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22.01.2023 à 13:04

« Femme, vie, liberté ! Un slogan qui dit très bien ce qu'on veut ! »

Maël Galisson

En Iran, des révoltes populaires massives s'organisent depuis septembre dans tout le pays contre le pouvoir en place. Malgré la répression sanglante et les tentatives de diversion des autorités, le mouvement révolutionnaire semble plus que jamais déterminé à revendiquer sa liberté. Depuis le 16 septembre 2022, date de la mort de l'étudiante kurde Jina Mahsa Amini sous les coups de la police des mœurs, un soulèvement à caractère révolutionnaire est en cours en Iran pour réclamer la chute du régime des (...)

- CQFD n°216 (janvier 2023) /
Texte intégral (2211 mots)

En Iran, des révoltes populaires massives s'organisent depuis septembre dans tout le pays contre le pouvoir en place. Malgré la répression sanglante et les tentatives de diversion des autorités, le mouvement révolutionnaire semble plus que jamais déterminé à revendiquer sa liberté.

Depuis le 16 septembre 2022, date de la mort de l'étudiante kurde Jina Mahsa Amini sous les coups de la police des mœurs, un soulèvement à caractère révolutionnaire est en cours en Iran pour réclamer la chute du régime des mollahs. La réponse des autorités iraniennes est violente et sanguinaire : selon l'organisation Iran Human Rights, à la date du 27 décembre 2022, au moins 476 personnes (dont 64 enfants) ont été assassinées par les forces de sécurité depuis le début du mouvement. Membre du collectif 98, groupe internationaliste créé par des militant·es de la diaspora iranienne après le dernier soulèvement en 2019, Jina* décrypte pour nous cette révolution en cours.

Par Mathilde Meignan

Comment expliquer ce soulèvement qui dure depuis plus de trois mois ?

« Le soulèvement actuel trouve ses racines dans les révoltes de 2017 et 2018 qui se sont déroulées dans un contexte de crise économique. Plus de la moitié de la population vivait alors sous le seuil de pauvreté. Elles se sont traduites par un soulèvement massif dans la plupart des quartiers pauvres des grandes villes, mais aussi dans les petites villes. Dans certains endroits, c'était la première fois que des mobilisations éclataient. Même si c'est le contexte économique et social qui a poussé les gens à descendre dans les rues, les protestations ont vite pris pour cible le régime dans son ensemble. Les Iranien·nes qui sont descendu·es protester ne croyaient plus à la fausse opposition entre “réformistes” et “fondamentalistes”1, instrumentalisée pendant de longues années par le régime iranien. La rhétorique n'a plus fonctionné. »

Qu'est-ce qui explique ce changement ?

« En Iran, ce sont principalement les classes moyennes qui soutenaient le courant réformiste, notamment car elles bénéficiaient d'un niveau de vie plus qu'acceptable. Mais la série de sanctions internationales prises contre le régime entre 2010 et 2012 a profondément impacté l'économie du pays, et une partie de la classe moyenne a subi un important déclassement social. Le soulèvement de 2017 marque donc une rupture entre le peuple et le régime. C'est le régime dans sa totalité, réformistes et fondamentalistes, qui est discrédité. C'est fini, les gens n'y croient plus.

Entre décembre 2017 et novembre 2019, la vie politique iranienne a été marquée par de très nombreuses manifestations et grèves, notamment dans le secteur de l'éducation. Confronté·es à une forte inflation, fonctionnaires publics et travailleurs·euses de l'industrie sont descendu·es dans la rue. Mais le mouvement a été brutalement réprimé. »

L'assassinat d'une jeune étudiante, Mahsa Amini, par la police des mœurs a été l'étincelle du mouvement ?

« Jina Mahsa Amini est un symbole des trois forces qui, depuis la révolution islamique de 1979, luttent contre ce régime : les femmes, les Kurdes et les étudiant·es. Elle était les trois à la fois. Concernant les droits des femmes, le régime iranien a, dès le début de la révolution islamique, cherché à contrôler le corps des femmes, en imposant le port obligatoire du hijab par exemple, en limitant l'accès à la contraception ou à l'avortement. Le 8 mars 1979, quelques semaines après la prise de pouvoir de l'ayatollah Khomeini, les Iraniennes sont descendues dans la rue contre l'obligation du port du hijab.

« Jina Mahsa Amini est un symbole des trois forces qui luttent contre ce régime : les femmes, les Kurdes et les étudiant·es »

Ce même mois de 1979, la capitale du Kurdistan iranien, Sanandaj, a résisté 24 jours sous les bombardements massifs de l'armée nationale iranienne, étouffant les demandes d'autodétermination des Kurdes. Près de 5 000 peshmergas (combattants), hommes et femmes, quittèrent alors la ville afin d'épargner les civil·es, et se réfugièrent dans les montagnes. Avant la chute de Shah, les sociaux-démocrates kurdes avaient négocié avec Khomeini la perspective d'un régime fédéral donnant plus d'autonomie au territoire kurde. Mais une fois la révolution advenue, c'est un centralisme autoritaire qu'a déployé le régime de Téhéran.

Le corps des femmes reste le principal sujet dont on parle dans les médias, au parlement ou dans la bouche même du Guide suprême. Contrôler nos corps, c'était un moyen de contrôler nos vies. La mort de Jina Mahsa Amini est venue exploser tout cela. Sur sa tombe, ses proches ont fait écrire “Chère Jina, tu ne meurs pas ! Ton nom devient un symbole !” Il y a une tradition de lutte dans la ville kurde de Saqqez d'où elle était originaire. Les gens étaient prêts et savaient quels chants et quels slogans lancer. »

C'est là qu'apparaît le slogan « Femme, vie, liberté » ?

« Ce slogan n'est pas nouveau. Il vient du mouvement kurde de Turquie, et notamment du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui n'est pas un simple parti mais un mouvement transversal aux quatre régions kurdes (Bakur, Rojava, Başûr et Rojhilat2).

Au début des années 2000, les militantes du PKK ont décidé de créer une branche non mixte afin de lutter contre les réflexes patriarcaux dans le parti. C'est l'origine du slogan “Femme, vie, liberté !” Il a été repris dans les manifestations qui ont suivi l'assassinat des trois militantes kurdes de Turquie, Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Söylemez, à Paris en janvier 2013, mais aussi après la libération de la ville de Kobané des mains de Daech par les unités de protection du peuple (YPG), composées pour moitié de femmes combattantes. Venu du Kurdistan, repris par les étudiant·es à Téhéran, ce slogan explique très bien ce qu'on veut : la liberté, l'égalité et une vie digne. »

Comment est structuré le mouvement féministe en Iran ?

« Ces vingt dernières années ont été marquées par de nombreuses mobilisations féministes. L'une des plus connues a été la campagne “Un million de signatures”, en 2006, qui visait à abolir toutes les discriminations dont étaient victimes les femmes iraniennes3.

Mais les relations entre les “féministes de Téhéran” et les autres groupes n'ont pas toujours été simples. Comme partout, il y a des dissensus par rapport à l'action radicale. En tant que féministes kurdes, on nous a souvent reproché de participer à la “militarisation” du féminisme, car nous revendiquons le fait que les femmes puissent participer à la lutte armée. Cette critique nous a particulièrement été faite en 2015, pendant la bataille de Kobané4. Nous leur répondions “Que voulez-vous qu'on fasse contre Daech ? Il faut bien qu'on se défende !” Mais on réalise que nous sommes soumises à l'oppression du même régime. Et dans le soulèvement actuel, les féministes iraniennes réussissent à porter collectivement différentes voix. Du côté de la diaspora, cela s'est notamment traduit par la création du collectif Feminists4Jina. »

Qu'est-ce que cela veut dire d'être anti-impérialistes aujourd'hui en Iran ?

« L'État est inévitablement porteur d'une dynamique impérialiste qui vise à préserver ses intérêts et à combattre les autres pays. Au sein du collectif 98, nous rejetons la vision “campiste” du monde selon laquelle on est soit du côté des États-Unis et leurs alliés, soit du côté de la Russie, de la Chine et de leurs amis. On peut combattre les deux. Ce que les États-Unis ont fait en Afghanistan et en Irak, le régime iranien le fait à son échelle en Syrie, en soutenant Bachar El-Assad, au Liban, en appuyant le Hezbollah, ou au Yémen. Et aujourd'hui, les drones iraniens bombardent le peuple ukrainien. Soutenir le peuple ukrainien ne veut pas dire soutenir l'Otan. On peut très bien lutter contre la logique impérialiste russe et combattre la stratégie expansionniste de l'Otan. »

Propos recueillis par Maël Galisson
Par Mathilde Meignan

1 Il s'agit des deux principaux camps politiques. Les réformistes, qui prétendent vouloir limiter les pouvoirs du chef de l'État et changer les lois de la République islamique, ont notamment perdu en légitimité à trop défendre le statu quo à travers des stratégies d'arrangement avec les conservateurs.

2 Ce qui correspond respectivement aux territoires turc, syrien, irakien et iranien sur lesquels s'étend le Kurdistan.

3 Le texte réclamait, entre autres, des droits égaux pour la femme en cas de mariage ou de divorce, l'abolition de la polygamie et du mariage temporaire, la hausse de l'âge de la responsabilité pénale à 18 ans pour les filles comme les garçons ou encore le droit pour la femme de transmettre sa nationalité à son enfant.

4 De septembre 2014 à juin 2015, les armées de l'État islamique assaillent la ville de Kobané (nord de la Syrie), défendues par les troupes kurdes des YPG et des alliés. L'État islamique sera finalement repoussé hors de la ville. Les affrontements armés ont fait plusieurs milliers de mort·es et des centaines de milliers de réfugié·es. Un épisode terrible souvent comparé à la bataille de Stalingrad (juillet 1942 à février 1942).

22.01.2023 à 13:04

Spartacus n'est pas mort !

Benoît Godin

La doyenne des maisons d'édition militantes disparaît… pour mieux perdurer. Ce 1er janvier, les éditions Spartacus sont devenues une collection chez Syllepse. Une transmission rare et réjouissante. Le tout premier ouvrage publié par les Cahiers Spartacus, Seize fusillés de Victor Serge, dénonçait le premier des grands procès staliniens en URSS. C'était en 1936. C'est dire l'incroyable pan d'histoire sociale et politique que représente ce qui deviendra par la suite les éditions Spartacus. Dans leur catalogue, on (...)

- CQFD n°216 (janvier 2023) /
Texte intégral (1009 mots)

La doyenne des maisons d'édition militantes disparaît… pour mieux perdurer. Ce 1er janvier, les éditions Spartacus sont devenues une collection chez Syllepse. Une transmission rare et réjouissante.

Par Slevenn

Le tout premier ouvrage publié par les Cahiers Spartacus, Seize fusillés de Victor Serge, dénonçait le premier des grands procès staliniens en URSS. C'était en 1936. C'est dire l'incroyable pan d'histoire sociale et politique que représente ce qui deviendra par la suite les éditions Spartacus. Dans leur catalogue, on retrouve pêle-mêle d'importants noms des luttes sociales du xxe siècle, comme Piotr Archinov, Paul Mattick, Rudolf Rocker, Maurice Dommanget, Daniel Guérin ou encore Rosa Luxemburg, figure du soulèvement spartakiste de 1919. Car c'est d'abord à ce mouvement révolutionnaire allemand, plus qu'au célèbre meneur de la révolte des esclaves sous la Rome antique, que fait référence le nom de cette maison quasi nonagénaire.

Pour Daniel Guerrier, président de l'association des Amis de Spartacus qui gérait les éditions, cette longévité s'explique d'abord par une absence de dogmatisme : « Nous avons toujours veillé à ne pas devenir l'officine d'une petite secte d'ultra gauche. Nous nous inscrivons dans une vieille tradition marxiste, conseilliste, syndicaliste-révolutionnaire… Pour schématiser, à la gauche de Lénine. Mais nous refusons d'avoir une ligne tranchée. Nous n'avons d'ailleurs pas tous les mêmes opinions politiques au sein des Amis.  » Un éclectisme qui a pu en défriser certain : « Pour les anars, nous étions trop marxistes, pour les marxistes, trop libertaires ! »

Les éditions Spartacus n'auront toutefois jamais cessé de porter l'éducation populaire chère à leur fondateur René Lefeuvre. Ce maçon autodidacte, devenu correcteur de presse, aura créé, animé, financé souvent de sa poche l'entreprise. Mais il a également eu à cœur de la partager et la pérenniser, se souvient Daniel : « René est décédé en 1988, mais, dès 1979, il fondait l'association qui prendrait sa suite et on préparait le tuilage avec lui. »

« On a vu trop d'initiatives militantes indépendantes disparaître, et beaucoup de leur histoire avec »

Cette volonté de transmission, les successeurs de Lefeuvre se devaient de l'honorer. Constatant le ralentissement de leurs activités, les Amis de Spartacus, vieillissants et réduits à sept personnes, ont refusé la fatalité d'une mort lente. « On a vu trop d'initiatives militantes indépendantes disparaître, et beaucoup de leur histoire avec », se désole Daniel. Le collectif s'est d'abord attaché à ce que l'intégralité du fonds soit correctement conservée dans des espaces aussi bien militants qu'universitaires. Passé ce travail patrimonial, restait à trouver comment poursuivre l'aventure et en premier lieu comment assurer la circulation des nombreux titres encore dignes d'intérêt aujourd'hui – 78 ouvrages ont été retenus, soit plus ou moins la moitié du catalogue.

Les éditions Spartacus redeviennent ainsi en ce mois de janvier les « Cahiers Spartacus », une toute nouvelle collection chez Syllepse. Une maison d'édition elle aussi associative, « ayant des liens organiques avec le mouvement social, et dans laquelle nous avons confiance », explique Daniel. Qui précise que des conditions ont tout de même été posées : « Qu'ils fassent réellement vivre Spartacus ! Qu'ils poursuivent la diffusion des quelque 8 000 volumes que nous leur cédons, qu'ils rééditent les ouvrages épuisés qui le méritent. Et qu'ils continuent à enrichir la collection si d'aventure ils repèrent des textes qui y auraient leur place. » Une transaction à zéro euro : « On donne tout, cadeau ! Nous sommes une structure non commerciale qui a toujours été animée par des bénévoles, et de toute façon, on arrête. Le plus important est d'assurer la pérennisation de Spartacus. Mais c'était assez drôle de voir ces anticapitalistes notoires l'accepter difficilement. En bons marxistes pour qui tout a une valeur, ils souhaitaient nous payer un minimum ! »

Saluons un passage de relais trop rare. Et espérons que cette nouvelle vie chez Syllepse sera l'occasion de redynamiser un fonds peu visible ces dernières années, la faute notamment à des choix graphiques pas toujours très engageants. Que Spartacus, pour reprendre les mots de Lefeuvre, nous « arme idéologiquement » et nous « prépare à la lutte sur tous les terrains » encore un bon bout de temps !

Benoît Godin

22.01.2023 à 13:04

Aux Lentillères, les alliances du vivant

Étienne Jallot

À Dijon, pour lutter contre le projet d'écoquartier qui menace les Lentillères, le collectif Reprises de savoirs a adopté une stratégie originale : creuser des mares pour peupler les lieux de crapauds, grenouilles et tritons en tous genres. Deux chantiers collectifs qui ont été l'occasion de penser et d'expérimenter les alliances entre humain·es et non-humain·es. Reportage. Nous sommes à la mi-octobre, à Dijon. Autour des quelques canapés montés sur palette aux abords du terrain de BMX floral du quartier (...)

- CQFD n°216 (janvier 2023) /
Texte intégral (2007 mots)

À Dijon, pour lutter contre le projet d'écoquartier qui menace les Lentillères, le collectif Reprises de savoirs a adopté une stratégie originale : creuser des mares pour peupler les lieux de crapauds, grenouilles et tritons en tous genres. Deux chantiers collectifs qui ont été l'occasion de penser et d'expérimenter les alliances entre humain·es et non-humain·es. Reportage.

Par Mano Spreading

Nous sommes à la mi-octobre, à Dijon. Autour des quelques canapés montés sur palette aux abords du terrain de BMX floral du quartier libre des Lentillères, les membres du groupe « Mare de la Métropole » se fendent la poire. Dans la petite boîte sur laquelle est inscrit « mare aux mots », ils lisent l'une après l'autre les petites pensées écrites dans la semaine. Se succèdent des réflexions sur le naturalisme, sur les luttes communes que pourraient mener humain·es et non-humain·es, et des jeux de mots autour de la boue, des mares et des grenouilles.

Cette petite équipe est venue participer au deuxième chantier organisé aux Lentillères par le collectif Reprises de savoirs. Leurs objectifs ? Contribuer à la renaturation du sol artificialisé de cette friche urbaine en y creusant une mare, et tisser des alliances avec le vivant pour tenter de lutter contre les projets immobiliers de la métropole. Depuis plus de douze ans, ces huit hectares d'anciens jardins ouvriers laissés en friche au sud-est de la ville sont menacés par la construction de « l'écocité des maraîchers ». Et autant de temps qu'ils sont défendus et occupés par une flopée de collectifs, d'associations et d'anarchistes en tout genre. Face aux dernières menaces immobilières, les stratégies de lutte évoluent et de nouvelles pratiques s'expérimentent.

Reprises des savoirs contre l'éco-métropole

Le mégaprojet urbain qui menace les Lentillères est porté par la SPLAAD (Société publique locale d'aménagement de l'agglomération dijonnaise), une entreprise détenue par les collectivités territoriales, avec pour mission de renforcer et accélérer leur capacité d'aménagement du territoire. Au terme de ce projet devrait pousser « une cité-jardin au cœur de la ville » accueillant un « mode de vie entre ville et nature ».

Sur le site des anciens abattoirs, la première partie de l'écocité a été construite en 2017. Une « trame verte et bleue », sorte de fleuve sans eau à la pelouse toujours verte, s'étend le long d'une succession d'immeubles blanchâtres appelés « écoquartier ». En 2019, alors que le projet est censé s'étendre, la lutte paie. Le maire de la ville, François Rebsamen, déclare qu'il abandonne l'extension qui menace le quartier des Lentillères. Selon Tom*, un occupant, « ce n'était qu'un jeu de manip' électorale ». Deux ans plus tard, en 2021, le maire relance le projet sur au moins deux hectares aux alentours de l'actuel terrain de BMX.

Face à cette bétonite aiguë, voilà qu'une idée germe : creuser des mares pour accueillir des crapauds et des grenouilles, des amphibiens reconnus comme espèces protégées. Ce projet est porté par le collectif Reprises de savoirs1, qui a organisé une vingtaine de chantier partout en France cet été. Il défend une dynamique écologiste radicale et organise des « auto-(dé)formations » visant à « entremêler transmission et savoirs terrestres et conviviaux » pour lutter contre la destruction du vivant.

Des puits de biodiversité en zone urbaine

Creuser une mare ne s'improvise pas. Durant l'été, un petit groupe de volontaires se réunit pour un premier chantier. « Au début, on était incultes, nous explique Val, un habitué. On lisait ensemble des articles sur les mares, on se baladait autour du quartier pour aller voir des points d'eau ». « Ça s'est tellement bien passé qu'on n'avait pas envie que ça s'arrête », renchérit Romane, étudiante en BTS « Protection et gestion de la nature ». Un second chantier s'organise dans la foulée et, en octobre, les choses sérieuses commencent.

« Avec ces créations, toute une biodiversité s'est développée au fil du temps »

Encadré·es par Vincent, naturaliste au sein de l'association Jura nature environnement, les apprenti·es naturalistes creusent, étendent une bâche et remplissent progressivement la mare d'eau : « Historiquement, les humains creusaient des mares car elles étaient notamment des réserves en cas d'incendies ou des points d'eaux pour le bétail. Avec ces créations, toute une biodiversité s'est développée au fil du temps. Aujourd'hui délaissées, elles sont pourtant à valoriser, même en zone urbaine, pour leur richesse et leur intérêt écologique, récréatif et paysager. »

Selon lui, qui est également membre du Groupe Mares2, c'est d'ailleurs une tâche plus technique qu'il n'y paraît : « Creuser une mare nécessite des connaissances techniques importantes. L'inclinaison des parois, la hauteur des niveaux, tout cela va avoir des répercussions sur la biodiversité que l'on accueille. »

Faire des alliances entre humain·es et non-humain·es

Pour Antoine Chopot, ancien doctorant en philosophie présent lors du chantier, les compétences du naturaliste sont centrales : « On a besoin de médiateurs dans nos relations aux milieux naturels, comme on a besoin de se réapproprier collectivement ces savoirs. Ils nous permettent de nous rapprocher du vivant et de se réancrer dans des tissus de vies ». Coauteur avec Léna Balaud, d'un livre qui met en avant l'alliance entre humain·es et non-humain·es dans la lutte contre le capitalisme3, il rajoute qu'« inviter des espèces protégées à venir sur un lieu n'a pas qu'une valeur juridique. Cela permet de déstabiliser positivement les perceptions, de développer des modes d'attention au vivant qui peuvent devenir politiques ».

Une déstabilisation qui a eu des effets très concrets lors du chantier. « C'est ouf comme tu ne vois plus les choses de la même façon, tu comprends mieux ce qui t'entoure, résume Romane. Tu veux défendre cette espèce précise parce que tu t'y sens attachée. » Un « whaaaou tout le long de la semaine. Après cette expérience, j'étais plus alerte quand j'étais en nature », raconte Fripouille, jeune militante qui vivait sa première expérience aux Lentillères. Venue à la fin du chantier présenter sa dernière enquête faite auprès de naturalistes amateurs en Angleterre, l'anthropologue Vanessa Manceron parle d'un « émerveillement face aux détails du monde »4. Un rapprochement au vivant qui permet de passer de l'indignation intellectuelle contre l'écocide en cours à l'action politique. « Et cela passe peut-être par des sensations, des émotions et un lien plus fort au vivant », conclut Fripouille.

En sera-t-il assez pour contrer la métropole ? Comme l'explique Romane, il faut lier ces connaissances naturalistes « avec des connaissances juridiques en béton » et de l'action militante revendicative. En attendant, l'écocité toise toujours le quartier libre des Lentillères, comme deux mondes qui s'affrontent. Et si, à l'avenir, le coassement des grenouilles ne dissuade pas les bulldozers de s'approcher, pas d'inquiétude selon Fripouille, « on sera là pour nos potos les crapauds ! »

Étienne Jallot

1 « Ces terres qui se défendent », Socialter, Hors-série n°15 (décembre 2022).

2 Créé en 2001, le Groupe Mares est un réseau d'acteurs travaillant sur la protection et la mise en valeur pédagogiques des mares et plus largement des zones humides à l'échelle de la région des Hauts-de-France.

3 Nous ne sommes pas seuls : politique des soulèvements terrestres, Seuil, 2021. Voir l'entretien avec Antoine Chopot : « Pour une politique des soulèvements terrestres », CQFD, 30 décembre 2021 (cqfd-journal.org).

4 Vanessa Manceron, Les veilleurs du vivant, avec les naturalistes amateurs, La Découverte, 2021.

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