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30.09.2022 à 11:14

Retourner au charbon

Yzé Voluptée

Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Escort, réalisatrice et performeuse porno-féministe, elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. La réalité d'Yzé n'est pas celle des personnes exploitées par les réseaux de traite ou contraintes par d'autres à se prostituer. Son activité est pour elle autant un moyen de subsistance qu'un choix politique. C'est la fin de l'été. La rentrée approche. Je n'ai pas taffé depuis le mois de juin et, comme toujours à l'idée de (...)

- CQFD n°212 (septembre 2022) / , , , , , , , , ,
Texte intégral (1448 mots)

Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Escort, réalisatrice et performeuse porno-féministe, elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. La réalité d'Yzé n'est pas celle des personnes exploitées par les réseaux de traite ou contraintes par d'autres à se prostituer. Son activité est pour elle autant un moyen de subsistance qu'un choix politique.

Illustration de Nijelle Botainne

C'est la fin de l'été. La rentrée approche. Je n'ai pas taffé depuis le mois de juin et, comme toujours à l'idée de reprendre, j'angoisse un peu.

Il faut dire que j'ai déménagé. Une nouvelle ville, ça veut dire chercher de nouveaux clients. Je déteste me vendre.

On est tellement sur le marché ici, plusieurs centaines sur les sites d'escorts où j'ai l'habitude de travailler. Avant de déménager, j'avais la chance de m'être constitué un cercle de réguliers avec qui le boulot était intéressant, et que je voyais assez fréquemment pour ne pas devoir compter sur de nouvelles rencontres. Là, il va falloir tout reprendre à zéro.

***

La flemme de tous ces types qui vont sauter sur l'occasion de harceler une nouvelle arrivante 1. Les nouvelles annonces, ça attire les connards. Un concentré de masculinité toxique, déconcertante de médiocrité. Tout un tas de fantasmeurs qui posent des milliards de questions mais n'ont pas tellement l'intention de devenir un jour pour de vrai des clients. Certains sont pourtant assez bons pour me faire douter. Après tout, je considère que ça fait partie de mon taf de fournir des garanties de professionnalisme, surtout dans le cadre d'un service aussi onéreux. Pour 250 euros de l'heure, autant s'assurer que je suis la pute qui te convient. Moi aussi, quand je cherche un thérapeute, je veux entendre sa voix, et je scrute son profil à la recherche de signes qui me mettraient la puce à l'oreille. Mais je n'abuse pas de son temps. Je n'attends pas qu'on réponde à des dizaines de SMS, qu'on passe 45 minutes avec moi au téléphone, qu'on me donne un avant-goût gratuitement. Je me fie à mon intuition, je prends le risque de payer pour un service qui ne me convient pas. C'est incroyable comme le simple fait de se poser en client potentiel leur fait croire qu'ils ont des droits sur mon temps. Pour moi, c'est un truc de mec cis 2 ça. Je veux, ­j'exige, j'ordonne. Ça ne leur viendrait même pas à l'esprit que j'ai autre chose à faire que de les attendre étendue sur mon lit en déshabillé de soie.

***

Mais ce n'est pas le pire dans les nouvelles rencontres. Derrière chaque numéro inconnu peut se cacher un type qui espère déceler dans ma voix ce qu'il prendra pour un signe de faiblesse. M'identifier comme une potentielle victime avec laquelle on pourrait négocier, voire pire, ne pas payer ; voire pire, se servir. Certains manquent tellement de finesse qu'avec l'expérience je les repère rapidement. Ceux qui m'insultent à la première limite que je pose, qui ne supportent pas la moindre contrariété. Ceux qui me disent texto que je n'ai rien à demander parce qu'une pute ça se baise salement et sans respect. Juste parce que je leur ai rappelé que la moindre des choses c'était de dire bonjour, avant de demander si je fais de l'anal.

***

Mais l'expérience ne suffit pas à se protéger. Il y a quelques mois, j'ai dû mettre un type à la porte parce qu'il a débarqué avec moins de la moitié du prix. Il était grand, il avait des yeux rouges de gros fumeur de joints, il pesait le double de mon poids. J'ai eu beaucoup de chance. Je ne sais pas de quoi il aurait été capable si j'avais accepté de lui faire une séance moins longue pour le montant qu'il proposait. Ça m'a traversé l'esprit. Mais j'ai choisi de lui dire de remettre ce pantalon qui n'avait rien à foutre par terre alors qu'on ne s'était même pas présentés, qu'il garde sa thune, et qu'il se casse. Pendant les quinze ou vingt minutes qu'il m'a fallu pour le faire sortir, il me répétait qu'il ne comprenait pas pourquoi je le prenais mal. « Une pute c'est pas fait pour le respect, une pute ça accepte l'argent. C'est bien ce que je te donne. » Vingt minutes interminables pendant lesquelles je passais en revue mes options : appeler le voisinage à la rescousse, c'était risquer que le copain qui me prête son appart' finisse inculpé pour proxénétisme. Le couloir est étroit, s'il faut se battre on va faire des dégâts et le tapage risque d'attirer les voisins. Mon seul avantage, c'était que le pétard l'avait ramolli. Mais à part l'assommer et le traîner jusqu'à l'ascenseur, ce qui n'est ni simple ni discret, je ne voyais pas comment obliger ce type à partir

J'ai serré les dents jusqu'à ce qu'il s'en aille. J'ai eu très peur qu'il revienne les jours d'après. Je n'ose plus aller travailler chez ce copain qui me prêtait si gentiment son appartement. Heureusement, dès le lendemain, j'ai remis le pied à l'étrier chez un de mes habitués.

Je ne peux pas me permettre d'être traumatisée.

Courage à toutes et à tous pour la rentrée !

Yzé Voluptée

Précédentes "Putain de chroniques" :
#1 : « Je ne suis pas la pute que vous croyez »
#2 : « Sale pute ! »
#3 : « Hommage à nos clandestinités »
#4 : Thérapute
#5 : Pornoscopie
#6 : Si même les féministes
#7 : Aimer une putain
#8 : Not all men
#9 : Entre mes lignes


1 Il paraîtrait qu'il me faudrait choisir entre féminin et masculin. Je réponds que je suis les deux et que ça change chaque jour.

2 Qui se reconnaît dans le genre qu'on lui a attribué à la naissance. Dans le lexique féministe, souvent synonyme d'égoïste, narcissique, violent, grossier, bruyant, misogyne, et j'en passe.

30.09.2022 à 11:14

Mauvaise mine

Thibaut Gauthier

En pleine ruée mondiale sur le lithium, un énorme projet de mine menace la petite ville de Cáceres (Espagne). Enterré début 2021 sous la pression d'une ample mobilisation populaire, le projet ressurgit aujourd'hui, greenwashé bien comme il faut. À moins de deux kilomètres de Cáceres, capitale de province de la région espagnole de l'Estrémadure, à l'ouest du pays, la sierra de la Mosca est un lieu de villégiature et de promenade prisé des habitants et des milans qui y planent. Malgré une activité touristique prospère (...)

- CQFD n°212 (septembre 2022) / , , , , , , , , ,
Texte intégral (1544 mots)

En pleine ruée mondiale sur le lithium, un énorme projet de mine menace la petite ville de Cáceres (Espagne). Enterré début 2021 sous la pression d'une ample mobilisation populaire, le projet ressurgit aujourd'hui, greenwashé bien comme il faut.

Illustration de L.L. de Mars

À moins de deux kilomètres de Cáceres, capitale de province de la région espagnole de l'Estrémadure, à l'ouest du pays, la sierra de la Mosca est un lieu de villégiature et de promenade prisé des habitants et des milans qui y planent. Malgré une activité touristique prospère (le centre-ville, classé à l'Unesco, a servi de lieu de tournage de la série Game of Thrones) contrastant avec un climat social sinistré, la menace pèse sur ce massif de montagne moyenne à la flore et la faune méditerranéennes. « L'enfer ! » s'exclame Santiago Márquez, porte-parole de la plateforme Salvemos la montaña (Sauvons la montagne) : le mot s'impose, en effet, pour décrire le projet de mine souterraine de l'entreprise australienne Infinity Lithium. Dans la sierra de la Mosca comme au Portugal voisin, en Serbie ou en Amérique latine, la ruée actuelle vers le lithium motive les pires écocides (voir encadré). Des tunnels plus larges qu'une autoroute, des camions de huit mètres de haut pour charrier la terre extraite des cavités adossées au tunnel principal, et creusées par des machines téléguidées afin de limiter les risques en cas d'éboulement... Ce n'est pas de son imagination que Santiago tire ce scénario de film d'horreur post-apocalyptique, mais des documents publiés par l'entreprise.

Pourtant, l'enfer de la mine, Salvemos la montaña pensait en être sortie. Au printemps 2021, le gouvernement de l'Estrémadure a en effet refusé de délivrer le permis nécessaire aux premiers sondages sur le terrain où doit être creusée la mine. À la suite de cette décision, Infinity Lithium a dévissé en bourse : l'action a perdu près des deux tiers de sa valeur en deux jours, obligeant l'entreprise à suspendre sa cotation. La victoire méritée, mais provisoire, d'une mobilisation puissante et bien organisée.

Enterrée, la mine

Tout commence en 2016. En catimini. Les permis d'exploration de la mine sont délivrés mais pas publiés officiellement comme le veut la loi. Les géologues mandatés par l'entreprise commencent leurs relevés de surface près de l'ancienne mine de Valdeflores, en plein cœur de la sierra. Des chemins sont ouverts pour permettre le passage des machines. La rumeur enfle. Renseignements pris, elle se fait sirène d'alarme : une entreprise australienne, Infinity Lithium, prévoit de creuser une mine de lithium à ciel ouvert d'au moins 400 hectares, impliquant la destruction pure et simple d'une grande partie de la sierra. Par ailleurs, le lithium n'étant présent que de manière résiduelle dans le sol, la mine ne suit pas un filon : toute la terre est chargée vers une usine de traitement où le lithium (et d'autres minerais s'il y a) est séparé de la terre dite stérile. Au programme : des nuages de poussière menaçant d'engloutir l'hôpital, l'université et le centre-ville. En outre, le traitement de lithium étant gourmand en eau (environ deux millions de litres d'eau pour une tonne de lithium raffinée), sans législation contraignante, l'aquifère du Calizero, essentiel pour l'écosystème de la montagne, pourrait être utilisé par l'entreprise, entraînant un risque de sécheresse et de contamination. Autre source d'inquiétude : le code minier, datant de la dictature franquiste, permet à l'autorité publique d'exproprier les habitants au profit d'une entreprise privée.

Au programme : des nuages de poussière menaçant d'engloutir l'hôpital, l'université et le centre-ville.

Fin 2016, début 2017, la voie semble donc libre pour les bulldozers et les tractopelles. C'était sans compter Salvemos la montaña. Le collectif se forme à la suite des premières réunions publiques sur la mine, à l'initiative de militants de Podemos – ils se sont désormais retirés afin que la plateforme ne soit pas associée à une formation politique dans l'esprit des gens. Le collectif se donne trois missions : sensibiliser la population sur les risques de la mine, faire pression sur les politiques et activer tous les recours judiciaires possibles.

Depuis 2017, la plateforme organise des manifestations, des actions de sensibilisation, notamment au moyen de très nombreuses pancartes «  No a la mina  » accrochées aux vitrines, pare-brise et fenêtres tout en menant un combat judiciaire. Cette mobilisation porte ses fruits. En mars 2021, en plein confinement, une vingtaine de militants partent à pied pour la capitale régionale, Mérida, à 70 km. Tout au long de leur marche, ils rencontrent un vaste élan de solidarité, largement relayé dans les médias et surtout sur les réseaux sociaux. À leur arrivée, les militants sont reçus par le gouvernement de l'Estrémadure qui les snobait jusque-là et se montre soudain acquis à leur cause. Dans la foulée, les autorités déclarent irrecevable le permis d'exploration. Le projet de mine à ciel ouvert est enterré.

Greenwashing en règle

Mais que seraient des capitalistes qui renonceraient à une source de profit ? Infinity Lithium joue la revanche. Dans sa manche, l'atout maître du ­greenwashing. Son nouveau projet : une mine souterraine, histoire de préserver un peu le paysage. Heureux coup du sort, le cours du carbonate de lithium a explosé, passant de 6 430 euros la tonne en janvier 2021 à près de 70 000 euros courant 2022 ; un projet aussi dantesque qu'une mine souterraine devient donc rentable. Dans le contexte des plans de relance européens, avec leurs généreuses subventions à la transition pseudo-verte et la fin des moteurs thermiques annoncée pour 2035, ainsi que la guerre en Ukraine qui contraint l'Europe à réorganiser ses approvisionnements en énergies, le rapport de forces conquis de haute lutte en 2021 n'est déjà plus d'actualité. Sur Cáceres les milans planent et le risque d'une mine aussi.

Thibaut Gauthier

***

Passion lithium

Portugal, Espagne, Serbie… depuis quelques années, les projets de mines de lithium s'accumulent, dans une tentative européenne désespérée de faire pièce aux principaux producteurs mondiaux que sont l'Australie (49 %), le Chili (22 %) et la Chine (17 %). C'est que ce métal grisâtre, mou et léger, est ce qu'on a trouvé à ce jour de mieux pour confectionner les piles et batteries qui font marcher téléphones et ordinateurs portables, vélos et scooters électriques, sans parler des voitures « vertes » en passe de remplacer les thermiques.

Le lithium n'est pas rare – pas plus, par exemple, que le plomb longtemps utilisé dans les batteries – mais son usage était resté jusque-là limité à la fabrication de certaines graisses industrielles et au traitement des troubles bipolaires. Pas de quoi justifier une exploitation à grande échelle. D'autant que lithium pur n'existe pas dans la nature, ce qui complique son extraction. Mais ça, c'était avant.

Avec le développement du numérique et la « transition verte », la demande a explosé. On produit chaque année quelque 100 millions de voitures dans le monde ; si tout le parc est remplacé, à raison de 10 kilos minimum par moteur électrique, ça en fait du lithium. Toute une filière minière est donc en train de se constituer à vitesse accélérée, asticotée par le cours du précieux métal qui a été multiplié par presque trente (à valeur constante) en vingt ans. Avec de tels cours, les gisements les plus contraignants tendent donc à devenir rentables et les plus accessibles (notamment les salares du triangle Chili-Bolivie-Argentine) pourraient bien redessiner la carte géopolitique des ressources naturelles. Quitte à dévaster lieux de vie et écosystèmes, au profit d'une poignée d'actionnaires. •

30.09.2022 à 11:13

Kamel Daoudi : enfermé dehors

Etom

Libéré de prison en 2008 après avoir été condamné pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » islamiste, Kamel Daoudi est, depuis, assigné à résidence. On a échangé avec lui à l'occasion de la parution de son livre Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne (Éditions du bout de la ville, mai 2022). Cela fait vingt et un ans que Kamel Daoudi est enfermé. D'abord, sept ans de détention (dont quatre de préventive), puis quatorze à l'air libre, mais avec interdiction de quitter une (...)

- CQFD n°212 (septembre 2022) / , , , , , , , , ,
Texte intégral (3228 mots)

Libéré de prison en 2008 après avoir été condamné pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » islamiste, Kamel Daoudi est, depuis, assigné à résidence. On a échangé avec lui à l'occasion de la parution de son livre Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne (Éditions du bout de la ville, mai 2022).

Illustration de Victor

Cela fait vingt et un ans que Kamel Daoudi est enfermé. D'abord, sept ans de détention (dont quatre de préventive), puis quatorze à l'air libre, mais avec interdiction de quitter une zone délimitée par le ministère de l'Intérieur : il est assigné à résidence.

Ce qu'on lui reproche ? En 2001, « je me suis retrouvé bien malgré moi dans l'affaire dite “du projet d'attentat contre l'ambassade des États-Unis à Paris” ou “affaire Beghal” », écrit-il dès les premières pages de son livre Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne 1, paru aux Éditions du bout de la ville en mai dernier. « Bien sûr, j'ai toujours nié un quelconque projet d'attentat, se défend-t-il. Mais [en 2005] j'ai écopé malgré tout de six ans de prison ferme, d'une interdiction définitive du territoire français prononcés par la cour d'appel de Paris pour “association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste” et on m'a retiré la nationalité française acquise par naturalisation 2. »

Près de deux décennies plus tard, alors qu'il a purgé sa peine, l'État français ne cesse de trouver de nouvelles stratégies pour continuer à le contraindre. Le 22 juin dernier, la cour d'appel de Paris était appelée à statuer sur une requête en relèvement de son interdiction définitive du territoire français, censée évaluer le sens de son assignation à résidence. Cette fois, ce sont de fantomatiques liens avec l'« ultra-gauche » qui lui sont reprochés à l'audience : Kamel Daoudi a en effet co-signé une tribune pour la libération de Libre Flot (arrêté en 2020 et accusé d'avoir constitué sur le sol français un « groupe clandestin armé 3 ») et apporté son soutien sur Twitter au média Nantes révoltée, menacé de dissolution par le ministère de l'Intérieur 4.

Kamel Daoudi, qui a pour habitude de se présenter comme un « Sisyphe des temps modernes » tant sa situation révèle l'absurdité d'un système qui s'acharne, a bien voulu décortiquer dans nos pages sa situation kafkaïenne.

Entretien

***

Après un long séjour en prison, tu as été assigné à résidence. Quelle différence fais-tu entre ces deux régimes de privation de liberté ?

« J'ai été arrêté en 2001 et en six ans et neuf mois, j'ai été incarcéré dans à peu près vingt-cinq prisons différentes. Comme j'avais le statut de “détenu particulier signalé” (DPS), j'étais changé d'établissement en moyenne tous les trois mois. Parfois, je restais juste quelques jours. Au total, sur toute la durée de ma détention, j'ai passé pas loin de quatre ans en quartier d'isolement. Sans compter qu'en 2009, j'ai été réincarcéré quatre mois et demi pour être sorti du périmètre d'assignation.

Aujourd'hui, je suis assigné à résidence depuis plus de quatorze ans. Pour moi, avec l'assignation, c'est comme si on partait du principe que je suis irrécupérable, que je ne ferai plus jamais partie de la société. L'institution considère que j'en refuse les règles et que la seule façon de me neutraliser, c'est de me mettre hors du temps et hors de l'espace. »

Tu te souviens de la journée du 24 avril 2008, date à laquelle ton assignation a débuté ?

« En fait, c'est plus précisément dans la nuit du 24 au 25 avril 2008. Je sors de prison le 21 avril. Puis, je suis conduit à la préfecture de Paris. On m'informe que je dois quitter le territoire. On me transfère alors au centre de rétention administrative de Vincennes (Val-de-Marne). Le projet du ministère de l'Intérieur et du gouvernement français, c'est de m'expulser vers l'Algérie. Mais là-bas, je risque de refaire de la prison puisqu'un individu peut y être condamné à nouveau pour des faits pour lesquels il a déjà purgé une peine. L'autre risque, c'est que je subisse des traitements dégradants et inhumains, allant à l'encontre de la Convention européenne des droits de l'homme.

Peu de temps avant, j'avais fait une demande auprès de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) pour ne pas être expulsé vers l'Algérie. En attendant que la Cour tranche, elle demande à la France de suspendre mon expulsion. Comme on ne peut pas m'expulser, on me dit : “Vous allez aller à Aubusson dans les prochaines heures.” Je suis assigné à résidence. J'ai à peine le temps de passer chez mes parents que je me retrouve à faire le trajet avec mon frère entre la région parisienne et cette petite ville de la Creuse, de nuit pour arriver à temps pour le premier pointage à la gendarmerie, à 8 h 45. J'aurai deux pointages à faire par jour. Le premier à 8 h 45, le deuxième à 17 h 45. L'État m'assigne pour résidence une chambre d'hôtel, en bordure de la ville. Les premiers jours, je suis un peu en stress. Je viens de sortir de prison, j'étais en quartier d'isolement et me voilà en pleine campagne. Je me demande pourquoi on m'a emmené dans un bled paumé. Et à la fois, je vis ça presque comme un luxe. Je passe d'une cellule minuscule à une étendue de vert, avec des vaches partout. C'est une espèce de petit bonheur. Mais ça, c'est parce que je ne sais pas encore ce que c'est que l'assignation à résidence. Je vais vite comprendre que ce n'est pas du tout une situation enviable, que c'est au contraire un piège bien affûté. »

Illustration de Victor

À quel moment tu le comprends ?

« Au début, je suis assez optimiste. Surtout parce que je rencontre rapidement celle qui va devenir ma compagne. Je sors de prison et dans mon malheur, je vis une histoire d'amour. Je suis un peu sur un nuage. Là où je vais comprendre que les choses vont durer, c'est quand le ministère de l'Intérieur demande à ma femme de faire une attestation sur l'honneur pour déclarer que c'est elle qui prendra désormais en charge mon hébergement. Ils avaient fait une enquête et avaient constaté que je ne dormais plus à l'hôtel mais chez ma compagne. Je comprends que mes faits et gestes sont surveillés. Que le chemin ne va pas être facile. Que c'est une course de fond.

« Je comprends que mes faits et gestes sont surveillés. »

Autre élément : à ce moment, les autorités françaises espèrent toujours voir se concrétiser l'interdiction définitive du territoire français [prononcée en 2005]. Sauf que le 3 décembre 2009, la CEDH rend sa décision et s'oppose à mon expulsion vers l'Algérie. En fait, je me retrouve interdit de territoire tout en étant inexpulsable ! Et là, je comprends que la situation va durer un moment.

Il se trouve que cette décision tombe un jour particulier. Ce 3 décembre, on est en plein hiver, les routes sont enneigées. Ma femme est enceinte de huit mois, elle doit se rendre à Limoges, à 90 km d'Aubusson, pour une échographie. Je prends la décision de l'accompagner. Sur la route, on est arrêtés à 18 km d'Aubusson : on se trouve en dehors du périmètre d'assignation. On comprend qu'on a été pris en filature. Je suis alors placé en garde à vue, le procureur me poursuit pour non-respect de mon assignation. Je suis finalement condamné à six mois de prison et incarcéré à 450 km de mon foyer. Je ne serai pas présent pour la naissance de mon enfant. Après quatre mois et demi au centre pénitentiaire de Vivonne (Vienne), une fois de plus comme DPS, les autorités françaises étudient de nouveau la possibilité de m'expulser mais ça tombe à l'eau. À ma sortie de détention, on m'envoie alors en Haute-Marne. C'est, bien sûr, pour m'éloigner de ma compagne qui vit toujours à Aubusson : l'idée qu'elle ait pu tenter de me faire évader le jour où nous sommes allés à l'hôpital ne leur sort pas de la tête. Je suis conduit dans un petit village qui s'appelle Longeau-Percey, dont on peut au moins retenir qu'il a été le lieu d'une bataille pendant la guerre de 1870 contre les Prussiens... »

Tu auras visité la France...

« J'ai connu sept lieux d'assignation à résidence. Aubusson, Longeau-Percey, Fayl-Billot dans la Haute-Marne toujours, Lacaune et Carmaux dans le Tarn, Saint-Jean-d'Angély en Charente-Maritime et Aurillac, dans le Cantal, où je vis encore.

J'y suis depuis trois ans. J'ai d'abord vécu à l'hôtel (je ne compte pas le nombre d'hôtels dans lesquels j'ai habité...) et maintenant, depuis mai 2019, dans un appartement. Il est loué par le ministère de l'Intérieur, je suis donc son sous-locataire ! C'est bien pratique, ils font ce qu'ils veulent, ils n'ont pas besoin de saisir le préfet ou qui que ce soit pour faire une perquisition par exemple. Le ministère de l'Intérieur se charge de payer le loyer et les charges, mais je n'ai droit à rien, pas même au revenu de solidarité active (RSA). »

Dans ton livre, tu écris : « L'assigné à résidence doit analyser le moindre geste banal pour un individu libre afin de déterminer s'il est réalisable dans les limites d'espace et de temps qui lui sont imparties »... Tu peux revenir sur cette notion de temps et d'espace ?

« J'ai l'impression que finalement, mon quotidien est un jour sans fin. C'est-à-dire que j'ai l'impression de vivre la même journée depuis le 24 avril 2008. La routine vient happer ce qui fait la singularité de chaque journée. Elle est extrêmement délétère et finit par broyer. Il y a une expression qui dit :“Les jours se suivent et se ressemblent.” Cette expression caractérise l'assignation à résidence et je pousserais même l'expression plus loin en disant : “Le jour se suit et se ressemble.” Ce qui va ponctuer cette journée qui semble infinie, ce ne sont ni le soleil ni la lune, ni le jour ni la nuit mais les pointages. Ce sont eux qui organisent le temps. Tantôt, il s'accélère à l'approche des pointages, tantôt il est très coulant, un peu sirupeux. Une seconde peut être une heure et une heure peut valoir une seconde, donc forcément ça crée un décalage. Surtout avec ma famille, avec mes enfants qui vivent ça. Ils vivent un rapport au temps normal pendant les cinq jours de la semaine et quand ils viennent me voir le week-end, ils sont plongés dans une 4e dimension où le temps n'a plus tout à fait la même valeur.

« J'ai l'impression de vivre la même journée depuis le 24 avril 2008. »

Ma femme et mes enfants vivent ainsi l'assignation à résidence chaque week-end et pendant les vacances. Le trajet du vendredi soir, que ma compagne fait pour venir me voir et qui dure 2 heures 30, elle l'utilise pour s'adapter à moi, un peu comme un jetlag quoi !

Quand elle est là, ma femme m'accompagne pour les pointages. L'espace est aussi limité donc très vite, on voit les choses possibles et celles qui ne le sont pas : toutes les activités familiales, on les fait dans la limite de la commune. C'est une forme de solidarité, une manière de dire qu'on est sur le même bateau. Aller au cinéma par exemple, ce n'est pas envisageable, ou alors c'est compliqué. On ne peut pas choisir le film qu'on veut, il faut trouver une séance intercalable entre les pointages. C'est pareil pour tout. À un moment, j'ai eu quatre pointages quotidiens, j'avais à peine le temps de quitter le commissariat qu'il fallait y retourner. Avec quatre pointages, tu n'as plus de vie. C'est extrêmement stressant, il faut toujours regarder la montre. Et puis, il y a aussi le couvre-feu de 21 heures à 7 heures du matin, auquel je suis toujours soumis. »

De ce vécu, tu as tiré ton livre...

« J'ai toujours eu un rapport à l'écriture assez intime. Mon père étant illettré, je lui servais un peu de secrétaire quand il y avait des démarches à faire. Après, on peut dire que j'ai commencé à écrire en prison 5. C'est là que j'ai manifesté un intérêt pour l'écriture. Déjà parce que j'avais beaucoup de temps. J'ai pour habitude de dire que c'est d'ailleurs la seule chose de libre qu'on a en prison : le temps. Écrire est une manière de s'échapper. Une manière d'être un peu libre, de se construire un espace qui soit adapté à ses désirs, à ses perceptions et pour essayer de le partager avec d'autres personnes, à l'extérieur. Je faisais des textes assez courts parce que la prison, c'est un monde où il est difficile de développer des idées, surtout vu les conditions délétères dans lesquelles je me trouvais à l'isolement.

Ça faisait un petit moment que je pensais à écrire un livre. Mais écrire un truc lié intimement à mon vécu ou à mon quotidien, eh bien, ça me rappelait ma condition en fait. C'était un peu une double peine, quoi. Ma femme et moi, on a quand même réfléchi à comment on pouvait faire comprendre un peu plus ce qu'on vivait. On a fini par se dire qu'il fallait poser quelque chose. Et pour ça, la chose la plus simple et qui existe depuis des lustres, c'était d'écrire un livre. »

Propos recueillis par Etom

1 Très actif sur les réseaux sociaux, Kamel Daoudi y trouve un peu d'ouverture sur le monde et y publie des billets d'humeur : son livre rassemble des textes écrits ces dernières années. Il y décrit aussi sa lutte quotidienne et analyse le dispositif d'assignation à résidence.

2 Né en Algérie en 1974, Kamel Daoudi est arrivé en France à l'âge de 5 ans.

3 Lire à ce sujet :« Ce sont mes opinions politiques qu'on essaie de criminaliser », CQFD n°210 (juin 2022).

4 Lire : « En annonçant vouloir dissoudre Nantes révoltée, “ce gouvernement s'attaque à la liberté d'expression”, Basta ! (27/01/2022).

5 Il a notamment écrit pour le journal anticarcéral L'Envolée.

30.09.2022 à 11:13

Prédatrice, de grand-mère en petite-fille

Margaux Wartelle

Le gilet orange, le fusil, les balles, les chiens qui aboient et le coup de feu qui part. Avec Le Sang de Ginette, très chouette documentaire sonore, Sonia Cabrita suit le chemin de son aïeule et s'initie à la chasse. Plutôt Bambi ou odeur de poudre ? En essayant de dépasser le clivage, une autre vision de cette pratique se dessine, loin des caricatures. « J'ai entendu un coup de feu mais j'ai pas entendu la mort. » Banal coup de fil entre une grand-mère et sa petite-fille. La première est en pleine (...)

- CQFD n°212 (septembre 2022)
Texte intégral (684 mots)

Le gilet orange, le fusil, les balles, les chiens qui aboient et le coup de feu qui part. Avec Le Sang de Ginette, très chouette documentaire sonore, Sonia Cabrita suit le chemin de son aïeule et s'initie à la chasse. Plutôt Bambi ou odeur de poudre ? En essayant de dépasser le clivage, une autre vision de cette pratique se dessine, loin des caricatures.

« J'ai entendu un coup de feu mais j'ai pas entendu la mort.  » Banal coup de fil entre une grand-mère et sa petite-fille. La première est en pleine chasse aux sangliers. La deuxième n'en perd pas une miette et enregistre tout : les conversations, les balades en forêt, les conseils pratiques. Les deux habitent la Creuse. Et la plus jeune a décidé de passer outre ses doutes. « Manipuler du gibier à peine mort, fréquenter des personnes souvent infréquentables, être une femme au milieu de tant de mâles » : elle embrasse désormais à fond la tradition familiale. Quand elle passe le permis, sa propre fille l'aide même à réviser la théorie – façon code de la route. «  Ce faisan s'est levé sur mon terrain de chasse, il paît sur la propriété voisine. Je tire ou pas  » Le tout est drôle et bien réalisé. On la suit dans l'obtention du sésame, ses premières sorties et les moments de transmission à haute valeur symbolique – ainsi du fusil récupéré chez le grand-père violent il y a des décennies.

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Devant un sujet si hautement inflammable, Sonia Cabrita, la réalisatrice du docu sonore Le Sang de Ginette, met en avant la connaissance de la nature et l'empowerment acquis «  T'es pas moins prédisposée que les autres à le faire.  » On est loin d'une représentation vote facho et gâchette facile qui sied habituellement à la pratique. Mais son documentaire radiophonique n'élude pas les cas de conscience : l'élan qui pousse à tuer et le plaisir de porter une arme. « Ça y est j'ai un fusil, je me sens plus, ça me donne envie de me venger. » Il rappelle aussi l'importance sociale de cette pratique, de la « fédé » aux sorties dominicales : mieux vaut ne pas refuser une première invitation à chasser en groupe. « Tu sais, on est assez susceptible, nous, le monde chasseur », dixit la grand-mère. Sans être un manifeste pro-chasse, Le Sang de Ginette introduit un peu de complexité et d'intimité dans des débats souvent binaires et reste, avant tout, l'histoire d'une transmission familiale et féminine. La grand-mère, encore : « Tu sais, c'est toujours une biche qui mène la harde de cerfs.  »

Margaux Wartelle

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Le Sang de Ginette, documentaire sonore de Sonia Cabrita à écouter sur le Soundcloud de So Rita, ici.

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23.09.2022 à 10:54

« J'ai avalé une lune de fer »

l'équipe de CQFD

Mortibus et inutile la poésie ? Que nenni. Cette chronique « Vox Poetik » reviendra régulièrement vous le seriner en vous proposant des extraits qui nous hérissent les chakras. Vingt-et-unième cri, une œuvre de l'ouvrier-poète chinois Xu Lizhi (1990-2014), publiée dans le recueil La machine est ton seigneur et ton maître (Agone), qui donne à lire les conditions infernales des travailleurs des usines Foxconn, plus grand fabricant du monde dans le domaine de l'électronique. Xu Lizhi était un poète. C'était (...)

- Vox Poetik
Texte intégral (1379 mots)

Mortibus et inutile la poésie ? Que nenni. Cette chronique « Vox Poetik » reviendra régulièrement vous le seriner en vous proposant des extraits qui nous hérissent les chakras. Vingt-et-unième cri, une œuvre de l'ouvrier-poète chinois Xu Lizhi (1990-2014), publiée dans le recueil La machine est ton seigneur et ton maître (Agone), qui donne à lire les conditions infernales des travailleurs des usines Foxconn, plus grand fabricant du monde dans le domaine de l'électronique.

Xu Lizhi était un poète. C'était aussi un travailleur de la gigantesque usine Foxconn de Shenzen. Pas le choix. Dès 20 ans, il quittait son foyer familial d'un petit village du Guangdong pour rejoindre le monstre industriel où sont fabriqués à la chaîne nombre des saloperies numériques conçues par la Silicon Valley – au premier rang desquels les produits Apple. Une série de suicides en 2010 ont un temps attiré l'attention sur les conditions de travail inhumaines des usines Foxconn, où dépérissent les iSlaves. Alors Foxconn a installé des filets anti-suicides dans les bâtiments où sont logés les ouvrières et ouvriers. Pratique.

Xu Lizhi était un poète. Dans ses écrits, dont certains ont été publiés dans le très recommandé La Machine est ton seigneur et ton maître1, il racontait comment sa jeunesse se perdait dans le monstre, comment il en était venu à « la regarder jour et nuit se faire broyer / Écraser, polir, mouler / Pour quelques billets mesquins qui passent pour un salaire. »

Xu Lizhi était un poète. Dans « Une vis tombe par terre », rédigé en 2014, il décrivait la chute de ce petit objet manufacturé, que personne n'observe, qu'on n'entend pas atterrir. Il écrivait : « Personne ne le remarquera / Tout comme la dernière fois / Une nuit comme celle-ci / Quand quelqu'un s'est jeté / Dans le vide. »

Xu Lizhi était un poète. Contraint par la dèche de revenir travailler à l'usine Foxconn-Mordor qu'il avait voulu fuir, il s'est suicidé le 30 septembre 2014.

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« J'ai avalé une lune de fer »

J'ai avalé une lune de fer
Qu'ils appellent une vis
J'ai avalé ces rejets industriels, ces papiers à remplir pour le chômage
Les jeunes courbés sur les machines meurent prématurément
J'ai avalé la précipitation et la dèche
Avalé les passages piétons aériens,
Avalé la vie couverte de rouille
Je ne peux plus avaler
Tout ce que j'ai avalé s'est mis à jaillir de ma gorge comme un torrent
Et déferle sur la terre de mes ancêtres
En un poème infâme

(Xu Lizhi, 1990, 2014)

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Précédents épisodes Vox Poetik :
#1 : « Je crache sur votre argent en chien de fusil » (Gaston Miron)
#2 : Le toast de l'ami italien (Erri de Luca)
#3 : « Aux personnes qui me merveillent » (Valérie Rouzeau)
#4 : « Des têtes de fromages de tête » (Jacques Prévert)
#5 : « Paix sur la terre aux pommes de terre » (Brigitte Fontaine)
#6 : « Les dieux sont au PMU » (Kae Tempest)
#7 : « Un endroit où Billy The Kid peut se cacher quand il tire sur les gens » (Jack Spicer)
#8 : « Non, non, pas acquérir » (Henri Michaux)
#9 : « Des bêtes vivent sur nos visages » (Laura Vazquez)
#10 : « Des larmes de honte et de boue » (Boris Vian)
#11 : « Au fou, au fou ! » (Raymond Asso & Damia)
#12 : « La paix a un cancer du poumon » (Maung Day)
#13 : « On entend seulement le montagnard du Kremlin » (Ossip Mandelstam)
#14 : « Seul un insensé parle mal du vin » (Omar Khayyam)
#15 : « La poésie ne va pas à la messe » (Eugenio de Andrade)
#16 : « Le courage de cette tempête à deux flocons » (Richard Brautigan)
#17 : « Que le jour se lève, sur ce mauvais rêve » (Robert Desnos)
#18 : « Du haut de la tour, je jetterai tous les artistes » (Franco Battiato)
#19 : « Ça danse à s'en niquer les os » (Diaty Diallo)
#20 : « La sueur noire des porcs » (Benjamin Péret)


1 Éditions Agone, 2015. Une version actualisée est sortie début 2022, avec une postface de Célia Izoard.

23.09.2022 à 10:54

Cévennes : tiens, voilà du bidasse !

É. Minasyan

Des mois de mobilisation n'y auront rien fait : à Saint-Jean-du-Gard, dans les Cévennes, plusieurs hectares de terres agricoles viennent d'être vendus à la Légion étrangère. Quatre militants reviennent sur cette lutte, qui a reconduit la distance entre « néos » et « locaux ». Saint-Jean-du-Gard est à une heure au nord-ouest de Nîmes (Gard). C'est le sud des Cévennes ; l'été, le soleil brille et les touristes affluent. On est sur les routes parcourues par Stevenson avec son ânesse Modestine, au cœur du pays camisard (...)

- CQFD n°212 (septembre 2022) / , , , , , , , , , ,
Texte intégral (4161 mots)

Des mois de mobilisation n'y auront rien fait : à Saint-Jean-du-Gard, dans les Cévennes, plusieurs hectares de terres agricoles viennent d'être vendus à la Légion étrangère. Quatre militants reviennent sur cette lutte, qui a reconduit la distance entre « néos » et « locaux ».

Illustration de Mehrake Ghodsi

Saint-Jean-du-Gard est à une heure au nord-ouest de Nîmes (Gard). C'est le sud des Cévennes ; l'été, le soleil brille et les touristes affluent. On est sur les routes parcourues par Stevenson avec son ânesse Modestine, au cœur du pays camisard 1. L'accueil paysan et les campings écolos font florès. L'hiver, en revanche, l'économie locale entre en hibernation, repliée sur ses 2 400 habitants permanents. On s'aperçoit alors que, derrière la façade touristique, la bourgade est pauvre. Le taux de chômage était en 2019 de 23 %, contre une moyenne nationale de 8 %. J'ai vécu ici un peu moins d'une année, il y a trois ans de ça.

À l'automne dernier, une rumeur court : la Légion étrangère serait sur le point d'acquérir la ferme de Bannières et ses 12 hectares de terrain. Une grande partie du foncier de ce mas, en vente depuis trois ans, est pourtant composée de terres agricoles, et c'est la Safer qui sert d'intermédiaire pour la transaction 2. Irait-elle les attribuer au 2e Régiment étranger d'infanterie (REI) ? Cela paraît incroyable mais, au printemps, la presse locale confirme la rumeur : la vente est en passe d'être finalisée. Les militants sonnent alors le branle-bas de combat pour tenter de contrer ce projet, avec pour mot d'ordre : « Non à la militarisation des Cévennes ! » C'est le début d'une mobilisation qui va scander la vie du village jusqu'à l'annonce officielle de la vente, le 7 juillet.

À l'automne dernier, une rumeur court : la Légion étrangère serait sur le point d'acquérir la ferme de Bannières et ses 12 hectares de terrain.

Qu'est-ce qui s'est joué dans cette lutte et pourquoi a-t-elle échoué ? Pour reconstituer ces trois mois et quelque de mobilisation et en tirer un bilan provisoire, j'ai proposé à des camarades de Saint-Jean de se réunir et de parler. Ils sont quatre, fortement impliqués dans la lutte. Jorge 3 est un ancien ouvrier agricole, lecteur de Machiavel ; Jim, bénévole dans une association culturelle, travaille au noir dans le bâtiment, tout comme Jacques ; quant à Jules, il est pion au collège. Personne n'est du cru, tout le monde a la trentaine grosse ou petite et une formation politique dans des milieux plutôt radicaux.

Les citoyens de gauche contre l'armée

Après l'annonce officielle du projet d'installation, « on a appelé à une réunion d'information pour le 26 mars, commence Jim. Elle a réuni une soixantaine de personnes. Il y avait là tout un tas de gens liés aux milieux associatifs et à la Conf' [la Confédération paysanne]. » Depuis les années 1960, les Cévennes ont attiré des vagues de néo-ruraux, souvent de sensibilité écolo-gauchisante : c'est la base naturelle d'une mobilisation contre une implantation militaire. Mais cette fois-ci, il y a un os dans le potage : les vendeurs de la ferme de Bannières sont eux-mêmes à la Conf, ce sont des « néos » de gauche très impliqués dans la vie associative locale. Jim : «  On a constaté avec surprise que beaucoup de gens présents à la réunion ne voulaient pas d'une opposition tranchée. Ils insistaient sur le fait que les agriculteurs qui vendaient la ferme avaient bien droit à une retraite décente, et que le projet visait seulement à établir un camp de repos pour les légionnaires. »

Un camp de repos ? «  Dès le début, on a compris qu'y croyaient ceux qui voulaient y croire  », explique Jacques. Une plaquette de présentation de l'installation « agricole » du 2eREI, produite par l'armée, annonce la couleur : « entraînements à pied dans le pays cévenol » et « combat à pied en zone boisée » sont au menu. Et déjà les bruits de bottes se rapprochent : trois jours avant la première assemblée, le 23 mars, « 600 légionnaires se sont baladés dans la vallée de Saint-Jean. Ensuite ils ont paradé dans le bourg, ont nettoyé les armes dans la rue, tout le tintouin », raconte Jacques.

Le 9 avril, une nouvelle assemblée décide de créer un collectif, qui prend pour nom « Vallées cévenoles démilitarisées ». Il va se constituer en organe de lutte unitaire et rassembler chaque semaine entre vingt et trente personnes. Au programme, dans un premier temps : ratisser large. La part belle est faite à l'argumentaire selon lequel la venue des militaires va nuire au cadre de vie mais aussi aux affaires locales, les troufions risquant de faire fuir les touristes. « On a suivi dans ce cadre qui jouait l'“unitaire” à fond, mais ça ne nous satisfaisait évidemment pas, précise Jim. On l'a fait parce qu'on avait, je crois, l'espoir d'aboutir à une sorte de mobilisation populaire, qui brasserait, avec un vrai ancrage local. »

Au cours du mois d'avril, diverses organisations rejoignent la mobilisation, parmi lesquelles Attac, ou encore le petit syndicat agricole Modef (Mouvement de défense des exploitants familiaux), qui s'implique fortement. Le collectif lance alors un appel à manifester pour le 8 mai. Ce jour-là, une marche part de Saint-Jean pour rejoindre le col Saint-Pierre qui surplombe la ferme de Bannières. Elle réunit 300 personnes. Les journalistes sont présents ; au col, les représentants des orgas se livrent à des prises de parole.

Trois cents : le nombre, au regard de la population du pays cévenol, n'est pas ridicule. Pourtant, selon Jorge, le compte n'y est pas : « Le 8 mai, ce sont surtout des néos qui sont venus à la manifestation. L'objectif de ratisser large n'a pas fonctionné. » Jim précise : « Mobiliser largement et localement, cela impliquait de dépasser les clivages habituels. Or là, on constate que l'entre-soi est large, mais que ça reste un entre-soi. » Par ailleurs, ajoute Jacques, « juste après la manif, on a reçu un mail d'un type qui se présentait comme le représentant des trois campings du coin. Ils nous informait que les mecs s'étaient réunis et qu'ils avaient décidé d'une position commune, qui était : oui au projet. » La propagande basée sur un impact négatif sur le tourisme n'avait pas trouvé sa cible.

La Safer contre les paysans

Pas de massification locale, pas de forces pour appuyer une dynamique de type zadiste, pas de soutien des campings : la massification unitaire a du plomb dans l'aile. C'est l'occasion d'un virage dans la lutte, qui « enfin » va produire un antagonisme concret : les membres du collectif choisissent de cibler la Safer, responsable de l'attribution des terres à l'armée. Deux rassemblements sont organisés, l'un devant les locaux de la Safer à Nîmes (8 juin), l'autre devant ceux de la chambre d'agriculture à Alès (28 juin). Ça bataille sur la question des terres agricoles du site, que la Légion est supposée louer à un agriculteur, et, toujours, sur celle de l'usage militaire des terres (repos or not repos). Mais surtout, explique Jorge, « c'est l'occasion d'aborder de manière plus large l'enjeu de l'accès aux terres  ». Car si la soldatesque a emporté l'achat de la ferme de Bannières, c'est d'abord parce qu'elle y a mis le prix : 550 000 euros, rubis sur l'ongle. Les vendeurs avaient reçu des propositions à 400 000 et les avaient récusées ; de son côté, la Safer avait soutenu le prix de vente exigé par les vendeurs alors qu'elle avait la possibilité d'imposer une baisse. « En surestimant les prix de vente, [la Safer] contribue à évincer les projets agricoles au profit d'activités non agricoles et de résidences secondaires », pointe un tract.

Au cours de cette deuxième phase de la lutte, alors que l'idée est d'imposer un rapport de forces à l'organisme pour qu'il revienne sur sa décision d'attribution, la Conf « révèle son triste visage de cogestionnaire : elle soutenait officiellement la mobilisation contre la Safer tout en y siégeant, explique Jim. Elle n'a auparavant rien fait pour empêcher l'attribution de la ferme à la Légion, alors qu'elle avait vu la plaquette où il était question des entraînements. Maintenant, son représentant prétendait vouloir – encore – imposer que ça se limite à un centre de repos.  » Les représentants de la Safer temporisent, font des promesses et protestent de leur droiture mais le rapport de forces reste insuffisant : la presse locale révèle le 7 juillet que la vente a bien été finalisée.

L'unité contre la lutte

La lutte, ou du moins une phase de celle-ci, se clôt donc sur une défaite. La ferme a bien été vendue à la Légion, et cela, insiste Jorge, « sans opposition massive ». C'est d'abord sur ce dernier point, abonde Jules, que porte la déception. Demeure la tentative : « T'es sur un village et tu te retrouves à construire une activité commune tournée vers le refus avec des gens qui ne sont pas tes potes, relativise Jim. C'est ça, l'enjeu d'une telle lutte. » Il y a eu des erreurs de commises, bien sûr. Ce qu'il aurait fallu – tout le monde est d'accord là-dessus –, c'est une assemblée de lutte. C'est-à-dire, précise Jorge, « un lieu où se retrouvent les différentes composantes de la lutte pour échanger et s'organiser ensemble, sans chercher à produire une ligne unitaire ». « Avec une assemblée de lutte, dit Jacques, on aurait pu porter un discours clair contre l'armée en tant que telle, et disposer d'un mode d'organisation qui accepte les “éléments extérieurs” comme partie prenante de la mobilisation. On aurait pu peut-être trouver les forces pour pousser à une occupation du lieu. »

Le discours consistant à s'aligner sur le supposé plus petit dénominateur commun pour demeurer « crédibles » est resté dominant dans le collectif ; et Jorge, Jacques, Jules et Jim ont accepté de composer plutôt que de « scissionner ». La discussion que j'ai avec eux sur ce choix est tortueuse. J'avais d'abord cru comprendre que s'ils n'avaient pas produit un discours propre, plus radical, au sein de la mobilisation, c'était du fait d'une sorte de décision stratégique. Mais ce n'est pas ça : plutôt un engrenage produit par l'implication dans la lutte. « Tu as l'air de nous considérer comme un groupe politique, mais on est d'abord des gens qui avons notre vie ici, et c'est de cette manière-là qu'on s'est retrouvés embarqués dans la mobilisation  », pointe Jorge.

Il y a pourtant eu des moments de tension, à propos desquels le bilan est dissonant. Par exemple : au cours de la marche du 8 mai, quelques militants venus d'ailleurs ont tenté, afin d'augmenter le niveau de conflictualité, de dévier la manif pour marcher vers la ferme, mais, renvoyés à leur extériorité à la mobilisation, ils se sont fait rabrouer par des membres du collectif soucieux de préserver l'unité et de ne pas ouvrir les hostilités avec les gendarmes. Jacques s'interroge : est-ce que ça aurait changé quelque chose de scissionner du cadre unitaire pour soutenir ce genre d'initiative ? « On n'avait pas les forces, insiste Jim. S'il y avait eu une dynamique de lutte dans la lutte, on aurait été les premiers à en être, mais on n'a jamais atteint ce stade. » Et puis : « Dans ce qu'on pensait être les débuts d'un mouvement, il nous semblait plus important de nouer des liens avec des syndicalistes paysans comme ceux du Modef qu'avec des super militants hors-sol.  »

Néos pro-touristes contre locaux pro‑treillis

Jacques, Jorge, Jules et Jim s'accordent sur un autre point : quelle que soit la stratégie adoptée, on n'abat pas les déterminations sociales à coups de volontarisme militant. Quelle base sociale pour refuser la présence des légionnaires ? Derrière les dynamiques idéologiques, quels intérêts sont en jeu dans les clivages qu'une telle lutte révèle ? C'est sur la question de la force sociale représentée par les « néos écolos » que ça débat.

« Cette mobilisation a été portée principalement par des gens qui sont dans des logiques de tranquillité et de mythification des lieux, attaque Jorge. L'opposition est demeurée essentiellement idéologique. Il y a eu beaucoup de résistances pour entrer dans le vif du sujet : le prix du foncier. » Aussi maigres soient-elle, les forces militantes étaient tiraillées par de souterraines logiques contradictoires. « La base naturelle de la lutte était composée de propriétaires, agricoles ou non, poursuit Jorge. Ils sont contre le légionnaire qui s'entraîne dans les bois parce qu'il va nuire au tourisme vert, mais ils ne sont pas contre son repos à 550 000 balles. Pourquoi ? Parce que ces gens trouvent leur intérêt dans la flambée du foncier. »

À ce compte, la « trahison » de la Conf n'en est pas vraiment une : « La base sociale d'un syndicat comme la Conf, c'est des agriculteurs comme ceux qui ont vendu le mas de Bannières. Ils affichent des valeurs de gauche, ils font du bio, de l'accueil à la ferme, du gîte. Et au final, le modèle économique, c'est : ton activité paie un peu, mais c'est sur la valorisation du foncier que tu capitalises à mort. » Face à ces petits capitalistes verts aux positions ambiguës, les commerçants locaux ont soutenu l'installation de grivetons : c'est que, augmentés de leurs familles en visite, ces derniers représentent autant de consommateurs. Il y a eu une contre-mobilisation : le 11 mai, une pétition « Pour le vivre ensemble et le repos de nos militaires en Cévennes », adressée aux opposants, est mise en ligne. On y lit : « Notre armée n'est ni agressive ni sanguinaire. Elle est constituée de femmes et d'hommes qui ont décidé, même si cela n'est pas votre choix, d'exposer leur vie pour défendre la démocratie. » Le sarcasme y est manié avec un certain talent, mais ça pue le ressentiment : « Les Cévennes, terre de refuge et d'accueil, ont sûrement accueilli nombre d'entre vous. Elles n'ont jamais promulgué de loi consistant à trier des populations indésirables. »

Le cliché du clivage entre « néos de gauche » et « locaux de droite » a-t-il été reconduit ? « La lutte ne s'est jamais vraiment confrontée à des pro-Légion, explique Jules. On s'est heurtés à des gens qui étaient contre nous, contre ce qu'on représente. Les opposants aux opposants disaient : “Quand c'est les Parisiens qui achètent des gîtes aux mêmes prix, vous vous en foutez.” Eh bien, ce n'est pas complètement faux. » Ainsi, « on s'est rendu compte que dans les perceptions locales, les zadistes et les néo-ruraux propriétaires qui distribuent des tracts sont mis dans le même sac. Là aussi, ce n'est pas aberrant : sociologiquement on pourrait dire que les uns sont les enfants des autres. »

« Les opposants aux opposants disaient : “Quand c'est les Parisiens qui achètent des gîtes aux mêmes prix, vous vous en foutez.” Eh bien, ce n'est pas complètement faux. »

Mais faire des « locaux » un groupe social homogène, c'est aller vite en besogne. « Les propriétaires du cru sont autant dans une logique de capitalisation du foncier que les néos », rappelle Jacques. Reste la figure du « prolétaire local », spectre qui semble hanter Jorge. Le prolétaire local ne s'est pas pointé pour débrider la parole unitaire et citoyenne portée par le collectif Vallées cévenoles démilitarisées et mettre le feu à la ferme de Bannières. Où est-il resté ? Au boulot, ou chez lui. « Le prolétaire local, intégré au capital global, agit dans le cadre de ses intérêts au sein du capital, pointe Jorge. Dans le cadre de l'antagonisme tel qu'il a été posé, les prolos n'ont rien à perdre à la présence de l'armée. Une retraitée originaire du village m'a dit un jour : “Je préfère les militaires aux touristes. On nous dit que les militaires vont gâcher le paysage en marchant sur nos sentiers, mais c'est déjà ce que font les touristes, non ? Les touristes viennent quelques mois et ils ont tous les droits. Au moins les militaires ils seront là toute l'année et ils s'intégreront au pays au lieu de le consommer.”  »

Les bruits de bottes, contre qui ?

C'est donc à la présence réelle des militaires que les Saint-Jeannais vont finalement être confrontés. Au moins, relève Jacques, « fini les tergiversations avec la Confédération paysanne. Maintenant, on va enfin pouvoir produire un discours antimilitariste ouvert, cibler l'armée en tant que telle, parler de son rôle concret. Ça a cruellement manqué au cours de la lutte. »

Quand le spectacle des tambours de guerre se déploie sur les écrans, ça ne sent jamais bon à l'arrière. L'automne dernier, à Mende, au nord des Cévennes, les légionnaires de la 13e demi-brigade de Légion étrangère se sont emparés de la ville pour un exercice grandeur nature. Les pioupious ont joué à la guerre urbaine en pleine rue, faisant résonner le son des armes automatiques avec force beuglements dramatiques. Selon La Lozère nouvelle, l'ambiance était « insolite ».

Les Saint-Jeannais vont-ils être confrontés à une militarisation de la vie sociale ? Les intentions sont là : « La présence du détachement à la ferme de Bannières contribuera à la sécurité locale », explique un communicant troupier dans un courrier adressé au collectif Vallées cévenoles démilitarisées. Qu'est-ce qui menace la sécurité locale ? C'est ce qui n'est pas dit.

Interviewé par la presse, le colonel Geoffroy Desgrées du Loû – 46 ans et six enfants au compteur – assure : « On s'appuiera sur les commerçants locaux. » Voilà une alliance qui promet.

É. Minasyan

1 Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, 1879.

2 Les Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural (Safer), organisées au niveau départemental, sont entre autres chargées de l'aménagement des campagnes et de la régulation du marché des terres agricoles. Jouissant d'un vaste droit de préemption, elles exercent par ailleurs un contrôle sur les prix et les attributions lors des ventes.

3 Les prénoms ont été modifiés.

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