vie a pu exister dans d’autres contextes. Au XIXe siècle, des réformateurs sociaux considèrent que les problèmes des classes populaires industrieuses sont liés à leur comportement et leurs mauvaises mœurs.

Parmi eux, comme l’a montré le sociologue Arouna Ouédraogo, des réformateurs sociaux perçoivent le végétarisme comme une solution à ces problèmes dès la première moitié du XIXe siècle en Angleterre, où l’abstinence de viande est préconisée par des pasteurs et des sectes protestantes. Elle est alors censée favoriser le relèvement moral des populations. Ces idées essaiment aux États-Unis, où elles séduisent également des médecins et scientifiques comme le célèbre Dr John Harvey Kellogg. Elles prennent alors une dimension hygiéniste : en plus de contribuer à l’élévation morale des individus, le végétarisme est censé résoudre les problèmes de santé et fortifier les corps.

Plus largement, dans les pays occidentaux, les végétariens de la fin du XIXe siècle, sont inspirés par Léon Tolstoï et son texte La première étape (1883), dans lequel il affirme que l’abstinence de viande et le refus du meurtre des animaux constituent la première étape d’un parcours spirituel et moral vers la perfection de l’homme. Ainsi, de proche en proche, l’adoption du végétarisme par les individus est supposée améliorer la société dans son ensemble.

Autour de 1900 : diffuser le végétarisme pour moraliser

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, des sociétés végétariennes sont fondées en Europe continentale, comme en Allemagne, en Suisse, mais aussi – de manière moins connue – en France, où est créée la Société végétarienne de France (S.V.F.) en 1881. Selon les membres de cette dernière, le végétarisme est un régime alimentaire doté de nombreuses vertus. D’une part, il proscrit toutes formes d’« excitants », au premier rang desquels la viande, mais aussi l’alcool, le tabac, le café et le thé. De ce fait, il possède des synergies avec les mouvements de lutte contre l’alcoolisme. D’autre part, puisqu’il fortifie les corps, il permet de lutter contre la dépopulation et les maladies comme la tuberculose et la goutte.

Un extrait du Bulletin de la Société végétarienne de France, janvier 1920. Gallica

Plus encore, si l’on en croit le Dr Goyard, président de la S.V.F au début des années 1880, il est même capable d’éradiquer non seulement les guerres, mais aussi les divorces, puisqu’il « apaise l’irritabilité, égaye l’humeur sombre, glisse un rayon de lumière et de chaleur dans le cœur glacé ». Pour ces promoteurs du végétarisme, ce régime alimentaire est le régime « naturel » de l’homme, dont l’instinct a été corrompu par le mode de vie urbain et ses mauvaises habitudes alimentaires. Dès lors, la seule solution à leurs yeux est de guider les populations par la raison pour les conduire à adopter le végétarisme.

Comment ces mouvements végétariens d’Europe occidentale procèdent-ils, au tournant des XIXe et XXe siècles, pour propager leurs idées ? En premier lieu, ils assurent la publication d’un ensemble d’écrits, entre science, vulgarisation et militantisme, pour tenter de toucher le grand public. En second lieu, ils s’appuient sur des relais d’opinion – membres du clergé, instituteurs et médecins – qui participent à des congrès internationaux, donnent des conférences, prêtent des ouvrages ou assurent des campagnes d’affichage. Enfin, afin de faciliter la pratique du régime, ils mettent à la disposition du plus grand nombre, à des prix accessibles, les denrées alimentaires et les équipements nécessaires : pain de Graham (pain à base de farine complète, sans levain ni sel), café de santé, bouillies protéinées, mais aussi ustensiles de cuisine et livres de recettes. À partir de la Belle époque s’ouvrent des épiceries, des restaurants, des pensions mais également des colonies de vacances et des cures thermales, dédiés au végétarisme.

Un restaurant végétarien en 1900. Archives des Hauts de Seine

Changer de régime alimentaire : une question de « bonne volonté » ?

Ainsi, au tournant des XIXe et XXe siècles, le végétarisme est surtout préconisé et pratiqué par des élites sociales. Il repose sur l’idée que la réforme des comportements individuels est possible grâce à l’éducation des masses. L’alimentation est donc considérée comme une affaire de rationalité et de philosophie morale : les individus les plus vertueux sont ceux qui sont capables, par leur volonté, de mettre en cohérence leurs pratiques alimentaires avec leurs convictions éthiques. Cette conception se retrouve, de nos jours, chez certains militants écologistes, comme le montrent les recherches de Florence Faucher, chez des militants de la cause animale, ou encore chez des promoteurs du végétarisme pour raisons de santé.

Toutefois, les travaux actuels en sociologie de l’alimentation s’attachent à souligner qu’en matière de régime alimentaire, tout n’est pas qu’affaire de volonté ni d’éducation. La théorie des pratiques, portée par des sociologues nord-européens comme Alan Warde, Elizabeth Shove, David Evans et Bente Halkier, montre que l’alimentation implique un ensemble de pratiques imbriquées et coordonnées : aller faire ses courses, composer son menu, gérer ses réserves, faire la cuisine, manger, jusqu’à la gestion des restes alimentaire. De plus, ces pratiques prennent place au sein de foyers diversement composés ou de modes de restauration collective en prise avec de nombreuses normes sociales et symboliques qui entourent le repas – les réactions virulentes à la proposition de la mairie de Lyon d’instaurer des menus sans viande pour tous en sont un exemple. Les pratiques alimentaires sont aussi prises dans des rythmes quotidiens et des routines, des goûts (et dégoûts) particuliers. On comprend alors qu’un changement de régime alimentaire est plus complexe qu’il n’y parait, parce qu’il implique des changements systémiques.

Le détour par l’histoire de la promotion du végétarisme au XIXe siècle permet de constater la tension entre l’universalité des résultats attendus et le caractère individuel des actions censées produire ces résultats. Le végétarisme permet ainsi de repenser la question des liens sociaux et de la solidarité, dans un cadre où le changement social espéré est pensé comme le résultat de la somme des comportements individuels.

The Conversation

Alexandra Hondermarck a reçu des financements de Sciences Po Paris (allocation doctorale)


14.05.2021 à 17:01

Truffes, ortolans, saumons du Rhin… Ces aliments rois de la politique

Philippe Meyzie, Maître de conférences HDR en histoire moderne, Université Bordeaux Montaigne
Au fil des siècles et des régimes politiques, des aliments et des plats ont été revêtus d’un sens politique fort, lié aux évolutions tant gastronomiques que politiques.
Texte intégral 2491 mots

Des dîners en ville en pleine pandémie aux banquets républicains, l’alimentation entretient un lien étroit avec la politique.

La table est un espace de pouvoir qui sert à mobiliser des réseaux, afficher sa puissance et porter un discours politique à travers ce que l’on mange et ce que l’on boit.

Pour le célèbre gastronome Anthelme Brillat-Savarin

« Les repas sont devenus un moyen de gouvernement, et le sort des peuples s’est décidé dans un banquet. Ceci n’est ni un paradoxe, ni même une nouveauté, mais une simple observation des faits. Qu’on ouvre tous les historiens, depuis Hérodote jusqu’à nos jours, et on verra que, sans même en excepter les conspirations, il ne s’est jamais passé un grand événement qui n’ai été conçu, préparé et ordonné dans les festins. »

Dès lors, au fil des siècles et des régimes politiques, des aliments et des plats ont été revêtus d’un sens politique fort dont les évolutions s’inscrivent tout à la fois dans les transformations de la gastronomie française et de l’histoire politique de la France.

Afficher son pouvoir

La profusion des mets est considérée pendant des siècles comme un signe évident de puissance. Sur les tables royales au Moyen-Âge, l’abondance et la prodigalité permettent au roi de montrer qu’il est le premier des seigneurs. La profusion de nourriture impose une hiérarchie. Mais, la rareté des aliments servis participe aussi du prestige de la table pour les différents pouvoirs, notamment à travers l’emploi d’épices en nombre (girofle, cannelle, muscade).

Il s’agit d’avoir ce que les autres n’ont pas. Lorsque Louis XIV réclame des petits pois en primeurs cultivés dans le potager du roi à Versailles, il montre ainsi qu’il peut tout contrôler, même la nature. Pendant longtemps, le luxe fut une caractéristique majeure des tables des politiques.

Les Grandes Chroniques de France de Charles V. Wikimedia

Les mets les plus recherchés, les plus rares, les plus prisés se devaient d’y figurer. Au Moyen-Âge, paons, hérons, cygnes ou marsouins sont présentés comme des mets d’exception, véritables spectacles, lors des banquets princiers comme ceux donnés au milieu du XVe siècle à la cour de Bourgogne par Philippe le Bon puis Charles le Téméraire pour éblouir leurs invités.

Toutes les institutions politiques assoient leur prestige sur des repas d’apparat. Dans la France du XVIIIe siècle, les corps de ville donnent des banquets où sont présentés les plats à la mode du temps comme des poulardes aux huîtres, des tourtes de pigeons garnies de truffes et de champignons ou des pâtés chauds de bécasses.

Ils affichent ainsi leur pouvoir et le prestige de la cité. Au moment de la Révolution, ces fastes culinaires suscitent néanmoins des critiques. Les caricatures de Louis XVI le présentent ainsi comme un affameur du peuple contraint de lui fournir les nourritures les plus précieuses (vins de Bordeaux, Champagne, pâtés de canards d’Amiens, etc.).

Le Ci devant Grand Couvert de Gargantua Moderne en Famille vers 1791. parismuseescollections.paris.fr, CC BY

Se distinguer

Les aliments ont une dimension symbolique forte dans une société d’ordres marquée par les hiérarchies. La consommation de gibiers à plumes représente ainsi un trait distinctif des tables des élites politiques de l’Ancien Régime. Les perdrix, les grives ou les cailles sont placées au sommet d’une hiérarchie des aliments fondée, dans une perspective religieuse, sur la proximité avec le ciel. Dictée par un principe d’incorporation et d’élévation spirituelle, leur consommation, comme celle des fruits, est jugée plus raffinée que celle des nourritures qui poussent dans la terre (légumes, tubercules).

Mais ces oiseaux renvoient aussi aux privilèges nobiliaires et à l’exercice de droits seigneuriaux à travers la chasse, synonyme de pouvoir, qui différencie la noblesse du peuple.

Maité explique comment manger l’ortolan à la serviette (INA, 1987).

Cette valorisation gastronomique lorsqu’elle est associée au goût de l’interdit, comme, à la fin du XXe siècle, dans le cas de François Mitterrand et des ortolans (petits oiseaux interdits de chasse, engraissés, puis rôtis qu’il fallait manger en entier), devient l’illustration d’un pouvoir politique hors du droit commun.

Entretenir ses réseaux d’influence

Le choix des aliments par et pour les hommes de pouvoir intervient aussi dans l’entretien des réseaux d’influence. Durant l’Ancien Régime, il est ainsi d’usage pour les villes de province d’honorer la famille royale, le contrôleur général des finances, les ministres ou les intendants par des présents en début d’année ou lors de visites officielles.

Pour les villes, ces dons auxquels sont consacrées parfois des sommes importantes, sont un moyen de s’assurer la protection et la bienveillance des puissants. Chacune offre alors des aliments jugés emblématiques de la gastronomie locale et dignes d’être envoyés à de grands personnages : Périgueux offre ainsi des pâtés de perdrix aux truffes, Bayonne des jambons, Amiens des pâtés de canards, Montélimar des nougats blancs, Reims des vins de Champagne, etc.

La table peut également servir à montrer la cohésion politique de la nation comme lors du célèbre banquet des maires de France dans les jardins des Tuileries à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900 en pleine période troublée de l’affaire de Dreyfus et de contestations de la République. Les plats servis aux 22 000 convives symbolisent une démarche fédératrice en rassemblant les plats emblématiques de la grande cuisine française de l’époque (darnes de saumon glacées parisiennes, filet de bœuf en Bellevue) et les aliments qui font la réputation des régions françaises (canetons de Rouen, poulardes de Bresse).

22 000 convives ont pris part au grand banquet des maires de France, le 22 septembre 1900. www.parismuseescollections.paris.fr, CC BY

Cuisine et communication politique

L’alimentation sert de point d’appui à un discours politique ; elle peut être porteuse d’un message ou bien support de critiques comme contre Louis XVI.

Les nombreux banquets organisés sous la IIIe République au lendemain de la défaite de 1870 et de la perte de l’Alsace-Lorraine témoignent souvent d’un choix politique des mets.

Saumons du Rhin ou écrevisses de la Meuse figurent, par exemple, au menu du banquet offert par la ville de Cahors à Léon Gambetta, président de la Chambre des députés le 28 mai 1881. La dénomination des plats sert à ancrer malgré tout les provinces perdues dans la gastronomie nationale.

Avec la Ve République et la médiatisation des chefs étoilés, les liens entre la cuisine et la politique demeurent toujours très étroits. Suivant les évolutions de l’art culinaire, le luxe et l’abondance ne sont plus seulement les fondements de la distinction. La dimension politique s’exprime surtout dans les valeurs associées aux nourritures choisies. En 1975, à l’occasion de la remise de sa Légion d’honneur par Valérie Giscard d’Estaing, le chef Paul Bocuse crée une soupe aux truffes noires qu’il baptise « Soupe aux truffes VGE » en l’honneur du président.

La recette de la soupe « VGE ».

Cet épisode montre que l’alimentation des présidents de la République devient un objet politique. Ceux-ci savent alors s’en emparer pour façonner leur image, soit du côté du raffinement et de l’excellence française, soit, à l’inverse, en affichant l’image plus populaire d’un amateur de tête de veau comme Jacques Chirac, promoteur de la cuisine de terroir, expression politique de l’ancrage et de la proximité.

Aliments et spécialités culinaires deviennent alors support d’une communication politique, plus ou moins maîtrisée, que l’on retrouve des campagnes électorales aux visites médiatiques au salon de l’agriculture.

The Conversation

Philippe Meyzie a reçu des financements du Conseil Régional Nouvelle-Aquitaine


14.05.2021 à 17:01

De la sauce Worcestershire au fish and chips : des aliments-fétiches réconfortent les expats confinés

Raficka Hellal-Guendouzi, Enseignante-chercheuse en Sciences de Gestion, Université de Strasbourg
L’alimentation permet aux expatriés de garder leur identité culturelle, surtout en période de crise sanitaire lorsque le retour dans le pays d’origine n’est plus possible.
Texte intégral 2639 mots

Avec le phénomène grandissant de la mondialisation, le développement des moyens de transport et de communication, il n’a jamais été aussi facile et rapide de se déplacer aux quatre coins du monde. Londres, Barcelone, Rome ou encore Dubaï, New-York, Sydney n’ont jamais été aussi accessibles et plébiscitées pour le plaisir de voyager ou les affaires.

Selon l’un des derniers rapports sur la mobilité humaine, les déplacements transnationaux ont explosé. De plus en plus de personnes ont quitté leur pays d’origine pour s’installer à l’étranger, que ce soit pour un motif personnel ou professionnel, voire économique. Ainsi, plus de 214 millions de personnes ont tenté l’aventure de l’expatriation, un chiffre qui a triplé ces dernières décennies alors que la population mondiale n’a fait que doubler dans le même temps.

Expatriation et acculturation alimentaire

Quitter son pays d’origine, ses amis, sa famille n’est jamais facile ! Quand des personnes de cultures différentes entrent en contact de manière directe et continue, différents changements se produisent au niveau individuel et comportemental renvoyant au phénomène « d’acculturation psychologique », appelée également « acculturation individuelle ».

Celle-ci fait référence à la fois au processus d’adaptation des migrants au contact d’un nouvel environnement culturel d’accueil, mais également à l’ensemble des modifications au niveau individuel (comportements, valeurs, attitudes etc.) qui résultent des contacts culturels prolongés avec les membres de la société d’accueil. Ces changements peuvent affecter tous les aspects de la vie des individus. Parmi eux, et non des moindres, figurent ceux liés à l’alimentation renvoyant au phénomène et au processus sous-jacent « d’acculturation alimentaire ». Cette dernière peut être définie comme l’ensemble des modifications qui touchent les comportements alimentaires des individus au contact d’une autre culture. En outre, l’acculturation alimentaire englobe le processus d’apprentissage des comportements, des normes, des valeurs, des savoirs et savoir-être liés à la consommation alimentaire d’autres cultures.

Aux États-Unis, certains expatriés français décident de célébrer Thanksgiving pour montrer leur adaptation à la culture américaine.

Les spécialistes de l’anthropologie et de la sociologie de l’alimentation ont montré que le choix des produits alimentaires et les méthodes de préparation culinaire sont étroitement liés à la « culture ». Ils jouent notamment un rôle important dans un contexte d’acculturation dans la mesure où ils sont le miroir de l’identité culturelle. Plus spécifiquement, la consommation alimentaire est un « instrument identificateur » qui permet de recréer l’identité des individus dans le cadre d’une migration. Selon Annie Hubert (2000), anthropologue de l’alimentation,

« les habitudes alimentaires sont les dernières à disparaître et les préférences alimentaires se conservent plus que la langue maternelle ».

Les experts du domaine notent, en outre, un lien étroit entre l’alimentation et l’identité des migrants soulignant plus particulièrement son caractère persistant dans le temps.

Dans le domaine du marketing, des études en comportement du consommateur se sont intéressées à l’acculturation alimentaire de ces derniers. Ces études ont considéré les préférences alimentaires et les comportements d’achat et de consommation qui en découlent comme : soit la volonté de maintenir son identité d’origine, et/ou soit le désir de s’adapter à la culture d’accueil.

Dès lors, la consommation alimentaire représente un indicateur puissant et fécond pour appréhender les stratégies identitaires des consommateurs expatriés dans le cadre d’une migration.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es…

Au travers d’une étude que nous avons menée en 2018 auprès de 16 foyers d’expatriés professionnels hautement qualifiés d’origine américaine, britannique et allemande, temporairement installés en France, quatre positions identitaires ont été relevées à travers l’analyse de leurs habitudes alimentaires.

Elles ont donné lieu à l’élaboration d’une typologie de consommateurs expatriés :

1) Les « traditionnels »

Ces expatriés restent encore très attachés à leur identité culturelle qu’ils perpétuent en maintenant une grande part des habitudes alimentaires de leur culture d’origine durant le séjour d’expatriation. Néanmoins, l’ouverture vers les nouvelles pratiques alimentaires de la culture hôte est bien présente et se fait progressivement dans le temps. Pete, expatrié britannique depuis une quinzaine d’années en France, reste encore très attaché à l’incontournable « English Breakfast » qu’il ne remplacerait pour rien au monde tout comme son épouse Diana qui n’est pas prête de troquer son thé anglais contre du café français à l’heure du petit-déjeuner !

2) Les « expatriés dans leur bulle »

Ces personnes ont un réseau de socialisation très clanique (associations d’expatriés) et apprécient se retrouver entre concitoyens autour d’un verre ou d’une table avec des plats typiques du pays d’origine. Ils ont également tendance à consommer des plats emblématiques de leur culture d’origine lors de la célébration de fêtes culturelles ou religieuses. Quand l’occasion se présente, certains expatriés n’hésitent pas à revêtir leurs plus belles tenues traditionnelles affichant de manière ostentatoire leur identité culturelle ! Ainsi, à l’occasion de la fête nationale américaine du 4 juillet, l’Independence Day, les expatriés américains n’hésitent pas à arborer les couleurs du drapeau national américain. Ils se retrouvent entre concitoyens pour partager un bon moment autour de grillades et de gâteaux traditionnels.

Célébration de l’Independence Day, fête nationale américaine, par les expatriés américains.

3) Les « intégrés voyageurs »

Durant leur séjour en France, ces expatriés plébiscitent et adoptent très vite les nouvelles habitudes alimentaires françaises. En outre, ils sont très friands de cuisines ethniques à l’image de leur profil cosmopolite. Ces personnes ne se définissent pas sur la base de leur identité culturelle d’origine, mais au travers de celle qui a été façonnée au cours de leurs voyages et rencontres interculturelles :

« mes voyages en Italie, en Espagne et en Grèce ont beaucoup influencé mes habitudes alimentaires qui se sont diversifiées au fil du temps. J’adore cuisiner toutes sortes de plats méditerranéens »

(Margaret, expatriée britannique).

4) Les « intégrés nostalgiques »

Ces expatriés, bien qu’ils aient très largement adopté les habitudes alimentaires françaises et qu’ils soient pleinement intégrés à la société d’accueil, ressentent par moments un fort sentiment de nostalgie. Ce dernier leur rappelle souvent leur origine culturelle voire leur douce enfance au pays et déclenche la consommation de mets du pays d’origine qui apportent réconfort, à l’image de la fameuse madeleine de Proust :

« en hiver, j’ai souvent envie de manger des saucisses anglaises que ma maman me préparait, mais qui sont introuvables ici en France, alors je les cuisine moi-même… » (William, expatrié britannique en France depuis 20 ans).

Le « full English breakfast » : Toasts, œufs, bacon, baked beans, saucisses, tomates, champignons, pommes de terre. Acabashi/Wikimedia, CC BY-ND

Par ailleurs, les résultats de notre recherche montrent la volonté des parents expatriés de véhiculer auprès de leurs enfants une part de leur identité culturelle à travers la cuisine. Cela se traduit par la confection de plats typiques du pays d’origine et la perpétuation de recettes traditionnelles de famille transmises oralement de génération en génération :

« avec mes enfants, le mercredi j’aime préparer des plats que faisait ma grand-mère en Allemagne, ça me rappelle mon enfance, les bonnes odeurs dans la cuisine… Les enfants cuisinent avec moi et ils adorent ça ! »

Par ailleurs, alors que la sphère publique est plus propice à consommer des mets du pays d’accueil, la sphère privée est marquée par la volonté de maintenir des habitudes alimentaires du pays d’origine :

« Le soir, à la maison, mon épouse et moi, nous continuons à proposer à nos enfants un dîner typiquement anglais, c’est important de garder ça et de le perpétuer ici pour nos enfants… ».

D’autres parents vont au-delà et éprouvent le désir d’ouvrir leurs enfants aux cuisines du monde à l’image de leur identité cosmopolite :

« c’est également mon rôle en tant que parent d’ouvrir mes enfants à de nouvelles choses que soit à travers les voyages, l’apprentissage de nouvelles langues, ou encore leur faire découvrir de nouvelles cuisines… ».

Crise sanitaire, frontières fermées et moi et moi… ?

Une seconde étude que nous avons menée au premier trimestre 2021 sur la base d’une netnographie et d’un questionnaire auprès d’une centaine d’expatriés révèle que le contexte sanitaire actuel a une incidence sur le processus d’acculturation alimentaire des expatriés.

En effet, les confinements à répétition depuis un an, la fermeture des frontières et le sentiment d’incertitude ont redessiné la dynamique globale de l’acculturation alimentaire des expatriés. L’éloignement du pays d’origine, accentué par l’impossibilité de s’y déplacer et de recevoir dans le pays d’accueil ses amis et ses proches, a exacerbé le sentiment d’appartenance culturel chez certains expatriés interrogés qui se reflète au travers de leur consommation alimentaire.

Sur les forums d’expatriés, les questions fusent pour trouver certains produits du pays d’origine notamment les condiments et sauces dont les expatriés américains et britanniques sont très friands en France à l’image des mythiques Hellmann’s sauces, la fameuse Frank’s red hot sauce, ou encore l’incontournable French’s Yellow mustard

« We’re almost out of it ! No imminent chance to restock from UK. Has anyone seen it sold in the area ? Thanks ! ».

Certaines associations organisent même des masterclass ou des apéros en ligne autour de la préparation de plats typiques du pays d’origine, parfois confectionnés avec les moyens du bord.

Atelier de cuisine en ligne organisé par l’association d’expatriés  'American in Alsace’. Facebook

Ces événements sont également l’occasion de se retrouver entre expatriés d’ici et d’ailleurs et de créer des liens en partageant les mêmes préoccupations et besoins. Quand ça n’est pas les associations, ce sont les membres de la famille et les amis restés au pays qui prennent le relais pour organiser des « happy hours » ou « tea time » en ligne permettant ainsi de partager un moment de convivialité.

Autant de moyens de perpétuer son appartenance culturelle et le sens du « chez soi » au travers de la cuisine par-delà les frontières et malgré les contraintes.

The Conversation

Raficka Hellal-Guendouzi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.


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