La consommation de cocaïne représente désormais "une crise sanitaire, (...) une crise sécuritaire (et) une crise qui est aussi sociale", a résumé jeudi la chercheuse Clotilde Champeyrache, experte en criminalité organisée, lors de la présentation d'un vaste panorama de l'Inserm sur le sujet.
L'usage de cocaïne est, depuis plusieurs années, en pleine expansion, en France comme dans nombre d'autres pays, comme le rappelle ce rapport commandé à l'institut scientifique par le gouvernement, et réalisé à partir de l'ensemble de la littérature scientifique et médicale disponible.
Un chiffre résume l'ampleur du phénomène. En 2023, un adulte français sur dix avait consommé au moins une fois de la cocaïne. Une vingtaine d'années plus tôt, la proportion n'était que d'un sur cinquante.
C'est la conséquence d'un envol de l'offre de la cocaïne dont les prix ont chuté, favorisant une vaste diffusion, géographique comme sociale, de cette drogue longtemps perçue comme un produit coûteux et réservé aux milieux aisés.
Dans une certaine mesure, un phénomène inverse touche le crack, dérivé de la cocaïne également étudié par le rapport. Il demeure avant tout consommé par des personnes précaires mais le rapport de l'Inserm, rédigé par cinq chercheurs - addictologue, criminologue, pharmacologue... - relève une hausse de l'usage parmi des "publics plus insérés".
Dans ce contexte, ce travail rappelle longuement les risques sanitaires de la consommation de cocaïne, même récréative, et de crack: troubles mentaux, problèmes cardiovasculaires, risques d'infection au VIH ou à l'hépatite B... Les dommages sont aussi collatéraux, en particulier pour les enfants vivant avec des consommateurs.
Les auteurs rappellent aussi qu'à l'inverse des opiacés comme l'héroïne, aucun médicament n'a fait ses preuves contre l'addiction à la cocaïne malgré des pistes prometteuses comme la kétamine.
Ils pointent aussi des sujets méritant plus de recherches comme l'usage de cocaïne en milieu professionnel, comme la restauration. De mieux en mieux documenté, il reste peu abordé par la littérature scientifique.
Un impensé sanitaire
Mais l'expertise se fait la plus tranchante au moment d'aborder les réponses possibles à ce problème de santé publique devenu majeur. Les politiques actuelles "apparaissent insuffisantes car elles contribuent notamment à stigmatiser les personnes", juge-t-elle.
Si l'Inserm se défend de s'exprimer sur le plan politique et d'exprimer des recommandations directes, ses conclusions apparaissent bien en porte-à-faux avec les politiques actuellement menées en France, largement axées sur le volet répressif.
Ainsi, "il n'y a aucun pan social, (et) aucun pan sanitaire" dans une loi adoptée en 2025 contre le narcotrafic, regrette Mme Champeyrache.
Les auteurs ne rejettent pas toute politique répressive, admettant - sur la base d'exemples comme le Portugal - que la décriminalisation ne suffit pas à réduire les trafics, mais ils jugent inefficace de la centrer, comme en France, sur les usagers.
Il faut "recentrer l’effort répressif sur les criminels du haut du spectre, seule approche ayant un impact sur la disponibilité de la substance sur le terrain", juge l'expertise.
Les auteurs prônent, par ailleurs, une prévention mieux ciblée vers les publics désormais variés d'usagers de cocaïne, et, surtout, ils soulignent l'efficacité des politiques dites de réduction des risques, contrastant là encore avec la situation française.
La réduction des risques prend acte d'une addiction en veillant à l'accompagner sans chercher à immédiatement la stopper. Illustration la plus emblématique pour le grand public: les "Haltes soins addictions", souvent surnommées "salles de shoot".
Leur intérêt fait l'objet d'un large consensus médical, rappelé par l'Inserm, mais leur ouverture reste difficilement acceptable, nombre de riverains craignant une dégradation de leur quartier. En France, seules deux salles sont testées, à Paris et Strasbourg.
Les consommateurs y ont accès "à des moyens de réduire les risques infectieux", en plus d'y trouver une écoute dédiée, a souligné le chercheur Yasser Khazaal, psychiatre à l'hôpital de Lausanne et co-auteur du rapport, insistant sur le fait que "la répression pure (...) ne marche pas".