"Ce serait vraiment bien de pouvoir la détacher avec précaution et la réinstaller sur la façade du nouveau bâtiment", dit à l'AFP l'un des habitants, Rakhmon Satiev. Un voeu pieux, car son immeuble sera bientôt rasé, mosaïque comprise, pour laisser place à un complexe résidentiel flambant neuf.
En Asie centrale, depuis une décennie, la tendance n'est pas à la conservation mais à la destruction d'innombrables édifices architecturaux emblématiques et d'oeuvres artistiques soviétiques monumentales les décorant : mosaïques, fresques ou sculptures.
"On a beau admirer nos mosaïques, c'est dans l'air du temps" de les retirer, note Djamched Djouraïev, rare spécialiste tadjik de cette technique artistique.
"Si le bâtiment est ancien et qu’il ne s’inscrit pas dans le concept de la nouvelle ville, il est démoli. La ville est en reconstruction, en pleine rénovation, et le passé disparaît", souligne l'artiste.
A l'abri des regards, l'arrière-cour de son atelier abrite une statue du fondateur de l'URSS, Vladimir Lénine, symbole encombrant d'une époque qui n'a plus sa place dans le nouveau récit national des Etats centrasiatiques, qui s'éloignent de Moscou.
Place au "confort"
Trente-cinq ans après l'indépendance des cinq Etats centrasiatiques -- Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan -- leur paysage urbain est un chaos architectural où se côtoient immenses immeubles, bâtiments de style stalinien, baraques vétustes et chantiers à l'arrêt pour corruption.
"La liste des monuments architecturaux perdus est impressionnante", note Altynaï Koudaïberguenova, cofondatrice d'Artkana, rare initiative pour préserver l’architecture au Kirghizstan.
Selon elle, la capitale kirghize, Bichkek, a pourtant un "potentiel touristique" avec ses "magnifiques exemples d'architecture socialiste-moderniste", un style apprécié par des centaines de milliers d'amateurs, notamment sur Instagram.
Mais elle craint n'avoir bientôt rien à montrer aux touristes, tant la ville se métamorphose.
Cette révolution architecturale est dictée par des raisons idéologiques.
Les dirigeants centrasiatiques se présentent comme les fondateurs d'une nouvelle ère et pour asseoir leur légitimité, construisent de nouveaux lieux de pouvoir, rendant malvenue toute référence à l'époque soviétique.
Afin de ne pas froisser l'allié russe, les discours officiels insistent sur les impératifs démographiques et de salubrité publique, pour loger dignement les 80 millions de Centrasiatiques.
Mais aussi économiques, car rénover des bâtiments mal entretenus durant des décennies est plus cher que reconstruire, assurent les autorités.
Selon Safarbek Kossimov, célèbre sculpteur tadjik, "Roustam Emomali, le maire de Douchanbé, s'efforce de rendre les maisons aussi belles et confortables que possible", et cela rend "inutiles" les mosaïques, parfois remplacées par les portraits des dirigeants.
"idéologie"
Selon Mme Koudaïberguenova, "la plupart des mosaïques soviétiques cherchaient à transmettre une idéologie", glorifiant le système soviétique, "mais la composante artistique était également très importante".
"Malheureusement, les entreprises sont rarement sensibles à ce genre de considérations et privilégient avant tout la possibilité de vendre des mètres carrés à prix d'or", regrette-t-elle.
Les destructions d'oeuvres et de bâtiments concernent aussi ceux qui ne font pas référence au communisme.
D'autant que l'immobilier en Asie centrale est sujet à la corruption et à la collusion entre pouvoir et milieu d'affaires, selon plusieurs ONG et organisations internationales.
A Bichkek, le peintre Erkinbek Boljourov s'inquiète du sort de la Maison des artistes, adjacente à l'ex-imprimerie nationale, dont il ne reste que les murs.
"Nous n'avons déjà pas beaucoup de monuments architecturaux. Nous ne sommes pas contre la politique du gouvernement, nous voulons que la ville s’embellisse, mais pourquoi ne pas préserver ce monument architectural ?", s'interroge-t-il.
"Nous sommes pour que Bichkek se développe, bien sûr, mais sans que cela se fasse au détriment de notre mémoire. De grands artistes ont travaillé entre ces murs, cela rend son caractère unique, car il y a une histoire", dit-il à l'AFP.
Mais la population est rarement consultée dans ces pays à la liberté d'expression contrôlée.
Malgré la tendance actuelle, l'artiste tadjik Djouraïev veut croire que "viendra le temps" où les mosaïques décoreront les bâtiments.
"Les architectes et les urbanistes devraient y accorder davantage d’importance, alors il y aura un renouveau".